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MAFFESOLI Michel

MAFFESOLI Michel

Né le 14 novembre 1944
Marié - 4 enfants.
 
 
 
Professeur de sociologie à la Sorbonne    (titulaire de la chaire "Emile Durkheim")
Docteur Honoris Causa    (Universités de Bucarest, Porto Alegre, Braga)
 
 
 Doctorat ès Lettres et Sciences humaines
     La dynamique sociale (sous la direction de G. Durand, 1978)
     Jury : J. Freund, G. Balandier, J. Duvignaud, P. Sansot.
Doctorat en sociologie, à l'Université de Grenoble
     L'histoire comme fait social total (sous la direction de G. Durand, 1973)
Études supérieures (philosophie, théologie et sociologie) à l'université de Strasbourg
 
 
Professeur des universités  (Université Paris V - Sorbonne sciences humaines)  depuis août 1981
Maître assistant à l'université de Strasbourg (1978-1981)
Attaché puis chargé de recherches à l'université de Grenoble
     co-directeur de l'équipe de sociologie urbaine (ESU) (1972-1977)
 

Membre de l’institut Universitaire de France
Directeur du Centre d'Etude sur l'actuel et le quotidien (CEAQ (Paris Descartes)
Directeur du CRI (MSH)
Administrateur du CNRS
Membre de l’Académie Européenne des Sciences et des Arts
Création d’une chaire "Michel Maffesoli" - Université "De las Americas", Puebla, Mexique (2006)
Vice-Président de l’Institut International de Sociologie (II.S)
Membre élu de l’Academia Scientiarum et Artium Europaea
Membre du Prix Européen des Sciences Sociales (Premio Amalfi)
Prix de l’Essai André Gautier (1990)
     (Au Creux des Apparences)
Grand Prix des Sciences Humaines de l’Académie Française (1992)
     (La Transfiguration du Politique)
 
 
Directeur de Sociétés,
     revue internationale des sciences humaines et sociales, éd. De Boeck, Louvain
              desCahiers de l’Imaginaire, éd Presses Universitaires, Montpellier
Directeur du Centre d'Etudes sur l'Actuel et le Quotidien (CEAQ),
     Laboratoire de recherches sociologiques en Sorbonne.
Directeur du Centre de Recherche sur l'Imaginaire
     (Président d’honneur : G. Durand), à la Maison des Sciences de l'Homme (MSH)
 
 
Professeur  invité et conférences
     Universités :
Amsterdam, Athénes, Belo Horizonte, Berlin, Beyrouth, Bologne, Brasilia, Bratislava, Brighton, Bruxelles, Bucarest, Cambridge, Campinas, Casablanca, Chicoutimi, Chicago, Columbia, Düsseldorf, Fes, Fortaleza, Friburg /Brisgau, Genève, Helsinki, Joao Pessoa, Kyoto, Lausanne, Lima, Londrina, Los Angeles, Louvain, Madison, Marrakech, Mexico, Milan, Minéapolis, Montréal, Natal, Neuchâtel, New-York University, Harward, Oran, Ottawa, Palerme, Perugia, Porto Alegre, Prague, Puebla, Pusan, Quebec, Rabat, Recife, Rimouski, Rio de Janeiro, Rome, Salerno, Salonique, Santiago, San Diego, São-Paolo, Séoul, Sobral, Tokyo, Toronto, Trèves, Tunis, Vancouver.



Ouvrages
Logique de la domination, PUF (1976) traduit en italien, espagnol, portugais - Essais sur la Violence, banale et fondatrice, Méridiens-Klincsieck, Paris (1984) - La violence totalitaire, Méridien-Klincksieck (1979) traduit en italien, espagnol, portugais - La conquête du présent (1979) traduit en italien, espagnol, portugais, japonais - Réédition, Desclée de Brouwer (1998) - L'ombre de Dionysos, contribution à une sociologie de l'orgie, Le Livre de Poche 1991 - 1ère éd (1982) traduit en italien, espagnol, portugais, anglais, allemand, japonais - La connaissance ordinaire, Méridiens Klinsieck, 1985 traduit en  italien, espagnol, portugais, anglais - Le temps des tribus, 3ème édit La Table Ronde (2000) (1er ed.1988) traduit en italien, espagnol, portugais, anglais, japonais - Au creux des apparences (1990)      traduit en portugais, italien - Le Livre de Poche (1993) - La Transfiguration du Politique (1992) traduit en portugais (1995) - La Contemplation du Monde, Figures du style Communautaire, traduit en finnois, anglais, portugais, italien, japonais - Le Livre de Poche (1993) - Éloge de la raison sensibleLa Petite vermillon, éd La table Ronde(1996) traduit en portugais, espagnol, italien - Du Nomadisme, vagabondages initiatiques (1997) traduit en portugais, italien, espagnol - Le mystère de la conjonction Fata Morgana (1998) traduit en italien - L’Instant éternel, retour du tragique dans les sociétés postmodernes (2000) traduit en espagnol, roumain - La Part du Diable, précis de subversion postmoderne (2002) - Le Rythme de la vie, variation sur l’imaginaire postmoderne, La table Ronde (2004) - Le Réenchantement du monde, une éthique pour notre temps, La Table Ronde (2007) - Iconologies, nos idolâtries postmodernes, Ed Albin Michel. (2008) - Apocalypse, CNRS édtions (2009) - Matrimonium, petit traité d’écosophie, CNRS éditions (2010) - Le temps revient, formes élémentaires de la postmodernité, Desclée de Brouwer (2010) - La  République des bons sentiments, et autres écrits de combat - Rééd. Desclée de Brouwer, coll. Factuel (2010) - Sarkologie Albin Michel (2011) - Homo Eroticus, des communions émotionnelles (2013) - La France étroite, face à l’intégrisme laïc, l’idéal communautaire - avec Hélène Strohl (2015) - La Parole du silence (2016) -
 
     Collectif
Anthropologie des Turbulences, hommage à G. Balandier, Ed. Berg (1985)
La Galaxie de l'imaginaire, dérive autour de l'œuvre de G. Durand. Ed. Berg (1980)
 
     Articles dans des revues scientifiques
Cahiers internationaux de sociologie (Paris)
Recherches sociologiques (Louvain)
Revue de l'Institut de sociologie (Bruxelles)
Revue européenne des sciences sociales (Genève)
L'homme et la Société (Paris)
Espaces et sociétés (Paris)
Revue des sciences morales et politiques (Paris),
Current Sociology (Londres, New-York)
Telos (New-York)
Sociologia Internationalis (Cologne)
Socio-Logos (Moscou)
Sociologia (Tokyo)
Langagem (Lisbonne)
... etc.
 
     Ouvrages consacrés à M. Maffesoli
Reliance et Triplicité, Cahiers Rier, UQAM, Montréal, N° 4 (1984)
A l'Ombre du Rationalisme, ed. St- Martin, Montréal (1984)
Pour  cesser de haïr le présent, miscellanées autour de l’œuvre de MichelMaffesoli,
    Ed.Balzac, Montréal (1992)
Elogio del Hombre ordinario (P. Alzuru) Mérida,Venezuela (1999)
Dérives autour de l’œuvre de Michel Maffesoli, Ed L’Harmattan (2004)
R. Keller : M.  Maffesoli, Eine Einführung UKV  Konstanz (2006)
 
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Officier de l'Ordre national du Mérite
Chevalier des Palmes Académiques
Chevalier du Mérite agricole
Officier des Arts et Lettres

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Brésil, une harmonie conflictuelle

Publié dans De par le monde
Il faut en effet rappeler que l’Europe fut, à partir du XVIIème siècle, le laboratoire de la modernité. Pour dire bref, le lieu où se sont concoctés le grand mythe du Progrès, l’importance de la valeur Travail, le tout appuyé sur un rationalisme omniprésent. Il se trouve que le Brésil peut être considéré comme étant un des laboratoires où s’élabore la postmodernité, c’est-à-dire la société d’aujourd’hui. Très précisément en ce qu’il met l’accent sur l’importance du présent, sur l’idée de créativité et sur le rôle accru de l’imagination. Un oxymore pourrait résumer la performativité de ce modèle, c’est celui de "la raison sensible". Il est, aussi important de noter que les jeunes générations, particulièrement nombreuses, vivent, d’une manière paroxystique, ces  nouvelles valeurs. C’est ainsi qu’un intellectuel brésilien, Juremir Machado a pu, inversant l’expression de S. Zweig, parler du Brésil comme  une "terre du présent" où l’aspect éphémère des choses va de pair avec une indéniable  intensité. Et ce dans la création quotidienne, dans les relations inter-individuelles, toutes choses favorisant l’esprit d’entreprise. Il est, à cet égard, intéressant de relever le nombre croissant de jeunes français qui sont tentés par cette "nouvelle frontière" que constitue l’aventure brésilienne !

Il est vrai que métissage et multiculturalisme furent les deux mamelles auxquelles s’abreuva le Brésil en son état naissant. Un des grands historiens de la culture brésilienne, Gilberto Freire ("Maîtres et esclaves") parlait même dans un terme un peu savant, de "miscigénation", rendant attentif au fait que, structurellement, le mélange des races et le mélange culturel avaient été le creuset civilisationnel de ce pays. Voilà quel est le cœur battant de ce pays. Son dynamisme même : un relativisme de bon aloi ne reposant pas sur Une Vérité unique, mais sur la relativisation les unes les autres de vérités diverses et la mise en relation de celles-ci. À la verticalité de l’État providence, d’une bureaucratie centralisatrice, répond l’horizontalité d’une organisation fédérale faite de vertueuses complémentarités.

Il est certain que la célébration du corps est une des valeurs fondatrices de la culture brésilienne. La danse, sous ses diverses formes (Samba et "Capoeira", mais aussi les danses des divers cultes afro-brésiliens, candomblé et umbanda) est un élément structurant de la vie quotidienne. De la même manière, le sport, celui bien sûr du football, les sports de plage, mais également des diverses "académies", c’est à dire salles de musculation et de fitness constituent un passage obligé de l’emploi du temps quotidien. Il est intéressant de noter qu’on appelle cela "académie", certainement à l’image de la culture grecque dans laquelle l’esprit trouvait son épanouissement dans le corps et vice et versa. On peut à cet égard parler d’un "corporéisme spirituel" comme étant un des éléments forts de la culture brésilienne.  
Le culte du corps n’est, en rien, matérialiste ou, simplement, consommatoire, mais met l’accent sur une entièreté de l’être social. En son sens strict il constitue une "éthique de l’esthétique" : un ciment ("ethos") à partir des émotions partagées en quelque sorte. Le dépassement des dichotomies ayant prévalues en Europe : corps/esprit, nature/culture, matériel/spirituel, est un des moteurs du vitalisme brésilien. L’accent mis sur "l’incarnation" favorisant, ainsi, un plus-être sociétal aux conséquences insoupçonnées.

En fonction des critères européens, l’insécurité semble jouer un rôle important au Brésil. Mais d’un autre côté, on peut reconnaître que la sécurisation généralisée de l’existence, le risque zéro peut aboutir également à une asepsie, c’est-à-dire un vivre ensemble atone. La vitalité brésilienne, au contraire intègre une part de risque. Et en ce sens, elle est aussi en phase avec ce qui est un des éléments des sociétés postmodernes, c’est-à-dire le "réensauvagement" de l’existence. Qu’est-ce à dire, sinon que le tragique revient à l’ordre du jour, que l’animal humain accepte de reconnaître qu’il est aussi "animal". N’oublions pas que les moments où le tragique a prévalu étaient également des moments où le ludique occupait une place de choix. (Cf. Aurélien Fouillet : L’empire ludique, édition François Bourin, 2014).
Cette acceptation  du risque n’est pas sans susciter des craintes dans la vie quotidienne. Mais elle engendre, également, une forme d’intensification existentielle que l’on retrouve dans toutes les mégapoles brésiliennes : Sao Paulo, Rio, Porto Alegre, Recife… Loin de la calme morosité des cités européennes, l’excitation que l’on ressent dans  toutes ces villes fait, qu’au-delà ou en deçà des dangers, on peut dire, pour paraphraser Nietzsche : "ici on pourrait y vivre puisque l’on y vit !"

Peut-être vaut-il mieux parler d’explosions que de conflits sociaux. Et Internet aidant, on assiste, contemporainement, à une sorte de "net-activisme", c’est-à-dire de rébellions ponctuelles, à partir de prétextes, parfois anodins. (par exemple les quelques centimes d’augmentation dans les transports urbains de Porto Alegre). Mais ces soulèvements ponctuels aussi violents qu’éphémères sont également une forme du vitalisme culturel et sont plutôt le signe d’une crise de croissance que de la décomposition amorphe que l’on peut voir dans nos pays européens. Là encore un oxymore peut caractériser une telle vitalité : harmonie conflictuelle.

Le terme liberté n’est peut-être pas celui qui est le plus opportun pour décrire la culture postmoderne en général et celle du Brésil en particulier. On est plutôt dans un processus d’interdépendances, où à la prévalence du "Je" succède celle du "Nous". C’est d’ailleurs en ce sens qu’on peut voir comment le Brésil applique le "tribalisme" dont j’ai montré le développement galopant dans nos sociétés. Il est d’ailleurs amusant d’observer que mon livre "Le Temps des tribus" fut publié d’abord au Brésil (1987) puis en France. Pour le dire en des termes plus soutenus et pour reprendre une expression du sociologue allemand Max Scheller, cette idée de "dépendance" se retrouve dans un "Ordo amoris", c’est-à-dire une interaction des affects dont on n’a pas fini d’apprécier le caractère prospectif. Il est, à cet égard, intéressant de noter le rôle que joue les moyens de communication interactive dans la vie quotidienne brésilienne .Internet, sites communautaires, forum de discussion, blogs etc… tout favorise le fait, qu’au-delà de l’individualisme moderne c’est le "primum relationis" qui est à l’ordre du jour. C’est un tel "relationnisme" qui est , certainement, une des causes de la performativité économique du pays.

Le football au Brésil ne se limite absolument pas aux épisodes de la Coupe du monde et de la compétition entre équipes nationales. C’est d’abord un sport quotidien, une de ces activités du corps à laquelle tous peuvent accéder, il se joue partout, dans les terrains vagues, sur la plage, en ville, à la campagne. Les supporters des équipes professionnelles font partie de clubs, qui souvent impriment deux ou trois identités tribales dans la même ville. C’est un sport populaire non pas au sens où il serait un ascenseur social pour enfants défavorisés, les Brésiliens savent bien que seuls quelques-uns seront Pelé ou Ronaldo, mais parce que c’est un sport qui est en parfaite congruence avec la géographie et le rapport aux corps de tous les Brésiliens. Le football est une des formes de danse et une des expressions de l’âme collective de ce pays. En ce sens il est dans la culture brésilienne un archétype de l’imaginaire, au sens exact de cette notion : comprendre le réel à partir de l’irréel, le visible à partir de ce qui, souterrainement, le soutient !

Paru dans Le Figaro, 12 juin 2014

secessio plebis

Publié dans En France
Le résultat des élections de dimanche dernier traduit, d’une manière paroxystique, le décalage grandissant existant entre les élites et le peuple que celles-ci sont censées représenter. Élites ? Intelligentsia ? Tous ceux qui ont le pouvoir de dire et celui de faire : politiques, journalistes, divers experts et autres hauts fonctionnaires.
Ce n’est pas la première fois, pour reprendre une expression classique de la pensée politique qu’une telle secessio plebis se manifeste.
Pour dire bref, celle-ci existe à chaque fin d’époque, quand ces mêmes élites ne sont plus en phase avec la vie de tous les jours. Pour ma part, je considère que les racines d’un tel décalage se trouvent dans le fait que l’on reste obnubilé ou fasciné par les grandes valeurs qui firent la modernité : individualisme, rationalisme, progressisme .
Fascination devenant sidération et, dès lors, rendant impossible le fait d’apprécier les nouvelles valeurs en gestation dans ce que, faute de mieux, il faut bien appeler la postmodernité.

C’est à partir d’une telle mise en perspective que l’on peut comprendre, à la fois, le vote du Front national, mais plus encore celui de l’abstention. (26,8 millions d’abstentions, 4,7 millions de votes FN). On a pu, à cet égard, remarquer que celle-ci était particulièrement forte chez les jeunes générations (73% d’abstentions pour les 18-35 ans). Tout cela, bien entendu ne manque pas d’être inquiétant. En tout cas nous force à penser, en profondeur, la nouvelle époque qui s’amorce. Puis-je, à cet égard, rappeler que ce mot tout à fait anodin : "époque", signifie en grec parenthèse. Et n’oublions pas qu’une parenthèse s’ouvre et une parenthèse se ferme. La parenthèse moderne est en train de se fermer et l’incapacité des élites à voir celle qui s’ouvre conduit aux conséquences que l’on vient d’énoncer.D’où la méfiance qu’elle suscite, en particulier chez les jeunes générations qui, blogs, forums de discussion et autres sites communautaires aidant, ne s’en laissent plus conter !

Les racines d’une telle rupture, dans le sens fort du terme d’un tel désaccord, se trouvent, certainement, dans le fait que cette intelligentsia reste figée sur les certitudes théoriques qui lui paraissent comme autant d’assurances, mais qui en fait l’empêchent, tout simplement, d’accompagner les mutations dont il est vain de nier l’importance. On peut pourtant, quand on regarde sur la longue durée les histoires humaines, observer que le déclin d’un vivre-ensemble s’accompagne toujours de l’émergence d’une autre forme de socialité. Ce processus, je l’appelle saturation .C’est-à-dire qu’une nouvelle construction va s’élaborer à partir des éléments tombés en décadence.
Par exemple, à l’individualisme qui avait prévalu, succède un idéal communautaire qu’il est abusif et surtout dangereux de nommer communautarisme. En effet, dans tous les domaines, le "Nous" prévaut sur le "Je". C’est en comprenant un tel glissement que l’on peut saisir les nouvelles formes de solidarité, de générosité qui sont en train de s’élaborer sous nos yeux.
De même, le rationalisme (c’est-à-dire une systématisation de la raison dans la vie sociale) est en train de laisser la place à une conception plus ouverte de la rationalité : pour user d’un oxymore, je dirais que ce qui est en jeu est le désir d’une raison sensible où l’imaginaire occupe une place de choix. Cela s’observe dans l’émergence des passions, des émotions collectives. C’est ainsi que les affects ne sont plus cantonnés derrière le mur de la vie privée, mais tendent à  se capillariser dans l’ensemble du corps social. Et il est très réducteur de réduire, comme le font la plupart des politiques, les valeurs populaires au pouvoir d’achat et à la recherche de la sécurité économique.
Enfin, le simple progressisme, la recherche de la société parfaite dans le futur, la tension vers les "lendemains qui chantent", tout cela est en train de laisser la place à une accentuation sur le présent, un vivre ici et maintenant et ce à partir des racines, à partir des traditions. Tout cela peut se résumer au travers du terme de progressivité qui insiste sur ce qu’on peut appeler l’enracinement dynamique. Le lieu fait lien !

En ce sens, l’accentuation d’une Europe purement institutionnelle au détriment d’un sentiment européen et d’une expression de la culture et de la tradition européennes vivantes ont certainement détourné nombre d’électeurs du vote.
Les élites ne comprennent pas un tel glissement. Elles méconnaissent l’importance de la communauté (le "Temps des tribus" est bien arrivé !), de l’émotionnel, d’un présent partagé. Elles sont, ainsi, éloignées de la vie de tous les jours, ce qui ne manque pas d’entraîner la rupture avec les conséquences que l’on voit. C’est en se contentant de répéter, mécaniquement, des mots incantatoires que, d’une manière inexorable, l’on se coupe de ce que Auguste Comte nommait le "pays réel". Quand ceux qui sont censés le faire ne savent plus dire ce qu’est la conscience collective il n’est plus étonnant que celle-ci n’ait plus confiance !

Certes la "Bienpensance" est un mot qui, utilisé sans distinction, peut devenir une formule vide de sens. Pour ma part, c’est en me souvenant des  vigoureuses analyses de Georges Bernanos qui, dans ses écrits de combat, s’élevait contre les facilités de pensée et les divers conformismes du moment, que je reprends, à mon tour, ce terme. Et ce en rappelant que le conformisme logique, les "éléments de langage" et autre "langue de bois" favorisent un "entre-soi". Une véritable endogamie engendrant une rupture totale entre le peuple et ceux qui sont censés le représenter.
Vilfredo Pareto, avec justesse et acuité, soulignait d’ailleurs que quand une époque s’achève, on voit s’amorcer une "circulation des élites". C’est quelque chose de cet ordre qu’il faut avoir à l’esprit, alors que les générations vieillissantes, et surtout figées sur leurs certitudes, s’accrochent à leur pouvoir, politique, économique, intellectuel, social. La pensée "établie" fonctionne à partir d’une conception moraliste du monde, c’est-à-dire, pour reprendre une expression de Max Weber, envisageant le monde comme "il devrait être" et non pas "comme il est". Ce faisant, ce dernier reprenait l’ironique remarque de Nietzsche parlant de la "moraline" suintant d’un corps moribond . C’est cette sécrétion nauséabonde qui fait fuir ceux qui ont envie de respirer un air pur. Peut-être est-ce en ayant cela à l’esprit que l’on peut comprendre le dégoût qui se manifeste vis-à-vis des diverses élites contemporaines.
On peut penser que les derniers débats dits sociétaux, c’est-à-dire ceux proposant une dénaturation de la structure anthropologique qu’est l’altérité sexuelle, la manie du niveau dans le rapport entre les sexes, obsession de l’asepsie sociale dans le domaine de santé et de prévention, tout cela tient moins du détournement : ne pas parler du chômage, que de cette volonté paranoïaque de plier la société à un modèle unique, considéré comme le meilleur.
En ce sens l’Europe, considérée par de nombreux Français comme responsables des multiples règlements régissant  notre vie quotidienne, (règlements souvent impulsés par nos bureaucrates nationaux) a payé ce refus d’une intrusion étatique dans l’intimité.

Je ne suis pas certain que les exacerbations s’exprimant dans les diverses élections que l’on vient de vivre traduisent une adhésion aux thèses du Front national. Il est également trop facile, et cela s’inscrit bien dans la bienpensance, c’est-à-dire dans la routine philosophique, de croire que l’on assiste en France ou dans d’autres pays européens à "une droitisation de la société". De la même manière il est peut-être trop rapide de voir là un simple désir de changement. En fait, tout simplement, comme la  représentation philosophique  (c’est-à-dire les systèmes de pensée hérités du 18ème et du 19ème siècles) ne parait plus pertinente, les peuples n’ont plus envie de se reconnaître dans une représentation politique restant figée sur un mode de pensée quelque peu obsolète. Il est fréquent de dénoncer, ou à tout le moins de moquer le bon sens populaire. Or celui-ci d’une manière plus ou moins souterraine est au cœur même du vivre-ensemble. On retrouve chez des auteurs aussi différents que Descartes ou Joseph de Maistre des analyses insistant sur la nécessité de s’accorder "à la droite raison et au bon sens réunis".

Pour ma part je considère que c’est cette conjonction qui s’exprime dans les diverses "humeurs" sociales dont on n’a pas fini de mesurer les effets. En bref, on ne supporte plus l’aspect péremptoire, intolérant de ce que Tacite nommait , "tristis arrogantia", l’arrogance triste de ces moralistes ayant, pour tous les problèmes, une réponse universelle . Solution, de surcroît, inefficace ! Tout est bon pour leur rappeler leur impuissance.
Pour le dire en d’autres termes, la verticalité du pouvoir (politique, médiatique, universitaire, administratif) ne fait plus recette et il va falloir s’ajuster à une horizontalité de plus en plus importante dans nos sociétés. C’est cela la mutation de fond, et la rabattre sur une soi-disant adhésion aux thèses de Marine Le Pen est une pensée à courte vue. Élargissons le débat, sachons, véritablement, penser de ce qui est en jeu. En son temps, Jean Baudrillard avait attiré l’attention sur le "ventre mou du social" ou sur les "majorités silencieuses". Voilà que ce silence devient assourdissant ! Le lepénisme n’est qu’un pré-texte parmi d’autres ; il faut savoir repérer et lire le vrai "texte".

Faut-il attribuer au FN des racines maurassiennes ? Faut-il supposer qu’il subit, actuellement, des influences rousseauistes ? C’est, peut-être, lui faire grand honneur que de la créditer de telles idées. Ce qui par contre est certain, c’est qu’il sait être sensible au fait que c’est le peuple et ses valeurs qui sont au fondement même de tout vivre ensemble.
Les classiques de la pensée politique rappellent qu’il n’existe de Nation qu’à partir d’une "affectio societatis". Ce désir d’être et de vivre ensemble. C’est cela le peuple. Il est frappant d’observer que ces mots, en soi si riche de peuple ou de populaire, sont, la plupart du temps, interprétés  par les élites en termes de populisme .  Avec, bien sûr, la connotation péjorative que ne manque pas d’avoir un tel mot. C’est quand justement, l’élite ne sait plus dire ce qui est vécu que l’on peut voir le succès des diverses formes de démagogie. Je ne sais pas si le Front national dit que le peuple a toujours raison, mais ce qui est certain, c’est qu’il ne sert à rien de le diaboliser lorsqu'il rappelle que l’on ne peut penser et agir qu’en référence aux racines populaires.
Pour ma part, je considère que c’est si, et uniquement si, on sait s’accorder à de telles assises, que l’on pourra penser, avec justesse, le nouveau vivre-ensemblepostmoderne en gestation. En rappelant que, lorsqu’on observe sur la longue durée les histoires humaines le pouvoir  n’est légitime que lorsqu’il reste enraciné dans la puissance populaire. C’est cette constatation de bon sens que l’intelligentsia française tend à oublier ou qu’elle ne sait pas dire. Souvenons, ici, d’Albert Camus : "mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde". Aussi convient-il de trouver les mots pertinents qui, dès lors, deviendront paroles fondatrices.

La polémique "Taubira"

Publié dans Du côté des élites
La polémique "Taubira", un témoignage de l’abstraction des débats politiques coupés des intérêts réels du pays.

La récente polémique qu’a suscité l’attitude (digne, mais retenue) de Christiane Taubira pendant une commémoration qui lui tenait personnellement à cœur et les échanges de propos provoquants ou injurieux qui l’ont illustrée ne devrait pas occuper un espace médiatique important, tant l’affaire est anecdotique.
L’aspect minime de l’incrimination est pourtant  intéressant, tant il témoigne du niveau de superficialité atteint par le débat politique et médiatique, mais également parce qu’il pointe l’incapacité de la classe politique et médiatique de poser avec rigueur et sérieux les questions du vivre ensemble et des symboles qui l’illustrent à l’époque postmoderne.
La force des invectives échangées témoigne peut être plus de la fragilité des grands principes que chacun prétend défendre que de leur vigueur.
Pourtant les principes républicain, patriote et antiraciste mériteraient d’être revisités.
Car en rester aux cris d’orfraie ne fait que détourner la réflexion commune des vrais problèmes que pose le vivre ensemble dans une société multiculturelle.

Des principes d’autant plus défendus qu’ils ne font plus consensus
La Marseillaise est ce chant créé à l’orée de l’époque moderne, pendant la Révolution française et son affirmation d’un patriotisme nationaliste, antiprovincial, anti-international et  anticommunautaire. (N’oublions pas qu’il visait les "Emigrés", c’est-à-dire l’élite noble remplacée par l’élite bourgeoise !). Certaines expressions témoignent même de l’idéologie patriote à tendance raciste de l’époque, ne serait-ce que l’allusion "au sang impur" des ennemis. On imagine quelles critiques auraient été adressées à ce chant, écrit et appliqué aux guerres de décolonisation !
Bien évidemment on peut penser que ce n’est pas dans une telle optique que Christiane Taubira n’a pas chanté, sans doute était-ce parce qu’elle chante faux et ne voulait pas dissoner ou bien qu’elle avait la voix cassée ou encore qu’elle était absorbée par la cérémonie elle-même.
Il était donc stupide de critiquer son silence et son absence de "faire semblant", ce qu’elle a sans doute voulu dire en parlant de "karaoké d’estrade".
A vouloir faire un bon mot, elle a cependant emballé la polémique, car, les technologies postmodernes aidant, toute diffusion un peu provocante prend immédiatement un caractère épidémique.
Il n’empêche que les réactions outrées, mettant en cause son républicanisme d’un côté, le caractère raciste des critiques qui lui ont été faites sur ce mot d’esprit de l’autre, témoignent plus de la mauvaise santé de nos principes républicains que d’un simple effet Internet.

République une ou Res publica plurielle ?
Si l’on peut penser que Christiane Taubira s’est tue pour toutes sortes de raisons qui lui étaient personnelles, son silence et surtout son explication un peu désinvolte, ne pouvaient que renvoyer au silence volontaire et à forte signification politique de certains jeunes qui opposent au respect de l’hymne de la République une et indivisible leur sentiment d’en être exclus du fait de leur appartenance communautaire.
La communion par la Marseillaise et son exaltation de la Révolution française autour d’un passé renvoyant à une unité de culture, d’origine, d’histoire et finalement à un passé abstrait ne peut plus susciter le consensus. (au sens de cum sensualis, sentir avec). Chanter la Marseillaise, hormis dans les situations de catastrophe, quand la douleur commune produit l’émotion commune, n’émeut plus.
La chanter ou pas devient alors objet de débat politicien ou pure écume médiatique, participant de ce fait au sentiment croissant qu’a l’opinion publique que les paroles de l’opinion publiée n’ont aucun intérêt.
Ce sont purs détournements, au sens où l’employaient les "pro-situs" dans leur apologie des actes de provocation : focaliser sur un prétendu problème, l’antirépublicanisme ou le racisme, pour détourner des vrais problèmes.

Un anti-racisme qui embolise la quête commune d’un vivre ensemble
Plus trivialement, peut-être les politiques et leurs commentateurs n’ont-ils plus rien à dire, plus rien à raconter, peut-être leurs mythes ont-ils perdu leur charme, si bien qu’ils tentent, jour après jour de ranimer une flamme éteinte.
L’accusation de racisme faite à Coppé ou Marine Le Pen qui ont critiqué l’attitude et surtout son explication par la ministre de la Justice est absurde et contre-productive. Absurde car, au contraire d’autres réactions franchement racistes, celle-ci n’en avait aucune caractéristique. Contre-productive, car à crier au loup, on ôte tout sens aux mots.
La vivacité du débat dans les termes qu’il a empruntés témoigne donc d’un vrai vide de la pensée.
Mais était-il absurde de se demander ce que pouvait signifier le fait de chanter ou non la Marseillaise ? qui plus est pendant une cérémonie commémorant un passé estimé honteux, celui de l’esclavagisme ?
 
Très clairement, au travers de cette polémique, il faut lire la difficulté que nous avons, aujourd’hui, à définir des règles du vivre ensemble qui nous permettent à la fois de témoigner de nos diverses appartenances communautaires et de notre volonté, française et européenne, d’envisager un destin commun.
La Marseillaise est l’hymne de la modernité, exaltant les libertés individuelles, refusant les affiliations communautaires au profit d’un contrat social passé entre chaque individu citoyen et la patrie incarnée dans l’Etat central. République une et indivisible, fondée notamment sur une conception de la liberté individuelle, de l’égalité comme recherche de l’homogénéité des conditions de vie et de culture et de la fraternité comme système organisé d’assistance sociale.
Il nous faut maintenant réfléchir à ce que pourrait être une Res publica non plus une, mais diverse, où diverses communautés vivent ensemble dans l’enrichissement de leurs différences, un République admettant "l’impureté" et les imperfections, les frottements dus à la coexistence de cultures hétérogènes.
Non pas un éclatement communautariste comme on veut nous le faire croire, ni un respect figé d’un passé homogène et vide (Walter Benjamin) ayant perdu sa signification symbolique. (le symbole est ce qui unit).
Les accusations de racisme (ou plus perfidement "d’un relent raciste") ne nous feront pas avancer dans cette quête commune de symboles et de mots pouvant exprimer au mieux le vouloir vivre ensemble de la postmodernité.
Transformer chaque conflit, chaque contradiction en combat de principes abstrait et vain ne fait que renforcer le sentiment qu’à l’opinion publique qu’elle n’est ni entendue, ni représentée par ceux qui ont le pouvoir de dire et de faire.

Paru dans le Figaro (vox), 14 mai 2014

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