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MAFFESOLI Michel

MAFFESOLI Michel

Né le 14 novembre 1944
Marié - 4 enfants.
 
 
 
Professeur de sociologie à la Sorbonne    (titulaire de la chaire "Emile Durkheim")
Docteur Honoris Causa    (Universités de Bucarest, Porto Alegre, Braga)
 
 
 Doctorat ès Lettres et Sciences humaines
     La dynamique sociale (sous la direction de G. Durand, 1978)
     Jury : J. Freund, G. Balandier, J. Duvignaud, P. Sansot.
Doctorat en sociologie, à l'Université de Grenoble
     L'histoire comme fait social total (sous la direction de G. Durand, 1973)
Études supérieures (philosophie, théologie et sociologie) à l'université de Strasbourg
 
 
Professeur des universités  (Université Paris V - Sorbonne sciences humaines)  depuis août 1981
Maître assistant à l'université de Strasbourg (1978-1981)
Attaché puis chargé de recherches à l'université de Grenoble
     co-directeur de l'équipe de sociologie urbaine (ESU) (1972-1977)
 

Membre de l’institut Universitaire de France
Directeur du Centre d'Etude sur l'actuel et le quotidien (CEAQ (Paris Descartes)
Directeur du CRI (MSH)
Administrateur du CNRS
Membre de l’Académie Européenne des Sciences et des Arts
Création d’une chaire "Michel Maffesoli" - Université "De las Americas", Puebla, Mexique (2006)
Vice-Président de l’Institut International de Sociologie (II.S)
Membre élu de l’Academia Scientiarum et Artium Europaea
Membre du Prix Européen des Sciences Sociales (Premio Amalfi)
Prix de l’Essai André Gautier (1990)
     (Au Creux des Apparences)
Grand Prix des Sciences Humaines de l’Académie Française (1992)
     (La Transfiguration du Politique)
 
 
Directeur de Sociétés,
     revue internationale des sciences humaines et sociales, éd. De Boeck, Louvain
              desCahiers de l’Imaginaire, éd Presses Universitaires, Montpellier
Directeur du Centre d'Etudes sur l'Actuel et le Quotidien (CEAQ),
     Laboratoire de recherches sociologiques en Sorbonne.
Directeur du Centre de Recherche sur l'Imaginaire
     (Président d’honneur : G. Durand), à la Maison des Sciences de l'Homme (MSH)
 
 
Professeur  invité et conférences
     Universités :
Amsterdam, Athénes, Belo Horizonte, Berlin, Beyrouth, Bologne, Brasilia, Bratislava, Brighton, Bruxelles, Bucarest, Cambridge, Campinas, Casablanca, Chicoutimi, Chicago, Columbia, Düsseldorf, Fes, Fortaleza, Friburg /Brisgau, Genève, Helsinki, Joao Pessoa, Kyoto, Lausanne, Lima, Londrina, Los Angeles, Louvain, Madison, Marrakech, Mexico, Milan, Minéapolis, Montréal, Natal, Neuchâtel, New-York University, Harward, Oran, Ottawa, Palerme, Perugia, Porto Alegre, Prague, Puebla, Pusan, Quebec, Rabat, Recife, Rimouski, Rio de Janeiro, Rome, Salerno, Salonique, Santiago, San Diego, São-Paolo, Séoul, Sobral, Tokyo, Toronto, Trèves, Tunis, Vancouver.



Ouvrages
Logique de la domination, PUF (1976) traduit en italien, espagnol, portugais - Essais sur la Violence, banale et fondatrice, Méridiens-Klincsieck, Paris (1984) - La violence totalitaire, Méridien-Klincksieck (1979) traduit en italien, espagnol, portugais - La conquête du présent (1979) traduit en italien, espagnol, portugais, japonais - Réédition, Desclée de Brouwer (1998) - L'ombre de Dionysos, contribution à une sociologie de l'orgie, Le Livre de Poche 1991 - 1ère éd (1982) traduit en italien, espagnol, portugais, anglais, allemand, japonais - La connaissance ordinaire, Méridiens Klinsieck, 1985 traduit en  italien, espagnol, portugais, anglais - Le temps des tribus, 3ème édit La Table Ronde (2000) (1er ed.1988) traduit en italien, espagnol, portugais, anglais, japonais - Au creux des apparences (1990)      traduit en portugais, italien - Le Livre de Poche (1993) - La Transfiguration du Politique (1992) traduit en portugais (1995) - La Contemplation du Monde, Figures du style Communautaire, traduit en finnois, anglais, portugais, italien, japonais - Le Livre de Poche (1993) - Éloge de la raison sensibleLa Petite vermillon, éd La table Ronde(1996) traduit en portugais, espagnol, italien - Du Nomadisme, vagabondages initiatiques (1997) traduit en portugais, italien, espagnol - Le mystère de la conjonction Fata Morgana (1998) traduit en italien - L’Instant éternel, retour du tragique dans les sociétés postmodernes (2000) traduit en espagnol, roumain - La Part du Diable, précis de subversion postmoderne (2002) - Le Rythme de la vie, variation sur l’imaginaire postmoderne, La table Ronde (2004) - Le Réenchantement du monde, une éthique pour notre temps, La Table Ronde (2007) - Iconologies, nos idolâtries postmodernes, Ed Albin Michel. (2008) - Apocalypse, CNRS édtions (2009) - Matrimonium, petit traité d’écosophie, CNRS éditions (2010) - Le temps revient, formes élémentaires de la postmodernité, Desclée de Brouwer (2010) - La  République des bons sentiments, et autres écrits de combat - Rééd. Desclée de Brouwer, coll. Factuel (2010) - Sarkologie Albin Michel (2011) - Homo Eroticus, des communions émotionnelles (2013) - La France étroite, face à l’intégrisme laïc, l’idéal communautaire - avec Hélène Strohl (2015) - La Parole du silence (2016) -
 
     Collectif
Anthropologie des Turbulences, hommage à G. Balandier, Ed. Berg (1985)
La Galaxie de l'imaginaire, dérive autour de l'œuvre de G. Durand. Ed. Berg (1980)
 
     Articles dans des revues scientifiques
Cahiers internationaux de sociologie (Paris)
Recherches sociologiques (Louvain)
Revue de l'Institut de sociologie (Bruxelles)
Revue européenne des sciences sociales (Genève)
L'homme et la Société (Paris)
Espaces et sociétés (Paris)
Revue des sciences morales et politiques (Paris),
Current Sociology (Londres, New-York)
Telos (New-York)
Sociologia Internationalis (Cologne)
Socio-Logos (Moscou)
Sociologia (Tokyo)
Langagem (Lisbonne)
... etc.
 
     Ouvrages consacrés à M. Maffesoli
Reliance et Triplicité, Cahiers Rier, UQAM, Montréal, N° 4 (1984)
A l'Ombre du Rationalisme, ed. St- Martin, Montréal (1984)
Pour  cesser de haïr le présent, miscellanées autour de l’œuvre de MichelMaffesoli,
    Ed.Balzac, Montréal (1992)
Elogio del Hombre ordinario (P. Alzuru) Mérida,Venezuela (1999)
Dérives autour de l’œuvre de Michel Maffesoli, Ed L’Harmattan (2004)
R. Keller : M.  Maffesoli, Eine Einführung UKV  Konstanz (2006)
 
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Officier de l'Ordre national du Mérite
Chevalier des Palmes Académiques
Chevalier du Mérite agricole
Officier des Arts et Lettres

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Rites piaculaires

Publié dans A tout un chacun
Durkheim, au travers d’une expression quelque peu absconse : rites piaculaires, rappelait la nécessité, pour chaque société de pleurer ensemble. Et ce pour conforter le corps social. Les émotions partagées servant, régulièrement, à cimenter le sentiment d’appartenance.
Les pré-textes sont variables, compétitions sportives, catastrophes naturelles évènements sanglants (Mundial de football, tsunami, mort accidentelle d’une princesse anglaise…). Le résultat est, lui, invariable : rappeler à l’animal politique qu’il est de son essence d’être avec. Même si ce social, on y reviendra, est, parfois, en profonde mutation.
Voilà bien ce qu’il faut avoir à l’esprit pour apprécier, avec lucidité, les immenses, et spontanées réactions populaires aux folies meurtrières (carnage à Charlie Hebdo, assassinat à Montrouge et à l’Hyper Cascher de la porte de Vincennes, élimination des terroristes) ayant ensanglanté la France ces derniers jours.
 
Il faut, pour cela, d’une part négliger l’ignorante légèreté de la plupart des observateurs sociaux. Ils se contentent de quelques incantations incertaines, de mots prononcés au nom d’une vérité abstraite, paroles magiques n’ayant aucune justesse quant à la vie vécue. D’autre part, il faut accepter de reconnaître que penser est difficile. C’est pourquoi la majorité de ces observateurs préfère juger. D’où les discours moralistes dont on est abreuvé : "Words, words, words…. "
Rites piaculaires, cause et effet des communions fondatrices, mais aussi travail de deuil rappelant, en ces temps de détresse dans lesquels dominent "crainte et tremblement", que la décadence d’une civilisation est toujours l’indice d’une Renaissance. Rien n’est fini, tout se métamorphose.
 
Ce travail de deuil, bien entendu inconscient qui, en enterrant quelques figures caduques d’un monde obsolète, souligne, comme le rappelait avec justesse Rousseau, que le "fanatisme athée et le fanatisme dévot se touchent par leur commune intolérance" (Confessions, Partie II, livre 11). Il peut y avoir une légitime déploration de quelque figure germanopratines. On peut également assister à une tentative de récupération politicienne. Ce qui est dans l’ordre des choses.
Mais l’essentiel dans les affolements émotionnels, c’est la préscience d’une mutation de fond, d’une métamorphose sociétale, qui chaque trois ou quatre siècles meut, en profondeur, les divers fondements du vivre ensemble.
L’émotionnel, on ne le redira jamais assez est rien moins qu’une caractéristique psychologique. C’est une ambiance dans laquelle tout un chacun est entraîné. Ce qui contredit les nigauds officiels osant, encore, parler des sociétés individualistes qui seraient les nôtres.
En effet, sans que cela soit conscientisé et moins encore verbalisé, dans leur aspect spontané, au-delà ou en-deçà des récupérations politiciennes ou moralisantes, les effervescences émotionnelles traduisent le fait que le "consensus" social est en train de prendre une autre forme. Et ce en son sens strict : "con-sensus" comme partage des sentiments, comme retour des passions communes et des fantasmes, fantaisies et fantasmagories collectives. C’est cela même qui renvoie dos à dos le fanatisme athée et le fanatisme dévot.
N’a-t-on pas dit que la modernité s’inaugurait avec la fin des anges et des démons ? Et ne voilà-t-il pas que ceux-ci, pour le meilleur et pour le pire, sont en train de revenir dans notre postmodernité naissante.
 
Le retour du religieux est là. Ou mieux, celui de la religiosité diffuse. Certes, on peut continuer, "en sautant comme des cabris", pour reprendre une formule célèbre, en  beuglant : laïcité, laïcité, laïcité ! Injonction n’étant l’expression que d’un pur et simple "laïcisme", c’est-à-dire le contraire de la laïcité. Une antiphrase en quelque sorte. En effet, souvenons-nous qu’au Moyen Age, les frères "lais" (frères convers dans les monastères) n’étaient, justement, pas des prêtres. Or, c’est bien l’esprit prêtre, celui du dogmatisme qui prévaut dans l’intolérance "laïciste" de la bienpensance !
 
Dès lors, plutôt que d’entonner les pieuses rengaines de ce laïcisme tout à la fois benêt et désuet, déniant ce qui est là, il est nécessaire d’intégrer, de ritualiser, en bref "d’homéopathiser" ce nouvel esprit du temps à fondement religieux. Un autre cycle s’amorce  qui au-delà de "l’esprit prêtre", propre "aux fanatismes athées" redonne ses lettres de noblesse au qualitatif. Est attentif au prix des choses sans prix, au symbole, en un mot à ce que Régis Debray nomme le "sacral". De même ces rites piaculaires, en ces divers travaux de deuil rappellent qu’on ne peut plus gloser à l’infini sur la République Une et Indivisible. Ou sur les sempiternelles valeurs républicaines. La Res publica étant en train de prendre une autre forme, celle de la mosaïque assurant la cohésion de communautés diverses. Non plus la réduction de l’autre au même, mais l’acceptation de l’autre en tant que tel comme source d’un indéniable enrichissement. Dès lors les jérémiades sur le "communautarisme" et autres fredaines de la même eau semblent inconvenantes face à l’émergence  d’un idéal communautaire qui, de fait, constitue la vie des cités postmodernes.
 
Enfin, l’instinct émotionnel rend attentif au fait que l’on ne peut se contenter, dans l’organisation de la vie sociale, d’un rationalisme, celui des Lumières, qui fut prospectif et qui est devenu morbide. Le constat romancé et nuancé de Houellebecq en témoigne. Les passions et les émotions partagées redeviennent le fondement de tout vivre ensemble. Il faut donc savoir mettre en œuvre une "raison sensible" qui soit capable, au-delà de toute stigmatisation, d’accompagner un tel processus témoignant d’un indéniable vitalisme existentiel.
Voilà ce qu’est le travail de deuil en cours. Voilà ce qui, secrètement, anime les masses émotionnellement rassemblées en France et à l’étranger. Celles-ci sont constituées d’une mosaïque de tribus, communautés et autres groupes animés du même sentiment d’appartenance. Groupes on ne peut plus divers, qui, de fait, rappellent la pluralité des cultures et leur possible accommodement ; le polythéisme des valeurs étant la marque la plus certaine de la postmodernité. C’est en constatant et en acceptant une telle diversité et uniquement ainsi que l’on pourra désamorcer les divers fanatismes et combattre leur sanguinaire perversion.
 
Le relativisme sait de savoir incorporer et ce d’antique mémoire que, comme le rappelait Horace "multa renascentur quae jam cecidere… " (bien des choses tomberont qui sont déjà tombées et maintenant sont à l’honneur).
Oui la sagesse populaire comprend, qu’une autre époque est en train de naître et c’est cela qui l’incite, spontanément, à venir en masse le clamer.
Obnubilées par ce totalitarisme diffus qu’est le fantasme de l’Un, ce qu'Auguste Comte nommait justement  la"reductio ad unum", les élites dans leur ensemble ne comprennent pas grand-chose à la lame de fond animant nos sociétés.
En un lamentable combat d’arrière-garde, la bienpensance tente même de "récupérer" celle-ci. Mais cette manœuvre n’est en rien prise au sérieux. Car, ne l’oublions pas, le vrai rire est celui qui se moque de ceux déplorant les effets dont ils chérissent les causes ! En la matière, la République Une, la laïcité dogmatique, le rationalisme desséchant.

Paru dans Le Point, 12 janvier 2015

L'Ordre des choses

Publié dans A tout un chacun
L'Ordre des choses
 
(...)
La caractéristique des intellectuels français depuis quelques décennies semble être la critique et le misérabilisme. Ils ne s’intéressent qu’à "la misère du monde", incapables de voir que "pourtant ça vit" ! C’est cet élan vitaliste qui m’intéresse, depuis de longues années.
Bien sûr il y a des problèmes, des inégalités, des difficultés. Mais il y a aussi, notamment dans les jeunes générations, des formes de solidarités tout à fait innovantes, une tension créatrice (en témoignent par exemple le nombre important de créations d’entreprises), une véritable ouverture à l’autre. Je n’ai jamais cru que la révolution allait changer le monde, mais je ne crois pas plus que la fin d’un monde soit la fin du monde. La société change, les valeurs évoluent, pour le meilleur et pour le pire. Et contrairement à nombre de "chevaliers à la triste figure", je m’attache plus à faire ressortir le meilleur que le pire.
(…)
La Modernité (17ème – 20ème siècles) s’élabora sur le principe d’individualisme : des individus libres et égaux en droits, "désaffiliés" de toute appartenance communautaire (géographique, corporative, familiale, religieuse etc.) se liaient contractuellement par le biais de l’Etat.
La société actuelle (cette "postmodernité" que nous avons bien du mal en France à accepter) voit resurgir un besoin de solidarités de proximité, d’appartenances communautaires. Mais au contraire des communautés traditionnelles, qui déterminaient dès la naissance les statuts des personnes, les "tribus" postmodernes sont électives et plurielles. Une même personne s’identifie à un groupe de musique, un club sportif, une mouvement caritatif ou tout autre passion ou hobby. Il y a donc effectivement un besoin de communautés, mais ceci n’a rien à voir avec le communautarisme qui organise le pouvoir en fonction des appartenances communautaires uniques et prédéterminées.
En revanche, il est clair que l’incantation anti-communautaire n’aboutit qu’à creuser un peu plus la fracture entre le peuple et les élites.
(…)
Les études sur la cyberculture menées au sein du centre d’Étude sur l’Actuel et le Quotidien (www.ceaq-sorbonne.org) ont montré que , contrairement à ce qu’il est fréquent de dire, l’augmentation des rencontres "virtuelles" n’isole pas, mais se double de celle des rencontres réelles.
Internet et les nouvelles technologies participent à ce changement de valeurs et à la construction de nouvelles formes de socialité, plus communautaires, plus émotionnelles, plus sensibles, mais ne sont en aucun cas un obstacle à la relation. Bien au contraire, à l’encontre d’un soit-disant individualisme, les forums de discussion, "Face Book" et autres sites communautaires soulignent à loisir que la marque de l’époque est bien le "relationisme" !
 (…)
J’ai dit depuis longtemps et je le montre de manière très approfondie dans “L’Ordre des choses” (1), que justement ce qui caractérise la société postmoderne, c’est la fin de l’individualisme. Bien sûr l’individu en tant que réalité physico-chimique existe, mais il est de plus en plus déterminé par l’autre, il "s’éclate" dans l’autre. L’identité de chacun n’est plus stable et définie, mais fluctuante au gré d’identifications successives. Alors oui une société d’atomes, ou plutôt de configurations d’atomes, se composant et se recomposant, chaque atome n’existant que comme élément d’un tout.
(…)
Il y a sans doute une sorte d’hystérie étatique : plus l’Etat est impuissant, plus le pouvoir politique perd de sa légitimité, plus le risque de sécession du peuple est réel, plus l’Etat légifère. Comme le disait Gibbon, dans son livre classique sur la fin de l’empire romain:  "le Sénat légifère, mais ne règne pas". Le prurit législatif est le signe le plus sûr de la décadence.
(…)
Disons que les formes politiques de la modernité et l’organisation sociale qui en découlait sont saturées : elles ont perdu de leur pouvoir fédérateur, elles n’assurent plus la cohésion sociale, le vivre ensemble.
Ceci ne signifie pas que le vivre ensemble disparaisse, bien au contraire. Au tripode de la modernité, travail, rationalisme et progressisme succède celui de la postmodernité : créativité, raison sensible, progressivité.
Mais les intellectuels, les élites ne savent pas trouver les mots pertinents pour analyser ce changement. Ce n’est plus seulement le paradigme économique qui rend compte de la vie en société, mais une prise en compte des manifestations corporelles, sensibles, spirituelles, émotionnelles.
L’Ordre des choses appelle à "penser la postmodernité", c’est à dire à regarder un réel bien plus riche que la seule réalité économique, un réel comprenant le jeu, le rêve ; pour le dire autrement, pas seulement l’esprit, mais l’âme et l’esprit.
(…)
A la verticalité de la loi du Père succède l’horizontalité de ce que j’aime appeler "la loi des frères". Cette horizontalité va de pair avec un présentéisme, c’est à dire une attention à ce monde-ci plutôt qu’une attente de l’au-delà ou des lendemains qui chantent.
Mais si Dieu n’est plus projeté dans un au-delà qui rend ce monde-ci "immonde" (Saint Augustin), ceci ne signifie en aucune façon l’absence de spiritualité ni même de rapport au sacré.
Celui se vit plutôt comme un "sacral" (Régis Debray), c’est à dire une forme de "transcendance immanente". Le sacré est présent, ici et maintenant. Le passé au lieu d’être "dépassé" est intégré dans le présent, et celui-ci n’est plus attente du futur, mais bien enrichissement du présent par ce futur.

Original transmis par l'auteur, paru aussi sous la forme d'interview dans Le Figaro, 17 décembre 2014
(1) CNRS Editions

Du bonheur

Publié dans A tout un chacun
L’institut Gallup a rendu publique une étude comparant un indice dit "de bonheur intérieur brut" et l’indice de développement humain. Il y est constaté qu’il n’y a pas de corrélation entre ces deux indices, les plus riches ne sont pas les plus heureux. Ainsi au Luxembourg, en Lituanie ou même en Tchéquie, les personnes se disent moins heureuses que dans certains pays d’Afrique. Certes, le Danemark vient en tête des deux indices, mais en général ce sont plutôt les pays d’Amérique latine qui viennent en tête de ce classement du bonheur ressenti.
Reste bien sûr la question des critères retenus pour construire cet indice et de leur pertinence de manière transculturelle. C’est à l’ensemble de ces questions que cet article veut répondre.


Claude Lévi- Strauss disait que "l’homme a toujours pensé aussi bien". De même peut-on estimer que l’homme a toujours connu le même degré de satisfaction (et d’insatisfaction), a toujours éprouvé les mêmes sentiments quelles que soient les conditions matérielles de son environnement.
L’idée de lier confort et bonheur, c’est-à-dire une conception matérialiste du bonheur, une détermination du bonheur par les structures économiques appartient nettement à l’idéologie moderne, celle qui s’est développée à partir du 18ème siècle et culmina au siècle dernier. C’est au nom de ce "modèle de civilisation", faisant coïncider progrès matériel et progrès culturel, confort matériel et bonheur que l’Europe a imposé au reste du monde ses valeurs, au bout des baïonnettes de ses soldats, des bibles de ses missionnaires et dans les cales de ses marchands.
On découvre maintenant, que les valeurs de progrès, de développement, de primat de l’économique sont saturées, qu’il y a d’autres valeurs, d’autres modèles de développement.

Il me semble que cette enquête, malgré la naïveté inhérente au maniement de concepts tels le bonheur, est l’indice d’un tel changement de paradigme.
On peut avoir certaines inquiétudes quant à ces études qui font des correlations entre gènes et bonheur. D’une part parce que ces correlations pourraient être "n'importe lesquelles" : nombre de voitures et bonheur, nombre d’enfants par famille et bonheur etc. La statistique ne prouve pas un lien de causalité, elle peut tout au plus estimer la part attribuable de tel ou tel phénomène à tel autre, dès lors qu’il a été prouvé, par une analyse qualitative qu’il y a un lien de cause à effet entre ces phénomènes. D’autre part, parce que c’est au nom de cette idéologie du bonheur que se sont perpétués les pires crimes, ceux du nazisme comme du stalinisme. C’est au nom du "bonheur occidental" qu’ont été exterminés les Indiens d’Amérique, perturbés les peuples d’Afrique, détruites des civilisations différentes de la nôtre.

Mais passons. Pourquoi les Danois se sentiraient-ils plus heureux que d’autres peuples ? Mille raisons peuvent être invoquées : une étude ancienne montrait que l’état de santé d’une population était, toutes choses égales par ailleurs, déterminée essentiellement par le sentiment de bonne intégration des personnes dans leur communauté de vie. On peut imaginer un peu la même chose pour le Danemark : la petite taille et la relative homogénéité du pays feraient que les habitants s’y sentiraient plutôt bien, par rapport à d’autres pays traversés par de multiples conflits ethniques, culturels etc.
Mais on peut aussi se dire que "l’idéologie du Bonheur", c’est-à-dire le fait de privilégier la recherche de son intérêt individuel et de son bien être au dépens des autres et au dépens d’autres sentiments plus altruistes représente le summum de l’idéologie moderne. Robespierre disait "le bonheur, une idée neuve" et l’on sait comment se termina "l’utopie révolutionnaire jacobine" : sous le couperet de la guillotine.
Il n’est pas sûr que cette surdose de bonheur soit pour le Danemark un gage de dynamisme à long terme. En tout cas, nombre de créateurs de ce pays s’y sentent enfermés.
 
J’ai toujours pensé que l’Amérique latine et l’Amérique du Sud et le Brésil en particulier constituaient ce que j’appelle "un laboratoire de la postmodernité".
Dès lors, la définition que je donne de celle-ci est : la synergie de l’archaïque et du progrès technologique. En témoignent d’ailleurs l’enthousiasme que suscitent ces pays auprès de ceux de la vieille Europe, du point de vue de la musique, de la mode, des croyances religieuses, … etc.
Or quelles sont ces valeurs de la postmodernité à oeuvre dans ces pays ?
Ce que j’appelle un "sentiment tragique de l’existence", au contraire d’un sentiment dramatique de l’existence. C’est-à-dire une capacité à vivre malgré les contraintes, malgré les difficultés, à vouloir vivre quand même. Au contraire de cette volonté qui a été celle de la modernité, de l’Europe (y compris centrale, celle qui ne sent pas heureuse dans votre étude) de vouloir sans cesse changer le monde, améliorer la société.
Il y a dans les pays d’Amérique latine et du sud une capacité à jouir de la vie comme elle est, immédiatement, un présentéisme qui est bien sûr beaucoup plus dynamique que le report de jouissance de la modernité : en Europe le bonheur était reporté au paradis ou dans la société socialiste quand le marxisme a proposé une version laïque du judéo-christianisme.
 
Bien sûr, il ne faut pas accorder, comme je l’ai dit plus haut, plus de foi à ces études quantitatives qu’elles n’en ont. Un indice, fût-il paré de tous les attributs scientifiques chiffrés n’est jamais qu’une représentation du monde. Dès lors, l’indice de bonheur est bien sûr tributaire de la représentation du monde de la communauté de ceux qui l’ont fabriqué. Comme l’ont prouvé de nombreuses études à propos du quotient intellectuel ou d’autres classifications (celle des maladies mentales par exemple), ces indices et classifications sont totalement tributaires du système de valeurs dans lequel baignent ceux qui les ont créés.
Le sentiment de bonheur, de bien être, le sentiment de vouloir vivre est évidemment déterminé par la manière dont les personnes répondent aux questions posées et les interprètent. Il n’est donc pas possible n’y d’estimer un sentiment de confort – si je n’ai jamais eu de salle de bains, son absence ne génère pas le même manque que si j’en suis privé et que tous ceux autour de moi en possèdent – ou un sentiment de bonheur. Selon les cultures, l’amour, l’amitié, le courage, l’orgueil n’ont pas la même acception. Il en est de même du bonheur.

Je pense au contraire que c’est cette étude même qui reflète l’idéologie de la modernité, celle qui amalgame progrès et développement économique et bien être, idéologie dépassée.
Au fond l’indice de confort matériel et de développement économique et le pseudo nouvel indice, celui du bonheur témoignent de la même croyance dans la finalité individualiste de la vie : être plus riche, être plus heureux, posséder plus. C’est d’ailleurs ce qui permet au Danemark d’être leader en confort et en bonheur ! et peut-être en ennui ?
Au contraire, les pays les plus dynamiques sont ceux dans lesquels peut s’épanouir une conception différente de la finalité de la vie, celle selon laquelle le bien de la communauté, le bien des autres est un facteur d’épanouissement de la personne. En ce sens le bonheur individuel est une idée dépassée.
L’individu postmoderne, personne plurielle, aux multiples identifications à diverses tribus, ne recherche pas un état de bonheur, mais des situations dans lesquelles il se sent en communion avec les autres de sa et de ses tribus. D’autres sentiments prennent alors plus d’importance que le bonheur qui n’est qu’un état : sentiment d’appartenance, sentiment de communion, sentiment de partage des émotions, volonté créatrice, sentiment esthétique etc.
Je pense donc maintenant, au contraire de Robespierre que "le bonheur est une idée ringarde" !

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