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PINTON Michel

PINTON Michel

Né le 23 décembre 1937
 
 
 
 
 

Ecole Polytechnique
École nationale de la statistique et de l'administration économique (ENSAE)  

Fonctions diverses de direction d’entreprises
Maire de Felletin (Creuse) (1995 - 2008)
 
Fondateur, Délégué général puis Secrétaire général de l’Union pour la Démocratie Française (UDF)
Député au parlement européen
 
A titre bénévole,
Fondateur, Vice-président puis Président de France-initiative (réseau d’aide à la création d’entreprises)
   
      
 

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Enigme européenne

Publié dans Avec l'Europe
Enigme européenne
 
Le Parlement européen vient de diffuser une brochure qui célèbre son quarantième anniversaire. Les auteurs des articles sont des députés ou d’anciens députés. Tous expriment deux sentiments contradictoires. Quand ils examinent le passé, ils disent leur fierté d’avoir participé à une œuvre extraordinaire : la construction de l’Union européenne. Grâce à elle, les vingt-huit Etats qui en sont membres, bénéficient de bienfaits dont leurs citoyens osaient à peine rêver avant que leurs gouvernants signent l’acte d’adhésion : la paix garantie entre nations ; une prospérité presque ininterrompue ; les droits de l’homme efficacement protégés ; l’Etat de droit solidement établi. Mais quand ils se tournent vers l’avenir, députés sortants et anciens députés sont remplis d’inquiétude. "L’espérance européenne" intéresse de moins en moins les citoyens de l’Europe ; les opinions publiques sont rongées par l’euroscepticisme ;  les partis opposés à l’Union ont de plus en plus d’audience. Les auteurs des articles pressentent que l’élection du 26 mai va confirmer leurs craintes, sous la double forme d’une abstention massive et d’une progression des "populistes" en nombre de voix et de sièges. Ils ressentent douloureusement l’injustice probable du verdict à venir. Ils déplorent l’ingratitude des électeurs mais, surtout, les raisons de la désaffection populaire leur paraissent absurde : comment les citoyens européens peuvent-ils voter contre ce qui est leur intérêt évident ? Cette énigme les laisse désemparés. Faute de mieux, ils se rallient aux raisons que propose la plus haute autorité de l’Union, le Président du Conseil européen Donald Tusk : le recul attendu des "progressistes" a pour cause, dit-il, une conjonction confuse de peurs, de doutes et d’irritations aussi passagères qu’insaisissables. Les "populistes" s’emploient à les attiser, avec l’appui de Moscou qui répand partout ses "fake news". Tusk n’innove pas. Il reprend, Poutine à part, les arguments par lesquels Giscard avait expliqué, il y a quinze ans, l’échec du référendum concernant la Constitution européenne : d’un côté, un choix raisonné d’ouverture et de progrès ; de l’autre, un ramassis de crispations instinctives et de passions obscures. Heureusement la raison finit toujours par l’emporter. Elle doit seulement être patiente et déterminée.
   
Je doute que l’interprétation de Tusk soit la bonne. Je vais me hasarder ici à en proposer une autre, que j’avais déjà opposée à l’argumentation de Giscard. Si j’ose récidiver, c’est parce que les évènements ont démenti les conclusions de notre ancien président et ratifié les miennes.
 
Pour comprendre les difficultés dans lesquelles l’Union européenne se débat, il faut regarder de haut ses institutions, sa gouvernance, ses réalisations pratiques. Toutes sont animées par une ambition qui transcende notre époque, notre siècle et même tous les siècles à venir : L’Union se voit comme rien de moins qu’une fin heureuse de l’histoire de nos nations. Avec elle nous entrons dans un temps définitif de paix générale, de prospérité partagée, de respect scrupuleux des droits de l’homme. Ce n’est pas moi qui invente une telle ambition. Elle est exprimée par tous les "progressistes". Tusk vient de le rappeler à sa manière : "En 2004 beaucoup en Pologne ont cru comme moi que notre adhésion à l’Union européenne serait la fin heureuse de notre histoire".
     
Cette ambition gigantesque repose entièrement sur la puissance de la raison humaine. De fait, l’Union européenne est un chef d’œuvre de rationalité en marche. Elle est par excellence le "palais de cristal" dont Dostoïevski pressentait la réalisation en Europe. Elle s’appuie sur quatre piliers si nettement découpés qu’ils ne laissent place à aucune obscurité - les quatre libertés fondamentales de l’Union - ; sa charpente est constituée par trois institutions, la Commission, le Parlement, la Cour de justice, agencées selon les règles de la raison et vouées à la transparence ; ses "compétences" sont installées dans les nombreuses pièces du palais ; toutes sont sous la lumière de directives dont la nécessité est démontrable par des raisonnements. Dans chacune, l’Union a installé des experts, appelés aussi technocrates ; ils rédigent des règlements qui se veulent parfaitement clairs parce que rationnels. Celui qui cherche le cœur de cet immense édifice, doit monter tout en haut. Il découvrira avec émerveillement un "temple du bonheur" annoncé aussi par Dostoïevski, dans lequel  mes collègues députés célèbrent, entre des murs de verre, la fin de l’histoire européenne et le culte annexe des droits de l’homme européen.
 
La question est de discerner si le citoyen européen est aussi à l’aise dans ce palais de cristal que les technocrates et les députés. Les auteurs de la brochure n’en doutent pas. Tout a été fait pour lui rendre la vie agréable. Il y dispose des droits les plus étendus du monde (Giscard). C’est un endroit où la stabilité et la prévisibilité sont données à chacun (Tusk). La Commission veille à satisfaire tous ses désirs de bien-être, notamment en organisant une concurrence acharnée entre producteurs de biens et de services. Que pourrait-on raisonnablement faire de plus ?
Un autre grand philosophe européen, Nietzsche, n’aurait pas manqué de ricaner devant le citoyen que l’Union prétend façonner : "dernier homme" aurait-il dit avec mépris, c'est-à-dire individu réduit au statut de consommateur compulsif.  Il prédirait certainement, comme il l’a fait pour la démocratie libérale de son époque, que l’aventure européenne se terminera en catastrophe. Dostoïevski arriverait à la même conclusion par d’autres chemins : "aucune société" a-t-il écrit "n’a jamais pu s’édifier sur les seuls principes de la raison et de la technique ; de tous temps l’un et l’autre n’ont rempli que des fonctions subalternes". Il reprocherait à l’Union européenne d’ignorer "l’homme souterrain", que la lumière de la raison est incapable de saisir.  Cet homme-là, qui est intérieur à chacun de nous, est mené par les forces mystérieuses de l’instinct, du sentiment, du sens commun. Il est dangereux de sous-estimer sa puissance. Elle peut devenir explosive. Or, pour l’homme souterrain, le palais de cristal qu’a édifié l’Union européenne n’est pas un lieu de liberté mais une prison. Il n’a qu’une envie : s’en échapper. Qui sait quel ébranlement en résultera si on l’en empêche ?
 
L’Union européenne se croit encore capable de dominer "l’homme souterrain" à force d’obstination dans ses injonctions de raison. Elle n’aboutit qu’à l’exaspérer et le braquer contre elle. Rien ne le montre mieux que la relation compliquée entre Union, citoyens et nations. Chaque nation est une réalité mystérieuse dont l’origine, l’histoire et la fin échappent complètement à l’analyse rationnelle. Elle s’accroche à nous par la force du sentiment bien plus que par la rigueur d’un raisonnement. C’est pourquoi elle est la communauté à laquelle se rattache spontanément l’homme souterrain. Depuis sa création, l’Union se méfie de la nation. Elle y voit une concurrente qui divise les allégeances et gène ses plans. Elle ne cesse de dénoncer les nationalismes, fauteurs des rivalités et des guerres du passé ; elle démontre leur inaptitude à relever les grands défis de la mondialisation ; elle stigmatise leur logique néfaste, qui entraîne les peuples vers l’intolérance et le repli sur soi. Qu’à cela ne tienne : l’esprit national abandonne le terrain du rationnel à l’Union mais c’est pour être plus fort dans le domaine de l’instinct et du sentiment. Les "nationalistes" deviennent des "populistes". Et ils sont plus prospères que jamais. 
Voyez comme Macron, ce "progressiste" tout dévoué à "l’espérance européenne" échoue à imposer ses vues aux nations qui résistent sourdement à ses arguments rationnels. Quand il dit aux Anglais que "quitter l’Union a un coût et qu’ils doivent le payer", il n’aboutit qu’à renforcer le sentiment "pro-Brexit" outre-manche. Lorsqu’il menace les Etats qui refusent les immigrés musulmans de diminuer leurs droits à subventions, il attise la méfiance populaire, profondément enraciné dans l’histoire des nations d’Europe de l’est, vis-à-vis de l’Islam. Enfin, quand il invite les Allemands à mener avec lui une politique mondiale et à créer à cette fin une armée européenne, il heurte l’instinct de ce peuple auquel des évènements tragiques ont appris qu’il était peu doué pour les vastes ambitions. La raison macronienne est toujours vaincue par le sens commun, même en France, comme les gilets jaunes l’ont prouvé.
    
Pour terminer, je souhaite m’adresser aux députés européens qui vont être élus le 26 mai. Je les invite à méditer cette pensée de Pascal : "la dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la dépassent. Elle n’est que faible si elle ne va pas jusque-là". Qu’ils ne cèdent pas, comme l’ont fait leurs anciens, à l’arrogance de la raison. Elle n’est que faiblesse ; elle les conduirait aux pires déconvenues.

Envoyé par l'auteur, Michel Pinton, Ancien député au Parlement européen, 17 mai 2019

Brexit

Publié dans Avec l'Europe
Brexit
 
"Il ne faut pas que vous sous-estimiez l’Angleterre. C’est un curieux pays, dont peu d’étrangers parviennent à comprendre la mentalité. Ne la jugez pas d’après l’attitude de son gouvernement actuel. S’ils sont confrontés à un grand défi, vous verrez de combien d’actions inattendues sont capables ce même gouvernement et la nation anglaise." Ces paroles ont été prononcées par Churchill. Elles étaient adressées à Ribbentrop, ambassadeur d’Allemagne à Londres, en 1937, alors que le gouvernement Chamberlain semblait incapable de définir une politique cohérente face aux ambitions continentales du Reich. Elles me reviennent à l’esprit en observant l’incapacité de Theresa May à faire un choix clair dans ses négociations avec ce même continent rassemblé dans l’Union européenne. Nous sommes tentés de tourner en dérision l’indécision des dirigeants anglais, leurs divisions et leur irréalisme. Ne sous-estimons pas l’Angleterre ! Le "Brexit" est considéré aujourd’hui comme une lubie du peuple britannique, alléché par les promesses fallacieuses de démagogues irresponsables, et dont les conséquences seront catastrophiques  pour lui mais légères pour les continentaux.  Il se pourrait que, dans quelques années, les évènements conduisent à l’inverse.
 
Je ne cherche pas à faire un parallèle entre Adolf Hitler et Jean-Claude Juncker, ni entre Ribbentrop et Barnier. Je ne songe pas davantage à rapprocher la domination brutale du IIIe Reich et l’expansion pacifique de l’Union européenne sur les mêmes terres continentales.  Mais, dans un cas comme dans l’autre, l’Angleterre se trouve seule face à un grand défi. Je parie qu’aujourd’hui comme il y a quatre-vingt ans, ses divisions et ses hésitations ne dureront pas. Son peuple retrouvera son unité et son gouvernement sa détermination. Alors l’Union européenne, aujourd’hui si sûre d’elle-même, verra de quelles actions inattendues la nation anglaise est capable. Elle pourrait, à son tour, avoir à faire face à des défis qui mettront sa solidité à rude épreuve.
 
Allons au-delà des apparences et des idées reçues.  Qu’est-ce que "l’espérance européenne" dont Monnet puis Delors et aujourd’hui Juncker ont été les artisans ? Une organisation collective dans laquelle nos nations abandonnent des morceaux de leurs souverainetés à un collège de technocrates supposés agir en vue de l’intérêt supérieur de l’Europe. Son but proclamé est la paix perpétuelle entre nos peuples et une prospérité partagée équitablement entre tous. Les évènements récents ont montré qu’il y avait une forte dose d’illusion dans l’ambition des technocrates. Mais leur erreur fondamentale a été, dès le début, d’avoir cru possible d’arracher des pans de souverainetés nationales sans de virulents chocs en retour.
 
Qu’est-ce qu’une nation ? Un mystère. La rationalité des experts de Bruxelles n’y a pas accès. Elle n’en saisit que les aspects extérieurs comme le produit national brut ou la balance des paiements. Nos nations d’Europe sont toutes nées dans l’obscurité d’évènements historiques très anciens. Leur raison d’être s’enveloppe de brouillard. A l’encontre des prévisions objectives, elles ont survécu aux pires épreuves que les siècles leur ont infligées. Leur finalité nous est inconnue. Elles sont sensibles à tout ce qui touche leur souveraineté même quand celle-ci semble inefficace. En proclamant qu’ils ont percé ce mystère et qu’ils conduisent les souverainetés nationales à se fondre dans une souveraineté unique et définitive qui est celle de l’Union européenne, les technocrates de Bruxelles s’abusent. Il n’est pas en leur pouvoir de soumettre l’irrationnel à leur autorité.
La nation anglaise vient de le prouver. Sa souveraineté était l’une des plus anciennes d’Europe et la mieux établie. Elle a toujours lutté avec obstination contre les dangers intérieurs et extérieurs qui menaçaient de la réduire. Elle n’a adhéré au système de Bruxelles qu’après de longues hésitations. Elle n’a cessé de renâcler contre les tentatives insistantes des technocrates pour étendre leur pouvoir au détriment du Parlement de Westminster. Mais sa sourde résistance n’a pas été comprise. On a préféré, dans les milieux continentaux, y voir une excentricité insulaire sans conséquence. Excédée de sentir sa souveraineté de plus en plus étouffée, l’Angleterre a décidé, il y a presque trois ans, de reprendre son destin entre ses mains. Elle savait que le prix en serait lourd. Mais tant pis pour les avantages financiers et commerciaux que l’Union européenne apporte ! Elle a choisi de sacrifier une part de son bien-être à la reconquête de sa liberté.
Telle est le sens profond du vote populaire de juin 2016. Il mérite le respect. Imaginer que la nation anglaise reviendra en arrière pour préserver des subventions agricoles ou des exportations de véhicules, c’est ignorer la force de son aspiration à redevenir pleinement elle-même.
 
Aveuglés par l’idéologie de Bruxelles, la plupart des dirigeants continentaux n’arrivent pas à saisir la vraie raison du "Brexit". Au lieu de le voir pour ce qu’il est, c'est-à-dire un acte hautement politique, qui appelle une négociation elle aussi politique, ils ont laissé la Commission européenne et le Parlement européen s’emparer du dossier et rabaisser l’enjeu à leur niveau de compréhension, qui se limite à des marchandages techniques. La méthode suivie par Barnier a consisté à fixer d’abord les modalités financières de la rupture du marché unique. Une fois cette affaire réglée, il prévoyait de se tourner vers l’avenir et de mettre au point un nouvel accord commercial entre l’Union européenne et l’Angleterre. Il n’a pas pu aller loin. Dès la première étape, sa manière de faire s’est brisée sur des écueils politiques dont l’existence lui était passée inaperçue. Mais faut-il s’étonner que des technocrates buttent sur ce qu’ils sont incapables de comprendre ?
Au jour où ces lignes sont écrites, nous ignorons si le traité qui doit sceller la fin de la première étape, sera approuvé par le Parlement britannique. Mais cela n’a guère d’importance. Ce qui est grave pour l’Angleterre comme pour les nations du Continent, c’est l’absence de toute perspective politique dans les relations entre le Royaume Uni et l’Union européenne. Aucun accord technique, si soigneusement négocié qu’il soit, ne peut combler un tel vide. S’il persiste, alors il sera à craindre que la nation anglaise, se sentant isolée et vulnérable, soit obligée de défendre sa souveraineté contre un continent qui la repousse. Elle l’a fait jadis et l’a toujours emporté. Qu’en sera-t-il cette fois ? Elle ne manquera pas d’alliés chez les peuples d’Europe dont les technocrates de Bruxelles brident les souverainetés et contrarient les aspirations. L’Union européenne ira vers un avenir d’autant plus hasardeux que la cohésion et la détermination auront changé de camp.   

Envoyé par l'auteur, 21 mars 2019

Macron à l’épreuve ...

Publié dans Du côté des élites
Macron à l’épreuve des gilets jaunes
 
Les "gilets jaunes" ne sont plus, semble-t-il, le mystère qu’ils étaient lorsqu’ils ont fait irruption sur les ronds-points routiers, les accès aux grandes surfaces et l’avenue des Champs Elysées. Journalistes, sociologues et parlementaires les ont maintenant rencontrés, étudiés et décrits. Ramenée à l’essentiel, leur conclusion commune revient à expliquer que cette éruption jaillie des profondeurs du pays exprime une double demande : les petits de notre peuple veulent, d’abord, ne plus être étranglés par des taxes trop lourdes, notamment celles qui pèsent sur l’essence ; ensuite, ils aspirent à se faire mieux entendre du gouvernement. Rien de révolutionnaire ni même de dangereux. Que nos dirigeants se montrent moins autoritaires et impatients. Qu’ils accordent aux travailleurs et aux retraités modestes les primes et les allègements d’impôts les plus appropriés. Ces mesures simples, accompagnées d’une concertation décentralisée avec les citoyens de base, devraient suffire à ramener le calme. Dans trois mois, la réforme de notre société, telle que Macron l’envisage, et qu’il a suspendue depuis novembre, pourra reprendre son cours.
Je ne crois pas que cette interprétation rassurante soit la bonne. Les manifestations des "gilets jaunes" prouvent, à mon avis, que le peuple français est déchiré par des fractures profondes. Les réduire exigera beaucoup plus que les concessions consenties par notre classe dirigeante.
 
Pour comprendre ce que signifie cette explosion inattendue de colère populaire, il faut aller plus loin que les observations immédiates et les commentaires hâtifs dont nous avons été abreuvés. Il est indispensable de nous référer au bien commun, principe fondamental que tout gouvernement doit respecter sous peine de tomber dans le discrédit et la haine.
Un gouvernement soucieux du bien commun, est tenu de rendre accessible à tous ce dont chacun a besoin pour mener une vie digne : éducation d’abord, puis travail avec une rémunération suffisante pour obtenir un logement, payer sa nourriture et fonder une famille. Le pouvoir politique a l’obligation de veiller à ce qu’aucune catégorie sociale ne soit sacrifiée au bien-être d’une autre et, pour commencer, les plus pauvres à l’enrichissement des plus riches.
 
Il suffit de comparer cette définition du bien commun à l’action du Président Macron, pour comprendre qu’elles divergent. Statistiques après statistiques montrent que l’écart entre nos riches et nos pauvres ne cesse de s’élargir sous le regard indifférent du gouvernement. Le Chef de l’Etat l’a même accru en transformant des impôts dont seuls les "premiers de cordée" devaient s’acquitter en taxes exigées de tous les contribuables. Un gouffre grandissant sépare les bons établissements d’enseignement où se réfugient les familles favorisées du niveau dégradé des autres. S’agissant du travail, la "France d’en haut",  assurée de situations bien rémunérées et stables, s’éloigne de plus en plus de la "France d’en bas" confinée dans les emplois précaires et les salaires insuffisants. La détérioration de l’habitat populaire transparaît dans tous les indices chiffrés. Les associations caritatives s’alarment de l’augmentation continue des queues aux guichets d’aide alimentaire. Le bas de l’échelle sociale se gonfle de familles éclatées, recomposées et monoparentales.
 
 Voilà la triste réalité d’une société qui n’a plus le bien commun pour but. Le mouvement des "gilets jaunes" n’est rien d’autre qu’un cri de protestation poussé par les victimes d’un ordre politique devenu injuste. Cette interprétation de leurs motivations est confirmée par un fait simple : c’est uniquement le Chef de l’Etat, responsable suprême du bien commun de la nation, qui a été interpellé par les manifestants. Comment expliquer autrement que leur seul chant ait été la Marseillaise, leur seul cri "Macron démission", leurs seules demandes des mesures de nature politique ? Pourquoi se sont-ils affranchis de tous les corps intermédiaires –partis, syndicats, associations de toute nature-  sinon parce qu’ils sentaient que leurs revendications dépassaient de loin un enjeu catégoriel ? Les grands patrons ont été tout surpris de constater que leur organisation -le Medef- était épargnée par la vague qui déferlait sur les boulevards parisiens. Ils s’en réjouissent sans bien comprendre pourquoi ils n’ont pas été une cible, eux qui représentent par excellence la "France d’en haut". Mais la "France d’en bas", elle, sait bien qu’ils n’ont jamais eu la charge du bien commun et qu’ils ne l’auront jamais.
 
Hélas, l’hôte du palais de l’Elysée ne semble pas saisir ce qui est attendu de lui. Son message de vœux montre qu’il s’entête à poursuivre un autre but, celui qui consiste, selon ses propres termes, à adapter la France aux exigences du libéralisme contemporain dont l’Union européenne est le modèle achevé, avec ses quatre libertés fondamentales : liberté de circulation des capitaux, des hommes, des produits et des services. Il ne voit pas que ce libéralisme-là a des conséquences politiques et sociales qui sont contraires à notre bien commun. L’expérience des quarante dernières années l’a montré. Il est étrange que le Chef de l’Etat ne l’ait pas médité. Mais, après tout, notre classe dirigeante n’est pas plus clairvoyante que son représentant suprême.
 
Si mon analyse est la bonne, la déchirure entre France d’en haut et France d’en bas n’est pas près d’être réparée. La "concertation" que Macron va organiser ce mois-ci aboutira au mieux à une trêve entre les deux parties. Notre classe dirigeante aura l’illusion d’avoir gagné. En réalité, elle aura obtenu un sursis avant une nouvelle explosion, probablement plus étendue et plus violente. Tant que le bien commun ne sera pas remis au cœur de la politique nationale, notre avenir restera sombre et menaçant.
 
PS : je prends la liberté d’indiquer que les idées présentées ici sont développées dans un livre que j’ai publié il y a neuf mois : Identitarisme contre bien commun chez FYP éditions. Une personnalité éminente a bien voulu écrire que ce livre était la clef des évènements récents. Il annonce et explique le phénomène des "gilets jaunes".

Envoyé par l'auteur, 3 janvier 2019

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