Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

Michel Houellebecq voyageur du bout de nos nuits

La séquence sanglante vécue en France aurait pu briser la carrière de ce livre. Le lecteur, se demandait-on, choqué par deux attentats meurtriers provoqués par des terroristes islamistes aurait-il le cœur à lire un roman dont le thème est la conversion massive de la France à l’islam. La réponse est là : le livre se vend.
Le grand mérite de Houellebecq, que lui reconnaissent ses lecteurs, est de se colleter àson époque. Il n’a jamais refusé l’affrontement. Tentation de l’eugénisme, horreur économique, obsession sexuelle, il a toujours osé l’exploration des zones d’ombre de l’homme contemporain. Il le fait avec ses armes d’écrivain : l’ironie, l’absurde.

Il y a plusieurs livres dans Soumission, habilement entrelacés.
D’abord le récit d’un écrivain naturaliste. Son héros, le mot est un peu fort pour ce piteux professeur d’université, s’appelle François. Houellebecq décrit son état, ses pauvres aspirations et pour ainsi dire sa vie quotidienne. Il est réduit à une humanité préoccupée de la satisfaction immédiate de ses besoins. C’est dans ce contexte morose d’une société à bout de souffle que l’écrivain imagine le surgissement dans la vie politique française de 2022 d’un parti musulman dont le leader, un brillant sujet, accède au pouvoir suprême. Les partis traditionnels font alliance avec lui pour écarter Marine Le Pen. Horresco referens.
La petite société politique et médiatique, avec ses mœurs panurgiques, son vocabulaire attendu, ses acteurs (de François Bayrou à David Pujadas), et donc ses limites, est décrite avec une précision de journaliste politique. Parfois un bon roman vaut mieux qu’un long discours.

L’autre livre est celui d’un critique littéraire qui étudie Huysmans, mais aussi Péguy, Bloy et consorts. Quelle est la raison de cette excursion ? Faire montre de sa culture ? L’auteur ne s’empare de l’auteur d’Àrebours que pour s’interroger sur l’attente de Dieu qui hante nos sociétés modernes. C’est là peut-être le cœur du livre, sa dimension la plus forte. François se lance dans une enquête sur l’œuvre et la vie de Huysmans, qui le conduit jusqu’à Ligugé, pour arriver à ce verdict : au XIXe siècle, sa recherche mena Huysmans au pied de la Croix. Aujourd’hui pense Houellebecq, elle le conduirait à la mosquée. Cette question de "la revanche de Dieu" dépasse le roman et même l’actualité immédiate. Sa conclusion est fortement discutable. Elle ne peut cependant pas être écartée d’un revers de manche.

La troisième caractéristique de ce roman est de ressortir au conte philosophique. Soumission, c’est une version 2022 des Lettres persanes, où Usbek et Rica s’écrieraient : "Comment peut-on ne pas être persan ?" L’élection de Mohammed Ben Abbes imaginée par Houellebecq produit sur le pays un effet de sidération. Si l’on observe çà et là quelques troubles, force est d’admettre que la société française dans son ensemble consent rapidement à son islamisation. Les maux qui la frappent depuis trente ans s’évanouissent comme par enchantement. Les pétromonarchies investissent massivement, le chômage disparaît. L’Europe, devenue une Euroméditerranée, fonctionne enfin. Houellebecq repeint l’avenir en couleurs pimpantes. Le vert est plus que jamais la couleur de l’espérance. "Allah is watching you." Mais contrairement au Grand Frère d’Orwell, qui annonçait un avenir effrayant, dans ce livre, se "soumettre" est une attitude enviable. Qu’on en juge. La grande misère de l’homme s’évanouit au profit d’une nouvelle sociabilité, épanouissante – jusqu’à ce qu’on s’avise qu’elle passe par la polygamie.
C’est gros, mais ce faisant, le provocateur interroge la modernité, secoue notre mentalité démocratique et laïque, malmène la condition féminine contemporaine. Pis : devant nos dénégations indignées, il nous nargue, façon Baudelaire : "Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère."

Alors pourquoi le lecteur adhère-t-il àl’entreprise ? Probablement pour exorciser par la lecture de cette fiction – qui vire parfois à la farce grinçante - un spectre menaçant : l’extrême fragilitéde notre société, telle qu’elle lui est apparue tragiquement la semaine dernière.
Il lit Houellebecq  comme le bourgeois du siècle dernier allait au vaudeville : en espérant que ce dont il rit sur scène ne se réalisera pas dans sa vie. Et qu’une fois le rideau retombé, les lumières vont bien se rallumer.
Le Figaro 16 janvier 2015
Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0
Des progrès mais peut mieux faire

Que l'union nationale ait volé en éclats était prévisible car on n'imaginait pas que l'UMP, avec son président, puisse demeurer durablement coincée entre un FN critique et un pouvoir revigoré (Le Monde).
Ce qui est choquant en revanche est la dénonciation que Nicolas Sarkozy a cru devoir faire de la décapante et lucide observation du Premier ministre sur la situation dans certains quartiers : un apartheid territorial, social et ethnique. NKM avait la première engagé l'UMP sur cette critique purement politicienne et que le FN, par la voix de Florian Philippot, ait lui aussi fustigé cette description forte et infiniment réaliste laisse pantois.
Faut-il donc absolument détester ce que l'on a toujours pensé mais qui est exploité par l'adversaire ? On a suffisamment reproché à la gauche de ne jamais avoir le courage de nommer ce qui gangrenait le réel ici ou là et on irait intenter un procès à Manuel Valls parce qu'il a placé avec vigueur, sans fard ni fausse prudence, des mots sur ces zones de non droit, précisément parce qu'elles sont à la fois protégées et dégradées par les exceptions territoriale, sociale et ethnique qu'elles constituent. Pourquoi pas leur mise sous tutelle de l'Etat, comme Malek Boutih l'a avancé ?
Attaques d'autant plus injustes et spécieuses contre le Premier Ministre que ce dernier, avec son verbe clair et net, n'a fait que reprendre, de manière éclatante, ce que le maire d'Evry et le candidat à la primaire socialiste n'avaient cessé de mettre en évidence en affichant leurs craintes pour la République et son unité.
Manuel Valls n'a pas eu tort de répliquer à cette joute partisane, menée par une UMP impatiente d'en découdre parce que son président a des fourmis dans l'opposition, en regrettant ce manque de hauteur.

Est-ce à dire que le plan annoncé par le Premier ministre, qui augmente et renforce les moyens matériels et humains des forces de l'ordre, est parfait et que, pour l'école, le discours du président de la République représente véritablement le changement de cap espéré ?
Bien sûr que non.
Mais, en même temps, compte tenu des limites et des contraintes d'aujourd'hui, du délitement quotidiennement constaté et de ce qu'exigeait la série terroriste récente, il me semble qu'en vertu d'une sorte de "fair play" démocratique, on doit donner acte au pouvoir que pour une fois il ne s'est pas contenté de nommer le mal mais qu'il a formulé des propositions pour entraver son développement à défaut de l'éradiquer.
Le président de la République ne peut pas être contesté quand, découvrant la faillite de l'autorité dans le milieu scolaire, il considère comme prioritaire la restauration de celle-ci avec ce qu'elle implique : que l'élève ne soit plus le maître et que tout manquement de sa part, et de ses parents, soit relevé et sanctionné (Le Parisien).

Reste qu'à nouveau la déception s'attache à l'hémiplégie régalienne du gouvernement qui consacre sa vigilance à la police mais se désintéresse de la justice en feignant de ne pas comprendre que, sans révision de la politique pénale, notamment sur le plan de la cohérence et de la sévérité des sanctions et de leur exécution, rien de décisif ni d'opératoire ne pourra vraiment être accompli.
Il est absurde d'imaginer que l'attelage formé par une police efficiente et une justice défaillante puisse donner autre chose qu'un résultat désastreux.
Comment qualifier autrement que de calamiteux, d'une offense grave au bon sens, ce décret "qui aligne le régime des réductions de peine des multirécidivistes sur celui des non-récidivistes" ? Ainsi nous avons un garde des Sceaux qui ne cesse de proclamer sa volonté de lutter contre la récidive - en désignant la prison comme principale coupable, ce qui est aberrant - mais délie les récidivistes de la charge d'avoir à subir une peine évidemment plus rigoureuse que celle appliquée aux primo-délinquants!
Alors même que les dix-sept assassinats du 7 au 9 janvier ont prouvé, une fois de plus, que les "apprentis djihadistes se recrutent d'abord chez les délinquants multirécidivistes" (Le Figaro). Comprenne qui pourra !

Pour montrer à quel point il ne suffit pas de prévoir des avancées que les événements récents justifient, mais aussi de les imposer à une idéologie qui les refuse, évoquons l'idée que Manuel Valls a formulée et qui se rapporterait au sein de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) à la création, à titre préventif, d'une unité de veille et d'information. Rien qui heurte le moindre principe !
Cependant, immédiatement, un éducateur et syndicaliste monte au créneau et se permet de persévérer dans un registre trop entendu : "On confond notre rôle et celui de la police. Aujourd'hui déjà, si on sent une dérive chez un môme, on fait une note au juge..."(Libération). Il est clair que la PJJ ne sera jamais satisfaite de ce qui préserve la société et qu'en généralisant, les ambitions pénales de Christiane Taubira sont aux antipodes du volontarisme sincère d'un Premier ministre que le citoyen se réjouit, après ces désastres mortels, de retrouver dans ces dispositions.

Un débat de bonne tenue, toutefois, doit continuer à envisager, comme possibilités symboliquement dégradantes, l'indignité nationale, la déchéance de nationalité pour les binationaux et peut-être, plus profondément, même si cela dépend du président de la République, une remise en question de nos orientations internationales comme le suggère François Fillon (Le Monde).
Pour terminer sur une note moins sombre, peut-être de ce pragmatisme qui dans l'urgence - heureusement sans loi nouvelle - cherche à rendre plus redoutable et redouté notre combat contre le terrorisme, le pouvoir va-t-il induire l'obligation, pour lui, de réduire aussi la délinquance et la criminalité ordinaires qui augmentent, si j'ose dire, dans l'anonymat ?
L'arbre raffermi contre le terrorisme - le procureur de la République Molins a dit ce qu'il fallait en penser avec la sévérité requise dans les condamnations et leur exécution - pourra, je l'espère, être le premier d'une forêt hostile, avec la même constance et rigueur, aux crimes et aux délits du quotidien.
S'il faut évaluer la copie du pouvoir, je dirais : des progrès mais peut, doit mieux faire !

www.philippebilger.com/blog
Publié dans Du côté des élites
Écrit par
En savoir plus... 0
Révision déchirante ?
 
Du 7 au 9 janvier 2015, dix-sept victimes à la suite d'assassinats odieux, à la lettre inhumains.
Comme c'était prévisible, inévitable après la résistance et l'obstination françaises, des réactions internationales violentes ont éclaté, pour dénoncer dans certains pays, l'Egypte, le Pakistan, le Yemen, le Niger et la Turquie notamment, les offenses à l'islam et à l'image du Prophète, dont Charlie Hebdo a été le vecteur courageux et imprudent.
Beaucoup d'actes antimusulmans en France.
Ce qui me semble extraordinaire depuis la fusion républicaine du 11 janvier - qu'on y ait participé ou non - tient au débat effervescent qui rend hommage à une liberté d'expression idéale et, à la fois, ose se pencher sur les limites qui pourraient être assignées à celle-ci.
En aucun cas, il ne s'agit d'accepter que l'intimidation, l'intolérance et, pire, la terreur, viennent imposer à notre démocratie ce qu'elle devrait penser, écrire et parler.

Pour les restrictions que la liberté d'expression, quand elle abuse, aura à subir, la loi suffit amplement, et l'interprétation qu'en font les magistrats. On a bien compris que les idéologies et les religions pouvaient, dans notre état de droit, être critiquées, tournées en dérision, souillées par des propos et des caricatures alors que les hommes et les femmes, dans leur individualité, avaient toute latitude pour engager des actions et assigner quand elles s'estimaient diffamées ou injuriées.
Cette distinction, aujourd'hui, mérite d'être questionnée.

Pour n'évoquer que Charlie Hebdo, je continue à soutenir que, si les assassins ont constitué leurs victimes comme des représentants emblématiques et universels de la liberté d'expression, reste que leur conception de cette dernière était ciblée et s'attachait souvent de manière obsessionnelle, acerbe et vulgaire, aux croyances essentiellement chrétiennes et musulmanes, moins aux juives, sans doute préservées à cause de l'Holocauste qui a gazé six millions de juifs et de la peur de se moquer d'une religion avec un passé aussi tragique.
Ces dessins et caricatures m'ont paru représenter plus souvent le féroce combat d'un athéisme revendiqué que le souci d'une liberté démocratique. A mon sens, ils faisaient moins sourire par leur substance qu'ils ne se félicitaient eux-mêmes, si je les incarne, de leur provocation. La cruauté et l'offense passaient avant l'esprit.
Je ne crois pas que cette problématique complexe pourra se résoudre, comme le croit ingénument le louvoyant et centriste - ce n'est pas un compliment - Jean-Pierre Raffarin (France 5), par le pluralisme : en gros, on achète Familles chrétiennes à la place de Charlie Hebdo.
Il faut aller plus loin.

Il est paradoxal que les croyances ou les incroyances - ce qui touche les tréfonds, l'intimité des êtres, le plus vif de leur sensibilité - soient le terreau naturel, quasiment honorable, de la dérision et de la dénonciation, alors que les idées - ce qui peut et doit être contredit - font étrangement l'objet d'une relative abstention. Autrement dit, on s'abandonne plus volontiers à ce qui fait mal qu'à ce qui concerne le débat républicain authentique.
Est-il fondamental de caricaturer le Christ crucifié et de lui faire demander quelqu'un pour le retourner afin de "prendre" le soleil ? Qui peut véritablement s'esclaffer (France 2) ?
Est-il nécessaire, pour l'humour, de figurer le Prophète sodomisé ? Ne peut-on concevoir la colère de la plupart des musulmans devant une attaque aussi indécente, que la provocation seule justifie, sans susciter le moindre sourire ?

La loi s'applique quand la liberté outrepasse ses droits mais il me semble que tous ceux dont la fonction est d'user de la liberté d'expression pour se camper en "bouffons" de la République ne devraient pas s'abuser. Il n'est plus possible aujourd'hui de crier tactiquement "liberté, liberté" sans s'interroger sur les conséquences d'une autarcie créative et irresponsable. A un bout de la chaîne, il y a la loi. A l'autre, la conscience, l'éthique dont il ne serait pas scandaleux qu'elles s'imposent des limites que la terreur se verra toujours refuser.
Qu'on ne m'oppose pas, comme on a tendance à le faire à chaque fois que les tragédies de la société nous laissent perplexe et qu'on ne sait trancher entre liberté et dignité, entre l'expression de tout et la retenue ici ou là, les principes de laïcité. On définit celle-ci comme tolérance, écoute et surtout respect. Comment concilier cette exigence du respect avec son contraire qui s'en prend à ce que notre République désire voir préservé, précisément au nom de la laïcité ?

La laïcité ne serait-elle que l'autorisation d'offenser, avec l'onction démocratique, tout ce qui est religieux et qui ne souhaiterait qu'un privilège : une indifférence polie, une neutralité même pas bienveillante ?
Quand la "quenelle" de Dieudonné est réprimée et que les caricatures de Charlie Hebdo sont louées au nom de la liberté, il me semble que Claude Bartolone est un peu court (LCI) de pointer du racisme dans le premier cas et de la démocratie dans le second. A partir du moment où une liberté absolue n'est pas concevable ni souhaitable, quel comportement a les effets les plus détestables ?
Charlie Hebdo vecteur courageux et imprudent ?
Je n'aurais pas osé moi-même utiliser ce dernier adjectif si un texte remarquable de Delfeil de Ton n'avait pas, au nom d'un compagnonnage qui lui donnait tous les droits, mis en cause le rôle de Charb qui, avec une audace inouïe que Wolinski lui-même avait semblé regretter, avait engagé Charlie Hebdo sur une voie qu'il pressentait dangereuse sans la craindre mortifère ?
42 % des Français souhaitent une ligne de retenue et qu'on cesse ce type de dessins si une majorité ne partage pas cet avis.
Ailleurs, le Danemark qui est un pays respectable est partagé : certains dessinateurs et artistes ont décidé de ne plus publier de représentations du Prophète, assumant courageusement le risque d'être accusés de lâcheté.
Les dix-sept assassinats ont eu lieu.
Ils ne feront pas la loi chez nous. Mais nous interdisent-ils de penser et de respecter ?
Est-il admirable, vraiment républicain, même sain de jeter du gros sel, pour prétendument faire rire rouge, sur des plaies à vif dont chacun, croyant ou non, peut comprendre l'exacerbation et a mesuré la nocivité criminelle quand le terrorisme islamiste en prend prétexte ?
Répondre non ne serait pas trahir la liberté.
www.philippebilger.com/blog
Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0
Non, Manuel Valls, ne soldez pas l'intégration !
 
Anne Hidalgo va porter plainte contre la chaîne de télévision américaine conservatrice, Fox News.
La maire de Paris lui reproche d’avoir publié un reportage sur l'existence de "No go zones" au cœur de la capitale, c’est-à-dire de quartiers interdits aux non-musulmans. Le Petit Journal de Canal + s’est largement fait l’écho de cette désinformation, pour laquelle la chaîne s’est, depuis, excusée à plusieurs reprises.
Cependant, c’est la même outrance que reprend Manuel Valls quand il évoque un "apartheid territorial, social et ethnique" pour caractériser des banlieues. "Ce sont des mots forts mais il faut dire les choses clairement pour être entendu", a-t-il expliqué mardi. Le premier ministre a évidemment raison d’appliquer une démarche réaliste sur l’échec du "vivre-ensemble", présenté comme une réussite par le discours automatique. Mais il a tort d’employer un mot inadéquat, qui n’a d’autre but que de victimiser les "quartiers populaires" et de culpabiliser toujours davantage la république bonne fille. Outre le fait que l’apartheid, régime appliqué naguère en Afrique du Sud, désigne un racisme d’Etat dont le chef du gouvernement se rendrait dès lors lui-même complice, ce terme consacre une ségrégation imposée. Il laisserait donc entendre que ces quartiers seraient bel et bien interdits, en effet, aux non-musulmans, comme le prétendait Fox News parlant de certains arrondissements. Or ce n’est pas exact. S’il y a bien une fracture identitaire (titre de mon livre paru chez Fayard en 2007), aujourd'hui admise pas tous, il n’y a pas de séparatisme décrété. Si cette issue devait un jour se produire, ce serait par la volonté d’une population rétive à l’intégration et tentée par la rupture.
 
Le défi qui est posé à la politique est de faire cohabiter, en France, la civilisation musulmane, importée par l’immigration de peuplement, avec la civilisation occidentale. Comme je rappelais cette évidence, mardi matin chez Valérie Expert (LCI), l’UMP Thierry Solère a cru devoir s’indigner bruyamment en reprenant les poncifs des autruches du politiquement correct. Mais si la droite elle-même se terre encore dans le déni, il n’y a aucune chance de voir le monde politique se réconcilier avec la société civile.
Car s’il y a un apartheid, il serait plutôt à rechercher dans la rupture des "élites" avec le peuple, ce témoin privilégié. Le gouffre qui les sépare est immense. Or ce sont les Français que les élus tétanisés vont devoir écouter. Le 11 janvier, ils ont montré leur attachement à leur nation, à leur mode de vie, à leur civilisation. Aussi Valls fait-il preuve d’une grande légèreté quand il explique également qu’il refuse de parler d’"intégration", "mot qui ne veut plus rien dire", pour lui préférer la "citoyenneté", ce terme galvaudé.
"La République doit se faire à nouveau conquérante", a déclaré Jean-Pierre Raffarin, ce mercredi surEurope 1. Le mot est bien venu.
Pour cela, la République doit reprendre le terrain qu’elle a abandonné au communautarisme.
Non, Manuel Valls, l’intégration est de ces exigences qui ne doivent pas être soldées, au contraire. C’est le maire de Rotterdam, Ahmed Aboutaleb, d’origine marocaine, qui vient de déclarer, à l’adresse des musulmans du Pays-Bas qui protestaient contre Charlie-Hebdo : "Si vous n’aimez pas la liberté, par pitié faites vos valises et partez ! Si ça ne vous plait pas que des humoristes fassent un journal (…) alors dégagez !"

blog.lefigaro.fr/rioufol
Publié dans Du côté des élites
Écrit par
En savoir plus... 0
Ce que signifie vraiment la République
 
Il est utile en cette période particulièrement troublée, quelques jours après la "marche républicaine" de se pencher sur le sens profond du mot le plus répandu du langage politique.
 
La République ne se confond pas avec la démocratie.
Celle-ci est un mode de gouvernement, une méthode fondée sur le pouvoir du peuple, à travers le suffrage universel direct ou un direct.
La République est tout autre chose. Le mot lui-même dans son origine étymologique paraît assez neutre : "res publica", la chose publique.

En France, il a été adopté par référence à la république romaine, dans des contextes dramatiques, pour désigner un régime sans souverain héréditaire, à la suite de la chute de Louis XVI le 21 septembre 1792, puis de la Monarchie de Juillet le 24 février 1848, et du Second Empire de Napoléon III, le 4 septembre 1870.
Le 25 août 1944, lors de la Libération de Paris, le général de Gaulle refusait de proclamer la République car il estimait qu'à travers sa personne et la France libre, la République n'avait jamais cessé d'exister.
C'est par abus de langage que l'on baptise chaque Constitution du numéro d'une République (quatrième, cinquième, etc) car il n'existe qu'une seule République française.
Dans son sens le plus habituel, le plus fréquent aujourd'hui, la République exprime le corps des valeurs dans lesquelles se reconnaît la Nation française, construit au fil de l'histoire, hérité de la Révolution, de la IIIe République, de la Libération et qui sont les piliers de notre vie collective. Ainsi, le conseil constitutionnel et les juridictions invoquent fréquemment les "principes fondamentaux de la République": le suffrage universel et la démocratie en font partie, l'égalité des droits entre tous les citoyens, l'obligation scolaire, le respect des libertés fondamentales dont le droit à la libre expression, la laïcité - fondée sur la séparation de l'église et de l'État -, et la liberté de culte dans la sphère privée...
Ces principes sont aujourd'hui ressentis comme menacés : la démocratie par les transferts de souveraineté à Bruxelles, la laïcité par les ingérences de la religion dans la vie publique, et la liberté d'expression fragilisée par les récents attentats. La République, au sens des droits fondamentaux, se présente aujourd'hui comme un refuge, une protection dans la tempête et c'est pourquoi les Français, dans leur quasi-unanimité, tiennent à ce patrimoine commun, leur boussole dans la tourmente du monde actuel.
 
Pourtant, la République ne saurait se limiter à un corps de valeurs. En son sens historique, elle exprime aussi une ambition collective, un principe d'action, un mouvement vers le progrès. "Nous croyons que la république doit être un gouvernement" déclarait Jules Ferry, l'un des pères de la IIIe République.
La République doit porter un projet collectif, sinon elle finit par se corrompre et par dépérir. L'école publique, laïque et obligatoire était au cœur de la démarche républicaine à cette époque, tout comme d'ailleurs la colonisation.
La notion de République, dans la tradition française, se rattache à la volonté générale, à l'idée de conquête, de recherche du bien commun.
La résignation, l'emprise de la communication ou de la posture sur l'action, l'incapacité de l'État, depuis une quarantaine d'années, à résoudre les grandes difficultés de notre époque - le chômage, le déclin économique, la faillite de l'éducation nationale, l'insécurité - enlèvent à la République une partie de sa signification. Une République impuissante et inefficace est vidée de sa substance, n'est plus vraiment la République. Dans un État immobile, ingouvernable, sans direction, incapable de répondre aux attentes des citoyens, elle rompt avec sa vocation profonde.
 
Les grands républicains de jadis avaient par ailleurs une phobie : celle de la personnalisation excessive du pouvoir, de la confiscation d'un attribut qui appartient au peuple. Les héros ne sont pas absents du Panthéon républicain, Gambetta, Clemenceau, Poincaré... Cependant, ils se sont trouvés au service du pays pendant quelques mois ou années, le temps nécessaire à l'accomplissement d'une tâche, sans chercher à s'approprier le pouvoir politique, ni s'identifier durablement à lui et s'y incruster en dehors d'une responsabilité susceptible de jouer à tout moment. L'idée d'en tirer le moindre avantage matériel ou moral, eût été ressentie comme la pire déchéance pour ces personnalités arc-boutées à leur passion de la France.
 
D'ailleurs, aujourd'hui, l'invasion de la vie publique par les ambitions personnelles, la confusion entre intérêts publics et privés, les calculs et batailles égocentriques au détriment du débat d'idées, le narcissisme en politique, représentent une véritable trahison au regard de l'idéal républicain.
Il ne suffit pas de crier "vive la République". Mieux vaudrait la respecter.
Le régime politique français, depuis quelques décennies, sublimant les jeux de personnes au détriment des projets et de l'intérêt général, ressemble bien plus à une monarchie décadente, celle des derniers mérovingiens, qu'à la République au sens le plus noble du terme.
Paru sur Figarovox, 22 janvier 2015
Publié dans En France
Écrit par
En savoir plus... 0
Les jeunes gens qui voudraient connaître un de ces admirables professeurs que fabriquait la France d'avant - et qui la fabriquaient en retour - doivent lire le dernier ouvrage de Chantal Delsol. Tout y est : connaissance aiguë du sujet traité ; culture classique ; perspective historique ; rigueur intellectuelle ; modération dans la forme et dans la pensée, qui n'interdit nullement de défendre ses choix philosophiques et idéologiques. Jusqu'à cette pointe d'ennui qui se glisse dans les démonstrations tirées au cordeau, mais que ne vient pas égayer une insolente incandescence de plume. L'audace est dans le fond, pas dans la forme. On s'en contentera.
Notre auteur a choisi comme thème de sa leçon le populisme. Thème dangereux. Pour elle. Dans le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert revisité aujourd'hui, on aurait aussitôt ajouté au mot populisme : à dénoncer ; rejeter ; invectiver ; ostraciser ; insulter ; néantiser. Non seulement Chantal Delsol ne hurle pas avec les loups, mais elle arrête la meute, décortique ses injustes motifs, déconstruit son mépris de fer. À la fin de sa démonstration, les loups ont perdu leur légitimité de loups. "Que penser de ce civilisé qui, pour stigmatiser des sauvages, les hait de façon si sauvage ?"
 
Pourtant, les loups sont ses pairs, membres comme elle de ces élites culturelles, universitaires, politiques, ou encore médiatiques, qui depuis des siècles font l'opinion à Paris ; et Paris fait la France, et la France, l'Europe. Chantal Delsol n'en a cure. Elle avance casquée de sa science de la Grèce antique. Se sert d'Aristote contre Platon. Distingue avec un soin précieux l'idiotès de l'Antiquité grecque, qui regarde d'abord son égoïste besoin, au détriment de l'intérêt général du citoyen, de l'idiot moderne, incapable d'intelligence. Dépouille le populiste de l'accusation de démagogie. Renvoie vers ses adversaires la férocité de primate qui lui est habituellement attribuée par les donneurs de leçons démocratiques :
"Dès qu'un leader politique est traité de populiste par la presse, le voilà perdu. Car le populiste est un traître à la cause de l'émancipation, donc à la seule cause qui vaille d'être défendue. Je ne connais pas de plus grande brutalité, dans nos démocraties, que celle utilisée contre les courants populistes. La violence qui leur est réservée excède toute borne. Ils sont devenus les ennemis majuscules d'un régime qui prétend n'en pas avoir. Si cela était possible, leurs partisans seraient cloués sur les portes des granges."
 
Chantal Delsol analyse avec pertinence le déplacement des principes démocratiques, depuis les Lumières : la raison devient la Raison ; l'intérêt général de la cité, voire de la nation, devient celui de l'Humanité ; la politique pour le peuple devient la politique du Concept. Les progressistes veulent faire le bien du peuple et s'appuient sur lui pour renverser les pouvoirs ancestraux ; mais quand ils découvrent que le peuple ne les suit plus, quand ils s'aperçoivent que le peuple juge qu'ils vont trop loin, n'a envie de se sacrifier ni pour l'humanité ni pour le règne du concept, alors les élites progressistes liquident le peuple. Sans hésitation ni commisération.
 
C'est Lénine qui va résolument basculer dans cette guerre totale au peuple qu'il était censé servir, lui qui venait justement des rangs des premiers "populistes" de l'Histoire. Delsol a la finesse d'opposer cette "dogmatique universaliste" devenue meurtrière à l'autre totalitarisme criminel du XXe siècle : le nazisme. Avec Hitler, l'Allemagne déploiera sans limite les "perversions du particularisme". Ces liaisons dangereuses avec la "bête immonde" ont sali à jamais tout regard raisonnablement particulariste. En revanche, la chute du communisme n'a nullement entaché les prétentions universalistes de leurs successeurs, qu'ils s'affichent antiracistes ou féministes ou adeptes de la théorie du genre et du "mariage pour tous". Le concept de l'égalité doit emporter toute résistance, toute précaution, toute raison.
 
Alors, la démocratie moderne a tourné vinaigre: le citoyen, soucieux de défendre sa patrie est travesti en idiot : celui qui préfère les Autres aux siens, celui qui, il y a encore peu, aurait été vomi comme traître à la patrie, "émigré" ou "collabo", est devenu le héros, le grand homme, le généreux, l'universaliste, le progressiste.
De même l'égoïste d'antan, l'égotiste, le narcissique, qui préférait ses caprices aux nobles intérêts de sa famille, au respect de ses anciens et à la protection de ses enfants, est vénéré comme porte-drapeau flamboyant de la Liberté et de l'Égalité.
Incroyable renversement qui laisse pantois et montre la déliquescence de nos sociétés : "Le citoyen n'est plus celui qui dépasse son intérêt privé pour se mettre au service de la société à laquelle il appartien t; mais celui qui dépasse l'intérêt de sa société pour mettre celle-ci au service du monde... Celui qui voudrait protéger sa patrie face aux patries voisines est devenu un demeuré, intercédant pour un pré carré rabougri ou pour une chapelle. Celui qui voudrait protéger les familles au détriment de la liberté individuelle, fait injure à la raison. La notion d'intérêt public n'a plus guère de sens lorsque les deux valeurs primordiales sont l'individu et le monde."
 
Les élites progressistes ont déclaré la guerre au peuple. En dépit de son ton mesuré et de ses idées modérées, Chantal Delsol a bien compris l'ampleur de la lutte : "Éduque-les, si tu peux", disait Marc-Aurèle. Toutes les démocraties savent bien, depuis les Grecs, qu'il faut éduquer le peuple, et cela reste vrai. Mais chaque époque a ses exigences. "Aujourd'hui, s'il faut toujours éduquer les milieux populaires à l'ouverture, il faudrait surtout éduquer les élites à l'exigence de la limite, et au sens de la réalité." Mine de rien, avec ses airs discrets de contrebandière, elle a fourni des armes à ceux qui, sous la mitraille de mépris, s'efforcent de résister à la folie contemporaine de la démesure et de l'hubris.
Populisme. Les demeurés de l'Histoire. Chantal Delsol, Éditions du Rocher, 265 p., 17,90 €.

Paru dans Le Figaro, 21 janvier 2015
Publié dans Du côté des élites
Écrit par
En savoir plus... 0
Une société qui paye, mais n’accueille pas
 
Une fois admis les effets de la guerre en Moyen Orient sur les récents évènements français, il faut se poser des questions plus concrètes.
Certes Saïd, Chérif et d’autres sont partis s’entraîner hors de France et ont peut-être été commandités ou soutenus par des réseaux étrangers ; ils ont visé une cible frappée par une fatwa et un commerce juif. Il n’empêche, ils sont Français, nés ou élevés en France et nous ne pouvons donc pas rejeter toute la responsabilité de leur parcours et de leur haine à notre égard sur "le parti de l’étranger".
On ne peut pas non plus l’imputer à leur religion, ni même à leur entourage. Ils ne sont en rien représentatifs des musulmans français qui ont toujours clamé leur refus de ce type de combat et ont choisi, sans état d’âme,  pour ceux d’entre eux à qui ces dessins apparaissaient outrageants, l’arme du procès.
 
Deux questions se posent donc : pourquoi ont-ils embrassé la cause de la défense contre un outrage fait aux images sacrées de leur religion et pourquoi ont-ils voulu défendre jusqu’à en tuer et mourir leur communauté ?
Il apparaît que pour une grande part des jeunes qui embrassent cette cause, leur conversion ou du moins leur zèle pratiquant est tardif. Le fanatisme n’est pas ce qui leur a été transmis dans leur éducation religieuse, s’ils en ont eu une. Plus souvent ils n’en ont pas eue.
Leur recherche religieuse fait pourtant écho à un phénomène plus large : dans notre vieille Europe qui avait cru éradiquer les religions, il y a bien un retour du sentiment religieux et du besoin d’une appartenance communautaire. Plus ce besoin sera dénié, surtout dans des milieux où la transmission par les familles des mythes et rites ne s’est pas faite, du fait de la transplantation due à l’immigration, plus il risque de resurgir de manière perverse et violente.
La violence dont ils ont fait preuve envers les journalistes de Charlie Hebdo n’était pas comme on l’a dit, barbare, sans signification. C’était une réaction justement à ce qu’ils ont d’autant plus ressenti comme une humiliation que leur identité musulmane était récente, fragile et peu enracinée.
 
Les caricatures diverses de Charlie Hebdo relèvent de l’idéologie selon laquelle aucune autorité, légale, morale, religieuse ne doit être respectée ou plutôt toutes peuvent être critiquées par l’humour. C’est le fondement de la culture française, ainsi que le disait Cabu, tout peut être caricaturé.
Pour la plupart des athées ou croyants critiques de notre pays, la croyance est affaire de conscience individuelle, de libre arbitre et non pas d’appartenance communautaire.
Chacun construit son identité sociale par ses diplômes, son statut professionnel, éventuellement son statut familial et la religion représente une sphère privée, individuelle et cachée. D’où l’interdiction du port de signes religieux dit ostentatoires, c’est à dire visibles. La foi, le rapport aux dieux, la recherche spirituelle sont cantonnés à la forteresse de la conscience individuelle.
 
Ce qui a choqué les croyants dans les caricatures de Charlie Hebdo c’était le blasphème : pour un croyant le sacrilège n’est évidemment pas aussi anodin que pour un incroyant qui n’a pas conscience de la force sacrée de l’image. Mais certains ont aussi été humiliés par la moquerie. Le ressenti du moqué n’est pas objectif, c’est un sentiment.
La blague antisémite n’est acceptable (et largement pratiquée) qu’à l’intérieur de la communauté juive. Sinon c’est de l’antisémitisme.
Les catholiques, au long passé majoritaire dans notre pays se sentent blessés par les blasphèmes, les moqueries. Mais il s’agit, en France, d’un vieux combat, aux lances émoussées par l’histoire.
Les protestants ont fait de cette ironie moqueuse une culture.
Il me semble qu’il ne peut en être de même que de quelques musulmans, ceux   à qui leur position sociale ou intellectuelle offre une protection suffisante pour ne pas se sentir rejetés.
Car pour ces jeunes, l’Islam est avant tout ce qui leur procure une communauté d’appartenance. C’est à dire un groupe auquel ils peuvent s’identifier, qui les fait exister. Dès lors, la moquerie les humilie.
 
La moquerie intra-communautaire est une bonne manière de relativiser les idoles, quelles qu’elles soient. Mais la moquerie exercée sur une communauté par d’autres est ravageuse. Surtout quand on est dans un pays qui réclame le respect des idoles et des rites nationaux, la Marseillaise, le drapeau français, les autorités de l’Etat, les magistrats …
Mais pourquoi ces jeunes là, ripostent-ils en tuant et en se battant à mort ? Pourquoi se sont-ils jetés corps et âme et de manière aussi exclusive dans les bras de ces gourous recruteurs ?
Quelle alternative leur a-t-on offerte ?
Ecoutons ce que disait de Saïd et Chérif leur avocat Vincent Ollivier, qui a défendu Chérif en 2005, au moment où il est arrêté parce qu’il allait partir combattre : "Les frères, comme une sœur et un autre frère, ont eu une enfance bouleversée par la mort de leurs parents, des immigrés algériens. Né à Paris, Chérif Kouachi passe son enfance en foyer, avant de vivre de petits boulots. Il était comme un certain nombre de jeunes : il avait un travail alimentaire qui lui permettait de financer une existence qui n'était pas des plus intéressantes".
On a appris ainsi que pendant la maladie de leur mère, ils ont été hébergés en foyer de l’enfance pendant deux ans, puis les deux aînés auraient passé six ans dans une maison d’accueil pour enfants de l’aide sociale à l’enfance, en Corrèze.
Ce sont donc des orphelins, à qui les services d’aide sociale à l’enfance n’ont pas pu préserver ce qui leur restait de famille et qui ont été envoyés, eux les enfants venus d’Algérie, puis ayant grandi à Paris, en Corrèze.
En Corrèze on se rappelle des adolescents sages, bien intégrés, participant aux clubs de foot locaux, ni violents, ni indisciplinés.
Ils finissent leur scolarité et après six ans, le département de Paris (qui paye leur hébergement en Corrèze) estime que son devoir est fini, qu’ils sont grands, éduqués et ils reviennent dans leur ville d’origine, sans doute vaguement suivis par des services de "jeunes majeurs", peut-être largués là, sans autre procès !
La France a fait son devoir : elle a payé, il est vrai cher. Une journée de Maison d’enfant à caractère social coûte au département entre 150 et 200 Euros par enfant. Plus tard, ils obtiendront d’autres aides encore, un logement en foyer, un contrat aidé et enfin des logements sociaux. Rien à dire, notre système social fonctionne, en tout cas il dépense.
Sauf que personne ne se demande ce que ça signifie pour des jeunes de grandir sans personne, sans aucun adulte, aucun groupe d’adultes à qui s’identifier. Sans personne dont il sache, intimement, que sa croissance, ses résultats, ce qui lui arrive, sont pour l’autre important.
Un éducateur raconte qu’il a déposé un jeune à la gare, il avait dix-huit ans et "la prise en charge" s’arrêtait. Il lui a  dit : à droite c’est Pôle emploi, à gauche la prison, à toi de choisir.
 
Plus de la moitié des jeunes placés en région parisienne et particulièrement à Paris sont envoyé en province. Les institutions ou les familles d’accueil peuvent y être de qualité, il n’empêche qu’il ne s’agit en aucun cas d’un séjour d’enracinement, d’un lieu où l’on construit ses souvenirs.
Les établissements sont laïcs et neutres. L’enfant y est nourri, logé, éduqué, mais plus rarement entouré de cette chaleur de proximité sans laquelle l’enfant ne peut acquérir ni sécurité intérieure, ni paix. C’est une enfance dans laquelle on ne transmet ni mythes, ni rites qui permettraient de structurer l’imaginaire. C’est dans ce terreau stérile et sec que viennent se nicher les discours de haine et d’extrémisme.
Bien sûr la capacité de résilience des enfants est grande et nombre d’orphelins ou d’enfants placés sauront construire plus tard les liens familiaux et sociaux nécessaires à leur vie.
Mais si l’on veut empêcher que les imams autoproclamés et autres gourous fondateurs de communautés terroristes continuent à recruter, il faudra offrir à tous ces jeunes désaffiliés et en manque d’un foyer bienveillant, un environnement communautaire où ils pourront s’enraciner et apprendre à aimer la vie ici et maintenant.
 
C’est en étant bien dans son environnement de proximité, en s’identifiant à plusieurs communautés de proximité (religieuse peut être mais aussi artistiques, sportives, politiques peut être) que chacun pourra être tolérant et bienveillant envers les autres communautés.
L’athéisme et le catholicisme n’ont plus l’exclusivité des appartenances ; il faut donc que notre République une et indivisible apprenne à pratiquer la tolérance et la coexistence pacifique entre les diverses tribus.
Sans en exclure ni en stigmatiser aucune et en pratiquant un humour bienveillant et d’abord auto-critique.
Publié dans En France
Écrit par
En savoir plus... 0
Refusons le sensationnalisme médiatique
 
Le choc auquel nous avons été confrontés et qui s’estompe péniblement laisse un traumatisme d’une autre sorte. Une interrogation qui touche un autre point névralgique celui de notre rapport à l’information. Dans le drame que nous venons de
vivre, nous avons été schizophrènes, drogués à l’info et à l’émotion ; et aujourd’hui un peu indignés sans oser le dire, par la façon dont nous avons consommé les médias.
Les médias chauds en particulier : radio et TV largement relayées par les
réseaux sociaux et les journalistes intempestifs que nous sommes nous-mêmes occasionnellement. Nous avons été gavés d’informations que nous avons nous-mêmes relayées jusqu’à l’asphyxie.

Complicité malsaine
La question est bien plus complexe qu’une simple accusation. Entre le "consommateur" accroché à son écran qui exige de minute en minute un nouvel élément dans le déroulement du drame, et le fournisseur de cette attente il y a une complicité malsaine. Il faut
satisfaire le client que nous sommes car il zappe inlassablement sur tout ce qu’il trouve.
Ce déferlement "d’exclusifs" nous a entraîné dans une dérive pire que la pire des téléréalités : nous y étions, nous vivions un vrai scénario catastrophe, les policiers étaient équipés comme Darth Vador, les images ne bénéficiaient plus d’aucune censure, le sang à la une était la règle. Les reporters haletants attendaient et annonçaient les coups de feu…
Tout se mêle dans cette débauche médiatique : du mauvais, du bien, du normal, du scandaleux, du professionnel… Il était normal d’informer, il était normal de s’informer, il était normal pour un organe de presse de
vouloir être meilleur que les autres, concurrence oblige !

En revanche, quand bascule-t-on ? Ne devrions-nous pas nous-mêmes nous autoréguler en refusant d’être pendus à l’information ? En renonçant à la
répercuter dans l’instant et approximativement ? En faisant la part entre l’adrénaline malsaine du sensationnel, le désir d’en savoir toujours plus et la légitime inquiétude et curiosité qui nous animent.
Vouloir se
donner l’impression "d’y être", vouloir témoigner… de rien. Avoir peur d’être en retard sur la dernière péripétie, se prouver face à l’autre en en sachant davantage car nous entretenons aussi la compétition entre spectateurs. De l’autre une concurrence effrénée des médias qui exploitent jusqu’à l’indécence le direct à tout prix. Le ridicule et le risible côtoient le tragique ; que penser de la journaliste micro en main qui monte sur une caisse en carton et qui d’une voix excitée raconte que la police tente de la faire reculer. Que dire de tous les excès que le bon sens dénonce : donner (avec fierté) la position du snipper sur le toit de l’usine, tenter d’avoir le preneur d’otage au téléphone ! Triompher et annoncer que l’on sait qu’un otage ou plusieurs sont cachés dans un réduit…
Nous vivons tout cela avec au cœur la sensation que de toute façon personne ne maîtrise cette marée nauséabonde dans laquelle nous nous plongeons, accros que nous sommes.
Nous avons vécu ce drame en ayant conscience, y compris sur le moment, que ce que nous entendions était une entrave à l’action et surtout à la stratégie des forces de l’ordre. Pas de bavure déclarée liée à cette information mais si ce n’est pas cette fois-ci ce sera la prochaine.
 
Une concurrence médiatique sans morale
Peu importaient les consignes du ministre de l’intérieur ou du Conseil supérieur de l’audiovisuel qui envoyaient des messages aux patrons des rédactions en expliquant qu’on gênait la police. En notre âme et conscience nous savions que nous étions complices de ce polar grandeur nature, nous en étions les spectateurs, les acteurs, les récipiendaires, les trafiquants. Cela ne s’arrêtera pas car les "responsables" des médias hésitent eux-mêmes entre
tempérer leurs journalistes et faire de l’audience.
Leur "état d’âme" s’ils en ont un, est très vite relativisé puisque, comme ils le disent eux-mêmes : "Si ce n’est pas nous qui donnons l’info, ce sera les autres" ; une concurrence médiatique qui n’a aucune morale et peut-il y en
avoir une ?

Où est la frontière entre la censure et la liberté d‘informer ?

Interdire
de divulguer une information n’est ni possible ni envisageable lorsqu’on est face à la concurrence.
Ne serait-ce pas l’occasion pour toute une profession de très sérieusement se
pencher sur cette question d‘éthique professionnelle ? Le CSA qui est bien conscient du problème pourrait en être l’instigateur. Et qu’on ne nous dise pas que cela existe déjà, qu’il y a des codes de déontologies, "que les journalistes ne font que leur métier", que de nos jours on ne peut rien maîtriser…
C’est justement ce constat qui doit nous
faire réfléchir sur ce qui est en passe de devenir un problème de civilisation, d’autant plus que les criminels se servent également de ces mêmes médias, les manipulent, savent comment générer des émotions collectives… Doit-on baisser les bras ? Dire que : "c’est comme ça", et attendre que les médias soient un jour prochain responsables d’un drame annoncé ? Faudra-t-il créer une police des médias ?
Il n’y a pas d’exception à laquelle l’éthique puisse
échapper. Il ne doit pas y en avoir
.

La liberté de parole c’est l’obligation de réfléchir à ce que l’on dit et aux conséquences que cela peut avoir.
Dire qu’il n’y a pas de coupable en la matière revient à déclarer une bonne fois pour toutes que les médias sont irresponsables par essence. Faut-il l’accepter et à quel prix ?

Paru dans Le Monde, janvier 2015
Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0
Le secret de la propagande politique consiste à enfermer l’opinion dans un pseudo-choix entre le régime et les extrémistes, et à sacraliser ce choix, comme s’il s’agissait d’opter entre le Diable et le Bon Dieu.
En régime dit libéral, les "libéraux" doivent se réserver le monopole du débat sérieux, disposer de quelques frondeurs, servant de leurres, de postiches et de comparses. Les extrémistes (fanatiques, fascistes, communistes) doivent seuls jouir du monopole de l’opposition vigoureuse. C’est ainsi que le choix démocratique doit se réduire idéalement à opter entre des fous furieux, un bonnet blanc et un blanc bonnet. Avec ça, pas besoin de truquer les élections.
 
La réforme sérieuse est ainsi rendue longtemps impossible et le régime se maintient indéfiniment, tout en devenant de plus en plus libertaire (culturellement), oligarchique (politiquement) et esclavagiste (économiquement).
Mais comme la pression monte, le régime doit se durcir (démocratiquement, cela va sans dire). A cela sert l’insécurité causée par les fanatiques. Elle justifie des politiques liberticides et permet de serrer les coudes autour du Chef en faisant la guerre, mais au nom de la défense de la démocratie. Georges Bush II fut le modèle du genre. 
      
Le régime culturel dominant (le pouvoir culturel, avec son idéologie libertaire et son jacobinisme politiquement correct) se sert des fanatiques comme d’idiots utiles et criminels, permettant à sa propagande d’enfermer l’opinion dans un choix simpliste entre la religion terroriste et le libéralisme libertaire blasphémateur. C’est ainsi que le fanatique est l’instrument et la caution de l’amalgame et de la dichotomie, procédés de base de toute propagande politique.
Si les fanatiques n’existaient pas, il faudrait les inventer. Nous avons vu comment le régime culturel homogénéise tout au nom du droit à la différence. Comment il discrimine au nom de la non-discrimination. Comment il impose un ordre moral à reboursau nom de la liberté individuelle. Comment il impose un dogme politiquement correct au nom de l’antidogmatisme. Comment en un mot il règne par la ruse. 
 
J’ai expliqué depuis longtemps, dans mon premier livre, Prolégomènes. Les choix humains, ch.1, comment un dogmatisme se cache sous une apparence de scepticisme – sous un pseudoscepticisme. Je n’affirme rien, dit-il. Je "doute". Moyennant quoi, il cache ce qu’il affirme en fait, sous le voile trompeur de son pseudoscepticisme.
Ce dont "je doute" dissimule habilement ce dont je suis sûr, et je vous impose ces certitudes en feignant de vous proposer amicalement mon "doute". Je m’assure ainsi la position avantageuse de l’ami respectueux et du défenseur de la liberté et de la raison. Je défigure mes contradicteurs rationnels en plaquant sur leur visage le masque hideux du fasciste et du fanatique. J’interdis ainsi le débat au nom de la tolérance. Et j’écrase mes contradicteurs au nom de la liberté.
 
Le vrai débat, en réalité, peut commencer, quand le pseudo-scepticisme est démasqué, lorsque sa métaphysique est exposée, lorsqu’on discute franchement sur le fond. Que ce vrai débat n’ait pas lieu, c’est l’évidence même. Franchement, il faut lire Prolégomènes. Au moins le chapitre 1.
 
Il est faux de prétendre qu’il n’y ait plus rien de sacré. Nous vivons au contraire dans une ambiance saturée de sacralité paradoxale.
La profanation est la seule chose sacrée. Mais c’est une chose absolument sacrée.
La désacraliser, c’est du sacrilège. Parler contre elle, c’est blasphémer. Le blasphème est la chose la plus sacrée. Le blasphémateur est un dieu. Comme l’empereur romain, il connaît à sa mort une apothéose. Il entre au Panthéon, c’est-à-dire dans l’assemblée des dieux. C’est ainsi. L’Homme est toujours un animal religieux. Il ne sort jamais de la religion. Il en change. Pour le meilleur, ou le pire.

http://www.henrihude.fr
Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0
L’attentat contre Charlie Hebdo prétend prendre appui sur des motifs religieux.
Y-a-t-il une violence inhérente à la religion en général ? A l’islam en particulier ?

Le mot de religion est déjà trompeur en soi. Notre idée d’une religion est calquée, même chez le bouffeur de curés le plus recuit, sur celle que nous nous faisons du christianisme. Nous allons donc dire : dans l’islam, il y a du religieux (les prières, le jeûne, le pèlerinage, etc.) et du non religieux, la sharia, dont les règles vestimentaires, alimentaires, etc. Et nous avons le culot de dire aux musulmans : renoncez à la sharia, et nous acceptons votre religion ! Mais ils ne voient pas les choses comme nous ; pour eux, la sharia sous ses différentes formes, et avec toutes ses règles, fait partie intégrante de la religion.
La mystique, elle, est certes permise, mais facultative.
Tout le système de l’islam, si l’on peut dire, repose sur la révélation faite à Mahomet. Attaquer le Prophète, c’est mettre en danger tout l’édifice. Allah est de toute façon bien au-dessus de tous les blasphèmes, c’est pourquoi le nier est presque moins grave…
 
La violence, inhérente à une religion ?
Il faut distinguer les adhérents à une religion, qui ont pu se laisser aller à des violences. Ils ont même pu les justifier au nom de leur religion. Ainsi Charlemagne convertissant de force les Saxons ou, bien sûr, ceux dont on parle toujours, les Croisés et les Inquisiteurs. Mais aussi les généraux japonais de la Seconde Guerre, bouddhistes zen. Ou Tamerlan, qui s’appuya au début sur les soufis de la confrérie des Naqshbandis, et dont les massacres, au xive siècle, surpassèrent ceux de Gengis-Khan. Et rappelons que le plus grand pogrom antichrétien de notre siècle, en 2008, à Kandhamal (Odisha) a été le fait d’hindouistes, qui ne sont pas tendres envers les musulmans non plus.
 
Ceci dit, reste à se demander si l’on peut attribuer des actes de violence au fondateur d’une religion, à celui qui en reste le modèle, et à son enseignement. Pour Jésus et Buddha, on a du mal. Or, malheureusement, nous avons les recueils de déclarations attribuées à Mahomet (le Hadith) et ses biographies anciennes, et avant tout celle d’Ibn Ishaq / Ibn Hisham (vers 830). Il faut la lire, et se méfier des adaptations romancées et édulcorées. Or, ce qu’on y raconte comme hauts faits du Prophète et de ses compagnons ressemble beaucoup à ce que l’on a vu chez nous et à ce qui se passe à une bien plus grande échelle au Nigeria, sur le territoire d’ISIS, ou ailleurs. Mahomet a en effet fait décapiter quelques centaines de prisonniers, torturer le trésorier d’une tribu juive vaincue pour lui faire avouer où est caché le magot (on pense au sort de Ilan Halimi) et, ce qui ressemble fort à notre affaire, commandité les assassinats de trois chansonniers qui s’étaient moqués de lui. Il ne sert de rien de répéter : contextualiser ! contextualiser ! Un crime reste un crime.
 
Comment  a évolué la notion de blasphème en France ?
La dernière condamnation pour sacrilège, chez nous, a été celle du chevalier de la Barre, en 1766. Je rappelle d’ailleurs qu’il avait été condamné par des tribunaux civils, les parlements d’Abbeville, puis de Paris, alors que les gens d’Eglise avaient essayé de le sauver… Nul doute que c’est en reconnaissance de ces efforts que l’on a donné son nom à la rue qui longe la Basilique de Montmartre !
Depuis lors, une loi sur le sacrilège, votée en 1825 au début du règne de Charles X, a été abrogée dès 1830, au début de la Monarchie de Juillet. Depuis lors, on pense d’avantage à des délits verbaux ou picturaux qu’à des profanations d’objets considérés comme sacrés. Ce qui n’empêche pas des crétins de combiner le verbal et le matériel en taguant des insultes sur des églises ou des synagogues et aujourd’hui sur des mosquées.
 
La représentation de Dieu n’est pas autorisée par toutes les religions.
La figuration de Dieu permet-elle plus facilement sa caricature ?

La figuration de Dieu dans le christianisme repose elle-même sur l’idée d’incarnation. Le Dieu chrétien n’est pas enfermé dans sa transcendance. On ne peut monter vers lui ; mais il a voulu descendre vers nous. Il est d’une liberté tellement absolue qu’il peut, pour ainsi dire, transcender sa propre transcendance, et se donner lui-même une figure visible en Jésus-Christ. Les icônes, tableaux, fresques, statues, etc., bref les neuf dixièmes de l’art plastique européen, sont, en divers styles, la petite monnaie de cette première entrée dans la visibilité.
Quant à se moquer de Lui une fois qu’il a pris le risque de prendre une figure humaine, cela a été fait depuis longtemps, et en abondance. Les gens de Charlie, et les autres, ne sont que des amateurs à côté de ce qu’a dû subir, en vrai, le Crucifié. Leurs tentatives pour blasphémer sont donc moins du scandaleux que du réchauffé. Il est en tout cas intéressant que l’on se moque dans ce cas, non des tortionnaires, mais de leur victime…
 
Peut-on dire que "l’esprit Charlie" est héritier de Voltaire ?
"Esprit" me semble un bien grand mot pour qualifier ce  genre de ricanement et cette manie systématique, un peu obsessionnelle, de représenter, dans les dessins, des gens qui s’enculent… Voltaire savait au moins être léger quand il voulait être drôle. 
Ceci dit, Voltaire est pour moi, outre l’un des plus enragés antisémites qui fut, celui qui a fait deux fois embastiller La Beaumelle qui avait osé critiquer son Siècle de Louis XIV. Plus que ses tragédies, c’est l’affaire Calas qui lui a permis de devenir un de nos totems. Elle n’était pas la seule erreur judiciaire de l’époque.
Pourquoi Voltaire a-t-il choisi de s’y consacrer ? Ses premières lettres, au moment où il apprend l’histoire, fin mars 1762, le montrent à l’évidence : parce qu’il voulait avant tout attaquer le christianisme. On se souvient du cas : un père protestant soupçonné d’avoir tué son fils qui aurait voulu se faire catholique. On pouvait donc gagner à coup sûr. Si le père Calas était coupable, honte au fanatisme protestant ; s’il était innocent, haro sur le fanatisme catholique... Mais attaquer les vrais puissants, les riches fermiers généraux ou les souverains, comme le Régent, ou le Roi, pas question.
Donc,  en ce sens, oui, il y a bien une filiation.
Et n’avons-nous rien d’autre à offrir à nos concitoyens, et en particulier aux musulmans, qu’ "être Charlie" ? Leur proposer, que dis-je les sommer de s’identifier à cet irrespect crasseux comme résumant la France, n’est-ce pas les encourager dans le mépris de notre pays et dans le repli identitaire ? J’aurais préféré qu’on défilât en scandant : Je suis Descartes, je suis Cézanne, je suis Proust, je suis Ravel…
 
La liberté d’expression étant inhérente à la démocratie, peut-on imaginer un islam modéré qui en accepte la règle, au point d’accepter la représentation de Mahomet ?
Je préférerais parler des musulmans de chair et d’os, non de l’ "islam", mot ambigu qui désigne à la fois une religion, une civilisation millénaire et des hommes. Il est clair que bon nombre d’entre eux s’accommode très bien de la démocratie et de la liberté d’expression qu’elle permet en France, liberté qui est plus limitée dans leurs pays d’origine. D’ailleurs, même les extrémistes en profitent, à leur façon, pour répandre leur propagande.
Parler d’islam "modéré" me semble de toute façon insultant pour les musulmans. Car enfin, si l’islam est une bonne chose, alors aucune dose ne sera trop forte. Il y a des musulmans que je ne dirais pas modérés, mais tout simplement, pour employer un mot qui fera sourire, vertueux…  
 
N’y-a-t-il pas, en France, une contradiction entre les usages du politiquement correct, la novlangue qui l’accompagne et l’affirmation que l’on a le droit de tout dire ?
Elle est manifeste, et pas seulement en France. On a effectivement le droit de tout dire, sauf ce qui fâche… Appeler un chat un chat est devenu difficile. On préfère des euphémismes, au moyen de divers procédés, les sigles par exemple. On dira I.V.G. pour ne pas dire "avortement", et G.P.A. pour ne pas dire "location d’utérus", etc. Ou alors, on dilue en passant au pluriel : on dira "les religions" alors que tout le monde pense "l’islam". Ce n’est pas d’hier : on disait naguère "les idéologies" pour ne pas dire "le marxisme-léninisme".
 
En Allemagne, en Autriche, en Irlande, les lois proscrivent les atteintes au sacré.
En France, le principe de laïcité, âprement défendu, les autorisent.
Comment concilier l’irrespect, le droit de ridiculiser, avec le respect des croyances ?

Les lois dont vous parlez sont très variées selon les pays. Et elles visent avant tout à protéger non les croyances, mais les personnes concrètes qui les professent. Elles ne se distinguent guère de lois contre la diffamation en général.
En tout cas, les règles qui régissent notre chère laïcité n’autorisent pas les atteintes au sacré, au sens où elles les recommanderaient ; je préférerais dire qu’elles les tolèrent.
Le christianisme n’est pas une religion du sacré, mais de la sainteté. Un objet peut être sacré : un "lieu où souffle l’esprit", un monument, un arbre vert, une source, un animal – une vache par exemple --, mais il ne peut en aucun cas être saint. Seule une personne peut être sainte et, en elle, ce qu’elle a de plus personnel, sa volonté libre.
Pour le christianisme, Dieu seul est saint. Ceux que nous appelons des saints ne le sont que par participation, par reflet.
Aucune croyance ne mérite le respect, même pas les miennes. C’est que les croyances sont des choses, alors que le respect ne peut avoir pour objet que des personnes. Et ce dernier respect, le seul qui mérite ce nom, est sans limite. Souhaitons qu’il soit réciproque…
 
"Nous vivons un temps de profanation généralisée" disait Alain Finkielkraut au mois de janvier 2013, au moment de l’affaire Dieudonné.
Que reste-t-il de sacré dans nos sociétés modernes ?

Nous payons le prix d’une vision des choses selon laquelle "ce qui est juste, c’est ce que dit la loi, voilà, c’est tout", comme l’a rappelé le 14 février 2013 le sénateur Jean-Pierre Michel, faisant d’ailleurs écho, sans le savoir, au système de défense des accusés du procès de Nuremberg.
La conséquence de cette façon de voir est que ce que les hommes font, ils peuvent le défaire. En conséquence, ce qui sera solennellement décrété "inviolable et sacré" à un moment donné pourra très bien devenir par la suite un "tabou" qu’il faudra "dépasser". Rien n’est donc à l’abri de la profanation.
 
Bon nombre de gens font de la profanation leur fond de commerce. Je ne les envie pas, car leur tâche devient de plus en plus difficile. Sans parler du "politiquement correct" déjà mentionné, ils ont à affronter une baisse tendancielle du taux du profit, car il ne reste plus beaucoup de choses à profaner, faute de sacré encore capable de servir de cible. On a déjà dégommé tant de baudruches… Et à la longue, on s’ennuie à tirer sur des ambulances. On ne peut plus, par exemple, se moquer des gens qui se croient distingués, collet-monté, comme on le faisait encore dans les films d’avant-guerre, car tout le monde, et surtout les grands bourgeois, a adopté des mœurs cool, décontract’, etc.
Bien des symboles n’ayant pas ou plus de divisions blindées pour les défendre, on pourra donc cracher dessus sans danger. Mais alors, "on triomphe sans gloire". Quand on persiste à s’en prendre à eux, il faudra constamment renchérir sur le blasphème précédent, aller de plus en loin, par exemple dans le scatologique.
En revanche, on voit apparaître de nouvelles idoles, que l’on reconnaît à une sorte d’interdiction d’en rire.
Paru dans Le Figaro, janvier 2015
Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version