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Le gouvernement présente le 23 juillet 2014 sa nouvelle copie sur la réforme territoriale, où le nombre de régions de France métropolitaine passerait de 22 à 13. Alors qu’elle devait initialement permettre "12 à 15 milliards d’euros" d’économies, un rétropédalage a actualisé les espérances du gouvernement à 10 milliards sur cinq ans. On a pu voir dernièrement que les débats portaient davantage sur les logiques géographiques plutôt que sur les vraies sources de coûts pour les collectivités territoriales. En quoi celle-ci est en train de se détourner de son ambition initiale, soit la diminution des coûts pour l'état ?
Le gouvernement chérissait le mythe selon lequel la fusion des administrations régionales entrainerait des économies. Mais le budget actuel additionné des régions dont la fusion est annoncée représente des montants fort limités, nettement inférieur à 20 milliards d’euros. En revanche, l’agrandissement de la taille des administrations régionales entrainera par exemple la création d’instances de coordination ou de nouvelles antennes qui représenteront des dépenses supplémentaires. C’est la raison pour laquelle le gouvernement a raison de ne plus guère promettre d’économies, car il n’y en aura point, bien au contraire.

Le gouvernement n'est-il pas en train de passer à côté de sa réforme, en ne clarifiant par les compétences de chacun des échelons territoriaux ?
Effectivement la méthode employée par cette réforme est tout à fait inadaptée puisqu’on veut définir a priori de nouveaux cadres géographiques régionaux sans préciser leurs compétences. Certes, on nous annonce une deuxième loi qui pourrait alors clarifier ces compétences. Pourtant la simple logique suppose une adéquation entre la structure territoriale et les fonctions dévolues. En effet, selon les décisions à prendre, le niveau géographique n’est évidemment pas le même selon que l’on ait à décider de la localisation d’une crèche ou de la construction d’un vaste parc d’activités technologiques.

S’il s’agissait de faire des régions des outils plus efficaces dans la lutte pour l’emploi, cela supposerait une nouvelle dynamique de décentralisation. Ce qui n’est ni annoncé ni envisagé. Non seulement l’Etat souhaite conserver toutes les compétences qu’il a aujourd’hui, y compris des compétences qui ne relèvent nullement d’un "état stratège", mais en outre, il annonce qu’il va renforcer le pouvoir des préfets, ce qui correspond à de nouvelles décisions de recentralisation. Très étonnant quand on sait qu’aucun pays démocratique dans le monde n’agit actuellement dans le sens de la centralisation ou de la recentralisation. Au contraire, dans le nombreux pays, (1)  c’est le processus de décentralisation qui est privilégié car il est essentiel que les territoires soient autonomes et qu’ils puissent agir souplement, pour améliorer leur attractivité.

La "réforme" de la délimitation des régions a déjà eu un impact négatif pour la croissance dans la mesure où depuis qu’elle a été annoncée, de nombreux élus et leurs collaborateurs consacrent un temps considérable à réfléchir à la manière de l’appliquer, dans un jeu de rapport de force délicat puisqu’il faudra également définir les capitales des nouvelles régions. Un temps considérable alors qu’il faudrait se consacrer à améliorer par un meilleur cadre législatif et des initiatives locales la gouvernance des territoires. (2)

Depuis l’annonce initiale des soi-disant 1o milliards d’euros d’économie, le gouvernement n’a plus voulu s’avancer sur les économies que la réforme réaliserait, et elle a bien raison de le faire car la réforme coutera plus qu’elle ne fera économiser. De façon directe, la fusion des administrations entraîne des coûts d’aménagement, des fusions d’administration etc. Le deuxième élément, c’est que la mise en place de cette réforme durera 4 à 5 ans. Le temps consacré au meccano institutionnel sera pris sur celui qui devrait permettre de se concentrer à administrer les régions de manière plus efficace. Il faut aussi bien penser au fait que la fusion de deux ou plusieurs régions engendrera une harmonisation des salaires, des avantages de tous les fonctionnaires et des dotations aux établissements d’enseignement au niveau le plus haut constaté, selon la logique inévitable du "mieux-disant". Si ces dépenses supplémentaires ne sont pas couvertes par des dotations de l’État, les régions devront diminuer leurs investissements au détriment d’une meilleure attractivité de leur territoire.

Plus généralement, quels peuvent-être les effets pervers de cette réforme au vu des mesures en voie d'être adoptées ? Doit-on s'attendre à une perte d'efficacité de la part des collectivités territoriales ?
En effet, outre le risque d’un jacobinisme régional dans les très vastes régions (3) créées, il y a un risque qui se situe notamment dans la perte de notoriété dans la dénomination des régions. Un nom a toujours une valeur marchande. Ainsi, le Limousin a créé une marque du même nom car elle pouvait servir à valoriser son territoire. La réforme pourrait détruire cet avantage par la création de nouveaux sigles incompréhensibles et méconnus qui entraineraient une perte de notoriété. Si la région Champagne-Ardennes-Lorraine-Alsace devient CALA, cela n’aura aucune valeur marchande alors que pris séparément ces noms sont valorisables du fait de leur très forte notoriété.

Dans une note confidentielle rendue publique, la ministre de la Fonction publique estime que la stabilisation des effectifs pourrait faire économiser 6 milliards d'euros. Etait-il vraiment possible d'imaginer une rationalisation des dépenses des collectivités territoriales sans toucher à la masse salariale ?
Premièrement, en ce qui concerne les régions, pendant une vingtaine d’année, ce n’était pas la masse salariale qui était la plus grosse dépense, mais les investissements. Jusqu’à l’acte 2 de la décentralisation, les régions utilisaient plus de la moitié de leur budget aux investissements. Deuxièmement, il est vrai que la façon dont on a mis en œuvre l’intercommunalité en France, avec la prime associée, s’est traduite par une augmentation de la masse salariale car la méthode était mauvaise. Dans la plupart d’entre-elles, les communes transmettant des compétences à l’intercommunalité auraient dû leur confier également la totalité du personnel correspondant. Bien entendu il y a eu des réticences ; et il en a résulté que les intercommunalités ont dû recruter du personnel. Au final, pour un même territoire, on a le plus souvent eu des effectifs territoriaux plus élevés sans que les citoyens ne voient une diminution de leurs impôts locaux alors que c’est ce qui était annoncé initialement (par des économies d’échelles notamment). S’attaquer à la masse salariale, ce serait d’une part simplifier les 400 000 réglementations qui engendrent de lourds coûts administratifs aux collectivités territoriales ou tout simplement diminuer la dotation globale de fonctionnement, surtout pour les communes qui perçoivent par habitant les sommes les plus élevées, ce qui obligerait les collectivités territoriales à s’adapter.

Comment aurait-on pu mieux concilier cette réorganisation géographique à la fois en prenant en compte les identités territoriales sans omettre l'objectif de réduction des dépenses ?
D’abord, aucun état dans le monde n’imagine que la diminution d’un tiers du nombre des régions pourrait permettre de faire des économies et n’envisage en conséquence de le faire. Le problème de la France est que ce pays continue d’avoir des pratiques jacobines tout en ayant partiellement décentralisé en 1982. Ce dont la France a vraiment besoin, c’est d’une avancée majeure en matière de décentralisation, non d’un meccano institutionnel qui masque une opération de recentralisation. .

(1) "Les régions d’Europe : une extrême diversité institutionnelle", Diploweb.com, 11 janvier 2014.
(2) Dumont, Gérard-François, Diagnostic et gouvernance des territoires, Paris, Armand Colin, collection "U", 2012.
(3) Il est étonnant que le projet agrandisse certaines régions déjà très vastes par rapport aux territoires les plus vastes en Europe ; cf. Dumont, Gérard-François, "Régions françaises : petit dictionnaire des idées reçues", Population & Avenir, n° 718, mai-juin 2014.

Interview de G-F. DUMONT par Atlantico, 23 juillet 2014
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Avez-vous remarqué ? Il n’y a guère qu’en France que l’on manifeste pour la Palestine. Dans le monde musulman, on a d’autres problèmes.
Notre gouvernement a bien de la chance : coupe du monde de football, tour de France, accidents aériens, combats en Ukraine et à Gaza ont permis d’occulter les résultats fâcheux de notre économie et la montée du chômage. Personne n’a manifesté pour les Ukrainiens : il y a pourtant là-bas bien plus que l’assassinat d’un grand-duc qui fut il y a cent ans le prétexte d’une guerre terrible.

Pourquoi diable manifeste-t-on pour Gaza et pour la Palestine à Paris ou Marseille, mais ni à Ryad, ni au Caire ? 
La première raison, c’est que le Hamas, principale force politique et militaire dans la bande de Gaza a perdu la plupart de ses soutiens : Syrie, Iran, Egypte. Certes, le Qatar et la Turquie assurent un service minimum au Hamas, mais comme la plupart des Etats musulmans, ils sont partagés entre la solidarité religieuse et les risques : comment empêcher les fanatiques islamistes de prendre le pouvoir, comme ils ont tenté de le faire en Tunisie, en Egypte, en Syrie, sans parler du "califat" en Irak ?

L’Arabie saoudite et le Qatar voudraient à la fois empêcher le développement des printemps arabes, lutter contre les chiites, soutenir moralement les Palestiniens et les Islamistes, lutter contre le terrorisme : c’est du ressort de la schizophrénie…  
La rue arabe, elle, vibre pour les Palestiniens, mais, quitte à se battre, ses enfants préfèrent rejoindre les excités du "califat" islamique de Syrie et d’Irak, assassiner des chrétiens et autres mécréants : l’armée israélienne fait peur. Il n’y a qu’à Paris ou Marseille qu’on peut jouer sans risque aux héros…
Israël s’est une nouvelle fois lancé dans une expédition dont les résultats ne lui seront pas favorables : les télévisions montrent des enfants et des civils gazaouis abattus, ce qui est  néfaste à l‘image de l’Etat hébreu. Et pour sortir de ce guêpier, il faudra bien ou prendre le contrôle de Gaza et l’occuper, ou traiter avec le Hamas, pourtant qualifié d’organisation terroriste.

Les Etats-Unis, à force de vouloir ménager Israël et l’ensemble sunnite, tout en traitant avec l’Iran, ne parviennent à aucun résultat probant.
Quant à la France, à force de vouloir suivre les Etats-Unis, à force de faire des courbettes à l’Arabie saoudite et au Qatar en espérant vendre des matériels, à force de se tromper sur la Syrie et l’Iran, à force de saborder ses forces armées, elle est complètement "hors-jeu".
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Claude Lévi- Strauss disait que "l’homme a toujours pensé aussi bien". De même peut-on estimer que l’homme a toujours connu le même degré de satisfaction (et d’insatisfaction), a toujours éprouvé les mêmes sentiments quelles que soient les conditions matérielles de son environnement.
L’idée de lier confort et bonheur, c’est-à-dire une conception matérialiste du bonheur, une détermination du bonheur par les structures économiques appartient nettement à l’idéologie moderne, celle qui s’est développée à partir du 18ème siècle et culmina au siècle dernier. C’est au nom de ce "modèle de civilisation", faisant coïncider progrès matériel et progrès culturel, confort matériel et bonheur que l’Europe a imposé au reste du monde ses valeurs, au bout des baïonnettes de ses soldats, des bibles de ses missionnaires et dans les cales de ses marchands.
On découvre maintenant, que les valeurs de progrès, de développement, de primat de l’économique sont saturées, qu’il y a d’autres valeurs, d’autres modèles de développement.

Il me semble que cette enquête, malgré la naïveté inhérente au maniement de concepts tels le bonheur, est l’indice d’un tel changement de paradigme.
On peut avoir certaines inquiétudes quant à ces études qui font des correlations entre gènes et bonheur. D’une part parce que ces correlations pourraient être "n'importe lesquelles" : nombre de voitures et bonheur, nombre d’enfants par famille et bonheur etc. La statistique ne prouve pas un lien de causalité, elle peut tout au plus estimer la part attribuable de tel ou tel phénomène à tel autre, dès lors qu’il a été prouvé, par une analyse qualitative qu’il y a un lien de cause à effet entre ces phénomènes. D’autre part, parce que c’est au nom de cette idéologie du bonheur que se sont perpétués les pires crimes, ceux du nazisme comme du stalinisme. C’est au nom du "bonheur occidental" qu’ont été exterminés les Indiens d’Amérique, perturbés les peuples d’Afrique, détruites des civilisations différentes de la nôtre.

Mais passons. Pourquoi les Danois se sentiraient-ils plus heureux que d’autres peuples ? Mille raisons peuvent être invoquées : une étude ancienne montrait que l’état de santé d’une population était, toutes choses égales par ailleurs, déterminée essentiellement par le sentiment de bonne intégration des personnes dans leur communauté de vie. On peut imaginer un peu la même chose pour le Danemark : la petite taille et la relative homogénéité du pays feraient que les habitants s’y sentiraient plutôt bien, par rapport à d’autres pays traversés par de multiples conflits ethniques, culturels etc.
Mais on peut aussi se dire que "l’idéologie du Bonheur", c’est-à-dire le fait de privilégier la recherche de son intérêt individuel et de son bien être au dépens des autres et au dépens d’autres sentiments plus altruistes représente le summum de l’idéologie moderne. Robespierre disait "le bonheur, une idée neuve" et l’on sait comment se termina "l’utopie révolutionnaire jacobine" : sous le couperet de la guillotine.
Il n’est pas sûr que cette surdose de bonheur soit pour le Danemark un gage de dynamisme à long terme. En tout cas, nombre de créateurs de ce pays s’y sentent enfermés.
 
J’ai toujours pensé que l’Amérique latine et l’Amérique du Sud et le Brésil en particulier constituaient ce que j’appelle "un laboratoire de la postmodernité".
Dès lors, la définition que je donne de celle-ci est : la synergie de l’archaïque et du progrès technologique. En témoignent d’ailleurs l’enthousiasme que suscitent ces pays auprès de ceux de la vieille Europe, du point de vue de la musique, de la mode, des croyances religieuses, … etc.
Or quelles sont ces valeurs de la postmodernité à oeuvre dans ces pays ?
Ce que j’appelle un "sentiment tragique de l’existence", au contraire d’un sentiment dramatique de l’existence. C’est-à-dire une capacité à vivre malgré les contraintes, malgré les difficultés, à vouloir vivre quand même. Au contraire de cette volonté qui a été celle de la modernité, de l’Europe (y compris centrale, celle qui ne sent pas heureuse dans votre étude) de vouloir sans cesse changer le monde, améliorer la société.
Il y a dans les pays d’Amérique latine et du sud une capacité à jouir de la vie comme elle est, immédiatement, un présentéisme qui est bien sûr beaucoup plus dynamique que le report de jouissance de la modernité : en Europe le bonheur était reporté au paradis ou dans la société socialiste quand le marxisme a proposé une version laïque du judéo-christianisme.
 
Bien sûr, il ne faut pas accorder, comme je l’ai dit plus haut, plus de foi à ces études quantitatives qu’elles n’en ont. Un indice, fût-il paré de tous les attributs scientifiques chiffrés n’est jamais qu’une représentation du monde. Dès lors, l’indice de bonheur est bien sûr tributaire de la représentation du monde de la communauté de ceux qui l’ont fabriqué. Comme l’ont prouvé de nombreuses études à propos du quotient intellectuel ou d’autres classifications (celle des maladies mentales par exemple), ces indices et classifications sont totalement tributaires du système de valeurs dans lequel baignent ceux qui les ont créés.
Le sentiment de bonheur, de bien être, le sentiment de vouloir vivre est évidemment déterminé par la manière dont les personnes répondent aux questions posées et les interprètent. Il n’est donc pas possible n’y d’estimer un sentiment de confort – si je n’ai jamais eu de salle de bains, son absence ne génère pas le même manque que si j’en suis privé et que tous ceux autour de moi en possèdent – ou un sentiment de bonheur. Selon les cultures, l’amour, l’amitié, le courage, l’orgueil n’ont pas la même acception. Il en est de même du bonheur.

Je pense au contraire que c’est cette étude même qui reflète l’idéologie de la modernité, celle qui amalgame progrès et développement économique et bien être, idéologie dépassée.
Au fond l’indice de confort matériel et de développement économique et le pseudo nouvel indice, celui du bonheur témoignent de la même croyance dans la finalité individualiste de la vie : être plus riche, être plus heureux, posséder plus. C’est d’ailleurs ce qui permet au Danemark d’être leader en confort et en bonheur ! et peut-être en ennui ?
Au contraire, les pays les plus dynamiques sont ceux dans lesquels peut s’épanouir une conception différente de la finalité de la vie, celle selon laquelle le bien de la communauté, le bien des autres est un facteur d’épanouissement de la personne. En ce sens le bonheur individuel est une idée dépassée.
L’individu postmoderne, personne plurielle, aux multiples identifications à diverses tribus, ne recherche pas un état de bonheur, mais des situations dans lesquelles il se sent en communion avec les autres de sa et de ses tribus. D’autres sentiments prennent alors plus d’importance que le bonheur qui n’est qu’un état : sentiment d’appartenance, sentiment de communion, sentiment de partage des émotions, volonté créatrice, sentiment esthétique etc.
Je pense donc maintenant, au contraire de Robespierre que "le bonheur est une idée ringarde" !
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J'ai regardé la conférence de presse de Barack Obama le 18 juillet. La messe est dite : la Russie est coupable de la destruction du vol MH17.
Après avoir exprimé son indignation et son émotion à l'intention des familles des victimes, il pointe du doigt les séparatistes russes et la Russie tout en admettant n'avoir aucune preuve en mains, et... après avoir mis en garde les Américains contre le danger de la désinformation ! Etrange attitude pour un ancien professeur de droit de l'Université de Chicago, actuel président des Etats-Unis. Les médias lui emboîtent le pas entraînant l'opinion publique dans leur sillage.
Qu'en est-il de la présomption d'innocence ? N'est-on pas présumé innocent jusqu'à ce que nous soyons déclarés coupables ? Ce principe, hérité des révolutions anglaise, américaine et française, fait force de loi aux Etats-Unis où nul n'ignore cette expression : "presumed innocent until proven guilty". Un président peut-il s'en affranchir ?

Comment accorder crédit à une nation qui a envahi un pays, l'Irak, sous un faux prétexte, la présence d'armes de destruction massive, qui faussement en accuse un autre, la Syrie, d'utiliser des armes chimiques, qui en détruit un troisième, la Libye, après s'être accommodé de son dirigeant pendant des décennies, et qui organise un coup d'état dans un quatrième, l'Ukraine. (1) Tout cela au nom de la liberté et de la démocratie ! Comment croire pareilles énormités au regard de l'état lamentable de ces pays aujourd'hui ? Dans sa conférence de presse, Obama a été très clair. Poutine doit se soumettre aux conditions américaines ou subir de nouvelles sanctions. Les sanctions sont un acte de guerre.
Etrange attitude d'un président qui invoque la diplomatie dans sa déclaration préliminaire mais confronte son adversaire avec un ultimatum ? Poutine est un homme peu recommandable, certes. Pour autant, doit-il être condamné sans jugement ?

Ne devons-nous pas aussi nous poser la question des motivations ? Pourquoi détruire un vol commercial ? Que peut y gagner Poutine qui n'ignore pas qu'un tel acte de barbarie engendre une violente réaction d'antipathie à l'égard de son auteur ? Pourquoi la presse occidentale ne mentionne-t-elle pas le vol de Board One, l'avion présidentiel qui ramenait Poutine à Moscou après son séjour au Brésil. Les deux appareils suivaient le même plan de vol le même jour à une demi-heure d'intervalle
(15 H 44 pour MH17, 16 H 21 pour Board One).

Y aura-t-il une enquête internationale, comme l'ont demandé Obama, Poutine, Ban Ki-moon, et des chefs d'état et des personnalités diverses ? La vérité sera-t-elle jamais faite ou l'affaire restera-t-elle un mystère comme dans le cas du vol Kuala Lumpur-Pékin de la même compagnie aérienne en mars dernier ? Dans un éditorial sur le vol MH17, un ancien pilote de chasse, conclut : "100 ans après Sarajevo, cet assassinat moderne jette une ombre sinistre et un présage funeste sur le monde..." (2) Regardant le président américain, une même sombre pensée m'a traversé l'esprit : MH17 serait-il le début d'une troisième guerre mondiale ?

PS Après cette affaire, il faudra beaucoup de constance à la France pour livrer les Mistral.

(1) Au mépris d'un accord passé entre Mikhaïl Gorbatchev et James Baker, alors Secrétaire d'Etat des Etats-Unis
(2) Henri Gizardin, Boulevard Voltaire, 19 juillet 2014.
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Il est sans doute temps d’expliquer pourquoi la science économique tellement révérée n’est pas seulement un assemblage de truismes présentés en pièce montée pleine de vide. Il ne serait alors qu’amusant de la prendre au sérieux. Mais n’existant que par le chiffrage de tout et confondant des observations incomplètes vaguement chiffrées avec des théorèmes, elle en oublie l’essentiel qui ne se chiffre pas.

Toute la classe politico-économico-médiatique parle du PIB comme d’une création annuelle de richesses à se partager mais néglige la différence entre une richesse, un embarras et un déchet. L’antiquaire, le brocanteur et le ferrailleur constatent pourtant tous que les déchets des uns sont des richesses pour d’autres et inversement. La richesse n’est en effet qu’un regard, un regard appris d’un groupe qui trouve beau et bon ce qu’il appelle riche et qui n’est vrai avec certitude que dans ce groupe. Ses membres auront le même regard sur ce bien ou sur ce service qui ne sera pas du tout forcément le regard d’un autre groupe. La richesse est tout sauf objective.

Mais alors comment différencier le PIB création de richesses, du PIB création de déchets ou d’inutilités ? C’est le regard réaliste inchiffrable de l’acheteur qui fait la différence. Le pâtissier croit chaque jour fabriquer des richesses mais si personne ne veut les acheter, ses gâteaux deviendront vite des inutilités puis des déchets. Il faut en outre que le regard du client soit réaliste et qu’il ait non seulement l’envie mais la capacité d’acheter. Et c’est là où le bât blesse car la science économique prend pour une donnée la capacité à acheter. Cette erreur fondamentale fait la fortune de deux mondes : le monde publicitaire qui s’habille d’un "faire savoir" alors qu’il n’est que dans le "faire croire" que ce qui est vendu par ses clients est richesse, et le monde financier qui, par l’emprunt appelé pudiquement financement, donne la capacité à acheter. C’est la société de l’apparence qui appauvrit les pauvres et qui enrichit les riches en permettant à la machine de tourner, au capitalisme de croire en son avenir et à M. Mélenchon de trouver que la France n’a jamais été aussi riche. Si l’on produit, c’est qu’on est riche, même si nous ne produisons que des inutilités et des déchets qui ont du mal à trouver preneurs et que nous importons ce dont nous avons besoin sans savoir comment le payer.
Ce qui est gravissime, c’est que le raisonnement médiocre de croire fabriquer des richesses dès lors que nous finançons leur production, a contaminé l’éducation nationale qui s’auto-évalue par l’argent qu’elle dépense alors qu’elle devrait bien évidemment s’évaluer par l’embauche des diplômés qu’elle produit. L’éducation nationale pense qu’accumuler des connaissances fabrique des têtes bien faites utiles à la société comme d’autres assemblent des matières pour en faire des objets. Personne ne semble se demander si nous fabriquons bien des richesses dans notre système éducatif et pas simplement des inutilités voire des rebuts.
Pour le savoir il n’y a que le regard de l’acheteur qui fait la différence. Pour nos étudiants l’acheteur s’appelle l’employeur qui doit à la fois vouloir embaucher et pouvoir le faire.
Si l’employeur est l’Etat, il embauche autant de fonctionnaires qu’il veut en augmentant d’abord le déficit budgétaire puis les impôts. Les fonctionnaires étant surprotégés, l’Etat embauche de plus en plus par l’intermédiaire de myriades d’associations subventionnées. Le financement vient donc dans tous les cas du peuple qu’il faut à la fois tondre et flatter, ce qui est le délicat métier de Politique qui montre chaque jour davantage son inefficacité ou, plus exactement, son intérêt exclusif pour l’immédiateté par absence totale de vision.
Si l’employeur est privé, il raisonne en "valeur ajoutée" car on lui a fait croire à la création de richesses. Mais il est confronté à la dure expérience de la réalité et il n’embauche quasiment plus que des commerciaux et des conseillers qui doivent lui démontrer que le système tourne encore. Faut-il s’étonner de leur inefficacité et de la montée du chômage ?
La solution tout le monde la connait mais elle n’est guère électorale. Il faut infiniment moins d’étudiants et remettre les Français au travail pour fabriquer des biens vraiment utiles. Il faut parallèlement les mettre devant les choix très difficiles des renoncements à faire inéluctablement pour conserver quelques avantages de la société actuelle de l’apparence. Un Politique qui veut être élu, veut-il le dire et peut-il le dire ?
Ne faut-il pas en désespoir de cause créer la race des Politiques qui préfèrent la vérité à l’élection ? Et le net ne pourrait-il pas être le vecteur non censuré par les médias de cette expression ?
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Les valeurs guerrières
Il existe des valeurs guerrières. Elles semblent posséder une universalité, qui se rattache à la guerre elle-même, comme phénomène anthropologique. C’est pour cela qu’on a pu parler d’un "code du guerrier" (1). Citons d’abord, comme exemple de valeurs guerrières, la défense des foyers et de la patrie ; puis les conditions culturelles et psychiques de cette défense : le courage, le sens du sacrifice, l’honneur, la fidélité, la frugalité, la rusticité, etc.
L’estime pour ces vertus, pour ces valeurs, s’enracine dans la reconnaissance d’une grandeur qui s’attache à la victoire de l’homme sur l’égoïsme et sur la peur de la mort. C’est ainsi que Ludwig Wittgenstein, dans ses carnets de guerre, écrit : "Maintenant, j’ai une chance d’être un être humain décent, parce que je vis face à face avec la mort". (2)
Par extension, tout ce qui témoigne d’une victoire de l’homme sur la facilité, sur l’esclavage par rapport au confort, à la commodité, ou à l’intérêt matériel, se rattache à cette grandeur.
Tout ce qu’on peut dire de vrai sur l’autre côté de la guerre, sur ses horreurs et sur la manière dont elle déchaîne les pires potentialités transgressives, ne peut jamais effacer cette première grandeur.

Valeurs guerrières et valeurs militaires
Quand les sociétés sont dotées d’un Etat, les valeurs guerrières se complètent par des valeurs militaires, telles que la rigueur, ou la discipline, et elles se transforment elles-mêmes en des valeurs militaires. La discipline devient un aspect, particulièrement exigeant, du sacrifice requis du guerrier devenu militaire. Le port de l’uniforme implique aussi un sacrifice de la "belle individualité flamboyante" du guerrier. La tactique méthodique frustre son goût du "combat singulier" homérique. La rationalité technique et utilitaire, diminuant le contact entre les combattants, et sacrifiant beaucoup de choses à la pure efficacité, rabote l’esprit de chevalerie. L’acceptation d’un droit international et de divers usages régissant les conflits, implique, par exemple, le renoncement au butin, ce qui (on ne le souligne pas assez) a changé du tout au tout les perspectives économiques du métier des armes.
Les valeurs militaires enveloppent certainement plus de rationalité moderne et peut-être aussi plus de moralité proprement dite que les valeurs guerrières.
En termes kierkegaardiens, ces dernières relèvent souvent d’un stade esthétique des valeurs – le beau geste, le panache, etc. – ; les valeurs militaires, elles, se situent au stade éthique. La défense des foyers en relève aussi, évidemment. Le stade religieux est toujours présent, de diverses manières.
L’éthique militaire, comme discipline intellectuelle, doit être sensible à cette diversité de stades, de registres, ainsi qu’à leur distribution, souvent non linéaire, voire récurrente et cyclique, dans l’espace et le temps. Cette militarisation du guerrier a bien sûr été vécue très fortement en Europe, mais elle lui est commune, dans une large mesure, avec tous les États. 

Le respect de l’adversaire
En général, les combattants sont capables de reconnaître ces valeurs guerrières et militaires chez leurs adversaires, et de les respecter pour cette raison, même quand ils n’en aiment ni le pays, ni la cause, ni le régime. Les adversaires se respectent, entre nobles, et entre braves, quand ils ne se laissent pas submerger par la haine, ou le désir de vengeance, le chauvinisme, ou le fanatisme idéologique. Ceci aussi est universel.
Le dialogue entre Achille et Priam venu lui redemander la dépouille d’Hector (3) nous fournit l’exemple de cette tension entre la fureur vengeresse et l’émouvante fraternité humaine qui relie, par-delà le conflit, et face au tragique d’une condition humaine partagée, des adversaires nobles et respectueux.
Qui veut faire l’ange fait la bête. Trop de pacifisme utopique risque de porter tort à ce respect entre adversaires. Quand la guerre est diabolisée, et comme il est parfois impossible de ne pas la faire, il ne reste plus alors qu’à diaboliser l’adversaire, pour justifier une pratique déclarée a priori injustifiable. Le combattant s’enferme dans une bonne conscience aussi inhumaine qu’inoxydable. L’hyper-technicisation de la guerre dans un tel esprit risque de la transformer en une sorte de dératisation utilitariste menée en toute bonne conscience puritaine.

Le voisinage du sublime et du comique
Il n’est pas évident que les valeurs guerrières puissent être totalement transfusées dans le système des valeurs militaires. J’en vois un indice dans le fréquent voisinage entre le sublime et le ridicule, dans ce qui touche au militaire, au sein des peuples parvenus à édifier des États.
L’inépuisable tradition du "crobar" dans les Ecoles militaires montre que les militaires sont les premiers à prendre conscience d’un inévitable décalage, propre au guerrier forcé de devenir militaire. En France, notons aussi le succès jamais démenti (indépendamment de tout antimilitarisme) du comique troupier, de la satire des militaires (4), ou de la caricature ayant pour thème la vie militaire (le conscrit ahuri, le sous-lieutenant famélique et nul, le sous-officier peu flatté, la vieille "culotte de peau", etc.).

Le militaire est en effet toujours, en quelque façon, plaqué sur le guerrier, comme "du mécanique sur du vivant", ainsi que disait Bergson (5). Ce sont deux surfaces qui ne collent pas toujours bien l’une à l’autre. Il existe alors une tension entre les valeurs guerrières et les valeurs militaires. Un magnifique guerrier ne fait pas forcément un bon militaire, et l’inverse est aussi vrai. Il faut pourtant que les deux cohabitent dans une certaine mesure, dans la même personne. C’est aussi pourquoi celui qui ferait un magnifique chef en temps de guerre se verra quelquefois brimé ou retardé à l’avancement, en temps de paix.
La guerre, même là où rode la mort, a toujours quelque chose de vivant, car la présence de la mort exalte le sentiment de la vie ; et la liberté par rapport à la peur de mourir, exalte le sentiment de la liberté spirituelle, de la noblesse morale, et de la grandeur de l’homme. Aussi ne doit-on pas s’étonner si le sublime et un certain cocasse voisinent si aisément dans l’existence militaire. De là le rôle indispensable de l’humour pour détendre et humaniser les rapports humains à l’intérieur des monstres froids que peuvent devenir les armées.
C’est que l’âme humaine fait ici le grand écart entre, d’un côté, le sacrifice suprême, la grandeur, le mystère de la mort, l’héroïsme ; et, de l’autre, la routine administrative dans ce qui ressemble parfois à un désert des Tartares bureaucratique.

Valeurs militaires et valeurs politiques
Le militaire, nous l’avons dit (§ 3), est dans l’Etat. Il le sert et, par-là, les valeurs du guerrier doivent s’intégrer au système des valeurs de l’Etat, qui sont celle de la civilisation – autrement dit : d’un processus qui fait passer d’une sorte d’ "état de nature" plus ou moins hobbésien à l’état civil. Un Etat, quels que soient son autorité, sa légitimité, son dynamisme, a toujours quelque chose de mécanique et de kafkaïen. Bien que nécessaire il n'est pas l'incarnation de la Raison, de la Liberté, etc. 
Valeurs guerrières et valeurs militaires ne se comportent pas identiquement, dans leur relation aux valeurs politiques. Ulysse est un politique qui se prolonge en guerrier, Achille un guerrier qui ne pense pas politiquement.

Si l’action guerrière peut parfois garder de fait un caractère privé, l’action militaire est une action en droit strictement politique. C'est pour cela que les valeurs militaires et guerrières dépendent dans un peuple de la relation qui y prévaut entre le public et le privé.
Il est difficile de dire si les valeurs militaires et guerrières possèdent une universalité supérieure, ou inférieure, aux valeurs politiques. En effet, certaines valeurs politiques ne sont telles qu’à l’intérieur de certains régimes, alors qu’on rencontre les mêmes valeurs chez les militaires formant les armées de pays dont les régimes politiques s’opposent et se combattent.

Le système des valeurs guerrières, devenues militaires, prend place dans un système de valeurs politiques elles-mêmes subordonnées à un concept de la justice. L’action de force armée, devenue action politique, que ce soit celle d’un individu servant son Etat, ou celle d’un Etat, peut entrer sous une règle de justice politique. Un chapitre particulier de cette justice est la théorie de la guerre juste. Il ne faut pas en abuser, sinon l'hypocrisie et son moralisme menacent.

Valeurs guerrières et valeurs aristocratiques
La démocratie, adéquatement comprise, est à notre avis un développement normal de la société, qui est à la fois naturel et indispensable, si du moins on entend par là non pas une marotte idéologique, mais un régime mixte (7), incluant une dimension oligarchique, mais aussi une forte dimension populaire, assumant le bien commun, et tendant à réaliser un équilibre de l’ensemble des valeurs politiques - qu'elles relèvent du pouvoir, de l’Etat, de l’aristocratie et de la démocratie.
Le militaire défend son pays, donc le régime de son pays, qui peut être, voire doit être, la démocratie. En ce sens, les valeurs du militaire sont celles de la démocratie. Comme le militaire, pour être militaire, doit avoir un riche système de valeurs, morales, guerrières, politiques, mystiques, et comme la démocratie ne peut se passer d'armée, le militaire protège la démocratie contre les monocultures idéologiques.

Il existe, au sein de toute armée démocratique, des valeurs aristocratiques, qui ne sont pas sans liens avec les valeurs guerrières. Ceci n’est pas seulement européen, car l’Europe n’a jamais été seulement aristocratique et l’on trouve ailleurs qu’en Europe des aristocraties guerrières (8).
Les valeurs aristocratiques s’enracinent dans la grandeur guerrière, parce que rien ne peut être accompli sans courage et sans la disposition au sacrifice que le courage implique - or beaucoup, tel Aristote, pensent que le plus grand courage est de risquer sa vie, surtout dans le feu de l'action guerrière.

Toute paix décente repose sur une forme ou une autre de guerre victorieuse faite à une violence inique. C’est pourquoi, la disposition à prendre le risque de mort dans la lutte fera toujours une différence entre ceux qui méritent d’être chefs en temps difficile – les meilleurs –, et les autres.
C’est là que se trouve la raison d’un inévitable porte-à-faux entre les militaires en démocratie, même s'ils sont démocrates, et les démocraties elles-mêmes, surtout dans la mesure où ceux qui y donnent le ton sont certains segments plus égalitaristes et plus libertaires, forcément mal à l’aise face aux idées d’élite, de sacrifice, de hiérarchie, de discipline, etc. Mais comme la démocratie a toujours des adversaires, il faut bien considérer le militaire comme un mal nécessaire, à normaliser dans toute la mesure du possible – mesure limitée, car on ne pourrait le normaliser à fond sans le détruire. 

La grandeur humaine du courage n’a vraiment de valeur qu’au service de la justice, mais la justice reste impuissante et ineffective sans le courage. Il existe donc une valeur sociale, enracinée dans la valeur guerrière : c’est la noblesse.
C’est un fait que les nobles assurèrent longtemps les fonctions militaires, ou guerrières, mais il en fut ainsi, fondamentalement, parce que la fonction militaire est une fonction noble (9). L’hérédité va faire, bien sûr, de la noblesse vertu une noblesse classe. Le corps des officiers, en Prusse, était la chasse gardée d’une noblesse terrienne, les Junkers. Les tercios castillans se recrutaient dans les cadets de familles nobles.
Ceux qui assuraient les fonctions guerrières sont devenus les nobles, parce qu’ils étaient nobles, se jugeaient tels et se voyaient reconnus comme tels. Le noble est celui qui peut servir et se sacrifier pour le corps dont il est la tête. René Girard rappelle qu’un très grand nombre de rites et de mythes relatifs à la royauté dans les anciennes tribus ne s’explique pas autrement que par ce caractère de victime sacrée, qui s’attache à la digne détention du pouvoir (10). C’est pour cela que les valeurs guerrières sont centrales dans la définition de toute aristocratie.

Relativisation des valeurs militaires ?
Il y a aussi, à côté des valeurs nobiliaires, voire au-dessus d’elles, les valeurs de l’esprit, sagesse ou sainteté. Les biens de fortune ont aussi leur importance, et l’ont toujours eue. Mais, d’un point de vue authentiquement aristocratique, l’argent en lui-même n’a pas d’importance, puisque dans la vie, il ne s’agit pas de jouir, mais d’être noble, c'est-à-dire d’être libre, et d’être chef, et de servir avec honneur. De ce point de vue nobiliaire, l’argent, pris comme matière à ostentation, comme source d’un plaisir de possession, comme garantie de sécurité, ou comme pouvoir d’acheter tout ce qu’on veut, est la quintessence de la vulgarité. C’est aussi pour cela qu’une bourgeoisie d'esprit élevé déteste parler d’argent. Aux yeux des nobles, les valeurs principales n’ont pas de prix, et ne sauraient être acquises à prix d’argent. 
Ces vues et ces valeurs dépendent de la structure sociopolitique de certains peuples, surtout à certaines époques, et peuvent recevoir un développement unilatéral ; elles ont cependant quelque chose d’universel, étant enracinées dans des expériences humaines fondamentales. 

Valeurs militaires, noblesse et privilèges, valeurs économiques
La noblesse voulait des privilèges, ce qui la faisait détester. Mais pourquoi en voulait-elle ? Par simple avidité, bien entendu, et aussi parce que les métiers "nobles" rapportent peu, voire coûtent. Or, il faut un territoire et des moyens pour jouir pleinement de la liberté sociale, de l’assurance tranquille et de la sérénité d’esprit, requises à l’exercice du leadership social et politique. Et il faut que les métiers nobles jouissent d'un prestige social incompatible avec le manque d'aisance. De là, sans doute, la revendication de privilèges, notamment fiscaux. Sans eux, pensait-on, les classes exerçant les métiers où s’expriment ces valeurs les plus hautes, ne pourraient tenir leur rang, ces fonctions étant moins rémunératrices que les métiers de l’industrie ou de la finance.
De là, aussi, le prestige, encore aujourd’hui dans bien des pays, de la propriété foncière, signe d’indépendance et moyen d’un digne loisir, où l’âme se recueille dans l’attente du service, et s’enracine dans la longue durée de la terre des pères – la patrie.

Le noble n'a pas pour réputation d'aimer le travail. Les biens matériels ont de la valeur quand ils servent à "libéraliser les sentiments", selon une expression très significative d’Edmund Burke (11). "Libéraliser les sentiments", c’est sentir avec noblesse, comme un homme libre. Les chefs ont, par excellence, à être des hommes libres et à sentir en hommes libres. Et la propriété, dont ils obtiennent le plus souvent une plus grande part, est l’instrument d’une telle "libéralisation" des âmes, quand elle ne nourrit pas l’individualisme possessif. Un homme est libre quand il est noble et n’a pas peur de la mort, donc quand il est prêt à servir, à risquer sa vie pour servir le bien commun. Ces qualités de noblesse humaine ne caractérisent pas seulement les dirigeants, les officiers, car elles peuvent descendre jusqu’aux hommes du rang ; mais elles sont particulièrement nécessaires à une élite sociale, si celle-ci veut se faire reconnaître comme légitime, en payant de sa personne. Il est aisé de laisser ces nobles conceptions dériver en éloge de la paresse, en préjugé de caste, en favoritisme héréditaire.

Valeurs militaires et valeurs bourgeoises
Ce n’est pas sans raison que les bourgeoisies se sont insurgées, notamment en France, contre la morgue des nobles privilégiés, quand ils unissaient à la médiocrité militaire un parasitisme social et une incapacité politique.

Mais, l’exemple de la République de Venise, entre autres, nous montre qu’une classe dirigeante industrielle, commerçante et financière – techniquement parlant, une bourgeoisie – peut assumer en même temps les valeurs nobiliaires, prendre directement en charge le service militaire, le service de l’Etat, les fonctions publiques, et réaliser, sous la forme d’une noblesse républicaine et bourgeoise, une synthèse originale entre l’activité fertile de la bourgeoisie, les valeurs désintéressées de la noblesse et l’amour de la liberté politique.
Les commerçants vénitiens ont découvert qu’il ne pouvait exister de grand commerce sans la liberté des mers ; ni de liberté des mers sans marine de guerre ; et que sans Etat et sans un corps militaire capable de servir dans cette marine, il ne pouvait exister de république marchande. C’est ainsi qu’une thalassocratie s’enracine dans une nécessité bourgeoisie, mais finit en liberté aristocratique, ou même en volonté de puissance impériale. – De tels phénomènes se laissent observer en Europe, mais il y a eu des aristocraties, des aristocraties guerrières, et des valeurs d’aristocratie guerrière, en bien d’autres lieux qu’en Europe. 

Valeurs militaires, valeurs de conservation et valeurs démocratiques
Il n’est pas non plus paradoxal de noter un lien entre les valeurs militaires et les valeurs morales, tout court. En effet, là où feraient défaut tout sens du devoir, de la hiérarchie, du sacrifice, de l’effort et de l’ascèse (sans lesquels ne peut exister aucune valeur guerrière, ni aucun corps militaire efficient) ; là aussi se trouverait en défaut la moralité générale.
Celle-ci se trouverait réduite à une moralité terre à terre, à un utilitarisme moralisant, incapable de justifier l’honnêteté par l’idéal et par l’honneur. Le juste et le bien ne se recommanderaient guère qu’au nom d’une convergence, très improbable, entre l’intérêt particulier et l’intérêt général (qui ne pèse pas lourd et cède sous la pression des appétits de court terme et des convoitises immédiates, comme l’expérience le montre).
C’est pour cela que, souvent, les conservateurs sont militaristes et que, paradoxalement, les esprits les plus attachés aux plus hautes valeurs morales, qui sont, dans le fond, des valeurs de paix, peuvent accepter parfois sans trop de regret l’idée et le fait de la guerre. Ils ne regardent pas sans méfiance un pacifisme qui aisément leur paraît suspect de connivence avec la vulgarité du matérialisme. Et ils se méfient aussi de la démocratie, dans la mesure où celles-ci, trop pacifiques, au moins en surface, relativiseraient trop les hiérarchies nécessaires à toute force armée efficiente, et réduiraient à trop peu la place de ces dernières dans la cité. 

Le caractère ambigu des valeurs guerrières
Il existe une évidente contradiction entre la morale dans sa notion même, et la guerre en général. La loi morale est la loi de paix, et donc, à ce titre, elle est la loi naturelle d’une humanité qui se développe sans conflit armé. L’existence d’un pouvoir imposant cette loi de paix, caractérise le processus de civilisation, par lequel on se retire de l’état de nature, qui est aussi un état potentiel de guerre de tous contre tous.

Toutefois, l’action d’un tel pouvoir est à sa manière une victoire, voire une guerre, contre les prétentions anarchiques d’une liberté arbitraire et sans loi. De là le caractère ambigu des valeurs guerrières.
D’une part, la pacification et la civilisation sont le triomphe des valeurs les plus spirituelles et pacifiques ; mais, d’autre part, la liberté libertaire, comprise comme refus du juste pouvoir, de la loi morale et de la civilisation, étant une tyrannie régressive, il est juste de la combattre, et il serait injuste de laisser dominer sans résistance. En cela la vertu guerrière est aussi valeur de paix. Du mal de l’injustice et de la violence sortent ainsi le bien de la juste guerre et celui des valeurs nobles qui s’y déploient, ou s’y retrempent.

Ces valeurs militaires n’auraient donc pas lieu d’exister, sans une violence et une méchanceté humaine qu’il convient de déplorer, mais cette méchanceté même ouvre une carrière au déploiement des potentialités combatives et correctives de la justice, qui autrement resteraient insoupçonnées, dans le giron d’une vie toute calme et harmonieuse.  

Le relativisme ambiant rend difficile une saisie immédiate de toutes ces valeurs
Mais, c’est bien là l’indice du fait que la première victime du relativisme, c’est justement le sens de la relativité historique et de la riche et profonde diversité des situations humaines. 
Les divergences culturelles se comprennent souvent à partir d’un fond commun, diversement interprété, ou raisonné.
Par exemple, si l’on estime que le courage guerrier exige la lutte à mort, se laisser faire prisonnier sera une preuve de moindre valeur, sauf dans le cas où l’on aura été relevé blessé sur le champ de bataille.
Mais, si l’on a une conception plus morale, plus rationnelle, et plus mesurée de l’épreuve de force, la résistance inconditionnelle à outrance sera, au contraire, une aberration, qui fait entrer les peuples dans la logique d’un carnage absurde, et les soldats qui se rendent après une belle résistance sont donc à traiter en gentlemen aussi raisonnables que courageux.
Par suite, les cultures peuvent bien différer sur la définition, par exemple, de ce en quoi consiste le traitement moral des prisonniers. Cela ne prouve absolument pas que les valeurs guerrières, d’un peuple à l’autre, n’auraient rien de commun. 

Quand donc une éthique militaire commence-t-elle à exister ?
A. Quand les valeurs guerrières sont devenues des valeurs militaires ; quand donc la vie humaine est soumise à un pouvoir régulier et à des lois, qui sont les pédagogues de la rationalité, de la raison ; quand un peuple prend conscience d’une tension entre la guerre et la civilisation ; par cette prise de conscience, la guerre se trouve située à sa juste place, comme un désordre objectif.
B. Toutefois, dans cette situation de désordre objectif, relativement à l’idéal, surgissent des valeurs authentiques et originales ; en outre, il est possible de se conduire en guerre non seulement avec honneur, mais encore avec justice, car l’ordre requiert qu’une force corrige et punisse les situations de violence injuste.
C. L'éthique militaire se déploie, quand les adversaires sont capables de se respecter, sur la base d’un sens de l’honneur guerrier partagé, voire d’une rationalité et d’une justice également partagées, en dépit d'interprétations opposées. La culture de paix, et la loi de paix, comme normes culturelles supérieures, tendent à limiter la guerre, à bloquer sa montée aux extrêmes.

(1) Shannon FRENCH, The Code of the Warrior, Rowman & Littlefield, 2004. Dans cet ouvrage, l’auteur nous fait faire un tour d’horizon des civilisations et met en évidence des constantes éthiques, repérables à travers l’espace et le temps.
(2) Cité par Jeff MC MAHAN, dans son livre Killing In War, p.2.
(3) Homère, Iliade, XXIV, 485 sq.
(4) La première moitié du film de Michel AUDIARD, Vive la France, est un modèle du genre. 
(5) Henri BERGSON, Le Rire (1900), PUF. Il existe, au reste, deux façons d’interpréter le "mécanique militaire". Il y a le mécanique de l’acier, de l’impeccable drill, du fonctionnement précis, de la cohésion terrifiante – la machine, alors, ne prête assurément pas à rire. Il y a, aussi, la drôlerie de la machinerie réglementaire, l’absurdité de sa logique formelle oublieuse de toute finalité, la focalisation abrutissante sur les détails, l’attachement pointilleux à des habitudes aussi insignifiantes que sacralisées, etc.
(6) Antonin ARTAUD, Le théâtre et son double, passim.
(7) Henri HUDE, Penser la guerre pour faire l’Europe, Introduction.
(8) Par exemple, au Japon. Cf. HORSHEIMER, Histoire du Japon.
(9) Le "duc" est ainsi le dux, le chef militaire, celui qui conduit (ducit, de ducere) une armée. Le "marquis" est celui qui gouverne une marche, une province frontalière exposée aux razzias et aux invasions, etc.
(10) René GIRARD, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978.
(11) Edmund BURKE, Réflexions sur la Révolution en France.

http://www.henrihude.fr/
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Sans doute une bonne partie d’entre vous, amis lecteurs, en avez assez du mondial de foot jusqu’à l’overdose que les médias nous servent chaque jour. Comment ne pas voir cette hyper médiatisation, en période de crise, comme un dérivatif aux problèmes de l’heure, un peu comme on distrayait les foules de la Rome antique avec les jeux du cirque ? Le sport a été victime de son succès : sa médiatisation l’a malheureusement conduit à obéir à la même logique que celle des médias : l’audimat et l’argent comme finalité !

C’est d’autant plus triste que le sport est une magnifique école de vie qui apprend la discipline, le sens de l’effort, la maîtrise de soi, le fair-play, l’altruisme… Cela continue sans doute d’être vrai pour nombre de jeunes qui le pratiquent en amateur dans un cadre scolaire ou universitaire, mais le sport professionnel donne de plus en plus une image opposée aux valeurs fondamentales qu’il est censé transmettre et cela fournit un exemple détestable à une jeunesse influencée par les "stars" des jeux, guère à la hauteur de leur responsabilité comme le sont celles du show-biz : souvenons-nous, par exemple, de l’attitude lamentable des footballeurs français, lors de la coupe du monde de 2010 en Afrique du Sud !

Le football est à cet égard particulièrement symptomatique de cette dérive du sport professionnel. Le capitalisme financier, qui s’impose sans guère d’obstacle sur toute la planète, en arrive à plier à ses lois la plupart des activités humaines. Il eut donc été étonnant que le football, en tant que l’un des sports les plus populaires et donc les plus médiatiques, échappe à "ce processus de vampirisation", comme l’écrit Jean-Claude Michéa (1). Il est devenu la première industrie mondiale du divertissement, brassant des sommes colossales : droits télévisés, publicités… c’est l’impératif de la rentabilité qui prédomine désormais et qui oblige au résultat : gagner est devenu une nécessité sous peine de pertes financières importantes (par exemple, arriver quatrième au lieu de troisième au championnat de Ligue 1, c’est perdre 10 millions d’euros en raison de la non-participation à une coupe d’Europe). Cela a totalement changé l’esprit de ce sport dont la dimension de plaisir et de gratuité a largement été estompée.

Mais cette logique de l’argent a aussi modifié le jeu lui-même, ainsi que Jean-Claude Michéa, en amateur éclairé, le démontre dans son merveilleux petit livre qui ravira tous les amateurs de ballon rond : la beauté du jeu offensif a laissé place à des systèmes défensifs jugés plus "réalistes", l’équipe étant désormais organisée de façon à n’encaisser aucun but et à marquer sur contre ou sur coups de pied arrêtés, offrant ainsi un spectacle le plus souvent ennuyeux – les équipes à culture offensive comme le "Barça" (Barcelone) étant devenues l’exception. Cette obligation d’efficacité, au détriment des anciennes conceptions basées sur l’attaque et le fair play, a entraîné d’autres conséquences comme le jeu dur, la simulation (pour obtenir coups francs ou penalties), sans parler du "supportérisme" parfois violent et sectaire contraire à l’esprit originel du sport ; le patriotisme a été partout tellement ridiculisé et brimé, qu’il se manifeste comme un exutoire dans le seul lieu où il est encore toléré et même encouragé par une élite "boboïsée" qui se moque bien du foot mais qui se veut ainsi près du "peuple".

Cette dérive du foot business était-elle inévitable ? Non, et c’est précisément cela qui est intéressant car la leçon dépasse le seul cadre du football. Ce sport a été gangrené par le fric parce que ses dirigeants ont cédé aux règles du libéralisme et à l’appât du gain, en permettant que les clubs deviennent des entreprises capitalistes sans limite financière susceptible de recruter à prix d’or les meilleurs joueurs du monde. Ainsi, les grands clubs sont-ils la propriété de multimilliardaires – comme Paris avec l’émir du Qatar – au lieu d’être régis par des associations à but non lucratif qui devraient dépendre des villes dont ils portent le nom ! De plus, l’arrêt Bosman, imposé en 1995 à l’UEFA (2) par la Cour de justice européenne au nom de la "non-discrimination" (célébré à l’époque comme une victoire de l’ "antiracisme"), a affranchi les clubs de l’obligation d’avoir au moins neuf joueurs sur onze de la nationalité du pays sur le terrain. Ainsi a-t-on vu dans le passé récent de grands clubs européens gagner la Ligue des Champions avec des équipes composées entièrement d’étrangers ou presque ! Ce système conduit à la marchandisation des joueurs – qui se vendent et s’achètent sur un marché comme des objets de luxe – et au 'star système' avec des vedettes qui deviennent "des “people” incontournables, fréquentant des top-modèles, posant dans les publicités et disposant de revenus aussi indécents que ceux des grands prédateurs du marché mondial "(3) ; mais cela appauvrit aussi le football local : l’Angleterre en est un bon exemple, elle dont les clubs sont parmi les plus riches et les plus prestigieux, et dont l’équipe nationale ne parvient à aucun bon résultat depuis des décennies !

Et cette dérive de l’argent ne s’arrête pas là : on le voit actuellement au Brésil, qui a investi des sommes considérables pour ériger de magnifiques stades, alors que ce pays manque d’infrastructures, d’écoles, d’hôpitaux… À un point tel que nombre de Brésiliens, conscients de cette disproportion, boudent la "fête du foot". Un comble au pays du roi Pelé !

(1) Jean-Claude Michéa, Le plus beau but était une passe. Écrits sur le football, Climats, 2014, 150 pages, 15 e, p. 17.
(2) Union of European Football Associations.
(3) Jean-Claude Michéa, op. cit., p. 21. 

Paru dans La Nef, juillet 2014
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Cette date du 14 juillet fait immanquablement penser au défilé parisien ; mais l’attachement à la France résonne aussi dans le monde entier, et sur toutes les mers du globe. J’ai eu le grand privilège de partager aujourd’hui ce moment particulier avec l’équipage du BPC Mistral, qui accueille depuis plusieurs mois les élèves officiers de l’Ecole Navale, embarqués pour leur dernière année de formation dans le cadre de la Mission Jeanne d’Arc. Sollicité pour assurer dans ce cadre quelques conférences de philosophie, je les ai rejoints le temps de la dernière étape de leur traversée.

Depuis la mer, à la fois loin de la France et plus proche d’elle que jamais, je n’ai qu’une intuition à faire partager.
Ce dernier billet vient conclure une année qui, comme les précédentes, et plus qu’elles sans doute, a été rythmée par les incertitudes et les désillusions. Mais je puis faire partager l’expérience vécue encore ces derniers jours ; si le moindre doute devait naître, il suffirait de quelques regards pour le lever : oui, notre pays a encore de l’avenir – encore de l’énergie en réserve, du courage, et de l’espérance.

Il suffirait de croiser le regard de ces élèves officiers, prêts maintenant pour leur premier embarquement. Malgré l’individualisme qui nous mine, il reste encore assez de générosité chez des jeunes français pour mettre leur existence au service d’un héritage à protéger, et d’une histoire à prolonger. Cette générosité, je l’ai retrouvée sur ce bateau, au milieu de l’océan, comme nous la rencontrons chaque jour chez tant de jeunes qui, par leurs études, leur orientation, leurs engagements associatifs, témoignent de cette même capacité à se rendre responsables du trésor commun qu’ils reçoivent. Comment ne pas être émerveillés de voir ces jeunes qui, dans le monde consumériste qui leur est promis, acceptent encore la possibilité de risquer leur vie pour un bien qui les dépasse ?

Malgré le pessimisme ambiant, que l’actualité quotidienne conspire à renforcer, il reste aussi assez de volonté chez leurs aînés pour parier sur l’avenir et s’investir pour le préparer. A bord du Mistral s’opère la magnifique expérience de la transmission, à laquelle chacun contribue – du commandant à l’ancien matelot. Dans les tempêtes que traverse aujourd’hui notre Défense nationale, il faut avoir le cœur solide pour vouloir encore préparer la relève… C’est ce que fait cet équipage, investi sans compter pour transmettre ses compétences aux générations qui, demain, assureront à la France sa sécurité et son indépendance. Au service de cette formation – au service du monde qui vient, une équipe d’officiers remarquables s’investit, avec une vraie passion. Que dit-elle, cette passion, sinon la certitude que notre pays a encore un avenir ?

Comme cet équipage, notre société tout entière est embarquée dans un destin commun, que le fatalisme ni la résignation n’aideront à préparer. Et comme sur ce bateau, si nous voulons que vive la France, il faut prendre notre part pour transmettre aux générations qui viennent, qui ont parfois si peu reçu, ce par quoi elles pourront sauver cet avenir commun. C’est dans cet acte silencieux de don et de reconnaissance que se joue aujourd’hui l’essentiel.
http://www.fxbellamy.fr/blog/
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Quand j'ai appris la nouvelle, d'abord je n'y ai pas cru.
Pour avoir comparé, au mois d'octobre 2013, la garde des Sceaux à une guenon, Anne-Sophie Leclere, ex-tête de liste FN aux municipales à Rethel, a été condamnée par le tribunal correctionnel de Cayenne à 9 mois ferme, à une amende de 50 000 euros et à 5 ans d'inégibilité. Les réquisitions du parquet ont été dépassées.
Saisie par une association guyanaise, cette juridiction a perdu toute mesure et a frappé de stupéfaction tous ceux qui judiciairement ont encore un peu de sens commun.
Le fait que cette affaire a été jugée à Cayenne n'a pas été pour rien vraisemblablement dans cette outrance. S'agissait-il de rendre justice ou de complaire à Christiane Taubira, ce qui en l'occurrence constituait une démarche alternative ?

Anne-Sophie Leclere a été exclue du FN au mois de décembre 2013. Cet ostracisme n'était évidemment pas de nature à avoir une incidence sur la décision du tribunal correctionnel mais elle aurait pu intégrer cette sanction de nature politique en s'épargnant ainsi des foudres judiciaires exorbitantes.
En effet, comment ne pas insérer celles-ci dans un dispositif pénal général pour constater leur caractère de répression surréaliste ? Est-il nécessaire de souligner que pour des infractions beaucoup plus préoccupantes pour la tranquillité publique et l'intégrité des personnes, on connaît peu de jugements de ce type, surtout à l'encontre de prévenus n'ayant jamais été condamnés comme Anne-Sophie Leclère ? Est-il même utile de rappeler que la justice pénale n'a de réelle légitimité que si elle sait mettre en relation, en lien le plus grave avec le moins grave, l'inacceptable avec le préjudiciable, les mots avec les actes ?
Qu'on songe aux procédures ayant impliqué des politiques et qu'on examine la décision de Cayenne à leur lumière! On ne pourra que relever alors à quel point cette dernière a prétendu marquer le coup par une justice pour l'exemple, ce qui est la pire des justices.
Surtout, au risque de susciter des critiques que j'assume, sans méconnaître un seul instant l'abject de cette comparaison animalière, je considère qu'il s'agit tout de même d'une perversion du langage, du langage seul, par une candidate aux municipales.

Cela ne représente nullement une excuse mais concrétise la frontière qui devrait absolument séparer la délinquance et la criminalité matérielles des transgressions verbales. Celles-ci, aussi nauséabondes qu'elles puissent se révéler, restent cependant une délinquance de l'immatériel, offensent un être, sa dignité et sa psychologie mais ne détruisent pas une existence, dans son corps ou ses biens. Concrètement, tragiquement. C'est une perversion que de mettre sur le même plan, le même pied le mot sale et le comportement dévastateur. C'est ruiner la crédibilité de la justice et porter atteinte, par avance, à la multitude de victimes qui n'auront pas la bonne fortune d'être guyanaise et ministre et qui devront se contenter d'une répression ordinaire, souvent trop faible, précisément à cause du climat de mansuétude instillé par cette même garde des Sceaux ?
Faudra-t-il bientôt, de fil en aiguille, de dérives en paroxysmes, s'abstenir même de déclarer ce qu'on pense de cette ministre ?
C'est une justice d'exception dont elle a bénéficié. Pourtant, - l'ironie est tragique pour le peuple français - elle n'a pas été, n'est pas une garde des Sceaux exceptionnelle.
Bien au contraire mais à Cayenne, ça aide.
Paru sur Figarovox, 16 juillet 2014
Publié dans En France
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Le conflit israélo-palestinien a bon dos.
À entendre François Hollande et Manuel Valls, les tensions communautaires qui fragilisent la France seraient dues à l' "importation" de cette guerre. L'explication relativiserait les 'mort aux Juifs !"entendus le 13 juillet dans les rues de Paris à l'occasion d'une manifestation propalestinienne, ainsi que les tentatives d'intrusion dans deux synagogues à l'issue du défilé, majoritairement islamiste. De semblables slogans antisémites, proférés en janvier lors du "jour de colère" par des groupuscules liés à l'extrême droite et à la mouvance de Dieudonné et d'Alain Soral, avaient été unanimement dénoncés.
Cette fois, rares sont ceux qui se sont aventurés à disqualifier les participants. La gauche "humaniste" et ses clones ont appliqué un mutisme relayé par les médias. Plus l'évidence du choc des cultures s'impose, plus les apôtres de l'universalisme se taisent, édulcorent, laissent faire.
Jusqu'où osera aller la désinformation officielle ? Elle dissimule de plus en plus laborieusement les problèmes de cohabitation posés par l'islam radical, soutenu passivement par une partie de la communauté musulmane. Rappelons que celle-ci, qui sait se mobiliser pour le Hamas, n'a pas jugé utile de s'indigner de la sorte après la tuerie du "Français" Mehdi Nemmouche au Musée juif de Bruxelles ou celle de Mohamed Merah. Il n'est pas de jour sans que l'actualité n'illustre les assauts contre la cohésion nationale. Le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), proche des Frères musulmans, vient de faire suspendre l'interdiction municipale du hijab à Wissous Plage (Essonne). Ces affrontements identitaires, quotidiens à l'école, n'ont rien à voir avec le Proche-Orient. Mais ils opposent, ici aussi, une démocratie à une idéologie conquérante qui exige sa place. Le recours habituel aux drapeaux d'origine exprime le refus de vivre ensemble.

Le scandale est d'observer, une fois encore, l'indifférence de la plupart des antiracistes et droits-de-l'hommistes, confrontés à la judéophophobie sans retenue de certains de leurs protégés. Leur incapacité à tirer l'alarme les rend complices de l'inimaginable régression qu'ils prétendaient prévenir. Soutenir, comme le font le président et son premier ministre, que le conflit israélo-palestinien serait à l'origine de l'hostilité des cités est insuffisant. La commodité revient à rendre les Français juifs responsables de la haine qu'ils suscitent chez les "antisionistes". Or cette analyse est injuste. Elle assigne chacun à ses origines sans tenir compte de l'intégration des premiers et du séparatisme qui gagne les plus "ultras" des seconds. Elle dispense la gauche de s'attarder sur les effets de l'héritage coranique d'une partie de l'électorat musulman, qu'elle cajole électoralement.

Ceux qui comptabilisent l'islamophobie ne disent rien du martyre des chrétiens d'Orient, ni de la violence d'une foule parisienne qui crie "Israël assassin !", en ciblant des lieux de culte. Cette observation devrait alerter sur le procédé de victimisation : il obscurcit les desseins de l'islam politique, qui n'admet pas la critique. Or la même idéologie qui exècre les "judéo-croisés" est à l'œuvre à Gaza et dans des ghettos français. À Paris, les policiers décrivent la Goutte d'Or comme un quartier au bord de l'émeute. Les dénégationnistes, qui brouillent la lecture des faits en faisant référence au conflit proche-oriental, ne veulent pas regarder la fracture franco-française née d'une immigration qui, pour une partie difficilement quantifiable, ne s'intègre plus et entend le revendiquer. À ceux-là, faudrait-il donner raison, de guerre lasse?
 
Pour dire les choses plus clairement : la France pourrait être confrontée, à son tour, aux épreuves de force qu'impose le Hamas à Israël. Le salafisme qui s'étend dans des banlieues délaissées rend envisageables de semblables intifadas. Des répétitions y ont déjà eu lieu. Lire la charte du Hamas fait mesurer le caractère totalitaire, obsessionnellement antijuif et antichrétien, de cette filiale des Frères musulmans, soutenue par le Qatar. Il y est écrit qu'il faut détruire Israël, tuer les Juifs, faire le djihad contre qui n'est pas musulman, etc. Résister à ce 'nazislamisme', qui a des milliers de soutiens en France, devrait être une évidence pour une démocratie. Or, par un retournement moral ahurissant, gauche et extrême gauche multiplient les signes de compromission. Leur capitulation est en cours. Les loups sont entrés dans Paris…

Quand François Hollande, le 14 Juillet, renvoie dos à dos Israël et le Hamas, en assurant que la France n'est "ni pro-israélienne ni pro-palestinienne", il entérine une équivalence entre une démocratie et un mouvement sectaire prêt à sacrifier son peuple dans son obsession à éradiquer son voisin. Soucieux de s'attirer les faveurs de son nouvel électorat, le président en vient à oublier que le Hamas a déclenché les hostilités, refusé un cessez-le-feu et placé l'État hébreu en situation de légitime défense. Les nombreux morts civils causés par les bombardements ciblés d'Israël, en dépit des alertes lancées préalablement aux populations, sont tragiques. Mais c'est les yeux bandés que le Hamas envoie ses roquettes, généralement interceptées, sur les villes ennemies. Israël devrait-il se lier les mains et se soumettre ? L'esprit munichois le demande.
Pour se ressaisir, la France a beaucoup à apprendre d'Israël.
La résistance que mène Israël face au Hamas est celle d'un État-nation occidental et d'une démocratie ouverte (20 % de musulmans y vivent) qui n'entendent pas disparaître. Or c'est en termes identiques que se pose désormais le destin de la France, théâtre d'un choc des civilisations, mais désarmée pour y répondre. Ceux des Français juifs qui, Bernard-Henri Lévy en tête, dénoncent le conservatisme identitaire des "réactionnaires", sont arrivés au terme de leur contradiction. La France est aussi légitime à vouloir rappeler ses racines chrétiennes et ses traditions qu'Israël l'est à défendre son identité juive avec l'appui de ces intellectuels français.
Pour beaucoup d'immigrationnistes, comme Julien Dray, le temps de l'autocritique est venu. Leur obsession à dénoncer l'extrême droite les a volontairement aveuglés sur la montée de la judéophobie islamique, qui a pourtant déjà fait couler le sang. Ceux-là sont la cause du malheur des Français juifs, dont certains préfèrent quitter leur pays.

Paru dans Le Figaro, 18 juillet 2014
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