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SEGAL Michel

SEGAL Michel

Marié - 3 enfants. 
 

Professeur de mathématiques


Maîtrise de Mathématiques Paris VI
CAPES de Mathématiques
DU de Russe à Paris IV
 
Conservatoire National de Région - 1er prix de piano
Licence de concert - Ecole Normale de Musique de Paris -
Créateur d'une société de production
Conducteur musical de retransmission de concerts
Professeur de piano dans les conservatoires
Classes préparatoires de mathématiques
     Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Enseignant en collèges (banlieues) et lycées (Sèvres, El Salvador)

 
Ouvrages
Autopsie de l'école républicaine (2008) - Violences scolaires, responsables et coupables (2010) - Collège unique, l'intelligence humiliée (2011) - Ukraine, histoires d'une guerre (2014) - 

Tribunes dans Le Figaro, Les Echos, Le Monde

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Pussy Riott, un procès exemplaire à Moscou

Publié dans Au delà

Le procès des Pussy Riott soulève de vraies questions de civilisation et il est extrêmement décevant que cette histoire russe n’ait pas été l’occasion d’en débattre. Tout d’abord, il faut rappeler que c’est l’église et non l’état qui portait plainte contre les Pussy Riott car, contrairement à ce que semblent suggérer les commentaires, le délit commis par le trio est à l’encontre de l’église et non de Poutine. On ne leur reproche pas de chanter contre Poutine mais d’avoir profané une cathédrale. Il faut dire également que le mot russe hooligan signifie voyou, et hooliganisme peut être traduit par "trouble à l’ordre public" ou encore par « vandalisme », mais certainement pas par son homonyme français qui n’a, en l’espèce, aucun sens. Pourtant, c’est ce qu’ont fait sans honte tous les journaux. Il faut donc croire que pas un seul des journalistes n’a fait un travail minimum : traduire le chef d’accusation. Beaucoup de commentateurs se sont enthousiasmés de l’aubaine et se sont précipités pour tout mélanger et crier à la répression, trouvant là une nouvelle occasion d’exprimer leur haine de Poutine. Et les mêmes moralistes demanderont bientôt les punitions les plus sévères contre ceux qui, en France, déposent des têtes de porc dans les mosquées. Or, il s’agit des mêmes questions : celle de l’existence du sacré dans nos sociétés occidentales d’une part, et de sa protection par l’état d’autre part.

Lorsque l’état n’assume pas cette défense, alors elle est assurée par les croyants eux-mêmes avec violence, ce qui mène autant à une défiance de l’état qu’à des risques de graves désordres. On peut donc considérer que c’est un devoir pour l’état que de punir les profanations, et sévèrement. Ces questions sont aigues en France avec l’émergence de l’Islam comme religion dominante sur un catholicisme si affaibli qu’il semble moribond. En Russie, on assiste à la renaissance du christianisme orthodoxe très proche de l’état après 70 ans d’interdiction dans un pays dont l’histoire est indissociable de celle de sa religion. C’est peut-être justement parce que la Russie n’est pas tout à fait occidentale qu’elle n’a aucune hâte de prendre le modèle d’une société où toute valeur spirituelle doit disparaître au profit d’une "sacro-sainte laïcité", devenue l’ultime valeur morale. Mais peut-on vraiment tremper un crucifix dans un verre d’urine en invoquant pour sa défense sa liberté individuelle de création ? Peut-on vraiment se filmer masqué en train de piétiner, hurler et sauter sur l’autel d’une cathédrale en invoquant pour sa défense sa haine d’un président de la république, élu, quoiqu’on en dise ?


Cet épisode n’aura été qu’une occasion pour de grands journaux de dire non seulement leur haine de Poutine, mais aussi leur mépris du peuple russe. Et lorsqu’on leur fait remarquer leur russophobie, leur réponse ne varie pas : il ne faut pas confondre la Russie de Poutine avec la Russie, ni l’Eglise orthodoxe avec la Russie, ni la xénophobie russe, réelle, avec la Russie, ni l’homophobie russe, réelle également, avec la Russie, ni le nationalisme russe avec la Russie. Ce qu’aiment ces journalistes, c’est une Russie qui n’existe pas, c’est celle d’un champion du monde d’échecs converti à la politique et qui fait moins de un pour cent aux élections. La vraie Russie, c’est celle qui a le courage d’interdire la gay pride devant le monde occidental, c’est celle qui a le courage de déférer en justice trois jeunes femmes élevées en martyre dans les capitales européennes parce qu’elles ont choisi de piétiner les symboles religieux pour mieux vendre leurs disques. Prendre de telles décisions, c’est ce dont les Russes ont toujours été capables dans les moments les plus importants de l’Histoire : l’héroïsme. La voilà, la vraie Russie.


Il aura fallu une dizaine d’années après la chute du mur pour que les Russes commencent à retrouver ce dont ils avaient été privés pendant deux ou trois générations et qui leur manquaient cruellement : la spiritualité. Ce point a visiblement échappé à ceux qui écrivent dans la presse et qui voient dans Moscou ou Saint-Pétersbourg la Russie toute entière. Ils n’avaient d’autre souci que de montrer les chrétiens comme une petite bande de fanatiques demandant le bûcher. Ils ont menti. Ils connaissent les cercles d’intellectuels occidentalistes, mais ils ignorent les dizaines et les dizaines de millions de gens heureux de vivre dans des bourgades où l’église a retrouvé sa place d’avant 1917.


La moyenne d’âge des musiciennes de Pussy Riot est significative : elles ont vécu leur enfance et leur adolescence sous l’ère Eltsine qui fût pour la Russie celle de l’errance et du chaos, où toutes les valeurs disparaissaient subitement, où régnaient seuls la violence et l’argent. Il n’y avait alors plus de religion, plus d’état, le pays était bradé aux oligarques et personne ne savait de quoi le lendemain serait fait. Cette période de barbarie moderne dans laquelle les jeunes femmes ont été élevées, dans laquelle elles ont grandi, elles l’avaient rendu comme un miroir dans un pays qui, sur le chemin de se retrouver une âme, ne compte pas se laisser faire.


se succédant au même rythme que les conférences sur le thème, les assises nationales et autres commissions de grands experts en tout genre, le ministère de l'éducation nationale ne pouvait pas faire l'économie d'une annonce de mesures un peu théâtrale.
On a donc vu Luc Châtel au journal de TF1 dimanche soir. Visiblement, il ne s'agissait pas d'agir mais de communiquer puisque les conseillers du ministre n'ont rien trouvé de mieux que de ressortir le vieil attirail des travaux d'intérêt général (ou commun). Désormais, dit le ministre Châtel, les collégiens et lycéens auteurs de violences verbales ou physiques devront accomplir des TIG au sein d'associations.
Lorsqu'un professeur en collège entend cela, il ne sait plus très bien s'il doit rire, se mettre en colère, ou simplement hausser les épaules. Car lorsque l'on connait un peu la situation, on sait que ce type de sanction est en vigueur en interne depuis les années 1980 mais que la procédure est suffisamment lourde pour n'être que très rarement appliquée. Les as de la rue de Grenelle ont jugé bon de l'alourdir encore en proposant maintenant de faire effectuer les TIG en dehors de l'établissement, ce qui la rend cette fois définitivement inapplicable. Suivi de contacts avec des associations (encore faudrait-il en trouver) acceptant de prendre en charge des adolescents jugés violents, vérification de leur présence et surveillance pendant leur TIG, problèmes d'assurance et de responsabilité, accord des parents (légalement obligatoire dans un tel cadre), procédures de décision (commission réunissant différents acteurs), ces quelques points auront vite fait de transformer la belle idée en une usine à gaz à l'arrêt avant même qu'elle ait émis son premier petit nuage de fumée.
Depuis longtemps déjà, pour plaire aux fédérations de parents, le ministère s'évertue à limiter les sanctions en en compliquant les procédures. Et cela fonctionne d'ailleurs plutôt bien, au point que mettre deux heures de retenue à un élève est devenu une démarche administrative parfois décourageante. De ce point de vue, ces TIG sont une continuation des politiques précédentes : c'est un peu comme si l'on décidait d'alléger les peines et de dépénaliser certains actes pour faire baisser la délinquance.
En réalité, le vrai problème auquel M. Châtel tente de faire face est le nombre d'exclusions définitives (environ 16 000 par an). Hélas, la communication est devenue le mode d'action prioritaire des décideurs du ministère et, ne distinguant justement plus la parole de l'action, ils se sont soudain imaginé que le nombre d'exclusions pouvait baisser par une annonce. Dévorés par une schizophrénie profonde, ils ne distinguent plus le monde réel de celui qu'ils ont construit par leur langage, ils ne comprennent pas que, plus qu'un problème, ces 16 000 exclusions définitives annuelles constituent un symptôme alarmant du dysfonctionnement de notre système éducatif. Et c'est un symptôme d'autant plus inquiétant que les enseignants en demandent davantage, par exemple lorsqu'ils attendent en vain de leur chef d'établissement qu'il convoque un conseil de discipline pour un élève ayant répondu froidement à son professeur : "Va te faire enc…".
Les pressions exercées par le rectorat sur les chefs d'établissement leur enjoignant de freiner sur les exclusions définitives ralentissent un peu l'évolution mais ne l'infléchissent pas. Le nombre d'exclusions continue de grandir, excessif du côté du ministère et insuffisant du côté des établissements, excessif dans les bureaux de la rue de Grenelle et insuffisant dans les salles de classe, excessif dans les discours et insuffisant dans le réel.
L'annonce de Châtel ne fait qu'exhiber sans honte et sans retenue l'incroyable méconnaissance du monde par les hommes politiques, autant que leur désespérante inconsistance. Il semble que l'on s'approche à grands pas de la nature d'une situation explosive telle que décrite par Lénine : "quand la tête ne veut plus et que le corps ne peut plus."

Paru dans Le Monde, juillet 2011

HCE : Paroles d'experts

Publié dans A tout un chacun

Début octobre, le HCE (Haut Conseil de l’Education) remettait un rapport pointant les mauvais résultats du collège. Le HCE est composé majoritairement de hauts fonctionnaires, baptisés experts pour la circonstance.
 S’il est un signe caractéristique de notre société, c’est bien la religion de l’expertise : au réel, on préfère aujourd’hui sa représentation. Ainsi, les innombrables témoignages sur l’échec dramatique du collège créé en 1975 laissent de marbre les observateurs, mais lorsque les critiques sont émises par un jury  d’"experts", la chose est prise plus au sérieux. Ce n’est plus la vulgaire parole d’enseignants embourbés dans le réel qui sortent de l’école pour témoigner comme des soldats reviendraient du front pleins de feu et de sang pour dire ce qu’ils ont vu, c’est la parole d’experts qui regardent une photographie.
Lequel de ces experts du HCE a déjà mis les pieds dans un collège ? Y en a-t-il un parmi eux qui ait eu envie d’aller voir, incognito, comment se déroulait un cours ou à quoi ressemblait une journée dans le bureau des surveillants ? Y en a-t-il seulement un qui ait une idée juste de ce à quoi ressemblent nos collégiens aujourd’hui ? Un rapport écrit dans ces conditions ne présente pas plus d’intérêt qu’un banal exercice à la portée de n’importe quel élève moyen de Sciences Po : lire d’autres rapports, faire des notes de synthèse et parcourir quelques enquêtes de comparaisons internationales. Mais le problème reste entier : ils ne savent toujours pas de quoi ils parlent. Bien sûr, l’échec du collège Haby est patent, tant sur un plan académique que social, et il ne pouvait pas échapper aux membres du HCE plus qu’à n’importe quel citoyen lisant parfois les journaux. Les experts du HCE "dénoncent" l’échec du collège comme des météorologues annonceraient en grande pompe qu’il est tombé de la pluie la veille.
On trouve dans ce rapport autant d’erreurs d’analyse rabâchées depuis des décennies que de lieux communs répandus par d’autres experts ou de fameux chercheurs ne connaissant de l’école que ce qu’en ont écrit leurs confrères. Pour exemple, on a droit au récurrent couplet sur les hypothétiques bienfaits de l’hétérogénéité des classes, supposée avoir été mesurée "scientifiquement". Mais de quoi parlent-ils au juste ? De l’hétérogénéité des connaissances ? De celle des capacités ? De celle des motivations ? Ces trois hétérogénéités-là sont fondamentalement différentes, mais encore faut-il enseigner pour le savoir. Pour exemple encore, le redoublement dont les "travaux des chercheurs" auraient montré l’inefficacité... en montrant que les redoublants avaient toujours plus de difficultés que les autres. Brillant raisonnement.

Mais là où le rapport devient extrêmement intéressant, c’est lorsque nos experts donnent leurs raisons de l’échec, et leurs préconisations pour en sortir.
Comme tous les défenseurs acharnés du collège unique, engoncés dans l’idéologie de l’égalitarisme dont ils ne comprennent pas qu’elle est d’abord nuisible aux plus faibles, ils commencent par affirmer que le collège unique n’existe pas dans les faits. Puis, ils se félicitent de ses bienfaits avec l’augmentation du nombre d’élèves dans le secondaire. (Y aurait-il une quelconque surprise à voir croître le nombre d’élèves quand on prolonge la scolarité obligatoire avec un tronc commun unique ?) En s’appuyant sur Le livre blanc des collèges écrit par un inspecteur général du ministère… en 1994, et après avoir applaudi le Collège de l’an 2000 de François Dubet, nos experts concluent que le ministère n’a pas assez expliqué ses réformes, n’a pas assez formé ses enseignants et ne leur a pas donné assez de moyens pour qu’ils soient en mesure de faire ce qu’on leur disait de faire. Au passage, ils pointent également parmi ceux-là l’augmentation d’adversaires du collège unique. Comble de l’audace, ils utilisent ces statistiques pour justifier le bien-fondé de leur dénonciation de cette réticence d’enseignants comme un frein à la réussite du collège. Pas une seconde, il ne leur vient à l’esprit que cette augmentation significative d’opposants au collège unique parmi les enseignants constitue justement la preuve de l’échec du collège unique lui-même.
Le HCE réussit l’acrobatie de donner l’impression de crier au scandale sans qu’une seule ligne de son rapport ne remette en cause une seule orientation du ministère. Bien au contraire, il s’en félicite et pour trouver des "preuves" des bons choix du ministère, il utilise des typologies de systèmes éducatifs rédigés par les sociologues d’un même cercle, conseilleurs écoutés et suivis par les ministres depuis des années. (1)

Quant aux préconisations, elles font froid dans le dos.
Nos experts font du socle commun de 2005 la nouvelle bible. (L’un d’eux a dû feuilleter un programme de mathématiques car il se réjouit que les éléments du socle y soient écrits en italiques et trouve l’idée formidable, c’est dire le niveau d’analyse). Désormais, tout doit être axé dans une direction : les compétences du socle (qui sont, rappelons-le, le strict minimum et, pour partie, les compétences précédemment acquises à l’école primaire). Ainsi, disent-ils, la finalité du collège serait de valider les "livrets de compétences" d’élèves en contrôle continu. Merveilleuse idée qui permettrait d’en finir avec les quelques 140 000 sortant sans diplôme puisque tous ceux-là pourraient se targuer d’avoir leur livret dûment tamponné ! Nul doute que leur vie sociale et professionnelle en sera considérablement changée. Aussi, sans honte ni crainte, le HCE propose de lutter contre l’échec en faisant du collège le prolongement de l’école primaire jusqu’à 16 ans avec ce seul objectif.
Nombreux sont les enseignants qui pensaient que l’institution ne pouvait pas tomber plus bas dans l’aveuglement idéologique, l’absence d’exigence et l’ignorance des réalités du monde du travail. Ce rapport est l’inquiétante augure que la chute n’est pas terminée.

Tribune parue dans Le Monde du 12 octobre 2010 sous le titre : "Les experts du HCE ne savent toujours pas de quoi ils parlent".

(1) Il existe d’autres typologies et d’autres analyses, par exemple celles de Nathalie Bulle, directrice de recherche au CNRS, qui aboutissent à des conclusions radicalement différentes. (Auteur entre autres de "L’école et son double" en 2009 éd. Hermann

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