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Les valeurs guerrières
Il existe des valeurs guerrières. Elles semblent posséder une universalité, qui se rattache à la guerre elle-même, comme phénomène anthropologique. C’est pour cela qu’on a pu parler d’un "code du guerrier" (1). Citons d’abord, comme exemple de valeurs guerrières, la défense des foyers et de la patrie ; puis les conditions culturelles et psychiques de cette défense : le courage, le sens du sacrifice, l’honneur, la fidélité, la frugalité, la rusticité, etc.
L’estime pour ces vertus, pour ces valeurs, s’enracine dans la reconnaissance d’une grandeur qui s’attache à la victoire de l’homme sur l’égoïsme et sur la peur de la mort. C’est ainsi que Ludwig Wittgenstein, dans ses carnets de guerre, écrit : "Maintenant, j’ai une chance d’être un être humain décent, parce que je vis face à face avec la mort". (2)
Par extension, tout ce qui témoigne d’une victoire de l’homme sur la facilité, sur l’esclavage par rapport au confort, à la commodité, ou à l’intérêt matériel, se rattache à cette grandeur.
Tout ce qu’on peut dire de vrai sur l’autre côté de la guerre, sur ses horreurs et sur la manière dont elle déchaîne les pires potentialités transgressives, ne peut jamais effacer cette première grandeur.

Valeurs guerrières et valeurs militaires
Quand les sociétés sont dotées d’un Etat, les valeurs guerrières se complètent par des valeurs militaires, telles que la rigueur, ou la discipline, et elles se transforment elles-mêmes en des valeurs militaires. La discipline devient un aspect, particulièrement exigeant, du sacrifice requis du guerrier devenu militaire. Le port de l’uniforme implique aussi un sacrifice de la "belle individualité flamboyante" du guerrier. La tactique méthodique frustre son goût du "combat singulier" homérique. La rationalité technique et utilitaire, diminuant le contact entre les combattants, et sacrifiant beaucoup de choses à la pure efficacité, rabote l’esprit de chevalerie. L’acceptation d’un droit international et de divers usages régissant les conflits, implique, par exemple, le renoncement au butin, ce qui (on ne le souligne pas assez) a changé du tout au tout les perspectives économiques du métier des armes.
Les valeurs militaires enveloppent certainement plus de rationalité moderne et peut-être aussi plus de moralité proprement dite que les valeurs guerrières.
En termes kierkegaardiens, ces dernières relèvent souvent d’un stade esthétique des valeurs – le beau geste, le panache, etc. – ; les valeurs militaires, elles, se situent au stade éthique. La défense des foyers en relève aussi, évidemment. Le stade religieux est toujours présent, de diverses manières.
L’éthique militaire, comme discipline intellectuelle, doit être sensible à cette diversité de stades, de registres, ainsi qu’à leur distribution, souvent non linéaire, voire récurrente et cyclique, dans l’espace et le temps. Cette militarisation du guerrier a bien sûr été vécue très fortement en Europe, mais elle lui est commune, dans une large mesure, avec tous les États. 

Le respect de l’adversaire
En général, les combattants sont capables de reconnaître ces valeurs guerrières et militaires chez leurs adversaires, et de les respecter pour cette raison, même quand ils n’en aiment ni le pays, ni la cause, ni le régime. Les adversaires se respectent, entre nobles, et entre braves, quand ils ne se laissent pas submerger par la haine, ou le désir de vengeance, le chauvinisme, ou le fanatisme idéologique. Ceci aussi est universel.
Le dialogue entre Achille et Priam venu lui redemander la dépouille d’Hector (3) nous fournit l’exemple de cette tension entre la fureur vengeresse et l’émouvante fraternité humaine qui relie, par-delà le conflit, et face au tragique d’une condition humaine partagée, des adversaires nobles et respectueux.
Qui veut faire l’ange fait la bête. Trop de pacifisme utopique risque de porter tort à ce respect entre adversaires. Quand la guerre est diabolisée, et comme il est parfois impossible de ne pas la faire, il ne reste plus alors qu’à diaboliser l’adversaire, pour justifier une pratique déclarée a priori injustifiable. Le combattant s’enferme dans une bonne conscience aussi inhumaine qu’inoxydable. L’hyper-technicisation de la guerre dans un tel esprit risque de la transformer en une sorte de dératisation utilitariste menée en toute bonne conscience puritaine.

Le voisinage du sublime et du comique
Il n’est pas évident que les valeurs guerrières puissent être totalement transfusées dans le système des valeurs militaires. J’en vois un indice dans le fréquent voisinage entre le sublime et le ridicule, dans ce qui touche au militaire, au sein des peuples parvenus à édifier des États.
L’inépuisable tradition du "crobar" dans les Ecoles militaires montre que les militaires sont les premiers à prendre conscience d’un inévitable décalage, propre au guerrier forcé de devenir militaire. En France, notons aussi le succès jamais démenti (indépendamment de tout antimilitarisme) du comique troupier, de la satire des militaires (4), ou de la caricature ayant pour thème la vie militaire (le conscrit ahuri, le sous-lieutenant famélique et nul, le sous-officier peu flatté, la vieille "culotte de peau", etc.).

Le militaire est en effet toujours, en quelque façon, plaqué sur le guerrier, comme "du mécanique sur du vivant", ainsi que disait Bergson (5). Ce sont deux surfaces qui ne collent pas toujours bien l’une à l’autre. Il existe alors une tension entre les valeurs guerrières et les valeurs militaires. Un magnifique guerrier ne fait pas forcément un bon militaire, et l’inverse est aussi vrai. Il faut pourtant que les deux cohabitent dans une certaine mesure, dans la même personne. C’est aussi pourquoi celui qui ferait un magnifique chef en temps de guerre se verra quelquefois brimé ou retardé à l’avancement, en temps de paix.
La guerre, même là où rode la mort, a toujours quelque chose de vivant, car la présence de la mort exalte le sentiment de la vie ; et la liberté par rapport à la peur de mourir, exalte le sentiment de la liberté spirituelle, de la noblesse morale, et de la grandeur de l’homme. Aussi ne doit-on pas s’étonner si le sublime et un certain cocasse voisinent si aisément dans l’existence militaire. De là le rôle indispensable de l’humour pour détendre et humaniser les rapports humains à l’intérieur des monstres froids que peuvent devenir les armées.
C’est que l’âme humaine fait ici le grand écart entre, d’un côté, le sacrifice suprême, la grandeur, le mystère de la mort, l’héroïsme ; et, de l’autre, la routine administrative dans ce qui ressemble parfois à un désert des Tartares bureaucratique.

Valeurs militaires et valeurs politiques
Le militaire, nous l’avons dit (§ 3), est dans l’Etat. Il le sert et, par-là, les valeurs du guerrier doivent s’intégrer au système des valeurs de l’Etat, qui sont celle de la civilisation – autrement dit : d’un processus qui fait passer d’une sorte d’ "état de nature" plus ou moins hobbésien à l’état civil. Un Etat, quels que soient son autorité, sa légitimité, son dynamisme, a toujours quelque chose de mécanique et de kafkaïen. Bien que nécessaire il n'est pas l'incarnation de la Raison, de la Liberté, etc. 
Valeurs guerrières et valeurs militaires ne se comportent pas identiquement, dans leur relation aux valeurs politiques. Ulysse est un politique qui se prolonge en guerrier, Achille un guerrier qui ne pense pas politiquement.

Si l’action guerrière peut parfois garder de fait un caractère privé, l’action militaire est une action en droit strictement politique. C'est pour cela que les valeurs militaires et guerrières dépendent dans un peuple de la relation qui y prévaut entre le public et le privé.
Il est difficile de dire si les valeurs militaires et guerrières possèdent une universalité supérieure, ou inférieure, aux valeurs politiques. En effet, certaines valeurs politiques ne sont telles qu’à l’intérieur de certains régimes, alors qu’on rencontre les mêmes valeurs chez les militaires formant les armées de pays dont les régimes politiques s’opposent et se combattent.

Le système des valeurs guerrières, devenues militaires, prend place dans un système de valeurs politiques elles-mêmes subordonnées à un concept de la justice. L’action de force armée, devenue action politique, que ce soit celle d’un individu servant son Etat, ou celle d’un Etat, peut entrer sous une règle de justice politique. Un chapitre particulier de cette justice est la théorie de la guerre juste. Il ne faut pas en abuser, sinon l'hypocrisie et son moralisme menacent.

Valeurs guerrières et valeurs aristocratiques
La démocratie, adéquatement comprise, est à notre avis un développement normal de la société, qui est à la fois naturel et indispensable, si du moins on entend par là non pas une marotte idéologique, mais un régime mixte (7), incluant une dimension oligarchique, mais aussi une forte dimension populaire, assumant le bien commun, et tendant à réaliser un équilibre de l’ensemble des valeurs politiques - qu'elles relèvent du pouvoir, de l’Etat, de l’aristocratie et de la démocratie.
Le militaire défend son pays, donc le régime de son pays, qui peut être, voire doit être, la démocratie. En ce sens, les valeurs du militaire sont celles de la démocratie. Comme le militaire, pour être militaire, doit avoir un riche système de valeurs, morales, guerrières, politiques, mystiques, et comme la démocratie ne peut se passer d'armée, le militaire protège la démocratie contre les monocultures idéologiques.

Il existe, au sein de toute armée démocratique, des valeurs aristocratiques, qui ne sont pas sans liens avec les valeurs guerrières. Ceci n’est pas seulement européen, car l’Europe n’a jamais été seulement aristocratique et l’on trouve ailleurs qu’en Europe des aristocraties guerrières (8).
Les valeurs aristocratiques s’enracinent dans la grandeur guerrière, parce que rien ne peut être accompli sans courage et sans la disposition au sacrifice que le courage implique - or beaucoup, tel Aristote, pensent que le plus grand courage est de risquer sa vie, surtout dans le feu de l'action guerrière.

Toute paix décente repose sur une forme ou une autre de guerre victorieuse faite à une violence inique. C’est pourquoi, la disposition à prendre le risque de mort dans la lutte fera toujours une différence entre ceux qui méritent d’être chefs en temps difficile – les meilleurs –, et les autres.
C’est là que se trouve la raison d’un inévitable porte-à-faux entre les militaires en démocratie, même s'ils sont démocrates, et les démocraties elles-mêmes, surtout dans la mesure où ceux qui y donnent le ton sont certains segments plus égalitaristes et plus libertaires, forcément mal à l’aise face aux idées d’élite, de sacrifice, de hiérarchie, de discipline, etc. Mais comme la démocratie a toujours des adversaires, il faut bien considérer le militaire comme un mal nécessaire, à normaliser dans toute la mesure du possible – mesure limitée, car on ne pourrait le normaliser à fond sans le détruire. 

La grandeur humaine du courage n’a vraiment de valeur qu’au service de la justice, mais la justice reste impuissante et ineffective sans le courage. Il existe donc une valeur sociale, enracinée dans la valeur guerrière : c’est la noblesse.
C’est un fait que les nobles assurèrent longtemps les fonctions militaires, ou guerrières, mais il en fut ainsi, fondamentalement, parce que la fonction militaire est une fonction noble (9). L’hérédité va faire, bien sûr, de la noblesse vertu une noblesse classe. Le corps des officiers, en Prusse, était la chasse gardée d’une noblesse terrienne, les Junkers. Les tercios castillans se recrutaient dans les cadets de familles nobles.
Ceux qui assuraient les fonctions guerrières sont devenus les nobles, parce qu’ils étaient nobles, se jugeaient tels et se voyaient reconnus comme tels. Le noble est celui qui peut servir et se sacrifier pour le corps dont il est la tête. René Girard rappelle qu’un très grand nombre de rites et de mythes relatifs à la royauté dans les anciennes tribus ne s’explique pas autrement que par ce caractère de victime sacrée, qui s’attache à la digne détention du pouvoir (10). C’est pour cela que les valeurs guerrières sont centrales dans la définition de toute aristocratie.

Relativisation des valeurs militaires ?
Il y a aussi, à côté des valeurs nobiliaires, voire au-dessus d’elles, les valeurs de l’esprit, sagesse ou sainteté. Les biens de fortune ont aussi leur importance, et l’ont toujours eue. Mais, d’un point de vue authentiquement aristocratique, l’argent en lui-même n’a pas d’importance, puisque dans la vie, il ne s’agit pas de jouir, mais d’être noble, c'est-à-dire d’être libre, et d’être chef, et de servir avec honneur. De ce point de vue nobiliaire, l’argent, pris comme matière à ostentation, comme source d’un plaisir de possession, comme garantie de sécurité, ou comme pouvoir d’acheter tout ce qu’on veut, est la quintessence de la vulgarité. C’est aussi pour cela qu’une bourgeoisie d'esprit élevé déteste parler d’argent. Aux yeux des nobles, les valeurs principales n’ont pas de prix, et ne sauraient être acquises à prix d’argent. 
Ces vues et ces valeurs dépendent de la structure sociopolitique de certains peuples, surtout à certaines époques, et peuvent recevoir un développement unilatéral ; elles ont cependant quelque chose d’universel, étant enracinées dans des expériences humaines fondamentales. 

Valeurs militaires, noblesse et privilèges, valeurs économiques
La noblesse voulait des privilèges, ce qui la faisait détester. Mais pourquoi en voulait-elle ? Par simple avidité, bien entendu, et aussi parce que les métiers "nobles" rapportent peu, voire coûtent. Or, il faut un territoire et des moyens pour jouir pleinement de la liberté sociale, de l’assurance tranquille et de la sérénité d’esprit, requises à l’exercice du leadership social et politique. Et il faut que les métiers nobles jouissent d'un prestige social incompatible avec le manque d'aisance. De là, sans doute, la revendication de privilèges, notamment fiscaux. Sans eux, pensait-on, les classes exerçant les métiers où s’expriment ces valeurs les plus hautes, ne pourraient tenir leur rang, ces fonctions étant moins rémunératrices que les métiers de l’industrie ou de la finance.
De là, aussi, le prestige, encore aujourd’hui dans bien des pays, de la propriété foncière, signe d’indépendance et moyen d’un digne loisir, où l’âme se recueille dans l’attente du service, et s’enracine dans la longue durée de la terre des pères – la patrie.

Le noble n'a pas pour réputation d'aimer le travail. Les biens matériels ont de la valeur quand ils servent à "libéraliser les sentiments", selon une expression très significative d’Edmund Burke (11). "Libéraliser les sentiments", c’est sentir avec noblesse, comme un homme libre. Les chefs ont, par excellence, à être des hommes libres et à sentir en hommes libres. Et la propriété, dont ils obtiennent le plus souvent une plus grande part, est l’instrument d’une telle "libéralisation" des âmes, quand elle ne nourrit pas l’individualisme possessif. Un homme est libre quand il est noble et n’a pas peur de la mort, donc quand il est prêt à servir, à risquer sa vie pour servir le bien commun. Ces qualités de noblesse humaine ne caractérisent pas seulement les dirigeants, les officiers, car elles peuvent descendre jusqu’aux hommes du rang ; mais elles sont particulièrement nécessaires à une élite sociale, si celle-ci veut se faire reconnaître comme légitime, en payant de sa personne. Il est aisé de laisser ces nobles conceptions dériver en éloge de la paresse, en préjugé de caste, en favoritisme héréditaire.

Valeurs militaires et valeurs bourgeoises
Ce n’est pas sans raison que les bourgeoisies se sont insurgées, notamment en France, contre la morgue des nobles privilégiés, quand ils unissaient à la médiocrité militaire un parasitisme social et une incapacité politique.

Mais, l’exemple de la République de Venise, entre autres, nous montre qu’une classe dirigeante industrielle, commerçante et financière – techniquement parlant, une bourgeoisie – peut assumer en même temps les valeurs nobiliaires, prendre directement en charge le service militaire, le service de l’Etat, les fonctions publiques, et réaliser, sous la forme d’une noblesse républicaine et bourgeoise, une synthèse originale entre l’activité fertile de la bourgeoisie, les valeurs désintéressées de la noblesse et l’amour de la liberté politique.
Les commerçants vénitiens ont découvert qu’il ne pouvait exister de grand commerce sans la liberté des mers ; ni de liberté des mers sans marine de guerre ; et que sans Etat et sans un corps militaire capable de servir dans cette marine, il ne pouvait exister de république marchande. C’est ainsi qu’une thalassocratie s’enracine dans une nécessité bourgeoisie, mais finit en liberté aristocratique, ou même en volonté de puissance impériale. – De tels phénomènes se laissent observer en Europe, mais il y a eu des aristocraties, des aristocraties guerrières, et des valeurs d’aristocratie guerrière, en bien d’autres lieux qu’en Europe. 

Valeurs militaires, valeurs de conservation et valeurs démocratiques
Il n’est pas non plus paradoxal de noter un lien entre les valeurs militaires et les valeurs morales, tout court. En effet, là où feraient défaut tout sens du devoir, de la hiérarchie, du sacrifice, de l’effort et de l’ascèse (sans lesquels ne peut exister aucune valeur guerrière, ni aucun corps militaire efficient) ; là aussi se trouverait en défaut la moralité générale.
Celle-ci se trouverait réduite à une moralité terre à terre, à un utilitarisme moralisant, incapable de justifier l’honnêteté par l’idéal et par l’honneur. Le juste et le bien ne se recommanderaient guère qu’au nom d’une convergence, très improbable, entre l’intérêt particulier et l’intérêt général (qui ne pèse pas lourd et cède sous la pression des appétits de court terme et des convoitises immédiates, comme l’expérience le montre).
C’est pour cela que, souvent, les conservateurs sont militaristes et que, paradoxalement, les esprits les plus attachés aux plus hautes valeurs morales, qui sont, dans le fond, des valeurs de paix, peuvent accepter parfois sans trop de regret l’idée et le fait de la guerre. Ils ne regardent pas sans méfiance un pacifisme qui aisément leur paraît suspect de connivence avec la vulgarité du matérialisme. Et ils se méfient aussi de la démocratie, dans la mesure où celles-ci, trop pacifiques, au moins en surface, relativiseraient trop les hiérarchies nécessaires à toute force armée efficiente, et réduiraient à trop peu la place de ces dernières dans la cité. 

Le caractère ambigu des valeurs guerrières
Il existe une évidente contradiction entre la morale dans sa notion même, et la guerre en général. La loi morale est la loi de paix, et donc, à ce titre, elle est la loi naturelle d’une humanité qui se développe sans conflit armé. L’existence d’un pouvoir imposant cette loi de paix, caractérise le processus de civilisation, par lequel on se retire de l’état de nature, qui est aussi un état potentiel de guerre de tous contre tous.

Toutefois, l’action d’un tel pouvoir est à sa manière une victoire, voire une guerre, contre les prétentions anarchiques d’une liberté arbitraire et sans loi. De là le caractère ambigu des valeurs guerrières.
D’une part, la pacification et la civilisation sont le triomphe des valeurs les plus spirituelles et pacifiques ; mais, d’autre part, la liberté libertaire, comprise comme refus du juste pouvoir, de la loi morale et de la civilisation, étant une tyrannie régressive, il est juste de la combattre, et il serait injuste de laisser dominer sans résistance. En cela la vertu guerrière est aussi valeur de paix. Du mal de l’injustice et de la violence sortent ainsi le bien de la juste guerre et celui des valeurs nobles qui s’y déploient, ou s’y retrempent.

Ces valeurs militaires n’auraient donc pas lieu d’exister, sans une violence et une méchanceté humaine qu’il convient de déplorer, mais cette méchanceté même ouvre une carrière au déploiement des potentialités combatives et correctives de la justice, qui autrement resteraient insoupçonnées, dans le giron d’une vie toute calme et harmonieuse.  

Le relativisme ambiant rend difficile une saisie immédiate de toutes ces valeurs
Mais, c’est bien là l’indice du fait que la première victime du relativisme, c’est justement le sens de la relativité historique et de la riche et profonde diversité des situations humaines. 
Les divergences culturelles se comprennent souvent à partir d’un fond commun, diversement interprété, ou raisonné.
Par exemple, si l’on estime que le courage guerrier exige la lutte à mort, se laisser faire prisonnier sera une preuve de moindre valeur, sauf dans le cas où l’on aura été relevé blessé sur le champ de bataille.
Mais, si l’on a une conception plus morale, plus rationnelle, et plus mesurée de l’épreuve de force, la résistance inconditionnelle à outrance sera, au contraire, une aberration, qui fait entrer les peuples dans la logique d’un carnage absurde, et les soldats qui se rendent après une belle résistance sont donc à traiter en gentlemen aussi raisonnables que courageux.
Par suite, les cultures peuvent bien différer sur la définition, par exemple, de ce en quoi consiste le traitement moral des prisonniers. Cela ne prouve absolument pas que les valeurs guerrières, d’un peuple à l’autre, n’auraient rien de commun. 

Quand donc une éthique militaire commence-t-elle à exister ?
A. Quand les valeurs guerrières sont devenues des valeurs militaires ; quand donc la vie humaine est soumise à un pouvoir régulier et à des lois, qui sont les pédagogues de la rationalité, de la raison ; quand un peuple prend conscience d’une tension entre la guerre et la civilisation ; par cette prise de conscience, la guerre se trouve située à sa juste place, comme un désordre objectif.
B. Toutefois, dans cette situation de désordre objectif, relativement à l’idéal, surgissent des valeurs authentiques et originales ; en outre, il est possible de se conduire en guerre non seulement avec honneur, mais encore avec justice, car l’ordre requiert qu’une force corrige et punisse les situations de violence injuste.
C. L'éthique militaire se déploie, quand les adversaires sont capables de se respecter, sur la base d’un sens de l’honneur guerrier partagé, voire d’une rationalité et d’une justice également partagées, en dépit d'interprétations opposées. La culture de paix, et la loi de paix, comme normes culturelles supérieures, tendent à limiter la guerre, à bloquer sa montée aux extrêmes.

(1) Shannon FRENCH, The Code of the Warrior, Rowman & Littlefield, 2004. Dans cet ouvrage, l’auteur nous fait faire un tour d’horizon des civilisations et met en évidence des constantes éthiques, repérables à travers l’espace et le temps.
(2) Cité par Jeff MC MAHAN, dans son livre Killing In War, p.2.
(3) Homère, Iliade, XXIV, 485 sq.
(4) La première moitié du film de Michel AUDIARD, Vive la France, est un modèle du genre. 
(5) Henri BERGSON, Le Rire (1900), PUF. Il existe, au reste, deux façons d’interpréter le "mécanique militaire". Il y a le mécanique de l’acier, de l’impeccable drill, du fonctionnement précis, de la cohésion terrifiante – la machine, alors, ne prête assurément pas à rire. Il y a, aussi, la drôlerie de la machinerie réglementaire, l’absurdité de sa logique formelle oublieuse de toute finalité, la focalisation abrutissante sur les détails, l’attachement pointilleux à des habitudes aussi insignifiantes que sacralisées, etc.
(6) Antonin ARTAUD, Le théâtre et son double, passim.
(7) Henri HUDE, Penser la guerre pour faire l’Europe, Introduction.
(8) Par exemple, au Japon. Cf. HORSHEIMER, Histoire du Japon.
(9) Le "duc" est ainsi le dux, le chef militaire, celui qui conduit (ducit, de ducere) une armée. Le "marquis" est celui qui gouverne une marche, une province frontalière exposée aux razzias et aux invasions, etc.
(10) René GIRARD, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978.
(11) Edmund BURKE, Réflexions sur la Révolution en France.

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Sans doute une bonne partie d’entre vous, amis lecteurs, en avez assez du mondial de foot jusqu’à l’overdose que les médias nous servent chaque jour. Comment ne pas voir cette hyper médiatisation, en période de crise, comme un dérivatif aux problèmes de l’heure, un peu comme on distrayait les foules de la Rome antique avec les jeux du cirque ? Le sport a été victime de son succès : sa médiatisation l’a malheureusement conduit à obéir à la même logique que celle des médias : l’audimat et l’argent comme finalité !

C’est d’autant plus triste que le sport est une magnifique école de vie qui apprend la discipline, le sens de l’effort, la maîtrise de soi, le fair-play, l’altruisme… Cela continue sans doute d’être vrai pour nombre de jeunes qui le pratiquent en amateur dans un cadre scolaire ou universitaire, mais le sport professionnel donne de plus en plus une image opposée aux valeurs fondamentales qu’il est censé transmettre et cela fournit un exemple détestable à une jeunesse influencée par les "stars" des jeux, guère à la hauteur de leur responsabilité comme le sont celles du show-biz : souvenons-nous, par exemple, de l’attitude lamentable des footballeurs français, lors de la coupe du monde de 2010 en Afrique du Sud !

Le football est à cet égard particulièrement symptomatique de cette dérive du sport professionnel. Le capitalisme financier, qui s’impose sans guère d’obstacle sur toute la planète, en arrive à plier à ses lois la plupart des activités humaines. Il eut donc été étonnant que le football, en tant que l’un des sports les plus populaires et donc les plus médiatiques, échappe à "ce processus de vampirisation", comme l’écrit Jean-Claude Michéa (1). Il est devenu la première industrie mondiale du divertissement, brassant des sommes colossales : droits télévisés, publicités… c’est l’impératif de la rentabilité qui prédomine désormais et qui oblige au résultat : gagner est devenu une nécessité sous peine de pertes financières importantes (par exemple, arriver quatrième au lieu de troisième au championnat de Ligue 1, c’est perdre 10 millions d’euros en raison de la non-participation à une coupe d’Europe). Cela a totalement changé l’esprit de ce sport dont la dimension de plaisir et de gratuité a largement été estompée.

Mais cette logique de l’argent a aussi modifié le jeu lui-même, ainsi que Jean-Claude Michéa, en amateur éclairé, le démontre dans son merveilleux petit livre qui ravira tous les amateurs de ballon rond : la beauté du jeu offensif a laissé place à des systèmes défensifs jugés plus "réalistes", l’équipe étant désormais organisée de façon à n’encaisser aucun but et à marquer sur contre ou sur coups de pied arrêtés, offrant ainsi un spectacle le plus souvent ennuyeux – les équipes à culture offensive comme le "Barça" (Barcelone) étant devenues l’exception. Cette obligation d’efficacité, au détriment des anciennes conceptions basées sur l’attaque et le fair play, a entraîné d’autres conséquences comme le jeu dur, la simulation (pour obtenir coups francs ou penalties), sans parler du "supportérisme" parfois violent et sectaire contraire à l’esprit originel du sport ; le patriotisme a été partout tellement ridiculisé et brimé, qu’il se manifeste comme un exutoire dans le seul lieu où il est encore toléré et même encouragé par une élite "boboïsée" qui se moque bien du foot mais qui se veut ainsi près du "peuple".

Cette dérive du foot business était-elle inévitable ? Non, et c’est précisément cela qui est intéressant car la leçon dépasse le seul cadre du football. Ce sport a été gangrené par le fric parce que ses dirigeants ont cédé aux règles du libéralisme et à l’appât du gain, en permettant que les clubs deviennent des entreprises capitalistes sans limite financière susceptible de recruter à prix d’or les meilleurs joueurs du monde. Ainsi, les grands clubs sont-ils la propriété de multimilliardaires – comme Paris avec l’émir du Qatar – au lieu d’être régis par des associations à but non lucratif qui devraient dépendre des villes dont ils portent le nom ! De plus, l’arrêt Bosman, imposé en 1995 à l’UEFA (2) par la Cour de justice européenne au nom de la "non-discrimination" (célébré à l’époque comme une victoire de l’ "antiracisme"), a affranchi les clubs de l’obligation d’avoir au moins neuf joueurs sur onze de la nationalité du pays sur le terrain. Ainsi a-t-on vu dans le passé récent de grands clubs européens gagner la Ligue des Champions avec des équipes composées entièrement d’étrangers ou presque ! Ce système conduit à la marchandisation des joueurs – qui se vendent et s’achètent sur un marché comme des objets de luxe – et au 'star système' avec des vedettes qui deviennent "des “people” incontournables, fréquentant des top-modèles, posant dans les publicités et disposant de revenus aussi indécents que ceux des grands prédateurs du marché mondial "(3) ; mais cela appauvrit aussi le football local : l’Angleterre en est un bon exemple, elle dont les clubs sont parmi les plus riches et les plus prestigieux, et dont l’équipe nationale ne parvient à aucun bon résultat depuis des décennies !

Et cette dérive de l’argent ne s’arrête pas là : on le voit actuellement au Brésil, qui a investi des sommes considérables pour ériger de magnifiques stades, alors que ce pays manque d’infrastructures, d’écoles, d’hôpitaux… À un point tel que nombre de Brésiliens, conscients de cette disproportion, boudent la "fête du foot". Un comble au pays du roi Pelé !

(1) Jean-Claude Michéa, Le plus beau but était une passe. Écrits sur le football, Climats, 2014, 150 pages, 15 e, p. 17.
(2) Union of European Football Associations.
(3) Jean-Claude Michéa, op. cit., p. 21. 

Paru dans La Nef, juillet 2014
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Cette date du 14 juillet fait immanquablement penser au défilé parisien ; mais l’attachement à la France résonne aussi dans le monde entier, et sur toutes les mers du globe. J’ai eu le grand privilège de partager aujourd’hui ce moment particulier avec l’équipage du BPC Mistral, qui accueille depuis plusieurs mois les élèves officiers de l’Ecole Navale, embarqués pour leur dernière année de formation dans le cadre de la Mission Jeanne d’Arc. Sollicité pour assurer dans ce cadre quelques conférences de philosophie, je les ai rejoints le temps de la dernière étape de leur traversée.

Depuis la mer, à la fois loin de la France et plus proche d’elle que jamais, je n’ai qu’une intuition à faire partager.
Ce dernier billet vient conclure une année qui, comme les précédentes, et plus qu’elles sans doute, a été rythmée par les incertitudes et les désillusions. Mais je puis faire partager l’expérience vécue encore ces derniers jours ; si le moindre doute devait naître, il suffirait de quelques regards pour le lever : oui, notre pays a encore de l’avenir – encore de l’énergie en réserve, du courage, et de l’espérance.

Il suffirait de croiser le regard de ces élèves officiers, prêts maintenant pour leur premier embarquement. Malgré l’individualisme qui nous mine, il reste encore assez de générosité chez des jeunes français pour mettre leur existence au service d’un héritage à protéger, et d’une histoire à prolonger. Cette générosité, je l’ai retrouvée sur ce bateau, au milieu de l’océan, comme nous la rencontrons chaque jour chez tant de jeunes qui, par leurs études, leur orientation, leurs engagements associatifs, témoignent de cette même capacité à se rendre responsables du trésor commun qu’ils reçoivent. Comment ne pas être émerveillés de voir ces jeunes qui, dans le monde consumériste qui leur est promis, acceptent encore la possibilité de risquer leur vie pour un bien qui les dépasse ?

Malgré le pessimisme ambiant, que l’actualité quotidienne conspire à renforcer, il reste aussi assez de volonté chez leurs aînés pour parier sur l’avenir et s’investir pour le préparer. A bord du Mistral s’opère la magnifique expérience de la transmission, à laquelle chacun contribue – du commandant à l’ancien matelot. Dans les tempêtes que traverse aujourd’hui notre Défense nationale, il faut avoir le cœur solide pour vouloir encore préparer la relève… C’est ce que fait cet équipage, investi sans compter pour transmettre ses compétences aux générations qui, demain, assureront à la France sa sécurité et son indépendance. Au service de cette formation – au service du monde qui vient, une équipe d’officiers remarquables s’investit, avec une vraie passion. Que dit-elle, cette passion, sinon la certitude que notre pays a encore un avenir ?

Comme cet équipage, notre société tout entière est embarquée dans un destin commun, que le fatalisme ni la résignation n’aideront à préparer. Et comme sur ce bateau, si nous voulons que vive la France, il faut prendre notre part pour transmettre aux générations qui viennent, qui ont parfois si peu reçu, ce par quoi elles pourront sauver cet avenir commun. C’est dans cet acte silencieux de don et de reconnaissance que se joue aujourd’hui l’essentiel.
http://www.fxbellamy.fr/blog/
Publié dans A tout un chacun
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Quand j'ai appris la nouvelle, d'abord je n'y ai pas cru.
Pour avoir comparé, au mois d'octobre 2013, la garde des Sceaux à une guenon, Anne-Sophie Leclere, ex-tête de liste FN aux municipales à Rethel, a été condamnée par le tribunal correctionnel de Cayenne à 9 mois ferme, à une amende de 50 000 euros et à 5 ans d'inégibilité. Les réquisitions du parquet ont été dépassées.
Saisie par une association guyanaise, cette juridiction a perdu toute mesure et a frappé de stupéfaction tous ceux qui judiciairement ont encore un peu de sens commun.
Le fait que cette affaire a été jugée à Cayenne n'a pas été pour rien vraisemblablement dans cette outrance. S'agissait-il de rendre justice ou de complaire à Christiane Taubira, ce qui en l'occurrence constituait une démarche alternative ?

Anne-Sophie Leclere a été exclue du FN au mois de décembre 2013. Cet ostracisme n'était évidemment pas de nature à avoir une incidence sur la décision du tribunal correctionnel mais elle aurait pu intégrer cette sanction de nature politique en s'épargnant ainsi des foudres judiciaires exorbitantes.
En effet, comment ne pas insérer celles-ci dans un dispositif pénal général pour constater leur caractère de répression surréaliste ? Est-il nécessaire de souligner que pour des infractions beaucoup plus préoccupantes pour la tranquillité publique et l'intégrité des personnes, on connaît peu de jugements de ce type, surtout à l'encontre de prévenus n'ayant jamais été condamnés comme Anne-Sophie Leclère ? Est-il même utile de rappeler que la justice pénale n'a de réelle légitimité que si elle sait mettre en relation, en lien le plus grave avec le moins grave, l'inacceptable avec le préjudiciable, les mots avec les actes ?
Qu'on songe aux procédures ayant impliqué des politiques et qu'on examine la décision de Cayenne à leur lumière! On ne pourra que relever alors à quel point cette dernière a prétendu marquer le coup par une justice pour l'exemple, ce qui est la pire des justices.
Surtout, au risque de susciter des critiques que j'assume, sans méconnaître un seul instant l'abject de cette comparaison animalière, je considère qu'il s'agit tout de même d'une perversion du langage, du langage seul, par une candidate aux municipales.

Cela ne représente nullement une excuse mais concrétise la frontière qui devrait absolument séparer la délinquance et la criminalité matérielles des transgressions verbales. Celles-ci, aussi nauséabondes qu'elles puissent se révéler, restent cependant une délinquance de l'immatériel, offensent un être, sa dignité et sa psychologie mais ne détruisent pas une existence, dans son corps ou ses biens. Concrètement, tragiquement. C'est une perversion que de mettre sur le même plan, le même pied le mot sale et le comportement dévastateur. C'est ruiner la crédibilité de la justice et porter atteinte, par avance, à la multitude de victimes qui n'auront pas la bonne fortune d'être guyanaise et ministre et qui devront se contenter d'une répression ordinaire, souvent trop faible, précisément à cause du climat de mansuétude instillé par cette même garde des Sceaux ?
Faudra-t-il bientôt, de fil en aiguille, de dérives en paroxysmes, s'abstenir même de déclarer ce qu'on pense de cette ministre ?
C'est une justice d'exception dont elle a bénéficié. Pourtant, - l'ironie est tragique pour le peuple français - elle n'a pas été, n'est pas une garde des Sceaux exceptionnelle.
Bien au contraire mais à Cayenne, ça aide.
Paru sur Figarovox, 16 juillet 2014
Publié dans En France
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Le conflit israélo-palestinien a bon dos.
À entendre François Hollande et Manuel Valls, les tensions communautaires qui fragilisent la France seraient dues à l' "importation" de cette guerre. L'explication relativiserait les 'mort aux Juifs !"entendus le 13 juillet dans les rues de Paris à l'occasion d'une manifestation propalestinienne, ainsi que les tentatives d'intrusion dans deux synagogues à l'issue du défilé, majoritairement islamiste. De semblables slogans antisémites, proférés en janvier lors du "jour de colère" par des groupuscules liés à l'extrême droite et à la mouvance de Dieudonné et d'Alain Soral, avaient été unanimement dénoncés.
Cette fois, rares sont ceux qui se sont aventurés à disqualifier les participants. La gauche "humaniste" et ses clones ont appliqué un mutisme relayé par les médias. Plus l'évidence du choc des cultures s'impose, plus les apôtres de l'universalisme se taisent, édulcorent, laissent faire.
Jusqu'où osera aller la désinformation officielle ? Elle dissimule de plus en plus laborieusement les problèmes de cohabitation posés par l'islam radical, soutenu passivement par une partie de la communauté musulmane. Rappelons que celle-ci, qui sait se mobiliser pour le Hamas, n'a pas jugé utile de s'indigner de la sorte après la tuerie du "Français" Mehdi Nemmouche au Musée juif de Bruxelles ou celle de Mohamed Merah. Il n'est pas de jour sans que l'actualité n'illustre les assauts contre la cohésion nationale. Le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), proche des Frères musulmans, vient de faire suspendre l'interdiction municipale du hijab à Wissous Plage (Essonne). Ces affrontements identitaires, quotidiens à l'école, n'ont rien à voir avec le Proche-Orient. Mais ils opposent, ici aussi, une démocratie à une idéologie conquérante qui exige sa place. Le recours habituel aux drapeaux d'origine exprime le refus de vivre ensemble.

Le scandale est d'observer, une fois encore, l'indifférence de la plupart des antiracistes et droits-de-l'hommistes, confrontés à la judéophophobie sans retenue de certains de leurs protégés. Leur incapacité à tirer l'alarme les rend complices de l'inimaginable régression qu'ils prétendaient prévenir. Soutenir, comme le font le président et son premier ministre, que le conflit israélo-palestinien serait à l'origine de l'hostilité des cités est insuffisant. La commodité revient à rendre les Français juifs responsables de la haine qu'ils suscitent chez les "antisionistes". Or cette analyse est injuste. Elle assigne chacun à ses origines sans tenir compte de l'intégration des premiers et du séparatisme qui gagne les plus "ultras" des seconds. Elle dispense la gauche de s'attarder sur les effets de l'héritage coranique d'une partie de l'électorat musulman, qu'elle cajole électoralement.

Ceux qui comptabilisent l'islamophobie ne disent rien du martyre des chrétiens d'Orient, ni de la violence d'une foule parisienne qui crie "Israël assassin !", en ciblant des lieux de culte. Cette observation devrait alerter sur le procédé de victimisation : il obscurcit les desseins de l'islam politique, qui n'admet pas la critique. Or la même idéologie qui exècre les "judéo-croisés" est à l'œuvre à Gaza et dans des ghettos français. À Paris, les policiers décrivent la Goutte d'Or comme un quartier au bord de l'émeute. Les dénégationnistes, qui brouillent la lecture des faits en faisant référence au conflit proche-oriental, ne veulent pas regarder la fracture franco-française née d'une immigration qui, pour une partie difficilement quantifiable, ne s'intègre plus et entend le revendiquer. À ceux-là, faudrait-il donner raison, de guerre lasse?
 
Pour dire les choses plus clairement : la France pourrait être confrontée, à son tour, aux épreuves de force qu'impose le Hamas à Israël. Le salafisme qui s'étend dans des banlieues délaissées rend envisageables de semblables intifadas. Des répétitions y ont déjà eu lieu. Lire la charte du Hamas fait mesurer le caractère totalitaire, obsessionnellement antijuif et antichrétien, de cette filiale des Frères musulmans, soutenue par le Qatar. Il y est écrit qu'il faut détruire Israël, tuer les Juifs, faire le djihad contre qui n'est pas musulman, etc. Résister à ce 'nazislamisme', qui a des milliers de soutiens en France, devrait être une évidence pour une démocratie. Or, par un retournement moral ahurissant, gauche et extrême gauche multiplient les signes de compromission. Leur capitulation est en cours. Les loups sont entrés dans Paris…

Quand François Hollande, le 14 Juillet, renvoie dos à dos Israël et le Hamas, en assurant que la France n'est "ni pro-israélienne ni pro-palestinienne", il entérine une équivalence entre une démocratie et un mouvement sectaire prêt à sacrifier son peuple dans son obsession à éradiquer son voisin. Soucieux de s'attirer les faveurs de son nouvel électorat, le président en vient à oublier que le Hamas a déclenché les hostilités, refusé un cessez-le-feu et placé l'État hébreu en situation de légitime défense. Les nombreux morts civils causés par les bombardements ciblés d'Israël, en dépit des alertes lancées préalablement aux populations, sont tragiques. Mais c'est les yeux bandés que le Hamas envoie ses roquettes, généralement interceptées, sur les villes ennemies. Israël devrait-il se lier les mains et se soumettre ? L'esprit munichois le demande.
Pour se ressaisir, la France a beaucoup à apprendre d'Israël.
La résistance que mène Israël face au Hamas est celle d'un État-nation occidental et d'une démocratie ouverte (20 % de musulmans y vivent) qui n'entendent pas disparaître. Or c'est en termes identiques que se pose désormais le destin de la France, théâtre d'un choc des civilisations, mais désarmée pour y répondre. Ceux des Français juifs qui, Bernard-Henri Lévy en tête, dénoncent le conservatisme identitaire des "réactionnaires", sont arrivés au terme de leur contradiction. La France est aussi légitime à vouloir rappeler ses racines chrétiennes et ses traditions qu'Israël l'est à défendre son identité juive avec l'appui de ces intellectuels français.
Pour beaucoup d'immigrationnistes, comme Julien Dray, le temps de l'autocritique est venu. Leur obsession à dénoncer l'extrême droite les a volontairement aveuglés sur la montée de la judéophobie islamique, qui a pourtant déjà fait couler le sang. Ceux-là sont la cause du malheur des Français juifs, dont certains préfèrent quitter leur pays.

Paru dans Le Figaro, 18 juillet 2014
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Je ne sais pas qui a abattu le MH17 de la Malaysian, ce ne sont sûrement pas les Russes qui disposaient de tous les moyens d’identification, je pencherais pour les rebelles prorusses qui ne pensaient pas tirer sur un avion civil. Il y avait eu déjà trois tirs sur des aéronefs divers appartenant à l’Ukraine, un Antonov de transport, un hélicoptère et un chasseur. Le MH17 a probablement été abattu par erreur par des combattants qui ne disposaient pas des moyens d’identification nécessaires.
Les responsables sont ceux qui n’ont pas interdit le survol de cette zone, autorités de contrôle de la circulation aérienne et compagnie aérienne imprudente. Certaines compagnies évitaient la zone.
Maintenant vouloir impliquer Poutine dans cette affaire comme le font les média occidentaux est totalement injustifié. C’est l’Union Européenne par sa proposition de traité d’association à l’Ukraine et aux autres pays de l’orbite russe qui, une fois la page de la Crimée tournée, est à l’origine de la crise Ukrainienne et je ne vois pas ce qui justifie les sanctions contre la Russie à part la paranoïa des pays de l’Est, Etats Baltes, Pologne et Suède et l’obstination américaine contre Poutine.

L’opposition de ces trois pays de l’est de l’UE au choix de Federica Mogherini pour succéder à Catherine Ashton est révélatrice, elle serait trop favorable à Poutine ; pour eux la guerre froide n’est pas finie. Or il faut tourner la page, s’arranger avec Poutine qui seul peut régler l’affaire ukrainienne et avec lequel nous avons nombre d’intérêts communs même si cela peine Obama.
C’est trop facile de charger Poutine de tous les péchés du monde, surtout quand les erreurs sont notre fait. La catastrophe du MH17 est à l’évidence un dégât collatéral d’un conflit dont l’Union Européenne est largement responsable.
Nous n’avions aucun intérêt à nous ingérer dans la basse-cour de la Russie.
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Montebourg qui a réussi l’exploit d’être au cœur de l’actualité économique pendant plusieurs semaines sans rien obtenir de tangible dans l’affaire Alstom, s’attaque aux professions protégées. C’est prendre les Français pour des jobards. Le barreau de Paris et le statut des notaires remontent à l’Ancien régime. Ezra Suleiman, fin connaisseur de la France, a écrit un livre sur ces derniers en 1987 !
Qu’il faille déréglementer des professions protégées qui bénéficient d’une situation de rente, ne fait aucun doute. La Commission européenne, l’OCDE et le FMI l’ont récemment rappelé dans leurs rapports. Mais, ces institutions internationales ont pris soin d’ajouter à leur liste le secteur des services (transport, énergie, etc.).(1)
Pour être effective, une remise en question doit être exhaustive et non sélective. Oublier la SNCF, les taxis parisiens, la MNEF ou les grutiers, comme le fait notre ministre, relève de la démagogie d’autant que parallèlement il souhaite investir dans les ports maritimes lesquels ne peuvent accéder à un niveau mondial sans une réforme des dockers. Notons à ce sujet qu’il ne mentionne pas les voies navigables, moyen de transport peu coûteux, peu polluant et complément indispensable d’une politique portuaire, mais aussi… concurrent de la SNCF ! (2)

Tout comme don Quichotte, notre prétendant aux plus hautes fonctions enfourche Rossinante pour combattre les maux qui rongent la France et redynamiser son économie. Nous sommes sauvés ! A preuve, la nuit dans les rues désertes, on entend de nouveau le guet, armé de sa hallebarde et de son flambeau, clamer sa lancinante complainte : "Oyez, oyez, braves gens, il est minuit. Tout est tranquille, dormez-en paix". Tout comme Guignol, notre ministre aux multiples visages, amuse le peuple et déconcerte nos amis européens.

(1) Dans sa consultation au titre de l’article IV (France, 2012), le FMI indique que les services constituent un tiers des intrants de l’industrie.
(2) Rotterdam, 5ème port mondial, ne serait rien sans le Rhin qui le relie à la Ruhr.
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A la mémoire de Jacques Ellul, auteur de  "La parole humiliée".
 
Imaginons un seul instant que la bande d’énergumènes qui s’était lancée ce dimanche 13 juillet à l’attaque de la synagogue sise rue de la Roquette, dans le 11eme arrondissement de Paris, aux cris de "Juifs on va vous crever", et "Nous sommes tous des Mohamed Mérah" ait pu y pénétrer, comme ses membres en ont eu la volonté délibérée, pour la mettre à sac et pour lyncher les fidèles qui s’y trouvaient, et notamment le grand Rabbin de Paris, Michel Guggenheim avec Joël Mergui, le président du Consistoire ? N’est-ce pas le mot de pogrom qui se serait imposé ? A quelle époque mentale nous trouvons-nous ? A Berlin, en 1938, où à Paris, la veille du 14 juillet ? Au lieu de quoi, certains compte-rendus de presse se contentent d’évoquer des "incidents" qui auraient "terni" la grande manifestation pro-palestinienne mise en mouvement à partir du métro Barbès !

Il est aujourd’hui de bon ton d’évoquer ad nauseam  la formule de Camus : mal nommer les choses c’est ajouter à la misère du monde. Quel sera le sort de ce même monde si les choses en question n’étaient même pas nommées du tout ? L’agression commise contre la vénérable synagogue de tradition judéo-portugaise de la rue de la Roquette s’est masquée d’un prétexte : les bombardements de Gaza par l’armée israélienne. En réalité, elle est le signe de l’emprise croissante d’une mouvance singulière de l’Islam en France, la mouvance salafiste, non seulement sur le dit Islam (quartiers, lieux de culte, vêtures) mais de plus en plus sur l’espace public de la République. Il n’est pour s’en convaincre que de découvrir les photos prises à l’occasion, si l’on ose dire. Mais prétexte ou raison, nul ne saurait faire l’économie de qu’il se passe véritablement à Gaza et des réalités vérifiables de ce territoire transformé en base d’attaque contre l’Etat d’Israël et sa population.

Pour les ennemis physiques et idéologiques de l’Etat d’Israël, Gaza a été transformé en prison à ciel ouvert si ce n’est en camp de concentration. On se souvient des propos tenus en ce sens par Eva Joly. Il faut bien se prévaloir du pire pour s’autoriser à passer à l’acte, physique ou verbal. Il faut alors rappeler que le territoire de Gaza - qui ne se limite pas à la ville de Gaza, à ce qu’il est convenu d’appeler Gaza City - a été dévolu après les accords d’Oslo à l’Autorité palestinienne, alors incarnée par Yasser Arafat avant que Mahmoud Abbas n’en devienne le titulaire, mais que celui-ci en a été chassémanu militari en 2007 par une faction dissidente : le Hamas devenu depuis le concurrent direct et acharné de l’OLP malgré des compromis purement tactiques. Là encore, un prétexte de surface en couvre un autre. En apparence la cause de la sécession devrait être cherchée dans la mollesse présumée de l’OLP face à l’obstination de l’Etat d’Israël, obstination relative puisque, l’on s’en souvient, c’est Ariel Sharon en personne qui a imposé en 1995 le retrait unilatéral de tout habitant israélien de la zone dite du Goush Katif.
En réalité il est une autre cause moins avouable qui doit être cherchée. Elle se trouve dans ce qu’est devenu ce territoire qui jouxte le territoire israélien – des villes comme Sdérot, Ashkelon, Ashdod, Netivot s’y trouvant distantes d’à peine quelques kilomètres de Gaza City : autrement dit une sorte de territoire sui generis où aucune autre loi que celle du Hamas ne prévaut, dictée par lui et imposée par ses miliciens, grassement payés. Car il faut prendre en compte ce facteur aussi. Pour décréter de manière insensée que Gaza est un camp de concentration comparable à Buchenwald ou à la Kolyma, il faut se crever les yeux et par exemple ne pas voir ce qui s’y construit et s’y aménage : immeubles de luxe, centres commerciaux sur le modèle de Dallas, plages dignes de Malibu. A chaque transaction les chefs du Hamas dont beaucoup se sont considérablement enrichis en deux ou trois ans perçoivent de mirifiques pots-de-vin. Les plus importants d’entre eux se font construire des villas à un million de dollars l’une. La fortune de leurs deux principaux leaders, Khaled Meschaal et Ismaël Hanyeh est estimée pour chacun à une dizaine de milliards de dollars virés sur des comptes égyptiens ou émiratis. On comprend mieux pourquoi la guerre contre "l’Etat sioniste" est sans cesse entretenue. Elle seule permet de proroger le système existant de corruption et de prébendes, avec ses milliers de tunnels de contrebande, ses centres de fabrication de rockets mais aussi l’embrigadement d’une population serve, macérant compulsivement dans la haine de l’ennemi juif depuis son plus jeune âge. Cette corruption, cette prévarication et ce détournement complet de l’aide internationale à ciel ouvert, y compris celle apportée par la France, se produisent au détriment d’une population maintenue dans un chômage endémique mais qui n’hésite pas pour se faire soigner à solliciter les soins des hôpitaux d’Israël où elle est naturellement reçue.

Et c’est bien de ce même territoire que partent pourtant depuis des jours et des nuits des centaines et des centaines de tirs de missiles contre la population civile israélienne, sans faire de distinction entre les écoles, les aéroports, les immeubles d’habitation, les hôpitaux décrétés par nature ou par destination "objectifs militaires". Ces tirs qui sont constitutifs par le choix de leurs cibles et par leur simultanéité de véritables crimes de guerre et même de crimes contre l’humanité sont aussitôt commués en actes de "résistance" par leurs commanditaires et auteurs, et cela en usant d’une rhétorique dont toute l’efficacité provient de ceux qui l’écoutent et la valident en fonction de préjugés multiséculaires attachés à la figure maléfique des Juifs : l’armée d’Israël commettrait des massacres de femmes et d’enfants, et deviendrait ainsi une réincarnation diabolique à tout le moins de la Wehrmacht. D’où la légitimité de la "résistance" déployée à son encontre et donc des manifestations destinées à la stigmatiser partout dans le monde, des manifestations dont la violence est d’avance absoute. C’est en ce point que d’autres considérations encore doivent être soulignées. Comme les leaders du Hamas sont parfaitement conscients que leur rhétorique rencontrera la complaisance "intellectuelle" pour ne pas dire la collusion mentale de leurs relais, islamistes ou non (en France un député "Vert" vient de déclarer que les synagogues ne sont que des annexes de l’ambassade d’Israël), ils se livrent cyniquement à des pratiques pour lesquelles dans d’autres occasions la communauté internationale en Irak, en Libye ou au Kosovo, a su faire preuve d’une intransigeance justifiée : transformation d’habitations civiles en postes de commandement militaires, stockage et dissémination d’armements dans des habitations et installations civiles, transformation de mosquées en arsenaux. Etc… Toutes ces pratiques correspondent bien à cette nouvelle forme de guerre dite asymétrique mais dans un sens bien particulier : l’un des belligérants "auto-victimisé" ne respecte lui-même aucune norme du droit international mais s’en prévaut à l’encontre de son protagoniste, ainsi paralysé. Il faudra bien que les démocraties en prennent acte au lieu de tomber dans le panneau comme notre ministre de la défense, Jean-Yves le Drian, lorsqu’interrogé sur l’attaque de la synagogue de la rue de la Roquette il enjoint à Israël de… respecter les règles du droit international, et cela alors que l’armée française qu’on ne soupçonnera pas de néo-colonialisme est engagée au Mali à des milliers de kilomètres du territoire national. Autant déclarer que l’Etat d’Israël n’a aucun droit à se défendre ni aucune possibilité opérationnelle de le faire et qu’il ne lui reste plus qu’à rejouer Massada.   

Jusqu’à quand restera-t-on sourds à l’expression d’une haine aussi incandescente, à une pareille falsification de la pensée ? Plus aucun Juif en France ne s’y sent en sécurité. La communauté juive, pour employer ce terme dans son acception strictement sociologique, est désormais convaincue que sa parole n’est plus entendue, que les biais des médias dans ce conflit particulier est directement l’expression de tropismes mentaux incoercibles, renforçant la nouvelle sociologie religieuse et donc politique de la France, une sociologie démographiquement asymétrique à son tour qui n’est plus celle de 1905 lorsque fut votée non sans douleurs la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat.
Quoi qu’elle endure, il faudra toujours imputer la responsabilité ultime des conflits du Proche-Orient avec leurs inévitables retombées "communautaristes" à "l’Occupation" israélienne, comme si ce concept allait de soi et ne servait pas surtout à interdire d’évoquer l’occupation de ces mêmes territoires par les armées mahométanes lancées hors de l’Arabie dès les VIIème et VIIIème siècles de l’ère chrétienne.
Faut-il rappeler que c’est en 1453 que Constantinople, capitale de l’empire romain d’Orient fondé en 330, tombe aux mains des musulmans et que c’est en 1683, soit 35 ans après la signature du Traité de Westphalie, qu’échoue le second siège mis devant Vienne par les armées turques ?
D’où, pour y revenir, les décisions d’émigrer vers Israël ou ailleurs de beaucoup d’entre eux, sachant que la vie juive est impossible en pays arabo-musulman (les mêmes salafistes viennent à nouveau de s’opposer à la réouverture d’une invisible synagogue à Alger). Les pouvoirs publics en prennent progressivement conscience mais en même temps, lorsqu’ils ne jouent pas les belles âmes à l’instar d’Alain Juppé (pourtant incapable de ramener la paix dans son propre parti!) ils apparaissent littéralement sidérés par l’ampleur du problème, comme vient de l’exprimer le député Thierry Mariani. C’est en ce sens aussi que la parole publique et démocratique apparaît profondément humiliée pour reprendre le titre du beau livre de Jacques Ellul: ne pas nommer la chose, c’est en favoriser la prolifération ; la nommer, c’est s’exposer à l’accusation de racisme. Par où l’on voit comment la philosophie des droits de l’Homme peut se corrompre non seulement en idéologie mais en idéologie guerrière puisque ceux-là mêmes qui invoquent ces droits les méprisent et les violent en toute impunité.
Ainsi sont bafoués les deux principes majeurs, pour ne pas dire les deux piliers de la tradition philosophique et morale kantienne qui ont largement inspirés cette philosophie avec la culture démocratique qui en est issue : le principe de réciprocité et celui d’universalité. Les démocraties prises dans ce piège fait de mots privés de sens, d’intimidations et de mutisme contraint, y survivront elles?
Jusqu’à quand faudra-t-il répéter qu’il n’en va plus seulement de l’avenir des Juifs de France mais de celui de la France entière ?
Publié dans De par le monde
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La rencontre du mondial de football et de notre fête nationale laisse parfois rêveur. Ce brouhaha, ces Marseillaise, ces cris de joie ou de douleur, cet air de fête, enveloppés dans le bleu-blanc-rouge, et tout cela en espérant porter sur le pavois quelques athlètes richissimes et gâtés – lesquels seraient devenus les héros de notre temps…
Faut-il regretter l’époque où les héros c’étaient des vrais, des résistants habités par la faim et le courage, ni riches ni gâtés, et courant de vrais risques ? Voilà le destin : une génération en guerre sacrifie son confort et sa vie dans l’espoir d’épargner ces misères à ses héritiers, et plus tard ceux-ci, repus et florissants, s’ennuient tant qu’ils mettent toute leur ferveur dans le pain et les jeux.
Pourtant, si le commerce peut remplacer la guerre, les olympiades aussi peuvent avantageusement remplacer les guerres, et les Grecs le savaient déjà. Toutes ces envies et ces petites détestations de clocher, ces envolées patriotiques, sont mieux-venues sur les gradins du stade que dans les tranchées. C’est toujours, ici et là, la patrie que l’on aime.
Nous avons bien encore quelques véritables héros, de ceux qui risquent leur peau et parfois meurent au champ d’honneur – et dont notre président vient saluer le cercueil aux Invalides. De ces soldats de guerres lointaines, on dit à peine qu’ils sont morts pour la France. Mais surtout (il suffit de relire les discours prononcés en l’honneur de leur nom) qu’ils sont morts pour la liberté, pour les droits de l’homme, enfin pour défendre des principes universels. Car on aurait presque honte de défendre quelque particularité , comme la patrie. Et quand nous rappelons les détails de la Grande Guerre, en période d’anniversaire,  c’est surtout pour mettre en évidence l’absurdité des sacrifices, et pour raconter inlassablement les fraternisations entre tranchées et les fusillés pour l’exemple. Autrement dit il s’agit de mettre la guerre en cause, et d’amener les citoyens à se repentir de ses excès.

Qu’est-ce que la patrie pour nos contemporains ? Les prolétaires n’ont pas de patrie, mais finalement les prolétaires ont disparu avant la patrie. Plutôt rouges que morts, disaient les soixante-huitards, mais ils n’auraient pas dit Plutôt bruns que morts – leur proclamation exprimait davantage un marxisme dissimulé que le pacifisme affiché. Que se passerait-il si la France se voyait à nouveau envahie – par de nouveaux fous dont on peut bien imaginer la couleur ? Sans doute se trouverait-elle encore partagée entre des collaborateurs et des résistants, et finalement les Français défendraient la patrie. Pourtant, il est de bon ton de  croire que les guerres ont disparu pour toujours : remplacées par la justice internationale, une sorte de super-police morale armée par l’Occident et empêchant les brutes résiduelles d’utiliser la violence comme au temps de Cromagnon…  Il est de bon ton de croire que l’on ne fait plus la guerre pour des particularités – la patrie, par exemple, mais seulement pour des "valeurs" universelles : la liberté, la tolérance, ou la démocratie. Fini le temps où nos ancêtres étaient sommés de mourir pour l’Alsace-Lorraine ! Désormais nos soldats meurent pour les droits de l’homme. Nous pensons que c’est plus propre, en tout cas c’est plus snob : rien de plus ringard que de défendre une chapelle, un pré-carré, une patrie enfin.

Pourtant un peuple, une société ne sauraient vivre sans un territoire pour eux sacré. Seul le peuple juif est ancré dans le temps et non dans l’espace, mais on voit bien qu’il se trouve partout des patries d’adoption pour lesquelles il risque sa vie tout autant. Nous avons besoin, nous les humains, de lieux d’appartenance, de familles, de patries, et tant pis si c’était un slogan de Pétain. Nous avons besoin de nous identifier à des territoires où naissent nos langues et où gisent nos morts, où grandissent des enfants qui nous ressemblent et où dorment tout vivants les souvenirs de notre existence passée. Nous ne sommes pas des êtres de nulle part, de purs cosmopolites, d’absolus citoyens du monde, comme la vulgate branchée voudrait nous le faire croire. A moins de devenir fous il nous faut des ancrages, car ce sont eux qui nous identifient et nous permettent de vivre une vie complète. La patrie est l’un de ces ancrages, qui ne peut être supprimé au profit d’une vaniteuse citoyenneté du monde ; et qui ne peut guère être remplacée par l’appartenance régionale. Les pays fédéraux eux-mêmes couronnent leur attachement au Canton, à l’Etat régional, au Länder, par un vif attachement à la grande patrie. Les Suisses veillent jalousement sur leur armée, les Américains arborent partout le drapeau étoilé, et si nous étions aussi patriotes que les Allemands, nous prêterions, comme eux, davantage attention aux finances publiques qu’à nos corporatismes.
Les êtres incarnés que nous sommes ont besoin d’espaces et de territoires que nous faisons nôtres et que nous aimons, auxquels s’attachent nos sentiments et nos goûts. Et ce n’est pas parce que ces sentiments ont trop souvent dégénéré en passions et en fanatismes destructeurs, qu’il faudrait oublier les patries par un trait d’humeur : nous ne le pouvons pas. Prétendre anéantir le patriotisme pour l’empêcher de tomber dans le nationalisme, est chose puérile. Mieux vaut le prendre en compte et lui assigner sa juste place : en domestiquer les excès.

 Paru dans Le Figaro, 14 juillet 2014
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Il est dommage que le président de la République fasse tellement confiance à Christiane Taubira, ou qu'il ait tellement peur d'elle, que la justice et ses réformes lui demeurent totalement étrangères.
Certes ce pourrait être une forme de sagesse de ne pas intervenir dans un domaine qu'on maîtrise mal mais à condition qu'on ne laisse pas la bride sur l'esprit à un ministre dont le seul carburant est l'entêtement idéologique.
Mais, après tout, pourquoi s'arrêterait-elle sur le chemin du désastre puisque personne ne s'oppose à elle et que les velléités d'opposition de Manuel Valls ont fondu comme neige au soleil ?
Après une loi calamiteuse sur les majeurs, une future réforme sur la justice des mineurs qui, réformant l'ordonnance de 1945, va amplifier la mansuétude éducative et élargir aux majeurs de 18 à 21 ans les règles et les principes aujourd'hui fortement contestés de la spécificité pénale appliquée aux jeunes transgresseurs de 13 à 18 ans.
Il paraît que l'inspirateur de Christiane Taubira en l'occurrence serait Pierre Joxe. On peut respecter ce dernier sans considérer pour autant que son nouveau métier d'avocat spécialisé dans la défense des mineurs le qualifierait plus que la réalité pour servir de base à une réflexion politique pourtant nécessaire.
Les tribunaux correctionnels pour les mineurs de 16 à 18 ans, excellente initiative de la présidence Sarkozy, ont été supprimés et il apparaît qu'il n'est plus rare de voir des garçons ou des filles de moins de 13 ans commettre des infractions.

S'il était parfaitement légitime d'opérer une remise à plat de l'ordonnance de 1945, le paradoxe est d'aggraver son caractère inadapté en refusant de tirer les leçons d'une évolution faisant apparaître une délinquance de plus en plus précoce et de plus en plus violente (Le Figaro).
Il n'est pas honteux, au regard de l'humanisme, de souligner cette banalité sociologique que le mineur d'aujourd'hui, dans sa réalité et ses comportements, n'a plus rien à voir avec l'adolescent abstrait de l'optimisme républicain.
L'innovation principale de ce projet - j'ai déjà évoqué l'élargissement déplorable et l'abolition regrettable - se rapportera à la césure du procès qui deviendrait la norme pour la justice des mineurs : déclaration de culpabilité et instance civile puis bien plus tard sanction. Cette fausse bonne idée aura pour effet de battre en brèche l'obligation admise par tous de faire connaître précisément et rapidement ce qu'il aura à subir au mineur incriminé. Ce délai d'attente sera, sur ce plan, catastrophique, laissant la bureaucratie compliquer la justice et la psychologie des jeunes transgresseurs vivre comme une absolution cette culpabilité décrétée mais sans impact répressif.

Comment ne pas ressentir devant ces démarches qui prennent tout à l'envers l'impression que ce pouvoir se veut délibérément sourd et que, s'abandonnant à une fuite en avant suicidaire pour la société, il cultive son petit jardin dogmatique et irénique seulement pour se faire plaisir ? Après lui, le déluge en matière de justice !
Ou alors serait-ce une propension à la contradiction poussée jusqu'à l'absurde ? Parfois je me dis que peindre la société, le réel, le peuple, ses attentes et ses peurs, en rose, serait le meilleur moyen pour inciter le pouvoir à prendre enfin au tragique ce qui crève les yeux de chacun dans sa quotidienneté ? Il prétend tellement fuir les évidences qu'il conviendrait de les dénaturer pour le convaincre.
Affligeant de devoir en arriver là, de Charybde en Taubira !

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