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SOREL-SUTTER Malika

SOREL-SUTTER Malika

Née en France
École maternelle et primaire en France puis 15 ans en Algérie
     avant de revenir s’installer définitivement en France.

Essayiste
Ancien membre du Collège du Haut Conseil à l'Intégration

Ingénieur de l’École Polytechnique d’Alger
Troisième cycle de gestion de l’Institut d’Études Politiques de Paris (Major de promotion)
 
Membre du jury du 'Grand prix de l’impertinence' de la Fondation prospective et innovation,
     présidé par le recteur Christian Forestier, administrateur général du CNAM.
Membre de la commission laïcité du Haut Conseil à l’Intégration.
Membre du conseil d’administration
     de l’association de géopolitique et de défense Géostratégies 2000
 
Ouvrages 
Le Puzzle de l’intégration. Les pièces qui vous manquent - Fayard/Mille et une nuits (2007)
De quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ? Ouvrage collectif - Le Débat, Gallimard (2010)
Immigration-Intégration : le langage de vérité - Fayard/Mille et une nuits (2011)
 
 
Articles publiés
Le Débat, Gallimard, mars 2012 : 'Regarder la réalité en face', critique de deux ouvrages de Gilles Kepel.
Le Débat, Galimard, septembre-octobre 2011 : 'Intégration, le devoir de vérité'
Le Débat, Gallimard, septembre 2008 : 'Penser l’intégration'
Revue AFAE (Association Française des Administrateurs de l’Éducation), décembre 2011 :'L’école face au défi de l’inclusion'
Revue AFAE (Association Française des Administrateurs de l’Éducation), décembre 2010 :'Quand le communautarisme
     s’invite à la table de la République'
Enjeux et Débats de la Revue parlementaire : 'Le modèle français d’intégration n’a pas échoué, il n’a guère été appliqué', juin 2011
Les Échos de la fonction publique, juin-juillet 2011 : 'De l’immigration et de l’intégration'
L’Expansion, septembre 2011 : 'La République doit l’emporter sur les diasporas'
Le Figaro Magazine, mai 2011 :'Tout immigré doit puiser en lui la force de s’insérer dans la société française'
Valeurs actuelles, avril 2011 : 'Sur l’intégration, la France fait trop de concessions'
Le spectacle du monde, octobre 2010 : 'La France s’autodétruit sans rendre service aux immigrés'
Le Figaro, mars 2010 : 'Identité nationale : levons les tabous !'
La Libre Belgique, 8 octobre 2010 : 'Notre société a créé des fauves'

URL du site internet:

L'égoïsme des bons sentiments

Publié dans Avec l'Europe
Sortir de l'égoïsme des bons sentiments - "sur l’autel de la bien-pensance"

Pour bien saisir la gageure constituée par l’intégration culturelle d’une immigration majoritairement extra-européenne, il convient de garder en tête que seul un Italien sur trois du flux transalpin de 1870-1940, a réussi à faire souche en France, alors même que les peuples français et italien possèdent des racines culturelles communes et partagent de nombreuses pages de leur histoire.

Ainsi que je le développe dans mon livre, la nature du défi posé par l’intégration de l’immigration extra-européenne est connue depuis bien longtemps. Dès 1987, le Comité des ministres du Conseil de l’Europe décide de lancer une réflexion autour des "relations entre la population autochtone et les divers groupes de migrants ou groupes ethniques présents du fait de l’immigration" tout en précisant le fait que "pour de nombreux immigrés et membres des groupes ethniques, l’identité culturelle se confond largement avec la religion", rappelant également que des problèmes peuvent "surgir lorsque les pratiques ou les sensibilités religieuses des immigrés sont étrangères ou contraires aux traditions de la société du pays d’accueil". Que fut-il, à l’époque, recommandé aux États membres ? Non pas de veiller au respect de l’identité culturelle de leurs propres peuples, mais de faire basculer leurs sociétés dans le multiculturalisme en adoptant "une souplesse accrue dans l’application de la législation ou de la coutume des pays européens", ce qui exigeait de leur part de porter une attention particulière aux contenus des "manuels et programmes véhiculant des préjugés et des messages ethnocentriques", de "s’attacher davantage à l’histoire, à la géographie et à la culture des pays dont sont originaires les immigrés", et pour ce faire, de mener "une éducation antiraciste, visant à faire prendre conscience aux élèves des préjugés et croyances racistes qui sont en eux", car "l’éducation interculturelle a pour première mission de donner le sens de la relativité de toutes les cultures". Pour accompagner le mouvement, les États furent encouragés à faire "tout leur possible pour promouvoir le dialogue avec et entre les représentants des différentes religions"... Trente ans après, force est de constater que ce programme a été suivi avec grand zèle.

Comme l’a si justement posé le Mahatma Gandhi, "tout compromis repose sur des concessions mutuelles, mais il ne saurait y avoir de concession mutuelle lorsqu'il s'agit de principes fondamentaux". Or, chez les peuples qui ne se sont pas sécularisés, les préceptes religieux ont le plus souvent valeur de principes fondamentaux. Ce n’est pas autre chose qu’il nous est donné de vivre au travers de la nouvelle guerre sainte dans laquelle les sociétés d’accueil ont été précipitées par l’incurie de leurs élites, des élites mondialisées, déterritorialisées, qui ont œuvré au désarmement moral de leurs peuples par le biais de politiques de culpabilisation et de repentance, obsédées qu’elles étaient par les traumatismes des guerres du XXe siècle. Mais rien n’eût été possible sans le concours des citoyens de notre époque, prompts à croire au conte de fées d’une intégration culturelle qui s’accomplirait par le miracle de l’emploi et de l’élévation des conditions de vie. Tout à leur consumérisme, les citoyens des sociétés développées se sont laissé piéger par leurs propres grilles de lecture. Non, l’être humain ne se réduit pas à un simple corps. En traversant les mers et les océans, il emporte avec lui sa spiritualité, et c’est bien naturel. Simplement, il se trouve que la fraternité universelle n’existe pas. Elle reste à construire et pour l’heure, comme en atteste l’Histoire, nul n’en a encore trouvé la voie. Incompréhensible est donc à mes yeux l’attitude du pape, qui exhorte les Européens à accueillir de nouveaux migrants alors même qu’il sait à quel point la convivance est fragile, comme en témoigne la tragédie des chrétiens d’Orient.
Que faire maintenant que la maison France est sur la voie de la décomposition ? Chaque citoyen doit s’engager, dans sa vie quotidienne, à œuvrer à la réhabilitation de la France pour réparer l’injustice dont elle est victime. Il ne doit plus craindre l’opprobre, y compris des membres de son propre cercle quand ceux-ci préfèrent sacrifier la France sur l’autel du confort de la bien-pensance et des bons sentiments, traductions concrètes d’un égoïsme et d’une hypocrisie qui dispensent de toute réflexion profonde sur le destin collectif.

Paru dans La Nef, mars 2016

Malika Sorel-Sutter vient de publier Décomposition française. Comment en est-on arrivé là ?, Fayard, 2015, 312 pages, 18 €.

De l'Observatoire de la laïcité

Publié dans Du côté des élites
"Il faut refonder l'Observatoire de la laïcité"
 
Invité des Amis du Crif, lundi soir, le premier ministre a fustigé la tribune que le président de l'Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco, a signée le 15 novembre dernier. Intitulé "Nous sommes unis" et publié dans Libération, l'appel réunissait, comme l'a révélée Isabelle Kersimon, Samy Debah et Yasser Louati, directeur et porte-parole du très controversé Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), et Nabil Ennasri, proche du courant des sulfureux Frères musulmans. Que cela vous inspire-t-il ?
Un petit rappel s'impose pour vos lecteurs.
C'est le 5 avril 2013 que le Président de la République François Hollande a nommé Jean-Louis Bianco à la tête de l'Observatoire de la laïcité. L'Observatoire a été placé sous la responsabilité du Premier ministre. À l'époque, c'était Jean-Marc Ayrault, mais ce dernier n'a pas été partie prenante du processus d'installation de l'Observatoire et de désignation de ses membres, puisque toute cette opération a été directement pilotée par l'Élysée.
Très vite, cet observatoire a adopté des positions dont un certain nombre vont à l'encontre de la défense du principe de laïcité, ce qui est un comble puisqu'il a pour mission d' "assister le gouvernement dans son action visant au respect du principe de laïcité en France." Son positionnement n'a eu de cesse d'être dénoncé, y compris par des personnalités qui en sont membres et qui en observent donc le fonctionnement depuis l'intérieur. C'est le cas du député Jean Glavany, de la sénatrice Françoise Laborde et du président du Comité Laïcité République Patrick Kessel, qui avaient exposé au grand jour le fondement de leur désaccord avec les prises de position de cet observatoire. C'est ainsi que le 15 janvier 2015, ils publiaient un communiqué dans lequel ils exprimaient - à propos de l'Observatoire de la laïcité - que "sur le fond, au-delà de ces propositions pour l'essentiel angéliques et pusillanimes, cosmétiques dans le meilleur des cas, certaines sont clairement anti-laïques et évidemment inacceptables pour la République […]"
Que le Premier ministre Manuel Valls prenne enfin aujourd'hui la mesure de ce qui se produit est une bonne chose, mais il y aura mis bien trop de temps à mon goût. J'attends à présent de voir s'il va trouver le courage de dépasser le stade des paroles pour prendre enfin les décisions qui s'imposent.
 
L'Observatoire de la laïcité a été installé en 2013 par François Hollande. Il remplace le Haut Conseil à l'Intégration (HCI) dissous en 2012 …
Avec le recul, il apparaît clairement que la création de cet observatoire avait pour objectif de faire disparaître la mission laïcité du Haut Conseil à l'Intégration, dont les rapports gênaient très fortement le pouvoir socialiste. Ce dernier avait d'ailleurs refusé de donner le feu vert à la publication à la Documentation française - ce qui est la coutume - de notre dernier rapport qui tirait la sonnette d'alarme sur les dysfonctionnements et problèmes observés dans l'enseignement supérieur, et décrivait ce qu'il fallait d'urgence mettre en œuvre pour tenter d'endiguer le phénomène. Quant au collège du HCI, il n'a pas été dissous en 2012, mais François Hollande a préféré le choix tactique de le laisser s'éteindre en ne renouvelant pas son décret qui arrivait à échéance en septembre 2013.
Pour comprendre l'envers du décor, il faut se remémorer ici le rapport publié par le think-tank Terra Nova en prévision de la présidentielle de 2012 à propos de la "nouvelle identité sociologique de la gauche, la France de demain". Le mérite de ce rapport a été de rendre public ce qui est d'ordinaire tu, ou pire, travesti : "La population des Français issus de l'immigration est en expansion démographique et en mutation identitaire (...) ce sont entre 500 000 et 750 000 nouveaux électeurs, naturalisés français entre 2007 et 2012, qui pourront participer au prochain scrutin présidentiel […]. Au-delà des non-religieux, ce sont aussi tous les non-catholiques, notamment les individus d "autres religions", composés à 80 % de musulmans, qui sont plutôt enclins à voter à gauche." Comme je le développe dans un chapitre de mon livre intitulé "une arithmétique implacable", le pouvoir de gauche, et pas seulement lui, pense qu'il faut nécessairement prendre la laïcité comme variable d'ajustement pour ne pas s'aliéner le vote d'une part non négligeable de l'immigration. Il suffit qu'une quelconque demande d'ordre religieux, ou perçue comme telle, pointe le bout de son nez, pour que le pouvoir politique fasse aussitôt le choix de bafouer la laïcité.
 
A l'époque, Jean-Louis Bianco avait déclaré que la France n'avait pas de problème avec sa laïcité …
Comme je l'avais alors dit dans vos colonnes, en effet la France - donc son peuple - n'a pas de problème avec la laïcité, qui est plébiscitée, mais c'est une partie conséquente de ses élites qui a de sérieux problèmes avec le respect de la laïcité. Il n'y a pas mieux que le réel - et il est désormais tragique - pour mettre en lumière, aux yeux de l'opinion publique, ceux qui ont vu juste, ceux qui se sont trompés et ceux qui ont sciemment refusé de regarder la réalité en face. Mais le plus grave problème n'est désormais même plus là. Il est dans le fait que ceux qui ont dit faux persistent à rester sur la même voie alors qu'ils devraient tout faire pour participer à protéger notre société. Cela passe par reconnaître les erreurs qui ont été commises et par un changement de trajectoire.
 
Manuel Valls : "L'Observatoire de la laïcité - qui est placé sous ma responsabilité - ne peut pas être quelque chose qui dénature la réalité de cette laïcité. Il doit être clair sur les appels que l'on signe: on ne peut pas signer des appels, y compris pour condamner le terrorisme, avec des organisations que je considère comme participant d'un climat (nauséabond), ça n'est pas possible". Dans ces conditions, le Premier ministre doit-il demander la démission de Bianco ?
Les paroles de Manuel Valls ne sont pas suffisantes. Des décisions s'imposent. S'il ne les prend pas, il accréditera lui-même la thèse selon laquelle ses prises de parole peuvent relever de pures opérations de communication. Comment dès lors le prendre au sérieux ? Des enquêtes ont mis en évidence à quel point la parole politique s'était au fil du temps démonétisée. Ce discrédit fait peser de lourdes menaces sur notre démocratie. Non seulement Manuel Valls doit imposer la démission de Jean-Louis Bianco et de son cabinet, mais il doit également renouveler l'Observatoire de la laïcité afin qu'il soit exclusivement composé de personnalités reconnues comme respectueuses de la laïcité républicaine - donc non adjectivée, et sincèrement attachées au refus du relativisme culturel qui constitue le véritable cheval de Troie de la répudiation de la laïcité.
 
Dans votre question, il y a un autre volet extrêmement important qui concerne l'approche sur laquelle s'est fondé l'appel qui a été signé et que vise Manuel Valls. Cette approche a été recommandée par des intellectuels après l'attentat contre Charlie Hebdo et a aussitôt essaimé. En un mot, elle a consisté à dire à l'opinion publique que, nos adversaires visant notre désunion, il fallait éviter de tomber dans le piège qu'ils tendaient à nos sociétés, et pour cela, prôner systématiquement l'unité. Je récuse cette approche qui a eu pour conséquence de venir alourdir encore la chape de plomb qui pesait déjà fortement sur la liberté de pensée et de jugement. Tandis que les Français cherchaient à comprendre comment nous avions pu en arriver là, leurs élites, pour beaucoup, leur répondaient "unité nationale". Ceux qui respectent la France et sa république ne craignent pas l'exercice de l'esprit critique. Les citoyens ont l'obligation morale de ne pas se résoudre à l'union sans condition qui leur a été imposée.
 
De manière générale, ces dernières années, les gouvernements successifs se sont-ils montrés laxistes en matière de laïcité ? Ont-ils privilégié sans le dire les accommodements raisonnables ?
Ce que j'ai pu noter, c'est que sur ce sujet, au sein d'un même gouvernement, les membres peuvent fortement différer. Le clivage passe entre ceux qui sont fidèles à la France et au respect de ses principes républicains, et ceux qui n'éprouvent guère de scrupules à ne pas respecter eux-mêmes la laïcité ou à la laisser bafouer. La situation dans laquelle nous nous trouvons est extrêmement préoccupante. Ce n'est pas faute d'avoir tenté d'alerter sur ce qu'il convenait de faire et ce qu'il ne fallait pas faire.
Pour commencer, il faudrait cesser de recourir au terme d' "accommodements raisonnables" qui a été emprunté aux Québécois, car au vu de leurs conséquences sur la concorde civile, nous devrions les qualifier d' "accommodements déraisonnables".
Le fait d'avoir cherché à s'arranger avec des principes qui ne faisaient que traduire, dans la vie quotidienne, l'identité du peuple français a été doublement néfaste. Néfaste pour le peuple français qui s'est senti, à juste titre, trahi dans ce qu'il a de plus précieux et intime - son identité. Néfaste pour les nouveaux entrants et pour la part de l'immigration qui rencontrait des difficultés à s'intégrer culturellement, car cela a envoyé le signal que, tôt ou tard, tout pouvait être accommodé. Dans ces conditions, il était prévisible que les difficultés d'intégration culturelle iraient croissant. Pourquoi s'astreindre en effet à des adaptations culturelles, parfois difficiles et douloureuses, si les politiques sont enclins à renoncer à faire respecter des dimensions importantes de la culture de la terre d'accueil ? Il existe une hiérarchie des responsabilités qu'il convient de ne pas perdre de vue. Il ne faut pas oublier non plus le rôle joué par les discours accusateurs envers la France, qui serait responsable de tous les malheurs. Semer les graines du ressentiment dans le cœur des enfants de l'immigration, chercher sans cesse à les dresser contre la France et les Français, se révèle sans surprise préjudiciable au maintien de la concorde civile. Aujourd'hui, plus que jamais, le devoir de vérité sur la réalité des défis et des enjeux communs s'impose.

Paru sur Figarovox, 20 janvier 2016













Que reste-t-il de la laïcité ?

Publié dans En France
Que reste-t-il de la laïcité ?
 
On n'a jamais tant parlé de laïcité que depuis qu'elle s'enfuit à grands pas, de même que l'on n'a jamais tant parlé de vivre-ensemble que depuis que ce dernier est malmené, se traduisant par un fort désir d'évitement. Ces deux volets ne sont d'ailleurs pas sans rapport, loin s'en faut. Ils sont même étroitement liés car, au fil du temps, la laïcité est devenue pour une majorité de Français un “plébiscite de tous les jours”, pour reprendre l'expression associée au sentiment d'appartenance à la nation telle que pensée et posée par Ernest Renan. Une nation fondée, si l'on y regarde de près, sur la culture, et non sur la génétique comme tel a pu être le cas pour d'autres nations, y compris en Europe.
La laïcité apparaît de plus en plus comme un élément central de l'identité du peuple français. En décembre 2014, une étude menée par l'institut Sociovision mettait en évidence le fait qu'une très large majorité des Français souhaitaient "la discrétion des affirmations religieuses", voire la neutralité des espaces de vie en commun, à savoir la rue, l'école, le lieu de travail.
L'enquête "Les Français et la laïcité", menée début 2015 par l'IFOP pour Sud-Ouest dimanche, a montré quant à elle que les Français plaçaient la laïcité en tête des grands principes républicains (pour 46 % des sondés), devant même le suffrage universel (36 %), loin devant la liberté d'association (8 %), la libre constitution des partis politiques (5 %) ou la liberté syndicale (5 %).
La main de la France a toujours su rester ouverte et tendue pour accueillir en son sein tous ceux qui acceptaient de se soumettre aux conditions essentielles énoncées par Ernest Renan, au nombre desquelles on compte la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis ; et assurément, la laïcité en est partie intégrante. Ceux qui résument la laïcité à la loi de séparation des Églises et de l'État de 1905 oublient l'essentiel, qui est resté gravé dans l'inconscient collectif des Français : trois décennies de guerre civile qui les ont opposés entre eux et ont abouti, le 30 avril 1598, à la signature de L'Édit de Nantes par Henri IV, qui l'évoquera comme "établissement d'une bonne paix et tranquille repos". Que de larmes et de sang versés pour que le peuple français puisse vivre un jour son idéal de liberté, d'égalité et de fraternité!
 
Aujourd'hui que la digue qui protégeait la France est sur le point de céder, il est important de rappeler aux apprentis-sorciers qui ont joué les idiots utiles en collaborant aux offensives menées contre la laïcité, que ses racines plongent plus loin encore dans leur propre histoire, comme l'avait rappelé le pape Jean-Paul II dans sa lettre du 11 février 2005 à l'archevêque de Bordeaux et président de la Conférence des évêques de France, Jean-Pierre Ricard : "Le principe de laïcité, auquel votre pays est très attaché, s'il est bien compris, appartient aussi à la Doctrine sociale de l'Église. Il rappelle la nécessité d'une juste séparation des pouvoirs qui fait écho à l'invitation du Christ à ses disciples : “Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu”." De même, comme l'avait rappelé le Concile œcuménique Vatican II, l'Église n'a pas vocation à gérer le temporel, car "en raison de sa charge et de sa compétence, elle ne se confond d'aucune manière avec la communauté politique et n'est liée à aucun système politique". Les Coptes et les Chrétiens d'orient n'avaient pas de laïcité pour les protéger.
 
Les Français d'aujourd'hui, comme le reste du monde, observent en temps réel les drames provoqués par l'absence de séparation entre les Églises et l'État, et surtout par l'absence de prééminence du politique sur le religieux, qui est une dimension fondamentale de la laïcité pourtant le plus souvent passée sous silence. Dans une société laïque, c'est en effet au politique que revient la responsabilité de gérer la cité, et il est reconnu aux hommes le droit d'édicter les lois qui vont régir cette cité dans laquelle ils sont amenés à évoluer ensemble.
Face à la difficulté rencontrée par une partie de l'immigration en provenance de sociétés dans lesquelles la religion est un principe organisateur de la cité, la classe politique, oubliant les leçons de l'histoire, a préféré verser dans les accommodements et sacrifier la laïcité. De nombreux exemples pourraient être cités, en voici quelques-uns.
 
En 1989, lors de l'affaire de Creil, dite du foulard, Lionel Jospin, alors ministre de l'Éducation nationale, aurait dû rappeler que la laïcité existait bien avant l'arrivée des flux migratoires extra-européens, qu'elle n'avait pas été édictée à leur intention mais par l'histoire du peuple français. Il aurait dû s'en tenir à réaffirmer le principe de laïcité, ce qui aurait calmé le jeu. Mais il se tourna vers le Conseil d'État, qui mit le feu aux poudres avec la décision que nous connaissons. S'en suivirent quinze années de débats houleux, dont beaucoup d'enfants de l'immigration ne comprirent ni les termes ni le sens vu que la laïcité ne faisait pas partie de leur héritage culturel. Cela fit naître frustration, peine et aussi ressentiment, sentiments qui eurent tôt fait d'être exploités par les uns et les autres. Ces quinze ans ne furent pas seulement des années perdues ; c'est au cours de cette période que s'est joué en grande part le sort de l'intégration culturelle et du vivre-ensemble.
 
François Baroin, qui deviendra président de l'Association des Maires de France, explique sans aucun complexe au micro de Jean-Jacques Bourdin comment les élus, sur le terrain, peuvent contourner la laïcité pour financer les lieux de culte : "On peut proposer des baux amphythéotiques. On peut proposer des accompagnements de financement dans des associations culturelles." Ce qu'un certain nombre d'élus ont effectivement fait depuis des années.
 
En janvier 2015, la ministre de l'Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem signe de sa main une lettre qu'elle adresse aux Recteurs et Rectrices dans laquelle elle leur demande de "favoriser les interventions", au sein des "Écoles et Établissements Locaux d'Enseignement", d'une femme voilée - donc arborant un signe religieux ostentatoire au regard de la loi de 2004 -, pour y assurer la "promotion des principes de laïcité, de citoyenneté et de paix" !
 
Mai 2015, Marine Le Pen se rend en Égypte et elle y multiplie, selon la presse, "les rencontres avec d'importantes figures religieuses locales". Elle entame d'ailleurs son voyage par "un entretien au Caire avec l'imam Mohammed el-Tayeb, de la mosquée al-Azhar, principale autorité sunnite du pays". En décembre 2014, Le Point révèlera les dessous d'une subvention de 90 000 euros accordée à l'Union des familles musulmanes des Bouches-du-Rhône, grâce à l'abstention du Front National lors du vote au conseil régional Provence-Alpes-Côte d'Azur (PACA).
Très rares sont aujourd'hui les hommes et femmes politiques français capables de résister à la tentation du marketing politique. Tous les partis, sans exception aucune, se sont arrangés avec le principe de laïcité lorsqu'ils pensaient pouvoir y trouver intérêt.
Comment ne pas citer ici le sort qui a été fait à la crèche Baby Loup ? Après cinq années de procédure judiciaire, et bien qu'elle ait gagné le procès, la crèche a dû quitter le territoire de Chanteloup-les-Vignes où elle était implantée depuis plus de vingt ans, car la vie lui avait été rendue impossible. Elle s'est installée à Conflans-Sainte-Honorine et son financement, devenu de plus en plus précaire, fait chaque jour peser sur ses employés la menace d'une fermeture et de la fin d'un noble projet qui avait pour ambition de venir en aide aux parents travaillant à horaires décalés de pouvoir confier leurs enfants à toute heure du jour et de la nuit.
 
Au fil des ans, des rencontres et des réunions, j'ai pu observer à quel point il devenait difficile de défendre la laïcité en invoquant la défense des seuls Français et de la République. Pour défendre la laïcité en France, des collègues du Haut Conseil à l'Intégration se sentaient même de plus en plus obligés de s'appuyer sur le fait que la laïcité était également réclamée de l'autre côté de la Méditerranée ; que des Tunisiens, des Algériens, des Marocains, des Égyptiens évoquaient eux aussi la laïcité comme un moyen de protéger leurs sociétés et leur garantir un espace de liberté.
Par la faute des hommes qui ont oublié les enseignements de l'Histoire, la France se retrouve de nouveau prise au piège. Lorsque la digue cédera, qu'il soit sécularisé ou pas, qu'il soit français ou non, chacun saisira alors pleinement le rôle protecteur qui était celui de la laïcité.

Paru sur Figarovox, 9 décembre 2015

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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