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La France dans la Guerre du Pacifique
 
Été 1945. Océan Pacifique. La capitulation sans conditions de l’Empire du Soleil Levant est effective depuis le 15 août. À bord du cuirassé américain Missouri, le 2 septembre, le général Leclerc reçoit au nom de la France la reddition du Japon. La Guerre du Pacifique, volet asiatique de la Deuxième Guerre Mondiale, prend officiellement fin quatre mois après le volet européen.
 
Dans le Pacifique, la France offrait deux visages : d’abord celui de la France libre qui donnait aux alliés une formidable base stratégique avec la Nouvelle Calédonie, et gagnait ainsi une place légitime dans le camp des vainqueurs. Mais aussi celui de l’Indochine, qui, contrainte et forcée, s’était rangée dans le camp de Vichy et avait accepté un modus vivendi avec le Japon.
 
L’histoire des iles françaises du Pacifique pendant la Deuxième Guerre Mondiale est très mal connue en Métropole. Elle ne rentre pas dans les petites cases du prêt à penser. Elle échappe complètement aux critères qui définissent officiellement le bien et le mal pour cette période troublée. Alors, pour l’histoire officielle, autant éviter de s’y attarder… et c’est dommage, parce qu’on va de surprise en surprise en la découvrant. Les ÉFO (Établissements français du Pacifique) et la Nouvelle Calédonie se sont ralliés à la France Libre dès le mois de septembre 1940 (Wallis et Futuna se rallieront en 1942). Mais les administrateurs locaux qui avaient fait ce choix courageux furent très vite remplacés par des missi dominici de la France libre. Ces derniers ne connaissaient pas toujours le contexte local et mirent très vite une pagaille indescriptible dans les iles.
 
À Tahiti, de Gaulle envoya en mission d’inspection le gouverneur général Richard Brunot. Celui-ci, sans mandat approprié, s’autoproclama gouverneur général des ÉFO. Se comportant comme un tyran, il épura massivement, licencia, emprisonna, déporta ou exila ses opposants (pétainistes ou gaullistes de la première heure), et finit par proclamer l’état de siège. Cette situation de mini-dictature et de guerre civile jeta le discrédit sur l’administration française aux yeux des populations locales, complètement effarées de voir les Français s’entretuer, mais aussi aux yeux des Américains qui n’avaient déjà pas une affection particulière pour la colonisation française. Le haut-commissaire de France dans le Pacifique, le capitaine de vaisseau Georges Thierry d’Argenlieu, remplaça Brunot par le lieutenant-colonel Orselli qui remit de l’ordre à Tahiti, mais le mal était fait. Orselli lui-même écrira à René Pleven en 1944 : "Il y a quelque chose que les parents, amis et camarades de ceux du Bataillon du Pacifique (…) ne pardonneront jamais à la France, c’est l’attitude de jeunes fonctionnaires métropolitains qui ont appelé les Tahitiens au sacrifice pour la France, mais qui se sont bien gardés d’en prendre le risque eux-mêmes."
 
À Nouméa, le gouverneur Henri Sautot s’est très vite opposé aux hommes et aux directives venues de Londres, les uns comme les autres se révélant très éloignés des réalités du terrain. Thierry d’Argenlieu se rendit très impopulaire, au point qu’il fut séquestré et menacé de lynchage par les partisans de Sautot. Ce dernier fut donc limogé le 5 mai 1942, et expulsé de Nouvelle Calédonie manu militari. D’Argenlieu et le nouveau gouverneur Monchamp restèrent en butte à l’hostilité des populations locales jusqu’à la fin de leurs mandats respectifs. Seule la dynamique de la victoire des Alliés et la présence de dizaines de milliers de soldats américains sur l’archipel firent passer au second plan le rejet des édiles gaullistes par les populations, européens et mélanésiens confondus. Nouméa sera la deuxième plus importante base militaire du Pacifique après la base américaine de Pearl Harbour.
 
L’autre visage de la France dans le Pacifique est celui, très particulier également, de la colonie française d’Indochine. Faute de pouvoir faire autrement, l’Indochine s’était accommodée d’une "présence" japonaise sur son territoire pendant cinq ans… Cela servit de prétexte à Roosevelt, anticolonialiste et francophobe, pour rejeter dans un même opprobre la colonisation française en Extrême-Orient et toute l’action de la France dans le Pacifique pendant la guerre.
 
Le conflit du Pacifique avait commencé le 8 décembre 1941 avec l’attaque japonaise contre Pearl Harbour. Mais l’Indochine s’était trouvée confrontées au Japon beaucoup plus tôt. Le 22 septembre 1940, soit plus d’un an avant le début de la guerre, l’armée japonaise (qui occupait déjà une partie de la Chine) attaque l’Indochine française. La France ne trouve alors aucun allié pour venir à son aide. Les États-Unis, qui entretiennent des relations diplomatiques avec le régime de Vichy, poussent au contraire la France à négocier à n’importe quel prix. Roosevelt ne lèvera pas le petit doigt pour sauver l’Indochine. Il n’y a rien à attendre de Britanniques, hostiles à Vichy, et pour cause… La colonie est donc désespérément seule. Dans ces conditions, qui, redisons-le, ne sont pas celles d’une Guerre du Pacifique qui n’existe pas encore, Vichy négocie avec Tokyo un modus vivendi.C’est un pis-aller, certes peu glorieux, mais qui évite l’extermination pure et simple de la colonie. À partir de ce moment-là l’Indochine va se développer dans une sorte de bulle de plus en plus déconnectée du reste du monde. Après l’attaque japonaise contre Pearl Harbour, l’étanchéité de cette bulle sera quasi totale. Cinq années de paix, de quasi prospérité et d’une excellente gestion du gouvernement général de l’amiral Decoux se paieront au prix fort après la capitulation du Japon. Notons que la marine française d’Indochine, remporta à Koh Chang, le 21 janvier 1941, la seule victoire navale française de la Deuxième Guerre Mondiale, en envoyant par le fond la quasi-totalité de la flotte thaïlandaise, pourtant puissamment armée par le Japon .
 
La France fut éliminée d’Indochine par le coup de force japonais du 9 mars 1945. Dans les combats du 9 mars, le taux de pertes des troupes françaises contre l’armée japonaise fut de 20%, ce qui est supérieur au taux de pertes à la bataille de Verdun. Cela suffit à réfuter les accusations de capitulation qui coururent après coup contre les Français d’Indochine et contre l’amiral Decoux. De la première agression japonaise de septembre 1940 au coup de force du 9 mars 1945, en passant par la victoire de Koh Chang et la guerre contre la Thaïlande, les Français d’Indochine se sont battus, et même fort bien battus, seuls contre tous. Malgré cela, la France fut accusée de collaboration avec le Japon. Elle ne fut pas jugée digne de recouvrer sa colonie après la capitulation japonaise.
À Potsdam, au mois de juillet 1945, les Alliés se réunirent sans les Français pour se partager le gâteau indochinois. Faute majeure aux conséquences incalculables. Il reviendrait aux Chinois de recevoir la reddition japonaise au nord du 16e parallèle. Les Britanniques remplieraient cette fonction au sud du même parallèle. Les Français d’Indochine, militaires et civils, resteraient prisonniers des Japonais vaincus. Les Américains, peu présents sur place, se contenteraient d’installer au pouvoir à Hanoi leur petit protégé de l’époque, un certain Ho Chi Minh…
 
Ces Français d’Indochine, qui subissaient les pires atrocités depuis le 9 mars, c’est-à-dire depuis plus de six mois, s’attendaient naïvement à voir arriver des libérateurs. Ils virent arriver, à l’automne 1945, d’impitoyables épurateurs qui ne connaissaient souvent rien à l’Indochine. Georges Thierry d’Argenlieu, promu amiral depuis peu, a été nommé haut-commissaire de France et commandant en chef en Indochine dès le 16 août. Il va faire preuve des mêmes qualités de fidélité inconditionnelle au général de Gaulle, et de la même autorité cassante qui donnera, en Indochine, les mêmes résultats néfastes qu’en Nouvelle Calédonie.
 
De trop d’erreurs accumulées, de la volonté des communistes de faire main basse sur toute l’Indochine, de l’aide précieuse qu’ils reçurent pour cela des Américains, de la volonté des Chinois d’occuper ce qu’ils ont toujours considéré comme leur fief, d’une guerre civile franco-française transposée en Extrême-Orient par quelques fanatiques, de l’irréalisme d’un pouvoir métropolitain qui n’avait rien compris à l’évolution inéluctable des pays d’Indochine vers l’indépendance, d’une victoire des Alliés complètement ratée au niveau de l’Indochine, de tout cela allait naître une guerre de trente ans, d’abord guerre française d’Indochine puis guerre américaine du Vietnam.
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Le monde après l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien du 14 juillet 2015
 
L’accord signé à Vienne entre l’Iran et les 5 + 1 puissances (Chine, Russie , États–Unis, Grande Bretagne, France, Allemagne ) marque une percée diplomatique majeure de l’Iran dont le rôle dans la géopolitique mondiale est ainsi entériné au plus haut niveau. Alors que tout s’organise déjà pour mettre en place de nouveaux rapports entre les puissances, -au Moyen-Orient d’abord mais aussi à l’échelle planétaire, l’Iran devant entrer dans les organisations économiques, financières et stratégiques mises en place par les BRICS et y jouer un rôle essentiel-, on voit mal comment de futurs dirigeants des états signataires pourraient remettre en question cet accord qui s’inscrit dans la logique internationale du retour à sa juste place d’une puissance majeure sur l’échiquier mondial.
 
Le voyage du Ministre des Affaires Etrangères français à Téhéran sitôt l’accord signé, est le signe de l’acceptation par la diplomatie française de ces réalités géopolitiques incontournables. Par ce voyage, la France reconnaît le retour de l’Iran sur la scène internationale et annonce même qu’elle entend inscrire désormais sa politique dans le bouleversement qu’il signifie. Sans renier évidemment ses amitiés sunnites de la péninsule, et israéliennes, qui pourraient d’ailleurs lui être utiles pour jouer un rôle de médiation dans les diverses crises, en rassurant ses amis grands perdants des nouveaux équilibres.
 
Israël et l’Arabie Saoudite, les principaux opposants à cet accord l’ont bien compris, eux qui pensaient tirer avantage du maintien dans l’ostracisme des sanctions du pays qu’ils ont voulu considérer comme leur ennemi et en ont fait le cœur de leur stratégie. Ils devront s’adapter à la nouvelle donne et revoir leurs projets dès lors que leur mentor et parrain l’a fait en concluant cet accord.
La Turquie a déjà réalisé que sa diplomatie avait totalement échoué et va s’efforcer de se montrer sous un nouveau jour mais nombreux sont ceux, à l’intérieur et à l’extérieur, qui voudront lui faire payer ses échecs. Les deux axes de sa stratégie : affaiblir les Kurdes et renverser le régime de Damas n’ont pas atteint leurs objectifs, mieux encore, les Kurdes d’Irak et de Syrie sont plus forts qu’ils l’ont jamais étés, tout en conservant leurs rivalités internes, et Bashar est reconnu comme incontournable dans la lutte contre DAESH.
 
Avec le retour de l’Iran, c’est aussi la reconnaissance par les États-Unis du rôle de ses alliés que sont la Russie et la Chine, qui ont toujours prôné une autre politique pour régler la crise syrienne et lutter contre le terrorisme islamique. La Russie surtout, en accord avec l’Iran, doit être un acteur essentiel sur ces deux sujets étroitement liés. D’autant  plus qu’elle est indispensable pour permettre le désengagement américain d’Afghanistan vers le nord car elle est aussi directement  menacée par la menace islamiste d’Asie Centrale. Son contrôle des frontières avec ses alliés asiatiques est fondamental.
 
Mais les négociateurs iraniens à Vienne ont dit à leurs homologues américains qu’ils avaient une stratégie différente de la leur pour lutter contre DAESH et qu’une éventuelle coopération ne serait envisageable qu’ultérieurement, une fois l’accord appliqué. Ce qui signifie que les Iraniens attendent un changement marqué de l’action américaine en Irak et en Syrie, se rapprochant de la leur.
 
En Afghanistan, l’Iran peut aussi aider les États-Unis car il a de bons contacts avec les Talibans, qui reviendront inéluctablement au pouvoir à Kaboul, leur combat étant devenu une résistance nationaliste qui n’a plus rien à voir avec l’époque Ben Laden et la destruction des bouddhas. Cette proximité s’appuie sur des intérêts géopolitiques partagés qui dépassent donc les différences confessionnelles entre chiites et sunnites.
La diplomatie iranienne devrait utiliser sa finesse traditionnelle pour aider l’Arabie Saoudite à sortir du guêpier dans lequel elle s’est mise en attaquant le Yémen avec une brutalité aussi inouïe qu’inefficace : les frappes aériennes ne font que détruire et affamer un pays pauvre, berceau de l’arabisme, mais où les Houthis de confession zaydite, alliés à une partie de l’ancienne armée nationale sont de farouches guerriers qui exigent seulement une meilleure reconnaissance de leur état. Seules de puissantes troupes au sol pourraient envisager de les soumettre, ce que l’Arabie est incapable de produire et que ses alliés pakistanais, égyptiens ou du Golfe n’ont aucune intention de fournir, à juste titre.
La France pourrait d’ailleurs s’entendre avec l’Iran pour imposer finement une fin à ce conflit qui n’a d’autre raison d’être que la fièvre obsidionale du nouveau roi et de certains princes de Ryad.
Les importantes ressources énergétiques de l’Iran et son énorme potentiel de développement seront convoités par les États-Unis, l’Europe, la Chine, l’Inde et de nombreux pays dans des échanges d’intérêts réciproques. Sans doute Russie et Chine lui fourniront, en premier lieu les armements dont il a besoin, mais des marchés leur seront offerts en rapport avec leurs spécificités, par exemple l’automobile pour la Chine et le nucléaire civil pour la Russie.
La France devra montrer ses compétences dans tous ses domaines d’excellence pour se placer dans cette compétition, en surmontant le handicap de l’ancienne politique peu amicale de ses dirigeants politiques mais pas des entreprises qui sont, pour la plupart, restées en contact malgré les difficultés qu’on leur a faites.
 
Les États-Unis ont imposé cet accord aux forceps parce qu’ils voulaient s’adapter au nouvel équilibre du monde. Les Européens qui ne sont que leurs sujets, comme l’a récemment dit Poutine dans un entretien le 27 juillet à la Radio-Télévision Suisse (RTS), ne peuvent que l’approuver et se conformer à la nouvelle stratégie américaine ; mais ils devraient sans doute revoir leur lien avec l’allié hyperpuissant qui est toujours un acteur important mais désormais plus le seul, en particulier sur le continent. Dans un monde multipolaire, l’appartenance à l’OTAN est remise en question, surtout au moment où l’Union Européenne vacille sur ses fondements technocratiques  qui l’ont empêché de devenir une puissance politique. Les peuples se montrent de plus en plus réfractaires aux directives de Bruxelles que les oligarchies qui les dirigent suivent aveuglément, alors qu’elles portent parfois atteinte aux intérêts nationaux ; ainsi en est-il des sanctions contre la Russie qui se retournent contre les États membres.
 
Il semblerait que le Général de Gaulle soit en train de remporter une victoire post mortem, tant le sentiment national refait surface en maints pays du vieux continent.
 
Verrons-nous simultanément un apaisement en Ukraine, cela indiquerait que la première puissance mondiale accepte enfin de partager avec les autres puissances l’organisation d’un monde meilleur où les différends ne seront plus systématiquement réglés par l’emploi de la force militaire.
Il ne faut pas rêver cependant : de nouvelles relations internationales basées sur des rapports "gagnants-gagnants" ne vont pas s’installer du jour au lendemain mais l’accord du 14 juillet 2015 pourrait être un point de départ dans cette direction
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Grèce : un pavé dans la mare ?
 
Dans un document "strictement confidentiel", les membres du conseil d’administration du Fonds monétaire international sont informés que le Fonds ne participera au troisième plan de sauvetage de la Grèce que si certaines conditions y figurent dont une annulation partielle de la dette. Un pavé dans la mare, diront certains, en raison de l’opposition de Berlin et de plusieurs autres états de la zone euro à toute annulation.
Sans le FMI, un troisième plan de soutien peut-il être accordé à la Grèce ? Aussi inattendue soit-elle, cette prise de position ne devrait pas surprendre. Elle est inscrite en filigrane dans les précédents documents du Fonds. Dans son rapport de mai 2010, le Fonds signale que les risques d’échec sont élevés et dans celui de mai 2013, il note que la dévaluation interne engendre une contraction du produit intérieur brut grec qui accroît la dette publique en pourcentage du produit intérieur brut, allant du même coup à l’encontre du but recherché. Les réserves du Fonds à l’égard de la résolution de la crise grecque s’expriment plus librement à mesure que la situation se détériore, se fondant sur des questions de règles, de principe et de politique.
 
Une question de règles
Les financements du Fonds sont régis par quatre critères économiques : impact du plan sur la balance des paiements, soutenabilité de la dette publique à moyen terme, probabilité d’accéder aux marchés des capitaux et perspective de succès du programme au regard de la capacité politique et institutionnelle du pays à faire face à ses engagements. Dans l’Ex Post Evaluation de mai 2013, le Fonds relève que le second critère n’est pas respecté, et que l’évaluation qui fut faite des critères 3 et 4 s’est révélée optimiste. Rétrospectivement, il apparaît que ces critères n’étaient pas satisfaits.
Ainsi, dès mai 2013 le Fonds est-il conscient que le premier programme de soutien à la Grèce posait un problème.
 
Dans son rapport de juin 2015, il évoque la possibilité d’une réduction de la dette en raison d’une évolution de la situation de la Grèce depuis le début de l’année. Il note en particulier un programme de privatisations très en retrait par rapport aux objectifs et un net ralentissement des réformes structurelles. Enfin, dans sa note de Juillet 2015, il déclare que la dette publique grecque est hautement insoutenable et que seule sa réduction bien au-delà de ce que l’Europe est prête à envisager peut la rendre soutenable.
 
Une question de principe
Le célèbre économiste, John Maynard Keynes, rédacteur auxiliaire des Accords de Bretton Woods – le rédacteur principal étant Harry Dexter White du Trésor américain – avait préconisé que l’obligation d’équilibrer la balance commerciale incombe non seulement aux nations déficitaires mais aussi aux nations excédentaires (1). Il avait observé que dans un système de taux de change fixe, comme l’était l’étalon-or et comme le sera le système de Bretton Woods, l’obligation faite aux seules nations déficitaires avait un effet dépressif sur l’économie mondiale. Il ne fut pas écouté mais le concept n’en fut pas moins inscrit sous une forme sibylline dans l’article IV des statuts du Fonds. Aussi, chaque année les nations font-elles l’objet d’une analyse au titre de cet article. En outre, le Fonds rédige un rapport synthétique sur l’évolution du "secteur externe", c’est-à-dire de la balance commerciale, accompagné d’une évaluation par pays.
 
Cette année, le Fonds a troqué son langage diplomatique pour un discours plus direct enjoignant nations déficitaires et excédentaires à prendre les mesures nécessaires pour rééquilibrer leurs comptes externes. La Grèce fait partie des nations structurellement déficitaires avec la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. L’Allemagne fait partie des nations structurellement excédentaires avec la Corée du sud et la Chine.
Elle est la nation dont la balance commerciale est la plus élevée au monde en termes absolus et relatifs. En moyenne annuelle, son excédent commercial s’élève à 6,5% de son produit intérieur brut depuis 2006. Elle est en infraction des règles de la zone euro qui impose une limite de 6%. La solution du problème grec passe donc aussi par une révision de la politique économique allemande, à savoir une réduction de l’épargne et un accroissement de la consommation et des investissements afin de conforter la fragile croissance européenne et d’aider indirectement la Grèce.
 
Une question politique
A l’origine, les pays émergents membres du conseil d’administration du FMI firent part de leurs réserves à l’égard du plan de soutien à la Grèce qu’ils considéraient être du ressort de l’Europe et non du Fonds. Leur opposition s’est accrue au fil du temps. Parallèlement, le dernier rapport révèle les doutes de ses rédacteurs et leur crainte de voir la crédibilité du Fonds entachée par un non-respect de ses règles. Christine Lagarde qui s’est montrée favorable à la position européenne tout au long de la crise, est désormais en porte-à-faux par rapport à l’institution qu’elle dirige. Restent les Etats-Unis qui pèsent lourds dans les décisions du Fonds en raison de leur droit de veto. Ils ont jusqu’à présent milité en faveur des plans de soutien à la Grèce. Continueront-ils ?
 
Plus qu’un pavé dans la mare, ce document "strictement confidentiel" ne fait que prendre acte d’une profonde divergence de vues entre le Fonds et la Commission européenne. S’il complique singulièrement une situation déjà complexe, peut-être facilitera-t-il la résolution de cette crise en forçant les Européens ou certains d’entre eux à voir la situation de la Grèce pour ce qu’elle : insolvable sans une annulation de dette ?
 
(1) La position de Keynes était en partie due à la situation de la Grande-Bretagne qui avait alors un énorme déficit commercial et celle de White à la situation des Etats-Unis et de son énorme excédent commercial.
Publié dans Avec l'Europe
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Qui cherche vraiment à lutter contre Daesh ?
 
 Nous venons de fêter le premier anniversaire de la proclamation de l’organisation "Etat islamique" (Daesh).
Celle-ci a pu s’emparer, au premier semestre de 2014, d’une partie de la Syrie et de l’Irak afin d’y établir son califat, profitant d’une situation favorable, en premier lieu due aux erreurs politiques du gouvernement chiite d’Al-Maliki. Toutefois, il convient de rappeler que ce sont les Etats-Unis, qui ont contribué au déclenchement du phénomène Daesh par leur invasion illégitime de l’Irak en 2003 et le démantèlement de l’armée de Bagdad.
Douze mois après cette proclamation d’un nouveau califat par le leader de Daesh, Al-Bagdadi, qu’en est-il de l’influence et de l’emprise réelle de cette organisation ?
L’ "Etat islamique" contrôle désormais une grande partie des territoires sunnites d’Irak ainsi que près de la moitié de la Syrie, après ses récentes conquêtes de Ramadi et de Palmyre. Selon Fabrice Balanche, géographe et spécialiste de la Syrie, l’EI aurait conquis au total 300 000 km2, ce qui correspondrait "au onzième pays arabe par sa superficie, derrière Oman, sur les vingt-deux que compte la Ligue arabe".




Toutefois, il convient de relativiser l’importance des zones contrôlées par Daesh. Celles-ci sont en grande partie désertiques, voire vides, et l’organisation "Etat islamique" est en réalité installée au sein des villes et villages qui se trouvent sur les axes de communication qui traversent ces régions. Il s’agit donc essentiellement d’une emprise urbaine. Il n’en demeure pas moins que les populations locales vivent depuis maintenant un an sous la coupe de ce régime délirant qui met chaque jour en application les principes de vie d’un islam rétrograde et archaïque qui guident son action. Daesh s’attache à créer un véritable Etat avec ses attributs classiques (monnaie, police, justice, armée, etc.). Et personne, en dépit des discours ambiants, ne semble véritablement décidé – pour le moment - à lui disputer les zones qu’il contrôle.
Or, plus encore qu’Al-Qaeda, Daesh exerce sur les candidats au djihad un indéniable pouvoir d’attraction. Le Premier ministre irakien, Al-Abadi, a souligné la présence toujours plus importante d’étrangers dans les rangs des djihadistes. Jusqu’à fin 2014, les combattants irakiens représentaient environ 60% des effectifs, pour 40% d’étrangers. Aujourd’hui, la proportion s’est inversée.
        
Comment se fait-il qu’un an après sa création, ses déclarations de guerre au reste du monde et sa revendication d’actions terroristes, aussi peu ait été fait contre l’organisation "Etat islamique" ? En effet, les résultats obtenus par la coalition internationale emmenée par les États-Unis - à laquelle la France participe - ne semblent pas avoir d’impacts majeurs sur elle.
 
Retenue, incompétence et double-jeu des forces en présence
Lorsque l’on analyse la situation, il est possible de constater que l’ensemble des acteurs engagés dans la lutte contre Daesh font preuve d’ambiguïté, de retenue, d’incompétence ou de double jeu dans leur action, ce qui favorise l’organisation terroriste, même si les coups portés sont parfois sévères et finissent peu à peu par affaiblir son système.
        
Premier acteur concerné, l’armée irakienne.
Celle-ci donne régulièrement l’exemple, depuis plus d’un an, de l’étendue de son incompétence et de son manque de combativité. Les unités sunnites fuient systématiquement contre Daesh, même lorsqu’elles sont largement supérieures en nombre et en armement, abandonnant à leurs adversaires des quantités impressionnantes d’armes, de munitions et de matériels fournis par les Américains. A Mossoul, en juin 2014, 30 000 militaires irakiens ont fui devant un millier de djihadistes ; un an plus tard à Ramadi (mai 2015), 10 000 soldats de Bagdad se sont débandés face à l’attaque de 400 terroristes, laissant de nouveau derrière eux de très nombreux armements.
En douze mois, les forces de défense et sécurité irakiennes ont ainsi abandonné aux combattants de l’Etat islamique plus de 2 300 Humvees. Ils ont également perdu plus de 40 chars M1A1 et plus d’une cinquantaine de pièces d’artillerie M198, sans parler de plus de 75 000 mitrailleuses et bien davantage encore d’armes individuelles avec leurs munitions.
 
Indirectement, les Américains et les Irakiens fournissent donc à Daesh tous les équipements et les armes dont il a besoin.
Parallèlement, Washington continue à livrer de très nombreux équipements aux forces de Bagdad (1), lesquelles ne sont guère plus combattives qu’il y a un an, comme l’a illustré la prise de Ramadi. Les généraux irakiens sont dépassés, d'un point de vue technique comme tactique, alors même qu’ils font face à des officiers aguerris, innovants et motivés.
De plus, les forces armées et de sécurité irakiennes souffrentde graves lacunes en matière de renseignement, ce qui affecte profondément leurs performances face à leur adversaire. Elles se sont révélées incapables d’anticiper les attaques et de construire un réseau d’informateurs et d’agents derrière les lignes adverses, comme de recruter dans les rangs de Daesh. Inversement, elles sont profondément infiltrées par l’organisation djihadiste et les autorités irakiennes se sont révélées incapables de lutter contre le terrorisme qui ensanglante régulièrement le pays.
Le gouvernement irakien chiite reste par ailleurs très réticent à armer les sunnites contre Daesh, de peur qu’ils ne passent dans l’autre camp. Malgré le renvoi d’Al-Maliki, les autorités de Bagdad restent encore dans une logique de revanche vis-à-vis d’eux, suite aux exactions commises ces dernières années contre les chiites, ce qui ne permet guère aux sunnites anti-Daesh d’adhérer à sa politique. Généralement mal armés, ceux d’entre eux qui ont rejoint la lutte contre l’organisation “Etat islamique” sont à leur tour ciblés et décimés par elle... ou finissent par la rejoindre, contraints et forcés.
 
Il est donc pour le moins paradoxal d’entendre les récriminations du Premier ministre irakien, Al-Abadi,à l’occasion de la réunion des représentants des pays membres de la coalition anti-EI, début juin à Paris. En cette occasion, il a déclaré sans rougir : "Je pense que c’est un échec de la communauté internationale. Concernant le soutien à l’Irak, il y a beaucoup de mots mais peu d’actions sur le terrain". Par ailleurs, le chef du gouvernement irakien a affirmé que ses forces armées n’étaient pas suffisamment aidées, en particulier pour ce qui concerne les armes et les munitions. "Nous n’en avons pas reçu beaucoup, presque rien. Nous ne devons compter que sur nous-mêmes", a-t-il avancé. Enfin, il a affirmé que "le soutien aérien n’est pas suffisant". Sans doute - à l’image des propos tenus il y a quatre ans, par le général Abdel Fatah Younes, ancien ministre de l’Intérieur de Kadhafi ayant pris la tête des forces de la rébellion libyenne -, espère-t-il que les Occidentaux fassent le travail à la place des Irakiens…
 
Contrairement à leur discours, les autres Etats du Moyen-Orient membres de la coalition (Turquie, Jordanie, Arabie saoudite, Qatar) ne luttent que mollement contre Daesh. Pire, presque tous entretiennent le phénomène en le soutenant directement ou indirectement.
 
- La Turquie, dont le régime de plus en plus personnel et autoritaire du président Erdogan, membre des Frères musulmans, appuie les djihadistes en Syrie pour asseoir son influence régionale, mais aussi parce qu’il partage leur désir d’instauration du califat. Rappelons que cet Etat est membre de l’OTAN et candidat à l’entrée dans l’Union européenne. Précisons également que les récentes frappes de l’armée de l’air turque contre Daesh, en réaction à un attentat de l’Etat islamique, ne changent en rien la position d’Ankara et de son président. Elles servent même à occulter, aux yeux de l’opinion internationale, les opérations similaires lancées contre les Kurdes.
 
- Le Qatar et l’Arabie saoudite, soutiens idéologiques et financiers du salafisme et des Frères musulmans, laissent certains de leurs ressortissants fortunés appuyer Daesh. Ces régimes arabes alliés de l’Occident sont les plus inégalitaires au monde. Ce sont des monarchies extrémistes, hypocrites et esclavagistes, bafouant les libertés politiques et religieuses, les droits de la femme et des étrangers, le droit du travail et soutenant massivement l’intégrisme religieux conduisant au djihad partout dans le monde, avec l’espoir illusoire que les créatures qu’elles ont enfanté ne se retournent pas un jour contre eux.
Ainsi, le soutien à Daesh se poursuit via de nombreux canaux en provenance du monde arabe. Les frontières de "l’Etat islamique" ne sont volontairement pas contrôlées, de nouveaux combattants peuvent ainsi y entrer, du ravitaillement peut y parvenir et de nombreux trafics de toute nature se développer. Daesh est donc loin d’être asphyxié grâce à la bienveillance de ces Etats. Plus étonnant, de récents sondages montrent que la population de plusieurs pays arabes est favorable à une victoire et une extension de l’Etat islamique.
Mais surtout, il est étonnant que seul un nombre extrêmement réduit d’observateurs aient mis en lumière le double-jeu de l’Arabie saoudite, révélé à l’occasion de son action armée illégale au Yémen. En effet, Ryad a engagé 150 000 hommes et réuni autour de lui une coalition (2) afin de lutter contre les Houthis, lesquels ne représentent en rien une menace pour la sécurité du Moyen-Orient ni pour la paix mondiale. Ils se battent, non pour imposer au monde une vision violente, obscurantiste et sectaire de l’islam, mais pour retrouver une autonomie et une considération vis-à-vis du gouvernement d’Aden qui leur a été retiré en 1962.
        
Pourquoi les Saoudiens ont-ils déployés une telle armée, mobilisé leur garde nationale et battu le rappel de leurs alliés arabes, asiatiques et occidentaux pour lancer une offensive contre les tribus d’un pays voisin, alors que Ryad ne fait absolument rien contre l’Etat islamique ? Sans doute faut-il rappeler que les Houthis sont des zaydites, une secte de l’islam proche du rameau chiite. S’ils ont bien reçu un soutien de l’Iran et de ses services, il ne semble pas qu’ils aient représenté le moindre danger stratégique, ni manifester la moindre velléité d’expansion territoriale au détriment de leur voisin du nord ou de menacer les voies de circulation maritimes.
Malgré l’importance des moyens engagés, l’armée saoudienne n’a connu aucun succès à l’occasion de cette opération. Au passage, notons que personne n’a dénoncé les importants dommages collatéraux que l’armée de l’air saoudienne a provoqué au Yémen - en dépit des renseignements précis transmis par ses alliés américains -, pas plus la presse internationale que les Etats occidentaux. Cela laisse songeur si l’on compare avec la manière dont les médias traitent des événements en Syrie, en Israël et à Gaza.
Ainsi, l’Arabie saoudite, dans sa peur de l’Iran est en train de saboter la tentative d’accord 5+1 et fait tout pour multiplier les conflits locaux dans lesquels des forces iraniennes sont engagées afin de faire de chacun de ces théâtres un bourbier dans lesquels Téhéran soit de plus en plus engagé et s’enlise. Dans cette perspective, Daesh et Jabat Al-Nosrah sont les alliés objectifs et officiels de Ryad, dont les intérêts sont aujourd’hui de plus en plus aux antipodes de ceux des Occidentaux.
 
L’impact limité des frappes contre Daesh
Les frappes contre Daesh sont réelles mais ne sauraient être comparées à une véritable campagne de frappes comme celles qui avaient précédé l’invasion de l‘Irak, en 1991 et en 2003. Certes, les objectifs ne sont pas de même nature, il n’y a guère d’hommes au sol (quelques dizaines contre plusieurs centaines) et l’on parle de limiter les dégâts collatéraux, ce dont personne ne semblait se préoccuper lors de l’offensive de 2003 contre Saddam Hussein.
Les frappes aériennes de la coalition sous commandement américain ont lieu essentiellement en Irak, comme si l’on voulait laisser le champ libre à Daesh à l’ouest, sur le front syrien, où l’organisation peut se replier et agir contre Bachar El-Assad. En effet, comment avec les moyens modernes de surveillance (satellites, aéronefs, drones, etc.), les membres de la coalition anti-Daesh peuvent-ils faire croire qu’ils ont été surpris par son offensive à Palmyre, après un déplacement de ses unités sur plusieurs centaines de kilomètres en plein désert ?
        
Il convient de reconnaître que la stratégie suivie jusqu’à présent ne donne pas les résultats espérés. Fin mai, le Pentagone a annoncé qu’il avait conduit, depuis l’été 2014 plus de 15 600 sorties aériennes en Irak et en Syrie (3) – pour un coût de 9 millions de dollars par jour – et qu’il éliminait près d’un millier de combattants de l’organisation chaque mois. Si cela s’avère exact, cela ne semble toutefois guère avoir d’effet sur l’organisation "Etat islamique", qui semble conserver ses capacités d’action, malgré plus de 10 000 pertes dans ses rangs.
Cela est sans doute dû au fait que les Etats-Unis et leurs alliés européens et moyen-orientaux poursuivent et accélèrent même la formation et l’équipement des djihadistes syriens pour parvenir au renversement de Bachar El-Assad. Leur regroupement, sous le nouveau nom de "L’Armée de la conquête" n’est qu’un leurre. Pour l’essentiel, il s’agit toujours des terroristes de Jabat Al-Nosra, la branche locale d’Al-Qaïda, groupe contre lequel l’Occident est toujours sensé lutter.
Des officiels américains ont reconnu que la CIA avait, depuis le début des événements en Syrie (2011), entrainé et équipé plus de 10 000 hommes dans des camps d’entrainement en Jordanie. L’agence leur fournit également des renseignements afin de monter des opérations et les approvisionne constamment en armes et en munitions, ne semblant pas avoir tiré les leçons des années précédentes où de nombreux groupes de combattants qu’elle a formés ont rejoint les rangs des djihadistes et de Daesh.
 
Finalement, seul l’Iran semble attaché à lutter efficacement contre Daesh, même si cette attitude n’est pas dénuée d’arrières-pensées. Téhéran est le principal allié du régime syrien, auquel il fournit un soutien financier et militaire important. Ses troupes sont engagées en Irak et en Syrie, où elles combattent directement ou encadrent des milices locales, lesquelles se révèlent nettement plus combattives que l’armée régulière de Bagdad. Néanmoins, la coordination entre Iraniens et Américains est quasiment nulle et ne permet pas d’améliorer l’efficacité des opérations.
Le président iranien Hassan Rohani a fustigé en juin les erreurs de calcul des Etats appuyant la rébellion syrienne et affirmé que son pays soutiendrait le régime de Bachar al-Assad jusqu’à la fin. Téhéran considère les rebelles comme des terroristes et accuse les pays occidentaux, la Turquie et les pays du Golfe de financer aussi bien l’organisation "Etat islamique" que Jabat Al-Nosra, afin d’atteindre leurs objectifs régionaux. Mais après quatre ans de résistance et de persévérance, l’Iran considère que les plans des ennemis de la Syrie, qui pensaient venir à bout de ce pays en quelques mois, se sont effondrés.
 
La navrante attitude française
L'aviation française a procédé à 135 frappes contre Daesh en Irak, entre le 19 septembre 2014 et le 27 mai 2015 (dernier bilan disponible). Ces tirs ont permis la destruction de 202 objectifs selon l'état-major des armées. Au total, ce sont 874 missions qui ont été conduites en Irak, depuis le début des opérations (bombardements, reconnaissance armée, renseignement dans la profondeur et ravitaillement en vol). Ces missions relèvent de l'armée de l'air - déployée sur deux bases, en Jordanie et aux Emirats arabes unis – et de la marine, qui a dépêché le porte-avions Charles-de-Gaulle, dans le golfe Persique.
La participation française aux frappes représente un peu moins de 5% du total en Irak, car Paris n’a pas souhaité intervenir contre des cibles situées en Syrie. C’est dire le côté plus que symbolique de notre action. Dès lors, quel est notre objectif ? Comme le rappelle le colonel Michel Goya, "S’il s’agit de détruire les organisations djihadistes, soyons réalistes c’est hors de portée la France car cela supposerait d’agir, à l’intérieur même des frontières de pays arabes pour s’attaquer à des causes politiques, économiques, sociales et idéologiques profondes sur lesquelles nous avons peu de prises directes  Nous pouvons, en liaison ou non avec des forces étrangères, porter des coups, affaiblir, détruire des bases, éventuellement des réseaux mais il ne s’agit que de coupures de têtes d’hydre (4)". Aussi convient-il de reconnaître que notre action est une contribution plus que marginale à la coalition et d’une efficacité quasi nulle.
        
Notre politique n’est qu’un amas de contradictions. D’une part, nous nous sommes engagés pour lutter contre l’organisation "Etat islamique", mais continuons à soutenir la branche d’Al-Qaïda en Syrie et sommes alliés de deux monarchies islamistes aux valeurs diamétralement opposées aux nôtres. Comment pouvons-nous espérer lutter efficacement contre le terrorisme qui frappe notre territoire alors même que notre opposition aveugle à Bachar El-Assad a conduit certains de nos compatriotes dérangés à rejoindre les rangs des djihadistes contre le régime syrien ? De même, comment François Hollande a-t-il pu évoquer, en mai 2015, les méfaits de l’esclavage aux Antilles et en Haïti, alors même qu’il arrivait directement de Ryad où il n’en n’a pas dit un mot, alors que ce pays reste l’un des derniers à autoriser et à pratiquer l’esclavage et est l’un des régimes les plus répressifs de la planète ? C’est consternant, mais ce n’est pas là la première contradiction du locataire de l’Elysée.
        
D’autre part, nous manquons cruellement de moyens – notamment aériens - afin d’agir au Sahel contre les djihadistes. Pourtant, nous dispersons nos forces partout dans le monde. Nul doute que les 135 frappes aériennes conduites en Irak auraient eu un effet bien plus significatif si elles étaient intervenues en appui de nos forces déployées dans l’espace sahélo-saharien. Nos moyens étant ce qu’ils sont, il paraitrait plus opportun de les concentrer sur un théâtre où l’action de nos forces peut encore avoir des effets concrets sur la situation locale. Mais nous semblons ignorer ce principe stratégique élémentaire.
 
                                                                                                                      *
 
En dépit du danger qu’ils représentent, des crimes odieux qu’ils perpétuent ou commanditent et de la propagande qu’ils répandent partout dans le monde, les djihadistes de l’organisation "Etat islamique" sont loin de ne connaître que des succès. Malgré une communication ronflante vantant leurs victoires, leurs échecs sont nombreux : ils ne sont pas parvenus à s’emparer de Bagdad ou du Kurdistan, malgré les divisions importantes au sein des Kurdes (5), ni à renverser Bachar El-Assad. Surtout, depuis l’été 2014, l’expansion territoriale de Daesh est interrompue. L’organisation perd désormais autant de terrain qu’elle en conquiert. Si les frappes et les raids de commandos occidentaux et iraniens contre elle n’ont pas permis de la faire reculer, ils sont cependant parvenus à la contenir.
Toutefois, force est de constater l’efficacité très relative des actions conduites contre l’ "Etat islamique". Aucun effet concret ne pourra être obtenu tant que les frontières de l’espace qu’il contrôle ne seront pas hermétiquement fermées ; tant que les pays arabes voisins aideront ou laisseront certains de leurs ressortissants financer ou rejoindre Daesh ; et tant que les services spéciaux occidentaux et arabes soutiendront les autres formations djihadistes en Syrie. Au vu de la situation actuelle, autant dire que nous en sommes loin !
 
(1) 175 chars et une dotation de 55 000 obus, 250 blindés de transport de troupes, 2000 lance-roquettes AT-4… afin de détruire les véhicules américains saisis par Daesh, etc. Autant de matériels qui pourraient se retrouver entre les mains de "L’Etat islamique" au rythme où vont les choses !
(2) Le Pakistan, le Qatar, les Emirats arabes unis, le Sénégal et la France – ainsi que et les Egyptiens sur le plan naval - se sont associés à cette opération à laquelle Washington a donné son feu vert.
(3) Les frappes américaines représentent à elles seules plus de 95% des opérations conduites par la coalition
(4) Michel Goya, "Africa First", La voie de l’épée, http://lavoiedelepee.blogspot.fr/2015/06/africa-first.html
(5) Les Kurdes sont divisés et relativement peu enclins à combattre Daesh, sauf à défendre leurs zones de peuplement. Surtout, il convient de rappeler qu’ils sont nombreux à avoir rejoint l’organisation Etat islamique et à combattre dans ses rangs. Par ailleurs, ils sont toujours en guerre avec la Turquie qui continue à les combattre afin qu’ils ne profitent pas de la situation actuelle pour s’émanciper de sa tutelle.

Centre Français de Recherche sur le Renseignement, Editorial, juiillet 2015
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Euro : fin de partie remise
 
"Cette fois l'euro est sauvé, la crise grecque est terminée ".
Un concert de satisfaction a salué, tant dans les sphères du pouvoir que dans la sphère médiatique, l'accord qui a été trouvé le 13 juillet à Bruxelles entre le gouvernement Tsipras et les instances européennes - et à travers elles, les grands pays, Allemagne en tête .
Etonnante illusion : comme si la diplomatie pouvait venir à bout du réel. N'est-ce pas Philippe Muray qui a dit un jour : "Le réel est reporté à une date ultérieure " ?
Il n'y a en effet aucune chance que cet accord résolve quoi que ce soit.
Passons sur le revirement étonnant d'Alexis Tsipras qui organise un référendum où le "non" au plan de rigueur de l'Europe est plébiscité avec plus de 62 % de voix et qui, immédiatement après, propose un plan presque aussi rigoureux.
 
Aide contre sacrifices
Ce plan a trois volets : les dettes de la Grèce doivent être étalées ; jusqu'où ? On ne sait pas encore, cela ne sera décidé qu'en octobre. La Grèce recevra de nouvelles facilités à hauteur de 53 milliards d'euros (remboursables), plus le déblocage de 25 milliards de crédits du plan Juncker (non remboursables). Elle doit en contrepartie faire voter sans délai un certain nombre de réformes : augmentation de la TVA, recul de l'âge de la retraite, lutte renforcée contre la fraude fiscale etc.
Le volet réforme correspond-t-il à une vraie logique économique ? Appliquées immédiatement, ces mesures plomberont un peu plus l'activité, comme toutes celles que l'on inflige à la Grèce depuis quatre ans. Ne vaudrait-il pas mieux que ce pays consacre les ressources nouvelles à l'investissement et ne soit tenu de revenir à l'équilibre qu'au moment où la croissance, grâce à ces investissements, repartira. Quel pays a jamais restauré ses grands équilibres dans la récession ?
 
Moins que de considérations techniques, cette exigence de réformes ne s'inspire-t-elle pas plutôt du vieux moralisme protestant : aider les pauvres, soit mais seulement s'ils font des efforts pour s'en sortir; quels efforts ? Peu importe pourvu qu'ils en bavent !
Quoi qu'il en soit, pour redevenir solvable et donc rembourser un peu de ce qu'elle doit, la Grèce doit avoir des comptes extérieurs non seulement en équilibre mais excédentaires. Pour cela elle doit exporter.
Pourquoi n'exporte-t-elle pas aujourd'hui, et même achète-t-elle des produits comme les olives ? Parce que ses coûts sont trop élevés. Pourquoi sont-ils trop élevés ? Parce qu'ils ont dérivé plus que dans les autres pays de la zone euro depuis quinze ans. Et quoi que prétendent certains experts, cela est irréversible.
 
Aucun espoir sans sortie de l'euro
La Grèce a-t-elle un espoir de devenir excédentaire en restant dans l'euro ? Aucun.
Seule une dévaluation et donc une sortie de l'euro qui diminuerait ses prix internationaux d'environ un tiers lui permettrait de reprendre pied sur les marchés.
C'est dire que l'accord qui a été trouvé, à supposer que tous les Etats l'approuvent, sera remis en cause dans quelques mois quand on s'apercevra que l'économie grecque (à ne pas confondre avec le budget de l'Etat grec) demeure déficitaire et qu'en conséquence, elle ne rembourse toujours rien.
On le lui a assez dit : cette sortie-dévaluation sera dure au peuple grec, du fait de l'augmentation des produits importés, mais elle lui permettra au bout de quelques mois de redémarrer. Sans sortie de l'euro, il y aura aussi des sacrifices mais pas d'espoir.
 
Nous pouvons supposer que les experts qui se sont réunis à Bruxelles savent tout cela. Ceux du FMI l'ont dit, presque en ces termes. Les uns et les autres ont quand même signé.
Les Allemands qui ont déjà beaucoup prêté à la Grèce et savent qu'ils ne récupéreront rien de leurs créances, réformes ou pas, ne voulaient pas s'engager davantage. Ils ont signé quand-même. Bien plus que l'attitude plus flexible de François Hollande, c'est une pression aussi ferme que discrète des Etats-Unis qui a contraint Angela Merkel à accepter un accord, envers et contre une opinion allemande remontée contre les Grecs.
Quant à Tsipras, a t-il dû lui aussi céder aux mêmes pressions (de quelle manière est-il tenu ?) ou joue-il double jeu pour grappiller encore quelques avantages avant une rupture définitive - qui verrait sans doute le retour de Yannis Varoufakis. Les prochains jours nous le diront.
 
Le médiateur discret
On ne comprend rien à l'histoire de cette crise si on ne prend pas en compte, derrière la scène, le médiateur discret de Washington qui, pour des raisons géopolitiques autant qu'économiques, ne souhaite ni la rupture de la Grèce, ni l'éclatement de l'euro.
Cette donnée relativise tous ce qu'on a pu dire sur les tensions du "couple franco-allemand" (ça fait cinquante ans que le Allemands nous font savoir qu'ils n'aiment pas cette expression de "couple" mais la presse continue inlassablement de l'utiliser !). Au dictionnaire des idées reçues : Merkel la dure contre Hollande le mou. Merkel, chancelière de fer, qui tient entre ses mains le destin de l'Europe et qui a imposé son diktat à la Grèce. Il est certes important de savoir que les choses sont vues de cette manière (et une fois de plus notre piteux Hollande a le mauvais rôle !). Mais la réalité est toute autre. Ce que l'Allemagne voulait imposer n'est rien d'autre qu'un principe de cohérence conforme aux traités qui ont fondé l'euro. Ce que Tsipras a concédé, c'est ce qu'il ne tiendra de toutes les façons pas parce qu'il ne peut pas le tenir. Merkel a été contrainte à l'accord par Obama contre son opinion publique. La "victoire de l'Allemagne" est doublement illusoire : elle ne défendait pas d'abord ses intérêts mais la logique de l'euro ; cette logique, elle ne l'a imposée que sur le papier.
 
Mais pourquoi donc tant d'obstination de la part de l'Europe de Bruxelles, de la France et de l'Allemagne (et sans doute de l'Amérique) à trouver une solution à ce qui dès le départ était la quadrature du cercle ? Pourquoi tant de hargne vis à vis des Grecs et de tous ceux qui ont plus ou moins pris leur défense, au point d'anesthésier tout débat économique sérieux ?
Le Monde a vendu la mèche en titrant en grand : "L'Europe évite l'implosion en gardant la Grèce dans l'euro". Nous avons bien lu : l'Europe et pas seulement l'euro. Bien que la Grèce ne représente que 2 % du PIB de la zone euro, son maintien dans cette zone conditionne la survie de l'euro. Mais par-delà l'euro, c'est toute la construction européenne qui semble devoir être remise en cause si la Grèce sortait et si, du fait de la Grèce, la zone euro éclatait. Là encore le paradoxe est grand : comment de si petites causes peuvent-elles avoir de si grands effets ? Ce simple constat montre, s'il en était besoin, la fragilité de l'édifice européen. Cette fragilité réapparaitra qu'on le veuille ou non, jusqu'à la chute de ce qui s'avère de plus en plus n'être qu'un château de cartes.
Devant une telle perspective, les Européens, ont dit "de grâce, encore une minute, Monsieur le bourreau" . Une minute ou quelques mois mais pas beaucoup plus.

Paru sur Causeur, 15 juillet 2015
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Se souvenir de la guerre du pacifique (Décembre 1941 - Août 1945)
 
La Capitulation du Japon - Les Hibakushas
 
Les commémorations relatives à la Grande Guerre (1914-18) et à la Seconde Guerre Mondiale (2WW) abondent en ces années 2014 et 15. C’est très bien ; toutefois, dans leur désordre et leur abondance, elles créent un magma souvent confus dans le cerveau peu averti des jeunes générations. Peu importe. Magnifier le débarquement du 6 juin 44, la Libération du territoire et la Paix du 8 Mai est évident ; mais c’est oublier que la "Vraie Paix", celle totale, ne fut obtenue que plus tard, dans le Pacifique,  par les Américains, le 14 Aout 1945, à la suite d’un acte aussi décisif que "total".
 
Les Européens ne savent à peu près rien sur cette Guerre du Pacifique qui fut essentiellement celle des Américains de décembre 41 à Aout 45 : c’est "leur guerre à eux", comme l’écrivit si bien Kissinger. Ils y déployèrent une stratégie besogneuse et complexe, des moyens gigantesques, qui laissent encore pantois, une opiniâtreté et un courage confondants car le Japon fut un ennemi terrible et l’occupation de l’Asie par le Japon fut au moins aussi horrible que celle perpétrée par les nazis en Europe. Les dizaines de milliers de morts laissés dans l’océan, dans les airs, à Midway, à Leyte, à Iwo Jima où Okinawa sont là pour qu’on se souvienne. La décision de recourir aux bombes des 6 et 9 août peut se justifier par la perspective d’une interminable conquête du territoire japonais dont le coût en hommes et en moyens était insupportable. C’est la capitulation sans conditions exprimée par l’Empereur le 14 août qui met vraiment fin à la Guerre Mondiale, ainsi que l’arrêt complet des combats le 2 septembre 1945.
 
Le temps qui a passé autorise à inverser la vision et se demander ce que cette apocalyptique fin de guerre a représenté pour les Japonais ordinaires, les civils. Endoctrinés et éduqués par 40 ans de théorie du "Grand Empire", la plupart des japonais appartenait à une masse soumise, adhérant sans réserve (apparente) à la volonté du dieu-empereur et aux idées de conquête et grandeur proférées par les autorités.
Le régime était assimilable à celui imposé par les nazis en Europe : contrainte, terreur physique et mentale, suppression de toute opposition et disparition de la liberté d’opinion et du secret de la vie privée.
Lorsque l’échec se profile, il faut y ajouter les restrictions alimentaires, l’enrôlement de toute une génération de garçons et les bombardements. Néanmoins le système "victoire totale ou auto destruction totale", incitant les militaires à se suicider et les mères de famille à se jeter dans la mer avec leurs enfants, décida les Américains à accélérer la fin du conflit par un acte radical.
 
Ce furent donc les 2 bombes décisives des 6 et 9 août sur les civils de deux villes du sud choisies avec soin, devant être intactes de destructions, Hiroshima étant au surplus base principale de l’état-major nippon. Little boy et Fat man (au plutonium) tuèrent sur le coup  plus de 270 000 personnes, qui furent souvent purement et simplement "vaporisées". Celles qui étaient éloignées de l’épicentre, à des distances variant de 4 à 6 kilomètres, furent "irradiées" : ce sont les Hibakushas.
La pluie radioactive s’abattit ensuite fauchant environ 70 000 survivants, victimes des rayons gamma. D’autres, les poumons détruits, brulés ou atteints de cancers, d’hémophilies tardives, s’éteignirent progressivement. Un dixième seulement des gens atteints survécu durablement mais toujours avec des maux inguérissables. Leur nombre fut environ de 300 000, presque toujours ignorés ou mis au ban de leur propre société. En effet, au lendemain de ce cataclysme, les Japonais ont voulu oublier leur propre désastre : l’écrivain Akira Mizubayashi l’exprime parfaitement : "le plus frappant…est qu’en août 45, en une nuit, les sujets de l’Empire militariste devinrent pacifistes…et ceux qui vociféraient "Américains bêtes diaboliques" se transformèrent subitement en adorateurs"…
 
Dans la frénésie de reconstruction et de transformation politique sous égide nord-américaine, les hibakushas furent marginalisés, niés, oubliés, car ils rappelaient la défaite, les 2 millions de morts, les villes détruites. Ils ne s’inscrivaient pas dans la recréation d’un nouveau Japon, d’une nouvelle société. De plus, leur cas fut délibérément mis de côté par les Américains eux-mêmes qui gardèrent pour eux toute information sur les effets des bombardements.
70 années passées, il reste fort peu de survivants, et dans son désir d’oubli, l’Etat japonais n’a commencé à les recenser qu’en 1965, et malgré une loi promulguée en 1968, ce n’est qu’en 1994 (le cinquantenaire) que Tokyo a reconnu son devoir de venir en aide aux "victimes de nature spéciale" (joli euphémisme) et de verser une petite pension à partir de 95. Donc, seulement 1% des survivants a été indemnisé et de manière fort chiche. Ils ne sont inscrits sur aucun registre particulier. Evaporés définitivement, pour ne plus être des pestiférés, mais toutefois, ceux qui ont osé se manifester ont très efficacement milité contre le danger nucléaire.
 
Charles de Gaulle lui-même était fasciné par le "champignon" atomique qu’il alla contempler dans le Pacifique. L’historien Paul Veyne écrit dans ses mémoires "… j’étais fasciné à l’époque, maintenant je suis horrifié… ". En tout, on dénombre (stat. ONU) 2 044 essais nucléaires terrestres, sous terrains, aériens, maritimes et sous maritimes, plus les 2 bombinettes nord-coréennes. Les dernières explosions avaient une force 100 fois supérieure à celle de 1945.
 
L’Europe va-t-elle commémorer la "vraie" Paix d’août 1945 ? Et dans quelles formes ? Et les Américains et les Japonais, que feront-ils ? Se feront-ils d’abondantes accolades, comme les Européens l’ont fait en Normandie et ailleurs ? On peut s’inquiéter pour la symbolique de cette Paix d’août 45, laquelle peut raviver des souvenirs non souhaitables. Il y a chaque année cette "blanche" célébration de deuil à Hiroshima et Nagasaki ainsi qu’à Tokyo. Quelles seront-elles en 2015 ? Et les Américains, que feront-ils de la signature recueillie par le moderne Shogun Mac Arthur ? Espérons que dans leur brutale naïveté ils ne tirent pas de feux d’artifices.
 
* Akira Mizubayashi, Petit éloge de l’errance. Folio 2, août 2014
* Paul Veyne, Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas. Albin Michel, 2014
Les risques encourus par des installations comme Tchernobyl ou Fukushima n’ont pas été pris en compte dans ce bref récit.
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L’arbre malade
 
Un problème sans solution est un problème mal posé (Albert Einstein)
 
Une société ressemble à un arbre.
Un arbre est enraciné en un lieu donné et ses racines sont multiples. Le temps a construit à partir de ces racines un tronc vertical, colonne nourricière qui croit en volume et en solidité au fur et à mesure que ses différentes branches se développent et se diversifient. Au bout des branches poussent les feuilles qui par la photosynthèse permettent à l’énergie solaire de dynamiser l’ensemble et de le faire croitre en lui faisant aspirer par les racines et transporter par la sève, le carbone, l’azote et l’eau qui lui sont nécessaires. Il rejette l’oxygène qui servira à d’autres. L’ensemble est cohérent, solide, stable et de belle apparence. C’est d’ailleurs parce qu’il est cohérent, solide et stable que nous le trouvons de belle apparence. Si l’apparence décline, si le feuillage jaunit ou se raréfie, c’est l’automne qui annonce soit le sommeil de l’hiver soit la mort de l’arbre.
 
On retrouve à peu près les mêmes éléments dans une société. Elle est enracinée en un lieu donné et ses racines sont toute son histoire qui a façonné son identité.
Comme un arbre, son tronc, sa gouvernance unifie la richesse de son passé et l’énergie de son présent pour fortifier ses trois branches : l’économie, la politique et l’éducation. L’économie prend en charge l’activité des membres de la société, la politique s’occupe de leur organisation et l’éducation prépare les nouveaux membres à leurs futurs individuels et au futur collectif.
Economie, politique et éducation sont étroitement liés comme les branches d’un même arbre. Les membres de la société sont comme les feuilles. Ils sont le résultat du travail des racines, du tronc et des branches mais ils sont aussi les apports d’énergie par leur travail propre, essentiel à la société.
Très peu d’entre nous jugent de la santé d’un arbre autrement que par son apparence parce que, lorsque nous voyons un arbre, notre cerveau a été programmé pour imaginer son tronc et sa ramure même si tout est caché par le feuillage. Nous avons même appris à distinguer par le feuillage le type d’arbre dont il s’agit. C’est par la forme globale de son feuillage que nous reconnaissons un chêne d’un peuplier. Dans la plupart des cas nous ne voyons pas la structure de l’arbre mais nous savons qu’elle est là et que l’arbre est équilibré.
 
Mais si le mot équilibre a encore un sens, nous ne sommes plus tellement conscients de la différence fondamentale qu’il y a entre un équilibre stable et un équilibre instable que nous vérifions pourtant quotidiennement sans y prêter attention.
Un équilibre stable se reconstitue de lui-même s’il est dérangé alors qu’un équilibre instable s’effondre d’un coup à la moindre bousculade. Le vêtement sur le porte-manteau est un équilibre stable qui revient s’il est dérangé. Le château de cartes est un équilibre instable qui s’effondre au moindre souffle. Le funambule sur son fil est en équilibre instable mais la pomme qui murit sur son arbre est en équilibre stable. Faisons trembler la terre. Le funambule et le château de cartes sont emportés et se retrouvent chacun en un équilibre stable nouveau et non voulu : les cartes sont en tas sur la table et le funambule est suspendu à son câble de sécurité ou avalé par son filet de protection. La pomme et le vêtement qui étaient déjà en équilibres stables ont retrouvé naturellement et sans laisser de traces la place qu’ils avaient avant la secousse.
Sur la Terre la plupart des équilibres stables utilisent la gravitation et ne consomment donc pas d’énergie. En revanche les équilibres instables dévorent une énergie considérable pour apparaitre comme stables et tenir dans le temps. Pour faire tenir un château de cartes il faudra beaucoup de temps, un minimum de colle et des protections contre les courants d’air. Si l’on veut faire tenir un bateau sur sa quille afin de le réparer, il faudra des cales, des étais, bref toute une installation et donc beaucoup de temps et beaucoup d’énergie. La règle tenue en équilibre vertical instable au bout du doigt nécessite une attention de tous les instants et une dextérité sans laquelle elle retrouvera très vite son équilibre stable naturel…. par terre.
 
L’équilibre stable est harmonieux mais il est inerte. L’équilibre instable est dynamique mais il est fragile.
Le mouvement et l’harmonie sont indispensables à la vie mais l’excès de l’un comme de l’autre conduit à la mort. C’est d’ailleurs la mort elle-même qui est excès d’harmonie quand le tumulte, lui, est excès de mouvement. La difficulté est de combiner les équilibres stables et les équilibres instables sans les opposer, comme nous le faisons en marchant et comme le fait l’arbre.
Nous le faisons naturellement sauf en politique où, si nous nous croyons de droite, nous survalorisons l’harmonie, l’équilibre stable, au risque de tout simplifier en ne bougeant plus et d’être mort. Si nous nous croyons de gauche nous survalorisons le mouvement, l’équilibre instable, au risque de tout simplifier par une agitation dont nous ne percevons qu’ultérieurement la stérilité.
 
L’arbre est pourtant un exemple de cet équilibre qui dure alors qu’il s’oppose à la gravitation ; il monte, il grimpe, il croît. Il est même devenu naturel de croire qu’un arbre est un équilibre stable alors que seule la verticale soleil-terre lui donne cette apparence. C’est cette verticale qui lui donne au fur et à mesure de sa croissance, l’assise de ses racines, la solidité de son tronc et la richesse de ses branchages et de ses feuilles. Nous n’avons toujours pas compris son fonctionnement dans le détail mais nous constatons que les chênes ne démarrent pas l’année en même temps que les saules et les noisetiers mais que tous les arbres d’une même espèce évoluent ensemble au même moment. On reconnait les pruneliers dans les haies au fait qu’ils ont tous leurs fleurs blanches au même moment du printemps. Mais ce moment n’est pas le même que l’année dernière et probablement pas le même que celui de l’an prochain. C’est la verticale qui en décide, cette verticale que les hommes ont toujours appelé le sacré et auquel ils se sont toujours soumis sans le comprendre sauf au XXème siècle en Occident où les idéologies nous ont fait le ridiculiser. Il n’existerait pas pour la seule raison que nous ne le comprenons pas. Il n’est pour les idéologies que superstition et obscurantisme alors qu’il est humilité ; humilité de ne pas savoir distinguer clairement le bien du mal dans le vent, le fleuve ou le volcan. Le sacré lui distingue le lieu sacré du sacré lieu, le temps sacré du sacré temps. Nous l’avons oublié.
Les arbres semblent ne pas l’avoir oublié et sont des équilibres instables stabilisés par beaucoup d’énergie venant à la fois du sol et de la lumière. Sacrés arbres ou arbres sacrés ? Une tempête ou une attaque d’insectes ou de champignons abattra pourtant les plus faibles pour que les plus forts renforcent la durabilité de l’espèce. Dans la nature la chaîne de la vie a besoin de la mort qu’elle accueille naturellement.
 
Malheureusement par orgueil la société occidentale a voulu depuis deux siècles sortir d’une organisation naturelle, rationnelle et humble pour lui préférer des organisations raisonnées qui ne sont que des idéologies qui oublient l’harmonie au profit de l’agitation. Fondée sur l’explosion généreuse de sa pensée au siècle des lumières, elle a créé trois rêves impossibles qui ont tous les trois tenté de dominer le monde au XXème siècle qui est devenu, de fait, le siècle des ténèbres. Par trois fois la pensée occidentale s’est crue plus forte que la nature et elle a voulu imposer à toute l’humanité le pléonasme d’une idéologie idéale qui ne supportait pas la contradiction. Elle s’est décrétée capable de tout résoudre en appelant même la Terre "la" planète sans réaliser qu’en louchant, elle perdait toute vue d’ensemble.
 
Au lieu de chercher ce qui avait rendu notre arbre malade, au lieu d’analyser les problèmes de nos racines, de notre tronc et de nos branches principales pour comprendre, soigner et redonner un souffle à notre société, nous avons fait le choix de nous contenter de l’apparence, de tout miser sur trois idoles qui sont la démocratie, la croissance et l’éducation. Et en attendant que les idoles fassent le travail en profondeur que nous avons renoncé à faire et qu’elles ne feront évidemment jamais, nous essayons de sauver les apparences en repeignant notre arbre en vert sans y croire un seul instant.
L’histoire de l’humanité montre que les civilisations meurent et qu’elles meurent toujours de l’incapacité des puissants à comprendre leur problème tellement cela les dérange et de la lâcheté des peuples qui renoncent au bonheur au profit du plaisir et de l’immédiateté.
Notre civilisation est malade d’un mal profond mais il n’y a aucune raison de la laisser mourir. La vanité des puissants les empêchent de voir qu’ils sont nus mais nous pouvons nous réveiller de notre lâcheté à ne pas dire que nous ne comprenons pas comment notre problème pourrait être résolu par la démocratie qui n’est aujourd’hui que l’avis majoritaire de la foule, la croissance qui est le rêve benêt de la manne divine et l’éducation qui n’est plus qu’un formatage décérébrant.
 
Comprendre, convaincre et réagir, voilà l’ordre de nos devoirs. Et pour comprendre il faut d’abord ressentir puis questionner. C’est sur notre sensibilité, notre curiosité et notre humilité que nous reconstruirons demain.

Paru sur www.surlasociete.com
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L’hôpital doit-il devenir le couloir de la mort lente ?
 
Il y a bien des choses incompréhensibles dans l’affaire Vincent Lambert.
Il semble que plusieurs hôpitaux ou établissements spécialisés se soient proposés pour accueillir ce jeune homme en état végétatif : pourquoi le CHU de Reims ne le laisse-t-il pas partir vers un autre centre de soins ? On dirait qu’une équipe médicale, ayant prononcé une sentence de mort, tient absolument à en assurer l’exécution. Qu’est-ce qui explique ce refus de transmettre la personne comateuse à un autre organisme, prêt à prendre en main ce qui n’est même pas un traitement, mais tout simplement une alimentation et une hygiène corporelle la maintenant en vie dans des conditions décentes ?
 
Pourquoi, d’autre part, cet acharnement de l’épouse à vouloir mettre fin à la vie végétative de l’homme auquel, un jour, elle s’est unie pour le meilleur, certes, mais aussi pour le pire ? Si elle ne veut plus assumer le pire, si elle veut "refaire sa vie", comme on dit, il existe un moyen : le divorce. Les parents de Vincent sont prêts à faire ce que les parents font souvent lorsque leur enfant est abandonné par son conjoint : reprendre, mutatis mutandis, le rôle qui avait été le leur quelques décennies plus tôt auprès de cet enfant, s’occuper de lui comme d’un oisillon tombé du nid.
Pourquoi les tribunaux ne les laissent-ils pas libres d’agir conformément à l’article 203 du Code civil, qui dispose : "Les époux contractent ensemble, par le seul fait du mariage, l'obligation de nourrir, entretenir et élever leurs enfants." Que des juges imposent à des parents de se mettre en infraction avec l’une des dispositions fondamentales de notre droit est assez singulier. Concernant les motivations de l’épouse et des membres de la fratrie qui soutiennent sa volonté mortifère, des possibilités viennent inévitablement à l’esprit, les unes altruistes, les autres égoïstes : craindraient-ils que cette charge soit trop lourde pour leurs parents et beaux-parents ? Ou que leur héritage en souffre ?
 
On s’interroge enfin sur la façon de conduire Vincent Lambert à sa fin dernière, au cas où cela serait la moins mauvaise des solutions.
Trois procédés sont envisageables : ou bien le faire mourir de faim et de soif, ou simplement de faim, en arrêtant l’alimentation et l’hydratation (qui ne sont pas des soins médicaux à proprement parler) ou seulement l’alimentation ; ou bien lui administrer un produit qui mette très rapidement fin à ses jours. Quelle est la moins atroce des trois solutions ? Il ne semble pas que les médecins sachent si Vincent Lambert est ou non en état de ressentir de la souffrance : il faut donc raisonner en prenant pour hypothèse que ce puisse être le cas. Dès lors nous ne pouvons qu’être stupéfaits par l’hypocrisie consistant à dire que dans les deux premiers cas on ne tue pas, mais on se contente de "laisser mourir". Faire semblant de ne pas tuer, au prix d’une longue souffrance du principal intéressé, n’est-ce pas lui faire payer bien cher notre bonne conscience ? Même le système carcéral américain, tristement célèbre pour ses exécutions capitales calamiteuses, n’a jamais utilisé un "couloir de la mort" où le condamné dépérirait lentement de faim et de soif.
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Si c'est un homme
 
 Ce jeudi 23 juillet, le docteur Daniela Simon a convoqué les proches de Vincent Lambert. "L’objectif de cette réunion, leur écrivait-elle, sera (…) de vous informer des conclusions de la procédure collégiale et de la décision que j’aurai prise." Selon toute probabilité, cette décision devrait consister à mettre fin à l’hydratation et à l’alimentation de Vincent Lambert, qui se verra alors condamné à mourir lentement de faim et de soif.
 
Et pourtant Vincent Lambert n’est pas en fin de vie. Son état semble même progresser, malgré le fait qu’il soit depuis longtemps privé de soins de rééducation. Plusieurs établissements spécialisés dans l’accueil de grands handicapés, en France ou à l’étranger, ont proposé de l’accueillir. Ses parents ne demandent qu’à s’occuper de ce transfert pour mieux accompagner leur fils… Mais rien n’y fait : tout ce que Pierre et Viviane Lambert auront pu obtenir, c’est d’être simplement informés de la décision prise par un médecin qui a déjà tenté par deux fois d’en finir avec leur fils. Désormais ils sont tenus au courant, et c’est déjà un progrès : la première fois, en avril 2013, ils avaient appris par hasard que Vincent était privé d’alimentation ! Les médecins n’avaient pas jugé opportun de prévenir la famille de celui qu’ils avaient condamné… Vincent Lambert avait survécu ainsi 31 jours, avant qu’une première décision de justice ne le sauve in extremis.
 
Les progrès de la médecine créent paradoxalement des situations de fragilité complexes, dans lesquelles le discernement est réellement difficile. Des situations profondément douloureuses, comme celle que vit aujourd’hui, sous le regard de tout un pays, la famille de Vincent Lambert. Des situations inédites, qui sont un défi pour les professionnels de santé. Il faut reconnaître cette complexité, ces difficultés et cette souffrance, et l’incertitude à laquelle nous conduit la nouveauté de ces situations.
Mais la question qui se pose est la suivante : que faire de cette incertitude ? Comment recevoir cette fragilité ? Quel regard poser sur une vie qui dure hors de toutes les normes, sur un corps dans l’extrême dépendance, sur une conscience qui ne s’exprime plus ?
L’incertitude est bien réelle quant à ce que vivent vraiment les 1700 patients qui, en France, se trouvent, comme Vincent, en situation pauci-relationnelle. Qu’en est-il réellement de leur vie intérieure, de leurs perceptions ? L’encéphalogramme de Vincent Lambert témoigne d’une activité cérébrale bien réelle. Que se passe-t-il dans cette conscience désormais impuissante à se dire ? A cette question, nous ne savons pas répondre.
Mais comme toute incertitude, plus que toute autre sans doute, de telles zones d’ombre devraient nous obliger à la plus absolue prudence.
Le principe de précaution, qui a valeur de principe constitutionnel lorsqu’il s’agit de l’environnement, ne devrait-il pas peser infiniment plus lorsqu’une vie humaine est en jeu ?
 
Un témoignage pourrait suffire à nous alerter, celui qu’a raconté Angèle Lieby dans un livre poignant paru en 2012, Une larme m’a sauvée.
Transportée un jour aux urgences pour un malaise lié à une maladie rare, elle est plongée dans un coma dont elle ne se réveille pas. Tout le monde autour d’elle la croit presque morte, en tous les cas totalement inconsciente. Mais Angèle Lieby est bien vivante : elle entend tout ce qui se dit autour d’elle, elle perçoit la douleur et réfléchit très lucidement ; elle est simplement comme enfermée dans son corps, incapable du moindre mouvement. Le jour de son anniversaire de mariage, alors que sa fille est venue lui rendre visite et lui parle, une larme coule de sa joue : cela révèle qu’elle entend, qu’elle a gardé sa mémoire, sa sensibilité et même ses émotions. Après une longue période de rééducation, Angèle retrouve peu à peu la totalité de ses facultés ; elle raconte aujourd’hui son histoire jusque dans des colloques scientifiques.
 
 
Vincent Lambert, au moment où l’on s’apprête à le faire mourir, est en train de retrouver la capacité à se nourrir par lui-même, sans la sonde qui l’alimente jusqu’à maintenant. Bien sûr, ces progrès sont très lents, et il ne retrouvera sans doute jamais les capacités qu’il avait avant son accident. Mais l’histoire d’Angèle Lieby devrait à elle seule nous interdire les raccourcis et le mépris dont il est si souvent l’objet. A cause de son témoignage, partagé par d’autres patients, personne n’a le droit d’assurer que "Vincent n’est déjà plus là".
Comment peut-on affirmer, puisque nous savons si peu de choses de ce qu’il vit en ce moment, que ce corps souffrant n’est plus rien, plus rien qu’un lit à libérer dans le couloir d’un CHU ? Comment peut-on écrire de Vincent qu’il ne serait qu’un "légume" ? Ce débat aura été l’occasion de constater, une fois de plus, que les partisans du droit à mourir "dans la dignité" commencent toujours par dénier toute dignité à ceux qu’ils voudraient voir partir… Malades, handicapés, vieux, dépressifs, anormaux – à la suite de Vincent Lambert, indignes de toute la terre, dépêchez-vous de mourir !
 
"Les faibles et les ratés doivent périr, et on devrait les aider en cela : c’est le premier principe de notre charité." En écrivant cet aphorisme, au début de L’Antéchrist, Nietzsche ne se doutait sans doute pas qu’il rédigeait ce qui deviendra peut-être, comme en Belgique, le prochain code de conduite de la médecine. Si le cas particulier de Vincent Lambert déchaîne à ce point les passions, c’est parce qu’il montre la croisée des chemins à laquelle nous sommes arrivés. Le serment d’Hippocrate commande encore : "Je ne provoquerai jamais la mort délibérément."
Si cet interdit devait disparaître, à quelle limite arrêterons-nous les effets de "notre charité" ? Si la vie de Vincent Lambert devait n’être plus jugée humaine – parce qu’inutile, impuissante, non conforme aux normes du bonheur et de la performance sociale, alors laquelle de nos existences sera longtemps digne d’être prolongée ?
Bien sûr, n’en doutons pas, les formes du droit seront respectées, les protocoles garantis, la collégialité promue. Mais au fond, une question demeure toujours, que Vincent Lambert incarne aujourd’hui sans l’avoir voulu : à qui avons-nous affaire exactement, quand nous voyons ce corps souffrant ? Ou quand nous refusons de le voir – manière de montrer, malgré nous, que nous préférons encore ne pas reconnaître en lui notre semblable… Là est la question décisive. Car s’il s’agit d’un semblable, d’un innocent simplement frappé par la dépendance, alors décider ainsi de sa mort, comme on s’apprête à le faire ce matin, est à soi seul un crime contre l’humanité – et la nôtre autant que la sienne.

La question que Primo Levi lançait, au début de son récit des camps de concentration, se repose à chacun d’entre nous aujourd’hui :
Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connait pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non…

Paru dans Le Figaro, figarovox, et repris sur www.fxbellamy.fr/blog, 23 juillet 2015
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Un sport constitutionnel... aux frais du contribuable !
 
Le Conseil constitutionnel vient de  déclarer inconstitutionnelle une disposition emblématique de la loi Hamon, à la suite d'une question prioritaire de constitutionnalité déposée par un entrepreneur qui voyait la vente de son entreprise menacée d’annulation parce qu’un salarié n'en avait prétendument pas été informé dans les conditions voulue par la loi. Cette décision du Conseil constitutionnel est la bienvenue, non seulement en droit mais aussi, on l’espère, en ce qu’elle souligne le manque d’efficience du travail parlementaire, au préjudice du contribuable.
 
Le Conseil est venu, ni plus, ni moins, sanctionner une crise d'autorité idéologique des "frondeurs" qui ne pouvait, en droit constitutionnel, qu’être vouée à l’échec. Au détour d'un texte, on donnait ainsi un quasi droit de vie ou de mort sur une entreprise, sur son avenir, au nom d’un prétendu non-respect du droit d’information d’un seul de ses salariés.
En effet, prévoir une nullité en droit des sociétés, notamment à l’occasion d’opérations de haut de bilan, est un acte grave : le législateur y est toujours allé au compte-gouttes, privilégiant sagement la faculté de régularisation ou d'indemnisation sauf dans des cas graves.
Prévoir l'annulation d'une cession d’entreprise pour avoir voulu préserver le secret des affaires –- ou pour un simple oubli -  était donc une nouvelle épée de Damoclès dramatique, également pour l’entreprise, ses bailleurs de fonds, ses fournisseurs et… ses salariés eux-mêmes : sous la menace permanente du chômage, attentifs au sort de leur entreprise pendant les pourparlers (qu’ils n’ignorent pas, le plus souvent !), les voilà désorientés par les perspectives d’annulation de la vente !
Or, très rares sont les salariés qui ont les moyens ou seulement l’envie de "reprendre" même une TPE, sauf  dans les cas de projets de reprise du type management byout (MBO) ou leveraged management byout (LMBO). Ces salariés sont tout simplement parties prenantes au processus de négociation ! Le propriétaire de l’entreprise est le premier intéressé par cette solution.
Connaissance prise de ces réalités, prévoir l'annulation d'une cession simplement  parce qu’un salarié (un seul!) n'a pas été informé dans les conditions souhaitées était, comme l'a relevé le Conseil Constitutionnel, totalement disproportionné et c’est un euphémisme.
Enfin, que la nullité ait pu être envisagée comme une simple menace pour dissuader les "patrons", nécessairement mal intentionnés, n’atténue pas – bien au contraire - cette incantation idéologique d'un autre âge. Le principe d’une indemnisation au cas par cas eut été plus efficace y compris pour… le législateur lui-même.
 
Que penser de cette succession de textes qui sont ainsi "rétoqués" par les cours européennes ou le conseil constitutionnel (qui n'a jamais autant été saisi!) ?
On peut soit penser qu'il s'agit d'incompétence au plus haut niveau, ce que l'on a quand même du mal à envisager, soit qu’il y derrière tout cela une bonne manipulation politique. Le principe est simple : le gouvernement prévoit une loi, beaucoup trop libérale aux yeux du PS dur, qui gronde et fronde  sur sa gauche ... Alors c'est tout simple et il suffisait d'y penser : nos excellents rédacteurs, au contraire juridiquement très compétents, introduisent une clause dure, satisfaisant l'aile frondeuse, tout en sachant pertinemment que cela "ne passera pas" car c'est anti- constitutionnel !
 
Ce petit jeu rédactionnel, si c'est le cas, n’est dans l’intérêt de personne et certainement pas celui des chefs d'entreprises et des salariés qui en sont les principales victimes, au final, attendant en vain la fameuse stabilité que prônent tous les discours politiques. Alors que  préférez-vous ? Des incompétents ignorants juridiquement et hostiles aux réalités de la vie économique, ou bien des manipulateurs ?
Heureusement qu'il y a le conseil constitutionnel. Son président, Jean Louis Debré, auquel je signalais certaines absurdités, m'a toutefois répondu : "nous sommes là pour vérifier qu'une loi est constitutionnelle ou pas, et non pour dire si elle est stupide !"
Mais que dire du contribuable qui finance ces milliers d’heures de travail législatif inutile en se serrant la ceinture à chaque fin de mois ?
Ce n'est pas gagné !

Paru sur Atlantico, 20 juillet 2015
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