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L’islam et l’histoire : un rapport ambigu
 
Fondements scripturaires et caractéristiques diverses
 
Le Coran incréé
"Le Coran, tel qu’il est parvenu au Prophète, par l’intermédiaire de Gabriel, en une révélation éclatante du divin dans le monde sensible, est la copie projetée d’un archétype consigné sur une “table gardée” dans l’empyrée céleste", enseigne Ghaleb Bencheikh, responsable de l’émission "Questions d’islam" sur France-Culture, dans son livre Le Coran (Eyrolles, 2010, p. 34).
-
Il [le Coran]existe auprès de Nous [Allah], sublime et sage, dans la Mère du Livre (43, 4).
- Ceci est un Coran glorieux écrit sur une Table gardée (85, 21-22).
 
Nasr Abou Zeid (1943-2010), universitaire égyptien, en a tiré cette conclusion, sans la partager (cf. article prochain) :
"Puisque l’Essence divine est éternelle, Ses attributs et Ses actes doivent l’être aussi. Etant la Parole de Dieu, le Coran est un attribut divin et, par conséquent, il doit être, comme Dieu, intemporel. Quiconque prétendrait que le Coran est créé, c’est-à-dire qu’il n’a pas existé de toute éternité, qu’il est apparu dans le monde à un certain moment du temps, contredirait le dogme et mériterait d’être traité d’infidèle" (Critique du discours religieux, Sindbad, 1999, p. 36).

Ainsi, le Coran préexiste à l’histoire. "Selon cette logique, il se situerait à l’extérieur du temps. Il n’est donc pas influencé par les variations de celui-ci" (Razika Adnani, Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, Upblisher, 2017, p. 36).
De cette doctrine découle la théorie du Coran "incréé", qui s’est imposée comme dogme au IXème siècle (cf. A. Laurent, L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler, Artège, 2017, p. 24-25).
L’islam est donc la religion qui convient à la nature humaine, telle qu’elle a d’ailleurs été acceptée avant la création du monde par les futurs fils d’Adam (7, 172) et par les futurs prophètes (3, 81-82), épisodes certifiant le "pacte primordial" ou "prééternel" (mîthâq). Cette "évidence" justifie "l’incompréhension [que l’islam] ne s’impose pas universellement" (Dominique et Marie-Thérèse Urvoy, Enquête sur le miracle coranique, Cerf, 2018, p. 193).
 
Une histoire à rebours
Il ressort de la conception islamique que l’histoire ne se déroule pas selon un ordre ou une progression, comme c’est le cas de la Bible, mais selon un mode répétitif. Périodiquement, les hommes se sont détournés du monothéisme initial, associant au Dieu Un des divinités et des idoles.

Ô vous les hommes ! Servez votre Seigneur qui vous a créés, vous et ceux qui ont vécuavant vous. […] N’attribuez pas à Dieu de rivaux, alors que vous savez [cela]

Le Marocain Jean-Mohamed Abdeljalil, ancien musulman converti au christianisme au siècle dernier et devenu prêtre franciscain, explique ce verset dans l’un de ses livres : "Ce texte que le Coran met sur les lèvres du Prophète prêchant aux Arabes, exprime la substance de la prédication de tous les prophètes qui sont venus avant lui. En une série discontinue, Mahomet évoque ces avertisseurs envoyés par Allah aux peuples divers de l’histoire humaine, pour leur rappeler la vérité primordiale du Seigneur Unique […]. Le Coran revient assez souvent sur l’énumération de ces avertisseurs, sur le sort que leurs peuples leur ont réservé et sur le châtiment terrestre que Dieu a infligé aux incrédules, en attendant le jour où tous les hommes seront jugés solennellement" (Aspects intérieurs de l’Islam, éd. du Seuil, 1949, p. 40-41).

Et l’auteur précise en quoi ces reproches visent, entre autres, les juifs et les chrétiens, coupables d’avoir falsifié leurs Ecritures (Torah et Evangile) dont le contenu était l’anticipation du texte coranique (cf. aussi A. Laurent, L’Islam, op. cit., chap. VIII).
Mais ces accusations relèvent de l’arbitraire car elles ne reposent sur aucun indice ou preuve historique. En fait, pour les musulmans, seul le Livre dicté à Mahomet échappe à toute altération, par une disposition "divine" spéciale.

C’est Nous[Allah] qui avons révélé le Rappel [du Pacte primordial, ndlr] et c’est Nous qui en assurons la sauvegarde (15, 9).
 
La Bible islamisée
C’est pourquoi les personnages, y compris ceux qui sont empruntés à la Bible (tous qualifiés de "prophètes"), constituent "des modèles de musulmans" (Claude Gilliot, "À propos du Coran", in A. Laurent, Vivre avec l’islam ?, éd. Saint-Paul, 1996, p. 142). Leurs histoires sont déformées pour s’inscrire dans la perspective islamique. Ces récits sont des "leçons" destinées à édifier les musulmans, ce qui justifie leur aspect fragmentaire et discontinu (sauf pour le Joseph de l’Ancien Testament, cf. sourate 12), même pour des personnages aussi importants qu’Abraham (Ibrahim), Moïse (Moussa) et Jésus (Issa), dont l’histoire est en outre déformée, augmentée de faits inexistants dans la Bible ou amputée d’éléments essentiels.

Par exemple, Abraham a fondé le sanctuaire de la Kaaba à La Mecque avec l’aide de son fils Ismaël (2, 127 ; 5, 97) ; Moïse est la préfiguration de Mahomet en tant que chef religieux et politique (de très nombreux versets, cf. Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, 2007, p. 558-563) ; la Passion, la crucifixion et la résurrection de Jésus sont niées (4, 157), ce dernier annonçant par ailleurs l’envoi d’un prophète après lui, sous le nom d’Ahmed, "le Loué" (61, 6), ce que fit auparavant la Torah, sous le titre de "Prophète des Gentils" (7, 157).

"C’est un fait indéniable qui a d’ailleurs un sens profond pour les musulmans, car ils voient dans le rappel (dhikr) du témoignage des personnages bibliques ainsi présentés des preuves justificatives de leur propre foi" (Roger Arnaldez, "Réflexion sur le Dieu du Coran du point de vue de la logique formelle", in A. Laurent, Vivre avec l’Islam ?, op. cit., p. 133).
 
Il n’est donc pas étonnant que le Coran ne tienne compte ni du temps ni de l’espace, ni même de la généalogie. Ainsi, le récit de l’annonce à Marie qu’elle serait mère en dehors de toute union avec un homme ne mentionne pas Nazareth (3, 45) ; le nom de son époux, Joseph, n’apparaît pas. De même, la naissance de Jésus (Issa) est située sous un palmier (19, 23), la ville de Bethléem n’étant pas signalée, ni le règne d’Hérode. Par ailleurs, Marie est présentée à la fois comme la fille d’Imrân (Amran en hébreu), sœur de Moïse et d’Aaron (3, 35 ; 18, 28), et comme la mère de Jésus (66, 12 ; 19, 28). Il y a donc confusion entre les deux Marie. Or, si l’on admet que la sortie d’Egypte eut lieu environ 1250 ans avant Jésus-Christ, 13 siècles, soit à peu près 40 générations, les séparent.

Des invraisemblances
De cette logique intemporelle relève le classement non chronologique (mais aussi non thématique) des 114 sourates et 6 236 versets qui composent le Coran. Ainsi, le début de la "descente" (tanzîl) est placé presque à la fin du texte.

Récite au nom de ton Seigneur qui a créé ! Il a créé l’homme d’un caillot de sang. Lis ! Car ton Seigneur est le Très-Généreux qui a instruit l’homme au moyen du calame [roseau des calligraphes, ndlr], et lui a enseigné ce qu’il ignorait (96, 1-5).
En outre, hormis la première sourate (la Fatiha = l’Ouverture, composée de 7 courts versets), les autres suivent un ordre de longueur décroissant.

D’autres étrangetés sont à signaler
1°/ La "descente" du Coran est présentée comme ayant eu lieu dans sa totalité en une seule nuit, pendant le mois de Ramadan, comme "une manifestation claire de la Direction et de la Loi "(2, 185). La tradition indique qu’il s’agit de la 27ème nuit de ce mois, appelée pour cela la "nuit du Destin" (ou du Décret, selon certaines traductions), qui est "meilleure que toute Nuit" car elle est destinée à "régler toute chose"(cf. 97, 1). En même temps, le déploiement de cette "descente" intervient au gré des aléas de la vie de Mahomet : son enfance est présentée de manière allusive en 93, 1-11 et les étapes de sa mission "prophétique" sont éparpillées, sans ordre.
Malgré le caractère anhistorique du Coran, les musulmans admettent donc que la "descente" du Coran s’est produite durant une période déterminée, allant de 610 à 632. La plupart des savants musulmans s’accordent à considérer que, dans le corpus officiel, fixé sous l’autorité du troisième calife, Othman (644-656), 86 sourates, soit 74 % du texte, ont été "dictées" à La Mecque, et 28 sourates, soit 26 %, à Médine (622-632), tout en reconnaissant l’existence d’interpolations de versets entre les deux groupes.
"La plupart des sourates du canon coranique actuels sont formées d’agrégats de révélations qui font d’elles des compositions hétérogènes" (Mondher Sfar, Le Coran est-il authentique ?, Sfar Éditions, 2000, p. 46).

2°/ Dans une étude approfondie des circonstances ayant conduit à l’élaboration de ce corpus, Mohamed Louizi pose de nombreuses questions quant à la fiabilité du contenu du texte définitif. Par exemple, comment un Mahomet, réputé illettré, a-t-il pu vérifier la conformité de ce qu’écrivaient ses scribes avec ce qu’il disait recevoir de la part de l’ange Gabriel, auteur de la dictée "divine" ?

Dis : “Qui est l’ennemi de Gabriel ?”… C’est lui qui a fait descendre sur ton cœur avec la permission de Dieu le Livre qui confirme ce qui était avant lui : Direction et bonne nouvelle pour les croyants (2, 97).
Pour Louizi, il s’agit d’un "douteux bricolage à mettre nécessairement au diapason du contexte politique très agité, très violent, du califat, depuis son instauration, le jour même de la mort du Prophète" (Plaidoyer pour unislam apolitique, Michalon, 2017, p. 113).

3°/ Une multitude d’auteurs
Dans une thèse de doctorat en islamologie soutenue à l’Institut catholique de Toulouse, le chercheur Jean-Jacques Walter montre "que le Coran assemble les textes de plus de 30 auteurs et certainement moins de 100, le nombre le plus probable étant auxalentours de 50". Il précise : "Leurs contributions ont été découpées en fragments, et ceux-ci délibérément mélangés. Le désordre du Coran a frappé tous ceux qui l’ont lu. De nombreuses conjectures ont tenté d’en rendre compte. L’analyse qui s’achève ici l’explique de façon simple et évidente : le désordre, délibérément choisi, masque la composition par un nombre élevé de contributeurs indépendants, au fil d’un temps long", probablement deux siècles (Le Coran révélé par la théorie des Codes, éd. de Paris, 2014, p. 221).

4°/ L’abrogation prévue par Allah

Dès que Nous abrogeons un verset ou dès que nous le faisons oublier, nous le remplaçons par un autre, meilleur ou semblable (2, 106).
"La mission de Mahomet ayant duré un quart de siècle, on constata des modifications dans certaines des stipulations contenues dans le Coran. Cela pouvait paraître difficilement compatible avec la transcendance divine non soumise au changement, mais le devenait dès lors que l’on considère qu’est bon ce que Dieu ordonne et mauvais ce qu’il interdit, sans que l’on puisse lui “demander des comptes”. La règle, dirions-nous, est “arbitraire”, dépendant de la seule volonté divine. Certains, de tendance plus rationaliste, se sont opposés, mais en vain, à cette théorie de l’abrogation qui s’est imposée finalement" (Claude Gilliot, "À propos du Coran", in Vivre avec l’islam ?,op. cit., p. 147).

5°/ L’arabe, langue "divine"
Comment un Livre intemporel, réputé "consubstantiel" à Allah et destiné à tous les hommes, peut-il avoir été composé et dicté dans une langue spécifique, alors parlée et comprise par un peuple particulier ?
-
Alif. Lam. Ra. Voici les versets du Livre clair : Nous les avons fait descendre sur toi en un Coran arabe (12, 1-2).
- Dis : “Ô vous, les hommes ! Je suis, en vérité, envoyé vers vous tous comme le Prophète de celui à qui appartient la royauté des cieux et de la terre” (7, 158).
Cela entraîne la vénération de la langue arabe, y compris par les musulmans non-arabophones et, corrélativement, la minorisation de toute autre langue ainsi que l’impossibilité de traduire littéralement le Coran "inimitable" (17, 88), sous peine de le travestir. Sur ce sujet et ses implications, cf. Dominique et Marie-Thérèse Urvoy, Enquête sur le miracle coranique, op. cit., p. 126 à 132.

La plupart des musulmans refusent de s’interroger sur ces invraisemblances qu’il leur faut recevoir telles quelles, puisque cela provient d’un Dieu souverainement libre. En fait, pour eux, le Coran est en lui-même un miracle. Cette certitude jouit encore d’une grande ferveur, notent D. et M.-Th. Urvoy, qui ont recensé pour la période 1980-2012 l’édition de 117 ouvrages ou études portant la mention "Le miracle du Coran" (op. cit., Enquête…, p. 112).

                                                                                         ***
 
Il résulte de tout ceci que, malgré la croyance à son anhistoricité et à son éternité, le Coran est inscrit concrètement dans l’histoire des hommes. Ce que contestent pourtant des intellectuels classés parmi les "réformistes", tel l’Égyptien Mohamed Abou (1849-1905), auteur d’un célèbre commentaire du Coran, le Tafsîr el-Mânar. "Les histoires rapportées dans le Coran visent des objectifs éthiques, spirituels et religieux et ne prétendent pas apporter une connaissance historique, même quand elles s’appuient sur des événements réels de l’histoire. Lorsqu’il s’agit de l’histoire de tel ou tel prophète, ou encore d’un adversaire [de Moïse, ndlr] comme Pharaon, beaucoup de détails sont négligés car l’important est l’enseignement que l’on veut tirer de ces histoires" (Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Albin Michel, 2004, p. 154).

Commentaire du Père Abdeljalil : "Le Coran offre ainsi un abrégé d’histoire où les mêmes événements se répètent pour des peuples différents, avec une même idée centrale, celle de la reconnaissance de l’unicité divine […]. Ainsi donc, l’Islam se croit l’héritier des desseins de Dieu sur l’humanité. Après Mahomet, il n’y a plus de prophète […]. Désormais, les musulmans sont chargés de manifester le gouvernement divin des hommes […]. Il en résulte que l’homme, en définitive, n’a pas à chercher le sens de l’histoire" (Aspects intérieurs…, op. cit., p. 41-50).

C’est pourquoi "l’islam se veut la restauration de la “religion immuable”, par opposition à toutes les déviations – y compris dans la connaissance de l’histoire" (op. cit., D. et M.-Th. Urvoy, Enquête…, p.170). Ainsi, la période antéislamique est qualifiée d’ignorance (Jahiliya). Les croyances qui subsistent doivent être combattues et anéanties, ce qui explique l’acharnement des djihadistes à détruire les statues des divinités païennes (p. ex. en Afghanistan et au Mali), ainsi que les églises (p. ex. en Irak, au Nigéria et ailleurs). Ce qui explique aussi qu’en certains pays les manuels enseignés dans les écoles publiques font démarrer l’histoire avec l’apparition de l’islam, effaçant tout ce qui l’a précédé, y compris le christianisme. Tel est notamment le cas en Jordanie, malgré la bienveillance de la monarchie envers les chrétiens de ce Royaume.

Paru sur Clarifier, La Petite Feuille Verte, juillet 2018
Publié dans Au delà
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L’affaire Benalla
 
L’affaire Benalla qui ébranle le cœur même du pouvoir n’a rien d’une surprise. Elle est naturelle, presque évidente. Elle se situe dans la continuité des affaires DSK, Cahuzac, des "sans dents" et autres scandales de l’ère Hollande. Elle fait suite au premier tour de l’élection présidentielle truqué de 2017. Après le grandiose spectacle des récupérations politiciennes de la coupe du monde, une nouvelle faille fait vaciller le régime. Il fallait s’y attendre. Nous vivons dans un système hors sol, qui repose entièrement sur la sublimation d’une image individuelle, déconnecté de toute réalité économique, sociale, politique, engagé dans une logique de fuite du monde réel. Ce mode de fonctionnement n’existe que par la communication, la polémique, l’adoration imbécile et son autre facette, le lynchage inévitable. La chute dans l’impopularité est vertigineuse. Elle fait partie d’un système et mène à l’abîme. Sur ce site, nous ne cessons de le répéter depuis 14 mois. Le rêve n’est que l’autre versant du cauchemar et le mouvement s’accélère le plus normalement du monde. Il faut refonder la politique française de A à Z en mettant fin à l’extrême personnalisation du pouvoir qui est la pire forme de la crétinerie en politique, l’aboutissement ultime de la chute dans la bêtise. Il est urgent de recentrer la politique sur le réel et uniquement le réel : la lutte contre le chômage et la pauvreté, l’ordre républicain, le respect des frontières, la sécurité, le renouveau de l’école et de l’intelligence collective, etc.  La question centrale n’est pas de remplacer un acteur élyséen par un autre. Elle est de restaurer la politique, la démocratie française, en la tirant du rêve pour la remplacer dans le réel.  Grande question : à force de scandales et d’échecs, la prise de conscience finira-t-elle par s’imposer ?

Paru sur maximetandonnet.wordpress.com, 20 juillet 2018
Publié dans Du côté des élites
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Peine de mort : questions iconoclastes
 
La loi abolissant la peine de mort en France fut promulguée le 9 octobre 1981. Le vote de cette loi fut l’un des actes symboliques accomplis par l’Union de la Gauche, après l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République le 10 mai, et le second tour des législatives le 21 juin. Il existe cependant, dans une partie de la population française et de la Représentation nationale, le désir de la rétablir, puisque 27 propositions de loi allant dans ce sens ont été déposées au fil des ans.
Au niveau international, les pays abolitionnistes sont fortement majoritaires en nombre, mais rassemblent un peu moins de la moitié de la population du globe. Les deux pays les plus peuplés, la Chine et l’Inde, et le plus puissant, les Etats-Unis, ont conservé cette institution. L’Union européenne, en revanche, l’interdit : Le Protocole n° 13 de la CEDH (Cour européenne des droits de l’homme) stipule que "La peine de mort est abolie. Nul ne peut être condamné à une telle peine, ni exécuté." Et ce protocole emphatise en ajoutant : "Aucune dérogation n’est autorisée. Aucune réserve n’est admise". Pour sa part, la Commission a rappelé à diverses reprises que "l’abolition de la peine de mort est une condition et un préalable pour rejoindre l’Union européenne."
 
Cet absolutisme des bons sentiments offre un contraste frappant avec ce qui se passe en cas de guerre, en matière d’avortement, pour le recours à l’euthanasie, pour la mort de nombreuses personnes faute de budget et de structures permettant de les sauver (pensons notamment aux victimes de maladie rares), et dans de nombreuses circonstances de la vie civile. Beaucoup d’êtres humains sont de facto condamnés à mort parce que la guerre propre est impossible, ou parce que les budgets qui permettraient de sauver des vies menacées sont insuffisants. Un vif contraste existe entre les sommes colossales qui sont dépensées pour faire vivre un criminel derrière les barreaux au lieu de l’envoyer "dans un monde meilleur", et la parcimonie, pour ne pas dire la ladrerie, dont nous faisons preuve pour offrir à une femme enceinte en détresse une autre solution que l’IVG ou pour développer les traitements qui offriraient un espoir à des adolescents atteints d’une maladie neurologique actuellement incurable.
 
La question se pose donc de savoir si l’interdiction absolue de la peine de mort décidée par un tribunal (cette formulation est lourde, mais nécessaire, puisque mettre fin à une vie peut être décidé par bien d’autres instances ou acteurs) ne serait pas une mesure déraisonnable imposée par une mentalité irrationnelle ayant oublié la sagesse que reflète une phrase de Pascal dans ses Pensées : "L’homme n’est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut fait l’ange fait la bête".
La guerre, permis de tuer … y compris des civils innocents
Les hommes politiques et les chefs militaires qui donnent le feu vert pour mener telle ou telle opération, même s’il s’agit de frappes dites "chirurgicales", condamnent à mort des civils, les inévitables "victimes collatérales", qui n’ont pas de responsabilité directe dans le conflit ni dans les atrocités commises, par exemple, par des criminels tels que les djihadistes. Sur le terrain, on tue donc des innocents, ou même des victimes, qui ont la malchance de se trouver là, ou qui ont été pris pour servir de "bouclier humain" à des terroristes. Au niveau militaire, le droit existe donc de prononcer des peines capitales qui ne sont pas nominatives ni limitatives, mais qui sont tout-à-fait effectives et rapidement mises en œuvre. L’incarcération ne met pas un terme aux activités nuisibles
 
A cela certains rétorqueront qu’éliminer de dangereux ennemis n’est pas la même chose que d’envoyer à la guillotine ou à la chaise électrique une personne rendue inoffensive par son incarcération. Mais l’emprisonnement suffit-il à rendre inoffensifs les pires criminels ? L’expérience montre que non. A l’intérieur du "lieu de privation de liberté", ou par contact avec des complices toujours en liberté, certains continuent à nuire de façon très efficace. Les mieux organisés et les plus puissants peuvent en effet agir, par séides interposés, à l’extérieur : les exemples abondent de malfrats ou de terroristes qui donnent des instructions à leurs complices depuis leur cellule ou telle autre partie des locaux pénitentiaires.
Quant aux nuisances générées à l’intérieur de la centrale, elles sont nombreuses, et les médias s’en font d’ailleurs l’écho de temps à autre. Les violences sont quotidiennes dans les locaux où sont incarcérés des condamnés à de longues peines, et le travail des gardiens est extrêmement éprouvant du fait de certains de leurs "pensionnaires". De plus, les risques d’évasion ne sont pas négligeables, et certains prisonniers, criminels endurcis, excellent dans l’art d’entraîner à leur suite dans la voie de la délinquance dure ou du terrorisme certains de leurs compagnons de détention : le prosélytisme en faveur du mal peut fonctionner de façon particulièrement efficace dans cet espace confiné.
Les criminels endurcis doivent-ils faire l’objet d’attentions refusées aux enfants martyrs ?
 
Un article consacré à la maison centrale de Vendin-le-Vieil (Le Figaro du 14 mai 2018) expliquait que l’on avait mobilisé dans un des quartiers de cette prison 40 personnes pour voir s’il ne serait pas possible de ramener à de meilleurs sentiments une dizaine de terroristes. Pendant ce temps, des centaines d’enfants victimes de violences physiques ou sexuelles sont laissés entre les mains de leurs prédateurs parce que la justice et les services de prévention n’ont pas assez de personnel, ou ne sont pas suffisamment bien organisés, pour décider rapidement de les mettre en lieu sûr. Tout n’est pas possible, parce que les moyens sont limités : faut-il faire peser le poids de cette limitation sur de malheureuses victimes de façon à pouvoir dégager des moyens extraordinaires en faveur d’auteurs de crimes odieux ? Certes, dans l’Evangile, le bon pasteur laisse son troupeau se débrouiller pendant qu’il part à la recherche d’une brebis perdue, mais ce n’est pas pour aller sauver un loup tombé dans un précipice !
 
Dans une prison de long séjour (une "centrale") le coût hôtelier journalier, si l’on peut dire, est évalué entre 95 € et 138 € pour des établissements pénitentiaires ne nécessitant pas de mesures extraordinaires. Dans les quartiers de haute sécurité, il n’est probablement pas inférieur à 200 € par jour, sans compter le préjudice psychique et parfois physique subi par les gardiens, qui sont soumis à des pressions et à des brutalités difficilement imaginables. 200 € par jour, cela fait 73 000 € par an, soit presque 1,5 M€ au bout de 20 ans. Est-il raisonnable de consacrer des sommes pareilles à des criminels endurcis, alors que l’on manque dramatiquement de moyens pour prendre très vite (1) et très correctement en charge les enfants martyrs et leur donner une chance de vivre une vie "normale", au lieu de devenir des adultes déboussolés, voire des délinquants – risque très réel selon divers psychiatres ? Que dire d’une justice qui traite mieux les criminels que les innocents ?
 
Des inconnus sont condamnés à mort dans le civil sans que la justice s’en mêle. L’abaissement à 80 Km/h de la vitesse sur la plupart des routes françaises n’est pas la seule mesure susceptible d’éviter des accidents mortels. De nombreux "points noirs", fortement accidentogènes, restent à supprimer. Mais les travaux nécessaires à l’amélioration de la sécurité routière coûtent aux finances publiques. Ils ne sont donc réalisés que très progressivement, ce qui revient à condamner à mort un certain nombre de personnes pour des raisons budgétaires. Cela, comme bien d’autres choix mortifères, est admis pour trois raisons :
- La première est que réaliser en même temps tous les aménagements nécessaires pour sauver des vies serait matériellement impossible. Nécessité fait loi, bien sûr, mais il serait possible d’aller plus vite, et le choix d’une certaine lenteur provoque la mort de nombreuses personnes, sans compter les blessés.
- La seconde est que, dans une situation des finances publiques qui est tendue, qui exige de choisir entre diverses dépenses, la préférence est donnée à d’autres opérations. Utiliser l’argent des impôts pour organiser à l’Elysée un concert de rappeurs qui niquent la France, plutôt que pour moderniser un service hospitalier vétuste, c’est en quelque sorte condamner à mort un innocent inconnu. Au-delà de cet exemple caricatural, bien des gens meurent, y compris dans leur lit, parce qu’en haut lieu on n’a pas donné toute la priorité possible à l’efficacité du système médical. Notons que dans ce cas, il ne s’agit pas seulement de gros sous, mais du maintien dans leurs fonctions de personnes haut-placées qui ne font pas correctement leur travail d’organisation du service de santé. Dans certains cas, tolérer l’inefficacité équivaut à délivrer un permis de tuer.
- La troisième explication est que l’on ne sait pas qui décédera des suites de certaines décisions. Avant l’abolition de la peine de mort, une Cour d’assises désignait nommément la personne qui serait exécutée. En revanche, quand les décideurs publics laissent en l’état tel équipement accidentogène, ou tel mode de management qui débouche sur davantage de décès faute de soins adéquats, il n’y a pas de condamnation à mort nominative, seulement une décision inadéquate (ou une absence de décision) qui portera tort à des personnes que l’on ne saurait désigner à l’avance. Les décès de ces malheureux seront attribués à la fatalité, ou à l’insuffisance des budgets, mais en réalité il y a bien là une autorisation de tuer.
 
Ainsi donc, s’il est interdit aux magistrats et aux jurés d’assises d’envoyer à la mort une personne dont le crime est prouvé, et dont la dangerosité est avérée, il est permis à une multitude de personnes de prendre en toute quiétude des décisions qui auront pour conséquence la mort de citoyens totalement innocents. L’interdiction de la peine de mort met à l’abri de la grande faucheuse quasiment les seules personnes qui pourraient lui être livrées en bonne justice, alors que de parfaits innocents sont à la merci d’un manque tragique de respect de la vie d’autrui. Le meurtre judiciaire, entouré de très grandes précautions pour qu’il ne concerne que des prédateurs coupables et dangereux, est mis hors-la-loi, alors que le meurtre anonyme, statistique, de personnes innocentes, fait partie de la routine bureaucratique. Cela n’est-il pas anormal et, pour tout dire, immoral ?
(1) La trop fréquente lenteur des tribunaux quand il s’agit de retirer un enfant à des parents-bourreaux constitue, de l’avis des psychiatres, un obstacle majeur au sauvetage de ces personnes en péril. Que dirait-on d’un service de secours en haute montagne qui aurait un mois de délai pour répondre aux appels de détresse ?

Envoyé par l'auteur, 13 juillet 2018
Publié dans A tout un chacun
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Après la crise qui vient : sur quoi fonder une nouvelle organisation financière internationale ?
 
 
Un titre récent d’un grand journal du matin n’était pas fait pour rassurer : "Faut-il craindre une nouvelle crise financière ?". Etats d’âme passagers comme les marchés en connaissant souvent ? Mais le titre du dernier livre de Jacques de Larosière n’est pas non plus réjouissant : Les lames de fond se rapprochent (1).
Jacques de Larosière n’est pas n’importe qui : président du FMI (1978-1987), gouverneur de la Banque de France (1987-1993), puis de la BERD (1996-1998), il est un des architectes de l’ordre économique et financier international qui prévaut depuis le tournant des années quatre-vingt, à l’instar des Trichet, Camdessus, Lamy, Attali. Les Français, faut-il vraiment s’en féliciter ? ont joué un rôle clef dans la mise en place de l’ordre qu’on qualifiera d’une formule un peu facile de néo-libéral.
De tous ceux-là, Larosière est à notre connaissance, et c’est tout à son honneur, le seul à exprimer des doutes sur les choix qui ont été imposés au monde depuis quarante ans. Dans ses conférences, il n’hésite pas à se demander même si la libre circulation généralisée des capitaux, instaurée vers 1987, était vraiment une bonne chose. Venant de tout autre, une telle opinion, aurait relégué son auteur dans les ténèbres de l’obscurantisme protectionnisme et de l’archaïsme. Venant de lui, elle mérite attention.
 
Le système néo-libéral de la fin du XXe siècle
Les choix en cause, devenus des dogmes depuis trente ans, sont, outre la libre circulation des capitaux, la libre circulation de marchandises, sous les auspices de l’OMC longtemps présidée par Pascal Lamy, et le choix fait par toutes les banques centrales de donner la priorité sur toute autre considération, à la stabilité des prix. On peut y ajouter, pour ce qui est des pays européens, le choix de l’euro dont la charte est exclusivement orientée vers la lutte contre l’inflation.
Pourquoi donc tant d’inquiétudes ? C’est que ces principes, établis pour maitriser entièrement la sphère financière, n’ont pas empêché le gonflement démesuré de la masse monétaire mondiale, estimée aujourd’hui par certains à 800 000 milliards de dollars, soit beaucoup plus que ce qui est nécessaire pour assurer la marche de l’économie modale (environ 200 000 milliards pour un PIB mondial de 80 000 milliards de dollars). L’inflation est un mot qui a deux significations : la hausse des prix et des salaires (la fameuse "spirale" où l’une entraine l’autre), le gonflement de la masse monétaire. Alors que depuis l’origine des temps, les deux allaient ensemble : la multiplication des signes et la hausse des prix, il n’en va plus de même dans le monde actuel : malgré une masse monétaire explosive, les prix (au moins ceux des biens de consommation) et les salaires restent stables.
 
Loans make deposits : les prêts font les dépôts, le crédit fait la monnaie. Si la masse monétaire mondiale s’est ainsi développée, c’est que les prêts ont été abondants : prêts aux Etats, prêts à des débiteurs insolvables (subprimes). L’inflation de la masse monétaire mondiale repose sur la multiplication des crédits un peu partout dans le monde mais singulièrement aux Etats-Unis et dans la zone euro où la Banque centrale européenne pratique depuis quelques années (à peine un peu moins depuis quelques mois), le quantitative easing, autre nom de l’inflation, destiné à maintenir, voire relancer l’économie.
C’est grâce à ce "QE" et à rien d’autre que l’économie européenne - et internationale - parait aujourd’hui sur la voie de la relance, ce qui profite à la popularité de Macron.
Cette immense pyramide de crédits, élevée au-delà de ce qui est nécessaire pour faire marcher l’économie mondiale, a toujours dans l'histoire pour effet de se terminer par une crise financière et économique. Il est commun de l’assimiler à une bulle : plus elle gonfle, plus elle risque d’éclater. C’est alors l’épreuve de vérité pour le tissu économique : les plus aventurés disparaissent, les plus solides résistent. La masse monétaire se réduit, l’économie se ralentit pour repartir plus tard sur de nouvelles bases, mais au prix d’immenses dégâts économiques et sociaux.
Ce qui s’est passé en 2008 était une première alerte qui aurait dû conduire à un assainissement. Mais le souci d’éviter un cataclysme mondial, de contrôler les possibles effets systémiques des faillites a amené les banques centrales à consolider un peu partout les actifs douteux, voire "pourris", lesquels sont en partie restés dans les bilans des banques.
Non seulement l’excès de liquidité n’aura pas été résorbé mais il a alimenté une nouvelle hausse de la bourse qui a atteint des records au cours des derniers mois, hausse dont la fragilité inquiète.
Il y a certes toujours eu des cycles dans l’économie mondiale mais depuis la grande dépression de 1929 jusqu’à 2008, ces crises avaient été contenues. Beaucoup doutent, au vu de l’envol de la masse monétaire auquel nous assistons, qu’il en sera toujours ainsi.
 
La conséquence : des dérives aujourd’hui incontrôlables
En quoi ces dérives sont-elles l’effet de l’ordre néo-libéral tel qu’il a été mis en place au cours des années 80 ?
D’abord, la stabilité des prix empêche d’éponger les liquidités supplémentaires injectées dans l’économie mondiale. Une inflation modérée (disons entre 4 et 15 %) avait permis durant les Trente Glorieuses d’éponger les liquidités en excès. Nul mécanisme de ce type n’existe aujourd’hui. L’abondance de l’épargne face à des occasions d’investissements réels limités tire vers le bas les taux d’intérêt. L’inflation des signes monétaires n’ayant plus de prise sur les prix et salaires, se répercute sur les biens d’investissement plus ou moins spéculatifs (actions, objets d’art, titres douteux) au risque d’en gonfler artificiellement la valeur et d’alimenter les bulles.
Ensuite, la multiplication des déséquilibres gonfle l’endettement d’une partie des agents et donc la croissance de la masse monétaire, le crédit appelant le crédit pour combler les déficits. Or un mécanisme comme l’euro est intrinsèquement générateur de déséquilibres de la balance des paiements des Etats membres et même des budgets publics. Dès lors que le rythme d‘inflation "naturel" et relatif des différents pays de la zone euro, du fait des différences historiques et sociologiques entre eux, est inégal, et cela quel que soit le volontarisme déployé, les uns seront de plus en plus créanciers (essentiellement l’Allemagne), les autres de plus en plus débiteurs (tous les autres dont la France). La zone euro est ainsi privée du moyen de rétablir les équilibres entre ses membres par des ajustements de parité, solution qui avait prévalu sans inconvénient majeur après la guerre.
 
L’autre grand facteur de déséquilibre est le couple Etats-Unis – Chine. Les Etats-Unis ont pris l’habitude, grâce au rôle international du dollar, d’être déficitaires ; la Chine qui veut rattraper le train des grands pays industriels fonde sa croissance sur l’exportation et se trouve donc excédentaire. Il a là des stratégies géopolitiques qui échappent aux autorités monétaires nationales ou internationales mais n’en sont pas moins, elles aussi, un facteur de déséquilibre. En faisant entrer la Chine à l’OMC en 2000, les Etats-Unis ont renoncé au seul moyen de la contraindre à un rééquilibrage (passant par une réévaluation du yuan) : la menace de droits de douanes. 
La liberté de circulation des capitaux jointe aux nouveaux moyens électroniques d’opérer des transactions ont abouti, à partir de ces déséquilibres de base, à une spéculation mondiale qui a eu un effet multiplicateur.   
 
Enfin le libre-échange généralisé a, comme l’avait bien vu Keynes, un effet dépressif en coupant le moteur keynésien de la plupart des pays (les plans de relance y stimulant surtout les importations !) et ne laissant d’autre voie de développement que le mercantilisme (Allemagne, Chine) que seuls les plus compétitifs peuvent choisir, avec des effets destructeurs sur les autres économies.
Le principal problème des économies modernes depuis le XIXe siècle est la difficulté d’ajuster l’offre et la demande, difficulté qui est la cause de crises périodiques (cycles Juglar) qui marquent l’histoire économique : il est clair que, plus grand est l’espace à gérer, plus difficile sera cet ajustement. L’intérêt du protectionnisme – ou à tout le moins d’une flexibilité monétaire assurant les rééquilibrages au jour le jour -, est de faciliter, au travers un certain cloisonnement, la constitution d’alvéoles où la réalisation des équilibres est plus facile. Comme dans un engin sous-marin, l’addition de caissons autonomes assure la stabilité de l’ensemble.
Déséquilibres grandissants, expansion du crédit et donc de la masse monétaire : le mécanisme de la crise à venir est en place.
Comment se déroulera-t-elle ? Quelle en sera la gravité ? Quels en seront les effets ? Il est difficile de le dire à ce jour. Ce qui est certain, c’est qu’un certain ordre financier international aura vécu. 
 
Quel système financier pour l’avenir ?  
Peut-on, à partir des considérations qui précèdent, esquisser les principes sur lesquels devra être fondée l’économie mondiale après la crise ? On peut le dire : en gros le contraire de ceux qui prévalent depuis quarante ans.
Le but étant de contrôler la masse monétaire, la première chose à faire pour cela est de ne pas se fixer comme un objectif absolu une inflation la plus basse possible. Une inflation modérée n’a rien à voir, quoi que prétendent certains idéologues, avec une inflation galopante ; elle doit permettre cependant d’éponger en continu les liquidités excessives, du simple fait de leur dépréciation par rapport à la valeur de la production. Ajoutons qu’elle peut faciliter les ajustements structurels que l’on cherche en vain depuis des années à réaliser à froid dans un pays comme la France.
Il importe ensuite de contrôler les sources de déséquilibre par un éclatement de la sphère économique internationale en "zones monétaires optimales" (ce que n’est manifestement pas la zone euro) régulées par le marché, c’est-à-dire par des changes flottants. Les dragons d’Asie montrent que l’on peut très bien affronter la compétition internationale avec de "petites monnaies". Le développement des marchés à terme et des transactions électroniques limite les inconvénients du pluralisme monétaire. L’euro est à cet égard, un archaïsme qui aura bientôt vécu. 
La flexibilité des changes devrait rendre inutile le retour du protectionnisme sauf pour protéger des secteurs stratégiques en nombre limité. La gestion de ces exceptions pourrait être l’objet d’une OMC libérée du dogme du libre-échangisme absolu.
Enfin la régulation internationale de la circulation des capitaux selon des modalités qui restent à définir, devrait limiter l’effet multiplicateur pour garder à la masse monétaire une taille raisonnable. Des milliards ne devaient pas pouvoir s’échanger en quelques nanosecondes.
Un tel schéma ne préjuge évidemment pas de l’évolution des politiques de ces deux grands acteurs mondiaux que sont les Etats-Unis et la Chine, dont on peut seulement espérer que l’égoïsme sacré qui en est le principe aura des effets en cohérence avec les exigences d’un ordre financier mondial minimal qui est aussi, bien évidemment, dans leur intérêt.
Roland HUREAUX, auteur de D’une crise à l’autre, Mondialisation, euro, France, Allemagne, Ed Libres, 2017
(1) Odile Jacob, mai 1917

Envoyé par l'auteur, publié dans la Revue politique et parlementaire n° 1087-1088, avril-septembre 2018
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Tendons la main à Theresa May !
 
CHRONIQUE - Le général de Gaulle l'avait compris avant les autres : la Grande-Bretagne ne sera jamais à l'aise au sein de l'Union européenne. Mais plutôt que de lui jeter la pierre, la France a tout intérêt à garder un lien privilégié avec elle.
 
Le vote référendaire du 23 juin 2016, où le peuple britannique a décidé de quitter l'Union européenne (UE), a créé beaucoup de confusion et de colère de part et d'autre de la Manche. Maintenant que les émotions sont retombées et que les Européens ont découvert que la stratégie de leur allié américain pouvait être encore plus erratique que celle de leur allié britannique, le moment est venu pour la France de réfléchir calmement au futur de ses relations avec la Grande-Bretagne, sans laisser les technocrates de la Commission européenne gérer seuls ce dossier politique important.
L'été est propice à la réflexion, puis à la négociation, puisque tous les éléments sont désormais en place. Le 12 juillet 2018, après deux ans d'atermoiements, le gouvernement britannique de Theresa May a enfin publié un livre blanc, contenant ses propositions pour le futur des relations entre le Royaume-Uni et l'UE. En désaccord avec ce texte qui fait des concessions à Bruxelles, ses ministres les plus eurosceptiques, Boris Johnson et David Davis, ont démissionné. Le nouveau cabinet May souhaiterait qu'un accord soit trouvé avec le Conseil européen dès le mois d'octobre 2018, afin de laisser du temps pour les ratifications parlementaires, avant l'entrée en vigueur du Brexit, prévu pour mars 2019.
 
Menu diététique ou gastronomique
Il est évident que le Royaume-Uni devra payer à l'UE le montant de toutes les dépenses auxquelles il s'était engagé comme membre de l'Union (cela fait un total de l'ordre de 40 milliards d'euros). Il est évident que la City ne pourra plus jouer le même rôle dans les affaires financières européennes et qu'elle perdra le privilège, unique au monde, de tenir des comptes en euros. Aujourd'hui, les banques britanniques n'ont pas l'obligation d'avoir "un compte de correspondant" en euros dans une banque de la zone, elles peuvent ouvrir directement un compte en euros auprès de la Banque centrale européenne de Francfort.
Mais les Français ne sauraient souscrire à une intransigeance excessive de la Commission face au Royaume-Uni, au risque de se pénaliser eux-mêmes. Les traités de l'UE ont créé quatre libertés de circulation : pour les biens, pour les personnes, pour les services, pour les capitaux. Le gouvernement de Sa Majesté souhaiterait ne pas toucher à la première mais reprendre sa souveraineté sur les trois autres. Theresa May a compris l'importance de ne pas entraver les échanges industriels (majeurs, par exemple, pour Airbus, qui produit en Angleterre la voilure de ses avions et qui y achète beaucoup de ses moteurs).
La Commission ne veut pas laisser le client britannique choisir à la carte, elle veut lui imposer soit le menu gastronomique, soit le menu diététique, mais rien entre les deux. Elle a peur du mauvais exemple que cela créerait envers d'autres membres de l'UE. Cette peur est excessive : le cas anglais est très particulier ; aucun autre membre ne songe sérieusement à partir.
 
Des alliés moins sûrs que les Maltais ?
La France a un excédent commercial de 6 milliards d'euros avec le Royaume-Uni. Elle n'a donc aucun intérêt à un changement des règles de commerce sur les biens avec lui. Dans le cas de figure où l'on accepterait la proposition de Theresa May, les Britanniques devraient bien sûr appliquer toutes les normes (de qualité, de santé, etc.) décidées par l'UE, sans pouvoir participer à leur élaboration. Si le maintien de la liberté de circulation des biens avec le Royaume-Uni ne coûte rien à l'Union européenne, pourquoi ne pas la maintenir ? Il est évident que tous les coûts administratifs de gestion de cette situation particulière devraient être pris en charge par les Britanniques.
En matière de sécurité, la coopération directe entre les polices devrait être maintenue. La Commission préconise le transfert des données par le biais d'officiers de liaison au sein d'Europol. C'est un détour superflu. La coopération franco-britannique directe en matière de lutte contre la criminalité organisée et contre le terrorisme fonctionne bien. Laissons-la en état. On ne change pas une équipe qui gagne. Tant pis si les fonctionnaires de la Commission n'y retrouvent pas le schéma logique auquel ils aspirent.
Ces technocrates prétendent aujourd'hui exclure la Grande-Bretagne du système satellitaire Galileo, qui donne à l'Europe une indépendance indispensable en matière d'accès au GPS. Considèrent-ils les Britanniques comme des alliés moins sûrs que les Maltais ou les Chypriotes ? Soyons clairs. La relation des Britanniques avec la construction européenne a été du grand n'importe quoi. Un jour, ils refusent d'y participer ; le lendemain, ils nous supplient d'intégrer le Marché commun ; le surlendemain, ils veulent en changer les règles, etc., etc.
 
Punir les Britanniques, nous punir nous-mêmes
Le général de Gaulle l'avait compris avant tout le monde, qui avait expliqué dans une conférence de presse prophétique de 1963 que la Grande-Bretagne ne se sentirait jamais à l'aise dans ce club (conçu pour être à terme un contrepoids amical à la puissance américaine). Cédant à la pression des Hollandais, le président Pompidou a commis l'erreur stratégique de la faire entrer.
Mais ce qui est fait est fait. Est-ce une raison pour punir la Grande-Bretagne ? Bien sûr que non. Nous, Français, devons accepter son caractère parfois fantasque et maintenir des liens d'excellence avec elle. Car nous devons prendre en compte des enjeux beaucoup plus importants. Historiquement, c'est une alliée depuis plus d'un siècle. C'est à elle que nous devons notre siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. C'est une démocratie parlementaire qui fonctionne admirablement (sauf quand elle commet l'erreur de recourir à l'instrument latin du référendum…).
Militairement, c'est notre seul partenaire efficace sur le continent européen (où aucun autre pays, à part la France, n'a démontré un tel "fighting spirit"). Culturellement, beaucoup d'Anglais gardent une passion pour la civilisation des Français et réciproquement. Punir les Britanniques serait nous punir nous-mêmes. Il nous faut au contraire aider Theresa May, actuellement en difficulté. Car elle a offert la pire des solutions, à l'exception de toutes les autres, pour paraphraser le mot célèbre de Churchill sur la démocratie…

Paru dans Le Figaro, 17 juillet 2018
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Quand les juges outrepassent leurs droits
 
CHRONIQUE - Le fameux "délit de solidarité" est inconstitutionnel, à la grande joie des associations de défense des droits de l'homme, et de leurs "amis" passeurs.
 
Apparemment, ça n'a rien à voir. En fin de semaine dernière, on apprenait que le Conseil constitutionnel avait estimé que le troisième terme de la devise de la République, la fraternité, était un principe constitutionnel ; qu'il était donc interdit à l'Etat de poursuivre ceux qui aident des étrangers clandestins. Le fameux "délit de solidarité" est donc inconstitutionnel, à la grande joie des associations de défense des droits de l'homme, et de leurs "amis" passeurs. La semaine n'était pas achevée qu'on apprenait que le juge chargé du dossier des "emplois fictifs" du FN avait confisqué la subvention publique accordée à ce parti, avant même d'avoir statué dans cette affaire.

Le rapport entre les deux affaires est plus étroit qu'on ne croit. En donnant une force juridique à un principe philosophique, le Conseil poursuit sa tâche commencée il y a soixante ans : donner une force juridique, à partir de ses interprétations, à chacun des principes énoncés dans la Déclaration des droits de l'homme. Ce travail est contraire à la volonté initiale du général de Gaulle. Elle est contraire à l'intention des révolutionnaires de 1789 qui n'ont jamais eu l'intention de faire de leur texte une source de droit positif. Elle transforme notre démocratie en une théocratie dont les grands prêtres sont ceux que les médias appellent avec emphase les Sages et leur religion des droits de l'homme.
C'est ce qu'on appelle aujourd'hui l'Etat de droit, qui soumet chaque acte de l'Etat à une norme de droit. Contrairement à ce qu'on croit, cet Etat de droit n'est pas synonyme de démocratie. C'est l'instauration d'un pouvoir oligarchique, qui fait du Conseil constitutionnel, mais aussi du conseil d'Etat, les tuteurs de l'exécutif et du législatif. Dans la tradition juridique française, on appelle cela : "le gouvernement des juges".

Dans une démocratie, les partis politiques sont l'expression de la volonté du peuple. Dans une oligarchie, les juges considèrent qu'ils ont tous les droits vis-à-vis des partis politiques. Leur confisquer leur subvention, comme au FN, ou, comme lors de la dernière présidentielle, fausser le résultat en mettant le favori (François Fillon) en examen. Pas besoin de donner des leçons à Poutine ou à Erdogan…
Cette évolution nous rapproche des Etats-Unis où, comme on le voit avec les dernières nominations de Donald Trump, la Cour suprême est un enjeu "suprême" et assumé de politique partisane.
L'autre direction est indiquée par les pays d'Europe, comme la Hongrie ou la Pologne, qui rognent la toute-puissance des juges. Sous les cris d'orfraie des commissaires de Bruxelles et des médias occidentaux, cette démocratie "illibérale" chère au Hongrois Viktor Orbán n'est pas un déni de démocratie, mais un retour aux sources.

Paru dans Le Figaro Magazine, 13 juillet 2018
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OTAN : vers un nouveau pacte de sécurité ?

CHRONIQUE - Alors qu'aujourd'hui la plupart des traités sont caducs, la France serait bien avisée de proposer à ses partenaires de l'Otan le principe d'une nouvelle grande Conférence sur la sécurité en Europe.
 
Dans les relations internationales, il y a parfois des moments rares, qu'il faut savoir saisir.
Cet enchaînement particulier de la mi-juillet 2018 en est un. Les 11 et 12 juillet à Bruxelles se tiendra un sommet de l'Otan. Le 16 juillet un autre sommet, lui aussi en grande partie consacré à la sécurité en Europe, se tiendra à Helsinki entre les États-Unis et la Russie. Pourquoi ne pas préparer pendant le premier sommet un plan qui serait proposé lors du second ?
 
Le scénario attendu du sommet de l'Otan est connu : son secrétaire général va dresser un tableau alarmiste des menaces potentielles en provenance de l'Ours russe ; le président américain va exprimer sa lassitude de payer pour la défense de ses riches alliés européens ; et ces derniers vont promettre de faire davantage d'efforts budgétaires en faveur de leurs forces armées. Le "si vis pacem, para bellum" ayant fait ses preuves dans l'Histoire, cette approche classique n'est pas sans justification.
Mais la France pourrait utiliser sa position particulière dans l'Alliance atlantique, marquée par sa tradition d'indépendance, pour faire acte d'inventivité à ce sommet de l'Otan. Elle pourrait faire valoir à ses alliés que la sécurité ne se recherche pas que dans l'armement, qu'elle se recherche aussi dans les traités. Lors de la crise des missiles de Cuba (1962), le monde n'était pas passé loin de l'apocalypse atomique. S'ouvrit alors une seconde phase de la guerre froide, où les grandes puissances nucléaires mirent en place des arrangements (comme le téléphone rouge entre Moscou et Washington) et construisirent des traités, afin d'éviter les possibilités de dérapage, afin de réduire l'intensité de la course aux armements, afin de garantir la sécurité du continent européen. La plupart de ces traités sont aujourd'hui caducs. La France serait donc bien avisée de proposer à ses partenaires de l'Otan le principe d'une nouvelle grande Conférence sur la sécurité en Europe, qui aborderait tous les sujets qui fâchent : missiles nucléaires à portée intermédiaire théoriquement bannis (mais les Russes ont déployé dans l'enclave de Kaliningrad des missiles Iskander) ; "boucliers" antimissiles de l'Otan en Pologne (dont les rampes de lancement peuvent aussi servir pour des missiles à portée intermédiaire) ; déséquilibre des forces conventionnelles entre les différents pays ; manœuvres militaires ; cyberguerre, etc.
 
Le traité de Paris de réduction des forces conventionnelles de novembre 1990 a été suspendu, d'abord par la Russie, ensuite par les pays membres de l'Otan. Il n'est plus pertinent, car conçu bien avant l'élargissement de l'Otan aux anciens pays du Pacte de Varsovie, puis aux pays Baltes. Il a besoin d'être refait de fond en comble.
Le traité ABM de Moscou de 1972 limita à deux, puis à un, le nombre de sites de missiles antimissiles autorisé pour chacune des deux superpuissances. Il a été abandonné par George W. Bush au début de l'année 2002. Il mériterait d'être réactivé.
La cyberguerre est un nouveau type de conflit, très à la mode. C'est vraiment la "continuation de la politique par d'autres moyens" chère à Clausewitz, car, sans vacarme, elle permet d'avertir, d'intimider, de désorganiser, un adversaire qu'on a secrètement décidé de faire plier. Les Russes l'ont pratiqué contre les États baltes ou, plus récemment, contre l'Ukraine. À commencer par la Russie, les États parties à cette nouvelle Conférence pourraient adopter un code de conduite où ils renonceraient à s'attaquer les uns les autres sur les réseaux informatiques.
 
N'est-il pas absurde de tenir une telle Conférence de sécurité en Europe alors que la crise ukrainienne de 2014 n'est toujours pas résolue ? L'hostilité Kiev-Moscou ne se résorbera pas du jour au lendemain car le sang a coulé au Donbass et l'armée ukrainienne y a été humiliée à deux reprises. Mais il faut à tout prix éviter que cette crise en catalyse d'autres. La persistance de la guerre au Donbass milite justement pour l'utilité de cette Conférence. L'absurde est qu'une forme de guerre froide soit revenue à l'est de l'Europe, alors que l'intérêt des Occidentaux, face à la montée en puissance de la Chine, est qu'ils parviennent à ramener la Russie de leur côté.
Trump est affaibli car son secrétaire d'État s'est fait ridiculiser par la Corée du Nord. C'est donc le moment pour les Européens de lui tendre la main et de l'aider à obtenir un succès diplomatique. L'Otan doit montrer son unité, afin que Trump arrive en position de force face à Poutine. Mais une fois renforcé, le président américain doit aussi proposer une ouverture à son homologue russe. Face à une Russie qui a besoin de réduire son budget militaire, quoi de mieux que la perspective d'un nouveau traité de sécurité ? Les dirigeantes de Grande-Bretagne et d'Allemagne sont trop affaiblies chez elles pour prendre une telle initiative. À Macron donc de jouer !

Paru dans Le Figaro, 10 juillet 2018
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La droite peut sortir de sa crise existentielle
 
La baisse des dépenses publiques est certes un impératif, mais ne fait pas une doctrine politique. La droite doit oser réfléchir, viser plus haut et se montrer plus exigeante envers elle-même, argumente l'historien*.
 
La droite a-t-elle surmonté la déroute des primaires ? Entendons par là non la procédure - on peut espérer que la leçon aura porté ses fruits -, mais le désastre de la pensée dont elle a fait étalage.
Si aucun candidat ne s'est imposé naturellement à la tête de l'opposition, c'était faute de toute vision ambitieuse, porteuse d'une réelle identité politique : pénible héritage de l'UMP, créée en 2002 par Jacques Chirac pour sceller l'ancrage centro-euro-libéral de la droite. Plus tard, le Front national s'emparait sans difficulté des oripeaux de ce qu'on appelait naguère l'État, la nation, le territoire… La droite, elle, n'avait plus en bouche que "les territoires" - cédant ainsi à cette manie de mettre au pluriel tout ce qui fait notre essence -, une incantation européenne de plus en plus décalée et un discours obsessionnel contre l'État et les fonctionnaires. "Cinq cent mille fonctionnaires de moins", tel devint le maître mot, martelé avec une étrange obstination au cœur de l'état d'urgence. Et voici, pour finir, qu'elle vient de se faire voler la belle idée du rassemblement qui avait porté les grands élans de conquête du gaullisme.
Le rassemblement qui n'est pas, comme certains semblent le croire, une addition de sensibilités ou un conglomérat de petites féodalités sans pensée et sans ressort, mais une capacité d'entraîner vers un objectif clair, cohérent et mobilisateur.
 
La droite plus désemparée que jamais
Au lendemain de l'élection d'Emmanuel Macron, on a cru à un nettoyage par le vide. La défection d'une partie des dirigeants LR, attirés par des orientations qui leur semblaient conformes aux canons de l'école chiraquo-juppéenne, avait pourtant laissé la droite dans un isolement providentiel. Providentiel car la solution paraissait simple : reprendre possession du patrimoine idéologique qu'on avait laissé piller au fil des ans, reconstruire une identité politique, restaurer une vision et une ambition de grande ampleur pour le pays. Les choses se sont compliquées dans la mesure où le nouveau chef de l'État n'a pas seulement repris le composé chimique dont l'UMP était porteuse, il a eu aussi l'habileté, ou l'instinct, de l'habiller d'une posture gaullienne offensive et d'une revitalisation affichée de la fonction présidentielle.
Du coup, malgré les efforts accomplis pour redonner couleurs et convictions au parti LR, la droite se trouve plus désemparée que jamais, et la moindre nouvelle défection qui surgit crée l'émoi - même si l'on peut gager que l'évolution des sondages viendra temporairement refroidir quelques ardeurs. Un refrain revient souvent, à propos du pouvoir : "Il fait la politique que nous n'avons pas eu le courage de conduire." Toute embardée vers des questions pourtant fort lourdes - la sécurité, le terrorisme, la pression migratoire - est aussitôt dénoncée comme une danse de séduction en direction de l'extrême droite. Les seuls reproches adressés au gouvernement semblent désormais la pression fiscale et qu' "ils" ne vont pas assez loin dans la mise en œuvre de réformes "libérales".
 
Dépasser les querelles de chiffres et adopter une vision du monde
Il n'existe donc pas, aujourd'hui, d'opposition vraiment organisée. Imputer cette situation à la disparition présumée du clivage droite-gauche est une grave erreur de diagnostic et ne fait que repousser les électeurs de conviction vers l'abstention ou vers les extrêmes, dans un contexte de cohésion sociale gravement menacée et de tensions communautaristes aiguës.
En 2018, le désarroi de la droite de filiation gaulliste repose clairement sur l'ignorance persistante des fondamentaux de notre régime - qui fête, cette année, ses 60 ans : la question de l'efficacité et de la cohérence des institutions, le devenir réel de la décentralisation - dont le moins qu'on puisse dire est qu'il pose question -, les exigences du régalien. N'y aurait-il donc rien à dire d'un peu construit, dans un pays plongé depuis des années dans des difficultés si grandes que les limites mêmes du régalien classiquement entendu sont dépassées par les impératifs du salut public ? Le maintien de la cohésion sociale, territoriale, culturelle même, exige une action volontaire de l'État dans la situation présente : qui ne le voit ?
Mais non : sur l'État et sur le social, comme sur le reste, la droite se laisse imposer et le terrain, et les armes. Elle achète sans barguigner, sans une once de discernement ou d'examen approfondi, les attaques sans nuances portées contre les services publics, le dénigrement systématique des agents de l'Etat dans leur ensemble (qui exercent des métiers bien réels, tels les policiers, les militaires, bien sûr jamais contestés en tant que tels, mais aussi les magistrats, ou même les professeurs dont on oublie qu'ils sont directement placés au bord du gouffre) qui seraient responsables à eux seuls de tous les déficits, de tout le déséquilibre de nos retraites présentes et à venir.
Nul ne semble en outre penser que face à la mondialisation et aux nouvelles formes de révolution industrielle qui s'accomplissent, il serait peut-être temps de réfléchir aux conditions d'un nouveau pacte social, d'un nouveau statut du travailleur, certes plus exigeant, mais aussi plus moderne. On sait depuis toujours qu'un capitalisme déshumanisé conduit inéluctablement les sociétés développées à leur perte.
 
L'opposition ne doit pas limiter sa pensée tout entière à la baisse des dépenses publiques. Si celle-ci est un impératif, elle n'est pas un objectif en soi. Elle ne pourra être qu'étalée dans le temps, car elle exige des réformes considérables et réellement courageuses, mises en œuvre par étapes selon une ligne strictement dessinée : réforme profonde de la décentralisation, dont le fameux millefeuille institutionnel est resté intact - la baisse très forte des dotations étrangle parfois sans discernement les collectivités de toute nature, alors que la superposition des structures et l'enchevêtrement des compétences restent sources des surcoûts les plus lourds ; baisse significative de la fiscalité du travail propre à relancer la consommation et l'activité ; réforme profonde de l'assurance chômage ; maîtrise résolue de l'immigration économique. Car sur le court terme, il faut bien faire face à la réalité démographique (la population française s'est accrue de sept millions en moins de vingt ans) et à des besoins écrasants dans le domaine social et éducatif. On ne peut sacrifier l'État dans sa substance, ni la cohésion de notre société aux flux exponentiels de dépenses territoriales et sociales que les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, n'ont pas eu le courage d'affronter ni de maîtriser.
 
Emporter l'adhésion du peuple
Pour l'heure, dans un pays où l'unité nationale est indissociable de l'État, attaquer celui-ci dans sa substance, soutenir qu'il est en lui-même la source du mal, c'est mettre en péril le cœur même de notre aventure démocratique. Le régime actuel veut mettre fin à la société des "statuts", jugée coupable de tout, mais au fond ne dit rien de celle qu'il veut faire émerger, la fameuse "start-up nation".
Dès lors, l'opposition de droite, en revenant à l'essentiel - l'unité du pays - a peut-être mieux à faire que d'émettre, ici, un silence approbateur ou, là, des grognements sur des enjeux de second ordre. Il lui faut reconstruire une vision d'ensemble ambitieuse, courageuse et réaliste, inscrite dans la durée, où chacun des fondamentaux qui ont fait la vigueur de la Ve République aura sa place : l'État - oui, l'État -, comme garant de l'intérêt général et de la cohésion sociale et territoriale ; l'affirmation de la France en Europe, fondée non sur une vision bavarde et éthérée, mais sur les réalités - des réalités si fortes d'ailleurs qu'elles sont en train de détruire sous nos yeux l'unité du continent, notamment sur la question décisive des flux migratoires ; les systèmes sociaux, qui sont à rebâtir avec énergie, mais où les exigences gestionnaires doivent être subordonnées à une nouvelle définition du travail et de la protection des travailleurs.
 
En clair, reconstruire un système qui emporte l'adhésion d'un peuple, qui ouvre un avenir pour la France et qui permette ainsi, s'il en est temps encore, d'intégrer des communautés qui, jusqu'ici, n'auront vu en nous que les témoins honteux de notre propre histoire et de notre propre culture. Si la Ve République a fait preuve d'une telle longévité, ce n'est pas seulement par la qualité de ses institutions. C'est aussi parce qu'elle porte une vision de la société et du destin commun.
En somme, il faut cesser d'être "des hommes à demi-mot, qui ne prennent jamais la vie à plein, parce qu'ils ne sont ni assez forts ni assez vrais" - belle phrase de Renan que de Gaulle avait copiée un jour dans ses carnets. Le même Renan écrivait, dans "La Réforme intellectuelle et morale" (1871), que privée de son principe d'unité, la France s'en retournerait prestement vers un système féodal remis au goût du jour : "une société d'actionnaires". Il ajoutait : "cela ira bien, tant que les affaires seront bonnes ; mais les affaires devenant mauvaises, il y aura des demandes de liquidation".
Si tel est le destin qui nous est promis, il serait temps de s'en émouvoir. Et pas à demi-mot.

Paru dans Le Figaro, 9 juillet 2018
 
* Ancien élève de l'École normale supérieure, Arnaud Teyssier est l'auteur de plusieurs biographies - sur Richelieu, Louis-Philippe, Charles Péguy, Lyautey - saluées par la critique. Son dernier ouvrage, "Philippe Séguin. Le Remords de la droite" (Perrin, 2017, 350 p., 24 €) a fait événement.
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Le favori d’ETHIC élu à la présidence du MEDEF !
 
Rappelons que le Mouvement ETHIC (Entreprises de Taille Humaine Indépendantes et de Croissance), qui n’était pas habilité à participer au vote, avait toutefois d’après un sondage auprès de ses membres plébiscité Geoffroy Roux de Bézieux à 74,7 %.
"L’image et l’efficacité du Medef dépendent fortement des gouvernements en place"
C’est l’idéologie du pouvoir qui a finalement déterminé l’attitude des derniers présidents du MEDEF depuis deux décennies ; MEDEF de combat pour lutter contre les 35 heures et les avanies économiques créées, MEDEF participatif lorsque l’on veut bien le consulter sur les mesures à mettre en place et que l’on accepte un droit à l’expérimentation...
Geoffroy Roux de Bézieux saura faire œuvre de pédagogie pour faire cesser l’archaïsme d’une fausse lutte des classes transposée à l’entreprise. Pédagogie de la création d’entreprise puisqu’il a fait ses preuves en la matière. Il donne un nouveau souffle d’indépendance au MEDEF. Il a une conviction ancrée de la place de l’Etat et de ses missions régaliennes comptant sur l’entreprise comme pilier de l’avenir économique mondial.
Geoffroy Roux de Bézieux est une personnalité bouillonnante dans "l’esprit Macron". Le défi est lancé : le Président de la République et le Président du MEDEF permettront-ils que souffle sur la France un vent national d’entrepreunalisme ? Malgré un "paritarisme au bout du rouleau !"
Mais Geoffroy Roux de Bézieux croit fermement dans le paritarisme…

ETHIC, Communiqué de presse, 3 juillet 2018
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La politique migratoire et la démocratie
 
FIGAROVOX/CHRONIQUE - La chancelière allemande Angela Merkel a pris seule la décision d'ouvrir grand ses frontières. N'aurait-il pas fallu consulter le peuple allemand avant de transformer l'Allemagne en société multiculturelle ?
 
La fracture qui s'accroît actuellement en Allemagne entre les chrétiens-démocrates et les chrétiens-sociaux de Bavière (partis de centre droit continûment alliés depuis la création de la République fédérale) pose la question de la décision des politiques migratoires dans les démocraties occidentales. La CSU (Union chrétienne-sociale) reproche à la chancelière chrétienne-démocrate d'avoir pris seule une décision stratégique, aux conséquences immenses pour l'Allemagne, et accessoirement pour l'Europe. Sous le coup d'une juste émotion, Angela Merkel a déclaré publiquement en 2015 que l'Allemagne offrait chez elle 800 000 places de réfugiés et décidé de mettre les lois allemandes de côté, afin d'ouvrir grand ses frontières. Elle a ainsi mis en branle des millions de miséreux du Moyen-Orient, d'Asie centrale et d'Afrique, pour qui un État de droit riche, tempéré, stable, bien organisé, sans violence, offrant logement, nourriture, instruction et soins gratuits aux familles, incarnait un extraordinaire eldorado.
C'est une décision que la chancelière a prise seule, sans consulter ni ses ministres, ni ses parlementaires, ni ses partenaires de l'Union européenne. Elle n'a pas non plus sollicité ses hauts fonctionnaires, ses universitaires, ses chercheurs - politologues, géopoliticiens, anthropologues, sociologues, spécialistes des religions. Elle ne leur a pas demandé de lui dessiner les conséquences prévisibles de son tournant stratégique, qu'elles fussent politiques, sociales ou internationales. Il est vrai qu'elle croulait sous les fleurs des médias, qui virent en elle la vestale de l'honneur européen. Le Quatrième Pouvoir, à qui il arrive parfois d'avoir la mémoire courte, avait oublié que Mme Merkel avait expliqué, quelques mois auparavant, que le multiculturalisme, cela ne fonctionnait pas en Europe.
De nombreux commentateurs voulurent ajouter des considérations économiques à leurs jugements moraux : l'Allemagne, si faible démographiquement, avait un besoin vital de nouveaux bras pour son industrie. Tout cela est peut-être vrai. Mais n'aurait-il pas fallu consulter le peuple allemand avant de transformer l'Allemagne en société multiculturelle ? La démocratie ne consiste-t-elle pas à interroger les populations sur les choses les plus importantes ? La démocratie ne sert-elle pas à ce que les peuples puissent décider librement de leurs destins ?
 
En France, la décision d'État la plus importante du dernier demi-siècle porte aussi sur la question migratoire. C'est le regroupement familial. Il a changé le visage de la société française. Il est fascinant qu'une décision aussi cruciale ait été prise sans le moindre débat démocratique préalable. Il s'agit d'un décret simple d'avril 1976, signé par Jacques Chirac et contresigné par Paul Dijoud. Cette mesure a provoqué immédiatement un afflux très important de jeunes personnes en provenance de nos anciennes colonies d'Afrique du Nord, à la mesure de la déception qu'avaient suscité quinze ans de piètre gestion et de confiscation du pouvoir par les vaillants héros des indépendances. Ce décret Chirac voit son application suspendue pour trois ans par le premier ministre suivant, mais le Conseil d'État (institution non élue) annule cette prudente décision de Raymond Barre, expliquant que le regroupement familial faisait dorénavant partie des "principes généraux du droit français".
En 1977, une aide au retour est instaurée par le secrétaire d'État Stoléru, versée aux immigrés acceptant de rentrer dans leur pays d'origine. En 1980, une loi Bonnet accroît les possibilités d'expulsion et de refoulement des étrangers (un étranger commettant un crime ou un délit est expulsable immédiatement). Mais, à l'été 1981, sans l'avoir explicitement annoncé dans son "programme commun de la gauche", le nouveau gouvernement d'alternance change à 180 degrés de politique : il régularise 130 000 étrangers en situation irrégulière, facilite le regroupement familial, supprime la loi Bonnet et l'aide au retour.
Consultés par référendum par le général de Gaulle - qui ne voulait pas d'un Colombey-les-deux-Mosquées -, les Français ont accepté, en 1962, de se séparer de leurs départements d'Algérie, où une insurrection arabe brandissant le drapeau de l'islam avait surgi huit ans auparavant. Cinquante-six ans plus tard, ils voient les titres inquiets de leurs journaux : "450 islamistes vont être libérés de prison !" Ils s'aperçoivent alors qu'on leur a imposé en France une société multiculturelle, sans qu'ils l'aient réellement choisie.
La situation est comparable en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Italie, en Hollande, en Belgique, etc. On peut fort bien soutenir que le brassage culturel enrichit les sociétés modernes. Mais, dans une démocratie qui fonctionne, le minimum est que la population soit consultée sur l'ampleur du multiculturalisme qu'elle aura ensuite à gérer.

Paru dans Le Figaro, 2 juillet 2018
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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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