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PINTON Michel

PINTON Michel

Né le 23 décembre 1937
 
 
 
 
 

Ecole Polytechnique
École nationale de la statistique et de l'administration économique (ENSAE)  

Fonctions diverses de direction d’entreprises
Maire de Felletin (Creuse) (1995 - 2008)
 
Fondateur, Délégué général puis Secrétaire général de l’Union pour la Démocratie Française (UDF)
Député au parlement européen
 
A titre bénévole,
Fondateur, Vice-président puis Président de France-initiative (réseau d’aide à la création d’entreprises)
   
      
 

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Voyage dans l’univers de la PMA

Publié dans A tout un chacun

Voyage dans l’univers de la PMA


Le récit qui suit est écrit à la manière des contes philosophiques du siècle des Lumières à ce détail près que ses personnages sont réels et vivent aujourd’hui. 

Ma famille est constituée de deux mères (que j’appelle toutes deux "maman" et y ajoutant leurs prénoms respectifs pour les distinguer l’une de l’autre) et d’une sœur de deux ans plus jeune que moi.

L’une de nos mères est universitaire, l’autre avocate. Elles nous ont élevés dans les principes de confiance dans la raison humaine, de tolérance et de croyance au progrès de l’humanité. Elles ne nous ont jamais parlé de spiritualité, sauf pour exprimer leur méfiance à l’égard des croyances irrationnelles dont les fruits inévitables, disaient-elles, sont l’obscurantisme et le fanatisme.

Elles n’ont caché, ni à ma sœur ni à moi, que nous avions été conçus à l’aide de "petites graines" données par un inconnu. Elles nous en parlaient comme d’une anecdote amusante à laquelle elles n’attachaient aucune importance. L’essentiel, disaient-elles, est notre vie de famille, la bonne entente de nos parents, l’affection qui nous lie les uns aux autres.

A partir de l’âge de 13 ans, cependant, j’ai commencé d’être troublé par des questions vagues mais insistantes. Je voyais bien que mes camarades de classe avaient tous un père et une mère. Je me demandais ce que la présence d’un homme apportait aux autres foyers. Je ne pouvais m’empêcher de penser à ce "donneur" mystérieux à qui je devais en partie d’être ce que je suis (mes deux mères, toujours sensibles aux découvertes de la science, m’avaient expliqué ce qu’est un ADN) mais auquel mes parents refusaient le nom de père. Elles me rappelaient en souriant qu’elles ne l’avaient jamais rencontré, ne lui avaient jamais parlé et ne l’avaient pas associé à leur projet parental. 
 

Mon trouble ne fut pas apaisé par leurs assurances trop rationnelles. Plus elles disaient qu’il fallait chasser de mon imagination des préoccupations sans intérêt, plus des questions sans réponse me harcelaient. Mes deux mères le reconnurent volontiers. Quand j’eus 15 ans, elles décidèrent qu’il était temps d’appliquer à ce sujet le principe de transparence qui leur était cher. Elles me remirent un gros dossier qu’elles avaient remisé depuis longtemps au fond d’une armoire et me dirent qu’il contenait tout ce qui pouvait m’intéresser sur mon origine. Quand je l’aurais lu, je cesserais de me poser des questions superflues. J’ouvris ce dossier poussiéreux et je me mis à feuilleter les pages qu’il contenait. Les premiers documents évoquaient des examens médicaux, des produits à avaler, des seringues à jeter, des tubes à retourner au laboratoire, des rendez-vous avec un spécialiste de la fécondation. Rien qui fût susceptible de retenir mon attention. Puis venaient des courriers, signés de "directeurs", qui décrivaient des "profils de donneurs" identifiés par de simples numéros : chaque fiche garantissait la bonne santé du mâle présenté, précisait sa taille, la couleur de ses yeux et d’autre détails. Certaines fiches allaient jusqu’à indiquer qu’aucun antécédent de maladie héréditaire n’avait été repéré chez ses parents et grands-parents. Une lettre m’amusa : elle vantait le sperme d’un individu, qui avait prouvé sa qualité en fécondant plusieurs femmes qui, toutes, avaient donné naissance à des bébés particulièrement sains et vigoureux. Finalement je tombais sur le dossier de mon géniteur. Son profil ne différait guère des autres, me sembla-t-il, sauf sur un point : son quotient intellectuel était plus le plus élevé de tous, signe auquel je reconnus les penchants de mes deux mères. Je m’apprêtais à refermer le dossier qui, en effet ne contenait rien qui m’intéressât vraiment, lorsque je tombais en arrêt devant le dernier document. C’était un questionnaire que le donneur sélectionné par mes mères, avait dû remplir. Son texte n’avait rien d’original. Il répondait aux thèmes habituels. Il n’était évidemment pas signé pour préserver l’anonymat de l’individu. Mais il avait été en partie écrit à la main. Les cases qui avaient été cochées d’une simple croix à l’encre noire me frappèrent. Comment puis-je expliquer la fascination qu’elles exercèrent sur moi ? Jusque-là mon géniteur avait été pour moi une abstraction, quelque chose de lointain et insaisissable et voici que soudain, dissimulé derrière un fatras de pièces administratives, il apparaissait comme un être vivant, capable de laisser une trace, si ténue qu’elle fût, sur une feuille de papier. Mon existence n’avait donc pas pour fondation un mécanisme médical et bureaucratique mais une libre décision humaine.

 

Il m’est impossible de décrire à quel point je fus bouleversé. Je pris le questionnaire, le rangeai dans mon portefeuille et, pendant des mois, le consultai jour après jour. Je crus que je mettrais un terme à l’agitation qui m’envahissait à chaque fois en demandant à l’administration qui se cachait sous le numéro indiqué. Une réponse brève et impersonnelle rejeta ma requête : étant mineur, je n’avais pas le droit de connaître le donneur en question. Je restais seul avec mon incompréhensible émotion. Je me demandais parfois si l’inconnu dont je portais les gènes dans mon corps n’était pas un des passants que je croisais dans la rue. Ma scolarité en fut perturbée. Impossible d’en parler avec l’une ou l’autre de mes mères. Celle qui ne m’avait pas engendré, ne prenait pas mes questions au sérieux. L’autre, celle dont j’étais le fils biologique, m’écoutait puis essayait de m’apaiser en me chantant la berceuse habituelle : je ne devais pas laisser mon imagination vagabonder n’importe où, je s’accrochais à des détails dépassés, j’avais vécu dans une famille unie et c’était l’essentiel, et ainsi de suite. Personne ne semblait comprendre mon douloureux malaise d’identité. J’avais le sentiment qu’une part de moi-même m’échappait. Elle se manifestait en me torturant.

 

Vers mes seize ans, une autre interrogation envahit brusquement mon esprit. Comme je l’ai dit, un document indiquait que le sperme d’un donneur avait été utilisé pour féconder plusieurs femmes. Je n’y avais pas prêté attention. Mais, ce jour-là, pensant à mon géniteur, je me dis que sa semence avait peut-être été recueillie par d’autres familles semblables à la mienne. Ce qui signifiait que j’avais des demi-frères et des demi-sœurs. Mais où ? et combien ? Il n’était pas impossible qu’ils se comptassent en dizaines voire en centaines d’individus. La presse en citait des exemples. Mes mères fréquentaient d’autres couples de femmes, rencontrées notamment au sein d’une association de défense des droits des LGBT. Je me trouvais donc, depuis mon enfance, en contact avec des jeunes nés, comme moi, d’une PMA. Nous avions eu jusque-là des relations simples, comme tous les enfants de familles amies. Du jour au lendemain, un étrange malaise me saisit. Je me demandais si ces garçons avec lesquels je m’amusais n’étaient pas mes frères et, plus pesant encore, si ces filles avec lesquelles je flirtais, n’étaient pas mes sœurs. Impossible d’avoir une certitude de quelque source que ce fût. Les pouvoirs publics, qui savaient la vérité, étaient fermés à toutes requêtes de mineurs. Mes deux mères, à qui je confiais mes interrogations, semblèrent tomber des nues. Elles n’y avaient jamais pensé. Elles tentèrent mollement de me rassurer en parlant de probabilités très faibles. Mais je sentis qu’elles cherchaient surtout à masquer leur embarras.

 

Alors commença pour moi une période déchirante. J’enviais furieusement la gaieté et l’insouciance de ceux de mes amis qui savaient de façon sûre qui étaient leur père, leurs frères et leurs sœurs et qui ne l’était pas. Tant de confiance en soi m’était interdit. Je fus pris de brusques bouffées de haine contre la société, qui était si étrangère à ma souffrance, contre mon géniteur, qui m’avait placé dans une situation insupportable, contre les pouvoirs publics, qui, au lieu de protéger la victime que j’étais, lui opposaient une muraille d’indifférence, et même contre mes mères, dont l’amour affiché me semblait par éclairs couvrir un égoïsme monstrueux. Je devais me raidir pour ne pas fuir à jamais cet univers qui m’écrasait. La tentation du suicide m’atteignit plusieurs fois.

Enfin, j’eus 18 ans.

Le cœur battant, j’écrivis à nouveau à l’agence publique qui archivait les noms des donneurs de sperme. L’administration prit son temps. Il me fallut dominer mon impatience pendant trois interminables mois avant de recevoir une réponse. Elle m’indiquait que le donneur dont j’avais précisé le numéro, avait autorisé que son identité fût révélée. Elle m’était donc transmise. Suivaient un nom, un prénom et une adresse. Signé : le directeur des relations extérieures. Bien entendu, l’adresse, vieille d’une vingtaine d’années, était périmée. Il me fallut déployer de nouveaux efforts pour suivre la trace de mon géniteur. Enfin, je parvins à le localiser. Je lui écrivis une lettre que je recommençais quatorze fois pour lui indiquer mon existence et mon désir de le connaître. A nouveau, trois mois d’attente. Je reçus enfin une réponse brève et sans chaleur, qui me présentait des vœux de belle et bonne vie mais ne reprenait pas mon offre. Je compris que mon interlocuteur, surpris que son don de jadis ait une conséquence à laquelle il n’avait jamais pensé, souhaitait ne pas être importuné. Je lui ai écrit à nouveau à chaque début d’année, sous prétexte de lui présenter mes vœux. J’ai reçu chaque fois la même réponse courtoise et froide.

 

Poussé par un besoin instinctif que je ne cherchais pas à refouler, j’eus alors une autre idée. J’avais adhéré à une association d’enfants nés de la PMA. Elle avait créé un site internet sur lequel les échanges étaient nombreux. Je lançais un jour un appel à tous ceux qui étaient nés du donneur dont j’indiquais le numéro d’identification et le nom. Trois correspondants, un homme et deux femmes, répondirent. Je venais de me trouver un demi-frère et deux demi-sœurs. Je leur proposais de les rencontrer. Tous acceptèrent. Très vite, je compris que nos conversations n’avaient qu’un but pour moi comme pour eux : retrouver des traces du grand absent dont nous partagions le patrimoine génétique. Je tâchais de discerner ce que nous avions en commun dans les traits du visage, la démarche, les goûts, les tics d’expression. J’ai même pris des séries de photos et il m’arrive de les examiner pour m’assurer que je n’ai négligé aucune de nos similarités.

 

Contrairement à mon espoir, la découverte de ces trois demi-frère et sœurs n’a pas apaisé mes angoisses. Rien ne prouve, en effet, que n’existent pas, cachés dans l’anonymat des foules, des dizaines d’autres individus issus du même donneur. Seule la banque de sperme le sait mais elle enfouit ses dossiers dans un silence impénétrable. La première question qui me vient spontanément à l’esprit quand je pose mon regard sur un inconnu, est toujours : ne serait-il pas aussi un demi-frère ou une demi-sœur ? Je relève toutes les similarités qui me semblent confirmer cette hypothèse. Je crains d’en être devenu obsédé. Il n’y a pas longtemps, une jeune femme est venue s’asseoir face à moi dans le métro. Perdu dans mes pensées, je commençai par lui jeter un coup d’œil indifférent. Soudain, il me sembla reconnaître un geste qui m’appartenait. Je l’examinais plus attentivement en essayant de ne pas faire remarquer mon trouble. Le pli de la bouche, la forme du front et des yeux, la finesse des mains, la façon de fixer le regard droit devant soi, étaient ceux que je partageais avec mes correspondants du site internet. Avant que j’eusse cédé à mon envie irrésistible de lui demander qui était son père, elle descendit de la voiture, me laissant seul avec mon agitation intérieure.

Je viens d’entrer dans ma vingt-unième année.

Le temps n’a apporté aucun apaisement à mes poussées d’angoisses mais j’ai appris, sinon à les refouler, du moins à les maîtriser tant bien que mal. Je visite régulièrement un psychiatre qui m’aide à cette fin. Je ne vis plus au foyer familial. Mes relations avec mes deux mères se sont beaucoup distendues. Elles me manifestent toujours la même affection mais je suis incapable d’y répondre comme par le passé. Je sens un invincible malaise m’envahir chaque fois que je les vois.

Ma sœur s’est heurté aux mêmes interrogations que moi dès ses onze ans. Nos mères y ont répondu de façon analogue. Nous savions depuis longtemps qu’elle était née de la conjointe de ma mère biologique. Le dossier concernant sa PMA, quand il lui a été remis, nous a appris que son donneur était identifié par un numéro différent du mien. Par précaution, nous avons fait comparer nos ADN. Ils n’ont rien de commun. Nous sommes dans une situation étrange : nous sommes frère et sœur en ce sens que nous avons grandi dans le même foyer mais nous n’avons aucune parenté génétique. Avec l’adolescence, nos relations ont pris un tour ambigu dont nous ne savons pas comment nous débarrasser.

 

Quand elle a eu dix-huit ans, ma sœur a fait la même requête que moi un peu plus tôt, afin de connaître le nom de son géniteur. La réponse a été différente : le donneur ayant exprimé la volonté de rester anonyme, l’administration ne pouvait révéler son identité. Signé : le directeur des relations extérieures. Pas un mot de regret ni d’excuses. Ma sœur en a été bouleversée. Une question la hante : l’hérédité qu’elle a reçue du côté masculin, est-elle bonne ? Les formulaires de la banque de sperme sont muets sur ce point. Mes mères, dans leur hâte d’avoir un deuxième enfant, ont à l’époque négligé de pousser leur information jusqu’à une enquête sérieuse. Ma sœur laisse galoper son imagination vers des pensées sinistres. Un jour, elle se croit menacée d’un cancer précoce dont son donneur serait déjà mort à la suite de son père. Un autre, elle est terrifiée à l’idée d’avoir des enfants, auxquels elle transmettrait sans le savoir, une tare héréditaire cachée dans ses gènes.

Ma sœur est une personne intransigeante. Elle a fui le foyer familial peu après que l’administration eut envoyé la lettre de refus dont j’ai parlé. Du jour au lendemain, elle a cessé toute relation, orale et écrite, avec nos deux mères. Je suis allé la visiter dans la mansarde qu’elle habite. J’ai essayé de la convaincre, sinon de revenir, du moins d’accepter l’aide financière que nos mères, peinées et inquiètes, lui offraient. Elle m’a immédiatement interrompu. Le visage décomposé par la colère, elle s’est lancée dans une diatribe violente : "Je ne veux plus entendre parler de ces deux gouines ! De quel droit m’ont-elles privée de père ? Rien que penser à elles me donne envie de vomir." Je n’ai pas insisté. La rupture me paraît avoir des causes trop profondes pour être remédiable.

 

J’ajoute à mon récit une remarque que je crois nécessaire. A mesure que les enfants nés d’une PMA grandissent et deviennent des adultes, ils semblent de plus en plus sombres et préoccupés. En regardant les photos de mes demi frère et sœurs, je suis frappé de constater qu’aucun ne sourit devant l’objectif. On dirait que nous portons tous un invisible fardeau qui nous accable. Selon moi, ce poids, c’est la main d’un spectre sur nos épaules : le père qui nous a été refusé.

Envoyé par l'auteur, 4 septembre 2019

La France et l’OTAN en Syrie

Publié dans De par le monde
La France et l’OTAN en Syrie
 
Depuis que le peuple syrien a commencé, il y a huit ans, d’être broyé dans l’engrenage d’une guerre implacable, je n’ai cessé d’exposer, dans divers articles, ce que je pensais être la nature réelle du conflit et d’en proposer une issue raisonnable. Je n’ai eu aucun succès. Ma voix a été étouffée par les proclamations bruyantes de nos gouvernants et le tintamarre de nos grands médias. Finalement c’est mon point de vue que les évènements ratifient en silence. Que le lecteur ne voie pas dans cette affirmation, l’expression d’une quelconque vanité. Je n’ai fait que reprendre le témoignage d’amis Syriens qui ont vécu dans leur chair, leur cœur et leur esprit le martyre de leur peuple.
C’est en leur nom encore que j’ai le plaisir de recommander un livre de Roland Hureaux : la France et l’Otan en Syrie. L’auteur y récapitule, dans un style vivant et clair, tout ce qu’il est important de savoir pour comprendre les origines, le déroulement et les conséquences de la tragédie syrienne.
 
Le pape François disait récemment que les conflits violents dans lesquels l’Occident s’est heurté à l’Orient musulman depuis un tiers de siècle, forment comme différentes batailles d’une guerre unique, une troisième guerre mondiale larvée. Les expéditions d’Afghanistan, d’Irak, de Libye et finalement de Syrie en sont des épisodes successifs. S’y ajoutent les interférences armées de l’Occident dans les disputes arabes, par exemple hier au Liban et aujourd’hui au Yémen. Roland Hureaux approfondit et précise cette thèse et il démontre pourquoi et comment le conflit syrien constitue, jusqu’à nouvel ordre, l’ingérence la plus brutale de l’Ouest dans les affaires du monde islamisé. La longueur des combats, l’étendue des destructions, l’accumulation des morts, l’ampleur des populations chassées de chez elles, témoignent, écrit-il, de l’acharnement des puissances occidentales, principalement des gouvernements de Washington et de Londres, contre l’Etat de Bachar El Assad. Le changement de régime que les dirigeants anglo-saxons ont réussi à Kaboul, à Bagdad et à Tripoli et dont le but a été de substituer des ministres complaisants à des dirigeants hostiles sous le masque d’une démocratisation à marche forcée, a été tenté aussi à Damas. Des moyens considérables ont été consentis. Armes et argent se sont déversés sur les "rebelles". Des "conseillers" militaires ont organisé leur lutte. Une formidable coalition (plus de cent gouvernements) a soutenu l’entreprise. A la surprise de tous les observateurs qualifiés, le projet a échoué. L’armée syrienne a tenu, l’administration a tenu, le gouvernement a tenu. L’aide de la Russie et de l’Iran ont ensuite fait pencher la balance du côté de Bachar El Assad. Roland Hureaux explique cette résistance imprévue en rappelant ses principales étapes.
Il dévoile aussi comment la réalité de cette guerre nous a été dissimulée par une propagande grossière dont nos politiciens et nos grands médias se sont fait les porte-parole. Ils nous ont mensongèrement présenté les affrontements armés sur le sol syrien comme la lutte de démocrates aux mains pures et aux intentions droites contre un dictateur "boucher de son propre peuple", qui n’était soutenu que par un clan de profiteurs et d’assassins. Vue ainsi, la victoire de Bachar El Assad est incompréhensible. C’est pourquoi la propagande s’est tue, mis à part quelques intellectuels obstinés.

L’auteur pense que la guerre de Syrie constitue un tournant majeur dans l’histoire tourmentée des relations entre l’Orient et l’Occident. Elle est pour ce dernier, un échec plus cuisant encore que ses déconvenues en Afghanistan, en Irak et en Libye. Reste à voir si la leçon a été vraiment comprise à Washington. L’épreuve de force entre Américains et Iraniens en fait douter.   
Un chapitre entier examine la position prise par la France dans la tragédie syrienne. Je n’ai pu lire sans un serrement de cœur les pages dans lesquelles Hureaux rappelle les déclarations et les actions de nos trois derniers Présidents. Pour figurer à l’avant garde des croisés de la démocratisation, les duos Sarkozy-Juppé, Hollande-Fabius et Macron-Le Drian ont follement dissipé l’héritage presque millénaire que nos diplomates, nos ordres religieux et nos soldats avaient amassé à grand peine dans le Proche Orient. Les pertes morale, politique et économique que leur légèreté nous cause, sont incalculables.
Tant de souffrance infligée à un peuple qui ne nous menaçait en rien, ne pouvait rester sans rétribution. L’auteur cite la prédiction que l’évêque de Mossoul nous a adressée. Elle reprend ce que m’avait annoncé un de ces grands spirituels que la chrétienté orientale produit souvent : "Notre souffrance ici n’est qu’un prélude à ce que vous devrez souffrir dans un futur proche". Depuis, les Etats de l’Union européenne, ces Etats qui n’ont eu ni le courage ni la clairvoyance de ne pas suivre les Anglo-saxons dans leur aventure, ont subi un contrecoup inattendu : l’afflux des réfugiés syriens sur le sol de l’Union a suscité la montée des "populismes", assuré la victoire du "Brexit" et ébranlé les institutions de Bruxelles. L’islamisme radical en a profité pour infiltrer chez nous ses terroristes. Ils ont fait des centaines de morts et nul ne peut assurer que leurs méfaits sont terminés. Roland Hureaux décrit en détail ce qu’il appelle le "traumatisme européen" et insiste sur son caractère durable.
     
L’ouvrage embrasse tous ces sujets et d’autres encore. Sa force de conviction vient de sa rigueur dans l’analyse et de la richesse de sa documentation. Peut-être les vérités qu’il présente seront-elles enfin reconnues, même s’il est bien tard pour réparer le mal que des chimères ont provoquées.

Envoyé par l'auteur, 27 juin 2019

Enigme européenne

Publié dans Avec l'Europe
Enigme européenne
 
Le Parlement européen vient de diffuser une brochure qui célèbre son quarantième anniversaire. Les auteurs des articles sont des députés ou d’anciens députés. Tous expriment deux sentiments contradictoires. Quand ils examinent le passé, ils disent leur fierté d’avoir participé à une œuvre extraordinaire : la construction de l’Union européenne. Grâce à elle, les vingt-huit Etats qui en sont membres, bénéficient de bienfaits dont leurs citoyens osaient à peine rêver avant que leurs gouvernants signent l’acte d’adhésion : la paix garantie entre nations ; une prospérité presque ininterrompue ; les droits de l’homme efficacement protégés ; l’Etat de droit solidement établi. Mais quand ils se tournent vers l’avenir, députés sortants et anciens députés sont remplis d’inquiétude. "L’espérance européenne" intéresse de moins en moins les citoyens de l’Europe ; les opinions publiques sont rongées par l’euroscepticisme ;  les partis opposés à l’Union ont de plus en plus d’audience. Les auteurs des articles pressentent que l’élection du 26 mai va confirmer leurs craintes, sous la double forme d’une abstention massive et d’une progression des "populistes" en nombre de voix et de sièges. Ils ressentent douloureusement l’injustice probable du verdict à venir. Ils déplorent l’ingratitude des électeurs mais, surtout, les raisons de la désaffection populaire leur paraissent absurde : comment les citoyens européens peuvent-ils voter contre ce qui est leur intérêt évident ? Cette énigme les laisse désemparés. Faute de mieux, ils se rallient aux raisons que propose la plus haute autorité de l’Union, le Président du Conseil européen Donald Tusk : le recul attendu des "progressistes" a pour cause, dit-il, une conjonction confuse de peurs, de doutes et d’irritations aussi passagères qu’insaisissables. Les "populistes" s’emploient à les attiser, avec l’appui de Moscou qui répand partout ses "fake news". Tusk n’innove pas. Il reprend, Poutine à part, les arguments par lesquels Giscard avait expliqué, il y a quinze ans, l’échec du référendum concernant la Constitution européenne : d’un côté, un choix raisonné d’ouverture et de progrès ; de l’autre, un ramassis de crispations instinctives et de passions obscures. Heureusement la raison finit toujours par l’emporter. Elle doit seulement être patiente et déterminée.
   
Je doute que l’interprétation de Tusk soit la bonne. Je vais me hasarder ici à en proposer une autre, que j’avais déjà opposée à l’argumentation de Giscard. Si j’ose récidiver, c’est parce que les évènements ont démenti les conclusions de notre ancien président et ratifié les miennes.
 
Pour comprendre les difficultés dans lesquelles l’Union européenne se débat, il faut regarder de haut ses institutions, sa gouvernance, ses réalisations pratiques. Toutes sont animées par une ambition qui transcende notre époque, notre siècle et même tous les siècles à venir : L’Union se voit comme rien de moins qu’une fin heureuse de l’histoire de nos nations. Avec elle nous entrons dans un temps définitif de paix générale, de prospérité partagée, de respect scrupuleux des droits de l’homme. Ce n’est pas moi qui invente une telle ambition. Elle est exprimée par tous les "progressistes". Tusk vient de le rappeler à sa manière : "En 2004 beaucoup en Pologne ont cru comme moi que notre adhésion à l’Union européenne serait la fin heureuse de notre histoire".
     
Cette ambition gigantesque repose entièrement sur la puissance de la raison humaine. De fait, l’Union européenne est un chef d’œuvre de rationalité en marche. Elle est par excellence le "palais de cristal" dont Dostoïevski pressentait la réalisation en Europe. Elle s’appuie sur quatre piliers si nettement découpés qu’ils ne laissent place à aucune obscurité - les quatre libertés fondamentales de l’Union - ; sa charpente est constituée par trois institutions, la Commission, le Parlement, la Cour de justice, agencées selon les règles de la raison et vouées à la transparence ; ses "compétences" sont installées dans les nombreuses pièces du palais ; toutes sont sous la lumière de directives dont la nécessité est démontrable par des raisonnements. Dans chacune, l’Union a installé des experts, appelés aussi technocrates ; ils rédigent des règlements qui se veulent parfaitement clairs parce que rationnels. Celui qui cherche le cœur de cet immense édifice, doit monter tout en haut. Il découvrira avec émerveillement un "temple du bonheur" annoncé aussi par Dostoïevski, dans lequel  mes collègues députés célèbrent, entre des murs de verre, la fin de l’histoire européenne et le culte annexe des droits de l’homme européen.
 
La question est de discerner si le citoyen européen est aussi à l’aise dans ce palais de cristal que les technocrates et les députés. Les auteurs de la brochure n’en doutent pas. Tout a été fait pour lui rendre la vie agréable. Il y dispose des droits les plus étendus du monde (Giscard). C’est un endroit où la stabilité et la prévisibilité sont données à chacun (Tusk). La Commission veille à satisfaire tous ses désirs de bien-être, notamment en organisant une concurrence acharnée entre producteurs de biens et de services. Que pourrait-on raisonnablement faire de plus ?
Un autre grand philosophe européen, Nietzsche, n’aurait pas manqué de ricaner devant le citoyen que l’Union prétend façonner : "dernier homme" aurait-il dit avec mépris, c'est-à-dire individu réduit au statut de consommateur compulsif.  Il prédirait certainement, comme il l’a fait pour la démocratie libérale de son époque, que l’aventure européenne se terminera en catastrophe. Dostoïevski arriverait à la même conclusion par d’autres chemins : "aucune société" a-t-il écrit "n’a jamais pu s’édifier sur les seuls principes de la raison et de la technique ; de tous temps l’un et l’autre n’ont rempli que des fonctions subalternes". Il reprocherait à l’Union européenne d’ignorer "l’homme souterrain", que la lumière de la raison est incapable de saisir.  Cet homme-là, qui est intérieur à chacun de nous, est mené par les forces mystérieuses de l’instinct, du sentiment, du sens commun. Il est dangereux de sous-estimer sa puissance. Elle peut devenir explosive. Or, pour l’homme souterrain, le palais de cristal qu’a édifié l’Union européenne n’est pas un lieu de liberté mais une prison. Il n’a qu’une envie : s’en échapper. Qui sait quel ébranlement en résultera si on l’en empêche ?
 
L’Union européenne se croit encore capable de dominer "l’homme souterrain" à force d’obstination dans ses injonctions de raison. Elle n’aboutit qu’à l’exaspérer et le braquer contre elle. Rien ne le montre mieux que la relation compliquée entre Union, citoyens et nations. Chaque nation est une réalité mystérieuse dont l’origine, l’histoire et la fin échappent complètement à l’analyse rationnelle. Elle s’accroche à nous par la force du sentiment bien plus que par la rigueur d’un raisonnement. C’est pourquoi elle est la communauté à laquelle se rattache spontanément l’homme souterrain. Depuis sa création, l’Union se méfie de la nation. Elle y voit une concurrente qui divise les allégeances et gène ses plans. Elle ne cesse de dénoncer les nationalismes, fauteurs des rivalités et des guerres du passé ; elle démontre leur inaptitude à relever les grands défis de la mondialisation ; elle stigmatise leur logique néfaste, qui entraîne les peuples vers l’intolérance et le repli sur soi. Qu’à cela ne tienne : l’esprit national abandonne le terrain du rationnel à l’Union mais c’est pour être plus fort dans le domaine de l’instinct et du sentiment. Les "nationalistes" deviennent des "populistes". Et ils sont plus prospères que jamais. 
Voyez comme Macron, ce "progressiste" tout dévoué à "l’espérance européenne" échoue à imposer ses vues aux nations qui résistent sourdement à ses arguments rationnels. Quand il dit aux Anglais que "quitter l’Union a un coût et qu’ils doivent le payer", il n’aboutit qu’à renforcer le sentiment "pro-Brexit" outre-manche. Lorsqu’il menace les Etats qui refusent les immigrés musulmans de diminuer leurs droits à subventions, il attise la méfiance populaire, profondément enraciné dans l’histoire des nations d’Europe de l’est, vis-à-vis de l’Islam. Enfin, quand il invite les Allemands à mener avec lui une politique mondiale et à créer à cette fin une armée européenne, il heurte l’instinct de ce peuple auquel des évènements tragiques ont appris qu’il était peu doué pour les vastes ambitions. La raison macronienne est toujours vaincue par le sens commun, même en France, comme les gilets jaunes l’ont prouvé.
    
Pour terminer, je souhaite m’adresser aux députés européens qui vont être élus le 26 mai. Je les invite à méditer cette pensée de Pascal : "la dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la dépassent. Elle n’est que faible si elle ne va pas jusque-là". Qu’ils ne cèdent pas, comme l’ont fait leurs anciens, à l’arrogance de la raison. Elle n’est que faiblesse ; elle les conduirait aux pires déconvenues.

Envoyé par l'auteur, Michel Pinton, Ancien député au Parlement européen, 17 mai 2019

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