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L’appartenance nationale mise en question

Les drapeaux algériens brandis dans les rues à la suite de la qualification des Fennecs, dimanche, interrogent sur la nature du sentiment d’appartenance nationale.
 
C’est un match qui avait marqué les esprits. Et avivé les tensions politiques à l’aube d’une campagne présidentielle dont on a surtout retenu la présence de Jean-Marie Le Pen. Le 6 octobre 2001, les équipes de football de la France et de l’Algérie s’étaient opposées au Stade de France. Le score a été oublié, mais pas les sifflets qui recouvraient La Marseillaise et accompagnaient chaque action d’un joueur français. Les jeunes supporters de l’équipe algérienne présents au Stade de France avaient pourtant la nationalité française pour l’immense majorité d’entre eux. Le débat avait alors été nourri sur les ratés de l’intégration.
Près de vingt ans plus tard, la question se pose toujours. La compétition, cette fois, ne concerne pas la France, mais le seul continent africain. Mais à chaque fois que l’Algérie dispute un match important, les espoirs et les craintes, les explosions de joie ou les déceptions s’expriment de ce côté-ci de la Méditerranée. Deux questions distinctes d’ailleurs posent autour des débordements qui ont accompagné la qualification des Fennecs, en demi-finale la semaine dernière, en finale ce dimanche. Il y a bien entendu celle des violences qui ont conduit à 282  interpellations et à 249 gardes à vue ; à des forces de l’ordre caillassées à Marseille et des véhicules incendiés à Lyon. Mais ces attitudes sont loin d’être l’apanage de ces supporters-là.

L’autre question est celle de ces drapeaux algériens brandis dans les rues et qui interrogent sur la nature du sentiment d’appartenance nationale. Pour ces jeunes, pour la plupart de la troisième génération, donc nés en France de parents souvent eux-mêmes français, s’envelopper de ce drapeau n’est en rien comparable à des supporters de Rennes arborant le drapeau breton. Il ne s’agit pas de fierté régionale mais d’une sorte de carte d’identité, désignant le pays auquel ils se sont attachés en priorité.
Des études ont montré que loin de s’atténuer au fil des générations - les plus récentes n’ayant jamais vécu ailleurs qu’en France -, ce sentiment s’affirmait plus fortement encore chez les plus jeunes. Comme en témoigne la forte progression de prénoms "arabo-musulmans" donnés à la naissance, selon les calculs du politologue Jérôme Fourquet.

Phénomène marginal ? Minoritaire ? Impossible à quantifier en tout cas. Mais il y a bien un conflit d’appartenance qui constitue un défi pour la cohésion nationale. La communauté algérienne en France est évaluée à quelque 500.000 ressortissants. Mais le consulat recense 815.000 électeurs, en raison du nombre des binationaux. Enfin, l’universitaire Michèle Tribalat estime à 2,5 millions la population française "d’origine algérienne", c’est-à-dire englobant trois générations successives. C’est auprès de l’ensemble de cette communauté que la question est posée de la capacité de la France - de son histoire, de ses traditions, de son modèle de société - à être le creuset commun d’une société plurielle dans ses origines. Et à faire du 14 Juillet la véritable fête nationale de tous ceux qui habitent sur son sol.

Paru dans Le Figaro,16 juillet 2019
Publié dans En France
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Le cancer islamiste s’incruste dans le monde
 
CHRONIQUE - Depuis 2001, le cancer islamiste a plus progressé que régressé dans le monde. La contre-offensive occidentale a globalement échoué.
 
Presque une génération a passé depuis les attentats islamistes du 11 septembre 2001 à New York et Washington. À l’époque, du fait d’un nombre comparable de victimes américaines, les analystes du monde entier avaient comparé cette attaque à celle du 7 décembre 1941 à Pearl Harbor. Mais il fallut moins de quatre ans aux États-Unis pour détruire la menace nippone, et quelques années de plus pour transformer l’Archipel en allié stratégique en Asie, ce qu’il demeure aujourd’hui. Contrairement à leurs lointains prédécesseurs japonais, les kamikazes du 11 Septembre n’avaient pas d’État à défendre, seulement une idéologie à répandre. Force est de reconnaître que, malgré les moyens gigantesques mis par l’Amérique de George Bush dans sa contre-offensive, ces djihadistes, pour la plupart saoudiens, n’ont pas échoué dans leur opération de propagande.
 
Depuis 2001, le cancer islamiste a plus progressé que régressé dans le monde. La contre-offensive occidentale a globalement échoué.
En Afghanistan, les Américains cherchent par tous les moyens une sortie "honorable", où le pays serait en fait remis, après un délai de décence, aux mains des talibans. Au Pakistan, pays dont les élites sont souvent formées aux États-Unis, il a fallu neuf ans au système judiciaire pour innocenter la mère de famille chrétienne Asia Bibi, accusée à tort, en 2010, d’avoir "insulté" Mahomet.
En Indonésie, le modèle de tolérance religieuse hérité des pères de l’indépendance est en train de s’effondrer. À Sumatra, dans la province d’Aceh, la charia est entrée en application. À Jakarta, l’ascension politique du très populaire Ahok (un chrétien) a été arrêtée net par une condamnation d’offense à l’islam (nullement avérée). Dans tout le pays, le nombre d’attaques contre les lieux de culte chrétiens connaît une croissance exponentielle.
Le cancer islamiste s’est propagé vers l’île de Mindanao, dans le sud de l’archipel des Philippines. Financés par l’Arabie saoudite et formés par les islamistes indonésiens, les islamistes philippins rêvent d’installer un califat sur l’île, avec pour capitale la ville de Marawi, qu’ils ont un moment investie (en 2017), non sans avoir égorgé nombre de civils chrétiens.
Au Moyen-Orient, région de naissance et d’expansion du christianisme six siècles avant l’islam, les communautés chrétiennes n’ont jamais été autant menacées par l’intolérance musulmane. Partout, que ce soit en Irak, en Syrie ou en Égypte, ces communautés rétrécissent (à l’exception notable du Kurdistan irakien, où l’actuelle administration Barzani a réussi à instaurer un vivre-ensemble entre ses différentes communautés religieuses). En mars 2003, le très chrétien George Bush a ordonné l’invasion de l’Irak baasiste, avant de confier sa vision d’un "Grand Moyen-Orient démocratique". Le chaos qui a suivi n’a pas accouché d’une démocratie ; il a seulement incité les chrétiens, victimes d’un nombre croissant d’agressions de leurs voisins musulmans, à fuir en grand nombre.
 
Le cancer islamiste trouve parfois d’infranchissables obstacles à sa propagation. La montagne libanaise en est un, car chacun sait que les chrétiens maronites n’ont pas peur de se battre pour défendre leur foi et leur liberté. Mais, en Afrique noire, le cancer islamiste progresse à pas de géant, sans que les gouvernements locaux aient trouvé le moyen de l’enrayer. Qui aurait pu imaginer il y a vingt ans que des prêtres burkinabés finiraient assassinés dans leurs églises ?
Le cancer islamiste survit à tous les changements de latitude. En Europe, il s’incruste au sein de la jeunesse issue de l’immigration musulmane, alors même qu’elle est passée par un enseignement laïque, obligatoire et gratuit, censé prêcher la tolérance et le doute méthodique. Réfugiée en Allemagne, une ex-esclave yazidie de Daech s’est retrouvée, un jour d’août 2018, nez à nez à Stuttgart avec son ancien tortionnaire de Mossoul, qui avait décidé de profiter de la générosité de Mme Merkel pour y faire une demande d’asile. Il n’avait renoncé ni à sa barbe, ni à son idéologie. Loin d’afficher le moindre remords, il jeta à la jeune fille : "Je suis Abou Humam et tu étais avec moi pendant un moment à Mossoul. Et je sais où tu vis, avec qui tu vis et ce que tu fais !" Effrayée par le laxisme migratoire de l’Allemagne, la jeune fille yazidie décida de fuir le pays.
 
Quelles sont les origines de ce cancer islamiste, dont les premières victimes sont les pays musulmans eux-mêmes ? Il y a le mélange explosif entre le wahhabisme saoudien et l’argent du pétrole. Il y a l’ineptie de la politique américaine au Moyen-Orient, depuis le pacte du Quincy (février 1945 entre Roosevelt et Ibn Saoud), jusqu’aux guerres du Golfe (bientôt une quatrième ?). Il y a surtout, sur des masses ignorantes et politiquement frustrées, la force d’attraction d’une idéologie simplificatrice et normative. Avec le mouvement des Frères musulmans (né en 1928 en Égypte), l’islam a connu sa réforme. Mais ce fut une réforme régressive, fondée sur le mythe de l’âge d’or des quatre premiers califes "bien guidés" (qui fut en réalité une époque extrêmement violente).
L’islam a désespérément besoin d’une réforme, qui rétablisse l’ijtihâd (la faculté d’interpréter les textes sacrés fondateurs) et l’ouverture à la science. Mais cette réforme ne pourra jamais être imposée de l’extérieur. Elle ne pourra jaillir que des musulmans eux-mêmes.

Paru dans Le Figaro, 16 juillet 2019
Publié dans De par le monde
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Ne nous haïssons plus les uns les autres … c’est la loi
 
La loi Avia, qui vise à lutter contre les propos haineux sur internet, vient d'être votée à l'Assemblée nationale. Elle confie aux Gafa et internautes la police de notre pensée avec tous les risques que cela incombe.
 
L'impuissance a dorénavant une solution : la loi. Par la suite, Ponce Pilate peut tranquillement se laver les mains en déléguant aux réseaux sociaux la police de la bien-pensance planétaire.
Faut-il se réjouir de ce catalogue à la Prévert voté le mardi 9 juillet à l'Assemblée Nationale ? On y égrène le mal sous toutes ses formes informatiques, depuis l'apologie du terrorisme, les messages de discrimination (toutes les discriminations), le harcèlement sexuel à la pornographie, et bien sûr la haine, etc.
Mais qu'est-ce que la haine ? Qui la définit ? La perception que l'on en a est-elle la même pour tous ? Effacer un message, est-ce effacer la haine ?
Ainsi, l'insulte simple (haineuse) ne tombe pas sous le coup de la loi. Libération par écrit ou sur la toile pourra continuer de titrer "Casses-toi riche con" en insultant l'un de nos plus prestigieux PDG, à moins que le message ne soit qualifié de "manifestement illicite", c'est-à-dire qu'il n'y ait pas de doute possible sur son caractère illégal. Mais est-ce illégal en France de haïr les riches ? Je te hais, je pense que tu me hais parce que je te hais et je vais te dénoncer de me haïr. Une subjectivité assez vile quand on y pense.
Sur le fond n'importe qui pourra dénoncer son voisin pour des contenus "de mauvaise foi"... La dénonciation fait définitivement partie de la morale du nouveau monde, faut-il s'en réjouir ?
Et comment va-t-on s'y prendre ? C'est aussi là que le bât blesse. Les services en ligne disposeront de 24 heures pour retirer les contenus illicites. Usine à gaz programmée mais, la France excelle dans cette forme d'industrie. (3 pages de descriptif-mode d'emploi, quasi incompréhensible).
Plus grave, cette forme d'étouffoir de l'expression, aussi sordide soit-elle, ne fait pas progresser la morale mais cache les symptômes de la haine collective et du mal vivre ensemble. La parole libérée, même haineuse, peut être un exutoire qui peut éviter de passer au stade suivant : l'acte de violence. Que deviendront tous ces haineux muets qui se tairont, plus haineux encore ? Alors évidemment il faut lutter contre ce déferlement affolant et protéger les plus faibles, les enfants en particuliers... La censure de la parole va crescendo : le politiquement correct a commencé doucement par le remplacement des mots qui atténuerait une discrimination ou des situations que nous ne supportons plus, les mots de plus en plus tabous, les opinions encadrées qui doivent refléter un consensus bienveillant, le "prêt à penser" qui fait office de réflexion, etc. Tout cela tend à réduire non seulement notre liberté d'expression mais notre liberté de penser, de convaincre, de n'être pas d'accord.
 
Alors cette loi va-t-elle nous rendre meilleurs ?
"Gommez ce tweet que je ne saurais lire" : tout ce que nous ayons trouvé consiste à zapper la liberté de blâmer, même s'il s'agit d'insultes pires qu'un simple blâme la liberté d'expression ne peut pas se détailler en tranches de saucissons.
Le problème de cette loi, c'est aussi le pouvoir donné aux grandes entreprises mondialisées sur la régulation de la liberté d'expression, sur leurs propres plates-formes. Un pouvoir exorbitant, celui de juger, la justice n'intervient qu'ensuite et sous certaines conditions.
Il faut aussi souligner et c'est grave, que notre pays la France perdra ainsi sa souveraineté, ce n'est plus nous qui régulons et en France on ne peut pas passer sous silence le recul de la mission du juge. Alors qu'il devrait être en première ligne pour jouer son rôle de contrôle de respect des libertés, il est relégué derrière les entreprises du numérique et derrière l'État incarné par le CSA. La Justice, mission régalienne de l'Etat est mise à mal. 
Par ailleurs, le fait que la détection des contenus suspects soit dénoncée par les internautes eux-mêmes hors de nos frontières pose question sur l'avenir et la transformation de ces documents. Ce n'est pas une entreprise, sous-traitante ou non, qui va détecter le contenu mais bien le simple utilisateur. Cette mission sera créatrice de richesse pour les plateformes, ou comment faire travailler gratuitement des internautes pour le compte des géants du numérique, le gouvernement a trouvé la solution !
De surcroît, à chaque fois, qu'un message mis en ligne sera considéré comme haineux, il sera stocké par les plateformes avec la possibilité de constituer une base de données dangereuse et exploitable par des gens mal intentionnés, avec des conséquences que nous ignorons encore.
L'objectif est louable, mais l'enfer est pavé de bonnes intentions et la liberté d'expression est notre bien le plus cher, c'est la meilleure garantie d'équilibre d'un peuple. Nous la grignotons peu à peu sous d'excellents prétextes. Toutes nos libertés sont de plus en plus menacées, Messieurs les Censeurs...

Envoyé par l'auteur, paru dans Challenges, 11 juillet 2019
Publié dans A tout un chacun
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D’où vient l’homosexualité ?
 
Sujet tabou s’il en est tellement les conséquences de la réponse sont impressionnantes. Est-elle génétique ? Vient-elle de l’éducation ? Est-ce l’effet d’une éducation sur un terrain génétiquement favorable ? Pourquoi la question dérange-t-elle tellement  et pourquoi n’a-t-elle pas droit de cité ?
Aborder le sujet c’est avancer sans protection sur un terrain défendu par des archers vigilants et très réactifs, mais l’étendard arc-en-ciel est tellement brandi actuellement qu’il est déraisonnable de ne pas s’interroger.
S’interroger n’est pas répondre, mais déjà se demander s’il n’y a que ces réponses possibles. Et l’on constate curieusement l’oubli de la réponse que les Grecs apportaient à cette question. Pour eux l’homosexualité était un passage organisé de l’adolescence qu’il fallait savoir vivre et dont il fallait savoir sortir.
Les familles grecques cultivées sortaient leurs garçons vers 12 ans de la tutelle féminine pour le confier en tant qu’éromène à un éraste de 17 à 20 ans qui l’ouvrait à la sexualité et à la complexité du monde des adultes. Dans l’Iliade d’Homère, Achille est l’éromène de son éraste Patrocle dont il vengera la mort devant Troie. Mais pour les Grecs, l’homosexualité n’était qu’un passage et malheur à ceux qui y restaient enfermés ! L’homosexualité devait rester initiatique et sacrée.
Aujourd’hui l’indifférence portée à cette approche est surprenante tant elle semble pourtant cohérente. Ne serait-il pas en effet naturel qu’après la découverte de son propre corps et avant la découverte d’un corps vraiment complémentaire, il y ait d’abord pour certains une envie de partage avec ce qui n’est pas trop différent de soi, une fille pour une fille et un garçon pour un garçon ? Ne serait-il pas alors naturel que, dans une société qui prendrait à tort ce passage pour définitif, les adolescents qui ressentiraient cette envie se précipitent sur le sexe opposé, pour se prouver à eux-mêmes qu’ils ne sont pas homosexuels ? Ne verrait-on pas alors des adultes se marier et avoir des enfants juste pour se prouver qu’ils ne sont pas homosexuels tout en enfouissant ce désir ressenti comme infamant ? Ne générerait-on pas alors tout naturellement une réaction à cette hypocrisie en valorisant cette tendance non évacuée que l’on présenterait comme une orientation factuelle dont la source serait inconnue mais dont on pourrait, ou même devrait, être fier ? N’en déduirait-on pas une certaine lassitude du mariage et son abandon progressif au profit de concubinats temporaires ou même de mariages pour tous ? Ne verrait-on pas alors des adultes mariés avec enfants tout quitter vers la quarantaine pour partir avec quelqu’un de leur sexe ?
A la réflexion il apparaît prudent de rejeter avec vigueur cette réponse grecque à la question de l’origine de l’homosexualité car, si nous la faisions nôtre, nous verrions les homosexuels adultes, hommes ou femmes, comme de grand ados intelligents, hypersensibles mais non aboutis, ce qui poserait un gros problème tellement ils inondent actuellement la politique, les médias et tous les tréteaux en voulant supprimer le genre et superposer les sexes pour les égaliser ? Ne pas rejeter l’interprétation de l’homosexualité de la Grèce antique qui la vivait sans lui donner de nom, ébranlerait tellement l’édifice que, pour la sauvegarde de cet édifice, il vaut probablement mieux rester dans le flou très sécurisant d’une orientation sexuelle définitive dont la cause serait inconnue et ses adeptes épatants. Après tout, si nous avons tort, ce ne sont que nos descendants qui paieront la sauvegarde de cet édifice.

Envoyé par l'auteur, paru sur www.surlasociete.com, 11 juillet 2019
Publié dans A tout un chacun
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La fessée
 
Pas de fumée sans feu, pas de fesse sans fessée.
C’est la loi de nature.

Les vertus de la fessée ne sont pas contestables.
Elles ont été démontrées par Rousseau dans ses Confessions ; l’on doit sans aucun doute à mademoiselle Lambercier qui fessa le jeune Jean-Jacques une fois et encore une fois la rédaction postérieure de L’Emile, remarquable traité d’éducation.
Montaigne déjà confesse avoir "à deux coups tâté des verges" : il en résulta l’admirable chapitre des Essais : "De l’affection des pères aux enfants".
Mais c’est Max Ernst, insoupçonnable de profanation, qui en 1926 produit en peinture une apothéose de la fessée puisque c’est la Vierge Marie la meilleure des mères, qui l’administre à l’Enfant Jésus le meilleur des fils, et quand on sait ce qu’il advint de Jésus, comment douter que la fessée ait, comme la fesse, une vertu proéminente ?
Près d’un demi-siècle plus tard j’ai moi-même entendu à Strasbourg Lucien Israël, psychanalyste des plus subtils, rassurer des parents pris de scrupule : "la fessée ? si cela vous fait plaisir !".
Nous avons changé cela. Des Instances dûment qualifiées nous disent aujourd’hui que la fessée, appliquée sur les tendres fesses d’un enfant, perturbe son "équilibre sexo-affectif" (sic). D’où la loi votée ce 2 juillet, interdisant les "violences éducatives ordinaires", donc la fessée.
(Les violences éducatives extraordinaires, elles, ne sont pas interdites, par exemple le viol des tendres âmes par les images porno prodiguées, censurées guère, par les écrans initiatiques). (Mais qu’est-ce qu’une âme au prix d’une fesse ?).
     
Alors, que faire ?
La fessée pas plus que la fesse ne peut être exilée dans le ciel des Idées platoniciennes.
Puisque la fesse existe, la fessée elle aussi, doit exister. A quoi servirait la fesse sans la fessée ?
La solution préconisée par le Club LGBTQ, l’entre-fesses à l’amiable, a contre elle une longue tradition philosophique, ainsi Diogène tançant un jeune gars revenu d’une Gay Pride : "tu as le derrière évasé" - euruprôktos, s’écria-t-il.
Que faire ?
On peut suggérer une inversion de la pratique traditionnelle : autrefois le père ou la mère fessait l’enfant ; désormais c’est l’enfant qui serait instruit à fesser son père ou sa mère dont le cuir fessier n’est plus celui d’un tendron et dont la conscience par ailleurs n’est pas irréprochable.
L’actuelle évolution des mœurs va dans ce sens : la paternité est devenue délictueuse, la maternité, louable jadis au sens marial, est désormais louée au sens commercial.
Mais la meilleure solution, à mon goût, serait celle du plaisir réversible : enfants, parents se fessant selon l’occurrence selon une gracieuse réciprocité, la menue main du môme appliquée double forte sur la fesse du parent 1 ou du parent 2 (naguère "papa" ou "maman"), ceux-ci tapotant les proéminences de leur progéniture pianissimo," bien mollement" (Montaigne).
Montaigne, qui de son temps déjà déplorait la prolifération des lois, s’esclafferait à l’idée qu’on ait eu l’idée d’en concocter une pour ça.
Comme ça (l’idée) vient de Suède pourquoi ne pas instituer un prix Nobel qui honorerait chaque année un virtuose de la fessée artistement exécutée ?
Envoyé par l'auteur, 11 juillet 2019
Publié dans A tout un chacun
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Réguler les Gafa, ou en faire un régulateur ?
 
Coïncidence au Parlement. Alors que le Sénat vote à son tour le projet de loi de Bruno Le Maire taxant les Gafa, l’Assemblée vote la proposition de loi de Laetitia Avia contre la haine en ligne. Les deux sujets sont bien distincts quant à leur contenu : ici, une mesure fiscale, là, la diffusion de contenus. Mais dans les deux cas, les plateformes numériques sont visées ou à tout le moins interpellées par l’autorité politique.
Si on met la taxe Gafa en regard du dispositif sur les "droits voisins" voté, sous l’impulsion de la France, au Parlement européen, l’intention est de réguler les "géants du numérique", comme on les appelle. Avec le dispositif de la proposition de loi Avia, il s’agit au contraire d’en faire des régulateurs de la diffusion de contenus qu’ils reconnaîtraient eux-mêmes comme étant haineux, racistes ou homophobes. Régulés d’un côté, régulateurs de l’autre ; taxés ou contrôlés d’un côté, érigés en "gendarmes" de l’autre : on pourrait croire à deux traitements contradictoires. L’opposition est en fait en trompe-l’œil. Dans les deux cas, les plateformes numériques sont dans le viseur du législateur.
 
Avec la taxe Gafa ou les "droits voisins", un signal leur est envoyé leur rappelant qu’elles ne peuvent pas assécher un marché publicitaire national, en échappant à toute contribution fiscale alors que les entreprises nationales y sont astreintes. Dit autrement, les prévenir qu’elles ne peuvent pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Mais avec la lutte contre les propos haineux, le gouvernement - même si le "vecteur" choisi est une initiative parlementaire, il met en œuvre une volonté d’Emmanuel Macron - place les Gafa devant leurs responsabilités ; ou plus précisément les charge d’une responsabilité dont, c’est le moins qu’on puisse dire, ils n’étaient pas demandeurs. Sommées de retirer dans les vingt-quatre heures des contenus incriminés par la future loi, les plateformes numériques se voient transférer un pouvoir appartenant au juge.
Ce qui pose de graves questions de fond. Mais qui recèle aussi un enjeu symbolique. Emmanuel Macron est en effet souvent dépeint, pour le meilleur ou pour le pire, en président d’une "start-up nation", c’est-à-dire d’un pays tournant son économie vers l’avenir en exaltant l’univers numérique plutôt qu’en s’attachant aux vieilles industries du passé. Or, qui incarne l’envol du numérique mieux que les Gafa ? Lesquels, aux yeux de l’opinion, sont synonymes de dérégulation, de mondialisation sans contrôle, de libéralisme débridé. Dans un pays fragile, comme l’a confirmé la crise des "gilets jaunes", le chef de l’État doit donc se garder de toute assimilation à ces "ogres"-là ; et se poser en défenseur d’un modèle protecteur français. Au risque de devoir se contenter du symbole - la taxe Gafa ne serait efficace qu’à l’échelle européenne ; ou du paradoxe, en chahutant un autre modèle français : la régulation de la liberté d’expression avant tout par la précieuse et irremplaçable loi de 1881.

Paru dans Le Figaro, 9 juillet 2019
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Il faut une stratégie industrielle française
 
CHRONIQUE - La France n’a eu que de modestes "politiques industrielles", qui n’ont jamais servi qu’à placer des sparadraps dans des secteurs structurellement condamnés, afin d’afficher le sauvetage (toujours provisoire) de quelques emplois.
 
Il y a vingt ans, les Chinois admiraient encore l’industrie française. Ils nous enviaient nos "quatre A" : Alstom, Alcatel, Airbus, Areva. Aujourd’hui, ils ne nous en envient plus qu’un seul A. C’est Airbus, dont ils essaient de soutirer les secrets technologiques par tous les moyens.
Il y a seulement une génération, Alcatel caracolait dans le monde comme la plus brillante entreprise de télécommunications. Elle a fondu, à coups de dépeçages, de plans sociaux, de fusion, d’absorption. Aujourd’hui avalée par Nokia, elle n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut. Parallèlement, Huawei, qui n’était à l’époque qu’un distributeur provincial chinois, est devenu un géant technologique mondial, en avance sur tous ses concurrents en matière de 5G.
Quelle explication à ce désastre pour l’économie et l’emploi français ? Les Chinois ont une stratégie industrielle, alors que la France n’en a pas. Elle n’a eu que de modestes "politiques industrielles", qui n’ont jamais servi qu’à placer des sparadraps dans des secteurs structurellement condamnés, afin d’afficher le sauvetage (toujours provisoire) de quelques emplois. La France aurait pu faire d’Alcatel (l’ancienne Compagnie générale d’électricité) un champion industriel mondial de la taille de Huawei dans les télécommunications. Par manque de stratégie, par peur d’investir, par naïveté quant à la férocité de la concurrence mondiale, la France a laissé passer sa chance. C’était l’époque où le patron d’Alcatel rêvait d’une "entreprise sans usines" et où, à Matignon, l’on imaginait une économie française reposant sur les services. Longtemps la France officielle fit la politique de l’autruche. Elle refusa de constater, puis d’analyser, son décrochage dramatique par rapport à son voisin allemand, en termes de production industrielle, de comptes publics, de balance commerciale. Elle nia l’évidence : c’est l’innovation et l’industrie qui sont facteurs de croissance ; les services ne font que suivre.
 
Les Chinois ne sont pas les seuls à disposer d’une stratégie industrielle - qui chez eux s’appelle "made in China 2025", et qui vise à moins dépendre de la technologie occidentale. L’Allemagne, également, dispose d’une stratégie industrielle. Elle s’appelle "industrie 4.0" et est mise en œuvre par le ministère fédéral de l’Économie à Berlin. Il s’agit de digitaliser toutes les lignes de production, de créer une communication constante entre la production et les clients, au point de pouvoir fabriquer à la carte, sans augmentation de prix significative par rapport aux productions de masse standardisées. Incitée par le gouvernement fédéral à Berlin, l’industrie allemande investira 40 milliards par an dans la digitalisation des lignes de production, à partir de 2020.
Est-ce à dire que la France devrait élaborer une stratégie industrielle pour elle seule, sans considération pour son appartenance à l’Union européenne ? Bien sûr que non. On ne peut pas affronter les géants américains et chinois sans une taille minimum. Mais faisons confiance aux industriels et ne demandons pas aux fonctionnaires de l’UE ce qu’ils ne peuvent pas faire : concevoir des projets concrets, pour les exécuter ensuite dans les moindres détails. Les structures communautaires ont démontré, à une exception près (le programme de GPS européen Galileo où les Européens devraient au moins égaler les performances du GPS américain), qu’elles sont impropres à susciter de véritables percées technologiques.
Depuis 1958, la Commission européenne a dépensé pour l’innovation bien davantage que l’Arpa américaine (devenue ultérieurement Darpa). Créée par Eisenhower comme une agence d’innovation de rupture - en réaction au choc que fut le succès soviétique du Spoutnik -, la Defense Advanced Research Project Agency du Pentagone a consacré, au cours de son histoire, quelque 58 milliards de dollars actualisés à différents projets. Mais quel succès ! Elle est à l’origine des microprocesseurs, d’Internet - dont le nom initial était Arpanet -, des premiers prototypes d’avions furtifs, de percées majeures dans l’intelligence artificielle. Les clés du succès de la Darpa depuis 61 ans ? Des responsables non fonctionnaires choisis pour leur expertise scientifique ou industrielle, dont les mandats sont limités dans le temps. Un circuit de décision court et la capacité d’arrêter rapidement les programmes voués à l’échec.
Faisons preuve désormais d’imagination et de créativité, en raccourcissant les circuits bureaucratiques. Le nucléaire et l’espace doivent être préservés mais reformatés. Le défi de la 5G doit être relevé. Pas seulement par la protection mais aussi par l’industrie européenne. Seul l’État peut l’initier. Souvenons-nous du projet franco-allemand Airbus, dont le principe a été approuvé par l’un des derniers conseils restreints présidés par le général de Gaulle en 1969…

Paru dans Le Figaro, 9 juillet 2019
Publié dans En France
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La dignité d'un homme
 
C’est fini. Vincent Lambert, cet homme dont l’avenir a tenu en haleine la France entière, est entré dans le grand mystère de la mort. Une certitude : le voici dans la paix.
Sa famille se déchirait à son sujet. Les médecins aussi se divisaient sur l’état d’un malheureux reclus dans une zone obscure de la vie, en état "pauci-relationnel". On allait de procédures en recours, d’appels en cassation.
Qui n’a été étreint par l’émotion devant le sort incertain et cruel qui lui fut réservé durant des années ? Chacun sentait bien que cette affaire ne se limitait pas aux procédures judiciaires, ni aux décisions médicales, mais engageait toute la société et sa conception de la dignité humaine.
Le contexte passionné, le tumulte médiatique qui l’entourait n’ont pas facilité la réflexion. Était-on dans une "obstination déraisonnable" autorisant, selon les termes de la loi, qu’on mette fin aux traitements ? Mais la nutrition et l’hydratation sont-elles vraiment des "traitements" ? Alors, comment qualifier leur interruption ?
C’est fini, mais l’histoire tragique de Vincent Lambert continue de nous hanter : qu’est-ce qu’une vie ? par quoi se définit-elle ? Malgré les avancées pour un meilleur accueil des malades, des personnes handicapées, des personnes âgées, un air du temps pousse à évaluer une vie par son "utilité", sa "productivité". À cette aune, les jours d’un homme dans un état "pauci-relationnel" ne valent guère.
La médecine fait des prouesses et, partant, elle fait bouger les lignes longtemps intangibles de la conception et de la mort. Ses progrès donnent le vertige et font naître des questions qui ne manqueront pas de se poser lors des débats bioéthiques qui s’annoncent - demain sur la PMA et un jour sur l’euthanasie ou la GPA. Quels principes doivent-ils nous guider ? Faut-il faire systématiquement droit au "désir", celui d’enfanter, celui de mourir ? Faut-il se soumettre à la performance médicale ? À la rentabilité économique ? Notre temps enivré de puissance technologique et scientifique doit impérativement retrouver le chemin de la sagesse.

Editorial, paru dans Le Figaro, 12 juillet 2019
Publié dans A tout un chacun
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L'Europe fantôme                    
 
Le 23 Avril passé et pour 2 jours s'est tenu à Moscou (1) la 8ème Conférence sur la Sécurité Internationale, rassemblant les délégations de 70 Etats, ainsi que des représentants d'Organisations internationales, ce qui représentait plus de 75 % de la population mondiale. Après le message de bienvenue de Vladimir Poutine en séance inaugurale, organisée en tables rondes, le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Choigu en assura la présidence, assisté de son très efficace vice-ministre Alexandre Fomin (2). Le Secrétaire général de l'ONU y était représenté par son adjoint direct E. Ramzy.
 
Cette Conférence est le miroir russe d'une Conférence identique tenue chaque année à Munich par les Etats d'Europe occidentale. Elle permet aux différents chefs d'état-major des armées des Etats représentés de se rencontrer, de manière plus ou moins informelle, de confronter leurs remarques sur l'état du monde et – bien sur – de nouer des relations utiles sur les dossiers du moment. Pour cette session, l'accent était mis sur l'usage et les protections possibles des engins balistiques, le cyberespace et les guerres hybrides, les dérives terroristes immiscées dans la gestion des conflits ("il n'y a pas de bon terrorisme"), l'inquiétante augmentation des conflits locaux (réels ou potentiels).
 
Le plus spectaculaire de cette 8ème session est l'absence totale (et le silence) des Occidentaux, USA et Européens réunis, depuis 2014 en raison du conflit ukrainien, et aussi de la guerre personnelle des Etats Unis envers l'Iran. Cette absence est non seulement celle des Etats et gouvernements (Royaume Uni, France, Allemagne en particulier) mais aussi de l'Union Européenne, de l'OTAN et de l'OSCE. Cela couronnant le boycott et les sanctions économiques infligées à la Russie.
Cette attitude est à la fois affligeante, infantile et redoutable pour les années à venir et envenime une situation internationale confuse, mal orientée vers la violence, dont les objectifs restent obscurs, souvent peu défendables et surtout inutilement dangereux. Le plus étonnant est le silence du Royaume Uni – pourtant principal organisateur, au temps de son Empire, du foutoir actuel - l'effacement à peu près total des efforts français (pas un mot sur 'barcane' en Afrique ), rien de la Belgique, de l'Italie, de l'Allemagne. Autrement dit, l'ex-monde colonial qui pendant 200 ans construisit le monde actuel, dont les ruines sont désormais bien visibles,… est muet.
 
Regardons ce Non-évènement occidental sur son autre face : la Russie en a assez d'être l'éternel parent pauvre ou encore l'inusable méchant ours noir de la politique européenne. Donc, après quelques efforts infructueux, elle fait volte-face, et se tourne vers son immense territoire perdu, vers ces Républiques sorties de l'effondrement de l'URSS, vers le camarade chinois et vers un développement Asie centrale-Pacifique promis à un avenir plus prometteur. Le temps des humiliations et des sanctions devrait être dépassé.
Choisir la Chine comme alliée n'est pas nouveau : l'idéologie communiste est un lien, même si son interprétation est différente. Déjà, fin 1943, c'est la promesse de la Chine de ne pas bouger qui permit à Joukov d'alléger son front de l'Est et de foncer sur Stalingrad et le front Ouest. Puis, l'URSS triomphante se posa en "grande sœur" de l'évolution du système de Mao, ses camarades et ses successeurs.
De nos jours la donne est différente : la Chine de Mr XI anime un partenariat stratégique, économique et commercial, puisque qu'elle représente 24 % des échanges russes, la mise en commun de moyens de développement : Poutine offre son territoire à la One Belt One Road et ses différentes antennes européennes, Monsieur Xi apporte ses technologies innovantes et son inépuisable réserve de cerveaux et de main d'œuvre. Tout le monde sait maintenant aussi que la Chine a un énorme réservoir de brevets et plus de 80 % des "terres rares".
 
Lors des séances plénières ont surtout été évoqués la poudrière réactivée du Moyen Orient, la meilleure façon de faire évoluer la Syrie et l'Irak, l'indispensable nécessité de préserver l'Accord sur le nucléaire iranien. Un rapprochement entre les problèmes en mer de Chine avec le Japon et la Corée-Sud s'est profilé de même qu'une meilleure intégration de l'Inde dans ces pourparlers. La question Nord-Coréenne n'a que peu été évoquée puisque les manœuvres chinoises et sud-coréennes pour une troisième rencontre Kim-Trump étaient déjà entamées, bien que le fond du problème – la dénucléarisation nord-coréenne – ne soit en rien résolu. Le coup de com du 30 Juin est en fait une stratégie destinée à calmer les opinions, et soutenir le début de campagne électorale US.
Selon les analystes américains nous serions dans une nouvelle guerre froide, une sorte d'intimidation cybernétique à coups de drones, de missiles et d'observateurs satellisés (2). Toutefois dans une relation hyper classique les chefs d'états-majors russes, en marge des réunions plénières ont rencontré ceux du Pakistan, des Philippines, de Serbie, du Myanmar, de Corée du Nord, du Kazakhstan, … et ...chose inouie, de l'Inde. De même que des délégations du Vietnam, de Singapour.
Il est clair que la Chine est encore très loin d'avoir le même potentiel militaire que celui des USA et la Russie (qui a moins d'hommes alignables mais une approche matérielle très supérieure) sert d'appui militaire à la République Populaire.
Les pourparlers se sont terminés sans accord, mais de manière constante les menaces propagées par la Maison Blanche ont sous tendu beaucoup de remarques. La multiplication des sources potentielles de conflits encourage le continent asiatique dans son ensemble à s'organiser sur un front commun minimum. Plusieurs interventions ont souligné la différence d'approche culturelle qui nourrit les impasses entre le "confinement" délibéré américain et la lente mais tenace approche chinoise. L'intégration de l'Eurasie avec une dimension militaire est en marche. Le silence de l'Europe, qui subit une forte pression US, montre ses mésententes, donne souvent le spectacle de gamins qui ne savent plus remonter leur mécano. Il faudrait peut-être reprendre la phrase finale d'Anne Cheng lors de sa conférence inaugurale au Collège de France en 2008 : "la Chine évolue très vite et nous en restons très ignorants".
 
(1) Ces 2 journées diplomatiques se sont tenues à l'Hotel Radison de Moscou, gigantesque batiment stalinien, totalement rénové par la chaine hotelière américaine Radison, revendu en 2018 à un goupe touristique chinois.
(2) "l'homme qui monte"… ?
(3) En particulier selon Phil Stevens au Financial Times

Envoyé par l'auteur, 9 juillet 2019
Publié dans De par le monde
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Réforme de l’islam : les occasions manquées
 
"Il me semble que l’abandon de la dynamique de l’interprétation (l’ijtihad) et celui de la philosophie par l’islam sunnite à partir du XIIIème siècle ont eu des conséquences terrifiantes que nous continuons de payer. L’islam sunnite s’est installé depuis dans une sorte de répétition permanente, dans un juridisme paralysant pour les sociétés et les individus, et dans un refus de la réflexion sur soi-même" (Rachid Benzine, L’Islam en débat, éd. Courrier international, 2017, p. 150).
L’auteur de ce constat, Français musulman connu pour son livre Les nouveaux penseurs de l’islam (Albin Michel, 2004), se réfère à la stagnation intellectuelle produite par la fixation officielle du dogme du Coran comme livre " incréé"», suivie de la "fermeture de la porte de l’ijtihad ("effort de réflexion"), décisions prises par les califes El Moutawakkil et El Qader entre le IXème et le XIème siècles
.
Pourtant, au XIXème siècle et au début du XXème, l’influence de l’Europe au Proche-Orient et le déclin de l’Empire ottoman ont ouvert la voie à diverses initiatives réformatrices.
Les bouleversements géopolitiques survenus au Proche-Orient à partir du début du XIXème siècle ont suscité une ouverture des élites arabophones à la modernité européenne.
 
L’expédition de Bonaparte en Égypte
Le séjour de l’armée française au pays du Nil, accompagnée de savants (1798-1801), a déposé en Egypte "les germes de la civilisation et encouragé les Arabes à les faire fructifie"» (Anne-Laure Dupont, Le Monde diplomatique, août-septembre 2009).
Cette expérience inspira la politique de modernisation de Méhémet-Ali (1769-1849), sujet ottoman natif de la Macédoine (alors province de l’Empire turc), nommé vice-roi d’Egypte en 1805.

En 1809, rappelle Karim Ifrak, chercheur au CNRS, il "ouvrit le bal en dépêchant le tout premier étudiant égyptien vers le pays des arts : l’Italie. En 1818, le nombre d’étudiants envoyés à l’étranger atteignit vingt-huit personnes. En 1826, quarante-quatre jeunes étudiants, emboîtant le pas à leurs aînés, furent dirigés vers les universités françaises. Le nom de Rifaat El Tahtawi (m. 1878) résonna des générations durant, marquant le début d’une ère et la fin d’une autre, mais non sans avoir payé le prix fort. A la faveur de ses écrits et à la force de son enseignement, il devint une figure clé du mouvement idéologique du XIXème siècle qui prôna l’effondrement des barrières intellectuelles avec la vieille Europe" (La réforme en islam, éd. Albouraq, 2018, p. 75-76).
 
Cette initiative fut effectivement marquante. A son retour de France, où il avait séjourné de 1826 à 1831 pour accompagner comme imam un groupe de boursiers, Rifaat El Tahtawi publia L’Or de Paris (trad. A. Louca, Paris, 1988), ouvrage diffusé officiellement en arabe et en turc sur l’ordre de Méhémet-Ali. Dans ce récit, El Tahtawi "insiste dès la première page sur la perfection atteinte en Europe dans le domaine des arts et des techniques et sur la souffrance que lui a causée l’infériorité des pays musulmans en la matière". Par ailleurs, "Tahtawi découvre les idéaux de liberté, d’égalité, de justice et de dévouement à la patrie". Enfin, "son entreprise est couronnée par deux ouvrages d’orientation pédagogique et culturelle destinés à harmoniser l’enseignement traditionnel et les apports occidentaux" (Dominique Urvoy, Histoire de la pensée arabe et islamique, Seuil, 2006, p. 585-587).
 
La Nahda ("Renaissance", en arabe)
Méhémet-Ali favorisa en outre l’installation au Caire de lettrés chrétiens venus du Liban et de Syrie, parmi lesquels les frères Sélim et Béchara Takla (melkites), fondateurs du quotidien El Ahram ("Les Pyramides"), qui continue de paraître, et le maronite Farès Chidiac (1805-1887), l’un des initiateurs de la Nahda (Renaissance).
Ce mouvement de renouveau littéraire et culturel, auquel contribuèrent deux autres Libanais chrétiens, Nassif Yazigi (melkite, 1800-1871) et Boutros Boustani (maronite devenu protestant, 1819-1883), entendait susciter chez les Arabes une prise de conscience des retards accumulés pendant des siècles d’inertie. Dès 1869, Boustani publiait à Beyrouth un Discours sur la société et comparaison entre les coutumes des Arabes et des Occidentaux. Quant à Yazigi, il écrivit dans l’un de ses poèmes : "Réveillez-vous, ô Arabes, la boue a recouvert jusqu’à vos genoux".
 
Au-delà de la rénovation de la langue arabe, marginalisée et appauvrie depuis le XIVème siècle sous l’Empire ottoman qui avait instauré le turc comme langue officielle, la Nahda avait pour objectif de promouvoir l’accueil des sciences et des arts ainsi que les principes de la philosophie des Lumières, notamment à travers le système scolaire et les traductions d’auteurs européens.
La Nahda inspira aussi le concept de nationalisme arabe, censé transcender les appartenances confessionnelles. "La religion est à Dieu, la patrie à tous" : tel était le slogan inscrit en tête du Nafîr Suriyya (Le clairon de Syrie), journal fondé au Liban par Boustani.
"A Beyrouth, elle [la Nahda] mobilisa des lettrés de toutes les communautés, chrétiennes comme musulmanes". Parmi ces derniers, on compte l’émir druze Mohamed Arslan et un juriste sunnite, Youssef El Assir, lequel "s’était signalé par sa révision de la traduction arabe de la Bible protestante". Pour le journaliste libanais Samir Kassir, cette "contribution à une œuvre religieuse est peut-être le plus éclatant témoignage de l’humanisme de la Nahda" (Histoire de Beyrouth, Fayard, 2003, chap. III).
 
L’universitaire tunisien, professeur de droit, Ali Mezghani, en tire cette conclusion : "Un siècle après l’expédition de Bonaparte, la philosophie est réintroduite dans les pays arabes. La formation des Etats modernes conduit à l’usage de nouveaux concepts : Constitution, démocratie, souveraineté populaire, citoyenneté, nation, égalité, etc. A la fin du XIXème siècle et au début du XXème, le théâtre fait son apparition, transgressant la norme ancestrale de l’iconoclastie, de même que la peinture" (L’Etat inachevé, Gallimard, 2011, p. 141).
 
Cependant, avertit son compatriote, l’historien Hichem Djaït, "il faut absolument distinguer le mouvement ample et souterrain de la Nahda du mouvement réformiste islamique" (La crise de la culture islamique, Fayard, 2004, p. 143).
 
Les Tanzimat ("Mesures d’organisation", en turc)
Ces évolutions se produisaient alors que l’Empire ottoman, qui dominait une grande partie du monde arabe depuis quatre cents ans, était entré dans une phase déclinante. La victoire de la triple alliance franco-anglo-russe sur la flotte turque à Navarin (20 octobre 1827), qui ouvrit la voie à la reconnaissance internationale de la Grèce (1830), territoire jusque-là sous tutelle ottomane, avait entamé le démantèlement de l’Empire. Celui-ci sera scellé par les Alliés après la Première Guerre mondiale (traité de Sèvres, 10 août 1920).
Dès lors, "l’homme malade de l’Europe" (formule inventée par un diplomate russe, Alexandre Gorchakov, après la guerre de Crimée, 1854-55) dut se résoudre à des réformes institutionnelles imposées par les Puissances européennes. D’où la série de Tanzimat édictées par les sultans à partir de 1839 jusqu’en 1876. L’une des réformes des plus novatrices fut celle de 1856, promulguée par Abdulmejid 1er qui posait le principe de l’égalité de tous ses sujets, quelle que fût leur religion. "Désormais, les juifs et les chrétiens pouvaient donc jouir, en principe, de l’égalité devant l’impôt et la justice et accéder à tous les emplois publics". Cependant, ces mesures restèrent largement théoriques (Annie Laurent, L’Europe malade de la Turquie, éd. F.-X. de Guibert, 2005, p. 58-59). L’égalité ainsi proclamée, si contraire au statut traditionnel de la dhimmitude (protection-assujettissement), n’est peut-être pas étrangère au génocide contre les chrétiens (Arméniens, assyro-chaldéens et maronites) qui se déroula par épisodes de 1895 à 1915.
En 1924, l’abolition du califat par Atatürk (1881-1938), fondateur de la république turque, s’accompagna d’un nouveau système législatif qui empruntait largement au droit européen, y compris en matière matrimoniale (abolition de la permission polygamique).
 
Le particularisme chiite
Dès le XIIIème siècle, donc bien avant le sunnisme, l’islam chiite, en particulier celui de Perse, a connu "une effervescence intellectuelle", note Dominique Urvoy. La philosophie, les recherches métaphysiques, l’éthique, les sciences et le soufisme intéressaient les élites chiites. Cet intérêt s’est maintenu avec l’arrivée au pouvoir de la dynastie safavide qui adopta le chiisme comme religion officielle au XVIème siècle (op. cit., p. 558-571)     
 
L’ensemble des événements et des mesures présentées ci-dessus, auxquelles il faut ajouter l’impact de la période coloniale au Levant et au Maghreb, pouvaient influencer le reste du monde sunnite, notamment dans sa partie arabe qui représente le cœur historique et religieux de l’islam.
De fait, un mouvement réformiste est apparu durant la période charnière des XIXème et XXème siècles. Nous en rappellerons les circonstances, les objectifs, les limites et les résultats dans la prochaine Petite Feuille verte 
Envoyé par l'auteur,
3 juillet 2019, paru sur  associationclarifier.fr
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