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SAROCCHI Jean

SAROCCHI Jean

Né en 1933
Veuf – sans enfants


Professeur honoraire à l'Université de Toulouse



Doctorat d'Etat (La Sorbonne).
     "Albert Camus et la recherche du père".

Agrégation de Lettres classiques.
CAPES (Certificat d’Aptitude au Professorat de l’Enseignement Supérieur)
Diplôme d'études supérieures
     "Socrate et Montaigne"

Licence de philosophie.


Maître de conférences à l'Université de Tunis.
Maître-assistant à l'Université de Strasbourg.
Professeur de philosophie, français, latin, grec (Oran).

Ouvrages
Julien Benda, portrait d'un intellectuel
Albert Camus et la recherche du père (thèse éditée)
Albert Camus philosophe
Le dernier Camus ou le Premier Homme
Variations Camus
Camus le juste ?
Versions Proust
Giono de père en fils
Rabelais et l'instance paternelle
La Colère
Pourquoi pas ?
in the Summer Time (roman)

URL du site internet:

Un cas de 'beatise'

Publié dans A tout un chacun
Ce vendredi matin 25 avril un jeune homme me tend, place du Capitole, avec de prestes vœux de "bon week- end", le journal "Metronews", dont les "news" sont niaises à souhait, il le faut.
Aussi le feuilleté-je si je puis dire au pas de course, mais mon œil est attiré en page 4 par le titre Rome béat devant ses papes, qu’illustre une photo composite où l’on voit Jean XXIII, Jean-Paul II et on le devine Benoît XVI. Mais il y a en sus un intrus, une sorte de Taubira mâle, au premier plan, comme un bourbillon en voie d’obombrer de son ironique noirceur les "deux papes" (je cite) "en voie de sanctification".
S’ensuit un article décemment bâclé comme il s’en fait jour après jour j’imagine des millions de par le monde et même Le Monde, mais ce qui n’a pas été bâclé c’est comme pour servir de base à cette actualité religieuse le fait divers judicieusement choisi d’ "un pèlerin tué par une croix du Christ". "Cela ressemble", note le jubilant chroniqueur, "à un châtiment divin. Un jeune pèlerin de 20 ans est mort hier écrasé dans l’effondrement d’une croix du Christ de plus de 30 mètres. Cruelle ironie /…/". Ce chroniqueur se gardera, soyez sûrs, de signaler d’autres cas de "cruelle ironie", en Syrie par exemple où des jeunes chrétiens parce que réfractaires à la "shahada" sont crucifiés, selon le témoignage de sœur Raghid, par les héros du Djihad.

Que conclure de tout cela ? Evidemment que la croix ne peut rien contre la cruauté, que les papes sont de grands imposteurs, que le grand cirque du Vatican pontifical ne mérite que dérision, mais … voici les news du jour, et … "bon week-end". Ah ! Ici, mon pote, je m’insurge. Pas de ouiquinde pour moi, le sabbat, le dimanche. C’est un dimanche, ce dimanche dit de la Miséricorde, que sont canonisés Jean XXIII et Jean-Paul II.
Guido Ceronetti (au reste fort peu papiste) : "Le sabbat est le fils de la sagesse, le week-end l’enfant du désespoir". Le même, dans un beau texte intitulé Mort de la prière, où la 'béatise' assiégeante, embastillante des médias dont "Metronews" est une émanation parmi d’autres est clouée sur la croix d’un lumineux diagnostic, écrit ceci : "Dans l’air s’agitent des mots en quantité épouvantable, et ce sont tous des mots d’épouvante, qui assaillent l’homme, qui nous désagrègent : mêlés à ces mots, il y en a aussi d’autres, venus des psaumes, emprisonnés dans cette foule de sons homicides comme le Christ porte-croix de Bosch, irradiant /…/".
Quant aux news … Je relève, en vrac : les bonheurs du festival de Bourges où the Strypes ont donné une leçon de rock, où Carbon Airways a produit un électro choc ; l’heure imminente de la finale pour le "Bachelor", où s’affrontent, subjuguées par le mec Paul, ("physiquement super canon !"), la douce Elodie et Alix la piquante (non ! c’est l’inverse). Et quoi encore ? N’en jetez plus.
Quant aux béatifiés du Vatican, on s’en torche. La béatise bat son plein. Na !
"Quand je veux savoir les dernières news" (non, nouvelles), écrivait Léon Bloy, "je lis saint Paul".

Camus antichrétien ?

Publié dans Au delà
Citant Onfray dans ma précédente chronique – "Camus le païen, l’antichrétien, le nietzschéen, l’hédoniste" - je commentais : quatre épithètes, quatre inexactitudes grossières. C’est "l’antichrétien" que je conteste aujourd’hui, l’actualité nous invitant à déplorer les hénaurmes sottises que lâche sur ce sujet un ministre faussement appelé de l’éducation.
Je discerne en Michel Onfray un catholique refoulé qui refile à Camus, au prix de le lire avec une méticuleuse inattention, les clichés antichrétiens les plus grossiers, les plus éculés, dont la redondance dans les cinq cents pages et quelques de son Ordre libertaire a quelque chose de pathétique et de désopilant. Aura-t-il donc oublié les semonces de Zarathoustra contre l’esprit de lourdeur ? Son affirmation que les pensées décisives sont comme portées sur des pattes de colombe ? Certes Nietzsche philosophe "au marteau" - et parfois, notamment dans L’Antéchrist, son marteau n’écrase que les mouches de sa vision troublée - mais il avait horreur de cette race d’esprit qui ne possède aucun doigté pour la nuance, et il n’était, lui, ni "de gauche", ni gauche. (Dois-je souligner qu’un nietzschéen "de gauche" n’existe pas plus que l’hircocerf des scolastiques, dois-je démontrer que Camus, quand il est "de gauche" n’est pas nietzschéen, quand il est nietzschéen n’est pas "de gauche" ?).                      

La relation de Camus au Christ, au christianisme, au catholicisme (ces distinguo sont nécessaires) n’est pas simple. Même dans la longue période de sa vie d’écrivain (disons : entre 1936 et 1948) où il se prononce manifestement contre, Pascal ne laisse pas d’être pour lui un grand ascendant, et il lui arrive de reprocher à son ami de Fréminville des propos désinvoltes sur le recours à Dieu de l’auteur des Pensées. Puis, dans (environ) les douze années consécutives tout ce qu’il écrit contre le Pape et l’institution ecclésiale a été filtré, subrepticement nuancé par la lecture bouleversante de Simone Weil, elle-même très critique à l’endroit de l’Eglise mais accueillante à ses principaux dogmes et à ses sacrements. Il est très remarquable que dans un ouvrage qui fait pourtant la part belle à l’anarcho-syndicalisme dont celle-ci était fort proche Onfray ne la mentionne que trois fois et de façon très anodine. Mais il est encore plus frappant que, non content de s’être fermé à l’évidence que La Chute est une variation sur le péché originel il ait scotomisé tous les derniers textes et les dernières confidences de Camus qui dénotent une évolution indubitable vers le christianisme.

En 1953 Camus écrivait dans ses Carnets : "Je demande une seule chose, et je la demande humblement, bien que je sache qu’elle est exorbitante : être lu avec attention". Onfray se flatte d’avoir été un lecteur attentif. Il ne l’a pas été, et doublement : d’abord par utiliser une loupe grossissante et déformante qui donne valeur excessive à l’écrivain politique au détriment de l’artiste et confère l’exemplarité d’une vie philosophique à une existence chahutée, cahotée, voire chaotique ; ensuite et surtout parce que le mauvais œil du ressentiment lui a interdit de discerner les prodromes puis le tropisme chrétiens d’une œuvre qui, les eût-elle éliminés, en serait raplatie, unidimensionnelle.
"Toutes les chances d’erreur – pire de mauvais goût, de facilité vulgaire sont avec celui qui hait", il est navrant, ou comique, de penser que ce mot testamentaire de Valéry se vérifie dans cet ouvrage de piété, presque de bigoterie, qu’est L’Ordre libertaire.  Etre un calotin de Camus, soit, pourvu qu’on ne se fasse pas un "curé laïque" bêtement enragé contre la calotte. (Puis-je au moins dédier à Michel Onfray l’indication "mit Dämpfung" que, pianiste nietzschéen, je trouve bissée, trissée dans l’opus 11 de Schönberg  – et "martellato" seulement une fois ?). (Ou lui recommander, s’il prétend philosopher contre l’Eglise "au marteau", de n’utiliser que le petit marteau de pollen du lys blanc ?).
Je renvoie, sur la question de Camus antichrétien, à mon article paru dans le numéro 37 de la revue Képhas, repris dans Camus philosophe  L’enfant et la mort (Ovadia,  2014).

Camus selon Onfray

Publié dans Au delà
Camus et Plotin/Augustin selon Michel Onfray

Onfray est un apôtre zélé de Camus, et l’on ne peut que s’en réjouir. Mais son zèle l’emportant jusqu’à la frénésie il est opportun de souligner que, par distraction, désinvolture ou dérive mentale (menteuse ?), il lui arrive de se tromper. Je reprends, en cette période sinistrement électorale qui fait de l’actualité une sorte de Cloaca Maxima, des réflexions esquissées au colloque d’Evora, en novembre 2013. L’actualité sérieuse, la seule qui vaille qu’on s’y intéresse, commence avec l’ère chrétienne. (Je laisse résonner en mon for intime ce mot lumineux de Bloy : "Quand je veux savoir les dernières nouvelles, je lis saint Paul").

Quelques pages, dans Camus libertaire, sont dévolues au diplôme d’études supérieures de Camus, Métaphysique chrétienne et néoplatonisme. Elles comportent de si grossières inexactitudes, si ce ne sont des mensonges calibrés, qu’on en reste pantois. (En 2013 Michael Parayre fait paraître Michel Onfray une imposture intellectuelle, cependant que Serge Tribolet déjà, dans son livre Plotin et Lacan, tenait Onfray  pour un militant camouflé en faux philosophe).
J’examine donc les pages 179 à 184 de l’ouvrage. Titre : Plotinien, donc communiste. Déduction aberrante. Quel en est le spécieux argument ? Camus entre au Parti à l’instigation de son ami Claude de Fréminville dans le temps qu’il lit les Ennéades (ou au moins des travaux érudits sur les Ennéades). Or Plotin voulait fonder à l’instar de Platon une cité idéale qu’il eût appelée Platonopolis. Cette Platonopolis, rêvée sinon réalisée, voilà l’argument de Michel Onfray. O combien spécieux ! Nul moins communiste, par tout ce qu’on sait de lui, que Plotin, nulle cité en sa conception moins communiste que sa Platonopolis : fils de famille dans son Egypte natale, à Rome vivant chez Gémina, épouse puis veuve de l’empereur Trébonien, familier d’un autre empereur, Gallien, et de sa femme Salonine, ayant pour auditeurs de ses cours des médecins, des hommes d’affaires, des sénateurs, n’ayant pour la foule des travailleurs manuels que mépris (1) il est patent que sa cité idéale eût été exclusivement aristocratique, la plèbe n’y étant admise que pour les services domestiques.
Puis sont énumérées vingt-et-une "thèses" des Ennéades "séduisantes", selon Onfray, pour Camus. C’est exact pour quelques-unes d’entre elles, faux ou douteux pour la plupart ; nombre d’entre elles déformées ou même falsifiées. Deux exemples suffiront : "le plaisir réside dans l’ataraxie totale" : total contre-sens et sur la pensée plotinienne et sur la libido camusienne. Etre heureux ce serait "posséder la vie des sens et raisonner correctement" (2) : mais pour Plotin le bonheur ne se trouve nullement dans la vie des sens et le raisonner – to logistikon – est le plus bas degré de la performance intellectuelle ; quant à imaginer que là serait pour Camus le bonheur, quelle galéjade ! 
Echappons à ces simplifications trompeuses. L’auteur de L’Ordre libertaire ne présente un Camus fervent de Plotin que pour souligner son allergie à Augustin. La réalité, pour autant qu’elle s’inscrive dans les textes, est beaucoup plus complexe. Dans une lettre de fin 1934 ou début 1935 Camus sermonne son ami de Fréminville : "Je pense tout d’un coup au divertissement pascalien. Non, Pascal ne se divertit pas avec Dieu. C’est une phrase. Et, au pis-aller, mieux vaut se divertir avec Dieu qu’avec le Bien ou l’Idée pure. Ne tourne pas si résolument le dos à tout ce qui ressemble à du divin". Le Dieu de Pascal est le Dieu d’Augustin – cela ne fait nul doute – et l’on dirait qu’ici Camus disqualifie les grandes notions du néo-platonisme. Mais par ailleurs Pascal et Plotin sont loin d’être incompatibles, comme en témoigne cette remarque du Diplôme  - "En une certaine mesure la Raison plotinienne est déjà le cœur de Pascal" - et comme on peut l’inférer d’un texte de 1933 (Camus est en hypokhâgne) dont l’exergue est emprunté aux Pensées, où Claudel est mentionné comme un "maniaque de l’Unité" et où se trouve citée  l’Ennéade I, 6 (Du Beau ) à propos de l’architecture de la maison mauresque : "l’être extérieur de la maison /…./ n’est que l’idée intérieure, divisée selon la masse extérieure de la matière et manifestant dans la multiplicité son être indivisible". L’art dans la communion  respire Plotin sur le mode approbatif par le vœu d’unité qui s’y affirme et sur le mode déceptif par l’aveu final d’un échec à la réaliser dans l’ordinaire d’une expérience sensible et intellectuelle condamnée écrit-il aux "dualités".  Bref, plotinisme et augustinisme sont, à l’époque du mémoire d’études supérieures, fort loin de s’opposer.
Et Noces, qui à l’évidence est un exercice de polémiste lyrique contre Augustin, l’est aussi, n’en déplaise à Onfray, contre Plotin. Il faut avoir la berlue pour ne s’en rendre pas compte. A preuve tout l’essai ! Et plus précisément l’alinéa qui mentionne Plotin : "Et sans doute cela ne peut suffire. Mais à cette patrie de l’âme tout aspire à certaines minutes. "Oui, c’est là-bas qu’il nous faut retourner". Cette union que souhaitait Plotin, quoi d’étrange à la retrouver sur la terre ?" Autant dire, poliment mais fermement : "cause toujours" - c’est le titre d’un film – ou (titre d’un autre film) : "cause toujours, tu m’intéresses".
Sauf votre respect, cher Michel Onfray, c’est cela qu’il convient de vous dire, quand vous parlez de Camus et de Plotin et/ou Augustin : "cause toujours", "cause toujours, tu m’intéresses". On peut lire, avant le titre aberrant plotinien, donc communiste : "Camus le païen, l’antichrétien, le nietzschéen, l’hédoniste", quatre épithètes, quatre inexactitudes grossières. Doit-on se mettre en quatre pour les redresser ?
      
(1) Ennéade II, 9.
(2) On lit bien, dans l’Ennéade I, 4 ("Du Bonheur"), "l’homme a la vie complète quand il possède non seulement la vie des sens, mais la faculté de raisonner" mais Plotin continue : "et l’intelligence véritable" ;  en scotomisant ce membre de phrase Onfray élimine, consciemment ou non, la perspective plotinienne des degrés ascendants et de l’accomplissement de soi dans un mouvement de transcendance par-delà et les sens et le  raisonner.

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