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MATTEI  Jean-Francois

MATTEI Jean-Francois

Né le 9 mars 1941
Marié – 3 enfants
 
Professeur émérite à l’université de Nice-Sophia Antipolis


Agrégation de Philosophie
Doctorat d’État ès Lettres
Diplômé de Sciences politiques   
 
Chargé de cours à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence (depuis 1973)
Professeur à l’Université de Nice-Sophia Antipolis (depuis 1980)
     Directeur du département de Philosophie de 1984 à 1988
     Directeur du DEA de la formation doctorale "Philosophie et Histoire des Idées" (depuis 1995)
     Responsable du Master "Philosophie" (depuis 2004)
 
Conseiller auprès du Ministre de l’Éducation nationale en 1993-1994 (Cabinet du Ministre)
Membre du Conseil National des Universités (XVIIe section) de 1992 à 1995 (Vice-Président),
     puis de 1995 à 1998, et de 2003 à 2006
Membre du groupe d’experts n°6 en Sciences Humaines et Sociales
     de la Mission Scientifique et Technique
     du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche de 1994 à 1998, et de 2002 à 2007
Président de la Commission de spécialistes en Philosophie de l’Université de Nice depuis 1997,
     et membre des Commissions de spécialistes en Philosophie des Universités
     de Paris-Sorbonne (Paris IV) et de l’Université de Bourgogne (Dijon)
Membre du Conseil Supérieur Régional de la Recherche et de la Valorisation
     de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur de 1994 à 1998
     Vice-Président responsable de la Commission n ° 2 (Sciences Humaines et Sociales)
Vice-Président de l’Académie Interdisciplinaire des Sciences de Paris depuis 1996
Membre de l’Institut universitaire de France (élu en 1996, réélu en 2002, membre du Bureau)
Membre du Comité d’Éthique
     du Centre de Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement
     (CIRAD) (depuis 2000)
Membre du Conseil National pour un Nouveau Développement des Sciences Humaines  et Sociales
     (nommé par le Ministre de l’Éducation Nationale) de 1998 à 2001
Responsable en Philosophie et en Sciences humaines pour le
     (Comité Français d’Évaluation de la Coopération Universitaire avec le Brésil)
     (COFECUB) (depuis 1998)
Expert pour la philosophie auprès du Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche
 
Professeur invité à l’université de Marmara (Istanbul) depuis 1991
Professeur associé à l’université Laval (Québec) depuis 2003
 
Ouvrages
L’Étranger et le Simulacre - Essai sur la fondation de l’ontologie platonicienne (1983)
La métaphysique à la limite - Cinq essais sur Heidegger, avec Dominique Janicaud (1983)
     Traduction anglaise : Heidegger, from Métaphysics to Thought (New York, 1994)
L’exotisme de la raison, édition critique de l’ouvrage inédit (1770)
     de Nicolas BRICAIRE de la DIXMÉRIE, Le Sauvage de Tahiti aux Français,
     suivi d’un Envoi au Philosophe ami des Sauvages (Papeete, 1989)
L’ordre du monde - Platon, Nietzsche, Heidegger (Paris, 1989)
     Traduction espagnole (Buenos Aires, 1995)
La naissance de la Raison en Grèce (Actes du congrès de Nice de 1987) (1990) - réédition (2006)
Les Œuvres Philosophiques (volume III de l’Encyclopédie Philosophique Universelle,
     sous la direction de Jean-François MATTÉI
     Ce Dictionnaire recense 9 500 oeuvres de 5 500 penseurs de tous les temps et de tous les pays, en toutes disciplines, avec le concours de 1 500 collaborateurs français et étrangers (1992)
Pythagore et les pythagoriciens ("Que sais-je ?", 1993)
     Traductions grecque, roumaine, suédoise, chinoise. 3e édition revue et corrigée (2001)
Platon et le miroir du mythe, De l’Âge d’or à l’Atlantide (1996, réédition 2002)
Albert Camus et la philosophie, avec Anne-Marie AMIOT (1997)
Philosophie, éthique et droit de la médecine, avec Dominique FOLSHEID (1997)
Le Discours philosophique, volume IV de l’Encyclopédie philosophique universelle,
     sous la direction de Jean-François MATTÉI (1998)
La Barbarieintérieure - Essai sur l’immonde moderne (1999, 3e édition augmentée (2002)
     Traductions espagnole, roumaine, brésilienne
     Prix du Cardinal Mercier de l’université de Louvain (2001, réédition 2004)
Heidegger et Hölderlin - Le Quadriparti (2001)
Philosopher en français (Actes du colloque de Nice de 1999) (2000)
Civilisation et barbarie - Réflexions sur le terrorisme contemporain,
     avec Denis Rosenfield (2002)
     traduction brésilienne
Heidegger et l’énigme de l’être (2004)
     traduction chinoise
De l’indignation (2005)
Platon (2005, réédition 2007)
     traductions grecque, turque et chinoise
Nietzsche et le temps des nihilismes (2005)
La Républiquebrûle-t-elle ?, avec Raphaël Draï (2006)
L’Énigme de la pensée (Nice, Paris, Montréal, Bruxelles, Genève, 2006)
La Crisedu sens (2006)
Le Regard vide - Essai sur l’épuisement de la culture européenne (2007)
     Prix de littérature et de philosophie de l’Académie Française en juin 2008.
Albert Camus et la pensée de Midi (Nice, Paris, Montréal, 2008)
 
Fonctions éditoriales
Membre du Comité scientifique de la revue Les Études philosophiques (depuis 1985)
     du Conseil de rédaction de la revue Laval Théologique et Philosophique  (Québec) (depuis 1997)
Membre du Comité de rédaction de la revue Cités (depuis 2003)
Directeur de la revue Noesis (depuis 2003)
Directeur de la collection Thémis-Philosophie (depuis 1995)
Directeur de la collection "Chemins de pensée" (Nice, Paris, Genève, Montréal, Bruxelles) (depuis 2006)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’Honneur

URL du site internet:

La confusion des genres

Publié dans A tout un chacun

On ne comprend pas la vague de fond des gender studies américaines, qui monte à l’assaut des rives françaises, si l’on se contente d’y voir un avatar du féminisme. Il s’agit en effet moins de libérer la femme de son oppression biologique que de destituer l’homme de son piédestal ontologique dans un retournement inattendu. Le "genre" ne concerne pas en effet l’homme en tant que mâle, sexué selon le système hétérogamétique XY dont la biologie montre la nécessité, mais l’homme en tant qu’humanité, voué à une essence dont l’éthique affirme la dignité. Pour le dire brièvement, la théorie du genre veut en finir avec l’humanisme occidental depuis la Renaissance afin d’abolir toute forme d’universalité. Le diagnostic de Michel Foucault sera ainsi corroboré : l’ "homme" est bien, en Occident, une "invention récente" dont le visage de sable s’efface peu à peu "comme à la limite de la mer".

Les travaux sur le genre partent d’un postulat radical : la différence entre l’homme et la femme relève d’un genre social sans rapport avec le genre sexuel, dans la mesure où le comportement humain dépend du seul contexte culturel. S’il y a une différence biologique des sexes, elle n’a aucune incidence anthropologique, encore moins éthique, de sorte que l’hétérosexualité n’est pas une pratique orientée par la nature, mais l’effet d’un déterminisme culturel qui a imposé ses normes oppressives. On s’attaque en conséquence à la différence entre le masculin et le féminin en annulant, avec leur identité propre, leur inclusion dans la catégorie de l’humain. Monique Wittig, la "lesbienne radicale" qui refuse d’être une "femme" et qui prétend ne pas avoir de "vagin", énonce l’impératif catégorique du temps : "il faut détruire politiquement, philosophiquement et symboliquement les catégories d’ "homme" et de "femme" (La pensée straight, p. 13). Et cette destruction s’impose parce qu’ "il n’y pas de sexe", qu’il soit masculin ou féminin, car c’est "l’oppression qui crée le sexe et non l’inverse" (p. 36). Si le genre grammatical n’existait pas, le sexe biologique se réduirait à une différence physique anodine.

On avance donc, dans un énoncé purement performatif, que les différences entre le féminin et le masculin sont les effets pervers de la construction sociale. Il faut donc déconstruire celle-ci. Mais on ne se demande à aucun moment pourquoi les sociétés humaines ont toujours distingué les hommes et les femmes, ni sur quel fond l’édifice grammatical, culturel et politique prend appui. Comment expliquer que tous les groupes sociaux se soient ordonnés selon les "oppositions binaires et hiérarchiques" de l’hétérosexualité, comme le reconnaît Judith Butler ? Loin de s’inquiéter de cette permanence, la neutralité du genre se contente de dissocier le biologique de l’anthropologique, ou, si l’on préfère, la nature de la culture, afin d’évacuer la fonction tyrannique du sexe.

Cette stratégie de déconstruction ne se réduit pas à la négation de l’hétérosexualité. Les gender studies, au même titre que les queer studies ou les multicultural studies, ont le souci de miner, par un travail de sape inlassable, les formes d’universel dégagées par la pensée européenne. Judith Butler n’hésite pas à soutenir que "le sexe qui n’en est pas", c’est-à-dire le genre, constitue "une critique de la représentation occidentale et de la métaphysique de la substance qui structure l’idée même de sujet" (Trouble dans le genre, p. 73). On se débarrasse, d’un coup de plume, du sexe, de l’homme, de la femme et du sujet pris dans la forme de l’humanité. Ce qui entraîne par une série de contrecoups, la destruction de l’humanisme, imposé aux autres cultures par l’impérialisme occidental, et, plus encore, la destruction de la république, de l’État et de la rationalité. La déconstruction, apportée aux USA par la French Theory avant qu’elle nous revienne comme un boomerang, a pour fin ultime de ruiner le logocentrisme identifié par Derrida à l’eurocentrisme, en d’autres termes à la raison universelle. Elle se fonde pour cela sur la confusion des genres, entre l’homme et la femme, mais aussi entre la réalité et la virtualité. C’est ce que laissait entendre la critique de l’hétérosexualité par Foucault au profit de l’homosexualité qui permettrait de "rouvrir des virtualités relationnelles et affectives" (Dits et Écrits). C’est pour sacrifier à ces virtualités qu’un couple canadien décidait récemment de ne pas révéler aux gens le sexe de leur bébé de quelques mois, prénommé Storm, afin qu’il puisse le choisir librement par la suite.

On aurait tort alors de regretter que le genre, à défaut du sexe, fasse une entrée remarquée à Sciences Po et dans les programmes des lycées. L’humanité future est désormais en marche vers un monde sans oppression qui, délivré du sexe, sera bon chic bon genre. Quand ce dernier aura définitivement neutralisé les identités et les différences, l’homme nouveau pourra partager le soulagement de Swann : "Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre !"

17 juin 2011

Jean-François Mattéi
Institut universitaire de France
Le Procès de l’Europe, PUF, 2011

Le procès de l'Europe

Publié dans Avec l'Europe

 

L’Europe se trouve aujourd’hui en position d’accusée, souvent par les Européens eux-mêmes, du fait de sa prétention à l’universalité, de sa supériorité proclamée et de son arrogance intellectuelle. Qu’elle n’ait pas toujours été fidèle à ses principes, lors de la colonisation des autres peuples, ne met pourtant pas en cause sa légitimité. La critique de l’Europe n’est en effet possible qu’à l’aide des normes juridiques et des principes éthiques qu’elle a diffusés chez tous les peuples pour connaître le monde plutôt que pour le juger. Levinas n’avait donc pas tort de louer "la générosité même de la pensée occidentale qui, apercevant l’homme abstrait dans les hommes, a proclamé la valeur absolue de la personne et a englobé dans le respect qu’elle lui porte jusqu’aux cultures où ces personnes se tiennent et où elles s’expriment". Il faut en prendre son parti : il n’y a pas plus d’égalité des cultures que de relativisme des valeurs. On ne saurait faire le procès de l’universel sans faire appel à la culture qui a donné cet universel en partage aux autres cultures.

 

 

Fernand Braudel et la grammaire des civilisations

Publié dans Devant l'histoire

(...) (site endommagé)
avec son grand ouvrage de 1949, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, a composé un tableau grandiose de cette immensité marine, à la Gustave Courbet, en dégageant ses "réalités structurales". Son ambition était plus haute et ne s'est pas limitée à peindre une mare internum constituée de "plaines liquides", avec ses successions d'espaces marins bienveillants ou hostiles, encastrée entre des montagnes qui furent les premiers lieux habités. Sa théorie ternaire de la pluralité du temps social - l'histoire des événements au branle instantané, les séquences plus lentes des changements politiques et le long devenir des civilisations qui est presque immobile - le conduisait nécessairement, en privilégiant le temps géographique le plus ancien dans son aire historique la plus vaste, à éclairer le destin des sociétés les plus avancées et à s'interroger sur cette notion de "civilisation" qu'il voyait, dans sa continuité, comme "la première et la plus complexe des permanences" (1).
L'histoire est, certes, une aventure de l'esprit, mais aussi une odyssée de la culture qui cherche à regagner la terre ferme, et initiale, qui est la terre de l'origine. Ulysse ne recouvre son identité, à la fin de son périple méditerranéen, qu'en retrouvant Ithaque et en assurant sa filiation et sa paternité dans le temps immobile de l'anamnèse. C'est lui qui donne à l'homme qui n'était que "personne" son identité. Bien que Braudel ait échoué à imposer la réforme de l'histoire dont on l'avait chargé pour l'enseignement secondaire, ce qui témoigne assez des "agitations de surface" de l'époque quand elle se bornent aux cabinets ministériels, il avait l'ambition de mettre en perspective l'ensemble des grandes civilisations. Aucune n'était étrangère aux autres comme une île au milieu de l'océan, mais toutes formaient un archipel qui laissait deviner la permanence de la civilisation humaine.
Plus qu'un archipel, il faudrait dire une syntaxe, comme le montre la magistrale Grammaire des civilisations qu'il conçut en 1963 à l'usage des classes terminales des lycées. Elle met en évidence l'approche unitaire de la lecture braudélienne de l'histoire et, à travers elle, de chacune des civilisations envisagées. La Méditerranée de 1949, avec sa définition de la civilisation comme la forme humaine de la continuité, annonce la Grammaire des civilisations de 1963, la Civilisation matérielle de 1967 et les Écrits sur l'histoire de 1969-1990. Toutes ces oeuvres mettent en place une théorie historique fondée sur trois piliers : l'unité de chaque civilisation, la totalité de ses manifestations et la permanence de son identité qui ne fait qu'un avec la longue durée et, au-delà de la chaîne des civilisations, avec l'histoire elle-même. L'originalité de Braudel tient à l'utilisation d'un paradigme grammatical rehaussé par une série d'images solaires, à peine souligné dans ses analyses, mais apparent dans le titre de son ouvrage de 1963 qu'il destinait aux élèves et qui a eu le destin de toucher un plus large public.

Une grande civilisation est un cadre intelligible qui permet de s'orienter dans le flux des événements pour, en insistant sur la longue durée, appréhender la réalité du temps présent que l'histoire a pour effet de "brûler" (2). Il rappelle opportunément que, par rapport au mot et à la notion de "culture", la notion et le mot de "civilisation" sont tardifs : ils n'apparaissent qu'au XVIIIe siècle, avec Turgot, pour désigner le passage des hommes de l'état naturel à l'état civilisé et pour s'opposer, en écho à la distinction latine de la Romanitas et de la Barbaria, aux résurgences d'une barbarie toujours menaçante. Mais si la civilisation est la scène matérielle, la culture est le drame qui anime les acteurs sans qu'ils en connaissent jamais le dénouement, ce qui revient à dire que l'ère de la culture s'inscrit dans l'aire de la civilisation correspondante. Braudel reprend alors la métaphore qui présidait au siècle des Lumières. En tant que cadres intelligibles, les civilisations sont des espaces de clarté de sorte que l'on peut parler d'un "rayonnement de civilisation" à propos de l'emprise politique et intellectuelle de la France en Europe ; en contrepoint, les cultures sont les regards portés sur l'horizon lumineux qui est désormais offert aux hommes. Les premières relèvent de la géographie de l'esprit, les secondes de son histoire.
Braudel fait usage du terme de "grammaire", dans un article de 1983 du Corriere della Sera placé après sa mort en tête de sa Grammaire des civilisations, mais sans le définir par rapport à la science historique ni justifier son choix. Il note seulement que la linguistique moderne a bouleversé la grammaire "comme le groin d'un sanglier un champ de pommes de terre" pour l'habiller ensuite d'un "langage pédant, compliqué, incompréhensible", ce qui a conduit à négliger dans l'enseignement "grammaire et orthographe" (3). La grammaire va donc quitter son champ d'application, celui des règles qui régissent une langue, pour passer dans un nouveau champ, celui de la civilisation, tout en conservant son aspect normatif qui ne se contente pas, comme la linguistique, d'un aspect descriptif. Elle aura pour fonction, en rectifiant les erreurs pédagogiques que Braudel dénonçait dans les programmes modernes des mathématiques, de la grammaire et de l'histoire, c'est-à-dire l'excès de formalisme inapproprié à de jeunes esprits, de retrouver le lien continu des diverses civilisations qui sont autant de discours originaux sur la même trame d'existence. Aussi, et bien que Braudel n'ait jamais éclairé la métaphore de la "grammaire" dans sa Grammaire des civilisations, un terme qu'il utilise pour construire des énoncés historiquement corrects, on doit interpréter sa théorie de l'histoire sur le modèle traditionnel des parties du discours. Tout comme la syntaxe grammaticale ramène les différents éléments de la phrase à leur unité de fonction, pour en révéler le sens, la syntaxe historique ordonne les différents rythmes du temps à leur unité d'origine, pour en dévoiler la continuité.

Braudel insiste dans toute son oeuvre sur la triplicité des temps historiques en utilisant la métaphore de la lumière qui revient de façon récurrente sous sa plume. La "dialectique" spécifique de l'histoire - et cette fois l'auteur emprunte à la philosophie sa méthode traditionnelle, de Platon à Hegel - impose un rythme à trois temps qui s'ancre sur son passé pour s'ouvrir à son avenir. En guise de thèse, un plan A, "le temps rapide des événements", qui est celui de l'actualité ; pour antithèse, un plan B, le "temps allongé des épisodes", qui occupe un espace plus vaste ; et pour une synthèse toujours ouverte, car le passé recueille à tout moment l'avenir, un plan C, le "temps ralenti, paresseux des civilisations" qui implique "des mouvements séculaires, ou pluriséculaires" (4). Le projet braudélien consiste à proposer une "explication historique globale" des civilisations, sur le fond d'un tableau général de la civilisation qui demeure présent à son esprit, en ramenant "ces multiples temps et images à l'unité, comme les couleurs du spectre solaire dûment mêlées restituent, obligatoirement, la lumière blanche" (5).

Comment intervient alors la grammaire dans un texte introduit explicitement par la dialectique ? Comme un jeu logique, sinon ontologique, qui va envisager "toutes les règles d'accord et de désaccord" que la première partie de l'ouvrage, "Grammaire des civilisations", en donnant son titre à l'ensemble, a étudiées avant de les "éclairer" et de les "simplifier" par les exemples des grandes aires civilisationnelles qui suivent cette ouverture théorique : les civilisations non européennes, c'est-à-dire l'Islam, le continent noir et l'Extrême-Orient, puis les civilisations européennes, l'Europe, l'Amérique et cette autre Europe qu'est la Russie, c'est-à-dire, à l'époque de Braudel, l'URSS. Or, toutes ces civilisations, dans leur diversité foisonnante qu'il paraît difficile de ramener à l'unité, obéissent à ce même rythme ternaire du temps immédiat de l'actualité, du temps ralenti des périodes historiques, et du temps presque immobile des civilisations elles-mêmes, dans leur aire la plus vaste où le temps prend son temps.

Mais ce rythme ternaire peut se retrouver, de façon analogique, dans les éléments de la phrase, ce que l'on appelle habituellement les "parties du discours" ou encore les "catégories grammaticales". Si nous négligeons cette écume de l'écriture que sont les articles, les pronoms, les prépositions, les conjonctions, les adverbes et les interjections, qui sont comme la décoration de la phrase sans en altérer l'architecture, nous verrons que ces catégories se ramènent à ces trois piliers que sont le nom, l'adjectif et le verbe. Le "verbe", qui marque une action, qu'elle soit située dans le présent, le passé ou le futur, est à l'évidence le moment le plus court d'un énoncé envisagé dans son actualité. Qu'il soit d’action ou d'état, il manifeste l'intrusion de la réalité dans le cours des événements que l'on rapporte et, à ce titre, la présence d'un acte qui, considéré dans sa singularité, apparaît comme contingent. L'"adjectif", qui qualifie le sujet de l'action, possède une plus grande durée puisqu'il peut s'adapter à toutes les situations sans tenir compte de leur temporalité. Quant au nom, c'est-à-dire au "substantif", il relève de la plus longue permanence dans la mesure où il incarne la substance même du discours.

Il suffit d'emprunter un exemple à Fernand Braudel pour reconnaître la légitimité de son analogie entre la grammaire et l'histoire. Considérons l'Europe et, dans l'Europe la France. L'événement de la Révolution française, que Braudel traite rapidement au chapitre II de la partie consacrée à l'Europe, est symbolisé par le 14 juillet 1789 et la prise de la Bastille. Il s'agit là d'une action momentanée qui s'exprime bien par un verbe : "le Peuple a pris ce jour-là la Bastille", et qui sera relayée par d'autres actions tout aussi fugaces exprimées semblablement par un verbe : "le 14 juillet 1790, le peuple a célébré la fête de la Fédération au champ de Mars". Mais le mouvement révolutionnaire qui envahira l'Europe, et qui aura des conséquences durables les décennies et même les siècles suivants, est beaucoup plus lent que les événements parisiens. Il relève de la qualification d'une nouvelle époque de l'histoire européenne et mondiale, et donc de 'adjectif. Nous ne sommes plus confrontés à un événement limité dans le temps, dans une action rapide, mais à une série d'épisodes de longue durée qui n'épuise pas pour autant l'histoire de la France, ni celle de l'Europe. Cette histoire au "mouvement séculaire", comme l'écrit Braudel, concerne la France et l'Europe, voire le monde, c'est-à-dire des réalités substantielles qui se trouvent logiquement exprimées, dans le discours, par des substantifs.

La grammaire braudelienne de l'histoire obéit ainsi à un double modèle théorique et logique. Théorique, dans la mesure où les civilisations sont envisagées à partir d'un regard de reconnaissance, en grec theoria. Et ce regard, pour citer Lévi-Strauss, est le plus possible éloigné vers le temps le plus long et le plus durable (6). Cette théorisation justifie ainsi les images explicites de l'éclairage, des tesselles de la mosaïque regardée de loin (7), ou de la "lumière blanche", selon un jeu constant de métaphores solaires. Logique, dans la mesure où Braudel utilise implicitement les catégories grammaticales pour évoquer les trois temps de la marche de l'histoire. Au temps bref, nous l'avons vu, la catégorie du verbe, à l'action immédiate : la bataille d'Hernani s'est tenue le 25 février 1830 ; au temps lent, la catégorie de l'adjectif, à la qualification plus soutenue : l'art roman, l'art gothique, l'art baroque ; au temps long et immobile, selon l'échelle humaine, la catégorie du substantif qui appelle la substance permanente de la civilisation, ce qui conduisait Braudel à s'engager pour "un humanisme qui a [ses] préférences" et à se réclamer des "humanismes vivants" (8).
Or, ces différentes formes de l'humanisme ont été progressivement mises en place par la civilisation européenne, celle qui s'est donnée au XVIIIe siècle comme la civilisation, ce creuset de l'humanité où l'universel a pris conscience de soi. On comprend que Braudel, dans le même ouvrage, utilise la notion d'"unités brillantes" qu'il accorde à l'Europe, au chapitre IV de la partie qui lui est consacrée, et à l'Europe seulement. Il mentionne aussi, certes, les "unités nationales" qui correspondant aux différents États, les "unités aléatoires" où se concentrent les choix politiques, les "unités solides" qui constituent les centres économiques, et même les "unités violentes", engendrées par les guerres qui ont ensanglanté l'Europe. Mais ce sont les "unités brillantes", celles de l'art et de l'esprit, qui définissent souverainement la culture originale de l'Europe.
"Nous entendrons par unités brillantes, les rencontres, les unissons qui donnent à la civilisation européenne, sur le plan le plus élevé de la culture, du goût et de l'esprit, une allure fraternelle, presque uniforme, comme si elle était envahie par une seule et même lumière" (9).

Cette définition met en évidence le second modèle braudelien, le modèle théorique de la lumière dont les unités éclairent la civilisation européenne, et par là même l'humanité. Les unités brillantes - temples, églises, peintures, sculptures, mais aussi poésies, musiques, romans, drames ou textes philosophiques - inscrivent leur éclat dans la chair meurtrie de l'histoire qu'elles éclairent tout au long de son cours. Elles assurent la continuité des entreprises humaines en lui donnant ses repères historiques aussi bien que géographiques. De toute l'histoire, pensée comme le confluent de l'ensemble des civilisations, monte alors l'unisson de ces unités qui éclairent la marche du temps. Par cette ascension, l'homme est arraché à sa déréliction et trouve un sens à sa présence sur terre, comme le navigateur, en pleine mer, qui se rapporte aux étoiles qui le guident. Ces unités stellaires qui l'emportent sur les autres unités planétaires qui ne font qu'en refléter l'éclat, nous les retrouvons dans le platonisme reconnu de la civilisation européenne, de Pythagore à Copernic, et de Platon à Kant, Nietzsche ou Heidegger (10). Elles montrent le chemin - le long chemin - des hommes vers leur commune humanité.

La conjonction des unités brillantes - les oeuvres saillantes qui attirent le regard - et des unités catégoriales - les temps distincts qui scandent l'histoire - est la conjonction proprement européenne de la theoria et du logos dans un même idéal d'universalité. Aussi la grammaire des civilisations, dans le sens de la grammaire générative envisagée par Chomsky, est-elle bien une grammaire de la civilisation, c'est-à-dire une grammaire universelle, à ce titre normative, comme en témoigne la remarque sur "l'Europe, idéal culturel à promouvoir" (11). Elle permet en effet, par le double jeu des unités brillantes, d'ordre sémantique, et des unités catégoriales, d'ordre syntaxique, d'approcher formellement et substantiellement le sens de l'aventure humaine. Il réside dans la permanence d'une substance unique et idéale que déclinent ses multiples manifestations réelles à travers la triple syntaxe - brève, moyenne et longue - de l'histoire. Elle dit à chaque reprise la continuité d'un sens toujours à accueillir et à constituer. Car les oeuvres de l'esprit, quand elles sont éclairées par une même lumière, ne parlent que d'une seule voix.

(1) F. Braudel, Grammaire des civilisations (1963), Paris, Arthaud, 1987 ; Flammarion, 1993, p. 17.
(2) F. Braudel, " L'identité française", Le Monde du 24-25 mars 1985, repris dans Le Monde du 17 mars 2007.
(3) F. Braudel, Grammaire des civilisations, op. cit, p. 22.
(4) Grammaire des civilisations, op. cit., p. 30 et p. 67. Le mot dialectique est souligné par Braudel.
(5) Grammaire des civilisations, op. cit., p. 30. Le mot globale est de nouveau souligné dans ce passage.
(6) Pour la notion typiquement européenne de " regard" ou de "théorie", je renvoie à mon ouvrage Le Regard vide. Essai sur l'épuisement de l'Europe, Paris, Flammarion, 2007
(7) Grammaire des civilisations, op. cit., p. 437.
(8) Grammaire des civilisations, op. cit., p. 23 et p. 461.
(9) Grammaire des civilisations, op. cit, p. 438. Je souligne l'unité de la lumière qui se pose sur les unités brillantes.
(10) Pour l'image récurrente de l'étoile dans la pensée européenne, je renvoie à mon ouvrage L'Énigme de la pensée, Nice-Paris, Ovadia, 2006.
(11) Grammaire des civilisations, op. cit., p. 460.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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