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SOREL-SUTTER Malika

SOREL-SUTTER Malika

Née en France
École maternelle et primaire en France puis 15 ans en Algérie
     avant de revenir s’installer définitivement en France.

Essayiste
Ancien membre du Collège du Haut Conseil à l'Intégration

Ingénieur de l’École Polytechnique d’Alger
Troisième cycle de gestion de l’Institut d’Études Politiques de Paris (Major de promotion)
 
Membre du jury du 'Grand prix de l’impertinence' de la Fondation prospective et innovation,
     présidé par le recteur Christian Forestier, administrateur général du CNAM.
Membre de la commission laïcité du Haut Conseil à l’Intégration.
Membre du conseil d’administration
     de l’association de géopolitique et de défense Géostratégies 2000
 
Ouvrages 
Le Puzzle de l’intégration. Les pièces qui vous manquent - Fayard/Mille et une nuits (2007)
De quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ? Ouvrage collectif - Le Débat, Gallimard (2010)
Immigration-Intégration : le langage de vérité - Fayard/Mille et une nuits (2011)
 
 
Articles publiés
Le Débat, Gallimard, mars 2012 : 'Regarder la réalité en face', critique de deux ouvrages de Gilles Kepel.
Le Débat, Galimard, septembre-octobre 2011 : 'Intégration, le devoir de vérité'
Le Débat, Gallimard, septembre 2008 : 'Penser l’intégration'
Revue AFAE (Association Française des Administrateurs de l’Éducation), décembre 2011 :'L’école face au défi de l’inclusion'
Revue AFAE (Association Française des Administrateurs de l’Éducation), décembre 2010 :'Quand le communautarisme
     s’invite à la table de la République'
Enjeux et Débats de la Revue parlementaire : 'Le modèle français d’intégration n’a pas échoué, il n’a guère été appliqué', juin 2011
Les Échos de la fonction publique, juin-juillet 2011 : 'De l’immigration et de l’intégration'
L’Expansion, septembre 2011 : 'La République doit l’emporter sur les diasporas'
Le Figaro Magazine, mai 2011 :'Tout immigré doit puiser en lui la force de s’insérer dans la société française'
Valeurs actuelles, avril 2011 : 'Sur l’intégration, la France fait trop de concessions'
Le spectacle du monde, octobre 2010 : 'La France s’autodétruit sans rendre service aux immigrés'
Le Figaro, mars 2010 : 'Identité nationale : levons les tabous !'
La Libre Belgique, 8 octobre 2010 : 'Notre société a créé des fauves'

URL du site internet:

"Non, M. le Président, ...

Publié dans Du côté des élites

... la polémique sur la Marseillaise n'est pas ridicule"

La polémique suscitée par une ministre de la République qui a refusé de chanter l'hymne national lors d'une cérémonie officielle est fondée, plus que fondée, d'autant que la réaction de ladite ministre est venue enfoncer le clou. Au vu des mécontentements que son comportement a déclenché, elle aurait pu choisir de calmer le jeu avec des mots apaisants. Mais non, elle a préféré en remettre une couche et outrager la nation et sa République en évoquant un "karaoké d'estrade". Pour comprendre la portée de l'outrage, il suffit d'imaginer un instant l'émoi et le tollé qu'une telle attitude aurait déclenché aux Etats-Unis d'Amérique si Madame Taubira n'avait pas été ministre ici, mais là-bas et qu'elle avait tenu ces mêmes propos à l'égard de l'hymne américain. Gageons que Barack Obama n'aurait eu d'autre choix que de s'en séparer. N'allons pas rêver que l'État, de ce côté-ci de l'Atlantique, renoue avec le respect du peuple et de ses symboles, et que le Président de la République François Hollande ou son Premier ministre Manuel Valls demande de ce fait sa démission à la Garde des sceaux.

En France, le peuple, en sa qualité de dépositaire de l'identité française, se trouve contraint d'avaler des couleuvres en guise de repas quotidien, et cela ne date pas d'hier. Rappelons-nous les propos tenus par l'un des ministres du gouvernement de François Fillon qui suggérait que la France n'avait en quelque sorte jamais existé, puisque selon sa perception basée sur on ne sait quelle histoire : "la France n'est ni un peuple, ni une langue, ni un territoire, ni une religion (…)"
Éric Besson n'a pas été démissionné alors que, là aussi, si le respect de la France et de son peuple avaient constitué des pré-requis de gouvernement, il l'aurait été.

Un autre exemple me vient à l'esprit, celui d'Henri Guaino auquel un ancien Premier ministre, Alain Juppé, demande de prendre congé de son parti politique. À y regarder de près, ce qui vaut à Henri Guaino d'être aujourd'hui la cible de nombreuses attaques, c'est de défendre à propos de l'Union Européenne la position exprimée par le peuple français envers une constitution rédigée sous l'égide de l'ancien Président de la République Valéry Giscard d'Estaing, avant que le Président Nicolas Sarkozy ne méprise le résultat du référendum en le contournant comme l'on sait et ce, avec le soutien d'une partie non négligeable de la classe politique. Et dire que notre classe politique ose encore se prétendre qualifiée pour donner des leçons de démocratie sur la scène internationale !

Lambert Wilson, maître de cérémonie du festival de Cannes, s'est cru obligé d'ajouter son grain de sel, exprimant sa sidération que notre hymne national soit encore chanté au vu de ses paroles qui seraient, selon lui, racistes, et trouvant qu'il serait temps d'en changer. Revient à ma mémoire un doux souvenir. C'était un soir du mois d'août il y trois ou quatre ans, à la tombée de la nuit sur la grande plage de Cannes. Nous étions des milliers assis sur le sable, les yeux levés vers le ciel pour assister au festival international de pyrotechnie. La musique de la Marseillaise retentit, annonçant que la prochaine équipe à concourir serait l'équipe française. Comme un seul homme, la plage se leva aussitôt spontanément et entonna à pleins poumons l'hymne national. Le peuple français se reconnaît dans sa Marseillaise. Le désamour des Français pour l'équipe nationale de football a été largement nourri par le refus de beaucoup trop de ses joueurs d'entonner l'hymne national. 63% des Français ont une mauvaise image de l'équipe nationale.

Quant à moi, la Marseillaise m'a toujours remué les tripes. Dans mon cœur, la France est indissociable de la Marseillaise. Ses paroles portent la voix des aînés, de ceux qui nous ont précédés. Elles font à présent partie du legs indivis qu'évoquait Ernest Renan. L'historien et résistant Marc Bloch écrivait qu'il "est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France: ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération" et que "peu importe l'orientation présente de leurs préférences. Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l'enthousiasme collectif suffit à les condamner". Au sacre de Reims et au récit de la fête de la Fédération, j'ajouterais volontiers la Marseillaise !

Le Président Hollande se trompe lourdement en qualifiant - depuis l'Arménie - de "ridicule" la polémique déclenchée par l'outrage de la garde des sceaux à la Marseillaise qui est, rappelons-le, inscrite à l'article 2 de la Constitution, et qu'au titre de l'article 5 de cette même Constitution, il incombe au Président de la République l'obligation de veiller sur son respect. Avec cette polémique, nous ne sommes pas à la périphérie de la politique mais en son cœur. Au travers de cette question de respect du peuple, de ses principes et de ses symboles, c'est celle de la représentativité des élites politiques qui est posée. Qui représentent-elles au juste ? Je partage pleinement la défiance croissante des citoyens envers ceux qui ont fait de la politique leur métier ad vitam æternam, et chaque jour qui passe, une nouvelle décision politique vient augmenter mon niveau de défiance. Hier, c'était Benoît Hamon qui ouvrait la porte au voile dans les accompagnements scolaires. Avant-hier, François Hollande qui œuvrait à restaurer les seigneuries en découpant la France en 10 duchés. Ce qui est regrettable à plus d'un titre, c'est qu'à chaque fois les sujets sont traités avec superficialité, sans aucune vision, et que les citoyens ne sont guère informés des tenants et aboutissants. Parfois, le peuple est même traité de manière cavalière, pour rester polie. Lorsque l'élève Leonarda a été récupérée pour rejoindre sa famille sur le point d'être expulsée du territoire national, de nombreuses voix se sont élevées pour rappeler que les sorties scolaires faisaient partie intégrantes du temps scolaire. Et à présent, lorsque le ministre de l'Éducation Nationale se lave les mains du respect de la laïcité et se défausse sur les chefs d'établissement en leur demandant d'apprécier les situations au cas par cas, alors, comme par enchantement, les sorties scolaires ne sont plus partie intégrante du temps scolaire.

La polémique sur la Marseillaise vient une nouvelle fois éclairer le gouffre qui se creuse jour après jour entre les élites politiques et le peuple français. Chaque nouveau coup de canif ne fait qu'effilocher un peu plus le lien de confiance jusqu'au jour où ce dernier rompra, comme il a déjà rompu au cours de l'Histoire.
Paru dans Le Figaro (vox), 14 mai 2014

De la violence faite aux femmes

Publié dans A tout un chacun

Lorsque l’on parle de violences faites aux femmes, de quoi parle-t-on exactement, de violences physiques ? N’existe-t-il pas des violences symboliques  ?
Lorsque l’on parle des violences faites aux femmes, le plus souvent on veut parler de femmes victimes de coups et blessures, d’agressions sexuelles mais il y a bien d’autres actes de violence dans notre société envers les femmes. Avec le temps, nous disposons de plus en plus d’éléments car la parole se libère et les femmes acceptent, bien plus que par le passé, de porter plainte ou encore de répondre à des enquêtes de 'victimation'. Les violences faites aux femmes sont souvent le fait de personnes de leur propre entourage. Ces violences ont pour principale caractéristique de se répéter et cette proximité du ou des agresseurs fait aussi que les victimes peuvent malheureusement rencontrer des difficultés à parler et à dénoncer les violences dont elles sont victimes.
Au regard de ces violences que je viens de citer d’autres peuvent paraître de prime abord anecdotiques. Or elles ne le sont pas, puisqu’elles ont des conséquences dévastatrices sur le long cours, y compris sur l’ensemble de notre société. Dans le monde du travail, par exemple, il y a une violence constante qui s’exerce sur les femmes. Bien que notre société ait beaucoup évolué, en particulier grâce la séparation des Églises et de l’État – les religions ayant toutes, à des degrés divers, exercé de lourdes contraintes sur les femmes – et aussi grâce à la révolution culturelle de mai 68, il n’en demeure pas moins que les femmes, encore aujourd’hui en France, à diplôme et expérience équivalents, ne sont que très rarement considérées et traitées comme les égales des hommes. Cela se mesure au travers des salaires et des postes qu’elles parviennent à occuper dans la hiérarchie. Certaines femmes finissent par douter, puis par perdre confiance en elles-mêmes alors que le problème ne vient pas d’elles.
Autre forme de violence : le fait qu’encore de nos jours, alors même que les femmes travaillent à l’extérieur de leur foyer, 80% des tâches domestiques sont assumées par elles. Cela constitue une violence aux conséquences dévastatrices sur le long cours, car elle pousse les femmes au surmenage, à un sentiment d’incapacité à toute mener de front, puis à la spirale des antidépresseurs et des anxiolytiques. Tout le monde paie les pots cassés : les enfants, les époux mais également notre société. L’entrée des femmes dans le monde du travail n’a jamais été accompagnée d’une politique sérieuse de construction d’une véritable troisième voie qui aurait pu leur permettre de concilier avec sérénité vie familiale et vie professionnelle. L’absence de cette troisième voie a également eu une incidence directe sur le taux de natalité. C’est d’ailleurs cela qui a conduit à l’approche politique surréaliste et profondément irresponsable des pays de l’Union Européenne, qui consiste à prôner la nécessité d’accepter d’importants flux migratoires extra-européens pour pallier la faiblesse de la natalité.

Dans quels contextes se manifestent ces violences ? Certaines communautés, milieux sociaux ou lieux sont-ils plus exposés ?
Une étude fort intéressante, et très détaillée, a été publiée en octobre 2012 dans Économie et Statistiques. Elle s’intitule "Femmes agressées au domicile ou à l’extérieur : une analyse des risques". Cette étude révèle que les femmes ne sont pas touchées de la même manière selon leur niveau social et que les femmes diplômées sont plutôt victimes d’agressions de faible gravité. Or depuis des années, on dit aux Français, probablement pour ne pas "stigmatiser" certains milieux sociaux, que les violences faites aux femmes se retrouvent de manière identique dans tous les milieux. Il apparaît en réalité que "les femmes de milieux modestes subissent plus fréquemment des agressions sexuelles ou des violences intrafamiliales". Les deux auteurs dressent le portrait de femmes à risque dans lesquels on retrouve, en pôle position, les femmes des milieux ruraux et des Zones Urbaines Sensibles.

En 2007, une enquête avait été réalisée à la demande du Conseil général de la Seine-Saint-Denis. Elle révélait l’ampleur et la gravité des violences faites aux femmes dans ce département. 23% des enquêtées – jeunes femmes entre 18 et 21 ans – disaient avoir été victimes de "violences physiques (coups, tabassage, menace armée, tentative de meurtre). Des actes qui se sont répétés plusieurs fois, pour la moitié d’entre elles". Les auteurs étaient presque toujours des membres de la famille ou des proches. Dans cette enquête, "13% des filles avaient été l’objet d’agressions sexuelles (attouchements, tentative de viol, viol)".

Dans son livre
La Loi du ghetto, le journaliste du Monde Luc Bronner, qui a pour terrain d’étude des banlieues sensibles, montrait que l’ordre social y était nettement plus contraignant pour les filles issues de l’immigration que pour les garçons, et que les filles étaient constamment sous contrôle. Le documentaire La Cité du mâle diffusé par Arte en septembre 2010 évoquait également la violence qui s’exerce au quotidien sur les filles de l’immigration.
Dans de nombreuses familles de l’immigration du Sud, nous sommes en présence d’un rejet de la mixité qui crée un climat de tension par rapport aux femmes. C’est pour cette raison que de plus en plus de filles se voilent. Elles se voilent pour tenter de masquer leur féminité et avoir ainsi la paix. J’engage les lecteurs d’Atlantico à lire la tribune que le philosophe Abdelwahab Meddeb avait publiée dans Le Monde en décembre 2009 au moment des discussions autour de la loi sur la burqa, loi qui avait été rendue possible grâce à la mobilisation première du député communiste André Gérin. Cette tribune intitulée "La burqa et le cercle des idiots" expliquait, je cite l’auteur, que "la burqa procède de la prescription du voile et la radicalise" et qu’"il n’y a pas de différence de nature ni de structure mais de degré et d’intensité entre burqa et hijâb, lequel est rien qu’en lui-même une atteinte au principe de l’égalité et de la dignité partagées entre les sexes".
On effectue souvent, à tort, la comparaison avec ce qui se passait au Moyen-Âge en Europe. Lorsqu’on se penche sur la question et qu’on interroge des médiévistes, on comprend rapidement que cette comparaison est inappropriée. Même au Moyen-Âge, l’interdiction de la mixité n’avait pas cours. Les femmes et les hommes se côtoyaient dans les lieux de vie : aux champs, à l’église…
Dans ses travaux, l’anthropologue Emmanuel Todd avait mis en évidence que dans les systèmes familiaux, "le statut des femmes, qu’il soit bas ou élevé, est essentiel car il définit en lui-même un aspect de l’existence sur lequel les peuples ne sont guère prêts à transiger". Le degré de développement d’une société – sur le plan des droits de l’homme –, son niveau de raffinement ou de rusticité, devrait se mesurer au travers du sort qui y est fait à la femme.
En octobre 2011, trois frères d’origine tunisienne comparaissaient devant le tribunal de Lyon pour avoir frappé et séquestré leur sœur car ils étaient en désaccord avec sa façon de vivre. Ils voulaient de surcroît la marier de force en Tunisie. Je ne pense pas que l’on puisse trouver en France, à notre époque, une seule famille de culture française dans laquelle des frères frapperaient leur sœur, la séquestreraient et voudraient la marier de force. Le respect de l’existence d’une liberté individuelle est crucial pour comprendre la difficulté d’insertion et d’intégration. La difficulté de l’insertion dans la société et d’intégration dans la communauté nationale de nombre d’enfants de l’immigration peut d’ailleurs se décrypter au travers du regard porté sur la femme. Ce regard n’est en effet que la traduction d’une mentalité, d’un système de principes et de valeurs. 

La situation va-t-elle en s’améliorant ? Existe-t-il des pistes pour améliorer la situation ?
Nous disposons désormais de suffisamment de données et de connaissances. Nous avons donc besoin d’actions concrètes, et non d’un énième observatoire des violences faites aux femmes. Nous avons besoin d’une politique avec plusieurs volets, les uns à objectif court terme et les autres qui travaillent pour le moyen et le long terme. Il faut séparer les problèmes selon leurs sources et tous les traiter simultanément.

Si l’on veut enrayer la spirale de la reproduction de la violence, il faut adopter la logique de la tolérance zéro et non tenter de dédouaner l’agresseur ou de banaliser son acte en cherchant à le justifier par des éléments tirés de son propre passé. Il faut continuer de déculpabiliser les femmes victimes d’agressions par rapport à ce qui leur arrive, pour les aider dans leur reconstruction psychique et aussi pour qu’elles cessent, comme c’est malheureusement souvent le cas, de couvrir leur agresseur lorsqu’il fait partie de leur entourage immédiat. 
L’école a un rôle de premier plan à jouer dans les représentations qu’elle transmet aux enfants. Cela passe par le discours mais aussi, dès la maternelle, par le choix des espaces de jeux que l’on met à disposition des enfants. Encore aujourd’hui, on continue malheureusement parfois de proposer des activités de jeu en fonction du genre. Les médias, les publicitaires, jouent également un rôle très important dans l’élaboration des systèmes de représentation.
Les parents aussi continuent, souvent inconsciemment, de censurer les capacités de leurs filles, et cela se mesure de manière très concrète : ils ont tendance à leur fermer les portes vers les métiers fortement valorisés tels que les métiers à dominante scientifique, et c’est une grande perte pour notre pays qui a tellement besoin de ces talents pour accroître sa compétitivité. La question de l’orientation scolaire des filles se joue bien plus dans les familles qu’à l’école, alors que l’on continue d’en rendre responsable le conseiller d’orientation. Il faut donc entreprendre des campagnes d’information et de sensibilisation auprès des parents.
Les mères participent à l’éducation de leurs fils. Nous savons qu’elles peuvent reproduire des schémas archaïques et jouer un rôle qui est loin d’être négligeable dans la reproduction de la misère des femmes. Elles peuvent préparer leurs fils à devenir des hommes attentifs et des pères qui assument leur part de responsabilité dans la gestion quotidienne de la maison. Briser la chaîne du servage des femmes de demain est du ressort des mères d’aujourd’hui. 

En ce qui concernent le rôle spécifique joué par les mères dans les populations de l’immigration du Sud, deux sociologues avaient rédigé pour le compte de la Délégation interministérielle à la Ville en septembre 2003 un rapport intitulé "Jeunes filles et garçons des quartiers : une approche des injonctions de genre". Leur étude mettait en exergue le rôle assumé par les mères dans l’asservissement de leurs propres filles : "Ce sont les mères, véritables agents de 'dressage', qui sont chargées de ce travail". Ce travail, c’est celui du contrôle des filles afin qu’elles "se tiennent bien", c’est-à-dire conformément aux lois du groupe communautaire. Ce n’est pas par hasard qu’une association d’aide aux femmes a pris pour intitulé "Ni Putes Ni Soumises". Pour aider ces femmes, il nous faut cesser de penser qu’une victime ne peut pas elle-même endosser, à son tour, le rôle de "bourreau". Dans cette affaire, chacun doit être individuellement tenu pour responsable de ses actes, les mères comme les pères, comme les frères, comme les voisins, comme les cousins. La responsabilisation individuelle est ici d’autant plus impérative que l’éducation a été le plus souvent conduite dans la négation de la liberté individuelle. Sur le territoire français, l’État doit accepter d’assumer la mission qui lui incombe, celle de faire respecter les lois de la République. Et en France, selon la Déclaration des droits de l’homme et du Citoyen : "Tout ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas".

Une erreur courante consiste à focaliser l’aide et l’attention sur les filles et les mères, puisque c’est sur elles que les contraintes pèsent le plus. Or il est capital de penser à ne pas exclure les garçons et les pères des dispositifs mis en œuvre sur le terrain, sous peine de risquer de renforcer leur animosité à l’égard des femmes et de les inciter à exercer encore plus de domination sur elles.

Paru sur Atlantico, 25 novembre 2012

Une société malade de ses non-dits et de ses peurs

Publié dans En France

Il suffit de regarder l’état actuel de la société pour constater qu’en matière d’intégration, nous sommes dans une situation d’échec. Bien sûr, il existe encore des parcours d’intégration individuels réussis, mais on ne peut plus parler de processus de masse tout simplement parce que le fait que l’on puisse, en nombre, vivre ensemble implique que l’on partage un minimum de savoir-être commun et que, sur ce plan, nous avons échoué. En grande partie parce que, depuis des années, les politiques travaillent la question en amateurs, se comportant comme si les phénomènes migratoires actuels étaient comparables aux migrations intra-européennes du passé alors qu’évidemment, il n’en est rien. Le fait d’intégrer des Russes, des Polonais ou des Italiens – avec qui la France partage les mêmes racines culturelles et religieuses mais aussi une certaine conception de la cité héritée des Grecs – n’a strictement rien à voir avec la difficulté à laquelle une société se trouve confrontée lorsqu’elle cherche à intégrer des populations qui ne partagent ni ses racines ni ses principes, ce qui est le cas de la France mais aussi du Canada, de la Suède, de l’Allemagne et de beaucoup d’autres pays aujourd’hui, avec certaines populations du Sud. En refusant de reconnaître qu’on était face à des processus d’intégration distincts, en se répétant que "cela se ferait dans le temps", on a persisté à ignorer les problèmes de fond. Ceux-là mêmes qui, aujourd’hui, se rappellent à nous avec une force qu’on n’aurait pas imaginée il y a quelques années.

Intégration versus insertion
Toute réflexion sur l’immigration implique de différencier deux notions majeures : insertion et intégration ; ce qu’aucun politique ne fait, d’où l’état de déshérence dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui sur le sujet. L’insertion est le fait de respecter les lois du pays qui nous accueille et d’acquérir les codes socioculturels qui, s’ils sont ignorés, relèveront de la transgression ; cet apprentissage de règles de vie commune devant tout simplement nous permettre de nous mouvoir au sein de l’espace public. L’intégration relève d’un processus plus complexe qui consiste à rejoindre la communauté d’accueil dans le partage d’une vision commune, dans l’acceptation d’un héritage collectif, dans le sentiment d’appartenance à un même corps politique. C’est un processus d’adoption réciproque : par l’individu et par la communauté d’accueil.
Surtout, c’est une démarche individuelle qui doit conduire, lorsqu’elle réussit, à l’assimilation ; au fait que l’on soit reconnu par la communauté d’accueil comme portant le même projet de société. Enfin, et c’est très important, cette dimension d’intégration se joue sur le registre moral et affectif : c’est une relation qui se construit dans le temps et qui, à un moment donné, permet à la personne de s’assimiler au peuple d’accueil, de faire cause commune avec lui ; c’est quelque chose qui ne se commande pas mais qui se décide librement. Ce qui rajoute un niveau de complexité supplémentaire dans le cas de l’immigration actuelle puisqu’elle suppose l’existence d’un libre arbitre qui, de plus en plus souvent, tend à s’effacer au profit de la communauté d’origine.

Emancipation
Pour que quelqu’un partage le destin d’un autre peuple, il faut qu’il soit émancipé de ses propres origines. Qu’il dispose d’un libre arbitre ; qu’il ait le droit de choisir son propre destin. Or une des difficultés à laquelle nous sommes confrontés avec les populations venues du Sud est que ce sont des personnes très communautaires qui ne reconnaissent pas nécessairement l’existence d’un individu libre, émancipé, doté d’un esprit critique. Autrement dit, de tout ce qui, en France et plus largement en Europe, constitue l’héritage des Lumières. Sur ce plan, l’école a un rôle fondamental à jouer, un rôle d’émancipation qui correspond au projet initial de l’école de la République. C’est d’ailleurs pour qu’elle puisse mener ce projet à bien qu’on l’a soustraite à l’influence de l’Eglise : pour permettre aux enfants de se construire indépendamment du poids des communautés, jusqu’à devenir des citoyens libres et égaux en droits. Il faut donc bien comprendre que, si au lieu d’émanciper les personnes de leur communauté d’origine on les y renvoie systématiquement au nom de logiques de diversité et d’égalité des chances, on agit à rebours du processus d’émancipation et, par conséquent, à rebours du processus d’insertion. Ce que font depuis plus de vingt ans l’ensemble des institutions publiques, y compris l’école.

Identité
Dans les années 1980, les politiques avaient une carte à jouer avec la deuxième génération de l’immigration. Beaucoup de ces enfants d’immigrés, nés en France, ne s’y sentaient pas bien. On aurait dû être alertés par ce malaise, y voir un signal fort, la marque d’un dysfonctionnement dans le processus d’intégration de ces populations. Au lieu de cela, on a refusé de regarder la vérité en face ; celle qui consistait à admettre que ce n’est pas parce qu’on naît en France qu’on se sent français. Je le répète : faire sienne une identité nationale relève d’un processus individuel beaucoup plus complexe qui n’obéit à aucun déterminisme. C’est à cette époque que, face aux premières manifestations de malaise chez les enfants d’immigrés, il aurait fallu entreprendre une réflexion de fond sur la question de l’identité.
Pour cela, il suffisait de se souvenir de l’exemple de la décolonisation algérienne. De cette formidable erreur d’interprétation qui avait poussé la France à croire l’Algérie française alors qu’elle ne l’était évidemment pas ; alors que les Algériens existaient en tant que peuple. Cet épisode de l’Histoire française aurait dû nous aider à comprendre ce qui se passait mais nous avons préféré la facilité consistant à dire que le problème était uniquement de nature économique ; que si les gens se rebellaient, c’était parce qu’ils étaient pauvres. Là-dessus, le FN a commencé sa montée en puissance et il a récupéré ces questions ce qui, en réalité, arrangeait tout le monde puisqu’à partir du moment où l’extrême droite se saisit d’un sujet, cela implique que le reste de la classe politique ne peut plus en parler. Si bien qu’au final, le FN a fait le jeu de l’immobilisme national sur ces questions qui, aujourd’hui, menacent gravement le vivre-ensemble.

Flux migratoires
Je crois qu’un élément essentiel à prendre en compte est l’importance des flux migratoires. Là encore, personne n’ose regarder la vérité en face mais c’est un fait avéré : l’explosion des flux migratoires a favorisé le réenracinement culturel des enfants issus de l’immigration et explique qu’aujourd’hui, de plus en plus de gens se désinsèrent de la société et rejettent ses principes. C’est une réalité : à partir du moment où l’on réimporte en masse certains modes de vie et certains comportements, où l’on réinjecte dans certains groupes des codes qui ne sont pas ceux de la société française, on favorise la désintégration sociale. Si bien qu’au final, les flux migratoires non maîtrisés nous éloignent non seulement des projets d’intégration mais aussi d’insertion qui étaient les nôtres. Le phénomène est frappant en qui concerne les musulmans de France chez qui on constate une véritable recrudescence de la pratique religieuse. Il y a encore quelques années, cette ferveur et cette rigueur religieuse n’existaient pas.
Chacun pouvait être musulman sans pratiquer ou en ne le faisant qu’occasionnellement. Aujourd’hui, les derniers arrivés, quel que soit leur âge, s’érigent en juges et exercent une pression morale sur ceux qui étaient en voie d’insertion – le phénomène est particulièrement visible à l’école – en cherchant à leur imposer une culture qui n’est plus la leur et une vision du monde qui n’est tout simplement pas en phase avec les règles de vie et les principes de la société française. C’est dans ce type de contexte que la religion ne se vit plus comme une pratique individuelle librement consentie mais comme une race. Comme une ethnie à laquelle on appartient de par ses origines. Ce qui constitue une terrible régression.

Identité versus nationalité
En naturalisant à tour de bras des gens qui ne sont pas français et qui n’adhèrent en rien à la culture française, on a institutionnalisé l’idée de Français de papiers. Et ce faisant, on a décorrélé identité et nationalité. Si bien qu’on peut aujourd’hui être français de fait mais ne rien avoir en commun avec la société française. Ni le mode de vie, ni les principes, ni le projet ce qui, selon moi, confirme l’idée que nous sommes dans une situation de désintégration sociale.
On ne se rend pas compte – et la naïveté des politiques, de gauche comme de droite, dans ce domaine est réellement déconcertante – qu’en multipliant les abandons sur le terrain, en plaçant le respect de la diversité au-dessus de tout, jusqu’à renoncer aux exigences minimales de la société, on fait tout pour que les immigrés non seulement ne s’intègrent pas mais ne s’insèrent pas. Si bien que la responsabilité de cet échec est avant tout politique.
Ce constat est d’autant plus tragique que ce qui guide l’action politique dans ce domaine depuis des années est avant tout la volonté d’acheter la paix sociale. Pour l’obtenir, des élus sont allés jusqu’à contourner la loi de 1905 qui interdit le financement de lieux de culte par l’Etat pour financer des mosquées, jusqu’à accepter l’instauration de cantines halal, ce qui, pour un pays qui a fait la guerre à l’Eglise, revient à imposer aux gens de financer un culte ! Tout cela montre que, pour ne pas faire de vagues, on renonce sur les notions d’égalité, de laïcité… et ce faisant, on brade la République en espérant apaiser des tensions qu’au final on ne fait qu’attiser.

L’éducation
Le phénomène est particulièrement visible dans le domaine de l’éducation et ceci depuis les années 1980, époque à laquelle on a commencé, par souci de bien faire, à traiter les enfants issus de l’immigration autrement. A leur demander moins qu’aux autres en partant du principe qu’on ne pouvait attendre d’eux ni les mêmes résultats, ni les mêmes efforts. Cette tendance au misérabilisme a abouti à une forme de discrimination particulièrement néfaste car il est évident qu’on ne rend pas service aux enfants en n’étant pas exigeants avec eux. Ce n’est pas cela, respecter quelqu’un. Respecter quelqu’un c’est, au contraire, le pousser à atteindre son meilleur niveau, à progresser ; à lui enseigner l’endurance, l’effort.
Tout ce à quoi on a renoncé par peur de mettre certains en situation d’échec et qui a eu pour effet de poser d’emblée des limites à certains enfants. Voilà comment on a imposé dès l’école, avec les meilleures intentions du monde mais sur la base d’authentiques préjugés, un plafond de verre aux enfants issus de l’immigration. Ce qui est extrêmement pénalisant pour la suite, et notamment en termes de cette notion déterminante qu’est la confiance en soi.
Voilà pourquoi je suis persuadée qu’à jouer constamment la carte de la facilité, l’école a contribué à priver certains enfants d’immigrés des outils nécessaires à leur intégration. Et on persiste dans cette voie aujourd’hui en parlant de raccourcir les journées d’école, voire de supprimer les devoirs afin, encore une fois, de favoriser l’égalité des chances sans se rendre compte qu’on va à rebours de tout ce que l’on sait sur le développement intellectuel des enfants dans l’espoir insensé de mettre tout le monde au même niveau. Mais évidemment les différences perdureront : certains enfants travailleront avec leurs parents. D’autres ne le pourront pas.

Racisme anti-Blancs
La difficulté actuelle pour les politiques tient au fait qu’ils ont peur et que cette peur les place dans l’incapacité de nommer ce qu’ils voient. C’est elle qui fait qu’en matière d’intégration, on est passé d’une phase de contournement à une phase de renoncement, qu’on n’a pas un problème avec l’immigration mais un problème avec les Français qui sont racistes ! Voilà comment, depuis des années, on renonce à nommer les difficultés et comment, de ce fait, on ne se donne pas les moyens de les résoudre. Autre exemple : le fait qu’on s’interdise de nommer un phénomène tel que le racisme anti-Blancs qui est pourtant une réalité avérée dans certains quartiers où les flux migratoires ont abouti à une absence totale de mixité. Mais le nombre n’explique pas tout.
Si le phénomène est désormais visible – ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques années, même dans les quartiers dits sensibles –, c’est qu’il va de pair avec la dépréciation de l’identité française par les politiques eux-mêmes qui, à force de cultiver le registre de la repentance et à force de concessions consenties au fil du temps au respect de la diversité, ont fini par totalement déprécier cette notion d’identité française. Par la vider de son contenu et par la charger d’une image dégradée. Dans ce contexte, comment s’étonner que les enfants d’immigrés parviennent de moins en moins à se sentir français, même lorsqu’ils ont la nationalité française ?

Devoir d’éducation
Beaucoup peut encore être fait pour sauver le vivre-ensemble, bien sûr, mais je pense qu’on a dépassé le stade où les choses pouvaient se régler à l’école. D’abord parce qu’on ne veut pas prendre la mesure de ce qui se passe et qu’on persiste à croire qu’on est face à un problème économique alors qu’on est face à un problème culturel. Problème encore une fois aggravé par les flux migratoires puisqu’en continuant à accueillir en masse, on compromet non seulement l’insertion de ceux qui sont déjà là mais aussi l’identité même de la France ; et on minimise le fait qu’en matière de populations immigrées, nous n’avons pas uniquement un devoir d’accueil mais aussi un devoir d’éducation, ce que Michel Rocard avait très bien dit au milieu des années 1980. Parce que je le répète, vient un moment où le processus d’intégration requiert de faire un choix. Si bien que, si les valeurs que vous importez dans votre besace se trouvent être incompatibles avec les valeurs du peuple d’accueil, il faudra y renoncer.
Ce qui est de moins en moins le cas à l’heure actuelle. Gilles Kepel l’a écrit dans son livre Banlieues de la République : les gens qui immigrent aujourd’hui ne le font pas pour rejoindre la France en tant que terre d’accueil mais pour rejoindre leur diaspora et vivre entre elle, en recréant ailleurs leur communauté d’origine. Et pendant ce temps, on en vient à traiter de racistes des Français qui revendiquent les principes d’égalité, de liberté et de laïcité et qui, en leur nom, refusent le voile ou le halal à l’école. Ce décalage entre deux réalités est pour moi extrêmement inquiétant.

Dysfonctionnement démocratique
Je pense que la situation est aggravée par le fait que nous n’avons plus d’hommes d’Etat mais uniquement des politiciens, ce qui fait une différence considérable. Churchill le disait : “Le politicien pense à la prochaine élection, l’homme d’Etat à la prochaine génération.” Les hommes comme Churchill et de Gaulle plaçaient l’intérêt de leur pays au-dessus du leur, ce qui n’est pas le cas de la plupart de ceux qui nous gouvernent, encore une fois, qu’ils soient de droite comme de gauche. C’est pourquoi je n’ai jamais voulu adhérer à un parti – ce qu’on me reproche beaucoup d’ailleurs car aujourd’hui, on veut vous savoir quelque part, on veut pouvoir vous mettre une étiquette. Ce qui explique aussi que l’on manque d’esprits libres, de gens qui ont le courage de leurs opinions, indépendamment de toute appartenance.
Pour moi, une grande partie des problèmes que nous connaissons actuellement s’explique par un dysfonctionnement démocratique. Cela fait des années que je travaille au sein des institutions politiques et je le vois : l’Ena est une caste qui fabrique des politiciens. Autrement dit, des clones qui ont instauré un système de réseautage, de cooptation et au fond de privilèges, et qui, les uns après les autres, perpétuent le système. Des gens qui ne connaissent rien aux réalités du terrain. Et pourtant, ce sont ces gens qui donnent le la ! Voilà pourquoi je pense qu’il faudrait supprimer l’Ena. Parce que la politique ne devrait pas être un métier.

Désintégration sociale
Le problème, c’est que les tensions augmentent sur le terrain parce que nous sommes face désormais à un refus du vivre-ensemble qui laisse craindre une vraie montée de la violence, de vrais troubles. Je ne pense pas que cela puisse un jour mener à l’élection de Marine Le Pen ; en revanche je suis convaincue que cela fera progresser l’abstention. Et l’abstention, c’est la fin de la chose publique. C’est une menace sur la démocratie puisque cela signifie qu’on ne se reconnaît plus dans les élites politiques ce qui, au final, crée un climat prérévolutionnaire. D’autant plus explosif qu’il s’accompagne aujourd’hui d’un contexte de crise économique. Voilà pourquoi je parle d’un climat de désintégration sociale.

Paru sur www.lenouveleconomiste.fr, 15 novembre 2012

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