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RIGNAC Paul

RIGNAC Paul

Né en 1955
Marié - trois enfants


Essayiste, écrivain


Licence en droit
 
* Au service d’associations humanitaires œuvrant dans le Sud-Est Asiatique.
     Sa fréquentation du terrain humanitaire et de ses acteurs l’a amené à écrire sur l’histoire commune et sur le choc des cultures entre la France et l’Asie.
* Directeur de collection chez Arconce Éditions (Maison d’édition régionaliste)
     Ses recherches le portent à une réflexion sur les identités culturelles, leurs fondements, leurs limites et leurs possibilités d’ouverture dans un monde de plus en plus globalisé.
 
Ouvrages
Indochine, les mensonges de l’anticolonialisme (2007) - La guerre d’Indochine en questions (2009) - Une vie pour l’Indochine (2012) - La désinformation autour de la fin de l’Indochine française (2013) - Le Mystère des Blancs (2013) - Charolles, une promenade en photos (2013) -
 
Coauteur de
Présence française outre-mer
     publié par l’Académie des sciences d’outre-mer (Editions Karthala)
Dictionnaire de la guerre d’Indochine, à paraître prochainement (Robert Laffont, collection Bouquins).
 
Conférences 
Régulièrement sollicité pour des conférences
     (Commission française d’histoire militaire, ... et pour diverses manifestations du souvenir de l’Indochine française)

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Civilisation contre barbarie

Publié dans A tout un chacun
Civilisation contre barbarie
 
L’histoire de l’humanité se caractérise souvent par un combat entre de grands empires civilisateurs et la barbarie. Que ce soit l’empire romain ou les empires coloniaux qui ont propagé dans le monde entier la civilisation chrétienne occidentale, tous les empires ont eu à combattre diverses formes de barbaries. L’empire romain a fini par s’effondrer sous les coups de boutoirs des barbares. Parmi les empires coloniaux, certains ont donné naissance à des nations pérennes de type occidental, aux Amériques et en Océanie par exemple. Cela représente une grande partie du globe et marque une réussite indéniable de ces empires, fut-ce au prix de guerres d’indépendance entre colonisateurs eux-mêmes, ou plus exactement entre métropolitains et colons. En dehors de ça, peu d’anciennes colonies sont devenues des états modernes civilisés. Constat d’échec. Beaucoup ont acquis leurs indépendances dans la barbarie et la destruction de tous les progrès apportés par le colonisateur. Du massacre des métis de la cité Héraud à Saigon en 1945 aux massacres des pieds noirs d’Oran et des harkis d’Algérie en 1962, en passant par le massacre de Melouza en 1957, tout ce qui pouvait ressembler à une possibilité de coopération entre le colonisateur et le colonisé a souvent été livré à la folie meurtrière des égorgeurs. C’était le triomphe de la barbarie.
 
Il est devenu courant de plaisanter aujourd’hui sur la mission civilisatrice de la France. Les exactions commises pendant les conquêtes coloniales et les guerres de décolonisation ne facilitent pas le travail de ceux qui cherchent à rétablir une vérité un peu plus complexe que la doxa anticolonialiste omniprésente, omnipotente et quasi obligatoire. Pourtant, il faut bien oser le dire, quitte à essuyer railleries, quolibets et procès en sorcellerie : la France a porté haut les couleurs de la civilisation occidentale et chrétienne. Les progrès scientifiques, techniques, médicaux, agricoles, industriels, culturels, philosophiques et religieux dont elle a fait bénéficier ses colonies sont incommensurables. Par quoi cela a-t-il été remplacé lors des indépendances ? Le plus souvent par des régressions sans précédents, par des guerres atroces, par des génocides, par une misère endémique malgré des milliards d’assistanat versés en pure perte ou détournés à des fins personnelles par les nouveaux potentats locaux.
 
Certains ont cru naïvement qu’en se repliant sur notre petit "pré carré" hexagonal, nous échapperions aux difficultés que la tâche civilisationnelle dont l’ampleur semblait dépasser nos moyens au lendemain de la Seconde guerre mondiale. C’est avec un "ouf" de soulagement que la majorité de nos compatriotes a fini par accepter le lâchage de l’Indochine, puis de l’Afrique du Nord, puis de l’Afrique. C’était compter sans une règle immuable de l’histoire qui veut que, généralement, l’on soit conquérant ou que l’on soit conquis. Il n’y a pas toujours de moyen terme. Comme disait De Lattre en 1951, "si nous lâchons en Indochine, le jeu infernal continuera en Algérie et jusqu’en Métropole… " Nous y sommes. Longtemps nous avons combattu la barbarie dans nos dernières colonies au prix du sang des meilleurs de nos soldats. Puis est venu le temps du repli hexagonal, où les plus suspects d’extrême-droitisme ont cru pouvoir cantonner la barbarie à l’extérieur de nos frontières. Aujourd’hui, on n’en est même plus là : la barbarie n’est plus à nos portes mais bien au cœur de la maison. Le drame, c’est que cette invasion barbare se réalise avec la bénédiction des élites dirigeantes, et particulièrement du nouveau pouvoir politique fraichement élu. Les dernières élections ont même marqué une avancée spectaculaire dans cette décadence. Pour la première fois, la bourgeoisie d’argent à rejoint dans le même suffrage la gauche libertaire la plus destructrice des valeurs civilisationnelles françaises. On assiste donc aujourd’hui à une recomposition de ce que fut en 1789 (et surtout en 1793) le mouvement révolutionnaire antimonarchiste et anticatholique. L’illusion d’une droite bourgeoise porteuse de convictions traditionnelles et conservatrices vient de voler en éclats dans les bureaux de vote. Elle aura tenu plus de deux cents ans, avec des hauts et des bas, mais c’est fini. Les bourgeois ont enfin compris que le libéralisme économique (dont ils tirent leur fortune) et le libéralisme moral, devant lequel ils ont toujours fait semblant de se boucher le nez, ne sont que les deux faces du même matérialisme qui garantira leur prospérité. C’est le triomphe électoral du libéral-libertarisme. Pour avoir la paix économique et financière, ils sont donc disposés à toutes les concessions morales. À eux la liberté économique sans frein, où l’homme n’est plus qu’une variable d’ajustement des bénéfices financiers. Au "petit peuple" l’illusion d’une liberté morale qui n’est en fait qu’une mise en esclavage par l’assouvissement de tous les instincts, de tous les désirs, une résurgence soixante-huitarde, "il est interdit d’interdire", et "sous les pavés, la plage". Et c’est là, dans cette rupture de notre colonne vertébrale, que la barbarie entre en scène.
 
Il suffit de voir et d’entendre ce qui se passe autour de nous. Il y a, bien sûr, des manifestations évidentes de la barbarie la plus abominable avec les attentats qui se multiplient n’importe où, n’importe comment, contre n’importe qui, mais toujours au nom de la même idéologie démente. Cette barbarie-là s’inscrit dans la lignée de celle du Vietminh et du FLN, pour ne citer qu’eux. Mêmes objectifs et mêmes méthodes. Il y a encore ce qu’il n’est plus convenable d’appeler des "zones de non droit", où règnent en maîtres la drogue et le crime, qui se répandent comme une lèpre et qui ont étrangement disparu des discours politiques comme des médias depuis quelques temps. Le nouveau souverain ne fait pas que guérir les écrouelles, il fait disparaître comme sous hypnose d’autres maux bien plus effrayants.
 
Il faut aussi regarder certains détails de plus près. On découvre avec stupéfaction des petites choses, apparemment sans gravité, mais qui sont les signes d’une acculturation tragique. Considérons seulement la question de ce qui était autrefois des mutilations rituelles chez certaines populations primitives comme les anthropophages d’Océanie (ou d’ailleurs), par exemple les tatouages et les "piercings". La récente canicule, et le minimum vestimentaire qu’elle induit chez certains, montre le nombre hallucinant de Français qui sont tatoués et/ou "piercés". Il ne s’agit pas seulement, comme cela a toujours existé, d’un petit cœur percé d’une flèche avec une légende du genre "À Lulu pour la vie", ou comme dans la chanson d’Edith Piaf "Pas vu, pas pris". Non, ce sont souvent des mutilations indélébiles qui couvrent de grandes parties du corps. Ce corps que la religion chrétienne nous a appris à respecter, au point que Dieu lui-même se soit incarné, est aujourd’hui moins considéré qu’un vieux mur que l’on tague impunément et irrémédiablement. L’auteur de ces lignes a longtemps travaillé sur les hauts-plateaux de l’ancienne Indochine parmi les populations montagnardes. Il a connu des personnes âgées qui portaient encore les traces de certaines mutilations comme le percement et l’écartèlement des lobes des oreilles, lesquels étaient tellement déformés qu’ils arrivaient à toucher les épaules. Eh bien, cette pratique épouvantable, totalement abandonnée là-bas grâce à notre apport civilisationnel, ressurgit à l’autre bout de la planète, chez nous. On voit de plus en plus de gens dont les lobes des oreilles sont déformés par des "piercings" dont le diamètre peut déjà atteindre un à deux centimètres. À quand les femmes-girafes dans nos banlieues ? On peut légitimement s’en inquiéter.
 
Cette coutume invasive des mutilations corporelles est extrêmement grave parce qu’elle témoigne d’une régression civilisationnelle sans précédent. Elle trouve un terrain favorable à son expansion dans une population acculturée et encouragée dans toutes ces dérives par un pouvoir politique libéral-libertaire au faîte de sa puissance. Il ne s’agit évidemment pas de placer sur le même plan les mutilations corporelles et les attentats meurtriers. Il y a entre les deux phénomènes une différence de degré, comme il y en a une entre une incivilité et un crime. Mais les deux sont des manifestations d’une barbarie qui gagne du terrain chez nous chaque jour. Reste à savoir maintenant qui relèvera le gant de la civilisation occidentale chrétienne qu’une bourgeoisie capitularde vient honteusement de laisser tomber. Qui aura le courage de sortir des petits cercles d’initiés pour porter la bonne parole aux plus déshérités de nos compatriotes, et au-delà ? À moins qu’avant un nouveau temps des cathédrales il faille passer par un temps des monastères-forteresses qui sauveront ce qui peut être sauvé.

... du Vietnam d’aujourd’hui

Publié dans De par le monde
Aspects du Vietnam d’aujourd’hui
 
Le Vietnam fut longtemps sous les feux de la rampe médiatique : guerre d’Indochine, puis guerre américaine, "libération" du Sud par le Nord communiste sous les applaudissements de la bien-pensance, tragédie des boat people, regain passager d’intérêt pour l’ancienne colonie avec l’ "ouverture" (Doï Moï) des années 90, retour d’un tourisme souvent empreint de nostalgie, quelques beaux films réalisés (dont "L’Amant", d’après le roman de Marguerite Duras), un foisonnement d’études historiques qui ont fait avancer considérablement la connaissance du pays, des souvenirs, des romans, des colloques et des expositions où le meilleur a côtoyé le pire. Et puis, l’intérêt s’est estompé peu à peu.
 
Si l’on doit résumer en quelques mots la situation actuelle du Vietnam, la phrase de l’écrivain dissident Duyen Anh est la première et la plus juste qui vient à l’esprit : "Communisme et capitalisme sont comme les lèvres et les dents, quand les premières s’ouvrent, c’est pour que les secondes mordent." C’est bien ainsi que se présente l’ "ouverture" politique à laquelle le gouvernement vietnamien fut contraint après la disparition de son mentor, l’Union soviétique. Le pays cumule depuis lors les pires excès d’un capitalisme sauvage et d’un régime dictatorial qui ne laisse pas la moindre place à une quelconque opposition. Les pères fondateurs du communisme vietnamien ont disparu (Ho Chi Minh, Giap, Le Duc Tho…), ils sont remplacés par des apparatchiks dont le public étranger ignore même le nom. Qui sait que l’actuel président de la République s’appelle Tran Dai Quang, que la réalité du pouvoir est détenue par le secrétaire général du parti communiste, Nguyen Phu Trong, et que le Premier ministre est Nguyen Xuan Phuc ? Qui connaît leurs attributions et leurs bilans ? En réalité, ces gens sont les commis d’un système maffieux où les "élites" du parti communiste se sont approprié la terre et les outils de production autrefois collectivisés. Leur mission est de proroger cette domination économique et politique. Ils s’y emploient par tous les moyens, dont un régime policier ultra-répressif. Le peuple est maintenu dans une grande pauvreté et privé de libertés tandis que la nomenklatura s’enrichit dans des proportions considérables.
 
La relation de l’état avec les religions est un jeu du chat et de la souris, où tantôt le pouvoir semble lâcher du lest, tantôt il resserre la vis. Aujourd’hui, nous sommes dans le deuxième cas de figure. Les négociations avec le Vatican (grand enjeu de liberté religieuse) marquent le pas malgré une récente visite à Rome du président Tran Dai Quang. Des occidentaux suspectés "d’action humanitaire non-autorisée" (sic) ont été récemment expulsés du pays manu militari. Car même pour aider les plus pauvres, il faut cracher au bassinet de la corruption en payant à l’état un droit de verser des dons.
 
Plus grave, une affaire de pollution à grande échelle vient encore corroborer la collusion de l’état avec de grands complexes industriels au détriment des populations les plus faibles. Une usine du groupe taïwanais Formosa a provoqué une catastrophe écologique sans précédent en rejetant dans la mer de Chine (avril 2016) des produits hautement toxiques. Les côtes de la province du Nghe Anh (Centre-Nord) ont été dévastées. Des tonnes de poissons morts se sont échouées sur les rivages. Par endroits, les coquillages ont totalement disparu. En l’absence de liberté de communication sur le sujet, il est difficile de connaître les conséquences exactes de ce désastre. On ignore donc beaucoup de choses, dont l’impact sur la santé des populations elles-mêmes. Le gouvernement vietnamien n’a même pas inscrit cette catastrophe sur la liste officielle des évènements écologiques de l’année 2016. Formosa a indemnisé une partie des populations concernées (500 000 dollars en tout), mais c’est loin d’être suffisant et la révolte gronde. Les habitants de plusieurs villages de la province de Vinh ont voulu porter plainte contre Formosa. Le gouvernement a fait interdire la circulation de tout véhicule transportant d’éventuels plaignants ! Qu’à cela ne tienne, les villageois ont décidé de se rendre au tribunal à pieds, sous la conduite de leur curé. C’était compter sans la folie répressive d’un système aux racines staliniennes : les marcheurs ont été dispersés par la police avec une violence inouïe. Le prêtre lui-même a été frappé. Le droit élémentaire (et constitutionnel au Vietnam) de porter plainte a été ouvertement bafoué. Sur cette affaire, le silence des écolo-gauchistes et de la presse française est total. Il y a sans doute les bons et les mauvais pollueurs, les bonnes et les mauvaises victimes. Où sont les manifestations médiatiques indignées et les pétitions d’artistes engagés ? Où sont les cris d’alarme des sauveurs de la planète ? On cherche en vain…
 
Autre signe inquiétant : la reprise des expropriations de terrains dévolus à des congrégations religieuses ou à des paroisses, et l’emprisonnement de ceux qui ne sont pas d’accord. A Saigon, l’un des plus anciens couvents catholiques du Vietnam est menacé par un projet immobilier. Il s’agit de bâtiments que l'on peut qualifier d'historiques, puisqu’ils remontent à une présence catholique antérieure à la colonisation française. C’est donc une rareté, et un témoignage exceptionnel. Eh bien, ce que des guerres impitoyables et des révolutions sanglantes n’ont pas réussi à faire, la cupidité de la nomenklatura risque d’y parvenir.
 
En somme, malgré une augmentation sensible du niveau de vie moyen (un peu plus de 100 dollars par mois par habitant), une industrialisation importante, le développement significatif du tourisme et certaines apparences de modernité, le Vietnam reste, par bien des aspects, englué dans une tradition politique stalinienne. Une manifestation notable de l’emprise idéologique marxiste vient toutefois de disparaître, et l’on ne peut que s’en réjouir : les haut-parleurs qui diffusaient la propagande d’état dans les rues sont retirés progressivement du paysage. Plus personne n’y faisait attention ; c’est moins un renoncement du pouvoir que l’application d’un principe de réalité face à l’influence déterminante d’autres moyens de propagande.
 
Au-delà de la propagande, pour le contrôle effectif des populations demeure le très efficace système de l’ilotage : chaque unité d’habitation collective, chaque pâté de maisons, chaque quartier possède son indicateur, lequel fait un ou plusieurs rapports quotidiens à la police. La marchande de fleurs installée au coin de la rue est vraisemblablement un de ces indics. Le portier de votre petit hôtel, le guide touristique obligatoire, comme des milliers de Vietnamiens, émargent ainsi à ce système de délation généralisé. Le pouvoir tient encore grâce à ce maillage impressionnant, assez bien caché au touriste lambda, mais qui saute aux yeux dès que l’on sort des sentiers battus. On ne voit guère d’issue à cette situation, tant la dictature est solidement implantée et tant elle sait très habilement éviter une révolution en maintenant la grande masse du peuple légèrement au-dessus du seuil, non pas de pauvreté, mais de misère. On se demande seulement pourquoi, après avoir eu les yeux de Chimène pour le Nord-Vietnam communiste, les médias occidentaux semblent se désintéresser complètement du Vietnam d'aujourd'hui.

Du fait colonial

Publié dans Devant l'histoire
Du fait colonial
 
J’ai eu l’occasion de dire, dans une récente lettre ouverte, tout le mal que je pensais de la déclaration de Monsieur Macron à propos de la colonisation. Passé le temps de la réaction à chaud, je voudrais revenir sur quelques fondamentaux toujours oubliés par les médias et par les donneurs de leçons de morale historique. Plusieurs décennies d’enseignement obligatoire de la haine de soi ont fait beaucoup de dégâts. L’ignorance des faits historiques et la perversion du vocabulaire ont rendu l’opinion publique perméable à toutes les instrumentalisations, en témoigne un sondage effarant qui indique que 51 % des Français penseraient que la colonisation est effectivement un crime contre l’humanité.
 
La colonisation est un type de conquête territoriale qui a toujours existé. L’expansion coloniale s’est pratiquée sur tous les continents depuis la nuit des temps, à partir du moment où un peuple débordant de vitalité, d’ardeur guerrière ou de technologie, a pu s’éloigner de ses bases pour conquérir d’autres terres et soumettre d’autres populations à sa loi. Les changements climatiques, la faim, la recherche de nouveaux débouchés ont aussi conduit des peuples vers des migrations qui ont pris la forme de la colonisation.
Les Européens n’ont pas été les seuls colonisateurs de l’histoire. Les populations asiatiques qui ont franchi le détroit de Behring pour peupler les Amériques et donner naissance aux populations indiennes sont un bel exemple de réussite d’une colonisation de peuplement. Les Arabes, partis de la péninsule arabique au VIIe siècle, ont colonisé la quasi-totalité du pourtour méditerranéen, y compris une grande part de l’Europe méridionale. Les Ottomans s’en sont pris aux mêmes espaces après avoir conquis l’empire byzantin. En témoigne, entre autres, la régence turque sur Alger jusqu’à l’intervention française de 1830. Les Chinois, les Japonais, ont été à certaines époques de leur développement des colonisateurs, pour des raisons différentes, avec des objectifs et des méthodes différentes : les Chinois avec une emprise commerciale et financière quasi monopolistique sur l’Asie du Sud-est. Les Japonais avec des conquêtes militaires continentales et insulaires. Même des Américains, peuple anticolonialiste par essence, ont un temps colonisé les Philippines.
 
Le mot colonisation regroupe donc des types de conquêtes extrêmement divers en fonction des époques, des pays colonisateurs, des pays colonisés, et des formes de domination coloniale choisies. L’extrême complexité des faits coloniaux met en lumière toute l’inanité de la simplification caricaturale qu’est la réduction à la notion de crime. À de notables exceptions près, comme au Laos avec Auguste Pavie ou au Congo avec Savorgnan de Brazza, toute conquête coloniale est généralement une conquête violente. De la "conquête des cœurs" accomplie au Laos par Pavie à l’extermination des aborigènes d’Australie, il existe une infinité de graduations dans la violence coloniale, et très peu d’entre elles sont susceptibles d’entrer dans la catégorie juridique des crimes contre l’humanité. La colonisation n’est pas forcément liée à la volonté délibérée et planifiée d’exterminer tout un peuple. Au contraire, la France a toujours justifié ses conquêtes coloniales par le désir de propager le progrès et la civilisation dont elle était porteuse. Elle s’est livrée à des combats, parfois à des massacres et des crimes abominables, mais jamais à une entreprise génocidaire organisée.
 
Si l’on se limite donc à l’observation de l’entreprise coloniale française dans sa deuxième phase, c’est-à-dire aux XIXe et XXe siècles, on voit d’abord trois formes de colonisation : les comptoirs commerciaux et/ou militaires (concession de Shangaï, territoire à bail de Kouang Tchéou Wan, etc.), les colonies d’exploitation (Indochine, Afrique du Nord, Afrique noire, etc.) et une colonie de peuplement, l’Algérie, devenue partie intégrante du territoire national sous la forme juridique de départements français (et non plus de colonie). On peut aussi distinguer les territoires confiés par mandat international à la France, comme le Liban et la Syrie, qui n’étaient pas à proprement parler des conquêtes coloniales ni des colonies d’exploitation.
 
Dans les comptoirs commerciaux et/ou militaires, la présence métropolitaine fut toujours relativement légère, avec quelques dizaines ou quelques centaines de "colons" au maximum. La France y était visible en raison de son habitude de construire des bâtiments officiels et des équipements collectifs avant même d’avoir obtenu le premier rendement économique ou politique de cette nouvelle "conquête". À ce sujet, l’histoire du territoire chinois de Kouang Tchéou Wan est emblématique de la méthodologie française qui a souvent consisté à mettre la charrue avant les bœufs en dotant l’espace colonisé d’infrastructures considérables, souvent inadaptées aux besoins réels des populations locales. Alors que les Anglais ont d’abord fait de Hong Kong un carrefour incontournable du commerce et de la finance, les Français ont créé à peu de distance un copié-collé de sous-préfecture française relativement décalé. Le mot "exploitation" n’a jamais été aussi inapproprié tant la France y a investi massivement en pure perte. On retrouvera la même caractéristique avec les grands travaux indochinois entrepris par Paul Doumer, admirables de notre point de vue européen, mais souvent inadaptés au contexte local.
 
La colonie d’exploitation est la forme de colonisation la plus répandue. Sous un régime juridique de colonie (administration directe) ou de protectorat (administration partagée avec le pouvoir local), elle a pour caractéristiques d’être provisoire et de ne concerner qu’un petit nombre de "colons". J’emploie à dessein le mot colon entre guillemets. Pour quelques dizaines de gros propriétaires, grands chefs d’entreprises ou hauts fonctionnaires, la grande majorité des "colons" était souvent constituée de gens appartenant à la classe moyenne, voire des petits employés, artisans ou commerçants aux ressources modestes.
 
-Exploitation : le mot n’est pas à prendre au sens péjoratif marxiste. Il peut aussi vouloir dire mettre en valeur, comme un exploitant agricole met sa terre en valeur. Un exploitant n’est pas un criminel. En Indochine, la colonisation d’exploitation a mis en valeur les ressources naturelles préexistantes et créé de nouvelles ressources comme l’introduction de l’hévéa, l’arbre à caoutchouc, indissociable aujourd’hui de l’image du Vietnam et du Cambodge.
 
-Provisoire : le but officiel des colonisateurs était d’accompagner les colonisés jusqu’à un certain niveau de développement. La réalité fut quelque peu différente, et beaucoup moins philanthropique. Une fois installé dans une position dominante relativement confortable, il est difficile de rendre les clés de la maison au premier occupant… C’est une des failles de ce système de colonisation, voire une des raisons essentielles de son échec. Le principe de base d’une colonisation d’exploitation n’était vraisemblablement pas viable. À la fin du processus colonial, on assista presque partout à une fuite en avant pour éviter de transmettre la totalité du pouvoir aux autochtones.
 
-Un petit nombre de "colons" : à la fin des années 30, à l’apogée de la colonisation française en Indochine, sur un territoire grand comme une fois et demie la France, on comptait moins de 25 000 "colons" auxquels s’ajoutaient environ 15 000 militaires. C’est très peu pour un territoire de cette dimension. La pax gallica qui régna sur l’Indochine pendant près d’un siècle ne peut pas s’expliquer uniquement par le recours à la force. Même si la force fut employée, et quelquefois de façon très violente, il y eut obligatoirement un consentement des populations pour supporter, au moins provisoirement, le joug colonial. Dans le cadre de cette relation équivoque et complexe, il y eut une véritable interpénétration culturelle, certains Indochinois adoptant tout ou partie de la culture française, certains colons français consacrant toute leur vie et toute leur énergie au développement et au rayonnement des cultures indochinoises. Là encore, ne voir qu’un crime dans un contexte historique aussi riche, aussi dense et aussi varié est une absurdité. De même qu’il est absurde de nier les spoliations et les violences engendrées par ce type de domination.
 
L’Algérie connut une colonisation de peuplement. Pour atteindre son objectif, cette forme de colonisation demande soit l’assimilation totale de la population autochtone à la culture du colonisateur, soit le développement séparé, soit l’extermination des autochtones. Contrairement à d’autres colonisateurs européens, c’est l’honneur de la France de ne pas avoir exterminé les populations algériennes, même si l’on ne doit pas oublier de terribles exactions commises au cours des cent trente années de présence française. La croissance démographique exponentielle des populations musulmanes est là pour prouver l’inanité des thèses "génocidaires".
L’assimilation totale a été délibérément refusée, afin de respecter le caractère propre (musulman) de ces populations dans le cadre d’une république laïque. Restait le développement séparé. Il y avait, certes, une forme de démocratie participative, mais avec deux collèges électoraux, l’un pour les Français, l’autre pour les musulmans. Ce système a prévalu jusqu’à ce que De Gaulle annonce en 1958 qu’il n’y avait plus en Algérie que "des Français à part entière", on connaît la suite donnée à cet engagement… Toujours est-il que la perte de l’Algérie française tient peut-être au fait qu’il n’y a pas eu assez de peuplement de souche européenne. 10 % d’européens, ne pouvaient pas faire le poids face à 90 % de musulmans. Une population européenne beaucoup plus nombreuse eut sans doute changé le cours des évènements.
 
Les aspects positifs, les erreurs et les crimes liés à la colonisation de l’Algérie ont fait l’objet d’études approfondies, chiffrées, solides, avec des raisonnements implacables comme les travaux de Jacques Marseille et de Daniel Lefeuvre, peu suspects de sympathies "colonialistes". Ces scientifiques ont démontré que rarement la colonisation avait été rentable pour la Métropole. La thèse du "pillage colonial" est donc, le plus souvent, contestable. Il semble stupéfiant que, par idéologie, certains ne tiennent aucun compte de ces travaux et n’acceptent de voir encore que le verre à moitié vide ou le verre à moitié plein. Colportées par des politiciens en campagne, les interprétations simplistes de l’Histoire ont plusieurs défauts : elles mélangent les genres, notamment le politique, l’historique, le mémoriel et le judiciaire. Ce n’est jamais bon. Ensuite, elles instrumentalisent le passé au service de causes contemporaines qui n’ont pourtant pas besoin que l’on ajoute de l’huile sur le feu. En répétant continuellement aux jeunes issus de l’immigration que leur pays d’accueil est un criminel contre l’humanité, on ne fait qu’attiser leur haine et leur mépris. Et l’on ne gagne pas une once de considération dans les pays anciennement colonisés où, comme dans l’ancienne Indochine, le respect des ancêtres est officiellement érigé en culte. La façon dont les repentants traitent nos propres ancêtres nous ridiculise et déconsidère la France. Ce comportement irresponsable fait courir à notre pays des risques incommensurables, comme celui bien réel de l’implosion qui menace des pans entiers de notre territoire. Après tout, c’est peut-être ce qu’ils veulent…

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