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SEGAL Michel

SEGAL Michel

Marié - 3 enfants. 
 

Professeur de mathématiques


Maîtrise de Mathématiques Paris VI
CAPES de Mathématiques
DU de Russe à Paris IV
 
Conservatoire National de Région - 1er prix de piano
Licence de concert - Ecole Normale de Musique de Paris -
Créateur d'une société de production
Conducteur musical de retransmission de concerts
Professeur de piano dans les conservatoires
Classes préparatoires de mathématiques
     Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Enseignant en collèges (banlieues) et lycées (Sèvres, El Salvador)

 
Ouvrages
Autopsie de l'école républicaine (2008) - Violences scolaires, responsables et coupables (2010) - Collège unique, l'intelligence humiliée (2011) - Ukraine, histoires d'une guerre (2014) - 

Tribunes dans Le Figaro, Les Echos, Le Monde

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Réflexion sur les sanctions

Publié dans Avec l'Europe
Les mots
Si l’on admet que la communication est un élément important dans le cadre d’une guerre (comme dans le cadre de n’importe quelle action aujourd’hui engageant un grand nombre d’individus), on doit s’intéresser au choix des mots concernant la série de mesures prises à l’encontre de la Russie par les Etats-Unis. Ce n’est pas une question de détail et examiner les mots choisis est ce par quoi il faut commencer. Un mot donne à voir, il associe des notions et des impressions, il sous-entend des situations et, pour désigner la même chose, l’usage d’un mot ou d’un autre peut changer non seulement la perception de la réalité, mais la réalité elle-même.
On observe en l’espèce que d’un point de vue purement lexical, le terme de représailles devrait être utilisé à la place de celui de sanctions. En effet, voici les définitions données par le Larousse, ainsi que des synonymes de ces deux termes (1) :
Sanction :
1) Mesure répressive infligée par une autorité pour l’inexécution d’un ordre, l’inobservation d’un règlement, d’une loi.  
2) Conséquence juridique du non-respect d’une règle de droit.
Synonymes : peine, mesure répressive prise selon la loi, amende, blâme, condamnation, jugement.
Représailles :
1) Mesures de violence qu’un Etat prend à l’égard d’un autre Etat pour répondre à un acte hostile de ce dernier.
2) Action de rendre le mal qu’on a subi.
Synonymes : mesures de rétorsion, riposte, vengeance, répression.
 
La différence entre ces deux termes est précisément que les sanctions se pratiquent dans le cadre du Droit. Or, dans le cas des mesures prises par les Etats-Unis contre la Russie il faudrait disposer d’une autorité apte à établir formellement les responsabilités de chacun dans le cadre d’un débat contradictoire, et ce n’est pas le cas. Il faudrait une accusation et une défense qui s’expriment dans un cadre formel et une autorité pour trancher en conclusions sur les responsabilités. De plus, on ne saurait concevoir de Droit sans le principe de séparation des pouvoirs, qui est un élément reconnu comme fondamental dans l’établissement de toute démocratie. Cela signifie qu’il devrait y avoir indépendance entre la création de la loi, le jugement visant à établir contradictoirement la responsabilité d’une violation de cette loi, et l’application de la sanction conséquente à cette violation. Il n’y a rien de tout cela dans le phénomène appelé sanctions en rapport avec la guerre en Ukraine, et ce phénomène est donc hors de tout cadre de droit. Ainsi, on peut juger objectivement que l’usage du terme sanctions est injustifié, et en toute rigueur lexicale, on devrait utiliser représailles, terme qui, lui, correspond précisément à la situation d’un Etat prenant des mesures de rétorsion à l’encontre d’un autre Etat sans avoir à en justifier les circonstances. Encore une fois, le choix de l’un ou l’autre de ces deux termes n’est pas un point de détail car il peut influer sur la réalité elle-même.
 
Lorsque les Etats-Unis disent "décider d’appliquer des sanctions", ils se désignent aux yeux du monde comme autorité législative, judiciaire et exécutive. Supposons que l’on puisse passer sur la question législative en supposant un consensus sur l’intangibilité des frontières actuelles et l’intégrité des Etats (c’est déjà un tour de force car ces deux points ne sont pas acquis et il existe de nombreux contentieux, soit d’indépendance soit de frontières, comme Chine/Japon, Russie/Japon,…). Supposons encore que l’on puisse également passer sur la contradiction interne au droit international entre le principe d’intégrité des Etats et le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (c’est encore un tour de force car l’on pourrait alors se demander quel est l’objet du droit international s’il n’est pas d’abord de défendre la sécurité et le droit des gens). Il reste malgré tout la question fondamentale de l’établissement de la responsabilité. Où est, qui est, l’autorité judiciaire qui peut établir les responsabilités de chaque acteur dans ce conflit aux termes d’enquêtes et de débats contradictoires ? Lorsque les Etats-Unis disent "décider d’appliquer des sanctions", ils se désignent eux-mêmes comme cette autorité qui établit les responsabilités, mais sans débat, et pire, même sans seulement soulever la question de la responsabilité. Et lorsque l’on répète le mot sanction dans ce contexte, on acquiesce à cette usurpation jusqu’à la faire exister de notoriété. Les Etats-Unis ne pourraient évidemment pas adopter la même démarche en utilisant le terme de représailles qui ne serait alors considérées que comme une riposte, ce qu’elles sont en réalité. En utilisant le terme de sanctions, en en décidant seuls et en l’annonçant comme un verdict sans attendus et sans motifs, les Etats-Unis font percevoir la fantomatique existence d’un droit et d’une justice dont ils seraient les seuls détenteurs et les seuls juges, sans avoir à en rendre compte ou à le justifier. Mais cette communication n’a de force que parce qu’elle est relayée dans ses termes et sans regard critique.
 
Au fur et à mesure des innombrables répétitions des sanctions, la raison du public est vaincue et la culpabilité du "sanctionné" ne laisse pas plus de doute que la légitimité du "sanctionneur". A force de répétitions du mot, il y a une assimilation de fait à l’autorité. Si on fait une recherche sur le site du journal Le Monde sur un an, on trouve plus de 1900 fois le mot sanctions. A part le sujet qui nous occupe, tous ces articles concernent des décisions de justice, des décisions des instances dirigeantes du football, des décisions du conseil de l’ordre des médecins, des enquêtes de la brigade de répression des fraudes, etc., toutes font référence à une autorité légale régissant un ensemble de règles ou de lois. Et sur notre seul sujet, les mots sanctions et Russie ont été cités… plus de 700 fois depuis fin février. S’il n’est question dans cet exemple que d’un seul journal, on peut imaginer le nombre de fois qu’aura été lu, vu ou entendu que les Etats-Unis "décidaient de sanctions" contre la Russie sans que ce droit soit une seule fois questionné. On a bien affaire à un véritable matraquage de propagande de la Maison-Blanche que personne ne nous oblige à relayer tel qu’il nous parvient. Ce n’est d’ailleurs pas le cas en Allemagne où les medias sont beaucoup plus critiques vis-à-vis de Washington et même en Angleterre où les journaux font un vrai travail d’enquêtes et d’analyses (cela explique d’ailleurs certainement pourquoi la presse anglaise est si puissante et en si bonne santé, contrairement à la presse française qui ne vivrait pas sans subventions).

Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que le 6 mars, date des premières mesures, le journal Le Monde  rapportait ces propos d’Obama : "(…) ce qui nous a conduits à prendre des mesures de représailles (…)(2)". Mais le ton allait vite changer et le mot de représailles devait disparaitre… sauf le 18 juillet, toujours dans ce même journal, où on pouvait lire la phrase suivante à propos d'une hypothétique "guerre hybride" que livrerait la Russie : "La guerre hybride se mène à l'
aide de soldats sans uniforme – les "petits hommes verts" de Crimée – de mercenaires, d'opérations de propagande à grande échelle, d'intimidation politique, de représailles économiques. L'arme des sanctions, utilisée par les Etats-Unis et l'UE, est une riposte possible, elle ne doit pas être la seule "(3). Ainsi, d’après le journaliste, la Russie appliquerait des représailles économiques mais les Etats-Unis et l’UE appliqueraient des sanctions (4). On perçoit bien ici que le choix des termes en dit long sur la perception d’une chose. Et le même jour, le porte-parole du ministère des affaires étrangères russe qualifiait les sanctions de harcèlement (5). 
 
Le sens
Il serait fastidieux de reprendre le calendrier de toutes les mesures prises contre la Russie dont les premières datent du 6 mars, et les dernières (à ce jour) du 5 septembre. Toutes, ou presque, les décisions ont été prises par les Etats-Unis qui ont invité les pays membres de l’Union Européenne à les suivre. Chaque fois, les positions ont été très différentes parmi les pays membres, avec toutes les variantes, du refus obstiné au suivisme enthousiaste.
Précisons que lorsque l’on entend parler d’un consensus de l’UE, il porte sur des mesures de faible portée comme l’interdiction de visas ou le gel des avoirs bancaires pour des listes de personnes supposées être responsables à un degré ou un autre des désordres en Ukraine. Il est évident que punir une personne désignée aléatoirement comme portant une part de responsabilité dans un tel conflit ne relève même plus de représailles, mais de la pure vengeance, voire de la simple volonté de nuire. Ces procédures se font contrairement à tout principe minimal de droit puisqu’une liste de noms est arrêtée sans aucune justification et sans aucun débat public et contradictoire. Ces listes ne sont d’ailleurs pas toujours intégralement connues. C’est très exactement le même principe que la lettre de cachet du roi de France qui donnait des ordres arbitraires, aléatoires et sans appel et qui faisait office de loi. La seule différence est que ce n’est pas ici le roi qui rédige la lettre mais une réunion de fonctionnaires européens qui n’ont aucun compte à rendre et ne relèvent d’aucune juridiction.
 
Les autres mesures sont économiques et ont pour but d’affaiblir la Russie. Il y a eu une montée en puissance de leur portée puisque l’on est passé du 6 mars à une restriction de la coopération en matière de sécurité, pour aller jusqu’à des mesures visant le cœur de l’économie russe à travers Rosneft, le géant russe du pétrole et Gazprombank le 16 juillet. Ces mesures sont décidées par les Etats-Unis seuls, et l’Union Européenne, pour sa part, a gelé les programmes de banques d’investissement en Russie. Il y a aussi de nombreux pays d’Europe opposés aux mesures contre la Russie comme l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la Grèce, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie, la République Tchèque et l’Autriche (plusieurs de ces pays veulent le South Stream auquel les Etats-Unis et l’UE s’opposent). Hors Europe, les plus importants sont la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud (BRICS). On ne peut donc pas parler de "communauté internationale" décidée à appliquer des mesures contre la Russie, sauf à considérer les instances de l’Union Européenne (sans ses pays membres) et la Maison-Blanche comme les représentants d’une communauté internationale.
 
Il est bien sûr indispensable de regarder les motifs invoqués pour l’application de ces mesures. Hormis le cas de la Crimée qui constituait le motif des premières mesures, toutes les suivantes se sont appuyées sur "les tentatives de la Russie de déstabiliser l’Ukraine" (On est un peu dans le cas d’un homme qui, toutes les semaines, casserait la boîte à lettres de son voisin sans qu’il y ait eu d’incidents, mais qui le justifierait en disant chaque fois : "C’est pour le punir de son comportement désagréable"). Or, et c’est bien le problème de l’application d’une pénalité, rien n’a été formellement établi en termes de responsabilité. Plus encore, n’importe quel observateur des différentes étapes diplomatiques du conflit aura compris que seules la France, l’Allemagne et la Russie ont tenté depuis le 20 février de mettre sur pied des démarches pour aboutir à la paix, pendant que Kiev et les Etats-Unis ont toujours voulu y rester sourds et n’ont montré aucun signe de désir de paix, bien au contraire. Il est bien évident que sans un cessez-le-feu suivi d’un dialogue avec les rebelles, le conflit n’a pas d’autre issue que les batailles. 
 
En observant le déroulement continu de ces mesures tombant semaine après semaine sans aucune prise en compte de la réalité du conflit, on peut se demander si celui-ci n’a pas été créé de toutes pièces dans le seul but de trouver un prétexte à l’affaiblissement économique de la Russie ; en effet, les mesures s’attaquent maintenant aux plus grandes entreprises du pays. Le New York Times cite la réaction de Poutine à l’annonce des dernières mesures (il est malheureusement impossible de se référer aux journaux français car ils ne rapportent pas les paroles de Poutine) : "Mr Putin said that the United States should do more to assist  Russian efforts to achieve peace agreement. "This must be done together – it must be jointly, of course, to encourage all sides in the conflict in Ukraine to an immediate end of hostilities and negotiate. Unfortunately, we don’t see this on the side of our partners, especially the American partners, who it seems to me on the contrary are pushing the Ukrainian authorities to the continuation of this fratricidal war and the continuation of this punitive operation. This policy has no prospects" (6)
 
Les dernières représailles économiques prises contre la Russie accréditent clairement la thèse de la création américaine de la crise ukrainienne dans le seul but d’affaiblir économiquement la Russie. En effet, ces "sanctions" sont maintenant prises après la fin des combats et alors que des négociations commencent entre Kiev et les rebelles. On remarque lors de cette dernière salve d’attaques, dernière en date mais qui ne sera peut-être pas la dernière, que les "sanctionneurs" ne s’embarrassent même plus de prétexte et de justifications puisqu’ils annoncent maintenant leurs représailles économiques sans la moindre explication. Si la crise était définitivement terminée, l’opinion publique se poserait peut-être quelques questions sur le bien-fondé de ces attaques. En ce sens, le plus significatif est la précipitation euro-américaine d’additionner le maximum d’attaques économiques contre la Russie avant que la crise soit réglée…
 
(1) Les synonymes communs aux termes ne sont pas reproduits, ainsi que les définitions du mot sanction dans les sens "récompense" ou "validation".
(2)
http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/03/06/le-parlement-de-crimee-vote-le-rattachement-de-la-peninsule-a-la-russie_4378455_3214.html
(3) http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/07/18/crash-du-mh17-un-tournant-dans-la-guerre-diplomatique-entre-moscou-et-l-ue_4459675_3214.html 
(4) On ne peut pas ne pas voir que ce que le journaliste imagine se trouver du côté russe est précisément la réalité du côté américain : les mercenaires, la propagande à grande échelle (sanctions et la communication), l’intimidation politique et les représailles économiques.
(5)
http://www.foxnews.com/world/2014/07/17/russia-slams-latest-us-sanctions-over-ukraine-as-bullying/
(6) http://www.nytimes.com/2014/07/18/world/europe/putin-criticizes-us-over-new-sanctions.html?_r=1

Qui entoure le Président ?

Publié dans En France
La première qualité d’un chef, c’est de bien s’entourer. Et si toutes ses décisions sont prises à la lumière de ce qui lui est rapporté, alors cette qualité pourrait même être la seule que l’on attend d’abord d’un chef d’état.
Pourtant, à observer l’enchaînement des réactions de la France sur la scène internationale, en particulier sur la guerre civile en Ukraine, on se demande parfois si les principes les plus immédiats et les vérités les plus simples n’auraient pas été oubliés, noyés par une armée de conseillers au fond d’océans de discussions multilatérales compliquées et d’expertises en plans de communication. Nous, les simples gens, nous nous interrogeons.
 
Qui pourrait par exemple rappeler au Président que la guerre froide est terminée depuis plus de vingt ans et que toute la politique des Etats-Unis ne vise naturellement rien d’autre que la défense de leur puissance économique, dût-elle passer par la guerre ? Et qui pourrait alors lui faire remarquer que la politique de sanctions contre la Russie est celle de Washington mais pas la nôtre ? Mais pourquoi personne ne conseille au Président d’être lui aussi patriote, comme le sont Poutine et Obama, et de défendre avant tout les intérêts économiques de son propre pays en appliquant avec la Russie sa propre politique ? D’ailleurs, qui a bien pu conseiller à François Hollande de vouloir nous faire croire qu’il prenait la place de Jaurès à l’aide d’un piètre discours et d’une misérable mise en scène dans un restaurant, plutôt que de la prendre effectivement en s’élevant par une voix grande et indépendante au service de la paix, et donc de la vérité sur l’Ukraine ? Ses conseillers n’ont-ils pas pensé que dire cette vérité serait un hommage bien plus fort à Jaurès et à son désir de paix, et qu’une telle action n’en aurait que plus de puissance pour emporter notre adhésion et donner notre soutien au Président ?
 
Ses conseillers l’ont-ils informé que les Européens n’ont aucune envie d’entendre la voix unique de l’Europe si elle doit être guerrière, mais espèrent en revanche entendre celle forte et claire de la raison, du dialogue et de la paix ? Et si celle-ci devait être isolée, ne deviendrait-elle pas admirable d’être celle du premier à se lever ? Peut-on parler de Jaurès et renoncer à l’honneur et au courage ? Peut-on sans honte évoquer Jaurès et dans le même temps condamner sans jugement, et juger sans procès ni enquête ?
Personne n’a fait remarquer au Président que livrer la France à ce déshonneur, tout en laissant s’exprimer un déchainement de haines et de diffamations contre la Russie, n’a pour but que de satisfaire l’Amérique d’Obama tout en desservant nos intérêts ? Le Président sait-il que les aboiements de l’OTAN nous font peur parce que nous savons parfaitement qu’elle est prête à tout pour augmenter ses dépenses ? Et pourquoi aucun de ses conseillers n’avait averti le Président que les Russes apprennent dès l’enfance un principe opposé aux pratiques occidentales : "Ne promets jamais, ne menace jamais, agis" ?
François Hollande sait certainement que 80% des Russes sont satisfaits de leur Président, mais lui en a-t-on dit la cause ? Sait-il qu’elle est la fierté des simples gens à voir leur président défendre leurs intérêts ?
Alors, quel conseiller dira au Président qu’il a aujourd’hui devant lui une occasion inespérée, peut-être historique, à travers cette crise de gagner légitimement enfin à nos yeux et à ceux du monde la place d’un vrai chef d’état au service de son pays et de la paix ? Pourquoi n’aurions-nous pas le droit, nous aussi, d’être fiers ?
Mais de qui est donc composé l’entourage du Président de la République Française ?

Antisémitisme et russophobie...

Publié dans De par le monde
... 80 ans d’écart.

Quelqu’un a parlé d’Ukraine. La jeune femme charmante assise en face de moi a immédiatement dit, et avec beaucoup d’assurance : "Le seul problème, c’est qu’on n’arrive pas à punir Poutine". Je lui ai alors demandé de quoi il faudrait le punir et elle m’a répondu sans hésiter : "Oh, tu vois bien ce que je veux dire". Elle n’a pas jugé nécessaire d’ajouter un seul autre mot. Pour elle, comme pour beaucoup d’autres, le problème majeur en Ukraine est de punir Poutine pour l’empêcher de nuire, c’est le discours que l’on entend et lit tous les jours depuis bientôt six mois.

"On ne juge pas une politique en regardant comment elle commence, mais comment elle se termine", les mots sont d’Henry Kissinger. Et il a ajouté récemment à propos de l’Ukraine : "Harceler la Russie n’est pas un objectif, c’est plutôt la preuve de l’absence d’objectif". De fait, le pilonnage assourdissant de propagande auquel se livrent les USA contre la Russie de Poutine sans discontinuer depuis près de quinze ans aboutit aujourd’hui à une russophobie omniprésente et bien-pensante. Apprécier Poutine suffit à vous rendre infréquentable alors que le détester vous classe dans les gens raisonnés et bien informés. Les journalistes et les hommes politiques tiennent des discours foncièrement russophobes avec la gravité mal feinte de personnages médiocres qui aimeraient entrer dans l’Histoire en trouvant quelque chose d’important à dire. L’effet se répercute sur le public qui le renvoie après l’avoir amplifié à son tour. Comme un micro placé trop près des haut-parleurs, le phénomène ne cesse d’enfler. La russophobie n’est pas une conspiration, c’est un phénomène de masse incontrôlable. Ainsi on a pu voir le clip déshonorant de l’UDI-MODEM assimilant Poutine à Hitler. Ses dirigeants savent-ils que la Russie a payé un tribut de vingt-cinq millions de morts au nazisme en faisant preuve d’un héroïsme exemplaire ? Se rendent-ils compte de l’insulte ignominieuse et douloureuse qui est faite au peuple Russe qui a souffert plus qu’aucun autre ?

Devant de telles campagnes de haine et d’ignorance, on ne peut que s’interroger sur les informations données par les médias sur la crise ukrainienne. Quels journalistes ont rappelé que, dans les dix années précédant le début de Maidan, il y a eu en Ukraine cinq élections nationales validées par l’OSCE comme justes et régulières ? Que ces élections, législatives ou présidentielles, ont provoqué trois alternances et une cohabitation qui se sont déroulées sans incident ? Que les partis qui faisaient des scores significatifs étaient nombreux, comme le parti des régions, le parti de Timochenko, celui de Ioutchenko, le parti communiste, le parti centriste de Klitchko et le parti nationaliste ? Que les dernières élections avaient eu lieu un an seulement avant Maidan et n’avaient donné lieu à aucune contestation ? Quels journalistes ont admis que tous ces éléments indiquent objectivement que la démocratie en Ukraine ne connaissait pas de dysfonctionnement depuis la révolution orange et vivait en paix ? Quels journalistes ont rappelé que les hommes volant le pouvoir par la violence et par la trahison des accords du 21 février étaient très minoritaires (Yatseniouk : 7% aux présidentielles de 2010 et Svoboda : 12% aux législatives de 2012) ? Quels journalistes se sont émus de la lâcheté et du silence des trois ministres de l’UE signataires des accords du 21 février qui se sont enfuis alors qu’ils les avaient signés pour se porter garants de leur réalisation ? On ne sait plus très bien si les discours des journalistes ont démultiplié la haine antirusse, ou si c’est la russophobie qui les a amplifiés. Car le bon peuple de France n’écoutera que le discours d’Obama répété en boucle : tout cela est la faute des Russes et il faut les sanctionner.

Si les populations du sud et de l’est de l’Ukraine ont immédiatement et massivement rejeté le pouvoir illégal de Kiev en se rebellant contre ces gens violents et haineux, ce n’est pas par la faute de fantasmagoriques agents russes, mais pour la simple raison que ce pouvoir n’avait aucune légitimité autre que sa reconnaissance par les USA et l’UE au lendemain d’assassinats en masse, et alors qu’un président élu était encore en exercice. Depuis, dans certaines régions, le parti majoritaire et le parti communiste ont été interdits. La grande revendication de Maidan était la fin de la corruption et c’est un oligarque qui a été porté au pouvoir lors d’élections sans campagne se déroulant dans un climat de guerre civile. A en croire le discours américain intégralement relayé par nos médias, la démocratie serait enfin arrivée en Ukraine le 25 mai dernier, grâce à eux et malgré Poutine. Sans connaître le climat de défiance antirusse terrorisant les opinions, il est rigoureusement impossible de comprendre que ce discours puisse être tenu, relayé… et cru. Je défie quiconque de raconter les faits à une personne sensée et de lui faire acclamer l’Amérique et vilipender la Russie.
"Sont-ils tous devenus fous ?" se demande Jacques Attali, alors que le cœur, la raison et l’Histoire devrait naturellement nous pousser à des liens forts avec la Russie, et à une perception amicale et fraternelle du peuple Russe. Mais l‘Amérique d’Obama veille et travaille à ce que cela ne se produise pas.

Il n’y a pas lieu de revenir sur l’activisme ostentatoire des USA qui ont utilisé Maidan pour renverser un président élu et provoquer un début de guerre civile, ni sur la bêtise des fonctionnaires incultes et prétentieux de l’UE qui s’imaginaient victorieux en croyant attirer Ianoukovitch de leur côté : celui-ci ne négociait avec eux que pour faire monter les enchères face à la Russie. Il faut vraiment refuser de s’informer pour ne pas savoir que l’Ukraine n’a aucun avenir économique en tournant le dos à la Russie. D’ailleurs, en Ukraine, qui souhaite une impossible intégration à l’UE ? Des hommes politiques vendant des illusions et aspirant à leur promotion, quelques banquiers sans scrupules, des intellectuels férus d’Europe et les jeunes populations déshéritées de l’ouest rêvant d’un visa Schengen. Si le pays est à peu près coupé en deux, c’est plus sur une ligne de fracture pro et anti Russe que sur un penchant européen ou non. La prétendue "aspiration européenne" de l’Ukraine est un mensonge de notre pouvoir politique sans autre but que sa propre satisfaction, tout fier qu’il est de pouvoir encore exhiber des nations que l’UE ferait rêver. Il s’auto-satisfait ainsi dans l’idée que passer de l’influence de la Russie à celle de l’UE, ce serait marcher de l’ombre vers la lumière. Flatteries, orgueil, mensonges et illusions.

Les USA ont créé une puissante russophobie en Europe dont personne ne peut dire aujourd’hui à quoi elle mènera, pas plus que l’on ne pouvait percevoir où mènerait l’antisémitisme d’avant-guerre. Sous les traits du sympathique visage d’Obama, c’est bien une haine sourde et aveugle au bon sens qui a déjà permis de détruire ouvertement une démocratie de quarante-cinq millions d’habitants, de laminer son économie et de démarrer une guerre civile. Une armée bombarde sa population civile et l’OSCE l’encourage à aller plus vite, le tout avec l’approbation des spectateurs. Car il suffit que la Russie demande l’arrêt des combats pour que le bon peuple ferme les yeux sur l’horreur actuelle dans le Donbass en pensant secrètement "Cette rébellion est forcément un coup des Russes. Après tout, c’est normal d’éliminer des terroristes". Et après ? L’OTAN, dont la raison exigerait pourtant qu’elle soit dissoute sans délai pour le plus grand bien du monde, l’OTAN s’agite à l’odeur du sang, bombe le torse, accentue sa présence et augmente ses budgets, les hommes politiques font ouvertement preuve de la plus grande méfiance d’un ton pénétré et les journalistes justifient tout cela en expliquant sans honte la théorie imbécile et absurde d’une légendaire volonté expansionniste de la Russie. Irresponsables, tous ces gens-là ne font rien d’autre que ce que faisaient les scientifiques dans les années trente quand ils expliquaient que le juif est mauvais : ils préparent les populations à accepter le pire, peut-être même à s’en réjouir. L’Histoire ne présente jamais deux fois le même visage mais les hommes font souvent deux fois les mêmes erreurs. Lorsque j’ai fait part du parallèle entre ces deux haines collectives menant potentiellement à l’horreur avec enthousiasme et conviction, un ami m’a répondu : "Oui mais ce que l’on disait pour les juifs était faux, alors que pour les Russes, c’est vrai".

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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