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Quand un gréviste de la RATP profite de la grève pour travailler
 
C'est l'histoire vraie d'un gréviste opportuniste ou comment une anecdote illustre le changement d'époque avec ses contradictions dont nous ne sommes pas toujours conscients...
 

La veille du 5 décembre dernier, premier jour de grève, je prends un UBERpour me déplacer (à ne pas confondre avec un taxi). Je bavarde. Rien de tel pour comprendre l'humeur de la ville et la circulation.
L'échange fut bref mais suffisamment étonnant à mes yeux pour que je le publie dans un tweet qui allait faire le "buzz" et entraîner un sujet de réflexion plus profond qu'il n'y paraît :
MOI - compatissante :"Comment allez-vous faire demain, cela va être terrible avec la grève, impossible de circuler ?"
UBER – "Non, non, c'est des bons jours pour nous ! Ça paie mieux. Et puis moi je travaille le soir, parce que j'ai 2 métiers..."
MOI – "Ah, bon ! 2 métiers (souriante et admirative j'aime bien que les gens bossent plus pour gagner plus)et que faites-vous d'autre ?"
UBER - Très cool : " Jesuis gardien de station à la
RATP... "
SILENCE stupéfait – "Euh ! à la RATP ?? Mais demain il y a grève ? Et vous, vous faites grève ?!
UBER - Bien sûr ! Ça peut doubler le tarif, c'est des bonnes journées ! On est nombreux à faire ça, et surtout ceux qui ont des motos... On a du temps."
 
Je reste sans voix.
Pas vraiment indignée, car le naturel de ce garçon au demeurant sympathique n'exprimait même pas le moindre doute quant à la légitimité de sa double activité dont il est fier, et encore moins sur le fait de faire grève comme les copains.
J'aurais pu lui parler de retraite. Laquelle ? Celle de la RATP ou de celle qu'il se constituait avec UBER ? J'aurais pu lui demander s'il ne se sentait pas un peu "limite" de profiter de la grève pour gagner plus d’argent, savoir pourquoi il faisait grève, après tout "ç’aurait été bête de ne pas en profiter" : m'aurait-il répondu. Ça gêne qui ? Ça dépanne les usagers.
 
Ce qui devient intéressant ce sont les 200.000 re-tweets que suscite mon récit.
Et là tout s'enflamme, tout y est : ceux qui m'accusent de mentir. Ceux qui me somment de donner les coordonnées du chauffeur, ce qui me choque particulièrement avec cette bonne conscience qui exige la délation, en pensant que c’est éthique ! Jamais je ne dénoncerai mon chauffeur UBER. Ceux qui m’accusent de généraliser ce cas pour nuire aux grévistes (sic !).
Puis vient
l’interview du journal "Libération" sur demande d'un de ses lecteurs qui m'accuse de haine anti syndicale et à qui je n'expliquerai rien d'autre que ce que je dis là.
Ensuite bien sûr, le doute et la théorie du complot. On entame la vérification de la possibilité de ce double boulot par « Checknews » en contactant la RATP. C’est là que nous apprenons qu'être fonctionnaire et entrepreneur, en principe est interdit en vertu de la loi du 13 juillet 1983 mais que cela dépend de la nature de son contrat à la RATP. Un emploi non complet et inférieur ou égal à 70% de la durée légale de travail, avec autorisation hiérarchique pourrait le permettre. Voilà qui est rassurant quand on y pense car interdire de travailler plus est amoral et anti libéral pour des gens qui en ont besoin.
 
Nous avons vérifié ce qu’il en était pour UBER et obtenu une réponse a priori positive, ce qui a été confirmé par le Secrétaire Général du Syndicat des Chauffeurs Privés VTC. Sayah BAAROUN a en effet déclaréà CheckNews qu’ "il existe des chauffeurs RATP avec l’équivalence de permis VTC."
Et qu'en est-il de la fréquence de ce cumul ? Difficile à dire… Le service de presse de la RATP, là aussi contacté par CheckNews, invoque l’article 3 du statut du personnel de la RATP selon lequel : "sous réserve des exceptions prévues par les lois et règlements en vigueur en matière de cumul, il est interdit à tout agent, sous peine de mesures disciplinaires, d’exercer à titre professionnel une activité privée lucrative. Cette disposition ne s’applique pas à la production des œuvres scientifiques, littéraires ou artistiques". L’entreprise ajoute qu’elle examinera "les sanctions possibles à l’examen des cas qui lui seront soumis".
 
Contrastes et paradoxes entre vieux et nouveau monde
 
Cet état de fait nous confronte à la déconnexion réelle qui existe entre le statut de fonctionnaire et l'évolution et l'accélération des vies professionnelles. Les plateformes sont apparues, le travail individuel en autoentrepreneur se multiplie dans tous les secteurs et surtout dans les banlieues, c’est une tendance croissante dont il faut se réjouir car cela enraye le chômage.
Mais pendant ce temps, dans le vieux, très vieux monde, on s'accroche à des privilèges, à des régimes spéciaux, parfois à une prétendue pénibilité en refusant de voir les changements. Quant à la retraite, pas d’hypocrisie, on sait qu'à la retraite vers 55 ans, 70% des retraités (chauffeurs SNCF très souvent) rejoignent illico le secteur privé… La Deutsche Bahn, Véolia, Transdev peuvent en témoigner.
 
Dans notre affaire, le comble est que l’on sait par ailleurs qu’
UBER et la RATP maintenant font affaire. Les PDG d’UBER et du Groupe RATP, respectivement Dara KHOSROWSHAHI et Catherine GUILLOUARD ont annoncé lors du sommet "Tech for Good" organisé par le Président de la République, leur démarche partenariale pour "expérimenter les passerelles entre les activités de chauffeur VTC et de livreurs indépendants et les métiers du Groupe RATP. Les chauffeurs et livreurs partenaires UBER pourraient ainsi valoriser leurs “soft skills” (compétences comportementales transversales) lors du processus de recrutement !", confie la RATP. Il s’agit donc de créer des ponts entre les métiers des deux organisations et d’inciter à la mobilité professionnelle des travailleurs indépendants de l’application UBER vers la RATP via notamment la possibilité de prendre en compte leurs compétences concernant certains métiers.
La boucle est bouclée. Ils n’avaient pas prévu l’aubaine de la grève...Beau paradoxe et beau cumul de nouvelles polémiques en perspective.
 
Dans le paysage actuel, la vraie question devient de savoir quelle retraite touchera un salarié de la Fonction Publique donc soumis au régime encore "spécial" mais qui cumule (légalement ?) un emploi indépendant - et travaillant peut-être lui-même pour plusieurs applications, sachant que partir tôt lui permet de mettre son expérience de la Fonction Publique au service du privé.
Un extraordinaire monde de contrastes entre des régimes figés et une société mobile... mais il ne faudrait toucher à rien !

Envoyé par l'auteur, paru dans Challenges, 12 décembre 2019
Publié dans A tout un chacun
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Derrière Une vie cachée, la résistance spirituelle vue par le cinéma
 
Dans Une vie cachée, Terrence MALICK raconte le destin de Franz JÄGERSTATTËR, Autrichien victime du nazisme et condamné à mort en 1943 après avoir refusé de combattre. Malgré une éducation rudimentaire (il n’a fréquenté que l’école élémentaire à classe unique), Franz JÄGERSTATTËR, très intelligent et très croyant n’a cessé d’approfondir sa foi et sa réflexion. Né en 1907, ce simple paysan autrichien au caractère fort, lit beaucoup et s’engage de plus en plus dans la vie paroissiale depuis son mariage, en 1936. Comme beaucoup de catholiques, il a médité l’encyclique Mit Brennender Sorge, relayée par l’épiscopat, qui condamne le nazisme en 1937.
Mais en 1938, l’annexion de l’Autriche au Reich est ratifiée par 97,7% de la population et le clergé se fait plus prudent. Dans cette confusion générale, Franz JÄGERSTÄTTER, fait preuve d’une lucidité et d’un discernement qui l’amènent à devenir objecteur de conscience. Emprisonné à Berlin pour avoir refusé de se battre dans l’armée d’HITLER, et exécuté en 1943, il a écrit pour sa femme ses réflexions et une lettre publiées sous le titre Être catholique ou nazi aux éditions Bayard.
En 1938, il est un des rares Autrichiens à voter non à l’Anschluss. Il a eu la vision d’un train dans lequel tout le monde voulait s’embarquer, et entendu une voix qui disait : "ce train va en enfer". Pour ce chrétien, la question du salut éternel est essentielle. Dès lors, il refuse toute compromission avec l’idéologie nazie.
 
Cela passe d’abord par la société civile : "Le national-socialisme s’est infiltré parmi nous avec toutes ses organisations", écrit-il. Parti des travailleurs, ligue des femmes, secours populaire, jeunesses hitlériennes, forment la "Communauté populaire" qui propage le nazisme insidieusement dans la vie des gens. Franz JÄGERSTÄTTER relève une affiche du Secours d’hiver avec ce slogan : "Que ton don soit ta profession de foi dans le Führer". Pour sa part, il démissionne de l’association des pompiers lorsqu’elle commence à faire des collectes au nom du parti, refuse également de donner et d’être aidé.
Ensuite, il refuse de participer à la guerre pour deux raisons : ne pas faire allégeance à Hitler, et ne pas contribuer à une agression injuste qui ne vise qu’à la domination nazie.
"Loin de nous contenter de sacrifier aux idoles, nous devons attaquer des gens, les dépouiller et même les assassiner pour qu’on puisse fonder un empire national-socialiste (...) D’autres peuples sont en droit de demander à Dieu de leur accorder la paix et de nous désarmer, nous les Allemands. (…) Nous sommes tout au plus en droit de prier Dieu qu’il nous fasse revenir à la raison et reconnaître enfin que d’autres hommes et d’autres peuples ont aussi le droit de vivre en ce monde", écrit-il alors lorsqu’il est dans sa prison à Berlin.
 
Pour lui, il ne s’agit pas d’une guerre mais plutôt d’une révolution, où le patriotisme n’a pas sa place. Même s’il combattait, "après la victoire je serais traité en ennemi comme tous ceux qui ne se soumettent pas aux nationaux-socialistes aussitôt et de leur plein gré".
L’objection de conscience ne peut être que personnelle. Elle dépend du libre arbitre de chacun, du degré de clairvoyance et de responsabilité qu’on a atteint. Franz JÄGERSTÄTTER se garde de juger les autres. Tout son propos est de ne pas mentir, et de ne pas faire semblant de croire bon ce qu’il a reconnu comme foncièrement mauvais. Même si cela paraît inutile, voire absurde, même si cela reste caché. La vérité vaut pour elle-même.
 
Un contre-exemple : I... comme Icare
Mais jusqu’où sommes-nous capables d’aller dans la soumission à l’autorité ? Dans I... comme Icare, Henri VERNEUIL met en scène l’expérience de Milgram : dans le cadre d’un laboratoire scientifique des gens ordinaires doivent tester la résistance d’un homme en lui envoyant des décharges électriques de plus en plus fortes. Ils en arrivent à le torturer sans se poser de questions, parce qu’ils obéissent à un protocole organisé rationnellement, sous le contrôle d’une autorité scientifique. On sait qu’en réalité l’expérience porte sur eux : à quel moment leur conscience se révoltera-t-elle contre ce traitement inhumain?
 
Tu ne tueras point : un objecteur de conscience américain
Dans Tu ne tueras point, Mel GIBSON raconte l’histoire saisissante de Desmond Doss, adventiste du septième jour pratiquant une stricte non-violence. Objecteur de conscience mais désireux de servir sa patrie lorsque l’Amérique entre en guerre, en 1941, il obtiendra, non sans difficultés (il est d’abord traduit en cour martiale pour son refus de porter une arme) de devenir brancardier. Envoyé sur l’île d’Okinawa, il se retrouve au cœur d’une des batailles les plus sanglantes de la guerre du Pacifique. Toujours sans armes, il ramènera un à un 75 blessés derrière les lignes américaines, sous un pilonnage d’artillerie. Outre trois Purple Heart, c’est le seul objecteur de conscience à avoir été honoré de la Medal of Honor, la plus haute distinction de l’armée américaine.
Une Vie cachée de Terrence MALICK, en 2019, avec August DIEHL, Valerie PACHNER, Jürgen PROCHNOW...

Envoyé par l'auteur, paru dans Le Figaro, 11 décembre 2019
Publié dans Au delà
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Le mouvement ETHIC favorable à l’allongement de la durée de cotisation
 
Sophie de Menthon, Présidente du mouvement ETHIC (Entreprises de Taille Humaine Indépendantes et de Croissance), présente aux annonces du Premier ministre au CESE ce mercredi 11 décembre 2019, fait état de la position de l’organisation patronale sur la réforme cruciale des retraites :
En premier lieu, le mouvement ETHIC réaffirme, comme depuis des années et conjointement avec le Président du MEDEF Geoffroy ROUX de BEZIEUX, son positionnement en faveur du recul de l’âge de départ à la retraite : "L’âge d’équilibre ou pivot officiellement établi à 64 ans est la solution la plus efficace pour répondre aux impératifs démographiques et de mobilité, ceci dans un souci d’équilibre du
Régime" explique Sophie de MENTHON.
 
Le mouvement ETHIC est favorable au passage à un régime universel par points, lisible, équitable, reflet de progrès social et basé sur une solidarité choisie, nécessaire et accentuée. Les chefs d’entreprise restent mobilisés et le mouvement ETHIC sera proactif dans le processus de discussion des partenaires sociaux. Il s’agira en particulier de clarifier les zones d’incertitudes qui demeurent concernant les retraites complémentaires ainsi que la définition d’un système bonus-malus efficace : "La mise en place d’un système bonus-malus convaincant pour inciter les Français à travailler plus longtemps est un élément-clé de cette réforme" déclare Sophie de MENTHON.
 
En outre, il en va de la responsabilité d’ETHIC d’accompagner les entreprises pour répondre à l’allongement de la durée de travail en ouvrant des négociations, notamment par la mise en place de plans d’action au niveau des séniors.
Enfin, Sophie de Menthon rappelle l’importance des choix individuels en matière de départ à la retraite et plus largement de la gestion du travail et de la carrière dont chacun doit conserver la responsabilité.

Envoyé par l'auteur, Communiqué de presse de ETHIC (Sophie de MENTHON), 11 décembre 2019
Publié dans Du côté des élites
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Retraites : une réforme bousillée par l’amateurisme des hommes politiques
 
Une fois de plus, la France subit une grève très pénible et dommageable parce que nos dirigeants ne sont pas à la hauteur. Réformer le système de retraites français est indispensable : il n’est ni juste, ni efficace. Mais comment des personnes qui ne savent ni comment fonctionnent les retraites par répartition, ni ce qui mérite d’être appelé "réforme", pourraient-ils organiser le changement institutionnel et notionnel de grande ampleur qui donnerait à la France une importante longueur d’avance sur les autres pays développés, tous plus ou moins en difficulté dans ce domaine ?
 
Ils ne savent pas distinguer ce qui est réforme de ce qui est gestion
La seule véritable réforme qui ait eu lieu en matière de retraites, dans notre pays, remonte à une époque particulièrement noire de notre histoire : 1941. Le régime par capitalisation mis en place en 1930 devait initialement investir les cotisations, puis se servir des intérêts, dividendes et plus-values de ces placements pour verser des pensions. Mais, pour verser immédiatement des rentes aux "vieux travailleurs salariés", les AVTS, le régime de Vichy décida d’utiliser directement les cotisations pour payer ces rentes. A la Libération, ce système (nommé "répartition" par la loi de 1941), fut maintenu. Ce faisant, l’Etat français ne fit pas cavalier seul : tous les pays développés créèrent un système de ce type, ex nihilo ou (comme la France) par transformation d’un système préexistant initialement prévu pour fonctionner en capitalisation.
Depuis lors, de très nombreuses modifications eurent lieu, mais il s’est agi le plus souvent de simples changements de la valeur d’un ou plusieurs paramètres. Pour faire croire qu’ils faisaient quelque chose de vraiment nouveau, à chaque réglage paramétrique les gouvernements annoncèrent haut et fort qu’ils réformaient les retraites : cela faisait plus chic. Les commentateurs, et particulièrement les médias, adoptèrent la terminologie "réforme", parce que cela donnait de la gravité à leur propos ou poussait à lire leurs articles.
 
Il est vrai que certains réglages paramétriques bouleversèrent tellement la vie des gens que le mot "réforme" semblait se justifier. En France, l’instauration de la "retraite à 60 ans" par le parti socialiste arrivé au pouvoir en 1981 eut un impact énorme, mais techniquement il s’agissait surtout de la modification brutale du paramètre le plus important. Si l’on compare la retraite à une automobile, il ne s’est pas agi de remplacer un moteur thermique par un moteur électrique, ou un véhicule à roues par un engin volant, mais d’augmenter la cylindrée – ce qui eut pour effet de requérir beaucoup plus de carburant, c’est-à-dire de cotisations (et de déficit).
Incapable de concevoir une véritable réforme des retraites, mais désireuse de se faire mousser, de montrer qu’elle agit et se préoccupe du bien-être des électeurs, la classe politique s’est donc mise à pratiquer les réglages paramétriques à la place des techniciens. La majorité proclame haut et fort qu’elle sauve le système, tandis que l’opposition affirme que ce n’est pas cela qu’il aurait fallu faire pour le bien du peuple. Mais l’opposition et la majorité se rejoignent sur un point : tous parlent de réforme, quitte à laisser certains commentateurs ajouter l’adjectif "paramétrique", parce qu’admettre qu’il s’agit d’un simple réglage du carburateur ou du remplacement de pneumatiques usés aurait poussé le bon peuple à se demander pourquoi politiser des actes de simple maintenance.
L’expression "réforme paramétrique" découle ainsi d’une confusion entre la réforme, par essence structurelle, et la gestion, par essence paramétrique. Gouvernement et Parlement s’agitent tant et plus quand il s’agit de savoir s’il serait utile et juste de modifier le degré d’octane du carburant, dépossédant le personnel de direction de ses responsabilités. Et ils négligent totalement ce qui est leur devoir et leur vocation : s’occuper sérieusement, lorsque c’est réellement utile, de cet événement rare qu’est la réforme "systémique", adjectif tautologique qu’il faut ajouter puisque l’expression "réforme paramétrique" a tout embrouillé.
 
Ils ne savent pas comment fonctionnent véritablement les retraites dites 'par répartition"
Bien évidemment, même le plus ignare des présidents de la République, des ministres, des députés et des sénateurs, sait qu’en répartition les cotisations de retraite ne sont pas investies pour préparer les futures pensions de ceux qui les versent, mais pour servir au mois le mois les pensions des personnes âgées – les anciens cotisants. Mais tout ce beau monde s’accommode fort bien de voir des droits à pension attribués au prorata de versements qui ne jouent aucun rôle dans la préparation des futures pensions. De l’argent est versé par les actifs aux retraités, il est dépensé, il n’en restera rien pour ceux qui le versent à titre de cotisation – mais le législateur a décidé que c’est la base de calcul des pensions futures ! Exit la sagesse populaire selon laquelle on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Exit surtout le savoir économique le plus basique, selon lequel la dépense qui prépare aujourd’hui la consommation espérée pour un avenir assez lointain, c’est l’investissement. Nos hommes politiques raisonnent et agissent comme si payer la retraite de nos anciens était un investissement capable de nous procurer une rente dans plusieurs décennies !!!
 
Alfred SAUVY a essayé, dans les années 1960 et 1970, de faire comprendre aux Français une vérité toute simple : "nous ne préparons pas nos retraites par nos cotisations, mais par nos enfants". Claude SARRAUTE, dans Le Monde, écrivit un billet disant à peu près ceci : j’ai cotisé, j’ai droit à une pension, je l’aurai, ne nous ennuyez pas avec vos propos déprimants relatifs à l’insuffisance de la natalité qui met en péril les retraites futures. SAUVY répliqua dans le même quotidien en expliquant que, ayant récemment pris sa retraite, il dépensait avec plaisir les cotisations vieillesse versées par la diva en activité, et qu’il n’en resterait rien quand elle s’arrêterait de travailler. Il ajoutait que, pour que Claude SARRAUTE ait une pension, il fallait que des enfants viennent au monde, se forment, aient un emploi, et lui versent (via une caisse de retraite) une partie de leurs revenus professionnels. Elémentaire, mon cher Watson ! Mais nos hommes politiques sont des Watson qui n’ont, semble-t-il, pas du tout l’intention d’écouter Sherlock Holmes. Ils préfèrent avoir, comme Claude SARRAUTE, la foi du charbonnier, celle qui ne cherche pas à comprendre les voies de l’Etat providence.
 
La retraite dite par répartition repose entièrement sur un échange entre générations successives : les actifs financent les enfants et les jeunes en formation, ce qui constitue un investissement, puis ils liquident leurs droits à pension et perçoivent le dividende de leur investissement. Le fonctionnement économique de la retraite par répartition est très simple dans son principe : en investissant dans le facteur de production le plus important, le "capital humain", on prépare la production future, et il est logique que l’on ait de ce fait un droit sur une fraction de cette production, fraction plus ou moins importante selon l’ampleur de l’investissement réalisé. Quant aux cotisations vieillesse, elles constituent la redevance due à ceux qui nous ont entretenus et formés durant notre enfance. Payer ses dettes n’est pas équivalent à investir.
Que le législateur n’ait jamais pris le temps de réformer le système de retraites par répartition en attribuant les droits à pension au prorata de l’investissement réalisé dans la jeunesse est difficile à comprendre. Nos députés et sénateurs ont donné force de loi à un système que mes collègues américains considèrent ouvertement, pour beaucoup d’entre eux, comme un système de PONZI, ou de MADOFF, si l’on préfère une escroquerie plus récente. Nous utilisons un système qui confond les pieds et la tête, l’investissement et la consommation, qui n’a pas pour deux sous de bon sens, et tout le débat qui a lieu, toute la proposition de Delevoye et toute la contestation des syndicalistes ignorent complétement la réalité économique !
 
Il n’est pas trop tard pour vous instruire, mesdames et messieurs les politiques et les partenaires sociaux !
Relisez SAUVY, particulièrement La tragédie du pouvoir (1978), ou lisez-le pour la première fois. Lisez La faillite coupable des retraites, de David COSSANDEY (2003). Lisez mes ouvrages, depuis mon Economie de la protection sociale (1992) jusqu’à La retraite en liberté (2017) en passant par Quand les autruches prendront leur retraite (2003, écrit avec Alain MADELIN). Tout a été étudié, expliqué, il est temps de sortir du rêve éveillé où vous vous complaisez, et de sortir la France de cet absurde affrontement entre des personnes et des organisations qui ne veulent pas voir la réalité de l’échange entre générations successives et lui donner un cadre juridique adéquat.

Envoyé par l'auteur, 7 décembre 2019
Publié dans Du côté des élites
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Le Sahel, un Afghanistan français ?
 
Cela fait bientôt six ans que la France fait la guerre au Sahel. C’est un laps de temps supérieur à la Seconde Guerre mondiale. C’est d’autant plus long qu’aucune perspective de solution ne pointe à l’horizon.
C’est toutefois moins long qu’un autre conflit asymétrique, que mena naguère l’armée française dans un pays voisin du Sahel : la guerre d’Algérie (1954-1962), contre les rebelles musulmans du FLN (Front de libération nationale).
 
Il y a cependant cinq grandes différences entre la guerre d’Algérie d’il y a deux générations et l’actuelle guerre du Sahel : les enjeux, les motivations des ennemis de la France, leurs soutiens, les soutiens de la France, l’existence de réelles options de résolution du conflit à court terme.
En Algérie, les enjeux humains, politiques et économiques touchaient directement aux intérêts de la France : au Nord, il y avait trois départements français, où habitaient plus d’un million de citoyens français ; dans les territoires sahariens du Sud, administrés par l’armée, il y avait le pétrole et les zones désertiques nécessaires aux expériences nucléaires de la "force de frappe".
Au Sahel, les enjeux sont plus distants, mais, à long terme, non moins importants. L’Afrique est le continent voisin de l’Europe. Veut-on qu’elle soit un jour coupée en deux par une bande sahélienne contrôlée par des djihadistes fanatisés, rêvant de l’instauration d’un califat, adeptes du trafic de la drogue et des êtres humains ?
 
Après la Toussaint sanglante de 1954 (assassinat d’un couple d’instituteurs innocents), les motivations des ennemis de la France en Algérie étaient très claires : ils voulaient lui arracher l’indépendance de ce territoire conquis par la force en 1830. Leurs soutiens internationaux étaient importants, dans un contexte historique où le Royaume-Uni et la Hollande avaient déjà respectivement accordé l’indépendance à l’Inde et à l’Indonésie. L’Égypte de NASSER, la Tunisie de BOURGUIBA, le Maroc de MOHAMMED V fonctionnaient comme des sanctuaires pour les rebelles du FLN. La Yougoslavie de TITO leur fournissait des armes. Les États-Unis d’Amérique les soutenaient diplomatiquement. Dans la guerre d’Algérie, la France était très isolée
Mais elle avait réussi à créer, cinq ans après le déclenchement du conflit, une véritable alternative. Comme elle avait, sur le terrain, gagné la guerre et réduit à très peu de choses les unités combattantes du FLN, elle pouvait rester en Algérie, à l’évidente condition de donner la nationalité française à ses dix millions de sujets musulmans. Le président Charles de GAULLE choisit l’autre branche de l’alternative, à savoir l’indépendance. Comme il l’avait confié à son jeune ministre PEYREFITTE, il ne voulait pas d’un "Colombey-les-deux-Mosquées". Immense fut le coût humain de la décision gaullienne, dont l’exécution fut bâclée : Français massacrés à Oran, familles françaises spoliées sur tout le territoire algérien, harkis abandonnés à l’horrible vengeance d’un FLN qui ne respecta pas ses engagements des accords d’Evian (mars 1962). Mais, au moins, la France et ses jeunes hommes, qui faisaient alors 28 mois de service militaire, purent passer à autre chose.
 
En Algérie, l’armée de conscription a atteint le chiffre de 400.000 hommes en 1959. Au Sahel, l’armée française, entièrement professionnalisée depuis les années CHIRAC, ne déploie que 4500 militaires. Elle dispose du soutien politique de tous les États du monde et du soutien logistique de ses alliés américains et européens. Mais est-ce suffisant pour écarter la menace djihadiste sur un territoire aussi vaste que celui de l’Union européenne ?
Après dix-huit ans de présence en Afghanistan, l’armée américaine est confrontée à un bilan peu flatteur, où les talibans contrôlent les campagnes le jour, et les villes la nuit. Le gouvernement de Kaboul n’est pas obéi dans son pays. La Maison-Blanche cherche discrètement à redonner le pouvoir aux talibans. Il n’est jamais facile, pour les Occidentaux, d’intervenir en terres d’islam. Au Sahel, les soldats français n’ont pas vu d’amélioration de la situation générale, depuis qu’ils sont intervenus en 2013, pour empêcher Bamako de tomber aux mains des djihadistes. La Mauritanie, le Tchad et, dans une moindre mesure, le Niger, ont des armées qui savent se battre. Le Mali, en revanche, est un État d’une faiblesse extrême, rongé par la corruption et la haine intertribale ; il n’a jamais réussi à recréer une armée digne de ce nom. Quant au Burkina Faso, ses structures étatiques se sont effondrées depuis le renversement populaire de Blaise COMPAORE en octobre 2014.
Le président MACRON a eu raison d’exiger une vraie participation militaire de ses alliés européens. Mais cela ne suffira pas à résoudre le problème du Sahel, qui demeure celui de la faiblesse des États qui le composent.

Paru sur www.lefigaro.fr/vox, 9 décembre 2019
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Retraites : que faire ?
 
Dans un précédent article j’ai expliqué à quel point nos hommes politiques étaient incompétents en ce qui concerne l’indispensable réforme de notre système de retraites. Il convient maintenant de leur donner le mode d’emploi qu’ils ne sont pas capables de trouver par eux-mêmes. Je pourrais me borner à leur recommander la lecture de La retraite en liberté, ouvrage publié en 2017 avec l’appui de l’association Sauvegarde retraites, qui en a fourni un exemplaire à bon nombre d’hommes politiques, puisque ce petit ouvrage (il a la taille d’un Que Sais-je ?) contient l’essentiel de ce qu’il faut savoir pour réaliser rapidement une réforme cohérente des retraites dites "par répartition". Une telle réforme donnerait à la France une longueur d’avance dans ce domaine où, il faut l’avouer, aucun pays n’a encore trouvé la formule adéquate. Mais combien existe-t-il d’hommes politiques prêts à lire 123 pages ? Je vais donc fournir ci-dessous un mode d’emploi beaucoup plus concis.
 
La réforme doit et peut prendre la forme d’un blitzkrieg
Pourquoi vouloir faire traîner les choses ? Modifier petit-à-petit les règles du jeu aurait pour conséquence inéluctable d’inquiéter fortement les Français pendant une longue période et d’exposer la réforme à toutes sortes de remises en question. Il faut avoir l’esprit de décision, trancher dans le vif. Si la réforme n’est pas réalisée avant la prochaine élection présidentielle, il est probable qu’elle tournera court et que la France traînera indéfiniment ses 42 régimes tous basés sur une escroquerie du type MADOFF.
Mais, dira-t-on, ce n’est pas possible techniquement, il faut procéder par étapes. Cette affirmation est inexacte. Il est possible de faire basculer rapidement la totalité de la population française dans le nouveau système fonctionnant par points. A partir du 1er janvier 2021, par exemple, les actifs ne percevraient plus leurs droits à pension que sous forme de points et dans le système unique que nous appellerons France retraites.
Cela ne veut pas dire que les institutions existantes disparaîtraient, remplacées par un coup de baguette magique. Chaque salarié du privé choisirait d’avoir son compte de points, soit dans sa CARSAT, soit dans l’institution Agirc-Arrco dont il dépend pour sa retraite complémentaire. Les salariés des régimes spéciaux ne changeraient pas de caisse de rattachement, non plus que les fonctionnaires territoriaux et hospitaliers, et l’Etat en créerait une, à partir de ses services gestionnaires des pensions, pour ses fonctionnaires. Les droits acquis sous l’ancien régime seraient progressivement exprimés en points, en commençant par les personnes les plus âgées.
 
Cette conversion en points des droits acquis avant la réforme prendra évidemment du temps, puisqu’il faudra faire des calculs équivalents à ceux d’une liquidation, mais l’important est qu’elle soit achevée, pour chaque assuré social, avant la liquidation de sa pension. Les personnes encore jeunes au moment du big-bang (la proclamation de la loi portant réforme des retraites et création de France-retraites) attendront quelques années avant de savoir le nombre exact de points acquis antérieurement au big-bang, mais cela ne détériorera nullement leur situation, puisqu’actuellement un travailleur en poste depuis seulement quelques années ignore en fait la valeur des droits qu’il a déjà engrangés.
Pour respecter le principe constitutionnel d’égalité, les personnes ayant liquidé leur pension avant le jour J verront leurs droits transformés quasi immédiatement en points, opération simplissime : si quelqu’un a une pension de 1 500 € par mois, et si la valeur de service du point est 10 € mensuels, il sera à la tête de 150 points. Cette transformation quasi immédiate permettra à tous les Français d’être égaux face aux modifications du montant de leur pension après sa liquidation. Si par exemple, une année, le point est réévalué de 1 %, ce sera vrai pour tout un chacun, anciens retraités comme nouveaux retraités.
 
La réforme doit remplacer le fonctionnement actuel de type PONZI-MADOFF par une formule économiquement rationnelle
J’ai expliqué mille et une fois qu’il fallait mettre en application la formule du démographe Alfred SAUVY, "nous ne préparons pas nos pensions par nos cotisations, mais par nos enfants". Comme tout report de revenu d’aujourd’hui vers un futur plus ou moins lointain, les retraites se préparent en investissant. La capitalisation consiste à investir dans les entreprises, les infrastructures, les inventions ; ce qu’on appelle répartition, terme maladroit mais consacré par l’usage, consiste à investir dans le capital humain, principal facteur de production.
Autrement dit, les points devront être attribués pour la mise au monde, l’entretien et l’éducation des enfants par leurs parents, ainsi que pour les apports monétaires destinés à la formation (initiale et continue) et au financement de différents services nécessaires ou utiles pour passer du stade d’un ovule fécondé par un spermatozoïde à celui de jeune homme ou jeune fille apte à remplir un rôle productif. Cela va de la PMA, sans laquelle certains enfants ne verraient pas le jour, à l’ASE (Aide sociale à l’enfance), qui s’occupe des enfants maltraités par leurs parents, en passant pas les dépenses de fonctionnement des crèches, des écoles et de l’enseignement supérieur. Presque toutes ces dépenses sont aujourd’hui financées par des impôts, ce qui n’a aucun sens puisqu’il s’agit du financement d’un investissement : il faudra tout simplement les faire financer par une cotisation d’investissement dans la jeunesse, qui procurera des points de retraite. Les parents percevront également des points en reconnaissance des services éminents qu’ils rendent en élevant leurs enfants.
Tout cela peut être mis en place très rapidement. L’impôt sur le revenu, avec le système du quotient familial, pourrait constituer la matrice de la cotisation jeunesse, qui sera ainsi plus forte, à revenu donné, pour les personnes n’ayant pas, ou ayant peu, d’enfants à charge, que pour les pères et mères de famille nombreuses : les premiers apporteront surtout de l’argent pour le fonctionnement des services publics nécessaires au passage de l’enfance à l’âge adulte, tandis que les seconds apporteront surtout le soin qu’ils prennent de leur progéniture.
 
Un système de retraites basé sur cet échange entre générations successives sera beaucoup plus bénéfique pour l’économie et pour la natalité que le système actuel, dénué de toute logique. Actuellement, élever des enfants revient le plus souvent à tirer le diable par la queue entre 25 et 65 ans, puis à disposer d’une pension de misère alors que vos propres enfants cotisent (et donc travaillent) surtout au profit de ceux qui ont peu contribué à l’investissement dans la jeunesse. Cette spoliation des personnes qui mettent des enfants au monde et les élèvent est évidemment une cause importante de la faiblesse de la natalité, et donc des perspectives peu encourageantes à long terme pour les retraites par répartition.
Cela n’est hélas pas compris par les personnes qui gouvernent, légifèrent, ou représentent les travailleurs. Lors du débat sur les retraites organisé jeudi soir sur France 2, ni les deux membres du Gouvernement, ni les syndicalistes, ni les experts, n’ont évoqué le rôle de la démographie. Heureusement, une femme chef d’entreprise a eu le bon sens de le rappeler, mais aucun autre intervenant n’a rebondi sur ce point. Cela m’a fait penser à un colloque organisé au Sénat il y a environ un an, sous la présidence de JP DELEVOYE : sur une douzaine d’intervenants, je fus le seul à parler de ce facteur absolument décisif ! Nous sommes donc à des années-lumière de la compréhension du fonctionnement des retraites par répartition. Que nos dirigeants y comprennent enfin quelque chose, et la réforme pourra avancer !
 
Et la capitalisation ?
Les fonds de pension ne sont guère présents dans le schéma gouvernemental. Pourtant, ils devraient logiquement en faire partie ; leur absence ne permet pas d’offrir des perspectives acceptables aux personnes qui relèvent actuellement de régimes spéciaux ou de régimes de professions libérales.
Commençons par la douzaine de régimes d’indépendants tels que les médecins, les avocats, les experts-comptables, etc. Un certain nombre de ces régimes ont bénéficié d’une démographie très favorable, qui leur a permis de distribuer des rentes correctes en ne prélevant que des cotisations modérées, et de constituer des fonds de pension. Les pouvoirs publics, qui depuis des décennies n’ont pas compris grand-chose au fonctionnement des retraites, les ont laissé faire. Evidemment, cela ne peut pas durer, mais en revanche ce qui est engrangé est engrangé : il ne saurait être question de les dépouiller des réserves accumulées, pas plus qu’il n’est envisageable de confisquer celles de l’ARRCO-AGIRC. Ces placements doivent servir à maintenir ou constituer des fonds de pension, complément indispensable de la répartition. En effet, l’investissement dans le capital classique est tout-à-fait le bienvenu pour améliorer "l’ordinaire" que servira le régime unique.
 
Ces fonds de pension permettent en particulier d’apporter une solution à divers problèmes délicats tels que la pénibilité ou la dangerosité de certains métiers. S’il est vrai que telle fonction exercée par des agents de la SNCF ou de la RATP est particulièrement "usante" et légitime le passage à la retraite à un âge précoce, que la SNCF organise un ou des fonds de pension pour ces agents. Idem pour les militaires, qui risquent leur vie quand ils sont en opération, pour les ouvriers qui manipulent des matières toxiques, pour les soignants qui doivent soulever des grabataires, etc. Tous ces métiers méritent un supplément de rémunération, et il est intelligent que ce supplément soit versé sur un fonds de pension sans être immédiatement soumis à l’impôt sur le revenu. Des fonds de pension ad hoc permettraient de résoudre la question des régimes spéciaux : tout le monde serait au même régime pour la répartition, et la capitalisation permettrait de tenir compte des particularités.
 
Finalement, la réforme n’est pas si difficile à réaliser !
On se fait des idées noires, on croit que passez à un régime unique de retraites par répartition est quasiment la quadrature du cercle. Ce pessimisme est en grande partie mal fondé. Certes, il existe des difficultés bien réelles, techniques, psychologiques, sociologiques, politiques. Mais ces difficultés ne dépassent pas celles que doit résoudre l’état-major d’une très grande société, produisant des milliers d’articles ou de services différents, utilisant des dizaines de langues et d’unités monétaires, quand elles doivent s’adapter par exemple à une concurrence en provenance de concurrents situés dans des pays à main d’œuvre bon marché.
Ce que des dirigeants d’entreprises parviennent à faire, pourquoi nos dirigeants nationaux en seraient-ils incapables ? La réforme des retraites est à notre portée, pour peu que nos présidents, ministres et parlementaires se mettent à raisonner juste, à voir les choses telles qu’elles sont. Pour l’heure, ils pédalent dans la choucroute, essayant de résoudre un problème délicat à l’aide d’idées simplistes et archaïques. Ils ne connaissent pas le problème qu’ils essayent de résoudre. Qu’ils s’adressent à ceux qui le connaissent, et ils auront des solutions !

Envoyé par l'auteur, 8 décembre 2019
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"Le scandale de la mort"
 
Qui peut comprendre aujourd’hui ce que donner sa vie veut dire ?
Comment peut-on comprendre, à l‘heure du "blackfriday" et de l’individualisme galopant, que certains acceptent de perdre la vie en servant leur pays.
Et pourtant, ces jeunes existent et la mort de nos 13 officiers et sous-officiers est là pour nous le rappeler.     
Qu’avaient-ils de plus que les autres ? Pourquoi avaient-ils fait le choix d’exercer le métier des armes ?
Il y a l’aventure, certes !
Rares sont les métiers qui peuvent satisfaire aujourd’hui ce goût de l’action, du risque, de la découverte d’un inconnu qui est toujours une sorte de promesse.
Il y a aussi le goût de la fraternité, ce désir que nous avons tous de vivre dans une communauté où chacun est reconnu pour ce qu’il est, pour ce qu’il fait et où peut se vivre cette aventure humaine et professionnelle.
Il y a sûrement aussi cet appel au dépassement de soi, cette exigence qui est au fond de nous et qui nous pousse à nous affronter avec nous-même pour aller de l’avant, progresser, rendre le monde meilleur :"rien n’est sûr, rien n’est facile, rien n’est donné, rien n’est gratuit." comme le disait le commandant DENOIX de SAINT MARC : "Tout se conquiert, tout se mérite. Si rien n’est sacrifié, rien n’est obtenu".
Mais chez Romain, Nicolas, Benjamin, Clément, Alex et les autres il y a encore autre chose : il y a l’amour de leur pays, l’amour de la France et le désir profond de la servir à travers un engagement radical.       
Peut-on encore parler de cet amour sans passer pour un infâme patriote, franchouillard à l’esprit borné et rétrograde ?
Peut-on aimer son pays au point de lui sacrifier sa vie ?
Peut-on l’aimer dans les grandes choses comme dans les petites, dans les bonnes comme dans les moins bonnes ?     
Peut-on reconnaitre en lui ce qu’il y a de meilleur sans rien enlever de ce qu’il y a de moins bon ... et être prêt, malgré tout, à lui sacrifier ce que l’on a de plus précieux ?
C’est ça aussi le sens de l’engagement de nos soldats.
Ils ne servent pas la démocratie ou je ne sais quel autre concept... ils servent la France !
Chacun y met un peu de son histoire, de sa culture, de son expérience personnelle mais lorsque les trois couleurs se lèvent, lorsque la Marseillaise retentit, tous se retrouvent dans une même passion qui peut les conduire jusqu’au sacrifice suprême.   
Comme pour illustrer ce propos, je terminerai par cet extrait d’un poème écrit par le capitaine FRISON-ROCHE, 28 ans, appartenant au 5e régiment d’hélicoptères de combat de Pau et tué au Mali le 25 novembre dernier :
 
"Oh tendre France, douce gardienne de mon baptême,"
"Prenez ici ma vie, je Vous en fais le don,"
"Veillez sur ma famille et tous les gens que j’aime"
"Et rendez je vous prie mon sacrifice fécond"

Envoyé par l'auteur, 8 décembre 2019
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Contre la planète sauvons la Terre
 
La planète est partout. Il faut parait-il la sauver de l’inconscience des hommes et de la veulerie de leurs dirigeants. Personne ne sait comment faire mais la jeunesse occidentale sait que les adultes devraient voir ce sauvetage comme leur premier problème et elle donne la direction à suivre : baisser drastiquement l’émission de CO2, le GIEC, Jean-Marc JANCOVICI et les accords de Paris l’ont dit. Le Secrétaire général de l’ONU a même dit à la COP 25 de Madrid : "Le point de non-retour n’est plus loin à l’horizon. Nous devons mettre fin à la guerre à la planète".
 
Une première question s’impose. Pourquoi notre planète qui s’appelle la Terre, a-t-elle perdu son nom dans les médias pour devenir contre tout bon sens l’unique planète de l’univers ? Une réponse est que nous nous trouvons une fois de plus devant l’éternel combat des idéologies et du bon sens. Toutes les idéologies s’affirment comme la vérité absolue et ne supportent pas le doute qui, lui, habite le bon sens. Toutes les idéologies utilisent pour s’imposer la fragilité et la fougue de la jeunesse comme la partie la plus moutonnière des adultes. La jeunesse hitlérienne et les pionniers soviétiques dénonçaient déjà leurs parents récalcitrants. Dans les fausses démocraties inventées au XXe siècle, les pouvoirs ont besoin de la foule pour survivre et plus du tout du peuple et de son bon sens. Les Politiques ont besoin d’électeurs et les médias d’auditeurs, de lecteurs et de spectateurs. Les médias ne vivent que de la publicité et des subventions octroyées par les Politiques. Leurs audiences de la veille sont leur premier souci du matin. Elles sont calculées, on ne sait vraiment comment, sous le contrôle des Politiques et sont la base de leurs recettes publicitaires. Les Politiques ne vivent que de l’image attirante ou repoussante que les médias diffusent d’eux. Le dernier sondage est leur premier souci du matin. On ne sait vraiment comment il est fabriqué, mais il est largement diffusé par les médias. Le peuple tient le rôle de Pinocchio mais il est difficile de dire entre les Politiques et les médias, qui jouent le Chat et qui jouent le Renard. Ce qui est sûr c’est qu’à eux deux, comme dans le conte de Collodi, ils tentent de transformer le pays en Pays des jouets (Paese dei Balocchi) et le peuple en baudets.
 
Essayons de nous extraire de l’idéologie, de revenir à la Terre et d’analyser le problème avec bon sens sans nous précipiter sur la solution que le bon sens, contrairement à l’idéologie, ne trouve que lentement.
Tout d’abord qu’en est-il vraiment du "réchauffement climatique" puisqu’il est martelé d’appeler ainsi l’évolution du climat ? Personne ne conteste que depuis quelques années les glaciers fondent et les calottes polaires diminuent. La calotte glaciaire de l’Antarctique s’analyse différemment car, contrairement à celle de l’Arctique qui n’est composée quasiment que d’eau salée gelée, elle est principalement composée d’eau douce gelée venant des chutes de neiges sur le pôle sud qui est un continent. Mais deux remarques s’imposent.
La première est que depuis GUTENBERG, depuis que nous avons des documents nous parlant du climat, les périodes de réchauffement et de refroidissement ont été nombreuses sans qu’il n’y ait de lien avec l’émission de CO2, ce qui entraîne la deuxième remarque.

Le lien entre le réchauffement climatique et l’émission de CO2 vient du cumul de deux choses :
d’une part l’observation indiscutable que les activités humaines et animales produisent dorénavant plus de CO2 que les activités végétale et océane n’en absorbent. D’autre part une théorie que le CO2 serait un "gaz à effet de serre" et que ce serait lui, avec le méthane du pet des vaches, qui ferait fondre les glaciers. Et c’est là où se situe la vraie difficulté que le bon sens est forcé de relever car sur ce point on affirme beaucoup plus que l’on n’explique. C’est le maillon faible de la chaîne et comme toujours la chaîne n’a de solidité que celle de son maillon le plus faible. Chacun observe que c’est l’atmosphère qui protège la Terre du vide glacial sidéral. L’atmosphère joue le rôle de la vitre dans une serre. Elle est composée grosso modo de 80 % d’azote, de 20 % d’oxygène et de traces d’autres gaz, 0,93 % d’argon, 0,25 % de vapeur d’eau, 0,04 % de CO2… Les nuages qui gardent la chaleur de la Terre, ou qui ne la retiennent plus quand ils ne sont plus là, ne sont pas un gaz mais des gouttelettes d’eau en suspension dans l’atmosphère. Il est surprenant de lire qu’on les additionne aux traces de vapeur d’eau pour affirmer mensongèrement qu’ils forment 72 % des "gaz à effet de serre". Ils sont en tous cas les protecteurs de la chaleur terrestre et il est vrai par ailleurs que la quantité de CO2 est passée de 280 ppmv (parties par million en volume) en 1750 à 381 ppmv en 2006. Cela fait certes passer le pourcentage de CO2 dans l’atmosphère de 0,04 % à 0,05 %, mais qui explique le lien avec le climat qui est proféré partout ?
Un changement climatique peut venir de trois sources :
- La distance irrégulière de la Terre au soleil et l’inclinaison variable de son axe très bien décrits par les paramètres de Milutin MILANKOVIC,
- L’activité solaire que nous commençons juste à décrire faute de la comprendre,
- L’activité des créatures terrestres, qu’elles soient végétales, animales et humaines.
Il s’observe par le déplacement des dépressions et des anticyclones, déplacement dont on ne voit pas clairement le lien avec la quantité de CO2 dans l’atmosphère. On ne voit d’ailleurs clairement pas grand-chose sur le déplacement des dépressions et des anticyclones que l’on constate sans jamais l’expliquer.
 
L’idéologie, irréfutable sous peine de négationnisme, que la Terre va mourir parce que dans son atmosphère le CO2 passe de 0,04 % à 0,05 % ne serait-elle pas un dérivatif commode que le capitalisme utiliserait pour cacher le vrai problème autrement plus sérieux ? Pour survivre encore un moment, le capitalisme n’aurait-il pas besoin à la fois de piller les matières premières de la Terre et de ne former qu’une seule civilisation mondiale consumériste, apparemment multiculturelle et en réalité anglo-saxonne ? Entendre à Madrid à la COP 25 qu’il faut "inciter les gouvernements à agir contre le changement climatique" montre bien la force du chant du cygne du capitalisme. Le peuple français doit-il en être dupe ?
Ne faut-il pas mettre fin à la guerre à la Terre en reconnaissant ses civilisations diverses et en tentant chacun chez soi de redonner de la cohérence à sa propre civilisation ?

Paru sur www.surlasociete.com, 8 décembre 2019
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Entretien sur les événements au Chili
 
Des troubles très graves secouent en ce moment le Chili. Avant-hier, j'ai interrogé sur ce sujet un intellectuel chilien, fondateur, directeur durant 23 ans et actuellement président du Conseil, d’une des plus importante revues sud-américaines, HUMANITAS. Précédemment éditeur des pages Culture du quotidien El Mercurio, de Santiago. Docteur en philosophie, Jaime ANTUNEZ a enseigné à la Pontificia Universidad Católica de Santiago et diverses autres universités. Auteur d’une demie douzaine d’ouvrages, dont Crónica de las Ideas, Ed.Encuentro, Madrid.  
 
Que s’est-il passé au Chili ? 
Je résume. Au départ, un fait presque insignifiant : une augmentation de 30 pesos du ticket de métro le mois dernier (le cours du peso était alors à 720 pesos pour 1 US$...). Tout de suite après, jeudi 17 octobre, invasion du métro par une vague estudiantine, et le lendemain, à l’heure de fermeture du métro, des activistes usant de bombes incendiaires sophistiquées brûlent vingt stations de métro, en endommagent gravement 41 autres. Toutes les bombes explosent en même temps. Dans le même temps, incendie de l’ENEL, principale centrale de distribution d’électricité de la région métropolitaine. Heureusement le feu fut stoppé, ce qui évita le blackout à la capitale et alentours. La même nuit, mise à sac de 325 grands supermarchés, et 41 d’entre eux sont brûlés, non seulement dans la capitale, mais aussi à Concepción, seconde ville du pays, 400 km plus au sud, et à Valparaiso. En plein centre-ville, incendie de l’immeuble d’El Mercurio de Valparaiso, le plus ancien journal de langue espagnole, et la cathédrale est profanée. Samedi 19, les attaques incendiaires s’étendent jusqu’à Arica, à la frontière du Pérou, et à Punta Arenas, cinq mille kilomètres plus au sud. Le gouvernement, complètement pris de court, déclare l’état d’urgence et envoie l’Armée dans les rues. Mais celle-ci mal préparée à ce genre de situation, est inhibée dans l’action par la crainte de l’écho médiatique et bientôt l’état d’urgence est levé. Vient alors une manifestation pacifique d’un million deux cents mille personnes dans Santiago. Le gouvernement cède sur son programme d’orthodoxie fiscale, annonce de grands changements et suspend les événements internationaux (APEC et COP25 qui devaient avoir lieu à Santiago en octobre et novembre). Mercredi 13 novembre, nouvelles protestations violentes, journée de grève nationale, de nouveau des mises à sac de supermarchés et l’incendie d’une des plus anciennes églises de la capitale. Un semblant de tranquillité ne s’est rétabli qu’avec la promesse faite par le Président chilien PIÑERA de convoquer l’an prochain un plébiscite et une assemblée constituante pour refaire la constitution du pays.  
 
Faut-il chercher derrière ces événements la main et les manœuvres de puissances étrangères ? 
La CIA n’a sans doute rien à voir avec ce qui se passe, puisque le gouvernement du Président PIÑERA était assez proche des États-Unis. Par contre, un désordre durable et généralisé en Amérique du Sud, remettant en cause l’alignement de ce continent sur les positions de Washington, poserait aux États-Unis un grave problème. À cet égard, le Parti Communiste chilien garde des liens avec Cuba et le Venezuela, peut-être aussi des liens historiques avec la Russie. Mais c’est un très petit parti, dont l’influence est beaucoup plus faible que celle du Frente Amplio, coalition “postmoderne”, l'analogue du parti Podemos en Espagne. Des manipulations, si elles existaient, n’auraient pas été possibles de toute façon sans l’énorme potentiel de révolte qui s’est accumulé à l’intérieur du pays.
 
S’agit-il de pauvreté ? 
Pas principalement. Le Chili est actuellement le plus développé de tous les pays d’Amérique latine, avec un produit par tête de 24.600 US$ en 2017, en gros la moitié de celui de l’Allemagne. Comparer en Europe avec la Pologne (29.300) ou le Portugal (30.300), et avec ses voisins, Argentine (20.700), Brésil (15.550) ou Bolivie (7.500). La croissance économique est ralentie depuis sept ans, mais elle a été longtemps continuelle et très élevée depuis la libéralisation de l’économie par le régime militaire (1974-1990), poursuivie après le retour du régime démocratique (environ 7 % par an). Globalement, le pays est sorti de la pauvreté. Les inégalités restent très fortes, mais la très grande pauvreté longtemps très répandue a quand même été éliminée. Subjectivement, l’impression peut bien sûr être différente. La situation est à cet égard comparable, peut-être, à celle de la France en 1968, avec une forte croissance économique, combinée à une explosion d’insatisfaction sociale. Il y a aussi les craintes que suscitent, comme chez vous, la révolution technologique et la mise sous pression à la fois de l’économie et de la solidarité par la financiarisation excessive du capitalisme néolibéral. C’est pourquoi la classe moyenne est anxieuse. 
 
Il s’agirait alors de la culture ? 
C’est sans aucun doute une dimension majeure du problème. La culture dominante au Chili, comme partout en Occident, est un mélange d’idéologie postmoderne, libertarienne, et de vision purement technicienne/technocratique. Le relativisme banal entraîne une focalisation sur le matériel. Et le matérialisme suscite des attentes fantasmatiques, qui se terminent inévitablement dans les sentiments de frustration correspondants. 
 
N’y a-t-il pas des injustices ?
Sans aucun doute, mais on en trouvera toujours et partout, y compris quand tout reste calme. Parfois, c’est vrai, leur exagération structure une lutte de classes qui devient le facteur explicatif dominant. Mais ici et maintenant, au Chili, je crois qu’on est forcé de penser à quelque chose d’autre et de plus profond. C’est culturel et psychique. Le matériel ou le social, même réels, servent de prétexte à l’expression de l’angoisse et de l’insatisfaction profonde, inconsciente, métaphysique. Le champ politique devient un immense défouloir. Le fond des choses, c’est qu’à partir d’un certain moment, la permissivité et la société de consommation rendent les gens très malheureux.
 
Mais pourtant les gens y adhèrent ? 
Hélas ! oui. En tout cas, une majorité, semble-t-il. Il faut comprendre que notre continent vient de la grande pauvreté. Les gens adhèrent donc volontiers aux promesses et aux bienfaits du progrès technique. Mais ils adhèrent aussi aux illusions du progrès. Hier c’était la révolution prolétarienne. Aujourd’hui, c’est la prospérité petite-bourgeoise et la libération sexuelle. Comme chez vous en 1968… On compte maintenant au Chili 30 % d’athées et à peine une moitié de personnes qui se déclarent chrétiennes. Et cela ne date pas des derniers problèmes que l'on sait.
 
Cette culture postmoderne est en pleine crise. Le manque de Sens (sagesse ou religion) engendre une frustration fondamentale, mais qui n’est pas identifiée. 
C’est la raison pour laquelle les gens se heurtent à un mur sans rien y comprendre. Ils cherchent des boucs émissaires et décompensent. Par exemple, on a mis à sac les cathédrales de Valparaiso et de Puerto Montt, et brûlé l’antique église Vera Cruz. La violence explose, typique réaction d’échec, cherchant à détruire, moins pour détruire que pour se venger de la vie. 
 
Ce que vous décrivez, c’est le mécanisme d’une crise d’hystérie. Le Chili serait donc en pleine névrose et crise d’hystérie. C’est l’hystérie produite par la culture de ce monde qui nous rend fous. 
Peut-être bien. Je le crains. Cela dit, tout ne se ramène pas à une sorte de problème psychique. Ce qui est très puissant, derrière l’esthétique de la violence, c’est le très fort désir qu’a une large classe moyenne émergente de monter dans le train de la véritable richesse, sa prise de conscience des limites de l’enrichissement possible, dans un contexte d’inégalités sensibles, et aussi sa peur soudaine des perspectives de reprolétarisation.  
 
Le mouvement a-t-il des chefs ?
Non. Ni chef, ni doctrine, ni programme. Comme pour vos Gilets Jaunes ? Le projet, c’est de tout changer. Le mot d’ordre, c’est la "dignité". Le moyen choisi, c’est le débat constitutionnel national. 
 
N’est-ce pas une contradiction flagrante que de réclamer la dignité tout en adhérant à une culture qui l’exclut ? Car si pour la technocratie l’Homme est une chose, un robot, où est sa dignité ? Et pour le relativisme, la "dignité" n’est qu’une construction mentale artificielle, comme tout le reste. Alors ?
Hélas, mon ami ! Vous raisonnez. Bien sûr, la "dignité" est un héritage du christianisme et des Lumières, religion et philosophie auxquelles beaucoup disent ne plus croire. Mais le raisonnement n’a plus de place dans notre société en ce moment. On dirait que la confusion des esprits est à son comble et le niveau de rationalité à l’étiage. Par ailleurs, je ne suis pas sûr que la populace incendiaire pense beaucoup à la culture, technocratique ou autre. 
 
Il est donc à craindre que votre débat soit mené l’an prochain par des irrationnels névrosés. Si la culture dominante régit ce débat constitutionnel, vous allez droit au chaos économique et à l’impuissance politique. Et à la fin, vous aurez droit à la dictature d’un Léviathan.
Que faire ? 
 
N’y a-t-il donc pas de leader dans ce pays ?
La classe politique est rejetée dans son ensemble. Elle est impuissante face à la financiarisation de l’économie. Mais s’il y en avait, pour le moment, ils ne pourraient pas émerger ou ne seraient pas suivis. Par exemple, le Parti socialiste chilien, aux élections présidentielles, il y a seulement deux ans, a préféré à l’ancien président LAGOS, qui unit sagesse et expérience, un présentateur de télévision parfaitement inculte et superficiel. 
 
Alors ? 
Si tout allait toujours vers le bas, l’Homme aurait disparu depuis longtemps. Il y a des mécanismes correcteurs. Un jour ou l’autre, les erreurs de la culture seront rejetées, et des leaders de valeur émergeront. 
 
On a l’impression que vos analyses pourraient s’appliquer à d’autres pays.
Je crois en effet que la situation au Chili a quelque chose de paradigmatique.
 

Propos recueillis par Henri HUDE
Paru sur www.henrihude.fr, 4 décembre 2019
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Paralysie du pays : guérirons-nous un jour du mal français ?
 
À la veille d’une réforme essentielle annoncée et programmée, et après un an de manifestations hebdomadaires des "gilets jaunes", la France se trouve encore en état de soulèvement. La situation peut être résumée d’un trait : tout le monde est mécontent.
Il faut dire d’entrée que le gouvernement a tout fait pour s’aliéner l’ensemble des catégories, par ses atermoiements, ses contradictions, et ses excès. Même les professions libérales, naturellement enclines à critiquer les vieilles lunes du socialisme, comprennent qu’on va "sucrer" leurs excédents propres pour alimenter le tonneau des Danaïdes des régimes spéciaux. À force de tout vouloir "en même temps", le pouvoir s’est aliéné l’ensemble du pays.
Il reste qu’une société ou une nation s’avance dans l’histoire et paye son tribut au temps. Or on dirait que la France se soustrait à ce destin : elle demeure, elle, pratiquement immobile. Les grèves que nous connaissons aujourd’hui se sont déroulées il y a vingt-quatre ans, on s’en souvient, pour refuser la même réforme, qui avait dû être retirée devant le blocage interminable du pays. Les régimes spéciaux, les avantages de statuts, correspondaient à la période des Trente Glorieuses et du plein-emploi. Tous les pays européens l’ont compris. Voilà peu, la Suisse a supprimé une grande partie de sa fonction publique sans qu’il en coûte une larme. Il y a quelques années, l’Italie de MONTI a réformé drastiquement le statut des retraites, obtenant l’acquiescement de la population ; on pourrait multiplier les exemples.
Une partie des Français, eux, exigent à coups de blocages de conserver tous les avantages acquis aux périodes d’abondance. À ce jeu, les finances du pays sont exsangues, et de décennie en décennie, creusant toujours plus la dette, les mêmes grèves et slogans et paralysies du pays se répètent indéfiniment, comme les gestes toujours recommencés des simulacres de Bioy CASARES. Cependant la France, elle aussi, existe dans l’histoire, qu’elle le veuille ou non, et dans l’histoire, celui qui n’avance pas, qui ne s’adapte pas, recule et s’étiole.
 
Éloquent, le nombre d’ouvrages français récents qui s’alarment du mauvais moral des Français. Yann ALGAN et Pierre CAHUC : La Société de défiance, avec pour sous-titre Comment le modèle français s’autodétruit (2007) ; Marcel GAUCHET : Comprendre le malheur français (2016) ; Jérôme FOURQUET : L’Archipel français, naissance d’une nation multiple et divisée (2019) ; Hervé LE BRAS : Se sentir mal dans une France qui va bien. La société paradoxale (2019) ; Denis OLIVENNES : Le Délicieux Malheur français (2019)… Les exemples pourraient être multipliés : la France est, depuis quelques décennies déjà, et probablement depuis la fin des Trente Glorieuses, un pays dépressif.
C’est là le mystère. Car elle est moins touchée par la crise que beaucoup d’autres de ses voisins. Son espérance de vie figure parmi les meilleures des pays développés. Elle consacre à la santé, aux retraites, aux prestations sociales, toujours l’un des trois PIB les plus élevés. Les inégalités sont plus faibles en France que dans la moyenne européenne. Les chiffres l’attestent : elle bat tous les records de redistribution sociale. Ses citoyens sont soignés et instruits gratuitement, entre autres avantages, ce qui est une pure exception dans le monde du XXIe siècle.
Mais les Français sont malheureux.
On pense à ce que répondait le déjà célèbre Jules RENARD au jeune GIRAUDOUX, visiteur intimidé, un jour de décembre 1909 : "Je dis que je reviendrai un autre jour, raconte GIRAUDOUX. - Quel jour ? - Un jour où vous serez moins occupé. - Je ne suis pas occupé, me dit-il. Je suis malheureux. Non. Tout le monde va bien chez moi. Ma femme m’aime, mes enfants sont charmants. Mes amis sont dévoués. Ma pièce a du succès. Mes livres se vendent. Le chien de la concierge aussi m’adore. La famille, l’amitié, le travail, tout me réussit. Mais je suis malheureux." Les Français pourraient s’approprier ce constat. Ils sont à la fois très bien lotis, et très mécontents parce que persuadés d’être très mal lotis.
 
Il ne s’agit pas pour autant de prendre à la légère le malheur qui s’exprime. Une nation n’est pas dépressive par hasard.
Ce qui compte le plus, pour un citoyen français, c’est l’égalité. Il porte cela dans ses gênes historiques - il y a des raisons à ce tropisme, qui ont été analysées maintes fois. C’est probablement cette exigence qui a porté nos gouvernements successifs à instaurer finalement le régime social le plus égalitaire de tous. Oui, seulement l’égalitarisme a cette caractéristique : il est insatiable. Il ne s’arrête jamais qu’il n’ait obtenu un aplanissement total, lequel n’est ni possible ni souhaitable (toute Soviétie appauvrit en recréant des nomenklaturas). Et surtout, il est plus malheureux et plus exigeant à mesure que l’égalité s’accroît. Vieux principe analysé par TOCQUEVILLE : lorsque la démocratie produit une grande égalité, les petites inégalités qui restent apparaissent plus insupportables que jamais. Nous nous trouvons probablement devant une manifestation spectaculaire du syndrome de TOCQUEVILLE.
L’égalité française requiert d’ailleurs une hypocrisie permanente, parce qu’elle ressortit à une utopie. Elle produit par exemple les écoles d’élite pour l’élite républicaine, et les régimes spéciaux pour les corporations qui sont en capacité de bloquer le pays. Il y a une schizophrénie en France, qui tient au déni de réalité. Naturellement, tout cela ne signifie pas que le malheur ressenti par les "gilets jaunes" ou par une partie des manifestants de ces jours-ci, est imaginaire. Il est bien réel. Ce n’est pas parce qu’un smicard français est soigné et instruit gratuitement, donc mieux loti qu’un smicard roumain ou anglais, qu’il ne ressent pas sa pauvreté avec accablement. Sa pauvreté est réelle, quoique relative. Le problème est qu’il ne la mesure pas aux possibilités économiques d’un pays qui redistribue déjà sa richesse plus qu’aucun autre, mais à un idéal qui se situe pour ainsi dire dans les cieux. Ce dont il n’est pas le premier responsable, loin de là. On lui a tellement seriné qu’il avait droit à tout en raison de sa dignité propre, et sans rien mériter, qu’il exige simplement ce qu’on lui a promis.
 
Dans son livre L’Âge de la colère paru cette année, l’écrivain indien Pankaj MISHRA montre que le culte de la consommation et de l’expansion de soi par la croissance illimitée produit un ressentiment lui aussi illimité chez tous ceux qui ne peuvent acquérir la richesse annoncée. Le discours insidieux, lâche et démagogique qui rampe dans la bouche gouvernante, est celui-ci : Vous avez droit à tout ; ce que vous ne parvenez pas à obtenir, nous vous le devons ; si vous manquez de quelque chose, c’est que vous êtes une victime, débiteur d’une réparation.
La grève du 5 décembre, très difficile à comprendre pour les étrangers, tient dans le fait que l’État-providence ne peut jamais combler tous les souhaits ni soulager les citoyens de leurs responsabilités propres. Le discours de la bouche gouvernante est mensonger. Les citoyens ont des responsabilités personnelles, dont l’État ne peut pas réparer tous les dégâts. Nous sommes heureux de nos libertés, et nous y tenons à juste titre. Mais nous avons à en assumer les conséquences, que nous le voulions ou non. L’étudiant qui ne travaille pas assez et triple son année handicape son avenir professionnel. Le divorce et la famille monoparentale sont sources d’appauvrissement. Il ne suffira pas de se donner pour victime, de réclamer des bourses et des subsides de l’État. Une doxa létale a fait croire aux citoyens, fallacieusement, que l’Instance suprême allait assumer à leur place toutes les conséquences de leur liberté. Ce qui est impossible, et n’existe pas dans le monde réel.
 
Enfin, il reste dans notre pays une tension idéologique non résolue depuis les années d’après-guerre. La reconstruction, le gaullisme, la puissance du Parti communiste, alors aux marches du pouvoir, avaient suscité la création de grands services publics. Comme il arrive toujours dans les sociétés socialistes planifiées, les services publics se sont institués en forteresses puissantes et népotiques - et plus la foi idéologique faiblit, plus se déploie le corporatisme, compensateur des illusions mortes. Aujourd’hui, nous trouvons sous nos yeux, et c’est bien ce que le gouvernement s’est juré de défaire, des corporations redoutables (menaçant les gouvernements par leur capacité à paralyser le pays), jalouses de leurs privilèges qu’elles défendent avec une mauvaise foi confondante, et demeurées obstinément dans le sillage de l’idéologie socialiste-corporatiste. Il faudrait tout de même se demander pourquoi ceux qui manifestent et bloquent le pays par la grève sont, pour une grande part, des agents du service public, qui en cette période si précaire sont les seuls à ne pas craindre le chômage.

Paru dans Le Figaro, 7 décembre 2019
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