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Mais qu’est-ce donc qu’être un stratège ?
 
Nous sommes, toujours davantage, dévorés par l’immédiat. Les décideurs – entrepreneurs, politiques, militaires - sont accaparés par le court terme. Frappés de myopie décisionnelle, happés par la tactique, Ils éprouvent des difficultés croissantes à prendre du recul. Ils ont perdu l’habitude et le goût de la stratégie qu’ils pratiquent de moins en moins, alors qu’elle seule apporte la réponse à la complexité du monde et à l’accélération du temps. Il faut donc entrer en stratégie, l’utiliser pour modeler le présent et bâtir l’avenir. Mais qu’est-ce donc qu’être stratège ?
 
C’est d’abord concevoir et vouloir un futur. La question première de la stratégie, c’est la question de l’avenir, celui vers lequel on entend aller sans se laisser engluer par les difficultés du présent. Le stratège agit en architecte et non en maçon : il reconstruit le présent à partir de l’ambition qu’il se donne. Pas de stratège sans vision, pas de stratège sans ferme volonté car les obstacles seront nombreux du présent à remodeler au futur à construire. Emmanuel Macron a bien cette vision, cette France de demain qu’il veut bâtir : son projet présidentiel est clair, tel qu’exprimé lors de sa campagne et dans son ouvrage Révolution. Reste à le décliner…
 
C’est l’instant où les difficultés commencent, puisque le propre du stratège est de se heurter d’emblée aux autres acteurs de son espace stratégique, dialectique par nature, empli d’autres volontés libres qui n’ont aucune raison de se plier naturellement à la sienne. Il ne peut donc progresser dans son espace stratégique comme un gestionnaire qui déploierait un plan dans un environnement inerte et passif. La stratégie, c’est la dialectique des volontés, celle des intelligences. Elle relève de l’interaction, non de l’action ; l’art y est beaucoup moins celui de la décision que celui de son adaptation permanente à l’environnement toujours changeant qu’elle rencontre et aux réactions qu’elle engendre. Aucun espoir, n’en déplaise à Jupiter, de dérouler dans cet environnement interactif un plan préconçu et figé. Aucun espoir de réussir sans conjuguer l’intérêt de l’Etat et ceux des citoyens : force est d’admettre leur naturelle divergence, et de tenter de les conjuguer en vertu d’une logique de niveau supérieur.
 
Donc, aucun espoir de succès si le stratège peine à communiquer autour d’une vision simple, accessible à tous, sans subtilité inutile, susceptible d’entraîner le maximum de volonté libres. Aucun espoir de succès non plus sans l’élaboration d’un système d’alliances à faire évoluer dans le temps. Le stratège a besoin de points d’appui pour faire levier. Il est impossible de réformer simultanément le centre et la périphérie, de s’attaquer en même temps à l’Etat et aux collectivités territoriales ; il n’est pas possible de prendre aux uns – même de manière symbolique – sans donner aux autres un avantage suffisamment frappant pour en faire de nouveaux alliés : la baisse des cotisations maladie et chômage en deux temps, en mars et en octobre, a rendu le cadeau deux fois minuscule donc illisible, tandis que la hausse de la CSG en une fois frappait les esprits.
 
Le stratège doit ainsi veiller à faire converger continument le maximum de volontés libres vers sa vision, pôle magnétique de sa stratégie ; et cela suppose un discours clair et intelligible, faisant vivre à tous cette aventure collective que doit être une démarche stratégique. Le stratège doit s’opposer ou contourner les irréductibles, mais il doit surtout veiller en permanence à consolider son système d’alliances, son bien le plus précieux, tout en le modelant de succès en succès. Qu’en ce domaine, le stratège se réfère au maître, Machiavel, qui s’y connaissait bien dans ce jeu d’alliances successives !
Autre contrainte, le propre du stratège est de disposer de moyens limités. Dans le cas contraire, il n’y aurait nul besoin de stratégie. Mais non, il faut choisir et dérouler les actions dans le bon ordre en concentrant les efforts là où leur rendement est le meilleur. Il faut aller à l’essentiel, savoir choisir mais plus encore savoir renoncer, au moins pour un temps. Le stratège ne peut gagner toutes les batailles. Il doit donc déterminer celles qui constituent un système de victoires suffisant en lui-même pour gagner la guerre, c’est-à-dire parvenir à l’ambition fixée. Le stratège doit créer de la pente sous ses pas, parvenir en quelques combats à ce sommet qui l’entraînera au succès par simple gravité. Il doit viser la cohérence : par exemple, s’il concentre les services régaliens dans les grands centres urbains il doit, en même temps, rendre moins couteux et moins ardu le déplacement des territoires vers les villes. L’inverse est perdu d’avance. Aller à l’essentiel, rester cohérent : voilà ce que doit être l’obsession du stratège.
 
Pas de temps à perdre en d’inutiles batailles. Ce dont manque toujours le chef politique, c’est de temps et de capital politique : la plus grave erreur consisterait à les dilapider dans d’inutiles combats, en obscurcissant le projet au point que personne ne le comprend plus et que les barrières se lèvent les unes après les autres. La bataille des cinq euros d’APL est contre-productive, comme l’est celle des quatre-vingt kilomètres à l’heure : de l’énergie, du capital perdu, de nouvelles difficultés qu’il était si facile d’éviter. Qu’il est désespérant de voir un boulevard ouvert au rythme entrainant de l’Hymne à la Joie devenir au fil des jours un champ d’obstacles nouvellement dressés !
 
S’il est encore une qualité indispensable au stratège, c’est la modestie. Il doit savoir qu’il décide en fonction d’une connaissance partielle et imparfaite de la réalité… à laquelle il n’a pas davantage accès que les occupants de la grotte de Platon. Ses décisions reposent sur des hypothèses tant sur les conditions initiales que sur un supposé rapport de causalité entre une décision et ses conséquences. Elles demeurent des paris établis sur une perception de la carte passive mais qui se déploient sur le territoire empli, lui, de volontés adverses dont le seul projet est de le faire chuter. L’espace stratégique est toujours nouveau, hostile par nature. Le stratège devra donc allier la volonté et la persévérance pour faire avancer son projet malgré les obstacles, mais également faire preuve d’adaptation parce que ses décisions vont produire un peu de ce qu’il a voulu mais aussi beaucoup de ce qu’il n’a pas voulu : il faudra bien conjuguer les deux. Toute stratégie qui n’est pas étroitement couplée à la réalité court à sa perte. Savoir conjuguer en permanence, chemin faisant, le délibéré et l’émergent, le projet et les gilets jaunes !
 
La stratégie est un mode de pensée, comme la philosophie. Mais si personne ne sait ce qu’est un bon philosophe, le sens commun distingue sans erreur le bon du mauvais stratège : le second ne "délivre" pas ! Force est de constater qu’en dix-huit mois d’exercice du pouvoir, le socle politique d’Emmanuel Macron, nécessaire à la conduite des réformes majeures, ne s’est pas renforcé : pire, il s’est érodé. C’est un drame tant pour la France que pour les indignés des ronds-points.
La stratégie ne peut être un exercice purement intellectuel : elle part du réel et y revient pour y produire de l’efficacité. Elle est sûrement l’art de la définition d’une ambition puis des voies et moyens pour y parvenir, mais elle est, tout autant, l’art de conduire le projet en étroite interaction avec le réel. La grande erreur du stratège est de penser la stratégie en termes de pure rationalité alors qu’elle est d’abord une histoire d’hommes, donc de passions et d’émotions.

Envoyé par l'auteur, 13 janvier 2019, paru dans Valeurs actuelles
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Du grand débat... à la grande débâcle
 
Le grand débat s’achemine-t-il vers la grande débâcle ? L’amateurisme et la confusion sont tels, au sommet de l’Etat, que la méfiance entache déjà l’initiative d’Emmanuel Macron, qui devrait débuter le 15 janvier. Conçue il y a un mois, dans l’improvisation de l’urgence, pour répondre à la révolte des Gilets jaunes, cette ouverture à la parole libre semble prendre peur de ce qui pourrait être dit par des Français longtemps bâillonnés. "N’y-a-t-il pas danger à laisser le peuple s’exprimer librement ?", interrogeait la journaliste Audrey Crespo-Mara, lundi sur Europe 1, en recevant Chantal Jouanno, avant que la présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP) ne démissionne le lendemain de son rôle d’organisatrice. De fait, le pouvoir semble redouter les effets d’une libération des opinions, actuellement entravées par la pensée conforme et le politiquement correct. Hier, le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, a rappelé l’exigence d’un encadrement, en excluant par exemple la remise en cause du mariage homosexuel (revendication prioritaire qui ressort de la consultation en ligne lancée par le Conseil économique, social et environnemental), mais aussi l’immigration ou la PMA pour toutes. Ce carcan idéologique ne peut qu’être rejeté par des Gilets jaunes, qui remettent justement en cause le jacobinisme, le pouvoir vertical et le fait du prince. De surcroît, le chef de l’Etat a réaffirmé, vendredi, qu’il entendait dès à présent poursuivre, et "plus radicalement", sa politique. A quoi bon dès lors organiser une telle mascarade - une de plus – sinon pour avaliser un agenda officiel prévoyant notamment la poursuite de la politique de transition écologique et la réforme constitutionnelle ?

En réalité, l’Elysée joue un jeu insincère et pervers avec ce débat qu’il désire si peu. Insincère dans la mesure où rien ne vient garantir, pour le moment en tout cas, l’écoute et le suivi des mises en accusation d’un pouvoir hors sol. Pervers avec la mise en discussion, dans l’ordre du jour officiel, du maintien de la taxe d’habitation pour les 20 % des Français les plus riches : alors que le pays se fracture et se laisse envahir par la haine, il y a une sorte de sadisme à montrer du doigt les plus riches, accentuant les ressentiments entre les Français. Toutes ces manœuvres maladroites ont-elles incité Chantal Jouanno à démissionner de sa mission de pilote du grand débat ? La polémique née de son salaire - 14.700 euros bruts par mois à la tête de la CNDP – a sans doute été pour elle un prétexte opportun pour quitter à son tour le Titanic (tout en se gardant de démissionner de sa fonction rémunératrice). Si l’enjeu est bien, notamment, de réconcilier l’oligarchie technocratique avec le peuple oublié et méprisé, il reste désormais à poser également dans la discussion la légitimité des rémunérations de la haute fonction publique, mais aussi la légitimité des recasements amicaux dans les juteuses Autorités administratives indépendantes et autres comités Théodule qui coûtent également "un pognon de dingue", pour reprendre l’expression que Macron avait réservé pour les minima sociaux. Le peuple a suffisamment été berné pour ne plus vouloir s’entendre dire : "Cause toujours, tu m’intéresses".
Paru sur blog.lefigaro.fr/rioufol/, 9 janvier 2019
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Visibilité des marchés de l’Art : l’alliance Art Price-Artron–Cision
 
Histoire de l’obsolescence d’une hégémonie et naissance d’une concurrence.

En ce début de 2019, le marché international de l’art connaît un événement susceptible de modifier en profondeur le système en place. Il s’agit d’une alliance commerciale et stratégique inattendue. Elle a été passée entre trois entreprises fondées sur la création et mise à profit de banques de données. Deux sont spécialisées dans le domaine de l’art, ayant aussi une capacité de vente en ligne — et une troisième répertorie les données de la presse internationale et met en relation les besoins de toute communication avec les médias qui correspondent.
Cette alliance intervient au terme d’une décennie ayant connu une révolution technologique de la communication et un changement des rapports de force géopolitiques. Une rivalité est apparue entre les tenants d’un très haut marché de l’Art mainstream, visible mondialement, seul labélisé "contemporain-international" — et des marchés qualifiés de "locaux", vendant un art dit "identitaire– non-novateur". C’est dans ce contexte que survient un partenariat, inédit entre ArtPrice – Artron – Cision.
 
– ArtPrice, à l’origine de cette aventure, est une entreprise privée française, menée par un personnage hors système et hors normes dont le principal mobile est sa liberté. Thierry Ehrmann est le créateur de la banque de données la plus complète du marché de l’Art mondial. Elle est exhaustive, incluant  à la fois le global art financier et les arts non conformes… ce que l’État français n’a pas fait, à son échelle nationale, puisque son travail d’archivage ne retient que les "officiels conceptuels".
– Artron est une institution de l’État chinois qui depuis 1996 a pour but de promouvoir art et création en Chine, en créant tous les outils nécessaires à l’existence d’un marché non existant sous le régime communiste, dont une banque de données exhaustive, n’écartant aucun courant de l’Art chinois.
– Cision est un Argus de la presse, dont le quartier général est à Chicago, fournissant aux stratèges de l’influence et la communication un service de mise en relation adaptée, avec les médias du monde entier.
 
Un chasseur d’ententes et de monopoles
Thierry Ehrmann est un Robin des bois qui n’aime pas les monopoles et les intermédiaires et leur fait la chasse. Il se nourrit de la bête et libère ainsi "vertueusement" le monde de l’Art de ses prédateurs. En déchiffrant les données de sa banque, il a constaté que le haut marché de l’art global, référencé à New-York, seul visible mondialement, est un marché de l’offre, hors sol, sans concurrence. Il a perçu également que le marché réel, qui est un marché de la demande, est infiniment plus vaste, mais sous-développé pour cause d’invisibilité.
À l’inverse, le marché hégémonique vit d’un réseau international, fortement interconnecté, partageant des intérêts communs, tenant foires, ventes aux enchères, expositions dans musées et galeries internationales. Son modèle économique associe une fonction de marché financier, sécurisé par des collectionneurs opérant en vase clos et un marché de masse commercialisant des objets dérivés arty, sériels, industriels, faisant de l’œuvre à 50 millions de dollars le produit d’appel décliné à tous les prix et formats, de la réplique pour galerie au porte-clefs et t-shirts.
Ce marché doit sa légitimité à sa rentabilité et à ses utilités : plateforme mondaine et d’affaires, occasion d’animation urbaine, touristique et muséale. Ainsi, l’Art Global Financier gagne sa vie en bénéficiant par ailleurs des dons, qui ont l’avantage d’être défiscalisés, de mécènes, sociétés, institutions, et des subventions de certains États. La CIA, qui y joua sa partie, est pour l’heure, missionnée ailleurs.
 
Pour Thierry Ehrmann, c’est un consortium conjugué d’ententes, à sa mesure.
Les données de sa banque lui donnent la primeur de l’information et les moyens d’analyse propres à lui inspirer une stratégie. Ainsi, il est le premier à constater que la Chine est passée en tête du marché de l’art dès 2009, devant l’Amérique. Le fait est peu commenté, les médias font comme si cela n’entraîne aucune conséquence. Thierry Ehrmann comprend qu’il est impensable d’avoir une banque de données à prétention planétaire sans y introduire les données chinoises, difficiles d’accès en raison de l’obstacle de la langue et du mur que constitue "Intranet" isolant la Chine de toute communication numérique avec le reste du monde. C’est ce qui motive fortement son rapprochement avec l’Agence chinoise Artron et son alliance officielle avec elle en septembre 2018.
 
Comme ArtPrice l’a déjà fait pour tous les autres pays, il s’emploie à rendre ses données accessibles au monde entier, en traduisant et en documentant notamment toutes les orthographes des noms propres qui changent d’une langue à l’autre. Pour que ce soit possible, il a fallu bénéficier d’une autorisation unique et exceptionnelle, accordée à ArtPrice, de franchir le mur de l’Intranet chinois. La fluidité de l’information ainsi obtenue a pour conséquence la naissance d’un commerce en ligne d’œuvres d’art, grâce à WeChat (1), par-dessus les frontières, ce dont les Chinois sont familiers notamment pour les achats de luxe.
Art Price, en 2017, avait déjà anticipé cette démultiplication de la circulation de l’information et l’élargissement de la clientèle du marché de l’art, en rendant accessibles ses données, pour partie gratuitement, à tous les amateurs sur leur smartphone, ce qui facilite un marché de la demande, en ligne, sans le filtre des intermédiaires.
 
Mais pour une véritable révolution, l’information brute ne suffit pas, il faut aussi des instruments d’analyse. C’est la nécessité à la quelle ArtPrice répond, créant plusieurs indices, également accessibles, pour décrire ce marché sous ses divers angles.
Il n’est plus nécessaire d’être expert pour déchiffrer le marché et donc le démystifier.
Reste un dernier obstacle à surmonter pour casser le monopole actuel de la visibilité : mettre en rapport les données vraiment mondiales du marché de l’art et la totalité des journalistes et médias du monde entier. C’est chose faite le 26 décembre 2018, par l’accord signé entre ArtPrice et Cision pour créer la première agence de presse mondiale dédiée au Marché de l’Art : Art Press Agency. Cette Révolution de l’accessibilité à l’information bouleverse le contexte : les divers marchés de l’art, qu’ils soient de l’offre ou de la demande, du global ou du local, sont désormais en concurrence.
 
De l’Art Global hégémonique aux arts pluriels en concurrence
Ainsi une autre réalité du marché planétaire apparaît, et l’on constate qu’il ne ressemble pas au marché global-financier, seul visible actuellement. En effet, les Chinois, qui aujourd’hui achètent le plus, ne font aucune discrimination entre les divers courants artistiques. Ils ont porté sur le très haut marché, bien au-dessus du million de dollars, à la fois l’art conceptuel validé à New York et les artistes qu’ils aiment pratiquant un art esthétique dans la suite de l’art. La Chine se trouve être de fait plus représentative géopolitiquement de la vraie diversité de l’art dans le monde que la place de New York.
L’art global-financier qui s’est installé comme référence après l’effondrement soviétique a perdu de son pouvoir provocateur et stupéfiant, malgré ses cotes oniriques.  L’idée de "culture et d’art global" comme fatalité historique est remise en question par beaucoup de pays depuis une décennie. L’art global kitsch apparaît soudain comme le dernier avatar d’une vieille utopie du XXe siècle qui voyait l’art du futur comme étant homogène et unique sur toute la planète.
Cette utopie, née avec la proclamation de "l’Art réaliste socialiste, international et communiste", meurt  avec le "art conceptuel global, international et financier", deux faces de la même pièce de monnaie qui réduit le monde à un matérialisme économique, sensé tout expliquer.
 
(1) Artprice est une des seules sociétés occidentales à posséder un site WeChat réservé aux sociétés de droit chinois qui touche plus de 1,8 milliard d’internautes chinois dans le monde.

Envoyé par l'auteur, paru sur Contrepoints, 10 janvier 2019
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Quel gâchis
 
En 2011 dans le sillage des printemps arabes, spontanée ou suscitée, démarrait la rébellion syrienne. Le but était de renverser le régime baasiste de Bachar el Assad. Personne ne s’en serait mêlé, l’affaire aurait été vite réglée, l’opposition n’étant pas très nombreuse et souvent à l’étranger.
Seulement se constituait une coalition hétéroclite réunissant, Etats Unis, France, Arabie Saoudite, Turquie, et mouvements islamistes sunnites ou salafistes souvent proches d’Al Quaïda, avec en arrière-plan Israël. Le régime baasiste n’était certes pas sans reproche mais il était laïc, et respectait les nombreuses minorités, Kurdes, Alaouites, Druzes, Yézidis et Chrétiens.
 
On est parti pour une guerre fraiche et joyeuse, Bachar el Assad ne devant pas faire long feu, on entend même Fabius, ministre des affaires étrangères français déclarer que "
Bachar el-Assadne mériterait pas d’être sur la terre" et que les mouvements terroristes d’Al Nosra "font du bon boulot". On rappela l’ambassadeur de France à Damas se coupant de toute liaison avec la Syrie.
Mais la Syrie a le soutien inconditionnel de l’Iran et la guerre va durer huit ans. D’autant qu’en 2015 la Russie intervient militairement et sauve le régime.
La guerre aura fait 350 000 morts et des millions de réfugiés, des destructions considérables mais surtout elle aura donné naissance à l’Etat Islamique (EI) qui installe un califat autoproclamé à cheval sur l’Irak et la Syrie. Fondamentaliste, EI massacre, opprime, fait régner la terreur dans les zones qu’il contrôle, détruit une partie des vestiges de l’antique Palmyre et entretient le terrorisme islamiste mondial.
Et au bout de huit ans de guerre, les territoires contrôlés par EI, sont ramenés à peu de chose, ce qui ne veut pas dire qu’EI ayant perdu son emprise territoriale, ne continuera pas à entretenir le terrorisme, en Europe, en Afrique et en Asie.
 
Maintenant le président Trump renonce à être le gendarme du monde et dit qu’il va rapatrier les boys. Les Kurdes qui ont été en pointe dans le combat contre l’Etat Islamique, sont menacés par les Turcs qui les considèrent comme des terroristes, ils vont avoir besoin d’un protecteur. Ce n’est surement pas la France qui remplira ce rôle, pour poursuivre son action militaire elle ne peut se passer des Américains. Les Français vont être obligés en bons vassaux de les suivre. Si bien que les Kurdes sont contraints de faire appel à Bachar el Assad. Voilà la Syrie rétablie dans ses frontières et le régime baasiste maintenu.
 
Quel gâchis, combien de morts, de destructions, de réfugiés pour en arriver là. La France a perdu toute influence dans une zone où elle en avait beaucoup. A moins d’avaler son chapeau, on ne voit pas comment on va rétablir des rapports corrects avec la Syrie et nous avons abandonné notre responsabilité multiséculaire de protecteur des chrétiens d’orient. Cette responsabilité est maintenant assurée de fait par la Russie qui a rétabli sa stature de grande nation, politique et militaire et va rester incontournable au Moyen Orient.
Ce fiasco est dans la lignée de la guerre de Libye, voilà où nous conduit une politique "droit de l’hommiste", bien loin de la réalpolitik qui serait nécessaire.

Envoyé par l'auteur, 11 janvier 2019
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Les Etats-Unis deviennent isolationnistes
 
Une fois de plus, nous allons devoir réfléchir tous ensemble tant je suis loin d’être certain de bien comprendre les conséquences de ce que je suis en train d’écrire.
Le Président Trump vient de dire qu’il allait sortir de Syrie les 20 000 hommes de troupe américains qui s’y trouvent. Il parle aussi de faire revenir au pays au moins la moitié du contingent américain d’Afghanistan, ce qui déclenche une grosse panique chez les chauds partisans du complexe militaro industriel aux USA qui vont tout faire pour l’en empêcher. Mais ceci est une autre affaire.
Ce qui explique peut-être cette décision est l’annonce par les Russes qu’ils auraient mis au point des missiles naviguant à mach 10 et donc complètement 'inarrétables', ce qui veut dire en termes simples que tous les porte-avions américains sont maintenant susceptibles d’être détruits par les Russes en quelques minutes, ce qui ferait mauvais effet.
Et les Chinois qui testent le même genre d’armement ne seraient pas loin derrière.
 
La réalité est donc toute simple ; dans la course aux armements, les Etats-Unis, empêtrés dans des guerres territoriales où ils n’avaient rien à faire et où ils auraient dépensé environ 15 000 milliards de dollars sur les 15 dernières années (excusez du peu), ont laissé tomber la recherche sur les nouveaux armements et donc ne produisent plus les meilleures armes au monde, pour la première fois depuis 1941.
Ce qui fout en l’air toute la stratégie militaire des Etats-Unis qui a toujours été fondée sur une projection de force le plus loin possible des Etats-Unis par l’intermédiaire de ses flottes, toujours organisées autour d’un ou deux porte-avions entourés de bateaux qui les protègent et capables d’abattre tous les missiles qui se dirigeraient vers le porte-avion. Cette stratégie est obsolète, puisqu’aucun missile d’interception américain n’est capable d’arrêter les nouveaux engins Russes.
Conceptuellement, les Russes sont donc maintenant capables de lancer une attaque éclair de "première frappe" qui ne serait pas automatiquement nucléaire mais qui feraient disparaitre tous les points de représailles possibles, sauf les sous-marins, ce qui forcerait les Etats-Unis à faire monter le conflit aux extrêmes, comme le craignait René Girard dans son livre sur Clausewitz et serait un suicide collectif.
 
Devant ce qui est une nouvelle réalité, les autorités américaines ont le choix soit d’essayer d’établir des bases militaires sur le sol même des pays qu’elles veulent contrôler, ce qui est la recommandation des néo-conservateurs américains, soit de se replier le plus vite possible sur le territoire américain en abandonnant toute prétention à un empire, laissant le reste du monde se débrouiller tout seul et donc se défendre tout seul, ce qui semble bien être l’idée de monsieur Trump.
Et puisque la grande idée du Président US est de forcer les entreprises à produire aux Etats- Unis si elles veulent vendre aux Etats- Unis, plutôt que partout ailleurs, il ne voit pas très bien pourquoi il devrait protéger militairement les voies de communications qui permettent aux gens qui produisent ailleurs de vendre aux USA moins cher en bénéficiant de la protection de la flotte US dont ils ne payent pas les coûts. D’une certaine façon, protéger les voies de communication, c’est protéger les concurrents des Etats-Unis sans leur faire payer le cout de cette protection. Une idée que monsieur Trump a toujours trouvé bizarre. Et on ne peut pas lui en vouloir….
 
Si le lecteur accepte cette réalité, qu’est que cela veut dire pour nous, Européens ou Français ?
Essayons de comprendre, ce qui ne va pas être chose aisée.
Commençons par la Méditerranée qui était devenue un lac américain, avec la VIème flotte, basée à Naples, d’où l’on contrôle l’Est, l’Ouest et le Sud de la mare nostrum (Un porte- avions, le Truman, 40 bateaux, 175 avions embarqués, 20 000 hommes), des bases importantes en Turquie, une base anglaise à Chypre, des bases en Iraq et une en Syrie, en Territoire Kurde …). La protection de la flotte américaine aujourd’hui ne vaut plus tripette, la base en Syrie a fermé, les troupes américaines quittent ce pays, ce qui est une défaite incroyable pour leurs alliés Saoudiens et une victoire tout aussi étonnante pour les Russes, les autorités locales en Turquie font toutes sortes de difficultés quand les USA utilisent leurs bases dans ce pays. Reste l’Iraq, qui est bien loin et pas bien sûr. Quant à Israël, voilà un pays qui a d’autres chats à fouetter et où les USA n’ont pas de présence militaire.
Pour être réaliste, le Moyen-Orient est donc passé de fait sous le contrôle des Russes, à partir de Tartous et de Vladivostok en raison de la révolution technologique dans les armements à laquelle la Russie vient de parvenir.
Inutile de dire que monsieur Erdogan a compris de quel côté sa tartine était beurrée et qu’une nouvelle alliance Turco-Russe pour contrôler l’Iran et l’Europe se dessine à l’horizon, ce qui serait un peu le mariage de la carpe et du lapin et ressemblerait fâcheusement au pacte Ribbentrop -Molotov de sinistre mémoire.
 
Il me semble que l’on peut dire aujourd’hui que l’idée de l’ex Président Sarkozy que la France rejoigne le commandement militaire de l’Otan pendant son mandat sans rien obtenir en échange est de la même qualité que sa décision de ne pas respecter le vote des français et de nous imposer la Constitution Européenne rédigée par cet autre grand désastreux monsieur Giscard sous le nom de traité de Lisbonne.
La bonne nouvelle est que les marines nationales italiennes et françaises vont sans doute pouvoir faire la police au large de la Lybie sans avoir à en demander la permission aux USA, et donc contrôler les flux migratoires, ce qui leur était interdit par les US depuis longtemps, mais va peut-être être autorisé, aux Italiens en tout cas.
Hélas, l’Espagne gérée par le Mélenchon local reste grande ouverte, quoique Vox soit en train de monter en force.
Mais imaginer le Président Français donner cet ordre à la marine française implique un changement dans la compréhension du monde de monsieur Macron, ce qui n’est pas gagné d’avance compte tenu de la remarquable capacité du personnage à ne rien comprendre au monde réel. On pourrait dire de monsieur Macron ce que Raymond Aron disait de Giscard : "Un homme brillant (?), qui ne sait pas que l’Histoire est tragique"
 
Venons-en au Nord de l’Europe, beaucoup plus important.
Ayant perdu la maitrise des mers qui était la leur jusqu’il y a peu, les USA ont immédiatement dénoncé le traitement de limitations des armes nucléaires qui les liaient à la Russie et il ne pouvait pas en être autrement, puisqu’il leur faut rétablir des sites de missiles nucléaires mobiles sur terre et non plus sur mer.
Mais les autorités allemandes en la personne du ministre des affaires étrangères ne l’entendent pas de cette oreille et ont fait savoir que c’était hors de question. Donc, non seulement les allemands ne veulent pas payer pour leur défense mais ils ne veulent pas que cette défense soit organisée à partir de leur territoire et on les comprend. Et en plus, le gaz qui permet à leur industrie de tourner vient de … Russie.
Quant aux Anglais, ils ont pris la décision de quitter ce bateau qui coulait il y a déjà deux ans et voilà qui ne va pas les inciter à revenir.
Bref, la nouvelle donne stratégique va couper l’Europe en deux, entre ceux qui vont se dire autant être protégée par les Russes (les Allemands) et ceux qui voudront continuer à être protégés par les USA du style du groupe de Visegrad.
Et c’est peut-être à ce moment-là qu’il nous faut nous souvenir du mot de Lord Palmerston, le premier ministre Conservateur en Grande-Bretagne au XIX ème siècle : "Les Nations n’ont ni amis permanents, ni alliés permanents. Elles n’ont que des intérêts permanents qu’il appartient au gouvernement de défendre".
 
Jusqu’à maintenant, je n’ai fait qu’un état des lieux.
A partir de maintenant je vais faire des hypothèses et donc je vais passer des faits a des conjectures, ce qui veut dire que j’ai de bonnes chances de me tromper.
Si mon analyse est la bonne, quel est l’intérêt des USA aujourd’hui ? Avant tout, et dans la vieille tradition de la diplomatie britannique empêcher une alliance russo-germanique qui dominerait sans difficultés l’Europe. Comment empêcher ce qui semble inévitable à tout observateur de bon sens ? La réponse est : en se rapprochant à toute allure du groupe de Visegrad, résurrection moderne de l’empire austro-hongrois dont on oublie trop souvent qu’il comprenait l’Italie du Nord pendant très longtemps, et lui offrir la protection militaire dont les Allemands ne veulent plus. C’est ce que monsieur Trump a annoncé lors de son voyage en Pologne dans le discours qu’il a prononcé à Varsovie.
Et pour casser le libre passage de l’Allemagne au travers du groupe de Visegrad, le plus simple serait de casser l’euro, en se servant de l’Italie comme Cheval de Troie.
 
Pour faire bref, l’euro était utile aux Américains tant que les Allemands acceptaient les missiles américains sur leur territoire. Comme ils refusent de payer les USA pour leur défense, qu’ils refusent que l’on mette les nouveaux missiles sur leur territoire et qu’ils continuent à acheter le gaz russe, on peut vraiment se dire qu’aux yeux des hommes qui décident aux USA, l’Allemagne est en train de devenir un danger car l’alliance de l’Allemagne avec la Russie serait une vraie catastrophe qui forcerait les USA à quitter l’Europe aussi vite qu’ils vont quitter le Moyen-Orient.
Comme l’a écrit Kissinger dans son grand ouvrage, parfaitement rasoir d’ailleurs sur la diplomatie, "Pauvre Allemagne, trop petite pour le monde, et trop grande pour l’Europe". Pour les USA, il est sans doute nécessaire aujourd’hui de rappeler à l’Allemagne qu’elle est ‘trop petite pour le monde' une fois encore. Si donc l’Allemagne continue à refuser les conseils "amicaux" des États-Unis, la meilleure façon de la (re)mettre au tapis, c’est tout simplement de la ruiner, ce qui limiterait l’intérêt des Russes, en demandant aux Italiens de faire le sale boulot en sortant de l’euro, tout en collant les missiles en Pologne ou en Tchéquie de façon à casser le continuum territorial entre l’Allemagne et la Russie, au cas où….
 
Et où tout cela laisse t’il la diplomatie française, si tant est qu’une telle chose existât encore ?
Bonne question du lecteur qui y aurait pensé et à laquelle je n’ai pas de réponse. Jamais, et je dis bien, jamais, la diplomatie française n’a poursuivi avec tant de constance des chimères dont tout le monde -sauf elle- voit bien qu’elles sont complétement inadaptées à la situation actuelle de l’Europe et du monde. Reparler d’une communauté européenne de la défense (CED) qui a échoué ignominieusement en 1954, après un refus du parlement français, c’est vraiment du grand n’importe quoi…
Mais comment voulez-vous qu’un pays qui ne contrôle ni sa monnaie, ni son taux de change, ni son budget, ni ses frontières ni l’immigration qu’elle subit et qui est en état de cessation de paiement si la BCE cesse d’acheter des obligations françaises ait une diplomatie indépendante ? La diplomatie française est à peu près aussi crédible que celle du Venezuela ou du Zaïre.

Comme je ne cesse de l’écrire depuis trois ans, nous sommes en train de rentrer à toute allure dans des temps révolutionnaires et un proconsul nommé par la Commission Européenne est au pouvoir en France. Dans cette optique, les gilets jaunes sont peut-être le début de la révolte qui permettra à la France de retrouver son indépendance et donc à terme une diplomatie, une vraie. Le chemin sera long et difficile, mais nous en avons vu d’autres.
"Allez la France, allez", comme on dit au Rugby, sport que monsieur Macron n’a jamais pratiqué.
La France est aujourd’hui sur les ronds-points et nulle part ailleurs, comme elle était à Londres en 1940.

Paru sur institutdeslibertes.org, 7 janvier 2019
Publié dans De par le monde
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Derrière “Je suis Charlie”, la vraie nature de notre époque
 
"Je suis Charlie." C'était il y a quatre ans, c'était il y a mille ans. Des millions de gens défilaient dans la rue pour défendre la liberté de pensée, d'opinion, d'expression ; pour défendre cet esprit d'irrévérence, d'insolence, si français, mélange de gouaille populaire (Gavroche) et de goût du bon mot hérité des salons aristocratiques (Voltaire) qui fait reconnaître - apprécier ou détester - un Français à n'importe quel endroit de la planète.
 

Charlie Hebdo est plus précisément l'héritier de la presse anticléricale du début du XXe siècle, de L'Assiette au beurre et autres feuilles qui se déchaînaient contre la soutane. L'arrivée d'un islam de plus en plus visible en France a suscité une réaction inévitable. Les bouffeurs de curés sont devenus - aussi - des bouffeurs d'imams. Les blasphémateurs qui moquaient Jésus ont aussi moqué Mahomet. On sait comment cela a fini.
"Je suis Charlie" était, sous une forme publicitaire, une manière de dire qu'on voulait perpétuer cette gouaille gauloise. Tout le monde semblait d'accord. Cette unanimité - à part quelques exceptions chez les jeunes musulmans de banlieue - aurait dû nous mettre la puce à l'oreille. Nous alerter. On aurait dû se méfier.
 
Dès le début, les garde-fous étaient posés par nos élites bien-pensantes : je suis Charlie, certes, disait-on, mais "pas d'amalgame". Les deux slogans se répondaient, se complétaient. On croyait que l'un nuançait utilement l'autre - pour que la critique légitime de l'islam n'englobe pas une attaque personnelle et "raciale" des musulmans. On se trompait. C'était bien toute critique de l'islam qu'on voulait interdire au nom de la protection des musulmans. Le "pas d'amalgame" devint le paravent du rétablissement sournois du délit de blasphème. Les médias et les juges se chargeraient de la besogne.
Mais l'islam n'était pas le seul intouchable. D'autres vaches sacrées étaient érigées. Les femmes, les homosexuels, les migrants. La vague devenue d'Amérique avec #MeToo faisait de la femme une icône sacrée. Tout homme était un violeur en puissance. Ou pouvait être dénoncé comme tel. Pour une plaisanterie de mauvais goût, une drague un peu lourde. Une goujaterie. En quelques mois, on était passé de "Je suis Charlie" à "Balance ton porc". De l'irrévérence à la révérence. De la gaudriole au puritanisme néoféministe. Un chroniqueur qui avouait benoîtement qu'il était, comme l'énorme majorité des hommes, plus attiré par les jeunes femmes que par leurs aînées était cloué au pilori médiatique.
 
L'époque révélait sa profonde nature. Elle serait puritaine. Les nouveaux curés n'officiaient pas dans les églises : ils prêchaient sur les plateaux télé ou sur les réseaux sociaux. Ils étaient journalistes, associatifs, acteurs, chanteurs, animateurs TV. Et leur inquisition serait bien plus implacable que celle de leurs devanciers. Ils disaient "Je suis Charlie" et réclamaient toujours plus de lois contre les "fake news", contre "la fachosphère", contre les "porteurs de haine". Tartuffe était plus puissant que jamais.
Paru dans Le Figaro Magazine, 11 janvier 2019
Publié dans A tout un chacun
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La leçon d'humanité de Jean Vanier, fondateur de l'Arche
 
C'est encore le temps des vœux : on vous souhaite de commencer l'année en compagnie de Jean Vanier, fondateur des foyers de l'Arche. Et Jean Vanier vous souhaite de vous octroyer la permission d'être fous. "Je ne dis pas qu'on devrait tous devenir fous, corrige-t-il plaisamment. Mais on pourrait l'être de temps en temps…" Au lieu de se conformer poliment à ce que la société attend, de se laisser gouverner par les autres, par le désir de réussir à leurs yeux, d'obtenir leurs applaudissements, se donner la permission d'être simplement soi-même, et d'écouter son cœur. "Mes compagnons de cinquante ans m'ont appris qu'il n'y avait pas de mal à cela", assure-t-il en souriant. Leur génie n'est pas intellectuel, c'est le génie de la relation : "Ils ne sont pas polis. Ils sont eux-mêmes. Ils sont fous !" Vivre avec eux, "c'est un bazar ! Mais c'est toujours un bazar de vivre ensemble, en famille, au travail, vous connaissez cela, non ?" L'humour est d'autant plus charmant qu'il s'agit d'un discours officiel prononcé par Jean Vanier recevant, en 2015, le prix Templeton qui récompense "le progrès de la recherche dans les réalités spirituelles".
 
Depuis plus d'un demi-siècle, il vit avec les handicapés mentaux accueillis dans les communautés de l'Arche, qui sont aujourd'hui au nombre de 154 dans le monde entier. Un documentaire de Frédérique Bedos, Jean Vanier, le sacrement de la tendresse, relate le parcours de cet extraordinaire aventurier qui s'est laissé guider par le vent de l'esprit. Il est né en 1928, dans les hautes sphères de la société canadienne. Son père, Georges Vanier, est ambassadeur, plus tard gouverneur du Canada, proche de la famille royale britannique. L'exemple de ce héros de la guerre de 14-18 inspire le jeune garçon. À 13 ans, en 1942, il décide de franchir l'Atlantique, pour s'engager en pleine guerre dans les cadets de la Royal Navy. Sa détermination tranquille aura raison de l'opposition paternelle. "J'ai confiance en toi", finit par dire Georges Vanier à son fils.
 
Les exclus de la société
Après huit ans dans la marine, ce grand sportif penche son mètre quatre-vingt-dix-sept et son regard bleu de mer sur les livres savants, se forme à la philosophie et à la théologie, soutient une thèse sur l'éthique d'Aristote, sous l'égide du père Thomas Philippe, dominicain. En lui rendant visite dans le petit village de Trosly-Breuil, dans l'Oise, où il est aumônier d'une maison pour handicapés mentaux, Jean Vanier découvre dans quelle disgrâce sont tenus ces exclus de la société, opprimés, délaissés, comme s'ils n'appartenaient pas à l'humanité. Avec deux handicapés, Raphaël et Philippe, il retape une petite maison du village : "On faisait tout mal, mais on était bien. La blague, le jeu, c'est ce qui fait la relation". Il a trouvé sa famille, et le premier, minuscule, foyer de l'Arche est né en 1964.
"Il n'y a aucun plan au départ, aucune volonté de faire une œuvre. Simplement, une écoute et un engagement immédiat dans la situation qui se présente. Avec Jean Vanier, c'est toujours la vie qui décide, commente Frédérique Bedos. Sa motivation profonde est le sens de la justice, et quand la motivation est pure, l'intégrité totale, on met au jour des sources."
 
La réalisatrice, ancienne journaliste de télévision à New York, Londres et Paris, a produit ce documentaire dans le cadre du Projet Imagine. Une organisation non gouvernementale qu'elle a fondée voilà huit ans pour proposer une information à haute valeur humaine ajoutée : "J'ai quitté mon travail parce que je me posais des questions sur notre façon de décrypter le monde. Je trouve le rôle des médias de plus en plus anxiogène. On diffuse la peur, qui est la pire conseillère et conduit à bâtir des murs. Je voulais pratiquer un journalisme qui remette au goût du jour des valeurs occultées par le brouhaha ambiant : l'authenticité, la bonté, la solidarité… Il est facile de les déprécier ou de les moquer, comme trop sentimentales ; en fait, elles nous importent à tous parce qu'elles touchent les aspirations universelles du cœur. Le Projet Imagine veut faire connaître à un large public des gens qui vivent ce qu'ils croient, et donnent envie de s'engager au service des autres. C'est tout sauf de la mollesse bisounours ! Outre l'information, nous avons aussi un pôle action, pour accompagner ceux qui se lancent sur le terrain."
 
Frédérique Bedos produit actuellement deux séries de documentaires : les "Héros humbles", consacrée à des anonymes exemplaires comme ses parents adoptifs qui ont recueilli une vingtaine d'enfants (elle a raconté son enfance dans La Petite Fille à la balançoire) ; et les "Mahatmas" ("Grandes âmes") au rayonnement spirituel reconnu. Le portrait de Jean Vanier s'inscrit dans cet ensemble. "C'est une figure célèbre, mais si l'Arche a une ampleur internationale, on connaît moins son itinéraire et sa pensée profonde. Il a aujourd'hui 90 ans et, pour moi, il y avait un devoir de transmission, à la fois de sa philosophie, de sa spiritualité, et aussi de sa présence incarnée".
 
Le film suit cette courbe intime, parle à l'oreille de notre cœur, et rend l'aventure captivante. Le subtil montage d'archives du début montre un garçon favorisé par la fortune, mais sans l'ombre d'une mondanité, héritant de sa famille le courage et la foi chrétienne, qui s'expriment d'abord brillamment dans l'engagement de combat, puis dans la réussite intellectuelle, l'enseignement à l'université de Toronto. Il ressemble au jeune homme riche de l'Évangile, à qui quelque chose manque, mais il ne sait pas quoi. Il va le découvrir dans l'humilité. "Il avait une position importante dans la société, et il a choisi de redescendre l'échelle, raconte Sankar, assistant de l'Arche de Calcutta. Le pouvoir, il n'en veut pas. Il veut être auprès des gens". Jean Vanier y ajoute une note rieuse : "J'avais toujours été un garçon sérieux. J'avais besoin de redevenir un enfant."
Le contact avec les handicapés mentaux provoque en lui deux émotions majeures : l'indignation devant la condition qui leur est faite et l'émerveillement devant leur innocence, leur authenticité, leur vulnérabilité, mais aussi leur joie de vivre très pure. "L'important est que ceux qui ont été les plus opprimés découvrent qu'ils sont plus beaux qu'ils n'oseraient le croire." Et cela passe par la tendresse. "C'est le mot capital, c'est pourquoi je l'ai mis en valeur dans le titre comme un sacrement", commente Frédérique Bedos.
 
Gratuité, humilité et détachement
Avec elle, on va à la rencontre des habitants de différents foyers de l'Arche. "L'expression “handicapé mental” recouvre une multiplicité de réalités, précise la cinéaste. J'ai filmé chaque personne face caméra, pour qu'on voie qu'elle est un univers à elle toute seule. Il y a là quelque chose de fascinant, et on comprend que, oui, entrer en relation avec ces personnalités si diverses, si uniques, ça peut remplir une vie. On se rend compte aussi qu'on est comme elles, et les fréquenter enlève le poids de culpabilité et d'inquiétude qui pousse à les éviter." Les accompagnateurs soulignent la réciprocité et le naturel des rapports : "Ils nous donnent joie, amour, amitié. Quand je suis avec eux, tous mes problèmes disparaissent", dit une jeune assistante de l'Arche de Bethléem. "Aimer, ce n'est pas faire quelque chose pour quelqu'un, c'est être avec lui", renchérit Jean Vanier. Et s'apercevoir que cette gratuité augmente notre humanité. "Ces personnes magnifiques peuvent nous apprendre à détruire le carcan de la soif de pouvoir et nous conduire vers un monde plus pacifique."
 
Frédérique Bedos a choisi de visiter plus longuement l'Arche de Bethléem et celle de Calcutta, "parce que ce sont des lieux brûlants de conflits, où le rejet de l'autre est violent, les communautarismes exacerbés. Les foyers de l'Arche accueillent des gens de toutes origines, de toutes confessions. Et cela témoigne aussi de l'évolution spirituelle de Jean, fermement ancré dans sa foi catholique, mais de plus en plus ouvert à l'amour inconditionnel de tous."
Tourné pendant trois ans, monté en trois mois, avec un très petit budget, mais une belle ambition artistique, ce documentaire remarquable exalte la gratuité, l'humilité, le détachement, à contre-courant des tendances dominantes. "Il ose même parler tranquillement de la mort, sujet tabou de nos sociétés", dit Frédérique Bedos dans un sourire. Son dernier entretien a le ton de la confidence : "Je vais aussi diminuer. C'est une autre forme de sagesse. Au fond, les plus sages sont ceux qui meurent, parce qu'ils n'ont plus rien à retenir." La méditation se prolonge en plans silencieux où on le regarde prier seul dans la nature. "J'ai torturé Jean pour avoir ces images de solitude, confie la réalisatrice, en riant. Il ne voulait pas. Je lui ai dit : il faut qu'on puisse palper ton cœur profond. Fais-moi confiance." Elle voulait aller jusqu'à cette fine pointe de l'âme, "avoir accès au secret de cette authenticité".

Paru dans Le Figaro, 11 janvier 2019
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Les gilets jaunes ou la crise de l’euro-libéralisme social
 
Depuis au moins quinze ans, la politique économique de la France est déterminée par trois paramètres fondamentaux que la crise de Gilets jaunes a remis en cause.
Ces paramètres : d’abord l’euro auquel les gouvernements successifs ont choisi de s’accrocher coûte que coûte, quels que soient les inconvénients que certains y voient pour l’économie française. L’euro, on est dedans ou dehors, il n’y a pas d’entre-deux. Ce premier paramètre est donc déterminant.
En découle l’objectif de l’équilibre budgétaire, conforment aux engagements communs des membres de la zone, et même, si possible, d’excédents afin de commencer à résorber la dette. Un objectif que la France n’a jamais réussi à atteindre.
S’y ajoute un troisième paramètre, inavoué celui-là : le refus de toucher à l’Etat social particulièrement généreux qui caractérise notre pays. Cela est particulièrement vrai de la dernière période : 2012-2018. Macron était le conseiller économique puis le ministre des finances de Hollande ; il y a donc parfaite continuité intellectuelle entre les deux mandatures. Ceux qui attendaient de Macron un vrai libéralisme, conduisant à la réduction des prélèvements obligatoires oubliaient qu’il avait été élu d’abord avec les voix de gauche.
Mais si l’on remonte dans le temps, la configuration n’était pas sensiblement différente :  Chirac et Sarkozy avaient beau venir de la droite, leur tempérament ne les poussait pas particulièrement à la rigueur et donc à remette en cause les acquis sociaux, d’autant que sentant leur assise fragile, ils ne souhaitaient pas se confronter aux syndicats. Les deux lois Sarkozy sur les retraites eurent peu d’effets immédiats.
 
La hausse des impôts, variable d’ajustement
Maintien de l’euro, objectif d’équilibre budgétaire mais faible volonté de contrôler les dépenses publiques, la seule variable d’ajustement restait celle des impôts lesquels n’ont cessé en conséquence de s’alourdir, particulièrement depuis 2012. Au demeurant, de l’équilibre budgétaire recherché, la France ne s’est approchée que de manière imparfaite. Elle a obtenu par dérogation de ne l‘atteindre que de manière progressive, à partir d’un premier objectif de 3 % qui devait se réduire mais qui a été reconduit d’année en année.
Comme la hausse de la fiscalité ne pouvait peser ni sur les très grandes fortunes, trop mobiles, et que Macron a même fait bénéficier de la suppression de la part financière de l’ISF, ni sur le tiers du bas de l’échelle, smicards ou assistés, il ne restait qu’à écraser chaque année un peu plus les classes moyennes, au sens très large, en y incluant par exemple les petits retraités propriétaires de leur logement. Cela ne choquait ni la fibre socialisante du pouvoir actuel, de l’école Terra nova, plus indulgente aux "exclus", migrants compris, qu’aux travailleurs véritables, ni son libéralisme de type mondialiste peu sensible au sort des classes moyennes jugées trop enracinées. Un libéralisme très différent par exemple de celui de Margaret Thatcher qui s’appuyait, elle, sur les classes moyennes.

Ajoutons, pour compléter le tableau, la mollesse chronique de la croissance. Pour compenser l’avance de compétitivité que l’Allemagne s’était donnée, de manière d’ailleurs assez peu loyale, dès l’entrée dans l’euro (réformes Schröder), il aurait fallu une "dévaluation interne" à l’espagnole ou à la grecque par la baisse des salaires et des charges publiques. Même la droite n’en a jamais eu que la velléité : on sait combien le programme Fillon qui l’envisageait un peu lui a porté préjudice. Et rien ne dit qu’une telle stratégie qui aboutit à contracter la demande et l’activité et donc les recettes fiscales aurait réussi. Ni que le peuple français ait été prêt à l’accepter, comme le montrent les évènements actuels.
Le handicap de compétitivité que certains chiffrent à 25 % a donc perduré avec l’effet attendu : du côté allemand, croissance et excédents ; du côté français, déficit, même agricole, et désindustrialisation rapide. Macron président n’a pas fait mieux à cet égard que Macron ministre.
Dans ce contexte peu stimulant, les présidents successifs, Hollande surtout, ont annoncé régulièrement, jusqu‘au ridicule, le redémarrage de l’économie et la baisse du chômage. Aujourd’hui personne n’y croit. Et personne ne croit surtout que les réformes de Macron vont ramener la croissance ; nul ne pense donc que les sacrifices qu’il veut imposer au peuple français serviront à quelque chose.
La politique monétaire flexible de la BCE (quantitative easing) a un moment donné l’illusion que l’activité pouvait repartir. Mais elle n’a produit qu’une bulle, atténuée en France pour les raisons qui l’on a dites, et d’autant mieux dissipée que la BCE a cessé cette politique.
 
La coupe est pleine
Dans sa dimension économique, le mouvement des Gilets jaunes est l’aboutissement de cette conjoncture : une croissance molle, des dépenses publiques élevées, des impôts lourds pesant sur la classe moyenne et la classe moyenne inférieure ayant le sentiment d’être devenues la "vache à lait" du système. Même si les sacrifices exigés des Français n’ont pas été jusqu’ici aussi lourds que ceux qui ont été imposés à certains pays du Sud, pour beaucoup, la coupe est pleine.
C’est en vain que Macron a cru qu’avec une forte volonté, il réussirait là où ses prédécesseurs avaient échoué. L’équation telle que nous l’avons exposée, fondée sur une posture qui se veut à la fois européenne, libérale et sociale n’a pas de solution. La crise que la France traverse (avec d’autres pays d’Europe ) ne pourra se résoudre que par un changement de paradigme.

Envoyé par l'auteur, paru sur roland.hureaux.over-blog.com, décembre 2018
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Le désir d'ordre comme antidote au rejet de Macron
 
Un tweet du président de la République dimanche, une loi de programmation annoncée dans la journée de lundi par le ministre de l'Intérieur, une intervention télévisée du premier ministre au "20 heures" de TF1. Après l'indignation, les décisions. L'exécutif est dans son rôle lorsqu'il répond à la violence. Son message est aussi politique alors que la contestation des "gilets jaunes" reste forte et le soutien de l'opinion majoritaire. Jouer la carte de l'ordre, c'est faire le pari qu'une majorité de Français basculera enfin de son côté.
 
Dans cette crise qui dure, il y a un pari symétrique de basculement. Jean-Luc Mélenchon fait celui d'un effondrement du pouvoir et d'un ralliement à une logique insurrectionnelle. Emmanuel Macron et Édouard Philippe pensent à l'inverse que la "majorité silencieuse" sera de plus en plus excédée par l'enchaînement des violences et la gradation des menaces (gendarmes ou policiers provoqués, parlementaires menacés, ministère attaqué). Et que cela provoquera in fine un sursaut.
Ce sursaut, pour l'heure, n'a pas encore eu lieu parce qu'il y avait un continuum dans l'esprit de bien des électeurs entre le rejet d'Emmanuel Macron et le soutien aux "gilets jaunes", ces derniers étant comme l'expression par procuration de tous les ressentiments contre le gouvernement. Si bien que même les excès des manifestants les plus radicaux étaient couverts d'une certaine bienveillance. Mais l'accumulation des violences peut susciter à la fois de la lassitude, de la condamnation et de la peur. Et donc une volonté que soit mis fin à la "chienlit", comme aurait dit le général de Gaulle. Le parallèle est d'ailleurs dans toutes les têtes. Le débordement estudiantin de mai 1968 était également majoritairement applaudi par des Français qui commençaient à être lassés de leur président. Jusqu'au jour où la peur d'un pays bloqué et d'une insurrection généralisée l'emporte et permette à de Gaulle d'opérer le magistral retournement de situation que l'on sait.
 
Une "marche républicaine des libertés" est d'ores et déjà prévue le 27 janvier. Il serait naïf de croire à une réédition de la grande manifestation gaulliste du 30 mai 1968 sur les Champs-Élysées. On en est très loin. Mais en jouant ostensiblement la carte de l'ordre, l'exécutif veut croire à une forme d'électrochoc. Il a pour lui que les valeurs d'ordre et d'autorité sont plébiscitées dans tous les segments de l'électorat. En annonçant dès maintenant des décisions, il peut espérer aussi conjurer le procès en inaction ou en impuissance.
Les mélenchonistes et la gauche vont sans doute hurler à la répression, au retour de la loi anti-casseurs de Raymond Marcellin ou aux obsessions sécuritaires supposées de Nicolas Sarkozy. Mais justement : c'est cet électorat-là qu'Emmanuel Macron doit décrocher en priorité d'un soutien aux "gilets jaunes". Cette population principalement de droite, légitimiste et attachée à l'autorité de l'État. Le défi du président est donc d'obtenir que, pour une majorité de Français, le désir d'ordre l'emporte sur leur antimacronisme.

Paru dans Le Figaro, 8 janvier 2019
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La “technostructure”, bouc émissaire facile de la crise des “gilets jaunes”
 
La chose n'est pas nouvelle. Dès que la situation politique et sociale se détériore, le pouvoir "charge" la technostructure, en misant sur l'impopularité, présumée inépuisable, des fameux "crânes d'œuf". Cette fois, la dénonciation d'"une fonction publique toute-puissante" est venue de députés LaREM, mais, curieusement aussi, si l'on en croit un article récent du Monde, de conseillers de l'Élysée, dont l'un aurait même mis en cause "l'inspecteur des finances sortant de l'ENA qui décide de tout, alors qu'il n'a jamais mis un pied sur le terrain". D'aucuns, sur les hauteurs de l'État, ont dû apprécier cet audacieux diagnostic…
 
Il est exact qu'au fil des ans, un puissant conformisme s'est installé et que les plus grands corps de l'État - bien plus, d'ailleurs, que la haute administration prise dans son ensemble et sa diversité - ont contribué à installer cet état d'esprit au confluent de la politique, des médias et des grandes entreprises. Un discours bardé de certitudes - et parfois desservi par des comportements individuels déontologiquement douteux… - vient contrarier le sentiment profond d'une société de plus en plus agitée par l'angoisse face aux perspectives inquiétantes de la mondialisation et de ce qu'il est convenu d'appeler pudiquement la "transition écologique". La fameuse "pensée unique" est bien une réalité. Mais est-elle le seul fait de quelques hauts fonctionnaires entrés en politique ?
À vrai dire, elle a saisi toute la classe dirigeante, qui, quelles que soient ses origines professionnelles et ses orientations politiques, s'est mise à parler la même langue et à observer, surtout, les mêmes silences sur les sujets les plus cruciaux. Mais devant l'irruption brutale de la "France périphérique", pourtant identifiée et analysée de longue date, elle cède à la panique et s'apprête à livrer ses boucs émissaires à la vindicte générale. Il est même question de créer de nouveaux modes, plus ou moins fantaisistes, de démocratie directe quand on s'est bien gardé, jusqu'ici, de recourir à ceux, pourtant très souples et très larges, que prévoit déjà la Constitution.
Or ces facilités, pour banales qu'elles soient, témoignent d'une méconnaissance profonde des institutions de la Ve République. Il est exact que sous la IIIe, puis sous la IVe République, l'administration tenait largement les rênes du pays, compensant ainsi les faiblesses du système politique, les effets de l'instabilité ministérielle et de la fragilité des majorités. En 1958, les choses ont radicalement changé. La pleine autorité de l'exécutif a été restaurée, le parlementarisme a été rationalisé. Une administration forte a été réarticulée avec un pouvoir politique plus fort encore, infiniment plus stable et doté des plus efficaces moyens d'action (référendum, dissolution, article 49…).
 
Le président de la République et le gouvernement disposent d'un large pouvoir de nomination. Les plus hauts fonctionnaires de l'État - directeurs d'administration centrale, préfets, ambassadeurs - peuvent être remplacés chaque mercredi en Conseil des ministres. Car les outils du spoil system à la française - même si on s'obstine à ne pas le voir - existent bel et bien. On les appelle d'ailleurs - avec le plus parfait naturel – "les emplois à la discrétion du gouvernement". De Gaulle, qui avait affronté un putsch et quelques autres péripéties, confiait à la fin de sa vie : "Après moi, les institutions continueront de fonctionner si on sait s'en servir : avec elles, on peut gouverner si on le veut." On ne pouvait mieux dire.
Si l'exécutif hésite quelquefois à couper massivement les têtes, ce n'est pas par vertu, mais par réalisme : il sait qu'il lui faut de vrais professionnels du budget, mais aussi de robustes juristes, notamment pour accorder des orientations politiques de plus en plus fluctuantes avec un minimum de crédibilité publique. Les mêmes fonctionnaires, quoi qu'ils puissent par ailleurs en penser, feront ou déferont les mêmes lois et décrets qu'ils ont préparés, ou appliqueront successivement des politiques publiques totalement contradictoires : c'est le jeu de la démocratie. Il arrive, certes, qu'ils rappellent l'existence des lois ou l'utilité de respecter certains équilibres, ou encore la nécessité d'observer les engagements internationaux : ils sont, pour le coup, dans leur rôle. Au politique ensuite d'assumer ses responsabilités, s'il en a le désir, la volonté, le courage.
Mais cette méconnaissance prend aujourd'hui une dimension inquiétante : dans la situation actuelle du pays, qui est grave, ces attaques ne doivent pas être prises à la légère. Bien sûr, elles flattent dangereusement les instincts "populistes" les plus irrationnels, car la fracture entre une large partie de la société et ses élites est bien réelle. Toute une France qui se sent oubliée s'en prend volontiers au vieil État présumé centraliste, dont elle attend pourtant tout alors que ses moyens ne cessent d'être réduits. Mais la vraie fracture est d'une tout autre ampleur. C'est le système politique qui est visé au premier chef. Nos institutions n'inspirent plus ce sentiment de solidité qui fut si souvent vanté. Elles ont déjà été durement éprouvées par l'émergence du terrorisme le plus sanglant, qui a valu à notre pays de vivre pendant deux ans sous le régime de l'état d'urgence - un pays qui a même élu, sous ce régime, le président de la République et l'Assemblée nationale. La crise des "gilets jaunes", pour être assurément d'une autre nature, a mis crûment en lumière la fragilité de toutes choses.
 
On objectera que ce n'est pas la première fois. De Gaulle lui-même avait vu son pouvoir vaciller en Mai 68 et une partie des "élites" avait tenté d'en profiter pour le pousser vers la sortie… Confronté, lui aussi, à une certaine forme de crise de société, il avait sauvé les institutions non seulement par son génie politique, mais aussi parce qu'il savait pouvoir compter sur la solidité de son administration. Une administration qui le respectait parce que lui, la respectait. Il avait toujours beaucoup exigé des fonctionnaires, il n'avait cessé de leur imposer une rigueur de gestion sans égale, mais il ne leur répétait pas sans cesse, comme le fait la quasi-totalité du personnel politique aujourd'hui, qu'ils étaient trop nombreux, paresseux, inutiles. Il leur demandait tout, mais leur faisait comprendre qu'ils étaient indispensables au salut du pays… surtout en période de crise. Quant aux hauts fonctionnaires, il les voyait comme de grands commis chargés de transmettre les impulsions décisives que seul peut donner le pouvoir à son sommet.
Cinquante ans plus tard, de Gaulle n'est plus là, mais l'administration continue, de plus en plus difficilement, de maintenir le pays en état de marche : tout particulièrement les grandes administrations régaliennes, qui sont en charge de l'ordre public et de la sécurité intérieure. La constitution politique de la France est en crise, sa constitution administrative tient encore sous le choc. Mais pour combien de temps ?
Si les investisseurs étrangers conservent quelque confiance dans le système français, si notre pays continue à pouvoir s'endetter à des conditions aussi remarquables, ce n'est pas par l'effet d'un miracle : c'est parce que, chez nous, pense-t-on hors de nos frontières, on sait encore maintenir l'ordre, lever les impôts, en un mot administrer. Mais le doute commence dangereusement à s'installer. Si la réputation de notre État à l'étranger, si son crédit au sens le plus large s'effondre, alors notre démocratie entrera véritablement dans une crise irrémédiable.
 
Quelle que soit la nature exacte ou la portée des mouvements sociaux actuels - il est trop tôt pour le dire -, notre organisation étatique reste le seul rempart efficace contre cet effondrement. La clouer au pilori à travers ceux qui l'encadrent et la dirigent serait la plus dangereuse des facilités.
Car Pierre Legendre avait tout dit, dès 1969, dans sa légendaire histoire de l'administration française où il évoquait la confiance séculaire des Français dans l'État, sorte de réflexe acquis depuis le fond des âges : en France, écrivait-il alors, et "malgré les poussées les plus contraires, l'administration semble arbitrer la guerre civile".

Paru dans Le Figaro, 8 janvier 2019
Publié dans Du côté des élites
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