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"Les dangers de l'incohérence américaine"
 
Depuis cinq mois, la diplomatie américaine est devenue à la fois illisible et imprévisible. La réconciliation avec la Russie apparaît désormais très compromise.
 
Entre les tweets nocturnes du président Donald Trump, les communiqués diurnes des "trois adultes" (le secrétaire d'État Rex Tillerson, le secrétaire à la Défense James Mattis, le conseiller à la sécurité nationale Herbert McMaster) et les résolutions du Congrès, on est un peu perdu quand on essaie de se figurer quelle est exactement la politique étrangère des États-Unis.
On n'est pas trop inquiet car l'Amérique dispose d'un système efficace de contre-pouvoirs ("checks and balances"), qui empêche un homme seul, aussi puissant soit-il, de faire n'importe quoi. Il est arrivé aux Américains de faire des folies, mais elles ont toujours été collectives. Comme l'engagement militaire massif au Vietnam à partir de 1964, ou comme l'invasion de l'Irak en 2003.
Il reste que, dans les relations internationales, il est toujours désarçonnant de ne pas pouvoir bien saisir la politique étrangère de la première puissance financière, économique et militaire de la planète. Or force est de constater que, depuis cinq mois, la diplomatie américaine est devenue à la fois illisible et imprévisible.
Quand il est arrivé aux affaires, le 20 janvier 2017, Donald Trump nous a expliqué que l'Amérique n'avait qu'un seul ennemi - l'État islamique - et qu'il allait concentrer sa politique étrangère sur l'objectif de son élimination. Pour cela, il allait notamment s'allier avec la Russie de Vladimir Poutine.
Aujourd'hui les relations entre Moscou et Washington sont au plus bas. Comme Donald Trump est soupçonné par les médias et les démocrates du Congrès d'avoir tenté de freiner une enquête du FBI sur une supposée ingérence russe dans les élections présidentielles américaines, le président se sent obligé, dans l'espoir vain de se dédouaner, de prendre des sanctions supplémentaires contre la Russie. À l'occasion de la visite à Washington, le 20 juin 2017, du président ukrainien Porochenko, le département du Trésor a annoncé des sanctions contre 38 individus ou organisations russes opérant en Crimée ou dans les territoires séparatistes du Donbass. Il s'agit de "maintenir la pression sur la Russie pour trouver une solution diplomatique", a expliqué le secrétaire au Trésor. Il n'est pas sûr que ce soit cette manière forte qui amène Poutine à reprendre les négociations de bonne foi…
"Les sanctions américaines liées à la Crimée ne seront pas levées jusqu'à ce que la Russie termine l'occupation de la péninsule", a ajouté le Trésor. On reste confondu devant un langage aussi peu diplomatique. Croire que la Russie va un jour rendre la Crimée à l'Ukraine est aussi irréaliste que penser que l'Otan redonnera un jour le Kosovo à la Serbie. En prononçant de telles phrases définitives, l'Administration américaine se prive de toute marge de manœuvre. Car, à long terme, le seul deal international possible sur l'Ukraine est le suivant: en échange du retrait des Russes du Donbass et de leur reconnaissance de l'indépendance du Kosovo, les Occidentaux reconnaissent le rattachement de la Crimée à la Russie (ce qui n'est pas un scandale car Sébastopol est assurément, depuis Catherine II, un port russe).

La réconciliation avec la Russie devait être la grande chose de la présidence Trump. Elle apparaît désormais très compromise. C'est dommage, car l'on perd ici une occasion en or de réduire drastiquement les arsenaux nucléaires.
Au Moyen-Orient, l'Oncle Sam avance comme un éléphant dans un magasin de porcelaine ; il ne contrôle plus ses vassaux. En ayant encouragé la mégalomanie de l'Arabie saoudite, Washington a joué avec le feu. Riyad a renforcé al-Qaida en Syrie, détruit inutilement le Yémen, et envoyé un ultimatum inacceptable au Qatar (avec lequel l'Amérique a signé, le 15 juin 2017, un contrat de vente de 36 chasseurs-bombardiers F-15 !). Quel intérêt l'Amérique a-t-elle à laisser les Saoudiens, les Emiratiens et les Égyptiens jeter le Qatar dans les bras de la Turquie et de l'Iran? Cela dépasse l'entendement de tout esprit rationnel. Cette zizanie entre puissances musulmanes n'est-elle pas une aubaine pour les djihadistes, toujours prompts à se nicher dans les failles du système international?
À l'égard de la Chine, à la politique commerciale si agressive, Donald Trump avait promis qu'il serait ferme. Il a invité le président Xi Jinping à dîner chez lui en Floride, ce qui était une bonne idée. Il est toujours important que les leaders se parlent les yeux dans les yeux. Mais en se retirant unilatéralement du partenariat transpacifique qu'elle avait signé avec onze autres puissances en février 2016 à Auckland, l'Amérique s'est privé d'une arme essentielle face à Pékin.
L'Amérique étant notre plus vieille alliée, nous ne saurions nous réjouir de sa diplomatie incohérente. Mais nous n'avons pas d'autre choix que nous y préparer.

Paru dans Le Figaro, 27 juin 2017
Publié dans De par le monde
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Lettre ouverte à notre nouveau Président
 
Monsieur le Président,
Je n’ai pas été l’un de vos électeurs, mais comme vous, j’aime mon pays. Je vais donc dans cette petite missive énoncer quelques réalités d’expérience, mon seul but étant de vous aider dans la lourde tâche qui vous attend. Mon but est d’expliquer pourquoi l’économie française stagne depuis fort longtemps. Pour ce faire, je vais comparer les évolutions des économies françaises et anglaises sur le long terme et  je commence par une constatation. De 1955 à 1980, l’économie française a connu une croissance plus forte que celle de l’économie Britannique. L’inversé est vrai aujourd’hui et le déclin relatif de la France  vis-à-vis de la Grande-Bretagne a commencé aux alentours des années 1980-1985 comme en fait foi le graphique ci-dessous




Que s’est il  donc passé au milieu des années 80? Le poids de l’Etat s’est envolé en France.




De 1960 à 1978, la part de l’Etat dans l’économie  a été supérieure en Grande-Bretagne à ce qu’elle était en France. Depuis 1978, la dépense étatique s’est envolée en France et a été contrôlée  en Grande Bretagne. La France a décidé que l’Etat était la solution, et la Grande-Bretagne que l’Etat était le problème. (Mitterrand contre Thatcher).
A ce point du raisonnement, un esprit logique peut tout à fait penser qu’il s’agit la d’une coïncidence fortuite : comparaison n’est pas raison, comme chacun le sait.
Pour essayer de prouver le lien de causalité entre les deux phénomènes, je vais diviser le poids de l’état de chaque pays l’un par l’autre et comparer ce ratio à la différence des taux de croissance moyens sur  7 ans de chacun des deux PIB.
L’idée ici est simple : quand le poids de l’Etat dans l’économie augmente de façon structurelle, la croissance de cette économie ralentit de façon tout aussi structurelle,
A ce point de l’analyse, je dois fournir une explication théorique cette relation inverse (poids de l’Etat, croissance économique), que je vais emprunter à Schumpeter. La croissance économique provient de ce qu’il a appelé la "destruction créatrice" qui est un processus parfaitement Darwinien. Cette destruction créatrice ne peut pas avoir lieu dans le secteur public, puisqu’il ne peut pas y avoir de faillite. Et donc toute augmentation du secteur public réduit la part de l’économie où la croissance peut se passer, ce qui amène à une baisse du taux de croissance général.
Si cette analyse est la bonne, plus la part de l’Etat dans l’économie augmente, plus la rentabilité des entreprises devrait baisser puisque ce sont elles qui en définitive financent l’Etat.
Vérifions.





Et comme ce sont les sociétés qui créent l’emploi, quand leur rentabilité baisse, le chômage augmente, ce qui veut dire qu’embaucher des fonctionnaires  c’est créer du chômage.
 
Conclusion
Shakespeare dans l’une de ses pièces, explique que le Roi d’Angleterre n’a pas à récompenser les partisans du Prince de Galles, c’est à dire ceux qui l’ont soutenu lorsqu’il n’était pas encore Roi. Vous devriez vous inspirer de cet adage, c’est-à-dire ne pas chercher à favoriser ceux qui vous ont porté au pouvoir, ni écouter leurs conseils, puisque vous êtes roi.
Le moment de trahir vos amis pour servir votre pays est arrivé.
En d’autres termes, si vous ne faites pas baisser la dépense étatique dans les années qui viennent, c’est-à-dire si vous ne trahissez pas la classe technocratique dont vous êtes issu, vous échouerez comme tous vos prédécesseurs.
Trahir vos amis ou réussir en tant que Président tel est votre dilemme.
Je vous souhaite de réussir.

Paru sur institutdeslibertes.org, 12 juin 2017
Publié dans Du côté des élites
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Civilisation contre barbarie
 
L’histoire de l’humanité se caractérise souvent par un combat entre de grands empires civilisateurs et la barbarie. Que ce soit l’empire romain ou les empires coloniaux qui ont propagé dans le monde entier la civilisation chrétienne occidentale, tous les empires ont eu à combattre diverses formes de barbaries. L’empire romain a fini par s’effondrer sous les coups de boutoirs des barbares. Parmi les empires coloniaux, certains ont donné naissance à des nations pérennes de type occidental, aux Amériques et en Océanie par exemple. Cela représente une grande partie du globe et marque une réussite indéniable de ces empires, fut-ce au prix de guerres d’indépendance entre colonisateurs eux-mêmes, ou plus exactement entre métropolitains et colons. En dehors de ça, peu d’anciennes colonies sont devenues des états modernes civilisés. Constat d’échec. Beaucoup ont acquis leurs indépendances dans la barbarie et la destruction de tous les progrès apportés par le colonisateur. Du massacre des métis de la cité Héraud à Saigon en 1945 aux massacres des pieds noirs d’Oran et des harkis d’Algérie en 1962, en passant par le massacre de Melouza en 1957, tout ce qui pouvait ressembler à une possibilité de coopération entre le colonisateur et le colonisé a souvent été livré à la folie meurtrière des égorgeurs. C’était le triomphe de la barbarie.
 
Il est devenu courant de plaisanter aujourd’hui sur la mission civilisatrice de la France. Les exactions commises pendant les conquêtes coloniales et les guerres de décolonisation ne facilitent pas le travail de ceux qui cherchent à rétablir une vérité un peu plus complexe que la doxa anticolonialiste omniprésente, omnipotente et quasi obligatoire. Pourtant, il faut bien oser le dire, quitte à essuyer railleries, quolibets et procès en sorcellerie : la France a porté haut les couleurs de la civilisation occidentale et chrétienne. Les progrès scientifiques, techniques, médicaux, agricoles, industriels, culturels, philosophiques et religieux dont elle a fait bénéficier ses colonies sont incommensurables. Par quoi cela a-t-il été remplacé lors des indépendances ? Le plus souvent par des régressions sans précédents, par des guerres atroces, par des génocides, par une misère endémique malgré des milliards d’assistanat versés en pure perte ou détournés à des fins personnelles par les nouveaux potentats locaux.
 
Certains ont cru naïvement qu’en se repliant sur notre petit "pré carré" hexagonal, nous échapperions aux difficultés que la tâche civilisationnelle dont l’ampleur semblait dépasser nos moyens au lendemain de la Seconde guerre mondiale. C’est avec un "ouf" de soulagement que la majorité de nos compatriotes a fini par accepter le lâchage de l’Indochine, puis de l’Afrique du Nord, puis de l’Afrique. C’était compter sans une règle immuable de l’histoire qui veut que, généralement, l’on soit conquérant ou que l’on soit conquis. Il n’y a pas toujours de moyen terme. Comme disait De Lattre en 1951, "si nous lâchons en Indochine, le jeu infernal continuera en Algérie et jusqu’en Métropole… " Nous y sommes. Longtemps nous avons combattu la barbarie dans nos dernières colonies au prix du sang des meilleurs de nos soldats. Puis est venu le temps du repli hexagonal, où les plus suspects d’extrême-droitisme ont cru pouvoir cantonner la barbarie à l’extérieur de nos frontières. Aujourd’hui, on n’en est même plus là : la barbarie n’est plus à nos portes mais bien au cœur de la maison. Le drame, c’est que cette invasion barbare se réalise avec la bénédiction des élites dirigeantes, et particulièrement du nouveau pouvoir politique fraichement élu. Les dernières élections ont même marqué une avancée spectaculaire dans cette décadence. Pour la première fois, la bourgeoisie d’argent à rejoint dans le même suffrage la gauche libertaire la plus destructrice des valeurs civilisationnelles françaises. On assiste donc aujourd’hui à une recomposition de ce que fut en 1789 (et surtout en 1793) le mouvement révolutionnaire antimonarchiste et anticatholique. L’illusion d’une droite bourgeoise porteuse de convictions traditionnelles et conservatrices vient de voler en éclats dans les bureaux de vote. Elle aura tenu plus de deux cents ans, avec des hauts et des bas, mais c’est fini. Les bourgeois ont enfin compris que le libéralisme économique (dont ils tirent leur fortune) et le libéralisme moral, devant lequel ils ont toujours fait semblant de se boucher le nez, ne sont que les deux faces du même matérialisme qui garantira leur prospérité. C’est le triomphe électoral du libéral-libertarisme. Pour avoir la paix économique et financière, ils sont donc disposés à toutes les concessions morales. À eux la liberté économique sans frein, où l’homme n’est plus qu’une variable d’ajustement des bénéfices financiers. Au "petit peuple" l’illusion d’une liberté morale qui n’est en fait qu’une mise en esclavage par l’assouvissement de tous les instincts, de tous les désirs, une résurgence soixante-huitarde, "il est interdit d’interdire", et "sous les pavés, la plage". Et c’est là, dans cette rupture de notre colonne vertébrale, que la barbarie entre en scène.
 
Il suffit de voir et d’entendre ce qui se passe autour de nous. Il y a, bien sûr, des manifestations évidentes de la barbarie la plus abominable avec les attentats qui se multiplient n’importe où, n’importe comment, contre n’importe qui, mais toujours au nom de la même idéologie démente. Cette barbarie-là s’inscrit dans la lignée de celle du Vietminh et du FLN, pour ne citer qu’eux. Mêmes objectifs et mêmes méthodes. Il y a encore ce qu’il n’est plus convenable d’appeler des "zones de non droit", où règnent en maîtres la drogue et le crime, qui se répandent comme une lèpre et qui ont étrangement disparu des discours politiques comme des médias depuis quelques temps. Le nouveau souverain ne fait pas que guérir les écrouelles, il fait disparaître comme sous hypnose d’autres maux bien plus effrayants.
 
Il faut aussi regarder certains détails de plus près. On découvre avec stupéfaction des petites choses, apparemment sans gravité, mais qui sont les signes d’une acculturation tragique. Considérons seulement la question de ce qui était autrefois des mutilations rituelles chez certaines populations primitives comme les anthropophages d’Océanie (ou d’ailleurs), par exemple les tatouages et les "piercings". La récente canicule, et le minimum vestimentaire qu’elle induit chez certains, montre le nombre hallucinant de Français qui sont tatoués et/ou "piercés". Il ne s’agit pas seulement, comme cela a toujours existé, d’un petit cœur percé d’une flèche avec une légende du genre "À Lulu pour la vie", ou comme dans la chanson d’Edith Piaf "Pas vu, pas pris". Non, ce sont souvent des mutilations indélébiles qui couvrent de grandes parties du corps. Ce corps que la religion chrétienne nous a appris à respecter, au point que Dieu lui-même se soit incarné, est aujourd’hui moins considéré qu’un vieux mur que l’on tague impunément et irrémédiablement. L’auteur de ces lignes a longtemps travaillé sur les hauts-plateaux de l’ancienne Indochine parmi les populations montagnardes. Il a connu des personnes âgées qui portaient encore les traces de certaines mutilations comme le percement et l’écartèlement des lobes des oreilles, lesquels étaient tellement déformés qu’ils arrivaient à toucher les épaules. Eh bien, cette pratique épouvantable, totalement abandonnée là-bas grâce à notre apport civilisationnel, ressurgit à l’autre bout de la planète, chez nous. On voit de plus en plus de gens dont les lobes des oreilles sont déformés par des "piercings" dont le diamètre peut déjà atteindre un à deux centimètres. À quand les femmes-girafes dans nos banlieues ? On peut légitimement s’en inquiéter.
 
Cette coutume invasive des mutilations corporelles est extrêmement grave parce qu’elle témoigne d’une régression civilisationnelle sans précédent. Elle trouve un terrain favorable à son expansion dans une population acculturée et encouragée dans toutes ces dérives par un pouvoir politique libéral-libertaire au faîte de sa puissance. Il ne s’agit évidemment pas de placer sur le même plan les mutilations corporelles et les attentats meurtriers. Il y a entre les deux phénomènes une différence de degré, comme il y en a une entre une incivilité et un crime. Mais les deux sont des manifestations d’une barbarie qui gagne du terrain chez nous chaque jour. Reste à savoir maintenant qui relèvera le gant de la civilisation occidentale chrétienne qu’une bourgeoisie capitularde vient honteusement de laisser tomber. Qui aura le courage de sortir des petits cercles d’initiés pour porter la bonne parole aux plus déshérités de nos compatriotes, et au-delà ? À moins qu’avant un nouveau temps des cathédrales il faille passer par un temps des monastères-forteresses qui sauveront ce qui peut être sauvé.
Publié dans A tout un chacun
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Etre imam en France
 
En France, le Conseil Français du Culte musulman (CFCM) est considéré comme l’instance officielle par l’Etat, même si sa représentativité est contestée par une partie non négligeable des musulmans, si bien que, dans la pratique, elle ne peut ni parler en leur nom à tous ni les engager tous.
Le chiisme est extrêmement minoritaire en France. Il existe une Association des Musulmans chiites de France, mais elle n’est pas intégrée au Conseil Français du Culte musulman (CFCM), institution qui ne concerne donc que l’islam sunnite.

L'impossible unité
Les imams qui officient en France ne relèvent pas d’un statut unifié. Certains exercent cette fonction dans le cadre d’une responsabilité plus large. Tel est le cas des recteurs de mosquées dans les grandes villes ainsi que des aumôniers dans les prisons, l’armée et les hôpitaux, cette dernière fonction n’étant cependant pas coutumière en islam. D’autres conduisent la prière en plus de leur travail habituel ou parce qu’ils sont sans emploi, et enfin de manière occasionnelle.
Par ailleurs, l’absence de hiérarchie favorise l’éparpillement idéologique. Ainsi, l’Union des Organisations islamiques de France (UOIF, devenue Musulmans de France en avril 2017), s’inspire des Frères musulmans ; Foi et Pratique représente le Tablighi Jamaat (Association pour la prédication), mouvement prosélyte et littéraliste qui a beaucoup œuvré à la réislamisation des immigrés ; le salafisme se fonde sur le wahabisme, l’idéologie officielle de l’Arabie-Séoudite. Ces instances recrutent leurs propres imams et gèrent des dizaines de mosquées.
En outre, certaines mosquées et leurs imams dépendent de structures liées à leurs pays d’origine qui en assurent le financement : la Fédération nationale de la Grande Mosquée de Paris est "algérienne" ; le Rassemblement des Musulmans de France est "marocain" ; la Turquie dispose de deux Confédérations, Milli Görüs et le Comité de Coordination des Musulmans turcs de France.
Cette absence d’autonomie financière entretient la persistance d’une "gestion consulaire de l’islam" héritée de l’époque coloniale, constate Didier Leschi, ancien responsable du Bureau des cultes au ministère de l’Intérieur, auteur d’un livre récent et très lucide, Misère (s) de l’islam de France (éd. du Cerf, 2017, p. 141).
Il faut enfin compter avec les imams étrangers détachés par l’Algérie, le Maroc et la Turquie, qui séjournent en France pour une durée limitée, notamment durant le Ramadan. Ils seraient environ 300. La plupart d’entre eux ne parlant pas français prêchent dans leur propre langue, ce qui est aussi le cas d’imams résidents permanents. "Une grande partie des 2 500 imams de France ne sont pas francophones, ou pas suffisamment pour prêcher en français", reconnaît Tarik Abou Nour, imam en Ile-de-France (cité par La Croix, 21 avril 2017). En fait, moins d’un tiers seulement des imams ont la nationalité française.
Leschi déplore également la défaillance des imams "qui donnent le sentiment de vivre de l’islam plutôt que pour l’islam", fuyant la réflexion doctrinale, se dérobant face à la violence, incapables de promouvoir un "islam social" et se réfugiant dans la victimisation ou le prétexte de "l’islamophobie" (op. cit., p. 73).
 
Quelle formation ?
Leschi écrit : Nous le savons, à de rares exceptions près, les imams ont une formation qui globalement laisse à désirer" (op. cit., p. 127).
Il existe pourtant en France des établissements de formation privés. Le plus connu, l’Institut Européen des Sciences humaines, a été fondé en 1992 par l’UOIF. Installé à Saint-Léger de Fougeret, près de Château-Chinon (Nièvre), il est doté d’un internat, accueille toutes sortes d’étudiants, y compris des filles, et donc pas seulement de futurs imams. Il ne délivre d’ailleurs pas de diplômes d’habilitation pour cette fonction. Et tout se déroule dans un cadre strictement islamique (prières, port du voile pour les étudiantes). Les cours comprennent l’étude des textes fondateurs de l’islam, les écrits d’auteurs ayant inspiré les théories de l’islamisme mais pas ceux des auteurs militant pour la modernisation de la pensée. En 2005, l’Institut a ouvert à Saint-Denis, près de Paris, un second établissement portant le même nom.
En 1992, s’ouvrait aussi une Université islamique de France (en 1993, elle prit le nom d’Institut d’Etudes islamiques de Paris) fondée par Didier Ali Bourg, un Français devenu musulman. Mais celle-ci est fréquentée de manière irrégulière par des étudiants désirant seulement acquérir des connaissances de base sur leur religion.
Ces trois instituts se sont fixé pour objectif l’arabisation et la réislamisation de la jeunesse musulmane de France. Leur financement provient essentiellement des pétro-monarchies du golfe Persique. Auteur d’une étude approfondie sur le sujet, le chercheur Franck Frégosi note que ces deux instituts, "dans l’ensemble, ne font pas une place suffisante à des enseignements, à des disciplines non islamiques ou à des données relatives à la société environnantes " ("Les filières nationales de formation des imams en France", in F. Frégosi, La formation des cadres religieux musulmans en France, L’Harmattan, 1998, p. 101-139).
Il faut également tenir compte des formations non déclarées dispensées par des mosquées salafistes, lesquelles seraient au nombre de 148 (Le Figaro, 3 février 2016).
Enfin, une partie des imams officiant en France sont formés à l’étranger, par exemple à l’Université d’El-Azhar, au Caire, où, malgré l’ouverture affichée par son chef, A. El-Tayyeb, l’enseignement ne favorise pas l’innovation ; dans des instituts d’Arabie-Séoudite, où l’enseignement repose sur le wahabisme ; à l’Institut Mohammed VI de Rabat (Maroc).

Vers des imams à la française ?
Didier Leschi souhaite "qu’apparaisse enfin en France une formation théologique de qualité plutôt que l’on continue à passer des accords diplomatiques pour s’en remettre à des institutions de l’étranger et omettre du même coup que, en la matière, le lieu est presque aussi important que le contenu. Comment ne pas saisir que le questionnement théologique est aussi tributaire de son inscription territoriale ? Qu’on ne se pose pas les mêmes questions quand on est formé à Rabat, Ankara ou Alger qu’à Paris ? […] Il s’agit tout autant que les imams soient instruits du culte qu’ils vont professer qu’imprégnés de la culture au sein de laquelle ils vont officier […]. Il y a urgence à mettre en place un centre de savoir musulman en France qui puisse être en relation aux savoirs universitaires et bénéficier d’eux et qui aurait vocation à délivrer à la fois des formations en sciences islamiques mais aussi en sciences humaines et sociales" (op. cit., p. 129-130). Sans cela, l’incertitude demeurera de savoir "quel est le missel de l’islam de France" (p. 147).
 
          La charte de l'imam
Selon le CFCM, la Charte de l’imam, promulguée en mars 2017 (cf. supra), "traduit la volonté des imams de France de proclamer avec solennité les principes et les valeurs qui les animent". Parmi les douze principes composant le texte, outre l’aptitude au dialogue interreligieux (art. 6) et l’amour de la patrie (art. 8), on trouve "l’attachement profond aux valeurs universelles qui fondent notre république ainsi que l’attachement au principe de laïcité garant de la liberté de conscience et du respect de la diversité des convictions et des pratiques religieuses" (art. 4), et l’impossibilité d’invoquer Dieu "pour justifier la haine et semer la terreur" (art. 7).
Il reste que plusieurs de ces principes sont contredits par l’enseignement du Coran et de la Sunna, lesquels ne peuvent être supprimés à cause de leur caution "divine" et "prophétique".

          L'islam du juste milieu
L’article 2 mérite une mise au point. Il stipule : "L’imam veille à porter et à prêcher un islam ouvert et tolérant, un islam du juste milieu". L’expression "islam du juste milieu" revient souvent dans le discours des responsables musulmans. Au Maroc, elle fait même partie du vocabulaire officiel. Cette formule est empruntée au Coran où Allah dit aux musulmans :  
"Aussi avons-nous fait de vous une Communauté de juste milieu"  (2, 143, traduction du cheikh Hamza Boubakeur, ancien recteur de la Mosquée de Paris). D’autres traducteurs écrivent : "une Communauté éloignéedes extrêmes" (Denise Masson et Régis Blachère) ou : "une Communauté de justes"(éd. El-Bouraq, Beyrouth).
A première vue, il s’agit là d’une invitation à la modération. Mais il convient de noter que ce verset se situe dans le contexte d’une polémique religieuse avec les juifs et les chrétiens, accusés d’exagérations dans leurs croyances. Ce qui justifie la position de Haoues Seniguer, professeur à Sciences-Po Lyon, critiquant son emploi dans la Charte de l’imam : "C’est une expression un peu fourre-tout, dont on ne sait quelles réalités elle recouvre, et dont tout le monde se réclame, même les milieux radicaux". Pour lui, ce document "est avant tout un signal envoyé à l’Etat et aux non-musulmans" (La Croix, 31 mars 2017).
Quoi qu’il en soit, plusieurs fédérations ont refusé d’adhérer à cette Charte : la Grande Mosquée de Paris, l’UOIF, Milli Görüs, le Comité de Coordination des Musulmans turcs de France, ainsi que l’association Foi et Pratique.
 
Le Conseil théologique
Réagissant à ces oppositions, Anouar Kbibech, président du CFCM, a reconnu les insuffisances de la situation actuelle concernant l’aptitude des imams à exercer leurs fonctions en France :
"Nous souhaitons être en mesure de vérifier leur formation théologique, mais aussi leur formation civile et civique, et ceci fait encore débat entre nous" (La Croix, 31 mars 2017).
Tel était l’un des objectifs du "Conseil théologique" dont il avait suscité la création sous le parrainage du CFCM, en mai 2016.
"Il est souhaitable d’élaborer une position collégiale et commune sur le plan théologique entre les différentes composantes de l’islam en France", indiquait le communiqué annonçant cette création (Le Figaro, 13 mai 2016).
Sa mission est "d’engager la réflexion et l’effort intellectuel sur la contextualisation de la pratique religieuse en France" et de préparer "un contre-discours basé sur un argumentaire théologique solide, en réponse aux discours véhiculés par certains et qui circulent sur les réseaux sociaux, notamment auprès des jeunes". Ce "Conseil théologique", tout en disant vouloir respecter la diversité de l’islam de France, envisageait aussi l’instauration d’une "certification des imams" afin de remédier au fléau des imams auto-proclamés et de rassurer les pouvoirs publics.
Mais cette initiative a été rejetée par l’un des présidents d’honneur du CFCM, Mohammed Moussaoui, fondateur de l’Union des Mosquées de France, d’obédience marocaine. Cette dernière gèrera l’antenne de l’Institut Mohamed VI (Rabat) dont l’ouverture est annoncée pour 2018.
 
Quelle solution ?
Voici les conseils d’un juriste libanais sunnite, Mohamed Nokkari, qui enseigne à Beyrouth et à Strasbourg :
"Il est urgent de fermer tous les instituts salafistes présents en France ainsi que les mosquées abritant leurs partisans. Nous devons faire pression sur les pays qui abritent ces universités et interdire aux Européens de s’y rendre. D’un côté nous combattons le terrorisme mais de l’autre les jeunes sont influencés par leurs enseignements. Que seuls les imams diplômés de certaines universités soient autorisés à prêcher dans les mosquées de France ! L’Etat français doit dissoudre les organismes musulmans de France et les rassembler en un seul et unique organe religieux et nommer à sa tête quelqu’un de reconnu. Le Concordat qui a cours encore en Alsace et en Lorraine doit être étendu à l’ensemble du territoire. L’Etat doit intervenir et imposer ses structures car l’islam de France est trop divisé et ne peut plus s’organiser. Les musulmans de France peuvent accepter cela car c’est dans la mentalité musulmane que l’Etat puisse intervenir dans la sphère religieuse. Cela sera possible si l’Etat nomme quelqu’un de très ouvert et ayant fait de solides études religieuses. Cela a déjà été le cas au Liban à l’époque du mandat français » (Site Aleteia, 20 novembre 2015).
Un consistoire islamique pourrait répondre à ces exigences. Il devrait être dirigé par une personnalité musulmane de confiance, capable d’imposer l’adhésion de tous les cadres religieux aux principes communs fondateurs de la civilisation européenne ainsi que l’obligation de prêcher en français. Ce faisant, l’Etat s’autoriserait certes à contrôler le contenu d’enseignements doctrinaux, ce qui n’est pas conforme à la laïcité. Mais, à défaut, le problème des imams demeurera insoluble.
Seule une réelle volonté politique pourrait entreprendre ce chantier.
associationclarifier.fr, La Petite Feuille Verte n° 50
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Quelle réforme pour le marché du travail ?
 
Pour nécessaire qu’elle soit, la réforme du code du travail en cours d’élaboration ne suffira pas à doter la France d’un vrai marché du travail. Pour qu’un tel marché existe, il faut que soit clarifiée la notion de prix du travail. Depuis fort longtemps, les contrats de travail portent sur le salaire brut, grandeur qui ne correspond nullement à ce que l’employeur débourse pour disposer des services du salarié. Le véritable prix du travail est le salaire "super-brut", somme du salaire brut et des cotisations sociales patronales.
Les pouvoirs publics peuvent à tout moment modifier le coût du travail pour l’employeur en augmentant ou en "allégeant" ces "charges". Le prix du travail ne se forme donc pas sur un véritable marché : il dépend largement de décisions étatiques relatives aux cotisations patronales. Il est par exemple arbitrairement diminué pour les emplois réputés peu qualifiés, en minorant les taux de cotisations patronales appliqués aux bas salaires, ou en utilisant, pour produire un effet analogue, des artifices tels que le CICE.
Se dire partisan de l’économie de marché et accepter, voire réclamer, de telles mesures, est incohérent. La protection sociale aboutit toujours à ponctionner les ménages : pourquoi s’entêter à maintenir une apparence de partage de son poids entre les salariés et leurs employeurs ? Il serait plus conforme à la vérité d’établir une bonne fois pour toutes que les cotisations sociales ne sont ni patronales, ni salariales, mais tout bonnement "civiles", prélevées sur les ménages en paiement de leur couverture sociale.
La réforme du marché du travail implique donc, pour être vraiment efficace, une réforme du financement de la sécurité sociale. Le jour où celle-ci puisera ses ressources directement sur le compte en banque de chaque ménage, les entreprises seront déchargées de toutes sortes de formalités. Et surtout, le salarié dont la rémunération mensuelle véritable est 5 000 € en recevra effectivement 5 000, et non 3 000 ou 2 800 comme c’est le cas aujourd’hui ; il comprendra très concrètement ce qu’il coûte réellement à son entreprise, et ce que lui coûte la sécurité sociale. En l’absence d’une prise de conscience des coûts véritables du travail d’une part, et de la sécurité sociale d’autre part, les mécanismes régulateurs du marché du travail et de la production de protection sociale sont tragiquement insuffisants.
S’ils ne sont pas couplés avec une réforme de ce type, les changements qui seront effectués en matière de législation du travail produiront probablement des effets décevants, parce qu’il ne s’agira pas de changements stratégiques, systémiques, structurants. L’information est la clé de tout ; et l’information numérique que constituent les crédits et débits de nos comptes en banque en est une composante névralgique. Tant que les acteurs ne disposeront pas d’une information adéquate, sous cette forme, sur leur rémunération et sur son usage, la simplification du code du travail ne produira qu’une fraction des effets bénéfiques que l’on pourrait obtenir en adoptant une approche plus complète de ce problème.  
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"Préoccupante zizanie dans le Golfe"
 
La rupture des relations diplomatiques, consulaires, commerciales, aériennes de l'Arabie saoudite et des Emirats arabes unis avec le Qatar marque un recul du multilatéralisme au Moyen-Orient.
 
Bien qu'il soit d'une évidente nécessité pour la région, le multilatéralisme vient de connaître un nouveau recul au Moyen-Orient. Dans le golfe Persique, les six monarchies sunnites occupant sa rive occidentale coopéraient étroitement dans une organisation politico-économique appelée Conseil de coopération du Golfe (CCG) et ayant son siège à Bahreïn. Il avait été créé en 1981 par des émirs soucieux de serrer les rangs face au vent révolutionnaire soufflant depuis la rive orientale du Golfe, c'est-à-dire depuis l'Iran des pasdarans et de l'ayatollah Khomeyni.
Le CCG est aujourd'hui quasiment mort. Le lundi 5 juin, trois de ses membres ont décidé de rompre toutes leurs relations - diplomatiques, consulaires, commerciales, aériennes - avec un quatrième. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, bientôt suivis par le Bahreïn et l'Égypte, sont entrés dans une brouille profonde à l'égard du Qatar, lui reprochant son soutien aux Frères musulmans et aux organisations djihadistes clandestines. Dans ses tweets, le président américain Trump a repris à son compte une partie de ces accusations. Le petit et très riche émirat gazier (un million et demi d'habitants, dont 250.000 sujets qatariens) a rejeté ces accusations, les qualifiant de "totalement injustifiées", et a demandé la protection de son allié turc, qui a aussitôt envoyé 3 000 soldats dans la presqu'île. En contradiction avec la Maison-Blanche, le Pentagone a souligné "le rôle positif du Qatar dans la stabilisation" de la région : l'armée américaine y dispose d'une base de 11 000 hommes, d'où partent ses raids aériens contre l'État islamique. Dans cette querelle, le Koweït est resté neutre et a proposé sa médiation. Le sultanat d'Oman est resté silencieux. Cela ne veut pas dire qu'il ne fera rien, car le vieux sultan Qabous est un maître de la diplomatie secrète (c'est lui qui avait arrangé les premières conversations directes entre Américains et Iraniens à partir de 2010, facilitant ainsi la progression de la négociation nucléaire, qui aboutira à l'accord historique du 14 juillet 2015).
 
Par son blocus terrestre, l'Arabie saoudite n'est-elle pas en train de mener une politique contraire à ses intérêts, car propre à jeter les Qatariens dans les bras des Iraniens (avec lesquels ils partagent déjà un immense champ gazier)? Et si l'on ne va pas jusque-là, ne risque-t-on pas d'assister à la création d'un troisième axe au Moyen-Orient (Turquie-Qatar-Hamas, sur une idéologie commune Frères musulmans), qui s'ajouterait aux deux grands axes déjà bien consolidés, l'axe irano-chiite (Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth) et l'axe américano-sunnite (Washington-Jérusalem-Le Caire-Amman-Riad-Abu Dhabi) ?
Le Qatar explique que ses voisins sont jaloux du poids qu'il a gagné internationalement grâce à une diplomatie audacieuse (exemple : accords de paix de Doha sur le Liban du 25 mai 2008, alors que les précédents, en octobre 1989, s'étaient faits à Taëf, en Arabie saoudite) et grâce à l'immense succès de sa chaîne satellitaire al-Jazeera. Le Qatar dit qu'il combat le terrorisme mais il s'enorgueillit d'être un hub diplomatique, recevant chez lui le chef du Hamas, des responsables des Frères musulmans chassés d'Égypte ou même un bureau des talibans afghans (cela à la demande des Américains).
 
Emmanuel Macron, qui recevra le 21 juin 2017 à l'Élysée le prince héritier des Émirats arabes unis (pays avec lequel la France a un accord de défense), a raison de s'emparer du dossier. La France est respectée dans la région et jouit de bonnes relations avec le Qatar et avec l'Arabie saoudite. Le président français aurait tort de descendre dans l'examen des arguties de la querelle, car il peut la transcender par un projet beaucoup plus ambitieux. Puisque tous ces États (y compris le Qatar) se défendent de financer le djihadisme, pourquoi ne pas créer, au sein du CCG, une agence soumise à l'autorité du secrétaire général de l'ONU, qui traquerait les déviances islamistes, et dont les arrêts auraient force de loi ?
Il est grand temps que toutes ces pétromonarchies, qui se disent amies de l'Occident, se prononcent ensemble publiquement sur un certain nombre de sujets. Quelle est leur conception de l'islam ? Du droit des femmes ? Sont-elles prêtes à contenir la religion à la sphère privée ? À accorder à leurs sujets la liberté de conscience ? À propager l'esprit de tolérance ? À respecter les autres religions et la libre pensée ? Sont-elles prêtes à moderniser leurs prêches du vendredi et leurs manuels scolaires ? À ne financer de par le monde que les tenants d'un islam tolérant et pacifique ? D'un mal peut toujours sortir un bien. Si la France parvenait à transcender cette zizanie par un mouvement de "grande clarification" de l'islam régional, elle ménagerait à la fois ses intérêts à long terme et ceux de ses amis du golfe Persique.

Paru dans Le Figaro, 20 juin 2017
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Pour la droite, tout est à refaire
 
Si la droite limite les dégâts, ces élections législatives marquent le plus bas score de son histoire. Pour Maxime Tandonnet, au regard du haut taux d'abstention, les responsables politiques de droite doivent proposer une véritable alternative dans les cinq prochaines années.
 

À l'issue du cycle des élections présidentielles et législatives, un résultat devrait frapper de sidération les observateurs de la vie politique. Avec moins de 50% de participation aux premières tours des législatives et 43% au second tour, l'abstention atteint un niveau sans aucun précédent historique depuis la proclamation de la République en 1870 pour un scrutin national.
À l'évidence, en 2017, plus encore qu'en 2007 et en 2012, les présidentielles ont vidé les législatives de leur substance. L'adoption du quinquennat en 2000, qui aboutit à une soumission systématique du mandat législatif au mandat présidentiel, explique largement ce phénomène.
Or, cet écrasement est profondément malsain du point de vue des valeurs démocratiques. Les présidentielles, la désignation d'une personne, sont par définition dominées par l'émotion collective, le sentiment qu'inspire une image, une voix, un reflet médiatique. Le contenu de la politique y est secondaire, quand il n'est pas effacé. En revanche, les législatives, du fait de leur caractère collectif et moins personnel, se prêtent au débat d'idées et au choix d'un destin collectif. De fait, en 2017, l'élection de l'Assemblée nationale, plus que jamais soumise aux présidentielles, n'a pas vraiment eu lieu. Dans l'histoire de France, la suppression ou l'anéantissement du pouvoir législatif marche toujours avec la négation de la démocratie.
La personnalisation à outrance du pouvoir, la confusion entre le pouvoir politique et le visage d'un seul homme - le présidentialisme - donne l'illusion de l'autorité à travers la figure du «chef». Dans la réalité, ce système est profondément inefficace sur le long terme, privilégiant, consciemment ou inconsciemment, la défense d'une image personnelle sur l'intérêt général.
L'écroulement de la démocratie française s'exprime dans l'abîme qui s'est creusé, à l'issue du cycle électoral de 2017, entre l'électorat et la représentation nationale. Au premier tour des législatives, avec une participation inférieure à 50%, le mouvement En marche a atteint 32% des voix. 16% des inscrits ont ainsi manifesté au premier tour leur adhésion à cette formation soit un peu plus de 10% des Français... Or, cette formation détient désormais plus de 60% des sièges à l'Assemblée...
Jamais, dans l'histoire de la République, le gouffre entre les élites politiques et la majorité silencieuse n'avait été aussi profond. La démocratie française est rongée depuis des décennies par la fracture entre la France «d'en haut» et la France «d'en bas». Selon le sondage annuel de Cevipof sur la confiance, 89% des Français estiment que les politiques ne tiennent aucun compte de ce que pensent les gens comme eux. Ce clivage sort encore aggravé des scrutins de 2017. La personnalisation du pouvoir à outrance et le «dégagisme» qui a dominé le dernier cycle électoral, sont les signes patents du nihilisme qui s'est emparé de la vie politique française.
La «droite», ou l'opposition républicaine et modérée, qui était censée bénéficier de l'alternance en 2017, vient de connaître l'un des pires échecs de son histoire. Face au nouveau pouvoir, aux contours idéologiques indéfinis, sa priorité absolue est de refonder une ligne, une politique, de réinventer le débat d'idées. La crise de la démocratie française devrait lui ouvrir un boulevard à cet égard. Sa responsabilité, face à l'Histoire, est de réapprendre à parler un discours de vérité aux 84% de Français qui n'ont pas voté En marche au premier tour des législatives. Il est urgent d'avoir le courage et la lucidité de constater la faillite de la démocratie française en définissant un nouvel équilibre entre les pôles de pouvoir, présidence, gouvernement, législatif. Il serait notamment vital de dissocier les mandats présidentiels et législatifs, conformément à l'esprit originel de la Ve République.
L'avenir de l'opposition républicaine repose sur son aptitude à se réapproprier les grands sujets de préoccupation populaire aujourd'hui désertés, pour résorber la fracture nationale: la réforme des institutions afin de réhabiliter le débat démocratique et sortir d'une personnalisation nihiliste du pouvoir, la démocratie de proximité, la transformation nécessaire du fonctionnement de l'Europe pour la rapprocher des Européens, la crise migratoire, la lutte contre la désindustrialisation et le chômage massif, l'exclusion, la pauvreté, la situation tragique des «territoires perdus de la République», l'autorité et l'intelligence à l'école, la lutte contre le communautarisme et le repli identitaire, l'unité nationale, la sécurité des biens et des personnes.
Si la «droite» ne parvient pas à faire cette révolution du courage et de l'audace, elle laissera le champ libre à l'extrémisme notamment de gauche radicale et c'est lui qui triomphera en 2022 dans un grand élan destructeur. En jouant son avenir elle joue celui de la France.
Ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, auteur d'Histoire des présidents de la République (éd. Perrin, 2013 et 2017) et des Parias de la République (éd. Perrin, 2017).

Paru sur Figarovox, 19 juin 2017
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La France aux électeurs absents : pourquoi ?
 
57 % des inscrits ont boudé le scrutin du 18 juin, contre 29 % en 1997, il y a vingt ans : ce doublement, résultat d’une progression de l’abstention à chacune des élections législatives depuis 1997, est le phénomène jumeau de l’élection à la présidence de la République d’une personne inconnue dans le paysage politique il y a seulement 5 ans ; ces deux faits doivent impérativement ne pas être séparés dans l’analyse des événements qui viennent de modifier fortement le paysage politique français.
Dans les deux cas, il s’agit d’une manifestation de rejet vis-à-vis de la classe politique. Ce rejet n’est pas propre à la France : presque partout dans le monde la démocratie déçoit car elle ne s’est pas traduite par l’arrivée au pouvoir d’hommes et de femmes capables de diriger leur pays (ou leur région, ou leur ville, ou encore leur union de pays) de façon satisfaisante. Les citoyens sentent confusément que c’est de leur faute, puisque ce sont eux qui ont élus ces personnages médiocres ; l’abstention est en partie due au sentiment d’impuissance qui s’empare de plus en plus du corps électoral quand il constate le résultat décevant de ses votes, quels qu’ils soient. Si voter ne sert à rien, pourquoi se livrer à cette mascarade ? S’abstenir, c’est se laver les mains de ce qui arrivera, et qui sera probablement décevant.
Le devoir électoral n’a de sens que si l’élection en a un. Or les citoyens ont le sentiment que les élus ont bien peu de pouvoir : tant de choses se décident ailleurs qu’à l’Assemblée nationale ! Les lois sont devenues des monstres de phraséologie et de complication, dont l’utilité se perçoit mal. Plus il y en a – et, de fait, le bavardage législatif a atteint un niveau à peine croyable – moins elles ont de valeur : l’inflation législative dévalorise la norme juridique aussi sûrement que les émissions excessives de billets de banque ont dévalorisé le franc ou le mark à certaines époques de notre histoire.
 
"Pourquoi participer à l’élection de ces nuisibles dont l’activité consiste en grande partie à nous compliquer inutilement la vie ?", telle est la question que se posent bien des braves gens. Il y a certes ceux qui préfèrent profiter du beau soleil pour passer un dimanche à la campagne, mais il y a aussi le sentiment de l’inutilité du vote, et même le désir de ne pas se salir les mains en participant à la mise en place de personnes qui vont contribuer à transformer la démocratie en une mascarade.
Nous sommes descendus bien bas ; comment remonter la pente ? Au niveau des élus, par un effort de montée en gamme ; au niveau des institutions, par un plus grand recours au principe de subsidiarité.
 
Montée en gamme : c’est ce que à quoi les frères prêcheurs de notre époque – certains journalistes et les économistes mondains – ne cessent d’exhorter nos chefs d’entreprise. Je reste assez sceptique vis-à-vis de conseils visant à faire de la moindre parcelle de terre languedocienne la productrice d’un concurrent du château Yquem, mais il est vrai que le niveau de nos hommes politiques laisse à désirer : une amélioration qualitative de la production législative et réglementaire est indispensable. Moins de lois, moins de décrets, moins d’arrêtés, moins de circulaires, mais des textes mieux conçus, mieux rédigés, plus cohérents entre eux, plus réalistes, et la France se portera mieux. Par surcroît, la déception des citoyens, leur désaffection vis-à-vis de leurs représentants et leur peu d’empressement à participer à leur désignation, s’estomperont.
Je modifierai donc un peu, à leur intention, le conseil du vieux laboureur à ses enfants. Certes, "travaillez, prenez de la peine" reste valable, mais cela beaucoup de nos parlementaires et ministres le font déjà. Disons-leur plutôt : "travaillez intelligemment, prenez de la peine pour émonder le maquis légal et réglementaire, et les urnes se rempliront".
 
Quant au principe de subsidiarité, qui conseille de traiter les problèmes au plus près du terrain – sauf exception, bien entendu – il permettrait de redonner vie à la démocratie locale. Débarrassée de divers échelons superfétatoires, la commune est le lieu où une population de taille raisonnable peut apprécier concrètement l’action de ses élus et leur faire connaître ses préférences. C’est elle qui peut sauver la démocratie, mise en péril par le transfert à l’échelon supérieur (supranational, national, régional, départemental, intercommunal) de décisions qui pourraient être prises tout aussi bien, ou mieux, à un niveau local. La démocratie, comme le poisson, pourrit par la tête ; c’est par ses cellules – sans oublier les "petites cellules grises" de ses élus et de ses fonctionnaires – qu’elle pourrait se régénérer.

19 juin 2017
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Tradition et évolution : Lyautey en exemple

Quelle surprise d’avoir rencontré chez lui un homme de cette dimension, me disait en substance un groupe de Jeunes, après avoir visité le château du Maréchal Lyautey. "On n’avait jamais entendu parler de lui auparavant. Pourquoi ?" Tout a été fait pour le faire oublier, avança un adulte qui se joignit au groupe, ajoutant que "les valeurs défendues par cet humaniste, homme d’action et visionnaire, l’ont rendu politiquement incorrect pour ceux qui ont, ou qui ont eu, le monopole de la parole, de l’écrit, de l’image et pire encore des programmes scolaires Au point de se demander si la France reste digne des grands hommes qui ont fait son Histoire !"

Faute de temps, la discussion resta au niveau des généralités, mais devant l’intérêt manifesté par ces Jeunes et leur insistance, je promis de leur envoyer par mail des informations motivantes, d’autant plus que c’est à leur âge que l’on fait des rêves d’avenir. C’est ce que Lyautey traduisait dans cette boutade : "Ma plus vieille maîtresse est l’ambition de mes quinze ans." Et c’est sans oublier ce qu’il écrivait plus tard : "Les deux dogmes auxquels je suis resté fidèle, I'Ordre et la Liberté, ou, mieux, la conciliation de la Tradition et de l'Évolution." - ce que Wladimir d’Ormesson confirmait en ces termes : "On ne dira jamais assez que le trait saillant du Maréchal Lyautey était le sens qu’il avait de la continuité et des raisons profondes qui unissent le passé au présent."

Une fois de plus je me suis posé la question du pourquoi et du comment de cette ignorance programmée - toutes générations confondues depuis 40 ans au moins - non seulement du personnage Lyautey, mais de toute une période et de nombreuses séquences de l’Histoire de France qui sont, soit occultées, soit modifiées, soit interprétées idéologiquement. Ceci nous amène à évoquer l’anticolonialisme considéré comme une des conséquences de la dernière guerre 1939-45. Sous la pression des événements, la décolonisation a été précipitée, sinon bâclée, comme l’explique Arthur Conte dans : "L’épopée coloniale de la France".

Pourtant, dès 1920, Lyautey avait alerté dans un rapport au gouvernement : "Il faut regarder bien en face la situation du monde, notamment du monde musulman et ne pas se laisser devancer par les événements. Ce n'est pas impunément qu'ont été lancées à travers le monde les formules du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et les idées d'émancipation et d'évolution dans le sens révolutionnaire." Il est bien le seul à en avoir tenu compte dans les limites de ses prérogatives et il faut noter qu’il a été évincé du Maroc en 1925 par le “Cartel des gauches” pour mettre en place un Résident politisé qui a commencé à “détricoter” ce que Lyautey avait fait.

Sur ces bouleversements, l’anti-France a construit et répandu l’idéologie de l’anticolonialisme. Avec le relais et l’appui des uns et le silence complaisant, sinon complice, des autres, on est arrivé à ne plus enseigner qu’une histoire “politiquement correcte” valorisée par la repentance et mettant souvent en difficulté ceux qui ont le courage de professer la vérité. C’est ainsi qu’insidieusement à une histoire tronquée et manipulée s’est adossée cette idéologie de l’anticolonialisme. En forçant à peine le trait, on peut dire que toutes les générations post-soixantehuitardes ont été matraquées dès l'école primaire par nombre de “fausses vérités” sur le sujet, alimentées par une mémoire officielle sélective.

Dans ces conditions, il était tellement facile dans un but électoral “d’enfoncer le clou” avec l’habillage médiatique idoine. Il était facile de mobiliser sur un thème porteur, en l’occurrence l’anticolonialisme si répandu, sans se préoccuper d’une minorité, en terme d’électeurs. Accuser la colonisation de “crime contre l’humanité” ne pouvait que séduire les nombreux adeptes de l’anticolonialisme. En outre, les réseaux sociaux, associés à de nombreux sites de désinformation ont anéanti, surtout chez les Jeunes, toute forme de discernement pouvant conduire à des avis et des comportements raisonnés, sinon raisonnables.
Quant à cette minorité d’électeurs révoltés, elle a le droit et le devoir de s’indigner “motu proprio” et également au nom de tous ceux - civils et militaires, dont les autochtones, harkis, moghaznis, supplétifs de tous ordres - qui ne sont plus de ce monde, y compris ceux qui sont “morts pour la France” et qui ne peuvent plus se défendre eux-mêmes. C’est un fait historique indiscutable : la France a été fière de sa grandeur à laquelle ils ont contribué et elle doit le rester.
Il faudrait un long document pour étayer ces propos, mais la campagne électorale est terminée. Beaucoup de sujets ont été "éternués" (le mot est de Lyautey) comme le budget des armées, réduites à appliquer le système D pour être en mesure de remplir leurs missions ou la nomination et l’ingérence dans les hautes sphères des armées de certains civils faisant office de commissaires politiques.

Le candidat Macron est devenu Président de la République, c’est à dire, le Président de tous les Français. Outre le présent et les vues prospectives, il lui faut aussi s’approprier les traditions et l’Histoire de France non manipulée. C’est, je le suppose, ce que tous les Françaises et les Français souhaitent et espèrent. D’ici l’an prochain ses conseillers auront eu le temps d’apprendre et de lui souffler que le 8 juin - la chute de Dien Bien Phu date du 7 juin de l'année 1954 - a été instituée, en 2005, journée nationale d’hommage aux morts pour la France en Indochine. De même, le maintien d’un Secrétariat d’Etat chargé des Anciens Combattants et de la mémoire serait de nature à apaiser et à redonner confiance aux ressortissants de cette structure.

Aujourd'hui, il devrait être possible, dans le respect de tout et de tous - ce qui n’est pas toujours le cas - de se réjouir d’une tentative de suppression des clivages politiques, du sectarisme, des idéaux mortifères. Lyautey ne pensait pas autrement, en s’exclamant : "Je veux une France juste, droite, libérale, évoluante ...... Je veux une France forte, fière, avec des bases sociales solides", car il savait qu’il n'y a pas de progrès social sans respect de la dignité de l'Homme, pas de consensus social possible sans volonté de rechercher ce qui unit et de fuir ce qui divise. Il plaidait pour l'effort absolument nécessaire au redressement de la France et mettait son espoir dans une ardente prise de conscience : "Les années qui viennent imposent à la génération dont je suis un des doyens, hélas ! le devoir d'un suprême effort pour asseoir ce pays entre l'utopie des uns et le snobisme des autres."

Malgré les tensions et les oppositions qu'il a connues, Lyautey ne cherchait pas à diviser pour imposer et s’imposer, mais il recherchait sans cesse "le dénominateur qui unit les hommes". Ainsi écrivait-il : "A l’état de guerre haineuse et violente qui sépare stérilement les enfants du même sol, de parti à parti, de classe à classe, il faut substituer la recherche pacifique et féconde des problèmes posés par la révolution industrielle et économique de notre temps, marcher, non plus la revendication ou la répression au poing, mais la main dans la main dans la noble et large voie du progrès social." Voilà l’esprit avec lequel il abordait et traitait les problèmes.

Il aurait pu faire des émules, mais il a été jugé encombrant autant pour ceux qui s’acharnent à réécrire l’histoire en conformité avec leur idéologie que pour ceux qui par leur silence en sont complices. Tout comme pour ceux qui refusent l’idée que Tradition et Modernisme, loin de se contredire, se renforcent mutuellement. C’est sans doute la raison pour laquelle la Fondation Lyautey ne reçoit pas un centime de subvention pour la mémoire du Maréchal Lyautey et l’entretien de son château-musée alors que, par exemple, la Fondation Jean-Jaurès bénéficie annuellement de près d’un million € sur les deniers de l’Etat, preuve qu’il y a bien une droite et une gauche, à moins que cela change.

Et si Lyautey servait de référence pour supprimer l’obstruction et le sectarisme ! Puisse-t-il réveiller les consciences et inspirer ceux qui ont été investis pour penser et agir enfin dans l’intérêt des Français et d’une France fière de son passé et tournée vers son avenir. En bref, pratiquer l’évolution dans le respect de la tradition.
Colonel (er) P. Geoffroy, Président de l'Association Nationale Maréchal Lyautey, 18 juin 2017
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Qu’est-ce qu’un artiste bankable ?
 
Les mots "Art" et "artiste" évoquent aujourd’hui des contenus très divers et même parfois, absolument contradictoires.
L’image la plus visible de "l’artiste contemporain", celle qui occupe écrans et gros titres de la presse, est celle de l’artiste dit "bankable", une valeur financière sûre. Elle a remplacé l’image de l’artiste "d’avant-garde", engagé dans la déconstruction d’un monde mauvais et néanmoins adoubé par les institutions, plus anciennement celle de  l’artiste "génie", incompris, romantique et moderne, et plus loin encore celle du Prix de Rome, élu à l’Académie
 
L’artiste bankable
Les conseillers financiers en patrimoine l’appellent "Blue chip", terme en vigueur à Wall Street évoquant les jetons bleus en usage au poker, trahissant l’atmosphère de jeu qui l’entoure. En peu de mots, c’est l’artiste dont les "pièces" se négocient au-dessus du million de dollars en salle des ventes.
Le terme "bankable" signifie que le produit "Art contemporain" est un effet de commerce réescomptable par un établissement financier auprès d’une banque centrale – c’est donc une valeur assurée, "sans risque". Le seul nom de l’artiste devient un "titre" qui a, de ce fait, le pouvoir de produire un retour sur investissement. Il est disponible pour de multiples usages, à la fois financiers et monétaires. Il peut servir de caution pour un prêt, engendrer du cash par-dessus les radars du fisc et des frontières, etc.
Les "conseillers en gestion du patrimoine" considèrent l’achat d’œuvres d’artistes "bankables" comme une niche fiscale incontournable, plus rentable quoique moins sûre, que les investissements en titres forestiers et viticoles.
Il est probable que le concept de "niche fiscale" ait inspiré la création de "balloon dog" par l’ex tradeur Jeef Koons, existant en sept exemplaires. En plastique et gonflé à l’hélium, elle exprime aussi la nature essentiellement éphémère, gazeuse et bullesque de ce produit financier dérivé, sécurisé.
La métaphore hautement financière de Balloon Dog a atteint 58,4 millions de dollars en 2015, enchère la plus haute jamais obtenue pour un artiste vivant. Mais, un fait nouveau est troublant : depuis deux ans ce record historique n’a pas été battu … que présage-t-il ?
 
La formule "win win"  – Sérialité,  consortium, hyper visibilité, production sérielle
Il n’y a pas d’art "bankable" sans production industrielle. L’artiste "bankable" est d’abord un chef d’entreprise capable de travailler à la commande, de fournir en temps et en quantité voulus une marchandise diverse, sérielle, comprenant de grandes œuvres spectaculaires pour les institutions, une gamme de pièces plus réduites à des prix correspondant à des clientèles moins fortunées et des produits dérivés, du T-shirt à la carte postale, destinés au tout venant.
En effet, "égalité et démocratie pour le consommateur" sont le code éthique de leur production. Les artistes bankables sont des bienfaiteurs de l’humanité, prêcheurs d’une nouvelle religion "l’identité vide et globale", vecteur d’amour, de paix et de prospérité. Ils en fabriquent les sacrements.
L’artiste "bankable" dirige designers, graphistes et artistes pour concevoir et exécuter ses produits, qu’il validera ou non. Ainsi s’est créée une prolétarisation inédite des créateurs au service des financiers.
 
Formation de la valeur en consortium
La construction de la valeur de l’art "bankable" se fait tout d’abord grâce à des collectionneurs qui s’entendent pour collectionner une marque d’art rentable. Les prix montent grâce à leur stratégie de réseau et ne baissent jamais puisque personne ne vend sans l’accord des autres, personne n’achète une œuvre appartenant au réseau sans avoir été adoubé par chacun des membres. Ainsi non seulement la valeur s’établit mais aussi est sécurisée et devient un titre financier à usage entre soi.
Par ailleurs, les collectionneurs entretiennent toute une chaîne de production de la valeur : les institutions muséales, la commande publique,  les universités. Ils ont pour fonction de légitimer l’art bankable. Ce sont des milieux délicats, qu’il faut savoir flatter et "traiter". Les  galeries internationales et salles des ventes, sont quant à elles, en charge de la cotation.
Tout cela fonctionne à la fois comme un trust et une entente, délits normalement punis par la loi, mais n’ayant pas prise sur ce titre si particulier de "l’art bankable", qui fait toute sa valeur.
 
L’hyper–visibilité médiatique
Les médias font bien sur partie intégrante de la chaîne de fabrication de la valeur, maîtres de la visibilité de masse, ils sont fort bien traités, ou sanctionnés, par les très grands collectionneurs qui ouvrent les portes de la scène sociale internationale.
Il est bien difficile cependant pour les médias de ne pas en parler. Ou de parler d’autre chose, Les stratégies de l’AC sont des pièges sophistiqués à médias.
Par le biais des très grands formats réservés aux artistes assez "bankables" pour les produire. En effet, comment la planète entière ne serait-elle pas informée de la présence d’un étron gigantesque, gonflé à l’Hélium, face à la plus belle vue de la baie de Hong Kong ?, d’un Sex Toy colossal dressé place Vendôme à Paris ? D’une pince à linge monumentale sur la plus grande place de Philadelphie.
Le XXL de l’art "bankable" est obligatoirement doublé d’une provocation, d’une déconstruction d’identité, d’une volonté de blasphème, pour créer l’évènement susceptible de créer des images hyper visibles et mémorisables… Elles ne peuvent provenir de  l’admiration contemplative… Il faut du choc et de la polémique. Si "l’art bankable" était admirable, il ne pourrait pas circuler comme un titre. Aucun collectionneur ne voudrait s’en séparer et, chose funeste pour la finance,  il le thésauriserait !
L’artiste bankable est donc un fabriquant d’objets n’ayant pas de valeur en dehors de la valeur fabriquée collectivement par le consortium. Les médias jouent un rôle majeur dans cette chaîne de valorisation.
Elles rendent ce qu’elles montrent hyper réel et légitime parce que tout la vision a été collectivement partagée par des millions d’individus. C’est ainsi qu’il peut être repéré et répertorié  au TOP 100, sorte de CAC 40 de l’art mondial.
Sur les marches de la visibilité de masse il y a ceux qui postulent à l’élection par les réseaux.  On les nomme "émergents". Pour conditionner, ils se configurent rigoureusement à ce qui est attendu d’eux par les consortiums. Mais il y a peu d’élus. Fait notoire, parmi eux, aucun artiste "bankable" ne vit et travaille en France.

Les "imbankables"
L’imbankable absolu est sans conteste le "peintre", vivant et travaillant en France.
Mais qu’est-ce qu’un "peintre" pour un universitaire français éclairé ? Il vous répondra : un individu appartenant à une population résiduelle, mal étudiée, en voie d’extinction.
Ces théoriciens s’étonnent de voir ces égarés travailler encore avec les mains, de faire des œuvres uniques, comme les sauvages d’Aldous Huxley dans le "Meilleur des mondes", qui engendrent des bébés en faisant l’amour ! Pauvres peintres ! Ils font du beau pour la déco, des pastiches pour les nostalgiques !
Leurs théories et études sociologiques sur l’art fournissent aux "inspecteurs de la création" qui dirigent l’art en France, les données "scientifiques" permettant de présider au jugement de qui peut prétendre à la "contemporanéité" et donc aux subventions.
Par ailleurs, ils se sont donnés comme mission d’aider à la fabrication de la légitimité internationale des artistes bankables dont aucun ne vit ni travaille en France. La sélection administrative depuis quatre décennies a ainsi crée un art officiel, reléguant tous les courants non conceptuels, en particulier la peinture, dans les fameuses poubelles de l’Histoire ! C’est ce que l’on appelle "l’exception française", objet de curiosité internationale!
Trente-sept ans de travail acharné de 200 "inspecteurs de la création" à plein temps n’ont pas engendré un seul artiste "vivant et travaillant en France", célèbre dans le monde entier…  même les artistes officiels ne sont pas connus dans l’Hexagone, le grand public à peine à les citer.
Ils connaissent généralement Buren et Boltansky, deux éternels avant-gardistes conceptuels des années 60, aujourd’hui octogénaires. Peut-être aussi – qui sait ?- Sophie Calle, une sexagénaire et un petit quinquagénaire, Fabrice Hybert. Même pas bankables !

Paru sur Contrepoints, juin 2017
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