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SEGAL Michel

SEGAL Michel

Né le 19 janvier 1958
Marié - 3 enfants. 
 

Professeur de mathématiques


Maîtrise de Mathématiques Paris VI
CAPES de Mathématiques
DU de Russe à Paris IV
 
Conservatoire National de Région - 1er prix de piano (1979)
Licence de concert - Ecole Normale de Musique de Paris - (1983)
Créateur d'une société de production (1986)
Conducteur musical de retransmission de concerts (1988)
Professeur de piano dans les conservatoires (1995)
Classes préparatoires de mathématiques
     Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) (1995)

Enseignant en collèges (banlieues) et lycées (Sèvres, El Salvador) depuis 1999
En poste à Paris depuis 2007
 
Ouvrages
Autopsie de l'école républicaine (2008) - Violences scolaires, responsables et coupables (2010) - Collège unique, l'intelligence humiliée (2011) - Ukraine, histoires d'une guerre (2014) - 

Tribunes dans Le Figaro, Les Echos, Le Monde

URL du site internet:

Ecolière à Hong Kong

Publié dans A tout un chacun
Lau Sin Yi, écolière à Hong Kong
 
La maman de Lau Sin Yi élève seule sa fille à Hong Kong. Née au Vietnam il y a un peu plus de trente-cinq ans, elle avait émigré clandestinement en Chine alors qu’elle n’avait encore que quelques jours, emmenée sous le bras par son père qui fuyait avec femme et enfants son pays ravagé par les guerres américaines. Adulte, elle était finalement arrivée à Hong Kong dans des conditions difficiles alors que sa fille avait un an.
Dix ans plus tard, celle-ci termine l’école primaire et vient de remplir les fiches de vœux pour son affectation dans le secondaire. Pour cela, comme tous les écoliers de Hong Kong, Lau Sin Yi s’est informée sur les collèges et les différentes options, a tenu des échanges animés dans la cour de récréation et à la maison, a suivi des réunions d’information et passé des entretiens d’admission dans les collèges souhaités. Elle a onze ans, l’âge auquel sa maman avait commencé à travailler.
 
L’école de Lau Sin Yi est publique, donc gratuite, mais internationale, et c’est un premier choix. Cela signifie que la totalité des cours sont en anglais, "sauf les cours de chinois" ajoute la petite fille très sérieusement. Il faut savoir que les enfants apprennent deux langues chinoises : le cantonais, langue locale, et le mandarin, langue nationale. Son niveau d’anglais est celui d’un bon lycéen de terminale en France et elle suit sans difficulté des films en mandarin non sous-titrés. Ceci est le résultat d’un travail long, répétitif et souvent rébarbatif. Mais ici, ce type de travail n’est pas méprisé, l’effort et la difficulté ne sont pas pourchassés et bannis de l’école, bien au contraire. Ainsi, Lau Sin Yi parle trois langues.
 
La localisation n’est pas déterminante dans l’attribution des écoles et celle de Lau Sin Yi – où elle se rend depuis l’âge de cinq ans – se trouve à plus d’une demi-heure de chez elle mais des minibus scolaires sillonnent la ville pour aller chercher les élèves près de leur domicile. Dans son école, on trouve majoritairement des enfants d’immigrés occupant les métiers les plus difficiles et les moins bien rémunérés. Musulmans pour beaucoup, ce sont souvent des Pakistanais, des Indiens, des Indonésiens ou des Philippins. Les élèves portent un uniforme sans autre consigne vestimentaire, si bien que certaines filles sont voilées, certains garçons ont les cheveux noués dans le turban des sikhs, et d’autres encore portent une croix bien visible sur leur poitrine. Son école est mixte et c’est aussi un critère de choix car ici, il n’y a pas de mixité forcée. Pour l’année prochaine, Lau Sin Yi a décidé de choisir un collège exclusivement pour filles car, dit-elle d’un ton las, "les garçons, c’est bête".
 
Sur les sites internet des collèges, la petite fille trouve les descriptifs de leurs priorités éducatives et des valeurs morales qu’ils défendent. Ici, il n’y pas de religion d’Etat imposée autoritairement, fût-elle de ne pas en avoir, et même si les programmes sont obligatoires et appliqués dans toutes les écoles, ils laissent une certaine latitude aux établissements, comme une souplesse dans les horaires et le choix des valeurs morales mises en application. Ainsi, tel collège mettra en avant sa priorité pour les sciences, l’enseignement de l’espagnol et la mise en pratique des principes de telle religion, tandis que tel autre affichera son intérêt pour la littérature et l’écologie. Lau Sin Yi se documente avec intérêt : "le chinois et l’histoire, j’aime bienmais je veux surtout avoir des cours de piscine. Je veux apprendre à nager".
 
Ici, la sélection n’est pas interdite car le bien-être des enfants est prioritaire sur celui des hauts fonctionnaires. Aussi, pendant les trois dernières années de primaire, un écolier de Hong Kong passe deux séries d’examens par an – chacun d’une dizaine d’heures – et les résultats de l’ensemble de ces tests déterminent à quel groupe de niveau il appartient : A, B ou C. La quantité d’examens ainsi que la longue période sur laquelle ils sont organisés permettent d’éviter tout résultat accidentel. Chaque collège étant dédié à un de ces trois niveaux, l’écolier peut donc inscrire sur sa fiche de vœux les collèges de son groupe dans l’ordre de ses préférences. Ici, les notes ne risquent pas de disparaitre car une priorité de l’éducation est de préparer les enfants au monde réel ; il s’agit de leur apprendre à se connaître pour les rendre plus forts, et aptes à trouver leur place dans la société. Ainsi, le taux de chômage local (moins de 3%) est une conséquence directe du système éducatif, autant par ses contenus que par ses méthodes et son esprit.
 
Le coup de génie de cette procédure des affectations est que celles-ci sont attribuées non par classement, mais par tirage au sort à l’intérieur de chaque groupe de niveau. Ainsi, il y a une saine cohésion des classes à l’intérieur de chaque collège, mais aussi une bonne homogénéité des collèges à l’intérieur de chacun des trois groupes, ce qui n’évite d’ailleurs pas une concurrence entre établissements pour susciter le plus de demandes possibles. Enfin, détail remarquable et honneur du système, il existe aussi une procédure hors niveau : chaque écolier est autorisé à demander deux collèges de son choix sans restriction. Il dépose un dossier dans ces collèges puis se présente à un entretien d’admission au cours duquel il mettra en valeur d’autres qualités que celles purement scolaires. L’établissement pourra alors décider de le recruter directement.
 
"Moi j’ai le droit de choisir des écoles du niveau A", précise Lau Sin Yi. Ici, pas d’aveuglement par une interdiction des classements, mais pas non plus de stress et de stigmatisation des plus faibles puisqu’il n’y a de division de l’ensemble des élèves qu’en trois groupes. Lau Sin Yi a bien gagné sa place en niveau A car elle consacre souvent plus de dix heures hebdomadaires à son travail personnel pour lequel sa maman ne peut pas l’aider. Ici, la justice sociale par la réussite au mérite n’est ni un discours, ni un projet, ni un souvenir : c’est une réalité vécue par les familles comme une nécessité, et par le gouvernement comme un devoir. Ici, savoir apprendre par cœur n’est pas perçu comme une tare mais comme une fierté, savoir admettre ce qui n’a pas été compris n’est pas une honte mais une vertu. Ici, les connaissances ne sont pas l’objet de débats contradictoires mais de respect, car ici, on sait que l’esprit critique ne s’acquiert pas par un entrainement à la critique, mais par un usage raisonné de solides connaissances organisées dans des disciplines tracées au cordeau.
 
L’interdisciplinarité généralisée ferait rire élèves et professeurs – mais certainement pas les parents – car ici, l’école est au service des élèves, et ceux-ci ne servent pas de cobayes à d’obscurs théoriciens. Peut-être à cause des langues chinoises qui nécessitent autant d’heures d’apprentissage laborieux, ici, on ne craint pas d’affronter l’ennui dans les études. Ici, on sait que l’ennui est un cap nécessaire à dépasser pour vaincre l’esclavage du plaisir immédiat. Ici, on sait que les approches ludiques ne débouchent que sur un ennui insubmersible et une immaturité chronique, ne faisant que dévaster la capacité des enfants à apprendre à s’intéresser au monde, c’est-à-dire à autre chose qu’à eux-mêmes.
Ce n’est pas un hasard si les systèmes asiatiques explosent tous les classements internationaux, tant en termes de performances qu’en termes de réduction des écarts, donc de justice sociale, voire en termes de bien-être des enfants.
 
Mais quel serait l’avenir scolaire de Lau Sin Yi en France ?
La bulle éducative finlandaise et son escroquerie a finalement éclaté. Singapour, Hong Kong, Taiwan et quelques autres creusent les écarts avec les pays occidentaux qui adoptent dans une joyeuse irresponsabilité des réformes qui ne servent plus qu’à glorifier une morale d’Etat et qui mènent à des systèmes de plus en plus inégalitaires aux résultats de plus en plus médiocres. Devant la volonté de certains de ces pays à accélérer leur chute, il est légitime de se poser la question de l’inconscient collectif : pour reconstruire, ne faut-il pas avoir auparavant totalement achevé de détruire ?

Publié sur Les Echos le 26 mai, envoyé par l'auteur

Ukraine

Publié dans Avec l'Europe


Lorsque l’on se sent coupable d’un méfait, on cherche parfois à en accuser les autres avec d’autant plus de véhémence que l’on tente ainsi de se convaincre de sa propre innocence. Cette mésaventure est un peu celle de l’Europe face à la guerre en Ukraine. L’Union Européenne qui nous avait promis la paix, aura ainsi provoqué une guerre civile et plongé la pauvre Ukraine dans l’horreur et la misère tout en causant un tort économique considérable à ses propres membres.
Rapidement, avec l’aide des Etats-Unis, seuls bénéficiaires de ce suicide européen, l’Europe désignera un coupable idéal : la Russie.
On assistera alors à un déchaînement d’accusations – non pas de la "communauté internationale" comme cela a été dit à tort, mais de l’occident, et de l’occident seulement – parfois  hystériques, revigorant ainsi une OTAN en mal d’ennemi et de budgets conséquents.
La presse va alors se mettre entièrement au service de l’Etat et se livrer à une propagande d’un autre âge. Le journal Le Monde, autrefois journal éclairé, se transformera en vitrine russophobe masquant mal sa haine d’un peuple par celle de ses dirigeants, Le Figaro, autrefois journal gaulliste, étalera une propagande indécente pour un atlantisme sans retenue pendant que Libération, autrefois défendant des causes nobles, lancera quasiment des appels à la guerre.
Depuis le 21 novembre 2013, lorsque Ianoukovitch ajourne les accords d’union douanière avec l’UE, jusqu’au 5 septembre, date des premiers accords de paix de Minsk, c’est l’histoire de cette crise que je reconstitue à travers ce livre : l’histoire de cette propagande occidentale, l’histoire de l’Union Européenne aveuglée et soumise aux Etats-Unis, l’histoire d’une suite d’élections démocratiques validées par l’OSCE et méprisées par un coup d’état, l’histoire du gaz russe, celle des manœuvres diplomatiques et quelques autres encore. Toutes ces histoires constituent le corps de cette crise qui pourrait bien être une vraie guerre de civilisation, mais la vraie cette fois : d’un côté un pouvoir païen soumis aux idoles de la toute-puissance des entreprises et de la finance, rêvant un monde de consommation unicolore, unisexe et uniculturel, et de l’autre côté, un pouvoir revendiquant l’héritage de valeurs morales, religieuses, culturelles et humanistes. (Michel Segal)

Réflexion sur les sanctions

Publié dans Avec l'Europe
Les mots
Si l’on admet que la communication est un élément important dans le cadre d’une guerre (comme dans le cadre de n’importe quelle action aujourd’hui engageant un grand nombre d’individus), on doit s’intéresser au choix des mots concernant la série de mesures prises à l’encontre de la Russie par les Etats-Unis. Ce n’est pas une question de détail et examiner les mots choisis est ce par quoi il faut commencer. Un mot donne à voir, il associe des notions et des impressions, il sous-entend des situations et, pour désigner la même chose, l’usage d’un mot ou d’un autre peut changer non seulement la perception de la réalité, mais la réalité elle-même.
On observe en l’espèce que d’un point de vue purement lexical, le terme de représailles devrait être utilisé à la place de celui de sanctions. En effet, voici les définitions données par le Larousse, ainsi que des synonymes de ces deux termes (1) :
Sanction :
1) Mesure répressive infligée par une autorité pour l’inexécution d’un ordre, l’inobservation d’un règlement, d’une loi.  
2) Conséquence juridique du non-respect d’une règle de droit.
Synonymes : peine, mesure répressive prise selon la loi, amende, blâme, condamnation, jugement.
Représailles :
1) Mesures de violence qu’un Etat prend à l’égard d’un autre Etat pour répondre à un acte hostile de ce dernier.
2) Action de rendre le mal qu’on a subi.
Synonymes : mesures de rétorsion, riposte, vengeance, répression.
 
La différence entre ces deux termes est précisément que les sanctions se pratiquent dans le cadre du Droit. Or, dans le cas des mesures prises par les Etats-Unis contre la Russie il faudrait disposer d’une autorité apte à établir formellement les responsabilités de chacun dans le cadre d’un débat contradictoire, et ce n’est pas le cas. Il faudrait une accusation et une défense qui s’expriment dans un cadre formel et une autorité pour trancher en conclusions sur les responsabilités. De plus, on ne saurait concevoir de Droit sans le principe de séparation des pouvoirs, qui est un élément reconnu comme fondamental dans l’établissement de toute démocratie. Cela signifie qu’il devrait y avoir indépendance entre la création de la loi, le jugement visant à établir contradictoirement la responsabilité d’une violation de cette loi, et l’application de la sanction conséquente à cette violation. Il n’y a rien de tout cela dans le phénomène appelé sanctions en rapport avec la guerre en Ukraine, et ce phénomène est donc hors de tout cadre de droit. Ainsi, on peut juger objectivement que l’usage du terme sanctions est injustifié, et en toute rigueur lexicale, on devrait utiliser représailles, terme qui, lui, correspond précisément à la situation d’un Etat prenant des mesures de rétorsion à l’encontre d’un autre Etat sans avoir à en justifier les circonstances. Encore une fois, le choix de l’un ou l’autre de ces deux termes n’est pas un point de détail car il peut influer sur la réalité elle-même.
 
Lorsque les Etats-Unis disent "décider d’appliquer des sanctions", ils se désignent aux yeux du monde comme autorité législative, judiciaire et exécutive. Supposons que l’on puisse passer sur la question législative en supposant un consensus sur l’intangibilité des frontières actuelles et l’intégrité des Etats (c’est déjà un tour de force car ces deux points ne sont pas acquis et il existe de nombreux contentieux, soit d’indépendance soit de frontières, comme Chine/Japon, Russie/Japon,…). Supposons encore que l’on puisse également passer sur la contradiction interne au droit international entre le principe d’intégrité des Etats et le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (c’est encore un tour de force car l’on pourrait alors se demander quel est l’objet du droit international s’il n’est pas d’abord de défendre la sécurité et le droit des gens). Il reste malgré tout la question fondamentale de l’établissement de la responsabilité. Où est, qui est, l’autorité judiciaire qui peut établir les responsabilités de chaque acteur dans ce conflit aux termes d’enquêtes et de débats contradictoires ? Lorsque les Etats-Unis disent "décider d’appliquer des sanctions", ils se désignent eux-mêmes comme cette autorité qui établit les responsabilités, mais sans débat, et pire, même sans seulement soulever la question de la responsabilité. Et lorsque l’on répète le mot sanction dans ce contexte, on acquiesce à cette usurpation jusqu’à la faire exister de notoriété. Les Etats-Unis ne pourraient évidemment pas adopter la même démarche en utilisant le terme de représailles qui ne serait alors considérées que comme une riposte, ce qu’elles sont en réalité. En utilisant le terme de sanctions, en en décidant seuls et en l’annonçant comme un verdict sans attendus et sans motifs, les Etats-Unis font percevoir la fantomatique existence d’un droit et d’une justice dont ils seraient les seuls détenteurs et les seuls juges, sans avoir à en rendre compte ou à le justifier. Mais cette communication n’a de force que parce qu’elle est relayée dans ses termes et sans regard critique.
 
Au fur et à mesure des innombrables répétitions des sanctions, la raison du public est vaincue et la culpabilité du "sanctionné" ne laisse pas plus de doute que la légitimité du "sanctionneur". A force de répétitions du mot, il y a une assimilation de fait à l’autorité. Si on fait une recherche sur le site du journal Le Monde sur un an, on trouve plus de 1900 fois le mot sanctions. A part le sujet qui nous occupe, tous ces articles concernent des décisions de justice, des décisions des instances dirigeantes du football, des décisions du conseil de l’ordre des médecins, des enquêtes de la brigade de répression des fraudes, etc., toutes font référence à une autorité légale régissant un ensemble de règles ou de lois. Et sur notre seul sujet, les mots sanctions et Russie ont été cités… plus de 700 fois depuis fin février. S’il n’est question dans cet exemple que d’un seul journal, on peut imaginer le nombre de fois qu’aura été lu, vu ou entendu que les Etats-Unis "décidaient de sanctions" contre la Russie sans que ce droit soit une seule fois questionné. On a bien affaire à un véritable matraquage de propagande de la Maison-Blanche que personne ne nous oblige à relayer tel qu’il nous parvient. Ce n’est d’ailleurs pas le cas en Allemagne où les medias sont beaucoup plus critiques vis-à-vis de Washington et même en Angleterre où les journaux font un vrai travail d’enquêtes et d’analyses (cela explique d’ailleurs certainement pourquoi la presse anglaise est si puissante et en si bonne santé, contrairement à la presse française qui ne vivrait pas sans subventions).

Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que le 6 mars, date des premières mesures, le journal Le Monde  rapportait ces propos d’Obama : "(…) ce qui nous a conduits à prendre des mesures de représailles (…)(2)". Mais le ton allait vite changer et le mot de représailles devait disparaitre… sauf le 18 juillet, toujours dans ce même journal, où on pouvait lire la phrase suivante à propos d'une hypothétique "guerre hybride" que livrerait la Russie : "La guerre hybride se mène à l'
aide de soldats sans uniforme – les "petits hommes verts" de Crimée – de mercenaires, d'opérations de propagande à grande échelle, d'intimidation politique, de représailles économiques. L'arme des sanctions, utilisée par les Etats-Unis et l'UE, est une riposte possible, elle ne doit pas être la seule "(3). Ainsi, d’après le journaliste, la Russie appliquerait des représailles économiques mais les Etats-Unis et l’UE appliqueraient des sanctions (4). On perçoit bien ici que le choix des termes en dit long sur la perception d’une chose. Et le même jour, le porte-parole du ministère des affaires étrangères russe qualifiait les sanctions de harcèlement (5). 
 
Le sens
Il serait fastidieux de reprendre le calendrier de toutes les mesures prises contre la Russie dont les premières datent du 6 mars, et les dernières (à ce jour) du 5 septembre. Toutes, ou presque, les décisions ont été prises par les Etats-Unis qui ont invité les pays membres de l’Union Européenne à les suivre. Chaque fois, les positions ont été très différentes parmi les pays membres, avec toutes les variantes, du refus obstiné au suivisme enthousiaste.
Précisons que lorsque l’on entend parler d’un consensus de l’UE, il porte sur des mesures de faible portée comme l’interdiction de visas ou le gel des avoirs bancaires pour des listes de personnes supposées être responsables à un degré ou un autre des désordres en Ukraine. Il est évident que punir une personne désignée aléatoirement comme portant une part de responsabilité dans un tel conflit ne relève même plus de représailles, mais de la pure vengeance, voire de la simple volonté de nuire. Ces procédures se font contrairement à tout principe minimal de droit puisqu’une liste de noms est arrêtée sans aucune justification et sans aucun débat public et contradictoire. Ces listes ne sont d’ailleurs pas toujours intégralement connues. C’est très exactement le même principe que la lettre de cachet du roi de France qui donnait des ordres arbitraires, aléatoires et sans appel et qui faisait office de loi. La seule différence est que ce n’est pas ici le roi qui rédige la lettre mais une réunion de fonctionnaires européens qui n’ont aucun compte à rendre et ne relèvent d’aucune juridiction.
 
Les autres mesures sont économiques et ont pour but d’affaiblir la Russie. Il y a eu une montée en puissance de leur portée puisque l’on est passé du 6 mars à une restriction de la coopération en matière de sécurité, pour aller jusqu’à des mesures visant le cœur de l’économie russe à travers Rosneft, le géant russe du pétrole et Gazprombank le 16 juillet. Ces mesures sont décidées par les Etats-Unis seuls, et l’Union Européenne, pour sa part, a gelé les programmes de banques d’investissement en Russie. Il y a aussi de nombreux pays d’Europe opposés aux mesures contre la Russie comme l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la Grèce, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie, la République Tchèque et l’Autriche (plusieurs de ces pays veulent le South Stream auquel les Etats-Unis et l’UE s’opposent). Hors Europe, les plus importants sont la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud (BRICS). On ne peut donc pas parler de "communauté internationale" décidée à appliquer des mesures contre la Russie, sauf à considérer les instances de l’Union Européenne (sans ses pays membres) et la Maison-Blanche comme les représentants d’une communauté internationale.
 
Il est bien sûr indispensable de regarder les motifs invoqués pour l’application de ces mesures. Hormis le cas de la Crimée qui constituait le motif des premières mesures, toutes les suivantes se sont appuyées sur "les tentatives de la Russie de déstabiliser l’Ukraine" (On est un peu dans le cas d’un homme qui, toutes les semaines, casserait la boîte à lettres de son voisin sans qu’il y ait eu d’incidents, mais qui le justifierait en disant chaque fois : "C’est pour le punir de son comportement désagréable"). Or, et c’est bien le problème de l’application d’une pénalité, rien n’a été formellement établi en termes de responsabilité. Plus encore, n’importe quel observateur des différentes étapes diplomatiques du conflit aura compris que seules la France, l’Allemagne et la Russie ont tenté depuis le 20 février de mettre sur pied des démarches pour aboutir à la paix, pendant que Kiev et les Etats-Unis ont toujours voulu y rester sourds et n’ont montré aucun signe de désir de paix, bien au contraire. Il est bien évident que sans un cessez-le-feu suivi d’un dialogue avec les rebelles, le conflit n’a pas d’autre issue que les batailles. 
 
En observant le déroulement continu de ces mesures tombant semaine après semaine sans aucune prise en compte de la réalité du conflit, on peut se demander si celui-ci n’a pas été créé de toutes pièces dans le seul but de trouver un prétexte à l’affaiblissement économique de la Russie ; en effet, les mesures s’attaquent maintenant aux plus grandes entreprises du pays. Le New York Times cite la réaction de Poutine à l’annonce des dernières mesures (il est malheureusement impossible de se référer aux journaux français car ils ne rapportent pas les paroles de Poutine) : "Mr Putin said that the United States should do more to assist  Russian efforts to achieve peace agreement. "This must be done together – it must be jointly, of course, to encourage all sides in the conflict in Ukraine to an immediate end of hostilities and negotiate. Unfortunately, we don’t see this on the side of our partners, especially the American partners, who it seems to me on the contrary are pushing the Ukrainian authorities to the continuation of this fratricidal war and the continuation of this punitive operation. This policy has no prospects" (6)
 
Les dernières représailles économiques prises contre la Russie accréditent clairement la thèse de la création américaine de la crise ukrainienne dans le seul but d’affaiblir économiquement la Russie. En effet, ces "sanctions" sont maintenant prises après la fin des combats et alors que des négociations commencent entre Kiev et les rebelles. On remarque lors de cette dernière salve d’attaques, dernière en date mais qui ne sera peut-être pas la dernière, que les "sanctionneurs" ne s’embarrassent même plus de prétexte et de justifications puisqu’ils annoncent maintenant leurs représailles économiques sans la moindre explication. Si la crise était définitivement terminée, l’opinion publique se poserait peut-être quelques questions sur le bien-fondé de ces attaques. En ce sens, le plus significatif est la précipitation euro-américaine d’additionner le maximum d’attaques économiques contre la Russie avant que la crise soit réglée…
 
(1) Les synonymes communs aux termes ne sont pas reproduits, ainsi que les définitions du mot sanction dans les sens "récompense" ou "validation".
(2)
http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/03/06/le-parlement-de-crimee-vote-le-rattachement-de-la-peninsule-a-la-russie_4378455_3214.html
(3) http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/07/18/crash-du-mh17-un-tournant-dans-la-guerre-diplomatique-entre-moscou-et-l-ue_4459675_3214.html 
(4) On ne peut pas ne pas voir que ce que le journaliste imagine se trouver du côté russe est précisément la réalité du côté américain : les mercenaires, la propagande à grande échelle (sanctions et la communication), l’intimidation politique et les représailles économiques.
(5)
http://www.foxnews.com/world/2014/07/17/russia-slams-latest-us-sanctions-over-ukraine-as-bullying/
(6) http://www.nytimes.com/2014/07/18/world/europe/putin-criticizes-us-over-new-sanctions.html?_r=1

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