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SEGAL Michel

SEGAL Michel

Marié - 3 enfants. 
 

Professeur de mathématiques


Maîtrise de Mathématiques Paris VI
CAPES de Mathématiques
DU de Russe à Paris IV
 
Conservatoire National de Région - 1er prix de piano
Licence de concert - Ecole Normale de Musique de Paris -
Créateur d'une société de production
Conducteur musical de retransmission de concerts
Professeur de piano dans les conservatoires
Classes préparatoires de mathématiques
     Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Enseignant en collèges (banlieues) et lycées (Sèvres, El Salvador)

 
Ouvrages
Autopsie de l'école républicaine (2008) - Violences scolaires, responsables et coupables (2010) - Collège unique, l'intelligence humiliée (2011) - Ukraine, histoires d'une guerre (2014) - 

Tribunes dans Le Figaro, Les Echos, Le Monde

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HCE : Paroles d'experts

Publié dans A tout un chacun

Début octobre, le HCE (Haut Conseil de l’Education) remettait un rapport pointant les mauvais résultats du collège. Le HCE est composé majoritairement de hauts fonctionnaires, baptisés experts pour la circonstance.
 S’il est un signe caractéristique de notre société, c’est bien la religion de l’expertise : au réel, on préfère aujourd’hui sa représentation. Ainsi, les innombrables témoignages sur l’échec dramatique du collège créé en 1975 laissent de marbre les observateurs, mais lorsque les critiques sont émises par un jury  d’"experts", la chose est prise plus au sérieux. Ce n’est plus la vulgaire parole d’enseignants embourbés dans le réel qui sortent de l’école pour témoigner comme des soldats reviendraient du front pleins de feu et de sang pour dire ce qu’ils ont vu, c’est la parole d’experts qui regardent une photographie.
Lequel de ces experts du HCE a déjà mis les pieds dans un collège ? Y en a-t-il un parmi eux qui ait eu envie d’aller voir, incognito, comment se déroulait un cours ou à quoi ressemblait une journée dans le bureau des surveillants ? Y en a-t-il seulement un qui ait une idée juste de ce à quoi ressemblent nos collégiens aujourd’hui ? Un rapport écrit dans ces conditions ne présente pas plus d’intérêt qu’un banal exercice à la portée de n’importe quel élève moyen de Sciences Po : lire d’autres rapports, faire des notes de synthèse et parcourir quelques enquêtes de comparaisons internationales. Mais le problème reste entier : ils ne savent toujours pas de quoi ils parlent. Bien sûr, l’échec du collège Haby est patent, tant sur un plan académique que social, et il ne pouvait pas échapper aux membres du HCE plus qu’à n’importe quel citoyen lisant parfois les journaux. Les experts du HCE "dénoncent" l’échec du collège comme des météorologues annonceraient en grande pompe qu’il est tombé de la pluie la veille.
On trouve dans ce rapport autant d’erreurs d’analyse rabâchées depuis des décennies que de lieux communs répandus par d’autres experts ou de fameux chercheurs ne connaissant de l’école que ce qu’en ont écrit leurs confrères. Pour exemple, on a droit au récurrent couplet sur les hypothétiques bienfaits de l’hétérogénéité des classes, supposée avoir été mesurée "scientifiquement". Mais de quoi parlent-ils au juste ? De l’hétérogénéité des connaissances ? De celle des capacités ? De celle des motivations ? Ces trois hétérogénéités-là sont fondamentalement différentes, mais encore faut-il enseigner pour le savoir. Pour exemple encore, le redoublement dont les "travaux des chercheurs" auraient montré l’inefficacité... en montrant que les redoublants avaient toujours plus de difficultés que les autres. Brillant raisonnement.

Mais là où le rapport devient extrêmement intéressant, c’est lorsque nos experts donnent leurs raisons de l’échec, et leurs préconisations pour en sortir.
Comme tous les défenseurs acharnés du collège unique, engoncés dans l’idéologie de l’égalitarisme dont ils ne comprennent pas qu’elle est d’abord nuisible aux plus faibles, ils commencent par affirmer que le collège unique n’existe pas dans les faits. Puis, ils se félicitent de ses bienfaits avec l’augmentation du nombre d’élèves dans le secondaire. (Y aurait-il une quelconque surprise à voir croître le nombre d’élèves quand on prolonge la scolarité obligatoire avec un tronc commun unique ?) En s’appuyant sur Le livre blanc des collèges écrit par un inspecteur général du ministère… en 1994, et après avoir applaudi le Collège de l’an 2000 de François Dubet, nos experts concluent que le ministère n’a pas assez expliqué ses réformes, n’a pas assez formé ses enseignants et ne leur a pas donné assez de moyens pour qu’ils soient en mesure de faire ce qu’on leur disait de faire. Au passage, ils pointent également parmi ceux-là l’augmentation d’adversaires du collège unique. Comble de l’audace, ils utilisent ces statistiques pour justifier le bien-fondé de leur dénonciation de cette réticence d’enseignants comme un frein à la réussite du collège. Pas une seconde, il ne leur vient à l’esprit que cette augmentation significative d’opposants au collège unique parmi les enseignants constitue justement la preuve de l’échec du collège unique lui-même.
Le HCE réussit l’acrobatie de donner l’impression de crier au scandale sans qu’une seule ligne de son rapport ne remette en cause une seule orientation du ministère. Bien au contraire, il s’en félicite et pour trouver des "preuves" des bons choix du ministère, il utilise des typologies de systèmes éducatifs rédigés par les sociologues d’un même cercle, conseilleurs écoutés et suivis par les ministres depuis des années. (1)

Quant aux préconisations, elles font froid dans le dos.
Nos experts font du socle commun de 2005 la nouvelle bible. (L’un d’eux a dû feuilleter un programme de mathématiques car il se réjouit que les éléments du socle y soient écrits en italiques et trouve l’idée formidable, c’est dire le niveau d’analyse). Désormais, tout doit être axé dans une direction : les compétences du socle (qui sont, rappelons-le, le strict minimum et, pour partie, les compétences précédemment acquises à l’école primaire). Ainsi, disent-ils, la finalité du collège serait de valider les "livrets de compétences" d’élèves en contrôle continu. Merveilleuse idée qui permettrait d’en finir avec les quelques 140 000 sortant sans diplôme puisque tous ceux-là pourraient se targuer d’avoir leur livret dûment tamponné ! Nul doute que leur vie sociale et professionnelle en sera considérablement changée. Aussi, sans honte ni crainte, le HCE propose de lutter contre l’échec en faisant du collège le prolongement de l’école primaire jusqu’à 16 ans avec ce seul objectif.
Nombreux sont les enseignants qui pensaient que l’institution ne pouvait pas tomber plus bas dans l’aveuglement idéologique, l’absence d’exigence et l’ignorance des réalités du monde du travail. Ce rapport est l’inquiétante augure que la chute n’est pas terminée.

Tribune parue dans Le Monde du 12 octobre 2010 sous le titre : "Les experts du HCE ne savent toujours pas de quoi ils parlent".

(1) Il existe d’autres typologies et d’autres analyses, par exemple celles de Nathalie Bulle, directrice de recherche au CNRS, qui aboutissent à des conclusions radicalement différentes. (Auteur entre autres de "L’école et son double" en 2009 éd. Hermann

Il y a huit jours à Bobigny, Nicolas Sarkozy réaffirmait sa volonté de systématiser la suspension des allocations familiales aux familles d’élèves absentéistes. Ce principe avait déjà été aménagé en 2006 sans être appliqué depuis, mais le projet est de transférer la décision des présidents de conseils généraux aux préfets, ce qui rendrait cette fois le procédé applicable dans les faits. La presse a déjà souligné l’unanimité des acteurs pour juger ce procédé inadapté (Cnaf, représentants de parents, d’enseignants, de chefs d’établissements et même d’inspecteurs d’académie). Aux critiques virulentes, mais attendues, de l’opposition s’ajoutent celles de la majorité évoquant par exemple "l’ajout de misère à la misère" pointé par Luc Ferry, ancien ministre de l’éducation nationale.

 


Si l’on peut éventuellement défendre cette mesure pour les lycées d’enseignement général et technologique avec l’idée de mettre un terme à des abus, on ne peut que s’en inquiéter pour les collèges et les lycées professionnels, notamment pour ces fameux 10% d’établissements qui concentrent 50% des faits de violence scolaire, et vraisemblablement une proportion encore supérieure de l’absentéisme total (deux tiers des absentéistes le sont dans les collèges et les LEP). Dans ces établissements, il y a un aspect autrement plus inquiétant, très bien connu des personnels et sur lequel règne inexplicablement un silence total : le profil des absentéistes. Pour une immense majorité d’entre eux, ce sont des élèves de plus de 14 ans parfaitement conscients de ne pas être en mesure de suivre des cours en classe et de ne pouvoir en retirer le moindre bénéfice. Ce ne sont donc pas des enfants que des parents négligents n’enverraient pas en classe, mais de grands adolescents qui ont décidé de ne plus y aller et sur lesquels les familles n’ont pour la plupart aucune influence.

Dans la réalité, dont on peut s’inquiéter qu’elle n’intéresse visiblement pas les décideurs, tous les enseignants de ces fameux 10% d’établissements se répètent entre eux tous les jours : "Pourvu que tel et tel élève ne viennent pas, ainsi on pourra peut-être faire cours". Il ne s’agit pas de protéger les enseignants, mais plutôt les vingt et quelques élèves de chacune de ces classes qui redoutent de voir certains revenir dans leur communauté.
Plutôt que de se réjouir que la mesure soit très majoritairement appréciée par l’opinion publique (1), il serait bon que les pouvoirs publics soient avertis d’une part qu’un tel projet risque fort de provoquer une augmentation notable des violences familiales, et d’autre part que toute politique coercitive visant à faire revenir de force les absentéistes dans leur école mènera directement à une flambée de la violence scolaire dont il est probable que les proportions mettront à mal la continuité du service public dans certains quartiers.
L’absentéisme lourd ne remet pas en cause les familles mais l’école elle-même. Ce phénomène ne fait pas émerger une hypothétique "démission des parents", mais l’incompatibilité des structures et des programmes de l’enseignement obligatoire avec les réalités de notre société que le pouvoir semble avoir du mal à accepter.


(1) Sondage IPSOS : 65% des français favorables.
Paru dans Le Figaro, 29 avril 2010

Choquées, indignées, écoeurées sont les belles âmes par la déclaration de Pierre Tapie mettant en garde contre la baisse de niveau qu'entraînerait un quota de 30% de boursiers à l'entrée des grandes écoles.
Boursiers ou non, cela fait déjà des années que se profile le spectre de la baisse du niveau d'exigence dans nos grandes écoles. Celles-ci étant soumises à une concurrence mondiale, s'inquiéter de la qualité du recrutement est une préoccupation pour le moins légitime, surtout si l'on souhaite que la France continue de compter parmi les pays les plus riches.
Hormis cela, la question est de savoir pourquoi les enfants de pauvres ne parviennent plus à se hisser vers un enseignement supérieur d'excellence, alors que c'était le cas jusque dans les années 70 où il n'était nul besoin de quotas pour obtenir des statistiques incomparablement meilleures qu'aujourd'hui. La réponse a trois versants : collège unique, réussite de tous et objectifs de réussite au baccalauréat.
À la différence de celui des grandes écoles, le problème du collège unique intéresse peu d'intellectuels parce que c'est surtout un problème pour les pauvres. Faut-il rappeler cette évidence, il y a dans les quartiers difficiles beaucoup plus d'élèves en difficulté de travail, de compréhension et de comportement, que dans les quartiers où vivent les belles âmes qui s'indignent que cette réalité soit énoncée. Dans tous ces quartiers difficiles, les bons élèves sont laminés par les plus faibles qui, submergés par leurs difficultés, font sans cesse reculer le niveau des attentes des enseignants, et tirent en arrière des classes entières, des établissements entiers. Mais c'est sur ceux-là que se règlent les programmes car le souci du ministère est d'obtenir coûte que coûte un certain taux de réussite au baccalauréat. Il y a quelques décennies, les bons élèves pauvres étaient entraînés à l'exigence et accédaient en bon nombre à des enseignements d'excellence qu'ils étaient parfaitement capables de suivre. Ils s'en voient aujourd'hui structurellement empêchés par le principe d'un enseignement unique pour tous : par nécessité, l'exigence est alors bannie des programmes et interdite dans les pratiques de classe. Les élèves doués et travailleurs issus de milieux modestes, que nous voyons tous les jours dans les classes, n'auraient besoin, pour réussir selon leur mérite, ni de quotas, ni de concours adaptés à leur origine sociale, mais seulement d'un peu d'ambition de la part de l'école. Hélas! Le ministère et ses belles âmes ne l'entendent pas de cette oreille et imposent la "réussite de tous", c'est-à-dire de personne. Chaque année, les programmes sont allégés et le niveau n'en finit pas de baisser, entraînant dans sa chute tous les enfants pauvres doués pour les études, en ne les éduquant pas dans le désir de perfection, d'effort, de travail et d'exigence vis-à-vis de soi. N'ayant rien appris de tout cela pendant leur enfance et leur adolescence, ceux-là, qui auraient pu devenir des étudiants brillants, sont détruits par cette école qui les laisse stagner dans la facilité, la passivité et l'ennui. Comme si cela ne suffisait pas, pour enraciner le collège unique, le gouvernement vient d'en créer son prolongement : le lycée unique. (Le candidat Sarkozy n'avait-il pas promis de mettre fin au collège unique ?) Comme pour afficher son irresponsabilité, le gouvernement se vante d'avoir imaginé sa réforme en écoutant les préconisations des enfants. Il tente un rééquilibrage en cherchant à supprimer la réputation d'excellence de la filière S. C'est vouloir éliminer la dernière petite chance que les pauvres pouvaient encore saisir pour échapper au massacre, car le regroupement des bons élèves est la meilleure façon de parvenir à un renouvellement des élites, à un rééquilibrage des classes sociales. Il faut s'attendre à ce que la situation empire et il n'y aura bientôt plus que des relèvements du seuil des revenus pour augmenter le nombre de boursiers. Que des filières sélectives dès le collège représentent la seule chance de justice sociale, les gouvernements refusent obstinément de l'admettre. Mais c'est justement dans de telles filières que les enfants pauvres dotés de bonnes capacités scolaires peuvent améliorer encore ces capacités, être stimulés, se cultiver davantage, chercher au fond d'eux-mêmes de nouvelles ressources et parvenir à l'excellence. Tout cela, contrairement aux autres, ils ne peuvent l'acquérir qu'à l'école. L'enseignement secondaire est devenu un tel havre d'oisiveté et de médiocrité, que l'exigence et l'ambition ne peuvent plus être transmises que dans le milieu familial, ce qui explique pourquoi aujourd'hui, seuls les enfants de classes socio-culturellement élevées peuvent parvenir aux grandes écoles.
C'est parce que toutes les réformes, du collège unique de 1975 au lycée unique de 2009, ont été programmées pour éradiquer toute exigence à l'école, que les enfants de familles défavorisées ont été chassés de l'enseignement supérieur d'excellence.

Nos princes ont beau jeu de s'indigner de l'idée que la mise en place de quotas ferait encore baisser le niveau des grandes écoles. Non seulement c'est une réalité, mais ils en sont les artisans.
Point de vue paru dans LES ECHOS du 12 février
par Michel Segal et Laurent Lafforgue : mathématicien, lauréat de la médaille Fields,
coauteur de "La débâcle de l'école, une tragédie incomprise" (éd. F.-X. de Guibert, 2007)

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