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TEYSSIER Arnaud

TEYSSIER Arnaud

Né le 22 décembre 1958
Célibataire

Haut fonctionnaire
Historien


Ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA

A publié plusieurs ouvrages sur l’histoire politique de la France, ainsi que des essais biographiques.
Il travaille sur l’histoire du pouvoir et de l’Etat en France, en particulier depuis la Révolution, ainsi que sur les rapports complexes qu’entretiennent l’administration et la société politique depuis deux siècles.
 
Créateur et directeur de la collection Histoire politique de la France chez Pygmalion.

Ouvrages
- La Vème République (1995)
- Le Premier Empire (2000)
- La Troisième République (2001)
- Le dernier septennat (2002), essai.
- Les enfants de Louis-Philippe et la France (2006)
- Lyautey (2004) réédition Tempus 2009
- Richelieu, la puissance de gouverner (2007)
- Charles Péguy (2008)
- Louis-Philippe, le dernier roi des Français (2010)
- Richelieu. L'Aigle et la colombe (2014)

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Un bond en arrière...

Publié dans Du côté des élites
Le "parcours" plutôt que le concours, un bond en arrière pour la méritocratie
 
TRIBUNE - L’historien Arnaud Teyssier voit dans la fin du concours d’entrée à la Rue Saint-Guillaume une étape de plus dans la liquidation de l’héritage du Conseil national de la Résistance.
 
"Dans la société, c’est la raison qui plie la première." Il faudrait un La Bruyère pour décrire les mœurs de ce siècle. Sciences Po, l’un de nos grands établissements publics d’enseignement sous tutelle de l’État, vient de jeter aux orties l’une des rares garanties, si imparfaite soit-elle, qu’offrait le système du concours face aux risques croissants de reproduction sociale. Le "parcours" plutôt que le concours. Pourtant… "tout droit reconnu au mérite est une chance retirée à la faveur", pouvait écrire un grand quotidien en 1848, au moment où s’engageait le long combat pour la promotion du concours dans une France qui avait reçu en héritage de la Révolution l’"égalité d’espérance" (Sieyès).
Ce combat devait durer cent ans. Il fut - du moins le croyait-on - pleinement gagné en 1945, sous l’impulsion du Conseil national de la Résistance (CNR) et par l’action personnelle de Charles de Gaulle et Michel Debré - qui ne passaient pas ainsi, contrairement à une légende tenace, un compromis avec le Parti communiste, mais entendaient plutôt refonder la démocratie sur des bases solides et apporter au recrutement des élites publiques la réforme intellectuelle et morale dont la guerre avait montré une fois de plus la nécessité.
 
L’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen – "tous les citoyens sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents" - allait enfin entrer dans les faits. Car ne nous y trompons pas. Même si, depuis un certain nombre d’années, la Rue Saint-Guillaume se réclame ouvertement du "modèle anglo-saxon", ce sont bien les grandes écoles publiques qui, à travers elle, sont désormais dans la ligne de mire.
L’ENA est première visée, car Sciences Po, même si sa prépa ne fournit plus, chaque année, qu’un quart de ses élèves, reste son antichambre symbolique. Mais toutes sont menacées par cette réforme prétendument "disruptive", censée défier les conservatismes les plus obtus. En fait de modernité et de diversité, l’école créée en 1872 par Émile Boutmy vient de faire un formidable bond en arrière. Et il paraîtrait que les IEP de province, Bordeaux en tête, vont lui emboîter le pas…
 
Car que dirait Georges Pompidou, dont on parle tant ces jours-ci ? Ce grand homme d’État, illustration de la méritocratie républicaine, vaut infiniment mieux que les recherches en paternité politique dont il semble subitement devenu l’objet. Lorsque, en décembre 1972, il vint prononcer un important discours rue Saint-Guillaume pour le centenaire de "Sciences Po", il rappela qu’il y était arrivé, jeune étudiant des années 1930, pétri de tous les préjugés d’un normalien. "Nous estimions, rue d’Ulm, être dans le sanctuaire du travail, de la vraie culture et des fils du peuple. Nous considérions la Rue Saint-Guillaume comme celui de la bourgeoisie, de la superficialité et du farniente." Il découvrit, une fois élève, que cette réalité était quelque peu exagérée.
Quand il y revint comme enseignant après la guerre, l’École libre des sciences politiques était devenue l’Institut d’études politiques de Paris et - avec les autres instituts de même nature créés en province - l’un des fers de lance du grand mouvement de rénovation administrative porté par le gouvernement de la Libération. Même si Sciences Po devait garder par la suite une réputation assez "bourgeoise" et parisienne - bien qu’elle drainât en réalité vers elle beaucoup de jeunes provinciaux -, elle fortifia vite sa réputation nouvelle par l’excellence de son recrutement, garantie par un concours d’entrée, et par la qualité de ses enseignements qui faisaient une large place à l’histoire, à la culture générale et aux grandes matières du service public (droit, économie, finances publiques). Comme le dira encore Georges Pompidou, on y était porté par la passion de la politique - mais la "politique au sens le plus élevé et le plus large du terme, qui englobe l’étude des sociétés, des économies, des institutions, des rapports internationaux, mais aussi de l’homme".
 
Il faut dire qu’au cours des quinze dernières années, Sciences Po a pris une voie quelque peu divergente : l’interaction entre le service public et le monde de l’entreprise en a toujours été la marque, mais un certain équilibre était respecté. Le côté "business school" a pris une ampleur croissante, les filières d’accès se sont multipliées, et le concours d’entrée en première année, particulièrement exigeant, a été rogné, modifié par touches successives pour faire de plus en plus de place au "dossier" et au "parcours". Mais subsistait tout de même, au moins pour une partie des impétrants, l’écrit, avec cette vertu irremplaçable : l’anonymat.
 
Comme le rappelait récemment dans Le Monde le sociologue Pierre Merle, "à l’oral, où le jury évalue un candidat qui se met en scène physiquement, des critères implicites influencent grandement le jugement des évaluateurs". Ils tiennent à la posture corporelle, à la façon de s’exprimer, au style vestimentaire, le tout favorisant "des pratiques et des codes socialement plus présents dans les catégories les plus aisées". D’ailleurs, dans les grands concours de recrutement public, dont l’ENA est le prototype, l’oral n’a cessé de prendre de l’importance au fil des ans, et le fameux "parcours" avec lui : on soupèse le nombre et l’intérêt des stages accomplis, on essaie de jauger, à partir de mises en situation ou de méthodes inspirées des écoles de commerce, la capacité "managériale" de très jeunes gens, et même leur "team spirit". C’est un exercice périlleux pour l’égalité des chances, mais il peut se justifier parce qu’il vient après des écrits particulièrement difficiles et parce que l’on recrute des hauts fonctionnaires - et que l’on peut donc vouloir cibler des personnalités, des profils, pour le plus grand intérêt du service public…
Mais pour l’entrée à Sciences Po ? C’est imposer bien en amont le "parcours", cet atout maître des "héritiers", contre l’académisme honni, cet académisme si résiduel qui, avec l’histoire et la culture générale, est le dernier rempart des candidats socialement les plus modestes - ceux qui utilisent les seules armes qu’on leur a laissées pour exprimer en toute équité leur "potentiel": le travail, l’étude, l’effort, la réflexion personnelle… Bien sûr, on fera un peu de discrimination positive - on sait pourtant à quels abus et à quels détournements le système de la filière ZEP (les conventions d’éducation prioritaire) de Sciences Po a déjà conduit, de l’aveu même de l’école. Mais ce ne sera, comme toujours, qu’un alibi voué à soulager les consciences de tous ceux qui voient et qui se taisent.
 
Il n’est pas sûr que les grandes institutions étrangères, élitistes en diable, soient dupes de cette mystification - elles craindront peut-être, qui sait, le retour "de la superficialité et du farniente"… Mais qu’importe : nous assistons à une stratégie – instinctive ? délibérée ? - d’une partie de nos élites pour finalement mieux contrôler leur reproduction sociale et lever les derniers obstacles que l’"ancien monde" leur opposait. Denis Kessler, l’une des figures alors les plus en vue du Medef, ne l’annonçait-il pas il y a une douzaine années avec une honnêteté exemplaire : "Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance" ?
Mission accomplie.

Paru dans Le Figaro, 2 juillet 2019

... à l’entrée de l’ENA ...

Publié dans Du côté des élites
La discrimination positive à l’entrée de l’ENA et de l’X : un contresens total
 
TRIBUNE - Éminente personnalité à la croisée du monde intellectuel et de la haute fonction publique, Arnaud Teyssier* explique les raisons de sa très vive opposition à la création d’une discrimination positive à l’entrée de l’ENA, comme de Polytechnique et des autres grandes écoles publiques.
 
L’annonce faite récemment par le président de la République d’une "suppression" de l’ENA, qui prendra peut-être la forme d’une transformation plus globale des grandes écoles de service public, a fait resurgir une question lancinante dans le débat public français : la discrimination positive.
Comme souvent - c’est également le cas avec le "spoils system" (système des dépouilles) -, nous importons, dans une certaine confusion, des concepts ou des idées empruntés pour l’essentiel à la société américaine, mais qui, là-bas, ont une signification précise et s’inscrivent dans une culture différente. Techniquement, que signifie la discrimination positive ? Un universitaire, Baptiste Villenave dans la revue Vie sociale (2006/3), la définissait fort bien : "Il s’agit d’instituer des inégalités pour promouvoir l’égalité, en accordant à certains un traitement préférentiel. On espère de la sorte rétablir une égalité des chances compromise par deux phénomènes : la généralisation ou la persistance de pratiques racistes ou sexistes d’une part, une accentuation des inégalités socio-économiques d’autre part."
Cet auteur ajoutait que la mise en œuvre des politiques de discrimination positive obéit en réalité à deux logiques très différentes: s’il s’agit de réduire des pratiques racistes ou sexistes, il faudra définir une "population cible" à partir de "traits innés et indélébiles, appartenant à l’identité de l’individu (le sexe et la race aux États-Unis, le sexe et l’origine étrangère en France)" ; en revanche, s’il s’agit de résorber des inégalités plus matérielles, "la définition des bénéficiaires passera par le critère de leur situation socio-économique". En France, nous confondons les deux approches.

Il y a cinquante ans, la crise étudiante de Mai 68 n’avait pas suscité ce débat sur la discrimination positive - c’était un peu tôt -, mais avait déjà posé brutalement la question des inégalités car elle correspondait à un bouleversement de grande ampleur : l’explosion démographique de la génération d’après-guerre en âge de poursuivre des études supérieures, qui allait de pair avec un désir général d’ascension sociale par l’université. Il s’agissait d’un phénomène de masse que de Gaulle, dans ses Mémoires d’espoir, qualifiera de "gestation énorme".
À l’époque, le débat est déjà sous l’emprise du livre de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers (1964), dont le propos de départ est si banal et évident qu’il est en lui-même difficilement réfutable - les jeunes gens des familles aisées ont plus de chance de faire et de réussir des études supérieures que ceux qui sont issus de milieux populaires ou défavorisés -, mais dont les prolongements sont contestés vigoureusement à l’époque : selon Bourdieu, loin de porter remède aux inégalités, le système méritocratique républicain les entretiendrait sous le paravent du système du concours, qui ne serait en réalité qu’un mode plus subtil et plus élaboré de reproduction sociale dans la mesure où il conforte les modes de transmission traditionnels.
La pensée bourdieusienne n’a cessé, depuis, d’exercer son empire - notamment au sujet de l’ENA, devenue le parangon de tous les vices attribués aux grandes écoles : parce que cette école est la plus visible, en raison de sa proximité inévitable avec les sphères du pouvoir ; et parce qu’elle est la source principale de recrutement de ces fameux grands corps de l’État qui ne cessent de défrayer une chronique toute parisienne.

Mais aujourd’hui, la société française est confrontée à une autre "gestation énorme", qui vient singulièrement compliquer le vieux débat de 68 et qui n’est autre que "l’intégration". La société française a évidemment beaucoup changé depuis trente ans, sous l’effet d’une immigration importante qui est devenue d’ailleurs - comment pourrait-il en être autrement ? - un objet fort encombrant du débat politique.
Les inégalités socio-économiques traditionnelles, qui recoupent cette réalité sans la résumer totalement, n’ont pas disparu pour autant - elles se sont même aggravées sous l’effet de la "fracture territoriale" et d’un phénomène désormais bien connu et fort bien identifié par le concept de France périphérique. La crise est donc majeure, et l’exigence démocratique qui s’impose à nous est à sa mesure.
Cette crise trouve ses racines dès l’école primaire, puis le collège, pour s’emparer ensuite de la chaîne tout entière. Pensons à la fuite systématique vers l’enseignement privé de nombreuses familles - même modestes -, dans le sentiment général que l’enseignement public est ici ou là livré à l’abandon.
On a cru régler le problème selon la méthode éprouvée jadis par l’excellent Edgar Faure et poursuivie avec constance depuis : on rend les armes intellectuellement, on adopte plus ou moins ouvertement le raisonnement à la Bourdieu, on gomme progressivement toutes les formes de sélection possibles jusqu’à faire du baccalauréat le symbole d’une méritocratie qui a renoncé au mérite… mais arrivé au point terminal qui est l’enseignement supérieur, on retombe sur le même problème, mille fois aggravé par la poursuite des "gestations énormes". Les grandes écoles, symboles du concours et de l’excellence française, sont donc plus que jamais désignées comme les responsables - donc la solution - d’une question qu’on s’est refusé à traiter en amont et dont l’État, étranglé budgétairement, se défausse de plus en plus.
 
C’est ici qu’intervient, au début des années 2000, la très habile démarche de Richard Descoings à Sciences Po - une institution qui souffrait tout particulièrement de son image supposée bourgeoise et parisienne : dénonçant dans la presse "la panne de l’ascenseur social", il fait le pari d’intégrer des jeunes issus d’établissements des zones d’éducation prioritaire (ZEP) par une procédure de sélection dérogatoire au concours, tout en maintenant, en parallèle, un système traditionnel coûteux et élitiste. Depuis, il est admis que la discrimination positive est possible en France au prix d’une entorse caractérisée au principe du concours, et Sciences Po, le vent en poupe, devient le modèle partout cité, relayé, soutenu.
L’ENA en revanche, qui, quelle que soit la majorité politique, ne s’est jamais vu accorder par l’État les mêmes moyens ni la même licence universelle, a fait le choix d’une politique d’égalité des chances moins bruyante, plus conforme au modèle républicain classique en créant sa classe préparatoire intégrée, qui permet, avec un succès croissant, de préparer aux grands concours administratifs des étudiants issus de milieux défavorisés.

Mais le système Sciences Po des "conventions ZEP" (baptisé conventions d’éducation prioritaire, CEP), en marge de la filière d’examen classique, rencontre tragiquement ses limites… Selon un constat récent (2017) fait par l’IEP lui-même, 40 % des élèves admis via les CEP sont issus de familles "catégories sociales supérieures" - contre 17 % en 2001. Les parents de ces élèves, très à l’aise dans cet univers de sigles, ont donc inscrit leurs enfants dans un lycée de réseau d’éducation prioritaire quand celui-ci a passé une convention avec Sciences Po.
La vérité est qu’une fois le système du concours contourné et le système du recrutement "sur dossier" consacré, le principe d’équité prend l’eau. Aussi doit-on revenir à l’idée, inévitable, que les inégalités et les discriminations, réelles ou supposées, ne peuvent se traiter vraiment qu’en amont du système, mais avec les moyens nécessaires et une lucidité implacable. Affaiblissez le concours, et la sélection par le milieu ou par l’argent, si difficile par nature à combattre, s’imposera chaque jour davantage.
Or nous empruntons une voie qui cumule les défauts de tous les systèmes : un peu de concours et de méritocratie républicaine - de moins en moins ; un peu de "recrutement sur dossier" et de discrimination positive - de plus en plus. Et en définitive un système qui dysfonctionne pour le plus grand profit de ceux qui, par leur position sociale ou simplement leur milieu professionnel, auront toujours les moyens et les réseaux pour se faufiler dans le grand désordre et pour tirer profit des effets de mode discutables comme l’importance aujourd’hui accordée aux activités extra-scolaires des candidats, facteur d’arbitraire.
 
Dans ce contexte, les grandes écoles publiques - ENA en tête - forment plus que jamais une cible de choix. Car voici une autre rengaine qui resurgit : celle des épreuves qui présenteraient par nature un caractère discriminatoire. Au premier rang des accusés : la culture générale. Dans les écoles publiques - les plus directement concernées -, le concours d’entrée comporte généralement une épreuve écrite qui n’a rien de littéraire, mais a pour objet d’évaluer la capacité d’analyser et de comprendre les grands phénomènes contemporains à l’aide de connaissances, de références, de concepts que le candidat tire à la fois de ses acquis personnels et de la formation spécifique qui lui a été délivrée pendant sa préparation. On estime qu’un candidat destiné aux carrières de la haute fonction publique doit avoir quelques références de fond pour comprendre - par exemple - les enjeux actuels de la laïcité et disposer des techniques élémentaires pour en faire l’analyse. Ce n’est pas un exercice de brio littéraire ou érudit, mais un travail demandant à tous - même à ceux que l’on croirait les mieux préparés par leur milieu d’origine - un effort d’application considérable, et la capacité à porter un regard analytique et critique sur les questions d’actualité.
Or l’administration a un besoin impérieux de ces qualités-là, qui s’enseignent et sont accessibles à tous avec le soutien adéquat : "La véritable école du commandement est la culture générale", écrivait exactement dans cet esprit le colonel de Gaulle en 1934… Vieillerie nostalgique ? Cette phrase a été placée par le sociologue des organisations, spécialiste du management, François Dupuy, en exergue de son livre récent La Faillite de la pensée managériale (qui a pour merveilleux sous-titre "Lost in management"). Tous ceux qui sont chargés de réfléchir aujourd’hui, dans la confusion générale des slogans politiques et des effets d’annonce, aux questions de réforme des grandes écoles devraient lire ce livre, qui rappelle que "l’évidence n’est pas toujours évidente." François Dupuy démonte avec humour les "affirmations vagues" et le "verbiage mou" qui "flottent dans le cloud managérial", nourrissent des "décisions paresseuses", provoquent confusion et démobilisation, au détriment du "sens commun" que seule favorise justement une certaine culture générale.
 
Au lieu d’admirer béatement le modèle managérial de l’entreprise, plus contrasté qu’on ne le rêve dans l’administration, il est temps de quitter le pays du "verbiage mou" et des trompeuses évidences pour ressaisir la substance même de "la grande promesse" faite au Tiers État il y a plus de deux siècles. La discrimination positive, surtout telle que nous l’entendons à la française, les quotas qu’on pourrait imaginer ici ou là, pour l’accès à tel ou tel corps, les voies d’accès dérogatoires, toutes ces cotes mal taillées ne sont qu’un vaste alibi pour l’inaction : mais un alibi avantageux pour les privilégiés et destructeur pour ceux qui n’ont plus que l’académisme - autrement dit les connaissances et l’effort personnel - pour se défendre.
"Les grandes écoles doivent ressembler à la société": ce mot d’ordre est bien paradoxal. Que dire, à cet égard, des partis et des majorités politiques d’hier et d’aujourd’hui… Les écoles doivent être ouvertes le plus largement possible, mais elles doivent aussi, pour la défense de l’intérêt général et le service du citoyen, continuer de garantir une irréprochable excellence. L’académisme est parfois la seule protection du faible, qui a, lui aussi, droit à l’excellence, loin de toute forme de ghettoïsation.
Sous la Révolution, Sieyès avait eu une très belle formule pour définir ce que nous appelons aujourd’hui l’égalité des chances : il avait parlé de "l’égalité d’espérance". Une telle ambition ne peut s’accomplir qu’au prix d’un grand effort collectif, lui-même nourri par un grand souci d’honnêteté intellectuelle. En récusant, selon une formule fort judicieuse de Lyautey jadis, cette vieille manie de la classe dirigeante française qui décidément se porte bien : "le mensonge des mots, le masque des grands sentiments, l’hypocrisie des déclarations théâtrales et des prises de Bastilles ouvertes."
 
Ancien président de l’association des anciens élèves de l’ENA. Arnaud Teyssier est l’auteur de nombreuses biographies saluées par la critique, consacrées à Richelieu, Louis-Philippe, Charles Péguy ou Lyautey. Ancien collaborateur de Philippe Séguin, à qui il a consacré un essai remarqué, "Philippe Séguin. Le Remords de la droite" (Perrin, 2017), Arnaud Teyssier vient de publier "De Gaulle, 1969. L’autre révolution" (Perrin, 2019, 380 p., 22 €).
Paru dans Le Figaro, 12 juin 2019

La “technostructure”, ...

Publié dans Du côté des élites
La “technostructure”, bouc émissaire facile de la crise des “gilets jaunes”
 
La chose n'est pas nouvelle. Dès que la situation politique et sociale se détériore, le pouvoir "charge" la technostructure, en misant sur l'impopularité, présumée inépuisable, des fameux "crânes d'œuf". Cette fois, la dénonciation d'"une fonction publique toute-puissante" est venue de députés LaREM, mais, curieusement aussi, si l'on en croit un article récent du Monde, de conseillers de l'Élysée, dont l'un aurait même mis en cause "l'inspecteur des finances sortant de l'ENA qui décide de tout, alors qu'il n'a jamais mis un pied sur le terrain". D'aucuns, sur les hauteurs de l'État, ont dû apprécier cet audacieux diagnostic…
 
Il est exact qu'au fil des ans, un puissant conformisme s'est installé et que les plus grands corps de l'État - bien plus, d'ailleurs, que la haute administration prise dans son ensemble et sa diversité - ont contribué à installer cet état d'esprit au confluent de la politique, des médias et des grandes entreprises. Un discours bardé de certitudes - et parfois desservi par des comportements individuels déontologiquement douteux… - vient contrarier le sentiment profond d'une société de plus en plus agitée par l'angoisse face aux perspectives inquiétantes de la mondialisation et de ce qu'il est convenu d'appeler pudiquement la "transition écologique". La fameuse "pensée unique" est bien une réalité. Mais est-elle le seul fait de quelques hauts fonctionnaires entrés en politique ?
À vrai dire, elle a saisi toute la classe dirigeante, qui, quelles que soient ses origines professionnelles et ses orientations politiques, s'est mise à parler la même langue et à observer, surtout, les mêmes silences sur les sujets les plus cruciaux. Mais devant l'irruption brutale de la "France périphérique", pourtant identifiée et analysée de longue date, elle cède à la panique et s'apprête à livrer ses boucs émissaires à la vindicte générale. Il est même question de créer de nouveaux modes, plus ou moins fantaisistes, de démocratie directe quand on s'est bien gardé, jusqu'ici, de recourir à ceux, pourtant très souples et très larges, que prévoit déjà la Constitution.
Or ces facilités, pour banales qu'elles soient, témoignent d'une méconnaissance profonde des institutions de la Ve République. Il est exact que sous la IIIe, puis sous la IVe République, l'administration tenait largement les rênes du pays, compensant ainsi les faiblesses du système politique, les effets de l'instabilité ministérielle et de la fragilité des majorités. En 1958, les choses ont radicalement changé. La pleine autorité de l'exécutif a été restaurée, le parlementarisme a été rationalisé. Une administration forte a été réarticulée avec un pouvoir politique plus fort encore, infiniment plus stable et doté des plus efficaces moyens d'action (référendum, dissolution, article 49…).
 
Le président de la République et le gouvernement disposent d'un large pouvoir de nomination. Les plus hauts fonctionnaires de l'État - directeurs d'administration centrale, préfets, ambassadeurs - peuvent être remplacés chaque mercredi en Conseil des ministres. Car les outils du spoil system à la française - même si on s'obstine à ne pas le voir - existent bel et bien. On les appelle d'ailleurs - avec le plus parfait naturel – "les emplois à la discrétion du gouvernement". De Gaulle, qui avait affronté un putsch et quelques autres péripéties, confiait à la fin de sa vie : "Après moi, les institutions continueront de fonctionner si on sait s'en servir : avec elles, on peut gouverner si on le veut." On ne pouvait mieux dire.
Si l'exécutif hésite quelquefois à couper massivement les têtes, ce n'est pas par vertu, mais par réalisme : il sait qu'il lui faut de vrais professionnels du budget, mais aussi de robustes juristes, notamment pour accorder des orientations politiques de plus en plus fluctuantes avec un minimum de crédibilité publique. Les mêmes fonctionnaires, quoi qu'ils puissent par ailleurs en penser, feront ou déferont les mêmes lois et décrets qu'ils ont préparés, ou appliqueront successivement des politiques publiques totalement contradictoires : c'est le jeu de la démocratie. Il arrive, certes, qu'ils rappellent l'existence des lois ou l'utilité de respecter certains équilibres, ou encore la nécessité d'observer les engagements internationaux : ils sont, pour le coup, dans leur rôle. Au politique ensuite d'assumer ses responsabilités, s'il en a le désir, la volonté, le courage.
Mais cette méconnaissance prend aujourd'hui une dimension inquiétante : dans la situation actuelle du pays, qui est grave, ces attaques ne doivent pas être prises à la légère. Bien sûr, elles flattent dangereusement les instincts "populistes" les plus irrationnels, car la fracture entre une large partie de la société et ses élites est bien réelle. Toute une France qui se sent oubliée s'en prend volontiers au vieil État présumé centraliste, dont elle attend pourtant tout alors que ses moyens ne cessent d'être réduits. Mais la vraie fracture est d'une tout autre ampleur. C'est le système politique qui est visé au premier chef. Nos institutions n'inspirent plus ce sentiment de solidité qui fut si souvent vanté. Elles ont déjà été durement éprouvées par l'émergence du terrorisme le plus sanglant, qui a valu à notre pays de vivre pendant deux ans sous le régime de l'état d'urgence - un pays qui a même élu, sous ce régime, le président de la République et l'Assemblée nationale. La crise des "gilets jaunes", pour être assurément d'une autre nature, a mis crûment en lumière la fragilité de toutes choses.
 
On objectera que ce n'est pas la première fois. De Gaulle lui-même avait vu son pouvoir vaciller en Mai 68 et une partie des "élites" avait tenté d'en profiter pour le pousser vers la sortie… Confronté, lui aussi, à une certaine forme de crise de société, il avait sauvé les institutions non seulement par son génie politique, mais aussi parce qu'il savait pouvoir compter sur la solidité de son administration. Une administration qui le respectait parce que lui, la respectait. Il avait toujours beaucoup exigé des fonctionnaires, il n'avait cessé de leur imposer une rigueur de gestion sans égale, mais il ne leur répétait pas sans cesse, comme le fait la quasi-totalité du personnel politique aujourd'hui, qu'ils étaient trop nombreux, paresseux, inutiles. Il leur demandait tout, mais leur faisait comprendre qu'ils étaient indispensables au salut du pays… surtout en période de crise. Quant aux hauts fonctionnaires, il les voyait comme de grands commis chargés de transmettre les impulsions décisives que seul peut donner le pouvoir à son sommet.
Cinquante ans plus tard, de Gaulle n'est plus là, mais l'administration continue, de plus en plus difficilement, de maintenir le pays en état de marche : tout particulièrement les grandes administrations régaliennes, qui sont en charge de l'ordre public et de la sécurité intérieure. La constitution politique de la France est en crise, sa constitution administrative tient encore sous le choc. Mais pour combien de temps ?
Si les investisseurs étrangers conservent quelque confiance dans le système français, si notre pays continue à pouvoir s'endetter à des conditions aussi remarquables, ce n'est pas par l'effet d'un miracle : c'est parce que, chez nous, pense-t-on hors de nos frontières, on sait encore maintenir l'ordre, lever les impôts, en un mot administrer. Mais le doute commence dangereusement à s'installer. Si la réputation de notre État à l'étranger, si son crédit au sens le plus large s'effondre, alors notre démocratie entrera véritablement dans une crise irrémédiable.
 
Quelle que soit la nature exacte ou la portée des mouvements sociaux actuels - il est trop tôt pour le dire -, notre organisation étatique reste le seul rempart efficace contre cet effondrement. La clouer au pilori à travers ceux qui l'encadrent et la dirigent serait la plus dangereuse des facilités.
Car Pierre Legendre avait tout dit, dès 1969, dans sa légendaire histoire de l'administration française où il évoquait la confiance séculaire des Français dans l'État, sorte de réflexe acquis depuis le fond des âges : en France, écrivait-il alors, et "malgré les poussées les plus contraires, l'administration semble arbitrer la guerre civile".

Paru dans Le Figaro, 8 janvier 2019

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