Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

TEYSSIER Arnaud

TEYSSIER Arnaud

Né le 22 décembre 1958
Célibataire

Haut fonctionnaire
Historien


Ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA

A publié plusieurs ouvrages sur l’histoire politique de la France, ainsi que des essais biographiques.
Il travaille sur l’histoire du pouvoir et de l’Etat en France, en particulier depuis la Révolution, ainsi que sur les rapports complexes qu’entretiennent l’administration et la société politique depuis deux siècles.
 
Créateur et directeur de la collection Histoire politique de la France chez Pygmalion.

Ouvrages
- La Vème République (1995)
- Le Premier Empire (2000)
- La Troisième République (2001)
- Le dernier septennat (2002), essai.
- Les enfants de Louis-Philippe et la France (2006)
- Lyautey (2004) réédition Tempus 2009
- Richelieu, la puissance de gouverner (2007)
- Charles Péguy (2008)
- Louis-Philippe, le dernier roi des Français (2010)
- Richelieu. L'Aigle et la colombe (2014)

URL du site internet:

Brexit, la tentation de ne rien...

Publié dans Avec l'Europe
Union européenne : après le choc du Brexit, la tentation de ne rien changer
 
On prend en Europe de la diplomatie pour de la politique, des bureaux pour des gouvernements, et des décrets pour des constitutions." Ce mot de Bonald, vieux très exactement de deux siècles, a beau avoir été écrit pour l’Europe du Congrès de Vienne par un maître de la pensée contre-révolutionnaire, il n’en résonne pas moins étrangement aujourd’hui après le choc du Brexit. Le propos de Bonald est profond et n’a pas d’âge, car son auteur fut le spectateur, entre 1792 et 1815, d’une guerre sans fin et d’une crise majeure de la légitimité en Europe.
 
Nous ne connaissons pas, stricto sensu, la guerre, encore que le mot ait été formulé à plusieurs reprises au plus haut niveau de l’État et qu’il ait quelque portée au moment où nous connaissons des actes terroristes d’une violence inouïe sur notre propre sol. Nul ne peut en revanche contester que l’Union européenne connaisse une crise sérieuse de légitimité : elle se manifeste, à dire vrai, fort souvent dès lors que les peuples sont appelés à se prononcer directement par référendum. Par ailleurs, les sempiternelles critiques contre "les technocrates de Bruxelles" sont proférées depuis des années, et le "déficit démocratique" de l’Union est dénoncé avec la même régularité, tant il est vrai que dans l’ordre naturel des choses, ce sont les gouvernements qui sont censés décider, et non les bureaux. Enfin, chacun convient que l’édifice politique européen manque singulièrement d’âme, et qu’en effet un "décret" - aurait-il la dimension d’un traité - n’est pas une Constitution : car une Constitution doit être l’expression d’une histoire, de valeurs puissantes, portées par des traditions et des institutions, et non de bonnes pensées vagues et œcuméniques ; elle doit être en somme l’expression d’une civilisation.
Chacun se souvient du débat sur les "racines chrétiennes de l’Europe", qui tourna court sous le coup de multiples interdits. La "Constitution européenne", de ce fait, s’est trouvée très exactement réduite à la dimension d’un simple dispositif juridique, d’une complexité certaine, sans pour autant que soit réglée la question du fonctionnement démocratique de l’Europe…
 
Pourtant, l’histoire, comme toujours, est d’une aide précieuse. Quand on relit les Mémoires d’espoir, on est saisi de constater que les termes du débat étaient déjà clairement posés dans les années soixante : de Gaulle, qui évoquait les liens politiques, culturels, artistiques, et même religieux et ethniques unissant le continent - en des termes qui le voueraient aujourd’hui à la réprobation des "consciences" -, affichait sa foi en une Europe qui devrait un jour former "un tout". Il constatait, dans un même mouvement, "l’équivoque originelle" de la Communauté européenne, s’inquiétait des "illusions de l’école supranationale" et de la chimère d’une "patrie artificielle" qui naîtrait de la simple fusion des économies et serait enfantée par "la cervelle des technocrates". Cette vision fut confirmée par les faits, comme le souligna Philippe Séguin dans sa mémorable campagne de 1992 contre ce qu’il jugeait être "l’engrenage" de Maastricht et son "fédéralisme au rabais" - campagne à laquelle nombre d’observateurs se sont fort justement référés depuis le verdict du référendum en Grande-Bretagne.
Comme le dit encore de Gaulle : "Pour ces champions de l’intégration, l’exécutif européen existe déjà bel et bien : c’est la commission de la Communauté économique, formée, il est vrai, de personnalités désignées par les six États, mais qui, cela fait, ne dépend d’eux à aucun égard." De fait, ce n’est pas la "technocratie" qui fait problème en elle-même : Dieu sait combien de Gaulle l’a appréciée et utilisée pour conduire la décolonisation, redresser la France et construire la Ve République. La seule vraie question, c’est l’absence de direction politique vraiment organisée et la puissance parallèle des groupes de pression, relayés au Parlement européen et dont on sent chaque jour davantage la pesanteur.
 
Tout cela est connu et bien connu, dira-t-on. Mais aucune conclusion pratique n’en est pourtant tirée. Des voix certes s’élèvent, pour réclamer une réforme institutionnelle profonde et la mise en place d’une réelle subordination de la Commission au politique, c’est-à-dire aux gouvernements des États. Mais l’Union européenne est piégée par ses dimensions, et par une mécanique institutionnelle adossée à de puissantes juridictions. Le pire serait qu’elle cède à la tentation, toujours présente, des négociations directes avec les régions, ouvrant ainsi la boîte de Pandore de toutes les instabilités et de tous les irrédentismes. Sur tous ces plans, la France, forte de son passé et de son armature politique et administrative - si affaiblie soit-elle -, doit faire preuve d’une vigilance singulière.
 
Le paradoxe aura voulu qu’il revienne aux Britanniques - pourtant les moins directement menacés en raison de leur intégration limitée et calculée dans le processus européen - de déclencher la nouvelle alerte. Il est donc d’autant plus facile de répudier le Brexit en soulignant la mauvaise foi ou les contradictions idéologiques bien réelles de certains de ses leaders, en réduisant leur succès à l’expression d’une réaction frileuse devant la modernité, et en prédisant enfin un destin catastrophique à la Grande-Bretagne. Boris Johnson s’est même fait huer par une partie de l’assistance lors d’un discours à l’ambassade de France à Londres.
Souvenons-nous de ce propos de Charles Ryder, alias Evelyn Waugh, dans Retour à Brideshead, l’un des plus beaux romans de l’après-guerre. Il est question de la grève générale de 1926 en Angleterre : "On ne parlait que de cela à Paris. Les Français, exultant comme toujours au spectacle de la déconfiture de leurs anciens amis, et traduisant en termes précis, ainsi que le veut leur langue, les notions brumeuses qui ont cours de l’autre côté de la Manche, nous prédisaient la révolution et la guerre civile. Les kiosques à journaux étalaient chaque soir des textes dignes du Jugement dernier… " On s’y croirait. De même, lancer des anathèmes contre les électeurs britanniques, c’est une manière encore de ne tirer aucune vraie leçon du Brexit, de laisser le système s’enferrer dans ses propres erreurs et de mieux passer sous silence les vrais dangers qui menacent notre continent.
 
Ancien élève de l’École normale supérieure.
Auteur de plusieurs biographies saluées par la critique, Arnaud Teyssier a notamment publié "Charles Péguy. Une humanité française" (Perrin, "Tempus", 2014) et "Richelieu. L’Aigle et la Colombe" (Perrin, 2014).

Paru dans Le Figaro, 26 juillet 2016

Le nom des "super-régions"

Publié dans En France
Le nom à la carte des "super-régions", nouvel indice d’une perte de sens
Affubler les "super-régions" d’un nouveau nom, c’est modifier leur identité symbolique, explique l’historien.
 
"La France, ce sont des France différentes qui ont été cousues ensemble", a dit un jour Fernand Braudel, qui ajoutait : "Je ne veux pas qu’on s’amuse avec l’identité. Construire l’identité française au gré des fantasmes, des opinions politiques, ça, je suis tout à fait contre." Ainsi s’exprimait le grand historien en 1985, au moment même où se mettaient en place les premières lois de décentralisation. Bien que sensible au projet que pouvait représenter l’éventuelle émergence d’une véritable démocratie locale en France, Fernand Braudel manifestait son inquiétude devant l’apparition d’une notion nouvelle, la "divisibilité" de la France. Il n’imaginait pas qu’elle fût promise à un tel avenir. Pour lui, l’unité de la France, dont la construction avait été si laborieuse, constituait non seulement sa force vitale, mais aussi son maître atout pour réussir deux grands processus d’intégration qui s’ouvraient et qu’il jugeait nécessaires ou inévitables : l’Europe et l’immigration.

Les nouvelles régions instituées en 2015 ne sont pas le produit de l’Histoire : ce sont des régions administratives, redessinées essentiellement pour des objectifs de rationalité et d’efficacité. Mon propos n’est pas de porter une appréciation sur cette réforme, dont les contours, les implications, la mise en œuvre sont d’ailleurs loin d’être achevés. Nous assistons en revanche à un phénomène par moments désolant et qu’on aurait tort de juger anecdotique : la recherche et l’attribution de noms et appellations pour ces nouvelles entités.
Certes, le pire n’est pas toujours sûr. Car cette entreprise suscite chez certains une gêne, une prudence, un légitime embarras, et dans certaines régions le bon sens, heureusement, l’a emporté déjà, ou est près de l’emporter. Mais au fond, personne ne semble contester le principe lui-même. Le principe, c’est que par des décisions purement locales et non nationales, selon des modalités qui se révèlent parfois d’une puérilité désarmante, on est en train de découdre puis de recoudre notre identité symbolique. Le mode de consultation choisi est parfois le moins démocratique de tous, puisqu’il s’agit au préalable de "voter", généralement sur Internet, sans aucune formalisation : une version, en somme, du micro-trottoir, qui tend lui-même à supplanter le sondage d’opinion. Dans tous les cas, le nom des nouvelles régions ne sera pas défini par "la nation une et indivisible", mais selon des procédures dont, pour certaines, on chercherait en vain la légitimité et l’esprit de rigueur.

Les anciennes régions décentralisées en vertu des lois Defferre n’étaient pas davantage l’œuvre de l’Histoire, même si elles étaient plus proches de la géographie traditionnelle et des noms des anciennes provinces. Mais du moins ne s’affirmaient-elles pas comme telles. D’où ces dénominations peu gratifiantes qui tournaient parfois aux sigles (Paca) et faisaient naître d’assez laides formulations ("Franciliens"), mais qui ne prétendaient pas être autre chose que ce qu’elles étaient.
Les régions de naguère s’appuyaient d’ailleurs sur des réalités qui avaient fini par prendre corps au cours de l’Histoire : les départements. Il faut dire que de grandes choses étaient passées par là : des souffrances, d’immenses efforts collectifs, le long réapprentissage de l’unité par une nation privée de monarque - Renan disait même qu’en décapitant son roi elle avait commis "un suicide" - mais qui avait appris à aimer la République et à se battre pour elle. Le grand arasement révolutionnaire qui avait mis fin aux provinces séculaires de l’Ancien Régime avait été brutal, arbitraire dans sa simplicité, mais il pouvait se justifier par un ambitieux projet d’avenir commun construit autour de la Nation, et par cette volonté, que formulait si bien l’abbé Sieyès, de donner à tous "l’égalité d’espérance".

Dans cette perte générale de sens, on observera un phénomène parallèle, qui va bien au-delà du symbolique et puise aux sources de la même splendide ignorance : la méconnaissance progressive de notre Constitution, de sa portée historique, de ses intentions originelles, de son esprit. Ne qualifie-t-on pas de plus en plus, à droite comme à gauche, l’usage de l’article 49-3 d’atteinte à la démocratie ? Cet élément clef de nos institutions a été conçu dans un but d’efficacité, après des décennies d’impuissance parlementaire, par des hommes qui considéraient que gouverner une démocratie supposait le devoir absolu d’agir, en plaçant chacun devant ses responsabilités. Il a tout juste survécu à la désastreuse révision constitutionnelle de 2008 : le voici désormais en passe d’être condamné par des responsables politiques qui n’ont décidément pas plus de recul que les adeptes de Nuit debout.
"Gouverner, c’est choisir", disait Mendès France. "La France est une personne", avait écrit Michelet. Aujourd’hui, rien. Le Vide, qui se pare des oripeaux de l’Histoire. La perte de substance des institutions se poursuit. Quelle vision de l’unité française nous propose-t-on ? Aucune. Les "Hauts-de-France" ? C’est fait, le nom est pris, la marque est déposée en somme… On parle d’ "Occitanie-pays catalan"… Il arrive ainsi que de vieilles pulsions identitaires s’insinuent, comme on pouvait s’y attendre, dans une cartographie qui n’a pourtant et ne peut avoir d’autre vocation que technique et gestionnaire. Quant à la puissante armature constitutionnelle dont la Ve République nous a dotés, elle continue peu à peu de s’évider.

Oui, le bon sens l’emportera peut-être, en définitive. Espérons. Il reste que, dans l’indifférence générale, la République est bien devenue plurielle et divisible, le tout s’habillant souvent d’injonctions prétendument démocratiques ou de prétentions historiques grandiloquentes. La "République une et indivisible" - pauvre Péguy - n’est décidément plus notre royaume de France. C’est Alfred Jarry, son contemporain, qui l’emporte en esprit visionnaire : la République devient le royaume du Père Ubu, qui, armé de sa légendaire "machine à décerveler", se révèle le précurseur inconscient de la "nouvelle gouvernance" - entendez : le non-gouvernement.
Paru dans Le Figaro, 13 juin 2016

"Pourquoi les français...

Publié dans A tout un chacun
"Pourquoi les français se plaisent à rêver d'un Macron ou d'un Juppé ?"

"Va, je ne te hais point." On connaît le vers célèbre du Cid, cette superbe litote par laquelle Chimène dit toute la force de son amour à Rodrigue. Aujourd’hui, Rodrigue, c’est Emmanuel Macron, ministre de l’économie, de l’industrie et du numérique, enfant chéri des médias… quant à Chimène, elle n’est pas une, mais multiple, presque un syndicat de personnalités de la droite et du MEDEF, sensibles à la fois au discours et au taux de popularité du jeune ministre dans les sondages.

C’est un phénomène curieux, une pièce étrange qui n’en finit pas de fasciner.

Première scène, premier tableau : comme d’usage en période pré-électorale, les critiques, les attaques contre l’ENA, bouc émissaire idéal, fusent de toutes parts – depuis les rangs de la droite surtout, il faut bien le dire -, avec toujours le même entrain et surtout le même refrain : les énarques accaparent le pouvoir politique, ils ont fait depuis trente ans la preuve de leur incapacité, ils "trustent" aussi les grands leviers de l’économie, ils ne sont que des clones incapables de produire une pensée originale, ils sont arrogants, etc. Bref, supprimons ce concours élitiste et remplaçons le par des nominations à la mode du privé, avec libre choix de "l’employeur" - entendez le pouvoir politique. La France ira mieux, le monde aussi, nous aurons l’impression d’avoir fait la révolution à peu de frais et dormirons tous à l’ombre protectrice de la seule République qui nous convienne : la république bananière. Tout le monde y va de son couplet : parmi les hommes politiques, ce sont souvent les petits formats qui cherchent ainsi à se faire remarquer. Mais ce sont aussi les énarques-politiciens eux-mêmes qui sont soucieux de se dédouaner, soit en attaquant leur ancienne école, soit en "blanchissant" leur curriculum vitae.

Mais voici le second tableau : Emmanuel Macron. Le brio, la jeunesse, le discours "moderne"… Et que voit-on ? Les mêmes qui conspuent l’ENA à longueur de journée et d’articles coulent des regards de jeune fille enamourée vers le ministre de l’économie.

Assurément, Emmanuel Macron est une personnalité brillante, jeune, séduisante. Pourtant il est issu d’un milieu aisé. Pourtant, il a fait sciences po, puis l’ENA. Pourtant, il est sorti à l’inspection générale des finances. Pourtant, il a été chez Rothschild. Pourtant, enfin, il fait de la politique. C’est donc le portrait-type de l’énarque tel que généralement on le caricature – tant il est vrai, simple vérité statistique, que l’écrasante majorité de ses camarades d’école n’a pas nécessairement le même parcours… Lui, en revanche, réunit tous les traits qui devraient lui valoir la détestation universelle. Oublions la jeunesse un instant : Alain Juppé n’est pas très éloigné du même modèle. Ni un Bruno Le Maire, ni une Valérie Pécresse, ni un Laurent Wauquiez… Il y a très peu d’énarques en politique, mais ils se voient de loin – souvent parce qu’ils font d’excellents ministres ou de bons députés.

Comment interpréter cette stupéfiante contradiction ? Faut-il tenter quelque psychanalyse ? Quand de Gaulle créa l’ENA en 1945, il fut guidé par une idée simple : mettre à la disposition du pouvoir politique légitime une haute administration bien recrutée et formée, mobile, efficace, capable de transmettre l’impulsion de ses choix et décisions à l’immense machine administrative française. Le système a plutôt bien fonctionné tant qu’il y eut décision et impulsion au sommet… Mais depuis plus de trente ans la grande majorité des hauts fonctionnaires continue de faire tourner, tant bien que mal, une machine lourde et budgétairement épuisée. Elle retouche, rapièce, répare ce qui peut l’être sous les reproches, parfois les injures, de ceux qui devraient la commander.

Pourquoi, dès lors, cette passion enfiévrée pour quelques figures si représentatives du "système", représentatives même jusqu’à l’excès ? Parce qu’après ces décennies de décisions non prises, d’arbitrages perpétuellement différés et de faillite budgétaire programmée, nombreux sont ceux qui, sans se l’avouer à eux-mêmes, restent fascinés par les figures de "l’âge d’or", par le souvenir de l’Etat transcendant et salvateur qui portait la société à travers les orages. Notre système politique et institutionnel est sans doute à reconstruire. En 1945, présentant la création de l’ENA, Michel Debré expliquait pudiquement l’abaissement de l’Etat par "des circonstances qui n’ont pas permis aux hommes de gouvernement ni aux assemblées politiques d’apprécier à leur exacte valeur les besoins de l’Etat moderne." Nous y sommes. Et pourtant la droite française se refuse obstinément à construire une vision nouvelle, ambitieuse de l’Etat. Elle se contente de ressasser de vieux discours sur le retour nécessaire au "régalien" et sur la liquidation de "l’Etat-Providence", en refusant de voir que la France a profondément changé – avec une population beaucoup plus nombreuse et une société beaucoup plus hétérogène, plus consommatrice que jamais de services publics -, que le monde aussi a changé et que des menaces très lourdes pèsent sur notre pays, sur notre civilisation à qui il faut plus que jamais un Etat moderne, fort et protecteur.

Or nous sommes dangereusement tentés de mettre à mort le bouc émissaire. Comme l’a décrit René Girard (Quand ces choses commenceront), il n’y a dès lors "plus d’ennemi, il n’y a plus de vengeance, puisque, dans le bouc émissaire, on a mis à mort l’ennemi absolu." Et puis, devant les difficultés qui persistent, ou s’aggravent, vient le constat que le bouc émissaire n’était pas coupable, qu’il était peut-être même utile. Alors, dit Girard, "à l’idée qu’il peut détruire la communauté s’ajoute désormais celle qu’il peut la reconstruire." Nos politiques n’ont peut-être pas tant besoin de s’allonger sur le divan. Un peu de bon sens et d’honnêteté intellectuelle suffira. Le politique gouverne, tranche, décide. L’administratif peut proposer des solutions, mais à la fin des fins il applique les décisions du politique. "Il faut que le peuple comprenne et y voie clair", disait de Gaulle. Emmanuel Macron, précisément, évoquait dans une interview l’an dernier une "forme d’incomplétude" de la démocratie dans notre pays, et "l'interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du général de Gaulle. Après lui, la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu'on attend du président de la République, c'est qu'il occupe cette fonction. Tout s'est construit sur ce malentendu".

Rien d’étonnant à ce qu’un Macron fascine, ou même qu’un Juppé séduise : à leur manière, parfois à leur insu, ils sont les purs produits de la Vème République, celle dont les Français rêvent la nuit.
Paru dans Le Figaro, 18 avril 2016
Arnaud TEYSSIER, ancien élève de l'Ecole normale supérieure de l'ENA.
Auteur de plusieurs biographies : "Charles Péguy. Une humanité française", Perrin coll, tempus 2014 ; "Richelieu. L'aigle et la colombe", Perrin, 2014.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version