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Peut-on réformer l’islam sans toucher à ses fondements ?
 

Le philosophe avance les conditions d’une réforme de l’islam de France qui soit compatible avec la République.
 
Si la République providence offre aux musulmans son école, ses soins médicaux et d’autres avantages sociaux, Allah leur assure la vie après la mort et par-delà la mort, un Éden charnel, ésotérique et même érotique. Entre ce que donne la République ici-bas et ce que promet Allah dans l’au-delà, le combat est donc inégal.
On demande aux musulmans de France de défendre leur patrie, mais la majorité des Français la défende-t-elle suffisamment ? Jusqu’aux derniers attentats, l’hymne national n’avait pas droit de cité dans les écoles, encore moins dans les banlieues autarciques de la République. Dans les écoles précisément, Voltaire doit manger halal pour que sa philosophie soit digeste pour certains. Alors que la Nation était une âme pour Renan, elle est devenue une nationalité, un passeport convoité pour ce qu’il procure et non pour ce qu’il incarne.
 
Faute d’assimiler les musulmans de France, on a fini par intégrer à la République un islamisme exogène, incompatible avec aussi bien les valeurs laïques de l’État que les fondements humanistes de la civilisation occidentale. En trente ans d’entrisme islamo-trotskiste et de prosélytisme sournois, l’islam est aujourd’hui sous le contrôle de l’UOIF, qui est une ramification des Frères musulmans, qui sont placés sous la chefferie de Youssef Qaradaoui, dont le discours ne laisse aucun doute quant à ses ambitions : "Avec vos lois démocratiques nous vous coloniserons. Avec nos lois coraniques nous vous dominerons." Est-ce avec les ouailles de cet intégriste qu’on va réformer l’islam ?
 
Réformer l’islam, cela fait des années que de belles âmes occidentales y appellent et que des intellectuels musulmans s’y attellent. Traumatisés par les dernières abominations terroristes, des responsables politiques de gauche comme de droite, jusqu’alors laxistes et islamophiles, ont signifié aux représentants de l’islam de France l’impératif catégorique de procéder d’urgence à la réforme de leur religion. Et aux zélotes de l’islamisme de répondre favorablement à cet appel républicain, subitement conforme aux préceptes coraniques !
Mais qu’entendent-ils au juste par réforme urgente, et d’abord peut-on réformer dans l’urgence une doctrine vieille de quatorze siècles ? Peut-on séculariser un islam communautariste, qui a mis trente ans avant de s’imposer aux musulmans de France, voire à toute une société fragilisée par trois siècles de pernicieuse déchristianisation et submergée par un néopaganisme et un hédonisme effréné ?
On peut réformer dans l’urgence le Code du travail, ou celui de la famille, ou encore la législation sur la protection d’une espèce rare de crapauds, mais il est difficile de procéder de la sorte lorsqu’il s’agit de toucher à une croyance nécrosée et névrosée, qui a été réfractaire à toutes les expériences de sécularisation.
 
De la Nahda (renaissance), initiée au XIXe siècle par des philosophes musulmans éblouis par les Lumières françaises, jusqu’aux réformes les plus audacieuses d’un Atatürk ou d’un Bourguiba, toutes les tentatives d’adaptation de l’islam à la Modernité ont lamentablement échoué, y compris en Turquie et en Tunisie où les Frères musulmans sont au pouvoir.
Afin que la réforme de l’islam ne soit pas un slogan ou un vœu pieux, il va falloir nommer l’innommable et dire l’indicible : ils ont fait d’Allah un Moloch, de Mohammed un sanguinaire, du Coran un manuel politique, de la charia un tract djihadiste, et de l’islam une nationalité plutôt qu’une communauté de foi. Déjà au début du siècle dernier, l’égyptien Ali Abderrazek poussait ce cri de détresse : "Oh Prophète de l’islam, ils ont fait de toi un roi car c’est la seule divinité qu’ils respectent !"
 
Pour en assurer l’impact psychologique et en garantir les effets sociologiques, culturels, politiques et sécuritaires, la réforme en question doit d’abord considérer que l’islam est une religion qui s’inscrit dans la continuité du monothéisme judéo-chrétien, et que sa déviance, l’islamisme, est une religion séculière qui s’inscrit dans la continuité totalitaire du nazisme et du communisme. Cette distinction n’est pas un écho au stupide "pas d’amalgame", car il existe bel et bien un lien de causalité entre islam, islamisme et terrorisme ; mais elle répond à une vérité historique indéniable.
Si on la veut profonde et pérenne, cette réforme de l’islam, que seules les autorités intellectuelles et spirituelles musulmanes peuvent entreprendre, doit répondre aux impératifs suivants :
. L’immanence du corpus coranique. En d’autres termes, déclarer le Coran - à l’instar de nos illustres Mutazilites - Texte crée par l’esprit de l’homme et non guère dicté par Dieu.
. La contextualisation des versets coraniques problématiques. Autrement dit, juger caduques les exégèses traditionnelles et adopter l’herméneutique, qui consiste précisément à expliquer le Texte par le contexte.
. La désacralisation intégrale de la Sunna et de la charia qui lui est consubstantielle. C’est-à-dire déclarer nulle et non avenue toute cette littérature théologico-normative qui remonte au IIe siècle de l’islam et qui est par conséquent totalement incompatible avec la Modernité.
. La disjonction du théologique et du politique, qui n’est pas seulement une exigence de la modernité mais aussi une tendance intrinsèquement coranique, nonobstant tous les stéréotypes essentialistes que l’on entend depuis des années si ce n’est des siècles sur le prétendu lien indissociable du temporel et du spirituel dans la religion "mahométane", à l’inverse du christianisme qui serait ontologiquement laïque en raison du "Rendez à César"… La révision de fond en comble du sempiternel dialogue des religions qu’on a fondé sur la fraternité abrahamique et sur la Tolérance, et dont on mesure les conséquences miraculeuses aujourd’hui, aussi bien en Orient d’où les chrétiens sont expulsés ou massacrés, qu’en Occident, où les musulmans affluent de partout alors qu’ils sont de moins en moins tolérés. Désormais, c’est sur la connaissance plutôt que sur la tolérance qu’il faudrait asseoir le dialogue des religions. La connaissance de l’autre (le juif et le chrétien) dans ce que l’autre pense de lui-même, c’est-à-dire dans ses propres Textes fondateurs.
 
Telles sont les conditions d’une réforme globale et stratégique de l’islam de France, si on le veut compatible avec la République et au diapason de la Modernité. Quant à la réorganisation des musulmans en France, elle est désormais du ressort de Jean-Pierre Chevènement qui, pour en avoir été l’un des précurseurs, connaît bien le dossier… ses écueils et ses aléas !

Paru dans Le Figaro, 22 août 2016
Publié dans En France
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Les purges en Turquie et ailleurs
 
Le dimanche 21 août, Le Monde consacrait toute sa page 2 aux purges en Turquie à la suite du coup d’Etat manqué du 15 juillet dernier. "40 000 personnes détenues… 5 200 ont été suspendues, encore en garde à vue… Fermeture de 4 000 fondations, hôpitaux… 5 000 fonctionnaires radiés… 80 000 autres ont été suspendus etc.".
Il me semble évident que lorsqu’on rate un coup d’Etat, le risque est grand de se retrouver dans les fossés de quelque fort face à un peloton d’exécution à la suite de procès rondement menés.
Apparemment, les journalistes du Monde ont oublié ce qui s’est passé chez nous après le putsch du 21 avril 1961 : même sans vous accabler de chiffres, rappelons qu’il y eut une purge surtout dans les armées, une justice expéditive, des exécutions sommaires et une chasse aux adversaires réfugiés à l’étranger…

Envoyé par l'auteur
 
Publié dans Du côté des élites
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Une jeune fille de 600 ans Jeanne d’arc

L’ermitage de Notre-Dame de Bermont, près de Domrémy, accueille depuis trois ans une nouvelle statue de la Pucelle d’Orléans, signée du sculpteur russe Boris Lejeune.
 
C'est encore tout frais : il y a trois ans, en 2013, la Jeanne d’Arc en bronze du sculpteur russe Boris Lejeune a pris place dans le jardin de l’ermitage de Notre-Dame de Bermont, à trois kilomètres de Domrémy-la-Pucelle (Vosges). La petite Lorraine venait prier presque chaque semaine en ce lieu, qui se trouve sur la route de Vaucouleurs, première étape de l’extraordinaire périple qu’elle allait accomplir en deux ans de Chinon à Reims, d’Orléans à Rouen, de la victoire au martyre.
La statue s’intitule La Vocation de Jeanne. L’artiste l’a saisie dans cet élan originel, quand elle répond à l’appel intérieur des voix de saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, qui la met en route : "Va, fille de Dieu." Elle accourt, posée sur la terre, ouverte vers le ciel, à la fois déterminée et gracieuse. Elle n’a pas encore le cheval que lui donnera le seigneur de Baudricourt avec une escorte pour aller trouver le dauphin de France. Mais elle brandit déjà l’étendard aux noms de Jésus et de Marie, cet étendard emblème de sa mission, qu’elle aimait, a-t-elle dit, "quarante fois plus" que l’épée qu’elle porte sur le côté mêlée aux plis de sa tunique. Son ardeur juvénile évoque bien l’enfant dont parle Péguy, à "l’âme récente" et à "la cotte neuve", s’en allant, innocente, "vers le plus grand des sorts".
 
"Lorsqu’on m’a proposé de créer un monument à Jeanne d’Arc pour Bermont en Lorraine, raconte Boris Lejeune, la première image qui m’est venue à l’esprit, c’est de sculpter Jeanne sur le bûcher, mourant en martyre. Mais bientôt le doute m’a saisi : est-ce là l’image de cette grande héroïne et de cette grande sainte qu’il nous faut aujourd’hui, à notre époque amorphe qui renonce tendancieusement à elle-même et à sa propre histoire ? Je me suis dit que, pour aujourd’hui, il faut une Jeanne d’Arc qui gagne, plutôt qu’une victime de trahison."
Il travaillait alors à une statue de Marie-Madeleine, inspirée par une icône byzantine qui la montrait "dans un mouvement impétueux", toute tendue vers le Christ crucifié, comme si elle avait voulu se fondre en lui. Et "de manière inattendue", un soir où il réfléchissait à l’image de Jeanne d’Arc, elle lui est apparue dans ce même mouvement. Il y a vu plus tard un lien théologique : "Pour l’une comme pour l’autre, le Christ est le centre et la source d’amour, le vecteur moral et éthique."
 
Fraîcheur et fougue 
Jeanne d’Arc est une des figures les plus représentées dans la statuaire française. Paris compte cinq grands monuments à son effigie, commandes d’État prestigieuses. Elle seule a autant de statues équestres, normalement réservées aux rois. On la rencontre sur les places publiques aussi bien que dans les plus modestes églises de village, où la dévotion populaire a installé d’innombrables Jeanne d’argile ou de plâtre. Héroïne historique, elle symbolise l’amour de la patrie et la flamme de la résistance qui triomphe des plus sombres défaites. Sainte et martyre, elle incarne la foi indéfectible qui mène des royaumes terrestres au Royaume de Dieu. Cette alliance unique, en une simple "fille de France", de la vision politique, de l’efficacité militaire, de l’engagement personnel audacieux au service d’une cause et de l’affirmation chrétienne, tranquillement inébranlable, fait que Jeanne d’Arc a traversé les âges et les régimes en parlant à tous. Mais, alors qu’elle avait connu un regain de ferveur lors de la Grande Guerre, on ne lui avait plus érigé de statue depuis la seconde moitié du XXe siècle.
 
C’est en 2012, à l’occasion du sixième centenaire de la naissance de la Pucelle, que cette nouvelle aventure artistique a pris corps, à l’initiative de l’abbé Guillaume de Tanoüarn. "J’aime célébrer les anniversaires, dit-il, et je souhaitais créer un événement autour de Jeanne." En lien avec l’association de Notre-Dame de Bermont, qui restaure l’ermitage depuis une vingtaine d’années, une souscription a été lancée. Elle s’est révélée insuffisante pour couvrir les frais de cette statue de bronze de 2,90 m, et l’artiste a dû pour une bonne part assurer le financement lui-même. Mais si ce déficit a causé un froid entre les parties, l’œuvre a cependant été inaugurée avec enthousiasme en 2013, en présence de nombreux souscripteurs. Et l’accord se fait sur sa beauté et le sens profond qu’elle porte pour aujourd’hui.
Cette jeune fille de 600 ans n’a rien perdu de la fraîcheur et de la fougue de ses 17 ans. "Alors que les statues de Jeanne d’Arc sont dans l’ensemble assez convenues, celle de Boris Lejeune n’a rien d’académique, commente Guillaume de Tanoüarn. C’est une manière nouvelle et simple de montrer une Jeanne très contemporaine, qui s’engage et nous appelle à l’engagement. Enfant d’un pays vaincu, elle se lève. Elle symbolise l’espoir, et la confiance ardente en son propre destin. Il faut découvrir ce pour quoi l’on est fait et croire qu’on a à apporter quelque chose d’unique, comme l’a dit le Pape. Notre temps est féru d’accomplissement personnel : Jeanne nous montre qu’on ne se trouve qu’en s’oubliant, en se dépassant, en prenant des risques, en se mettant en jeu, ce qui est le contraire de l’auto-idôlatrie."
 
Les pieds de la réalité 
Le site bucolique de Notre-Dame de Bermont, resté intact depuis l’époque, abrite désormais la plus ancienne représentation de Jeanne, fresque d’un peintre qui l’a connue, et la plus récente, cette sculpture inspirée qui connaît un vif succès. "On vient prier devant elle, dit son auteur, et pour moi, cette dimension spirituelle est le signe que j’ai réussi quelque chose. Je me suis inscrit dans la ligne de la statuaire gothique, qui est un équivalent occidental de l’icône."
Né à Kiev en 1947, descendant d’un soldat de Napoléon qui a fait souche en Russie, Boris Lejeune, qui est aussi poète, peintre et philosophe, s’est formé à la sculpture à Leningrad et s’est fait connaître en URSS avant d’émigrer en France en 1980, où il s’est marié. Installé à Provins, il se sent inspiré par la beauté de la Champagne, et il ouvre son art à un domaine nouveau en devenant le premier sculpteur de paysages en bronze. On peut admirer cinq de ses œuvres dans les jardins du boulevard Pereire, à Paris. Mais il a aussi travaillé pour de nombreuses villes, en France et au Luxembourg, et il est fier comme un enfant de la Bourgogne d’avoir célébré la Romanée-Conti en créant le merveilleux Ange au pied de vigne, en 2010.
 
Comme Jeanne, il a les pieds dans la réalité incarnée et l’âme ouverte au monde invisible de la spiritualité pure, "le royaume du divin avec ses saints, ses anges, ses prophètes". Dans son esprit, Jeanne d’Arc voisine avec le Pouchkine du célèbre poème Le Prophète. Et ce n’est pas un hasard, sans doute, si l’aventure va se poursuivre en Russie : Boris Lejeune a sculpté une nouvelle version de La Vocation de Jeanne, qui doit être installée à Saint-Pétersbourg au printemps prochain.
      

Paru dans Le Figaro, 6 août 2016
Publié dans A tout un chacun
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Milosevic innocent
 
On se souvient que Slobodan Milosevic, ancien président de la Yougoslavie, a comparu devant le Tribunal Pénal International pour la Yougoslavie (TPIY) pour des crimes de guerre dont il aurait été responsable en Bosnie. Très opportunément pour l'accusation, Milosevic est mort dans sa cellule en mars 2006.
Or finalement TPIY a conclu que Milosevic était innocent des crimes dont il était accusé.
Normalement cette conclusion aurait du être diffusée par las médias, il n’en a rien été, personne n’en a parlé et le TPIY lui-même a bien pris soin de l’enfouir aussi profondément que possible dans son verdict de 2 590 pages du procès du leader serbe bosniaque Radovan Karadzic, condamné en mars dernier pour génocide crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Sans le journaliste et chercheur
Andy Wilcoxon qui l'a déterrée on n'en aurait rien su.
 
Les choses étaient différentes quand le procès du prétendu "Boucher des Balkans" a débuté en février 2002, tout le monde en fut averti. CNN assurait alors la couverture de ce qu’il décrivait comme "le procès le plus important depuis Nuremberg". Bien entendu, la culpabilité de Milosevic allait de soi.
Il faut se rappeler que, à l’origine, les charges contre Milosevic, quant à de prétendus crimes de guerre au Kosovo, ont été formulées en mai 1999, au plus fort de la campagne de bombardements massifs de l'OTAN sur la Yougoslavie, et à un moment où la guerre ne se déroulait pas comme prévu par les États-Unis et leurs alliés.
L’ennui pour l’OTAN est qu’au moment où le procès de Milosevic allait commencer, les accusations des USA et de leurs alliés à propos de génocide et de centaines de milliers de tués s'étaient déjà révélées des mensonges. En septembre 2001, une cour de justice de l'ONU allait établir qu'il n'y avait pas eu de génocide au Kosovo.
 
Non seulement Milosevic n'a rien eu à voir avec le nettoyage ethnique de Bosnie, mais il l'a au contraire condamné. Le jugement du TPIY note "les critiques et la désapprobation répétées [de Milosevic] de la politique suivie par l'accusé (Karadzic) et les dirigeants serbes de Bosnie." Et pourtant il fut comparé à Hitler quand il eut la témérité  de se défendre devant le tribunal : le rédacteur politique du News of the World  écrivit : "On aurait dit Hitler revenu se pavaner ". Rien moins.
Cette affaire est à rapprocher des accusations bidon par lesquelles Bush justifiait la guerre qu’il voulait mener en Irak pour se débarrasser de Saddam ou celles formulées en Libye contre Kadhafi.
En 1999, c’était Milosevic, aujourd’hui, c’est Assad ou Poutine, rien ne change.

Source Thucydide (Agora-Vox) – envoyé par l'auteur, 19 août 2016
Publié dans De par le monde
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Erdogan, Poutine et la Syrie

Renaud Girard est géopoliticien, grand reporter et correspondant de guerre. Chroniqueur international du Figaro, journal pour lequel il a couvert les principaux conflits de la planète depuis 1984, il est également professeur de Stratégie à Sciences Po Paris. Il a notamment publié Retour à Peshawar (éd. Grasset, 2010) et dernièrement Le Monde en guerre (éd. Montparnasse, 2016).
 
Entretien conduit par Alexis Feertchak
FIGAROVOX. - Cette semaine a été marquée par le rapprochement entre Vladimir Poutine et Recep Erdogan à Saint-Pétersbourg. Mettriez-vous ces deux "régimes autoritaires" sur le même plan ou diriez-vous que la synthèse entre nationalisme et islamisme réalisée par Erdogan est une menace spécifique?
Non, je ne mettrai pas ces deux régimes sur le même plan. Erdogan est un Frère musulman, il a pour ambition de balayer ce qui reste de cette Turquie laïque et pro-occidentale héritée d'Atatürk, afin de faire de son pays une authentique république islamique. Vladimir Poutine est au Kremlin comme un tsar des plus classiques. Il n'a pas envie de bouleverser la Russie de Gorbatchev ou d'Eltsine, mais souhaite simplement lui redonner sa grandeur. Il n'a pas envie de changer la société russe de la même manière qu'Erdogan veut bouleverser la société turque.
Pour les Européens, Erdogan est une menace spécifique parce que, contrairement à Mustapha Kemal, il n'a ni admiration ni affection pour la culture occidentale. Nous l'avons vu lorsqu'il s'est déplacé à Strasbourg le 4 octobre 2015. Alors qu'il s'exprimait devant les Turcs d'Europe, les femmes et les hommes avaient été séparés dans le grand amphithéâtre. C'était clairement une volonté de marquer sa différence tant à l'égard du kémalisme que du pays hôte qui l'accueillait. Erdogan n'a pas de considération pour ce qui fait l'Europe, c'est-à-dire ses racines chrétiennes et l'influence des Lumières. C'est cela qui fait l'Europe. En revanche, Vladimir Poutine, qui dirige certes un régime autoritaire, partage avec Catherine II cette admiration de la culture occidentale et nous reproche d'ailleurs de la perdre.
Il y a une deuxième différence de taille. Par le passé, Vladimir Poutine n'a pas aidé des mouvements politiques qui ont tué les Français. Même s'il le regrette probablement aujourd'hui, Erdogan a soutenu l'Etat islamique par le passé.
 
Peut-on parler d'alliance de circonstances entre Moscou et Ankara ou celle-ci peut-elle devenir un partenariat stratégique et durable ?
Comme indiqué dans le communiqué qui a été rendu public après la conférence de presse commune que les deux présidents ont tenue, il s'agit de remettre les relations russo-turques au niveau où elles étaient avant l'incident de l'avion russe abattu en novembre 2015. Ni plus, ni moins. C'est un rapprochement qui s'est fait à la demande d'Erdogan. Le président turc a compris qu'il n'arriverait pas à devenir le sultan néo-ottoman qu'il a rêvé de devenir à la faveur des Printemps arabes, mal guidé qu'il était par le ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre Ahmet Davutoglu. Aujourd'hui, Erdogan s'est séparé de Davutoglu, qui avait fait preuve d'une extrême arrogance et de peu de bon sens. Recep Erdogan est un peu comme Staline par rapport à Trotski, Trotski étant le Calife Ibrahim régnant sur l'Etat islamique de Raqqa et Mossoul. Staline a préféré faire le communisme en un seul pays, aujourd'hui Recep Erdogan préfère faire l'islamisme dans un seul pays. Il a compris qu'il n'avait pas d'autre option. De manière réaliste et pragmatique, il a décidé avec son nouveau Premier ministre de se réconcilier avec les deux pays dont l'armée et les services secrets sont les plus efficaces au Moyen-Orient, les Russes et les Israéliens.Ca ne fait pas de lui un amoureux transi des sionistes, mais il suit la ligne de conduite du communisme dans un seul pays. Souvenons-nous de la chaleur des relations qui ont pu exister à un moment entre Staline et Roosevelt.

Erdogan a par ailleurs une obsession, une sorte de chiffon rouge. C'est son ancien ami Fethullah Gülen. Cette obsession le conduit à un changement radical de la politique étrangère turque, dans un mouvement d'éloignement vis-à-vis des Etats-Unis d'Amérique. Erdogan montre qu'il ne connaît pas très bien l'Occident. Croire que la justice américaine va accepter d'extrader Fethullah Gülen est d'une naïveté incroyable. Comme il s'éloigne des Etats-Unis, Recep Erdogan a compris qu'il partageait avec Vladimir Poutine un adversaire commun, les Etats-Unis. Les Etats-Unis du Parti démocrate - ce serait très différent avec Donald Trump - n'aiment pas les Etats autoritaires et prêchent les droits de l'homme urbi et orbi. Erdogan et Poutine partagent une hostilité commune à l'Amérique.
Par ailleurs, ils sont aussi quasiment voisins de sorte que l'économie joue un très grand rôle. Du côté turc, il y a la volonté de permettre aux entrepreneurs de continuer leur travail en Russie, qui était considérable avant la crise, et la volonté de retrouver le tourisme russe qui était également très important. Du côté russe, en plus des projets de centrales nucléaires, il y a bien sûr le projet de gazoduc nommé Turkish Stream. Par lui, Vladimir Poutine souhaite doubler le gazoduc Northstream qui passe en mer du Nord pour ainsi disposer de deux gazoducs qui abreuvent l'Europe, l'un au Nord, l'autre au Sud.
Pour répondre à votre question, je crois qu'il s'agit dès lors davantage d'une alliance de circonstance fondée sur des intérêts convergents. Ce n'est pas une alliance stratégique durable car ils ne partagent pas une culture commune. L'histoire entre l'Empire russe et l'Empire ottoman est d'ailleurs émaillée de dizaines de guerres frontalières.
 
La crise de 2015 entre Moscou et Ankara s'est cristallisée autour de la question syrienne. Avant sa rencontre avec Poutine, Erdogan a déclaré : "la Russie est un acteur clef, très important pour l'instauration de la paix en Syrie". La Turquie a-t-elle abandonné son rêve de destruction du régime de Bachar al-Assad en Syrie ?
Il y a eu une déclaration très importante du Premier ministre turc qui a expliqué qu'il fallait songer un jour à normaliser les relations entre la Turquie et la Syrie. Et la Syrie est clairement, et pour longtemps encore, gouvernée par Bachar al-Assad… Erdogan a abandonné son rêve de briser le régime de Bachar al-Assad, son rêve de se présenter comme le sauveur du monde sunnite contre le "tyran alaouite", lequel était pourtant naguère son ami. Lors de la rencontre Saint-Pétersbourg, il y a eu deux moments. Le premier a duré deux heures en tête à tête entre Erdogan et Poutine. Le second, de même durée, a eu lieu avec les principaux ministres concernés. Je pense que, dans l'entretien en tête à tête, les deux présidents ont parlé de la Syrie. Le communiqué final n'en fait pas état. Les Russes avaient seulement constaté avant la réunion qu'ils avaient avec Ankara des vues tout à fait divergentes sur la Syrie. On ne peut faire dès lors que des supputations puisqu'il n'y a pas eu de communiqué commun sur ce point.
 
Que supposez-vous de ce possible échange sur la Syrie entre Erdogan et Poutine ?
Ce ne sont que des conjectures. Erdogan a dû accepter que la "Syrie utile" restât comme elle est. Cette Syrie utile comprend notamment la base navale russe de Tartous et la base aérienne russe de Lattaquié. En contrepartie, j'imagine que le président turc a dû plaider pour l'établissement d'un Sunnistan en Syrie voire en Irak. En effet, ni Moscou, ni Ankara ne sont follement attachés à l'intégrité territoriale de l'Irak.
La discussion est-elle allée plus en détail ? Je ne le crois pas. On peut penser aussi qu'ils se sont mis d'accord sur une Syrie qui resterait officiellement unitaire, mais dans les faits, la Russie préférerait sans doute que des lignes de cessez-le-feu soient établies sur le terrain. Vladimir Poutine ne veut certainement pas se lancer dans une opération de reconquête de l'ensemble du territoire de la Syrie. La Syrie utile lui est stratégiquement suffisante. Il ne s'agit donc pas de faire le Sunnistan immédiatement, mais de laisser de facto les Sunnites tranquillement à l'Est et au Sud de la Syrie, ce qui pourrait arriver ensuite dans le triangle sunnite en Irak. C'est une concession qui ressemblerait à celle qu'Erdogan a été capable de faire sur Israël. La Turquie ne renonce pas à aider ses amis Frères musulmans du Hamas à Gaza, mais l'aide humanitaire n'est pas directe, elle passe par les ports israéliens. C'est ainsi que, début juillet, un cargo d'aide humanitaire turc à destination de Gaza est arrivé dans le port d'Ashdod, au Sud d'Israël.
 
Ce tournant réaliste qui semble être pris sur le dossier syrien, même chez un Recep Erdogan qui fut le pire ennemi de Bachar al-Assad depuis 2011, est très loin des positions que la France exprime depuis le début du conflit. Jean-Marc Ayrault semble en retrait. Où est la France dans ce nouvel espace politique au Levant ?
La France, par son incompréhension de ce qui se passait en Syrie est complètement hors-jeu. Les leaders français ont cru, gauche et droite confondues, que Bachar al-Assad n'en avait que pour quelques semaines en 2011. La stratégie de la France sur le dossier syrien depuis 2011 a été un mélange d'ignorance historique, de manichéisme politique et de wishful thinking diplomatique. Personne ne s'intéresse plus au point de vue de Paris concernant le dossier syrien, alors même que la France est l'ancienne puissance mandataire. Il ne fallait pas sortir de notre neutralité. Il fallait conserver des relations diplomatiques avec Damas. La diplomatie, cela sert à parler avec les gens qui ne sont pas vos amis. Nous avons beaucoup surestimé l'importance d'une opposition modérée à l'occidentale en Syrie. En fait, l'opposition la plus virulente et la mieux enracinée dans le pays, a toujours été islamiste. Les Français sont allés très loin dans leur folie : ils ont livré, sur ordre du président Hollande, des armes à la pseudo-Armée syrienne libre (ASL), soit disant modérée (car elle ne se prive pas de commettre elle aussi des exactions). Devant des caméras, l'ASL a récemment sacrifié un gosse palestinien de onze ans qui avait commis je ne sais quelle faute. L'ASL a eu des armes grâce à la France, armes qui se sont immédiatement retrouvées soit saisies par les unités islamistes, soit simplement vendues.
 
Comment a-t-on pu commettre une telle erreur ?
C'est une erreur d'appréciation grave du président Hollande et de son ministre Fabius. L'erreur fondamentale a été de faire du wishful thinking. En diplomatie, il faut prendre les réalités telles qu'elles sont. Fabius souhaitait voir en Syrie un méchant - Bachar el-Assad - qui massacrait des gentils, ces rebelles qui ne demandaient qu'à appliquer les droits de l'homme en Syrie. Un méchant contre des gentils, cela fait un dossier diplomatique facile à traiter ! La réalité était tout autre et il faut le dire. Si l'Armée russe n'était pas intervenue au début de l'automne 2015, Damas serait probablement tombée aux mains des islamistes. Ils auraient alors commis un immédiat génocide des alaouites et des druzes, et, dans le meilleur des cas, les Chrétiens auraient été chassés vers le Liban. Quant aux églises de Damas, elles auraient brulé puisque, même sous la protection de nos troupes au Kosovo, il y a eu plus d'une centaine d'églises détruites. Ce sont les réalités. Hollande et Fabius ont préféré le schéma intellectuel qu'ils avaient construit. L'opposition démocratique était certes très forte sur les plateaux de télévision à Paris, mais elle ne représentait que peu de chose sur le terrain !
Ces erreurs se répètent. Quand nous avons aidé les rebelles anti-Kadhafi en parachutant des armes au printemps 2011 au Djebel Nefoussa au Nord-Ouest de la Libye, un nombre significatif de ces armes ont été retrouvées ensuite aux mains de Boko Haram ! Mais aujourd'hui, l'échelle des détournements d'armes en Syrie est bien plus importante.
 
Nous avons donc perdu en Syrie ?
Nous avons perdu parce que notre diagnostic de départ ne correspondait pas aux réalités internationales. Mais il y a pis. Nous avons été ridiculisés ! Quand, à l'été 2013, François Hollande a annoncé qu'il fallait bombarder Damas et renverser Bachar al-Assad parce que celui-ci avait utilisé des armes chimiques, le président de la République a émis un jugement moral qui engageait la France. Quand nos amis anglais et américains ont fait marche arrière, la France a reculé elle aussi, comme si l'obligation morale de bombarder Damas était tombée de ce seul fait. Alors, de deux choses l'une, soit la France est tellement faible militairement qu'elle n'a pas les moyens de bombarder seule la Syrie - ce qui est assez grave -, soit la position de la France n'est pas indépendante. La réalité est que nous adoptons volontairement la position de caniche des Américains. Sur l'usage des armes chimiques, il y a ensuite eu un accord Lavrov-Kerry à Genève, auquel nous n'avons même pas été invités ! Cet accord a été appliqué avec succès. Les Russes ont forcé l'Armée syrienne à rendre ses armes chimiques, que les Américains ont ensuite détruites. Cet accord est le résultat d'une volonté russo-américaine de régler un problème concret. Le danger pour nous, ce n'était évidemment pas que Bachar utilisât ces armes contre nous, mais que ces armes chimiques tombassent dans les mains des islamistes et qu'elles se retrouvassent un peu plus tard dans le métro de Paris, de Londres ou de New York.

Nous avons été ridiculisés une seconde fois dans le dossier syrien quand nous avons commencé à avoir des problèmes sérieux avec nos terroristes islamistes sur notre territoire national. Nos services secrets sont allés à Damas demander des renseignements aux services syriens qu'ils connaissaient bien. Il y avait toujours eu une très forte coopération policière entre la France et la Syrie. Les Syriens nous ont alors demandé de rouvrir d'abord notre ambassade ! En coupant nos relations diplomatiques avec Damas en mars 2012, nous avons laissé entièrement la Syrie dans les mains des Iraniens et des Russes, une Syrie pour laquelle nous avions déjà diplomatiquement beaucoup investi. Peut-être trop d'ailleurs, mais c'était un fait, puisque nous l'avions invitée au défilé du 14 juillet 2008. Il faut qu'il y ait une constance minimum de la politique étrangère française. Sans constance, aucune politique étrangère ne peut être prise au sérieux dans le monde. Notre diplomatie s'est fourvoyée pour n'avoir pas su désigner à temps quel était notre ennemi principal. Notre ennemi principal, celui qui tue des Français, c'est l'Etat islamique. Bachar al-Assad est tout sauf un ange, mais ce n'est pas l'ennemi de la France!
 
Dans ce dossier, parmi les acteurs non-régionaux, il reste donc les Américains et les Russes? Les Américains sont-ils lassés du conflit en Syrie ?
Les Anglais ne comptent pas, ils n'ont plus de politique moyen-orientale, tellement ils ont été traumatisés par leur expérience irakienne de 2003. Il reste donc les Américains et les Russes, qui aujourd'hui travaillent parfois ensemble, avec les Kurdes syriens du PYD notamment, qui sont les Kurdes qui combattent l'Etat islamique au sol avec le plus d'efficacité.
Washington ne soutient plus le front Al-Nosra, c'est-à-dire Al-Qaïda (même si par manipulation et pour enrayer la coopération russo-américaine, Al-Nosra a été renommé et s'est faussement détaché de son mentor terroriste). Les Américains savent qu'ils sont allés trop loin en soutenant les islamistes et savent pertinemment qu'ils ont perdu militairement cette carte. Ils commencent à changer à propos de Bachar el-Assad : ils acceptent que celui-ci demeure à la tête de l'Etat syrien à court terme, même s'ils refusent d'envisager qu'il reste encore longtemps au pouvoir. Ils sont ainsi beaucoup moins intransigeants que les Français. L'Amérique au Moyen-Orient est un chien loup redoutable, mais qui a cessé d'aboyer. La France est un roquet, qui ne fait peur à personne quand il aboie. Et quand il aboie beaucoup, il est un peu ridicule.
Les Américains acceptent que les Russes aient pris une position supérieure à la leur dans le Levant. Depuis plusieurs années déjà, Barack Obama a adopté la stratégie de rule from behind (gouverner depuis l'arrière). Les Russes gouvernent en allant sur le terrain en Syrie ! Avec le rule from behind américain, les potentats sunnites de la région ont moins confiance en Washington, alors que les Saoudiens respectent Poutine, même s'ils ne partagent pas les mêmes intérêts dans la région. Les Américains n'ont pas changé l'équilibre stratégique au Moyen-Orient. A l'inverse, les Russes ont clairement changé la donne stratégique en sauvant le régime de Bachar el-Assad. Les Français, quant à eux, ont hélas disparu de ce théâtre international.
Paru sur Figarovox, 13 août 2016
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Obama n'a pas créé Daech, mais les Etats-Unis sont responsables
 
Saint-cyrien, ingénieur, docteur en Histoire et ancien directeur de l'Ecole de guerre, le général de division Vincent Desportes est aujourd'hui professeur associé à Sciences Po Paris et enseigne la stratégie à HEC. Son livre La dernière bataille de France est paru fin 2015 aux éditions Gallimard.
 
Donald Trump a fait polémique cette semaine polémique en déclarant que Barack Obama était le fondateur de l'Etat islamique et qu'Hillary Clinton en était la cofondatrice. Comment comprenez-vous ces propos ?
Je pense que Donald Trump répète ce que les républicains disent largement de Barack Obama. L'actuel président aurait retiré les troupes américaines trop hâtivement d'Irak à partir de 2010, ce qui serait la véritable cause de la résurgence puis de la rapide expansion de l'Etat islamique. C'est un fait que la campagne éclair de Daech au printemps 2014, qui culmine avec les prises de Falloudja et de Mossoul en 2014, est postérieure de quelques mois seulement au départ des troupes américaines. Les républicains estiment de manière générale que George W. Bush n'est absolument pas fautif dans le chaos du Moyen-Orient et que c'est Barack Obama qui en porte la responsabilité, ce qui est évidemment faux. C'est, globalement, la calamiteuse intervention américaine en 2003 suivie de la calamiteuse gestion du bourbier moyen-oriental qu'elle a engendré qui est la cause de la terrible crise dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui. Les Etats-Unis portent une terrible responsabilité historique.
 
Auditionné devant le Sénat en 2014, vous aviez déclaré à propos de Daech : "Quel est le docteur Frankenstein qui a créé ce monstre ? Affirmons-le clairement, parce que cela a des conséquences: ce sont les États-Unis. Par intérêt politique à court terme, d'autres acteurs - dont certains s'affichent en amis de l'Occident - d'autres acteurs donc, par complaisance ou par volonté délibérée, ont contribué à cette construction et à son renforcement. Mais les premiers responsables sont les Etats-Unis" ? Maintenez-vous ces propos ?
Oui, absolument, mais je veux que mes propos soient bien compris, avec sérieux. Il ne s'agit évidemment pas de théorie du complot.
L'équipe de George W. Bush et les républicains ont donc rejeté massivement la faute de la destruction du Moyen-Orient sur Barack Obama alors qu'ils en étaient évidemment à l'origine. Ne pouvant justifier leur intervention militaire de 2003 basée sur un mensonge éhonté vite démasqué (les armes de destruction massive, ndlr.), les républicains considèrent que cette intervention militaire était de toute façon une bonne chose car la démocratie qu'ils "espéraient" tous pour l'Irak aurait pu naître si Obama n'était pas parti trop tôt. C'est évidemment faux. Je ne peux pas savoir exactement ce qu'aurait changé le maintien des troupes américaines, mais, de toute façon, ce n'était politiquement pas possible pour les Américains de rester encore très longtemps, quel que soit le président qu'ils auraient choisi.
Celui qui porte la faute la plus grave, c'est évidemment George W. Bush et son équipe de "néocons" composée notamment par Donald Rumsfeld, Dick Cheney et Paul Wolfowitz. Ils portent une responsabilité accablante dans l'actuelle destruction du Moyen-Orient et dans l'exacerbation de l'antagonisme entre les chiites et les sunnites. Cet antagonisme existait évidemment avant, mais a si bas bruit que rares étaient ceux qui en avaient conscience. Il faut citer le très mauvais contrôle qui a été exercé sur la personne de Nouri al-Maliki quand il est devenu le Premier ministre irakien en 2006 : il a encore exacerbé une situation très tendue en déséquilibrant inconsidérément les rapports chiites-sunnites, ce qui a conduit à l'exaspération de ces derniers et leur accueil initial très bienveillant envers Daech: il les libérait du despotisme chiite.
Il faut citer encore la faute historique de Paul Bremer, administrateur provisoire de l'Irak de 2003 à 2004, qui a expurgé tous les anciens baasistes de l'administration, ce qui a conduit à l'effondrement de l'Etat irakien et à la consolidation de la rébellion résistante. Il a aussi commis une faute absolument majeure en rejetant tous les anciens militaires sunnites en dehors de l'Armée. C'est ainsi lui qui a fourni, par sa décision, toute l'ossature militaire de Daech. La responsabilité des Etats-Unis est ainsi profonde et première. Que Paul Bremer ait pris ces décisions de bonne foi, c'est possible, mais dans une méconnaissance terrible des vérités locales ; cela n'ôte rien à la question de la responsabilité historique terrible des Etats-Unis dans le désordre du Moyen-Orient et, désormais, des attaques terroristes dont la France est par exemple victime aujourd'hui. A partir de là, ils portent la lourde responsabilité morale de réparer cette erreur. Que les républicains et les démocrates se rejettent la faute l'un sur l'autre n'enlève rien à la responsabilité globale des Etats-Unis.
 
Les Etats-Unis en Syrie ne continuent-ils pas à nourrir le "monstre" puisqu'il leur a fallu beaucoup de temps pour ne plus soutenir le front al-Nosra ?
On est là devant le problème compliqué qui est celui d'Assad. Ce qui est vrai, c'est que les Américains, et les démocrates en particulier, ont une vision moralisante des relations internationales. On l'a bien vu en Afghanistan où il a fallu attendre 2008/2009 pour commencer à parler avec les Talibans. Les Américains depuis de nombreuses années n'ont pas une vision réaliste et font de l'anti-Kissinger en permanence.
Tant que vous ne comprenez pas que le monde se construit, s'apaise ou s'enflamme dans l'antagonisme des groupes humains et l'opposition des forces, tant que vous vous appuyez uniquement sur des principes moraux auto-proclamés, vous refusez la réalité du monde et vous êtes de fait incapable de conduire une politique étrangère construtive. Les principes moraux sont importants parce qu'ils correspondent à des valeurs qui sont les nôtres, mais il faut comprendre qu'il ne s'agit pas de valeurs universellement partagées. Sinon, ça se saurait et l'Afghanistan et l'Irak vivraient en démocratie.
La grande difficulté est de déterminer quel est le bien principal ou inversement l'ennemi principal. Or, l'ennemi principal, c'est évidemment Daech dans la mesure où Bachar al-Assad n'a jamais menacé ni les Etats-Unis ni la France. C'est la vision moralisante des relations internationales qui empêche de désigner Daech comme l'ennemi principal et qui fait que l'on a eu tendance aussi en Syrie à nourrir le "monstre" en le désignant mal.
 
Et la France ?
C'est bien en effet de parler des Etats-Unis, mais ce serait encore mieux aujourd'hui de parler de la France car la première cible occidentale de Daech n'est pas Washington. C'est la France et la France ne fait rien. Elle se place dans le sillage des Etats-Unis qui se refusent à assumer leurs responsabilités et à s'engager de manière sérieuse contre l'Etat islamique. Il y a un engagement - nous avons vu récemment les bombardements stratégiques dans la ville de Manbij au Nord de la Syrie - mais toujours insuffisant et toujours trop tardif. Nous-mêmes entendons notre président promettre une riposte impitoyable et rien ne se passe: un petit tour de porte-avions dans le Golfe et des soldats déployés sur le territoire national où ils sont inutiles et non pas sur les théâtres d'opération où ils seraient bien mieux occupés à faire la guerre dont on nous parle et que l'exécutif n'a pas le courage de faire alors qu'elle nous est imposée. Nous nous refusons à mener une politique étrangère autonome alors que l'Europe pourrait le faire. L'Allemagne est aussi victime de Daech et d'autres pays européens le seront à l'avenir. Nous demeurons dans le suivisme européen vis-à-vis des Américains, qui n'apportent pourtant rien de bon ; la situation pourrit et les attentats se multiplient en Europe.
Nous sommes en guerre … mais l'arme au pied ! Nous avons suivi les Américains en Afghanistan et ce fut une faute majeure. Nous les suivons aujourd'hui dans leur semi-intervention et nous voyons bien que ce n'est pas une solution pertinente alors que nous, la France, sommes désormais la première cible occidentale de Daech, avant les Etats-Unis.
 
Quel rôle pourrait jouer Paris ?
Face à Daech, en dehors des actions en amont qui sont d'ailleurs les plus importantes - reconstruction de la société française en particulier, refondation de l'idée de Nation -, la seule solution est de terroriser les terroristes et nous en avons les moyens. Nous nous laissons terroriser par eux en ne faisant que nous défendre. Comme chacun sait et Renaud Girard le rappelait avec justesse récemment dans Le Figaro : l'épée a toujours un coup d'avance sur la cuirasse. C'est l'histoire du monde : le destin des Lignes Maginots est d'être méprisées et contournées.
L'indignation et l'émotion, les rassemblements généreux ne dissuadent en rien Daech. Au contraire. Défendre ne peut suffire. Nous avons une armée pour terroriser les terroristes. Notre budget militaire n'est pas assez important, mais nous pouvons rapidement l'augmenter. Nous avons déjà certains équipements nécessaires pour aller conduire des raids dans la profondeur en utilisant notamment nos hélicoptères de combat pour frapper Daech au cœur. Nous devons en acquérir d'autres, sur étagère si nécessaire, et transformer notre armée pour qu'elle puisse conduire la guerre qui est la sienne et qui est la nôtre. Ça fait longtemps que Daech ne craint plus les bombardements, il faut donc mener intelligemment des opérations au sol.
Il est assez étonnant de voir que dans cette guerre, nous n'utilisons pas nos soldats ou en tout cas, nous les utilisons à contre-sens en les déployant sur le territoire national. Ce ne sont pas les quelques canons d'artillerie que nous fournissons à l'armée irakienne qui vont changer la donne. En revanche si au sein de la coalition internationale, un certain nombre d'acteurs - en premier lieu la France - faisaient la guerre et ne se contentaient pas de faire tourner leurs navires en rond, ce qui n'a aucun effet, les choses pourraient évoluer. Je ne dis évidemment pas que le problème de Daech serait entièrement réglé par le feu que nous porterions en Syrie et en Irak, mais en tout cas, c'est l'un des éléments incontournable de la solution.
Quant à notre territoire national, il faut enfin des mesures de sécurité adaptées pour que le double échec de l'Etat qui s'appelle le Bataclan et Nice soit pris en compte sérieusement. Il faut pour cela aller au-delà des effets de manche de l'exécutif en place. Notre exécutuf a raté l'après-Charlie Hebdo, il a raté l'après-Bataclan, il est en train de rater l'après-Nice. De combien d'attentats de masse aurons nous besoin pour que le courage politique redevienne une réalité ?
Paru sur Figarovox, 18 août 2016
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L’Internationale des régimes autoritaires
 
En 1992, un an après la chute de l’URSS, Francis Fukuyama affirmait dans son célèbre livre La Fin de l’histoire et le dernier homme que, débarrassée du communisme, la démocratie libérale restait le seul modèle politique et idéologique ayant un avenir dans le monde.
 
Le philosophe américain s’est trompé sur trois points.
Premièrement, les conflits ethniques dans les Balkans et en Afrique nous ont appris que de grands chocs géopolitiques pouvaient avoir lieu et de terribles massacres être commis sans que deux idéologies opposées soient en lice. L’identité, l’appartenance ethnique, la différence religieuse restent de puissants vecteurs de tension. Deuxièmement, l’idéologie islamiste n’a cessé de se développer et mène une lutte à mort contre le modèle démocratique.
Troisièmement, de grands pays non occidentaux, parfois dits "émergents", sont en train de forger une forme politique nouvelle, concurrente de la démocratie.
 
En Chine, en Iran, en Turquie, aux Philippines, en Indonésie, dans la Caraïbe et en Amérique du Sud, en Égypte, en Afrique et même en Europe de l’Est (Hongrie, Pologne, Russie), des leaders charismatiques proposent un modèle alternatif à la démocratie libérale. Ce modèle repose sur un mélange de nationalisme, d’autoritarisme revendiqué, de populisme, de souverainisme, de capitalisme "patriotique", de protectionnisme et d’interventions ponctuelles de l’État. Il ne s’agit plus de dictatures classiques, de régimes totalitaires qui chercheraient à surveiller en permanence leurs citoyens. Dans la nouvelle perspective de ces pays, l’autorité, l’ordre, la force, la sécurité, l’aisance matérielle, la fierté et l’indépendance nationale sont premières ; la liberté, la démocratie, l’État de droit, les droits de l’homme sont seconds, voire négligeables.
 
Géopolitiquement, tous ces pays n’ont aucune raison de s’allier. Mais l’attitude moralisatrice des démocraties occidentales, qui mettent au ban de l’humanité tous les régimes qui s’éloignent de leurs propres standards, pousse mécaniquement ces pays mal-aimés de l’Occident à se rapprocher les uns des autres.
La réconciliation de Poutine et d’Erdogan, concrétisée par la levée des sanctions russes et la visite d’Erdogan en Russie le 9 août 2016, en est un exemple, balayant le fait que la Russie et la Turquie sont des rivaux historiques depuis le XVIIIe siècle. Les impératifs économiques ont bien sûr beaucoup compté (tourisme, vente d’armes, gazoduc commun Turkish Stream, etc.). Mais aussi, politiquement, les deux chefs d’État ont en commun d’être la cible des critiques occidentales. Membre de l’Otan, longtemps soutenue par l’UE et les États-Unis, la Turquie d’Erdogan voit avec déplaisir les blâmes occidentaux sur ses purges militaires et administratives ; elle entend donc se rapprocher de Poutine. Et ces deux parias savent que, en cas de victoire de la néo-conservatrice Hillary Clinton, la pression s’accentuera sur eux et qu’il sera de leur intérêt de constituer un front commun.
 
La proximité entre la Chine et la Russie procède de la même logique. Normalement, du fait de problèmes de frontières et des ambitions chinoises sur la Sibérie orientale, la Chine et la Russie devraient être ennemies, comme elles l’ont été de 1959 à 1991. Pourtant, ces deux pays sont alliés. Avec la Russie, la Chine trouve un fournisseur fiable d’armes et d’énergie, un pays qui coopère avec elle sans lui faire la leçon sur le Tibet ou la mer de Chine méridionale. Avec la Chine, la Russie trouve un fournisseur de biens manufacturés et un partenaire diplomatique qui ne prendra jamais de sanctions contre elle sur des sujets comme l’Ukraine.
Première puissance manufacturière du monde, la Chine est devenue le héraut de ces pays autoritaires. Son maître, Xi Jinping, a fait diffuser, en 2013, au sein du Parti communiste chinois, la "directive no 9". Elle établit la liste des dangers qui menacent la Chine et la suprématie sur elle du PCC. Parmi ces dangers, on trouve l’universalisme des valeurs, les droits de l’homme ou encore "la conception occidentale du journalisme". La Chine entend mettre en avant son propre exemple pour montrer que le développement économique ne nécessite pas un régime démocratique.
 
Et c’est bien cette Chine-là que le nouveau président des Philippines semble vouloir imiter. Les Philippines connaissent le taux de croissance le plus élevé d’Asie, mais 70 % de la nouvelle richesse créée est accaparée par une oligarchie de 40 grandes familles. Fatigués par une démocratie qui est en fait une oligarchie déguisée, les électeurs philippins ont opté pour Rodrigo Duterte, un candidat populiste qui n’appartenait à aucune des grandes familles de l’archipel. Dans les pays émergents, la croissance économique rapide, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une réduction des inégalités et de la mise en place d’un État de droit, engendre une profonde frustration dans la population et nourrit la demande d’une politique autoritaire.
 
Ces régimes nous défient, en nous mettant face à nos faiblesses, à notre laxisme, à nos abandons de souveraineté répétés. Cependant, à terme, la plupart de ces régimes autoritaires échoueront, du fait de leur incapacité à construire un État de droit solide, condition sine qua non du développement économique et de la stabilité politique auxquels ils aspirent.
Quelle stratégie adopter à leur égard ? Je prône une politique d’exemplarité non moralisante. S’il paraît incapable de protéger ses citoyens, notre modèle démocratique ne sera jamais désiré par les populations non occidentales et pourra même être rejeté par notre propre population. Il nous faut donc renforcer l’autorité de nos gouvernements, sans remettre en cause les libertés civiles. Souvenons-nous de Charles de Gaulle qui, en 1958, sut restaurer la verticale du pouvoir et renforcer l’autorité de l’État tout en respectant le cadre de la démocratie libérale et de l’État de droit. En politique étrangère, nous devrions adopter une diplomatie réaliste et pragmatique face aux pays autoritaires, fondée sur la défense de nos intérêts et non sur la morale. Ainsi, le front commun des régimes autoritaires, qui est purement de circonstance et se construit en réaction aux blâmes, sermons et sanctions de l’Occident, se disloquerait.
Paru dans Le Figaro, 16 août 2016
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Le mythe de l’argent qui dort
 
Commentant la décision qu’a prise une petite banque allemande de facturer les dépôts à vue supérieurs à 100 000 €, un journaliste du Figaro écrivait le 13 août 2016 : "C’est une conséquence directe de la politique monétaire ultra-accommodante de la BCE. Aujourd’hui, les banques qui déposent leurs liquidités auprès de l’institut monétaire doivent lui payer une ‘taxe’. La BCE espère ainsi les dissuader de laisser dormir leur argent et les inciter à prêter davantage aux ménages et aux entreprises, à taux bas."
Ces 3 phrases contiennent une bonne part de vérité. Il est exact que, si la BCE se comportait comme les banques centrales avaient coutume de le faire avant de passer à des taux voisins de zéro, et le cas échéant négatifs, ainsi qu’au "quantitative easing" , c’est-à-dire à l’achat ou à la prise en pension de quantités impressionnantes de titres émis par les Trésors publics, cette banque coopérative bavaroise n’aurait pas pris une telle décision. Il est vrai également que la BCE agit de cette manière, entre autres raisons, pour inciter les banques à prêter davantage aux entreprises et aux particuliers. En revanche, un avoir bancaire sur les livres d’une banque centrale –dans ce cas, il s’agit vraisemblablement de la Bundesbank, car la BCE n’est que le chef de file du réseau européen de banques centrales– n’a rien à voir avec "de l’argent qui dort". C’est une créance sur une banque (centrale) qui possède en contrepartie des créances sur les États européens et sur d’autres banques (commerciales) qui elles-mêmes prêtent aux agents économiques.
Dans l’état actuel des choses, les banques centrales ont acquis des titres des trésors publics bien au-delà des ressources qu’elles tirent de leurs émissions fiduciaires – les billets de banque, dont les États européens cherchent d’ailleurs à décourager la détention et l’usage pour rendre plus difficile la fraude fiscale et le blanchiment de l’argent "sale" (recettes du crime organisé). Pour mener leur politique de quantitative easing, il leur faut donc emprunter des sommes colossales aux banques de second rang. Si les avoirs de ces établissements sur les livres des banques centrales diminuaient fortement, ces dernières seraient amenées à diminuer le soutien massif qu’elles apportent à la politique de laxisme budgétaire qui est celle de la majorité des gouvernements de pays développés – ou à pratiquer des taux très élevés de réserves obligatoires, ce qui reviendrait à obliger les banques de second rang à prêter à la banque centrale.
 
Il n’est pas courant de dire que les banques centrales empruntent aux banques commerciales, parce qu’il existe une tartufferie en la matière : "cachez cet emprunt que je ne saurais voir !" Pourtant, tels sont les faits : les banques centrales ne pourraient pas pratiquer des achats massifs de titres des trésors publics sans emprunter, et comme elles ne peuvent pas émettre des billets – c’est-à-dire emprunter aux agents non financiers – autant que nécessaire, elles se tournent vers les banques de second rang.
Cet argent des banques commerciales qui, soi-disant, dormirait dans les caisses des banques centrales, constitue tout simplement un relais dans le financement des dettes publiques toujours croissantes. Les obligations émises par les États les moins mal côtés, et les bons des Trésors publics, rapportent si peu que les épargnants ne voient plus grand avantage à utiliser l’assurance vie en euros ou les sicav monétaires : comptes à vue et livrets d’épargne font aussi bien l’affaire. Et les banques commerciales n’ont pas non plus une appétence formidable pour ces titres qui ne procurent qu’un rendement dérisoire, voire négatif, alors que le risque n’est nullement insignifiant. Elles sont donc assez contentes de voir les banques centrales se ruer sur ce qui est autant un mistigri qu’un placement de père de famille. Et elles financent volontiers les banques centrales qui prennent à leur compte le risque souverain, considérant que ces institutions sont tellement grosses et vitales pour l’économie en général et le système monétaire en particulier qu’en cas de coup dur les autorités politiques ne laisseront pas s’appliquer à elles les lois ordinaires de la faillite.
La monnaie ne dort jamais, elle finance toujours quelque chose – et, en l’espèce, nous finançons nos États prodigues en conservant des liquidités en contrepartie desquelles certaines de nos banques ont des dépôts énormes sur les livres des banques centrales qui, elles, accumulent les titres représentatifs des dettes publiques.
 
Reste à savoir si la politique de taux très bas, voire négatifs, pour le refinancement des banques centrales par les banques de second rang booste ou non le crédit bancaire aux entreprises et aux particuliers. Sans doute, puisque ce sont les seules opérations de crédit qui rapportent quelque chose, même si cela reste une activité de gagne-petit. Les banques ne peuvent pas être uniquement des banques d’affaire, travaillant sur les opérations en fonds propres et sur les produits dérivés.
En outre, si les banques de second rang européennes sont globalement créancières de la BCE, il en est qui sont emprunteuses : elles distribuent plus de crédits qu’elles ne collectent de dépôts, et au lieu d’emprunter directement tout ce dont elles ont besoin aux banques qui sont dans la situation inverse, elles passent pour partie par la BCE. Ce rôle d’intermédiaire entre les banques commerciales s’est beaucoup accru depuis la crise de 2007-2008 qui a vu l’effondrement du marché interbancaire : la BCE a alors fort bien joué son rôle d’emprunteur aux banques à excédent de dépôts et de prêteur aux banques à excédent de crédits. Favoriser les secondes en leur prêtant presque gratuitement une partie de ce qui est emprunté aux premières à taux très bas ou négatif est un message clair adressé aux banques : "vous gagnerez plus, ou perdrez moins, en prêtant aux entreprises et aux particuliers qu’en me prêtant à moi BCE."
 
Reste que globalement la politique des banques centrales conduit à faire du financement de l’économie un métier de gagne-petit, tandis que les activités relatives à la prise en charge des risques (de taux d’intérêt, de taux de change, de variations des prix des matières premières et autres denrées), qui dérivent souvent vers la spéculation, ainsi que l’aide à l’optimisation fiscale, rapportent bien davantage. La politique de taux négatifs et de quantitative easing menée par les banques centrales est de ce fait assez largement responsable à la fois de l’atonie de l’économie des pays développés et de l’incurie de pouvoirs publics quasiment soustraits à la contrainte budgétaire.
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BREXIT ? never complain                                
 
Au lendemain du LEAVE à 51,9 % du 23 Juin, son effet Tsunami et la Livre sterling piquant du nez, les Britanniques se reprennent avec leurs habituelles recettes dedignity and work. A Londres et ailleurs, la vie continue, comme s'il ne se passait rien, dans l'attente des premiers effets politiques et stratégiques du divorce, lesquels n'apparaîtront qu'à l'automne.
 
Au-delà du changement de gouvernement, le plus visible est la forte proportion d'opinion en faveur d'une séparation mesurée : les 48,1 % partisans du REMAIN voient leurs rangs se renforcer, notamment à la lueur de l'accentuation de la baisse du pouvoir d'achat, de l'augmentation des prix, du poids considérable des financiers de Londres et de la prédiction de Philip Aldrick au Times du 27 Juin "si on refaisait aujourd'hui un referendum identique, on aurait exactement le résultat inverse".
 
En désignant Premier Ministre Theresa May, farouche partisane du maintien dans l'Union Européenne, ex membre du cabinet Cameron, les parlementaires se sont assurés d'une approche "nuancée" de la sortie. Par ailleurs le nouveau Cabinet,  chargé de sa préparation, est remarquablement composé, et en assurera une vision relative, au mieux des intérêts de la nation ; un ministre spécifique a été désigné pour s'occuper du Brexit : David Davis est un vieux briscard de l'Europe où il a officié pendant plus de 20 ans ; il connaît tout le monde et tout le monde le connaît à Bruxelles ; il se chargera des points les plus scabreux dans des discussions discrètes et particulières. Le nouveau ministre des Finances, Philip Hamond, est bien moins pessimiste qu'Osborne : un journaliste l'ayant apostrophé par "pas de vacances aux Bermudes cet été my lord ?", Hammond répond en riant : "Non, pas maintenant, à Noël, quand la Livre aura repris des couleurs !". Les Affaires étrangères "normales et ordinaires" notamment avec les précieux Etats Unis, ont été confiées au turbulent Boris Johnson, dont la surface d'insolence et d'opiniâtreté est capable de venir à bout des plus coriaces, y compris de Poutine et des Chinois. Son carnet d'adresses d'ex Lord Maire de Londres est précieux. Même agaçant, il se tiendra tranquille, dans l'intérêt de tous... et attend peut être un nouvel entrebâillement du 10 Downing. Le ministre du Commonwealth est chargé de rassurer ses 54 "Alliés traditionnels" (le quart des Etats de la planète) et d'aplanir les inquiétudes.
Les autres membres de ce Cabinet assez resserré ont la charge de secteurs précis, et doivent préparer les discussions collectives. Donc il travaille solidement et solidairement, dans le silence et une apparente sérénité : c'est sans doute sa principale qualité, s'adjoignant s'il en est besoin des avis extérieurs, y compris ceux de ses opposants. Une sorte d'Union nationale inavouée, pour éviter la tempête.
La Banque d'Angleterre, consciente de la difficulté de la situation joue aussi son rôle de pilier : tout en ayant annoncé "une croissance nettement plus faible" à moins de 1 %, elle a pris sous la houlette de son gouverneur Mark Carney, un ensemble de mesures aptes a réduire les effets les plus négatifs du Brexit. Elle injecte de massives liquidités dans l'économie (plus 400 milliards de livres), y ajoutant une aide aux entreprises à hauteur de 10 milliards. Même si cela pénalise les épargnants, les marges des banques s'en trouvent réduites ; mais aucune mesure plus ample ne sera prise avant octobre.
Jusque-là, en effet, le Cabinet de Dame May passe au fil de sa loupe la revue des quelques 3 000 engagements européens du Royaume Uni : il est certain que les Britanniques largueront ce qui les dérange le plus dans leurs objectifs de liberté économique et sociale retrouvée.
 
A delà de l'obligation de conserver son 1er rang financier et de recouvrir une rassurante prospérité, de cruciaux problèmes intérieurs préoccupent Theresa May, comme elle l'a avoué dans une interview donnée auSunday télégraph le 31 Juillet : en effet le fossé entre les très riches de l'économie financière qui se porte très bien et les Britanniques "ordinaires" se creuse dangereusement. La basse classe moyenne souffre, ayant perdu environ 10 % de pouvoir d'achat en moins de 7 ans, et le Brexit aggrave encore la situation ; déjà, en Août, les prix des fruits et légumes, de la nourriture en général, des restaurants, ont augmenté, de même que ceux des voitures, de l'habillement importé, des chaussures. La baisse de la Livre génère une réelle désorganisation commerciale, nuisible à la paix sociale.
Theresa May entend aussi lutter contre les éventuelles menaces d'insécurité, et surtout contre la modern slavery, générée par l'arrivée sur le territoire d'immigrés sans statut : le repli vers une mentalité de bunker (comme l'appelle certains) vise à ne pas déséquilibrer davantage la société britannique, laquelle déborde d'étrangers, surtout dans les grandes villes, en particulier à Londres et sa banlieue. Refermer l'île sur elle-même (ou tenter de le faire) n'est pas une attitude régressive, selon la Prime, mais une nécessité sociale visant à contenir des comportements abusifs ou violents, incompatibles avec la démocratie et les droits fondamentaux. Elle ne cite pas l'Arrêté municipal du nouveau Lord Maire de Londres -Sadiq Khan- visant à interdire les affiches publicitaires avec des filles aussi splendides que dévêtues au nom du respect de l'égalité physique. En ne citant rien ni personne, elle considère qu'il s'agit d'une islamisation rampante, laquelle n'est pas souhaitable. On peut ajouter l'éducation en totale décrépitude (à l'exception du haut niveau huppé, lequel part souvent terminer ses diplômes outre Atlantique, en Australie ou à Singapour), l'abandon de leur scolarité par les ados des quartiers les plus défavorisés (à hauteur de 40 % parfois), et les services desanté publique, dans un état plus que préoccupant.
 
Mais d'autres challenges attendent Dame May et ses camarades : le premier en date, très politique, sera le Référendum indépendantiste écossais ; sous la houlette de leur Prime, l'énergique Nicola Sturgeon, les Ecossais ont voté à plus de 62 % pour rester dans l'Union Européenne. Ils sont riches pour la première fois de leur longue histoire tourmentée et venteuse, et entendent bien le rester pour longtemps : avec leurs élevages piscicoles, leurs whiskys et leurs bières, leur pétrole et leur gaz, les atouts sont nombreux. Si la double réponse -Oui à l'indépendance et Oui à l'Union Européenne– prend forme, ils pourraient entrainer dans leur sillage l'Irlande du Nord qui aimerait bien rejoindre la Verte République, elle aussi pro européenne, qui se porte plutôt bien et rendre à l'île son unité géographique.
Autre dilemme encombrant : l'enclave de Gibraltar a voté à 97 % pour rester dans l'Union et craint par-dessus tout les attaques espagnoles ; pion stratégique sur la porte de la Méditerranée, créateur de richesse, le rocher devra sans doute bénéficier d'un statut particulier, dont l'invention n'est pas simple.
Le Royaume Uni est donc confronté à une large et nécessaire refondation, afin que la pauvreté n'annihile pas un consensus social toujours besogneux et une prépondérance financière sans égale en Europe.
 
La bataille pour le Brexit a duré plus de 30 ans ; son "gang" mené notamment par les riches James Goldsmith et William Cash a fini par gagner. (voir supplément du Times du 5 Aout). Mais que faire de la victoire ? Le seul Prime sincèrement européen fut Harold Macmillan, Margareth Tatcher détesta l'Europe ; il ne faut pas oublier que l'approbation de l'entrée dans la CEE ne recueillit en Juin 75 que 67 % des voix exprimées, bientôt suivie du refus de Maastritch en 92, puis de l'Euro en 99. Donc le silence studieux qui environne le Cabinet May est non seulement souhaitable, mais  indispensable pour trouver le bon sentier de la guerre dont le début devrait se situer en fin d'année.
 
Il reste à connaître l'attitude -ou les attitudes– de l'Union. Elle aussi est silencieuse, Comme un peu sonnée, proie des lobbyistes de tous poils. Selon les sujets, on ira sans doute de l'accord facile à la bataille sanglante en passant par la guerre de tranchées, le blitz, l'enlisement, le contournement, le pilonnage, et, pourquoi pas ? Quelques bonnes bombes. La certitude, pour le Royaume, sera la perte des nombreuses aides financières dont l'abreuve l'UE. Donc les pauvres, les étudiants et les agriculteurs vont trinquer, comme toujours. Reste également en suspens, le sort du personnel pléthorique, non imposable, qui occupait de si beaux bureaux à Bruxelles et alentours. Le Royaume Uni reste, évidemment, membre de l'Assemblée du Conseil de l'Europe – l'organe le plus important et le plus emblématique, et l'accès aux Cours et Institutions qui en dépendent. En tout état de cause, il est exclu de jouer la carte du drame – même shakespearien – pour recourir à la Raison, chère à Jeremy Bentham et John Stuart Mill. Ne pas oublier non plus que la mer monte, et qu'une partie de l'archipel est en train de disparaître sous les flots : certains habitants ont dû quitter définitivement leurs logis, et les aides pour les digues et aménagements devaient être en grande partie financés par différents budgets européens.
 
Et que dit la Reine, dont le rôle est de ne rien dire ? Rien. Il a été murmuré qu'en privé elle s'était révélée plutôt contente de ce Leave. Mais ce n'est qu'un murmure... Elle recevra Theresa May tous les mercredis, selon la coutume, au retour de ses vacances à Balmoral (Ecosse), afin d'être tenue au courant des affaires ; de quoi parleront-elles ? Ni de corgis ni de chats (Dame May a 3 chats). La Reine prononcera lors de la rentrée parlementaire, le discours préparé par sa Prime. Mais d'ici là bien des choses seront arrivées. En attendant... No complain...
 
Les Britanniques aiment l'argent, l'autodérision et la démocratie libérale ; ce qui les oblige à l'efficacité. Les Français aiment les idées, les jérémiades et la démocratie sociale ; ce qui les fait patauger. Telle est la différence.
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Diagnostic
 
Ce diagnostic se divise en trois parties. D’abord une approche fondamentale de ce qu’est l’économie en anthropologie, puis les déviations qui ont abouti à l’impasse actuelle et enfin les pistes de solutions.
 
L’économie en anthropologie
Tout groupe d’êtres humains a au départ une raison d’être et organise dans ce but les apports de chacun et rend complémentaires les différentes énergies individuelles. Cette organisation a été improprement appelée troc en supposant une simultanéité du don et du contre-don qui n’a jamais été systématique. Le don et le contre-don existent dès la création du groupe (couple, association ou tribu) mais ils ne sont que très rarement simultanés.
L’anthropologue et professeur au Collège de France Marcel Mauss a parfaitement expliqué que le don entraînait le contre-don et que le "donner-recevoir-rendre" était au service du lien social et qu’il le nourrissait. Mauss a développé que le don et le contre-don était ce qu’il a appelé un "fait social total" à dimensions culturelle, économique, religieuse, symbolique et juridique et qu’il ne pouvait être réduit à l’une ou à l’autre de ses dimensions. Mais quand la taille du groupe devient importante, la détection des profiteurs et des tire-au-flanc devient difficile et rend obligatoire la simultanéité du contre-don. L’origine de la monnaie est cette invention du contre-don simultané.
La monnaie est donc culturelle, économique, religieuse, symbolique et juridique. Par sa facilité d’usage la monnaie est devenue le regard que le groupe utilise pour isoler les richesses échangées contre de la monnaie dans le fatras des productions. C’est parce qu’une production trouve acheteur qu’elle est reconnue comme richesse et non comme embarras ou déchet. Toutes les fonctions de la monnaie décrites depuis l’antiquité, réserve de valeur, unité de compte et intermédiaire des échanges, découlent toutes de ce que la monnaie estl’étalon culturel de la richesse. C’est l’énergie du groupe, l’énergie sociale, quand le travail est l’énergie individuelle. La monnaie est reconnaissance par le groupe du travail individuel. Toutes les querelles autour de la monnaie viennent de la difficulté à marier la notion de richesse qui est un regard dynamique essentiel au lien social avec la notion d’étalonnage qui est arithmétique et avec la notion de culture qui est sociologique. Toutes les incompréhensions viennent de simplifications excessives et contradictoires.
 
Les déviations
Le XXe siècle, sous impulsion anglo-saxonne commerçante, a fait croire par une fabrication de contre-dons que l’augmentation de la production était une augmentation de richesse, et par une très belle illusion qu’une dépense était une richesse et que l’augmentation des échanges commerciaux était aussi une augmentation de richesse. Tout a été fait pour que l’on croie à ces deux erreurs, à commencer par la diffusion de l’idée que ces augmentations de richesses permettaient de moins travailler, ce qui a beaucoup plu aux peuples latins. La richesse n’étant qu’un regard, la propagande a remplacé une démonstration inexistante.
 
Pour faire croire que la croissance du commerce était augmentation de richesse on a additionné tous les échanges dans une zone donnée en appelant finement cette addition d’échanges "gross domestic product" servilement traduit en français par "produit intérieur brut". En se servant à tout propos de pourcentages du PIB comme d’une ressource ou de son augmentation comme d’une victoire, on a instillé dans les esprits que le commerce était en soi une richesse et que son développement était "la" croissance, alors que le commerce n’est que l’intermédiaire qui se fait payer pour mettre en relation producteurs et consommateurs.
A la méthode Coué, d’une dépense on a fait une richesse, d’un emploi on a fait une ressource. Comme cela ne marche évidemment pas on a nommé ce ratage, la crise, et on a fait de la fuite en avant en cherchant de nouveaux marchés, en inventant la concurrence, l’austérité et le nouvel esclavage dans l’espace qu’est la mondialisation.
Pour faire croire que l’augmentation de la production était augmentation de richesse on a simplement fabriqué du contre-don utilisable à tout moment. Plus on fabriquait de la monnaie plus on faisait croire que les productions étaient des richesses sans que personne ne s’appauvrisse pour le reconnaitre.
 
Depuis le début du XXe siècle, par cette inflation dans son vrai sens, on a sans arrêt dévalué toutes les monnaies par rapport à l’or. Dans les années 70 on a même cassé le thermomètre en déconnectant les monnaies de l’or et l’erreur est devenue encore moins facilement perceptible. N’étant dorénavant liées ni à l’or ni au travail humain utile qu’étaient le don et le contre-don, les monnaies ne sont plus limitées dans leur fabrication et elles se sont donc toutes totalement dévaluées. Aujourd’hui les monnaies ne valent plus rien. Il n’y a que les peuples qui ne le savent pas. On a oublié que la monnaie n’était une énergie que parce qu’elle était contre-don d’un travail utile. Elle était et n’est plus stockage de travail humain. Pour retarder cette prise de conscience on a remplacé la coopération par la concurrence et seul le désir de ne pas mourir le premier empêche une flambée générale des prix. Pour que la fausse monnaie soit utilisée et pour que les productions continuent à être reconnues comme richesses, elle est prêtée à tout va en créant un nouvel esclavage, l’esclavage dans le temps qu’est la dette.
 
          Les acteurs des déviations
Pour arriver à un tel imbroglio il a fallu que plusieurs corps s’agrègent pour que la propagande soit malheureusement convaincante.
Les banques créent la monnaie. Elles ont d’abord détourné le pouvoir régalien de battre monnaie puis l’ont confisqué aux Etats-Unis en 1913 par la création de la FED et en Europe par le traité de Maastricht et le passage à l’euro. Cœur du système, les banques l’ont créé et l’entraîneront dans leur chute. C’est la bête de la mer de l’Apocalypse "Et toute la terre était dans l’admiration derrière la bête" Ap 13,3.
Les medias et leur propriétaire, la publicité, prennent au peuple la monnaie nécessaire à lui faire croire par le plaisir qu’il est possible d’être heureux sans vision. C’est la bête de la terre de l’Apocalypse, celle qui "faisait que la terre et ses habitants adoraient la première bête" Ap 13,12. "Elle séduisait les habitants de la terre par les prodiges qu’il lui était donné d’opérer" Ap 13,14.
 
Les multinationales et la science économique donnent au peuple de quoi survivre et payer la publicité. On a inventé la science économique qui a remplacé le bon sens par une logorrhée déguisée en mathématique et qui a délivré des diplômes sanctionnant les étudiants qui avaient répété sans comprendre tout ce qu’on leur avait embecqué. La science économique cherche sans succès à démontrer qu’il y a des solutions hors bon sens. Elle est la référence officielle nobélisée des deux erreurs sur l’augmentation de la richesse par l’augmentation de la production et par l’augmentation des échanges. La science économique a envahi les multinationales qui, déconnectées de la réalité, ont besoin des banques pour cacher leurs pertes. Les multinationales font de la cavalerie entre elles pour dégager des bénéfices fictifs. Grâce au principe irréaliste de pérennité de la comptabilité, elles peuvent présenter en toute légalité, des passifs sous-évalués et des actifs surévalués.
 
La recherche et l’innovation. La recherche récupère de belles intelligences déboussolées et les met au service de qui la paye sans se préoccuper d’où vient l’argent, du vrai but recherché et des deuils que les innovations généreront. La recherche vit dans le cercle fermé "demain paiera et demain sera mieux grâce à l’innovation".
Les politiques, pour ne pas faire trop travailler au présent les électeurs-consommateurs, veulent faire travailler le passé par l’augmentation de la ponction fiscale, faire travailler le futur par l’augmentation de la dette et faire travailler les autres par la balance commerciale excédentaire. Si la balance commerciale est déficitaire on fera travailler davantage le passé et le futur, c’est-à-dire les électeurs-consommateurs et leurs enfants. Les politiques nous ont construit un pays de Cocagne illusoire fondé sur l’esclavage dans l’espace qu’est le mondialisme et sur l’esclavage dans le temps qu’est la dette, un eldorado où l’homme n’aurait plus à travailler mais la partie des peuples encore au travail vit de plus en plus mal de recevoir systématiquement sur la tête le marteau que leurs dirigeants ont envoyé en l’air pour que leurs électeurs ne se fatiguent pas.
 
          Les spectateurs des déviations
Les peuples changent leurs dirigeants chaque fois qu’ils le peuvent et constatent que tout empire. Mais ils ont été formatés à croire à l’esclavage dans l’espace pour payer moins cher et à l’esclavage dans le temps pour ne même plus se poser la question du "Qui paye ?". On les a même formatés à limiter dans leurs têtes l’esclavage au vilain esclavage des gentils noirs par les méchants blancs.
Les intellectuels sont en voie de disparition. Les derniers spécimens comme Michel Onfray disent "Le bateau coule, mourez debout ". D’autres comme Jacques Attali se réfugient dans la logorrhée en fondant tout sur le marché, la démocratie et l’initiative personnelle. Mais le marché dit que l’homme ne vaut plus rien depuis que l’humanité est passée en deux siècles de 1 à 6 milliards d’individus alors que la démocratie dit rigoureusement l’inverse en faisant semblant de sacraliser l’individu. Le message intellectuel d’Attali traduit en français n’est que "Débrouille-toi entre moins l’infini et plus l’infini".
Les religions par une absence d’analyse incroyable, se sont auto réduites au monde des Bisounours sans vision, sauf une partie de l’Islam qui, sur une lecture littérale du Coran soigneusement éludée, enflamme encore.
 
Les axes de solutions
Non par calcul mais par simple sédimentation des médiocrités dans une société sans vision, nous avons construit une société monstrueuse et totalement instable. Nous assistons même à la querelle désolante bien que sans doute de bonne foi entre ceux qui comme l’Union Européenne veulent plus de mondialisation pour avoir moins de dettes, et ceux qui comme Mélenchon & Co, veulent plus de dettes et moins de mondialisation.
Il nous faut pourtant répondre à la question dramatique à laquelle nous sommes chaque jour davantage confrontés et qui est de savoir s’il y a un autre moyen que la guerre pour nous remettre les yeux en face des trous. Y répondre positivement est le devoir des générations actuelles.
La direction pourrait être celle-ci :
1 – Expliquer ce qui se passe à un peuple perdu, anesthésié et étourdi pour lui redonner une vision, le réveiller et le dégourdir. Redonner en premier lieu sa place à la coopération face à la concurrence et ensuite leurs places aux devoirs face aux droits, au travail face à la dette, à la fraternité face à la solidarité, à la rigueur face au laxisme, au réalisme face au rêve.
2 – Retrouver notre souveraineté pour pouvoir agir.
3 – Ne pas importer plus que ce que nous exportons et fabriquer en France, même plus cher, ce que nous importons sans être capable de le payer. C’est l’esprit de la charte de La Havane et de l’Organisation Internationale du Commerce, mère de la parricide Organisation Mondiale du Commerce.
Donner par ces décisions conformes à l’O.I.C. mais opposées à l’U.E. et à l’O.M.C., du travail à tous les nationaux qui en demandent, par la création d’entreprises de production à capital mixte public-privé.
4 – Une fois les Français au travail, rééquilibrer petit à petit pour faire payer par le présent ce qui est consommé au présent en renonçant à faire payer le passé par l’impôt et le futur par la dette. Là est évidemment le plus gros problème mais qui ne pourra être abordé que lorsque les trois premiers points auront été réalisés.

Envoyé par l'auteur - www.surlasociete.com
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