Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

THONIER  Jean-Paul

THONIER Jean-Paul

Né le 25 mars 1952
Marié – 2 enfants

Officier, général de corps d'armée


Engagé volontaire au titre de l’Infanterie et des Troupes de Marine
l'Ecole Nationale des Sous-Officiers d'Active de Saint-Maixent - 45ème promotion
Ecole militaire Interarmes / Coêtquidan
Ecole Supérieure de Guerre (ESG)

Commandant du 2ème Régiment d'infanterie de marine au Mans (1994–1996)
Conseiller défense du président de la République Centrafricaine, à Bangui (1996)
Chef d'état-major de la 9ème Division d'infanterie de marine (1997)
Commandant des forces terrestres stationnées à Djibouti (1999–2001)
Chef de la section Afrique- Proche et Moyen- Orient à l’État-major des Armées (2001–2002)
Commandant de la 9ème brigade légère blindée de marine (2003–2005)
Adjoint du général gouverneur militaire de Paris, commandant la région terre Ile de France (2005–2007)
Général de Division (2006)
Adjoint au général commandant la Force d’Action Terrestre à Lille (depuis 2007)
 
 
Opérations :
Liban (DIODON 1983-1984)
République centrafricaine (BARRACUDA 1981- ALMANDIN 1996)
Golfe arabo-persique (DAGUET 1991)  
Djibouti (GODORIA 1991)
Ex Yougoslavie (FORPRONU  1992-1994-1995)
République Démocratique du Congo (ARTEMIS 2003)
Côte d’Ivoire (LICORNE 2004)
 
 
Distinctions
Commandeur de la Légion d'Honneur
Grand Officier de l'Ordre national du Mérite.
Croix de guerre des théâtres d'opérations extérieures (TOE) (1 citation)
Croix de la Valeur militaire (6 citations)          
Commandeur de l'ordre royal de l'étoile polaire (Suède)                              
Officier de l’Ordre du 27 Juin (Djibouti)
Officier de la reconnaissance centrafricaine.
Chevalier du Mérite centrafricain

URL du site internet:

Il n'y a pas de solution ...

Publié dans Avec l'Europe

Il n'y a pas de solution militaire à...

Combien de fois n'ai je pas entendu cette expression, y compris dans dans la bouche de chefs militaires ! Alors que des régions entières sont sous la coupe réglée de chefs de guerre, petits potentats locaux qui ne puisent leur légitimité que dans la terreur qu'ils inspirent, les ministres et les diplomates occidentaux se relaient pour clamer que la solution est politique, encourageant les protagonistes à la retenue et à la recherche d'une solution négociée. Ces discours incantatoires paraissent bien illusoires, comme si la sagesse allait spontanément prévaloir alors que justement c'est la lourdeur du contentieux, les intérêts contradictoires et l'absence de dialogue qui sont à l'origine du déchaînement de violence.
Quand les affrontements font des morts par centaines, provoquent des exodes massives avec leur cortège d'atrocités et qu'il semble que rien ne puisse raisonner les belligérants enfermés dans des logiques guerrières et jusqu'au-boutistes, a t-on le droit d'affirmer "qu'il n'y a pas de solution militaire" ? Alors que justement seules les armes peuvent faire taire les armes et arrêter les massacres.
La lucidité et le courage politique consisteraient au contraire à recourir sans délai à l'action militaire. Pour que les armes se taisent, pour faire cesser les exactions, pour stopper le cycle de la violence, il faut "faire la guerre" aux prédateurs ou établir un rapport de force les contraignant à ne plus faire usage de leurs armes. C'est seulement à partir de ce moment que la solution devient… politique et la sortie de crise durable.
La solution n'est peut être pas que militaire, elle n'est sans doute jamais que militaire, mais aujourd'hui encore dans la plupart des conflits  intra-étatiques, notamment en Afrique, l'usage légitime de la force à l'encontre des milices, rebelles, bandes armées ou simples coupeurs de route est un préalable indispensable pour éviter l'enlisement qui conduit inexorablement au mieux à la crise humanitaire, au pire à la dérive génocidaire.
Alors, Chamberlain ou Churchill …?

Du Livre blanc, ... ?

Publié dans En France

 Du Livre blanc, lucidité ou dérapage ?
 

Le 14 mai dernier dans la rubrique "débats" du quotidien le Monde, dans un article intitulé "menace sur notre capacité militaire" le général de corps d'armée  (2ème  section) Thomann fait part de ses inquiétudes à quelques jours de la sortie du livre Blanc sur la sécurité et la Défense. Il dénonce notamment les propositions de réduction des forces terrestres et estime que les conséquences d'une telle politique ne "pourrait que conduire à une révision à la baisse de l'ambition de la France de participer à la gestion des affaires du monde".

Sur le site internet du Point le 15 mai, M. Guisnel apporte la contradiction sous le titre "Armée de terre : gare aux dérapages ! ". Dans cet article, il s'en prend à la vision corporatiste du Général Thomann prétendant que "l'Armée de terre ne sortira pas consolidée d'arguties aussi maladroites".
J'encourage nos lecteurs à lire avec attention ces deux articles car l'enjeu n'est pas seulement de savoir si les propos du Général Thomann sont contre-productifs ou si ceux de M. Guisnel traduisent une approche interarmées plus réaliste. Le véritable enjeu est bien de savoir si demain la France, notre pays, aura l'outil militaire c'est à dire les forces terrestres, maritimes et aériennes qui lui permettront d'affronter "ses obligations internationales"  (selon M. Guisnel) et "préserver son influence dans la conduite des relations internationales" (selon le général Thomann).

Agir militairement en Afrique …

Publié dans En France

 

 

La "Françafrique a de beaux restes" titrait le magazine Le Point le 7 février….
Voulant démontrer que la récente crise du Tchad illustrait les limites de la "rupture" en matière de politique africaine, ...Pierre Beylau expliquait que malgré les déclarations d'intention "la France continue d'expédier ses parachutistes et la base de Libreville est toujours utilisée comme point d'appui du dispositif militaire français… ". Mais le journaliste de conclure "les contempteurs de la Françafrique n'ont guère de solutions crédibles à proposer pour la remplacer alors que de nouveaux prédateurs lorgnent le continent noir pour s'emparer de ses richesses minières ou pétrolières."
Quelques jours plus tard, le 28 février 2008, au Cap, devant le Parlement sud-africain, le Président SARKOZY a appelé de ses voeux une "refondation" des relations entre la France et l'Afrique en déclarant notamment que "la France n'a pas vocation à maintenir indéfiniment des forces armées en Afrique". Mais la veille de cette annonce, à N'Djamena, devant les soldats français du dispositif EPERVIER et alors que la force européenne (EUFOR) commençait sa montée en puissance à la frontière du Darfour, il avait aussi déclaré que la France ne se désengagerait pas brutalement de ce continent.

Après le thème du "nouveau partenariat" développé par le Président CHIRAC au sommet des chefs d'états d'Afrique et de France en février 2003, c'est en quelque sorte le retour au ni ni, doctrine affichée en 1997 par le gouvernement de M. Lionel JOSPIN et traduit par la célèbre maxime "ni ingérence ni indifférence". C'est aussi peut être une manière de répondre à l'ambivalence des intellectuels de tous bords et de la jeunesse africaine où chaque engagement de la France fait naître un relent de néocolonialisme tandis qu'une abstention de cette même France est analysée comme un abandon. 

Je prends, pour ma part, le pari que dans les années qui viennent les militaires français continueront d'intervenir en Afrique. Ils interviendront sous commandement national, sous la bannière de l'Union Européenne (UE) ou de l'ONU, avec ou sans mandat de l'UA, mais ils seront présents. Et sans doute, poids de l'Histoire oblige, ils devront le plus souvent assumer le rôle de nation-cadre, comme c'est le cas aujourd'hui pour l'opération européenne au Tchad/RCA.
Fort de ce constat, je voudrais vous faire partager ma conviction de chef militaire et de soldat que l'engagement militaire en Afrique à ses propres exigences. Les ignorer conduit au mieux à l'inaction ou à l'échec au pire à l'humiliation ou au désaveu.

J'ai commandé l'opération ARTEMIS en Ituri, province est de la République Démocratique du Congo (RDC) de juin à septembre 2003. Cette opération me servira à mettre en lumière les facteurs ou préalables qui ont fait qu'elle est considérée aujourd'hui comme un succès militaire. Je tenterais, ensuite, de définir plus longuement quelles sont justement ces particularités de l'Afrique qu'il convient de prendre en compte dans le cadre d'une intervention militaire. Je prendrais le risque d'en déduire certains impératifs qui touchent aussi bien aux hommes et aux équipements, qu'au style de commandement et aux modes d'action. 
L'opération ARTEMIS débute en tant qu'opération française, sous le nom de "MAMBA" le 06 juin 2003 ; elle deviendra européenne sous le nom "ARTEMIS" le 16 juin. Elle a pris fin le 1er septembre lorsque l'Union européenne a "repassé la main" à la MONUC qui a alors déployé l'équivalent d'une brigade de 5000 hommes dans cette province. Il est utile de repréciser les conditions dans lesquelles a eu lieu cet engagement, le premier de l'UE en Afrique.
Une mise en place sur très court préavis, sur un théâtre inconnu ou du moins méconnu mais avec un mandat précis limité dans l'espace et dans le temps. L'absence de planification en amont, la méconnaissance des forces en présence ont imposé des décisions d'opportunité et le recours sur le terrain à un référentiel simple et tout d'exécution. J'ai d'abord considéré que les milices qui n'avaient aucune légitimité étaient des adversaires potentiels avec lesquelles aucune coopération ni coordination n'étaient acceptables. Cette approche n'est pas seulement un attendu, elle instaure un état d'esprit général qui a été traduit dans les choix tactiques et la posture des chefs et de la troupe.
Cette opération a mis en évidence certains préalables qui ne sont pas exhaustifs mais qui me paraissent incontournables pour ce type d'engagement que l'on peut qualifier, en reprenant une expression notée dans la presse, de "complexe par son environnement, périlleux dans sa projection et l’ouverture de théâtre, ardue dans son application et dangereuse dans sa conduite".
J'en ai retenu six :


1 - Unicité du commandement

En opération, la collecte du renseignement, l'analyse des situations, la mise en lumière des risques sont des travaux collectifs effectués par un état-major sous la direction d'un chef d'état-major ; en revanche, la décision finale relève du chef qui doit avoir "dans sa main" tous les moyens pour agir sans délai et sans avoir à obtenir au préalable une quelconque autorisation d'une autorité administrative ou d'une autre structure militaire. Dans le cadre d'ARTEMIS, j'avais autorité sur l'ensemble des moyens déployés sur le théâtre et cette autonomie d'emploi s'est révélée très utile dans les situations d'urgence.

2 - Liberté d'action

Elle est le corollaire de l'unicité du commandement. L'initiative du chef sur le terrain doit être d'autant plus large que la situation est complexe, volatile et nécessite réactivité et adaptabilité. Les ordres d'opérations, c'est-à-dire la façon globale dont le chef sur le terrain compte remplir la mission donnée, sont soumis à l'approbation préalable de l'autorité militaire supérieure. C'est une exigence opérationnelle mais c'est surtout aujourd'hui une nécessité imposée par la prégnance du fait politique sur l'action militaire. C'est le syndrome du "caporal stratégique" qui fait qu'un incident ou accident du niveau de l'exécutant est inévitablement relayé par les médias et peu donc prendre des proportions politico-diplomatiques sans commune mesure avec les conséquences réelles sur le terrain. Les plus hautes autorités militaires, celles placées au niveau stratégique sont donc appelées à valider les intentions du commandant de la force (COMANFOR). Les ordres qui précisaient sans équivoque mon intention de refuser tout compromis et de faire éventuellement usage de la force pour assurer la sécurité des populations étaient compris et admis. Ils fixaient aux unités déployées sur le terrain une posture, une attitude, une idée de manoeuvre générale sans entrer dans les modalités de détail ou les modes opératoires. Ainsi, j'avais une grande marge de manoeuvre pour modifier l'attitude en cours d'action en fonction de la situation du moment.

3 - Entrée en premier en national

L'arrivée des premiers éléments d'une force d'imposition de la paix sur un théâtre de crise est toujours une phase délicate, encore plus si des combats se poursuivent et qu'il s'agit d'un territoire méconnu. L'action "d'entrée en premier", outre le recueil de renseignements utiles pour la suite de la manoeuvre, consiste bien à créer les conditions de déploiement en sûreté des premiers détachements arrivant par des modes conventionnels (avion ou bateau). Les opérations multinationales posent clairement la question de la responsabilité de cette action et de la nature des forces utilisées. En RDC, la France fut nation-cadre de cette première opération autonome de l'Europe hors des frontières du vieux continent. S'il me semble nécessaire de maintenir le principe qui consiste à confier à une nation un rôle majeur en terme de volume de forces sur le terrain et de capacité de commandement, j'estime encore plus important de considérer que l'ouverture d'un théâtre en situation non permissive doit être impérativement confié à une nation. Celle-ci doit agir avec ses moyens propres. En effet, seul, la parfaite connaissance des hommes et de leurs réactions, la bonne perception des modes opératoires et des savoir-faire collectifs, et l'assurance d'être parfaitement compris "à la voix" permettent d'agir en réaction ou de réorienter dans l'urgence une action en cours. Sauf à ne pas vouloir utiliser ses armes, il s'agit d'un choix dicté par le bon sens.

4 - Multinationalisation par "capacité"

Il s'agit encore d'un barbarisme militaire qu'il est utile d'expliciter. L'engagement de soldats de plusieurs pays sur un même théâtre et sous une même bannière n'est pas nouveau. Aujourd'hui, les termes d'alliance ou de coalition sont devenus désuets. Il est de bon ton de parler de "force multinationale de…", "force européenne de …", "force des Nations Unies pour…", mais ces forces ont d'abord comme dénominateur commun le fait d'être composées de soldats de plusieurs nationalités agissant dans le cadre d'un même mandat et placés sous un commandement unique. Il est alors nécessaire de trouver l'architecture qui permette de commander, d'être compris et de pouvoir agir avec efficacité et cohérence. Cette capacité porte un nom : l'interopérabilité. La multinationalisation d'un état-major ne pose généralement pas de difficultés et peut s'effectuer sans heurt pour peu que les procédures utilisées soient standardisées et que tous les officiers d'état-major maîtrisent la langue de travail choisie. Pour ce qui concerne les unités déployées sur le terrain, il convient, à mon sens, de respecter la règle qui consiste à multi-nationaliser par "capacité" en évitant autant que possible la "mixité" au sein d'un même groupement tactique. Ces détachements seront au "contact" et feront face aux adversaires potentiels, ils doivent donc être nationalement homogènes. C'est une évidence de dire que la modularité entraîne des difficultés de mise en oeuvre, il n'est donc pas judicieux de mixer des unités qui auront combiner des savoir faire tactiques relevant de l'exécution. C'est, à mes yeux, une prise de risque inutile.

5 - Les règles d'engagement

Les règles d'engagement sont pour les forces armées ce que le code de la Route est pour un automobiliste. Ce sont les règles qui fixent le comportement général des personnels de la force et plus particulièrement les conditions de l'usage des armes. Les opérations de maintien de la paix qui se déroulent le plus souvent en milieu urbain en présence d'une population dont il s'agit de "gagner les coeurs" conduisent, c'est un impératif, à règlementer drastiquement l'usage de la force armée. Dans les opérations de guerre où l'emploi des armes est prévu et planifié, il s'agit de consignes d'ouverture du feu d'autant plus précises que l'armement employé est destructeur. Quoiqu'il en soit, ces dispositions qui régissent l'usage de la force doivent impérativement tenir compte de la volatilité de la situation. Pour ARTEMIS, ces règles étaient celles d'une force qui va au combat pour enlever la décision par le feu si nécessaire. Elles ont permis d'adopter des postures délibérément offensives qui se sont révélées très dissuasives. Notre capacité à utiliser nos armes en respectant une solide discipline de feu dans un rapport de force pas toujours favorable a fortement tempéré l'agressivité et l'assurance des milices. Mais les règles d'engagement ne valent que si elles peuvent être déléguées. Je suis persuadé aujourd'hui que la possibilité laissée aux chefs jusqu'aux niveaux les plus bas de faire un usage maîtrisé de leurs armes a été un facteur clé de la crédibilité de la force. Mais de telles délégations ne sont possibles que si la troupe est de qualité et que le chef connaît parfaitement ses subordonnés.

6 - Qualités des personnels et adéquation des moyens

La qualité de la troupe et des équipements est bien sur très importante. Aujourd'hui, lorsqu'il faut projeter une force à plusieurs milliers de kilomètres de ses bases, les moyens mis à la disposition d'un chef opérationnel ne peuvent pas être redondants mais leur gamme doit être complète au regard de la mission. Pourtant, au-delà des matériels, c'est la qualité des hommes qui fera la différence : expérience, professionnalisme dans l'exécution, motivation. Autant de qualités qui permettent des choix tactiques et logistiques risqués que seules des unités aguerries, soudées et cohérentes peuvent exécuter.

Cette opération restera certes un cas d'espèce, mais elle est intéressante à plus d'un titre et surtout elle met bien en évidence certains principes qui restent valables dés lors qu'une force agissant dans un cadre légal intervient en situation de crise, pour imposer la paix.
M'appuyant sur ma propre expérience, je voudrais maintenant livrer ce "à quoi je crois" quand il est question d'intervenir en Afrique avec un postulat que je m'efforce de garder en mémoire. En Afrique plus qu'ailleurs les certitudes du jour doivent être les interrogations du lendemain.
Même avec l'habitude, même si je me sens chez moi en Afrique francophone, même si la langue et une histoire commune m'attachent à ce continent, je suis obligé d'admettre que la psychologie de l'Africain garde toujours pour moi sa part de mystère avec un maître mot : "Imprévisibilité".
J'ajoute que l'Africain a une formidable aptitude à l'observation. Cette qualité alliée à la patience lui donne la faculté de déceler nos vulnérabilités et de les exploiter à son profit. En Afrique, nous ne sommes ni dans la même échelle de temps ni dans le même référentiel de valeurs.

Mais revenons aux réalités du terrain, celles que rencontrent les soldats occidentaux engagés dans les opérations en Afrique.
- Le milieu est hostile presque partout, et assurément en Afrique de l'ouest : chaleur, humidité, vétusté des infrastructures et des réseaux énergétiques (eau, électricité), absence de réseaux routiers secondaires de qualité. Ces conditions de vie et d'emploi usent très rapidement les hommes et les matériels.
- La misère, la pauvreté, le manque d'hygiène, l'extrême jeunesse de la population (en Afrique de l'ouest, plus de 50% de la population à moins de 18 ans), mais aussi le fatalisme dans l'adversité et l'incroyable capacité de souffrance des Africains sont toujours surprenants et parfois déstabilisants.
- Les "zones grises" où règnent la loi des milices c'est-à-dire la loi du plus fort se développent. Elles seront le plus souvent le cadre d'action normal des forces qui interviendront en Afrique. Il convient de prendre en compte cet environnement où la légalité est absente : pas de structures administratives, pas ou peu de structures éducatives ou sanitaires, pas de police ni de justice autres que celle du chef de guerre du moment.

Il serait possible de multiplier les exemples qui font de l'Afrique un théâtre d'engagement tout à fait particulier. Ils imposent une évidence. La troupe doit être de qualité et les équipements adaptés. Je ne souhaite pas énumérer de façon exhaustive les qualités requises car à l'évidence elles sont trop nombreuses et il est impossible de les réunir toutes. J'ai voulu mentionner celles qui me paraissent essentielles :
- force morale et cohésion. Il convient que les hommes et les chefs se connaissent, qu'il existe confiance et respect mutuel, que la rudesse de l'entraînement et les épreuves aient cimenté les liens hiérarchiques pour éviter qu'ils ne cèdent aux premières difficultés.
- Les modes d'action probables et les savoir-faire individuels et collectifs doivent être parfaitement maîtrisés à tous les niveaux. La capacité à déléguer au plus bas échelons doit être recherchée, elle exige une bonne compréhension de la situation par tous et passe, bien sûr, par une solide motivation. Car au-delà de la qualité de la préparation opérationnelle, c'est bien la motivation qui fera que les difficultés seront surmontées ou subies.
- Pour les équipements, je retiens qu'ils doivent d'abord être rustiques et résistants avec une grande autonomie dans tous les domaines (carburant, capacités d'emport en munitions, eau et vivres). Plus les équipages et les unités seront autonomes sur le plan logistique plus il sera facile de les employer isolement et plus la chaîne logistique sera simple à mettre en oeuvre.
- Puissance de feu et mobilité. La force doit disposer d'une puissance de feu supérieure à celle de l'adversaire potentiel. Ce serait une faute grave de négliger cet impératif et de ne pas envisager des possibles "renversements d'alliance". Pour moi, la présence d'engins blindés roues canons et de mortiers gros calibre fait désormais partie de la panoplie de toute force qui intervient en Afrique. Le blindage est une assurance mais il doit se conjuguer avec une bonne mobilité. En effet, qu'elle soit terrestre ou aérienne, la mobilité est bien sûr indispensable pour compenser aujourd'hui la faiblesse des effectifs mais aussi pour contrôler le terrain ou intervenir dans l'urgence.

Nous le voyons, l'Afrique est un cadre d'action très spécifique. Il impose de fait une approche spécifique pour l'exécution des missions.
En effet, une force qui intervient en Afrique ne doit pas miser sur le principe "en montrant ma force je n'aurais pas à l'employer" mais plutôt sur le principe "j'aurais à un moment où l'autre nécessité d'utiliser mes armes". Tout chef doit inscrire son action dans une logique d'emploi. La dissuasion face aux milices ou chefs de guerre habitués à la violence la plus extrême passe par l'épreuve de force. S'il ne faut pas la provoquer, il serait dangereux pour la réussite de la mission et la sécurité de la force de s'y soustraire. Il faut donc s'y préparer au quotidien, en ne prenant aucun risque, en évitant de se trouver en position de faiblesse et en étant capable de créer le plus rapidement possible un rapport de force favorable dans l'éventualité de l'épreuve du feu.

- J'insiste donc sur la réactivité de la chaîne de commandement qui doit placer à chaque fois que possible le "décideur" au plus prés de l'action en lui déléguant la conduite de l'opération en cours. La planification la plus complète ne couvrira jamais tous les cas de figure, plus qu'ailleurs sans doute, il faut admettre que les bonnes solutions dépendent de la capacité du chef au contact à prendre les bonnes décisions. Il est commun d'appeler cela "l'intelligence des situations". Cette qualité ne se décrète pas, elle est certes le fruit de l'expérience mais surtout celui de l'habitude d'avoir à décider seul et dans l'urgence.
- J'insiste aussi sur la nature des modes d'action choisis qui conditionnent la perception de la motivation et de la crédibilité de la force par les factions en présence. Il faut sortir des schémas timorés d'interposition et savoir être proactif, c'est-à-dire garder en permanence l'initiative, celle laissée aux chefs sur le terrain seuls à même de juger des modes opératoires à adopter dans les situations complexes et volatiles. Il faut, nous l'avons dit, des règles d'engagement adaptées, c'est un préalable indispensable, mais appliquées avec discernement par des soldats expérimentés. J'ose dire qu'il ne sert à rien de disposer de règles d'engagement larges si sur le terrain le chef n'a pas de liberté d'action ou si il n'a pas confiance aux hommes qui doivent les mettre en oeuvre.
- J'insiste enfin sur la rusticité des équipements et de la logistique. Pour cette dernière, je voudrais rappeler que la façon dont la troupe va vivre et se comporter conditionnera la perception de sa présence par la population. En vivant replié dans des campements à l'abri de sacs à terre, en ne consommant que des produits importés, en ne fréquentant aucun marché, commerces, bars ou salons de coiffure, en n'employant aucune main d'oeuvre locale, en ne retournant aucune richesse dans la population, le formidable capital de sympathie et d'espoir qui accompagne à chaque fois l'arrivée d'une force de paix sera anéanti en quelques semaines. La force doit vivre dans et avec la population, en irriguant financièrement le commerce et les entreprises locales, en remettant les actifs au travail, en leur rendant leur dignité. C'est à ce prix que cette population deviendra un allié objectif et que les chefs de guerre perdront progressivement leur aura et leur crédit Les actions civilo-militaires sont nécessaires et indispensables. Elles ne suffisent pas à masquer l'indifférence en se donnant bonne conscience. Je mesure qu'il s'agit d'un équilibre entre risque et intérêt. Mais je reste convaincu qu'en Afrique noire animiste où les attentats suicides ou à l'explosif ne sont pas des modes d'action privilégiés, une force occidentale gagne plus à être en harmonie avec la population qu'à s'en éloigner par un isolement qui confine au mépris.

C'est aussi une bonne façon de couper la population des prédateurs et manipulateurs d'enfants que sont les chefs de guerre. En effet, s'il existe aujourd'hui des acteurs incontournables dans les crises africaines, ce sont bien les chefs de guerre et les enfants soldats.

Il n'y a pas de recette mais il faut se préparer à les affronter. Et il est sans doute préférable de se fixer au préalable des règles de conduite en espérant, certes, ne pas avoir à les frotter à la réalité brutale du terrain.
Je commence par le plus simple, les soi-disant chefs de guerre. Je me suis toujours fixé les règles de conduite suivantes : Ne pas collaborer, ne pas coopérer et ne pas se compromettre. Rencontrer un chef milicien c'est le crédibiliser et rares sont ceux qui bénéficient d'un soutien populaire. Il ne faut rencontrer que des chefs de même niveau et laisser le soin aux subordonnées de rencontrer les chefs de leur niveau. A chaque fois que possible, il faut imposer le lieu et le moment. Les face à face doivent être préparés. Dans ces circonstances il convient de refuser la traditionnelle palabre lénifiante et faire passer des messages claires et sans ambiguïtés. "Pour parler doucement il faut avoir un gros bâton" disait le président Roosevelt. Je rajoute qu'il est préférable que votre interlocuteur soit persuadé que vous pouvez vous en servir et c'est encore mieux si vous vous en êtes déjà servi à votre avantage…. Il ne faut pas hésiter à brandir le glaive que représente le Tribunal Pénal international (TPI) en assortissant le discours de preuves de l'implication de l'interlocuteur.
Il faut soutenir l'autorité légale dont la légitimité est reconnue par la communauté internationale et saper par tous les moyens l'autorité et la crédibilité des petits potentats locaux, criminels avérés qui détiennent leur pouvoir le plus souvent que par la terreur qu'ils inspirent. Nous ne gagnons à collaborer qu'une fausse assurance "sécurité" et le mépris de la population que nous sommes sensés sortir de leurs griffes.


Je n'ai pas voulu éluder la difficile question : quel sort réserver aux enfants-soldats ? Avec une deuxième question : quand deviennent ils des soldats enfants ? Il n'y a pas une réponse à ces deux questions, mais il y a peut être un début de solution avec cette expression : "ne pas subir". Ne pas subir, c'est prendre l'ascendant par tous les moyens autres que la force physique. Il n'y a pas de honte à rompre le contact devant des gosses avinés ou drogués dès lors que la vie d'hommes, de femmes et d'enfants n'est pas en jeu. Il n'y a pas faute à renoncer à une action parce que l'on sait qu'il y a risque d'ouverture du feu sur des enfants fussent-ils déjà des criminels. En fait, il faut tout faire pour éviter l'échéance d'un affrontement physique avec des "gosses" mais se préparer au pire si les circonstances l'imposent c'est-à-dire en cas de légitime défense ou plus grave encore si d'autres vies en dépendent. A l'expérience, nous constatons que ces enfants-soldats peu fiables sont d'abord utilisés comme supplétifs, ce qui n'exclut pas qu'ils peuvent être dangereux et surtout imprévisibles quand ils agissent en bande, ce qui est le plus souvent le cas. Il convient donc impérativement d'éviter, contrairement aux chefs de milices, l'épreuve de force et de privilégier l'action psychologique en "père de famille" en relayant l'action de l'ONU (UNICEF) ou des ONG comme "Save the childrens" qui possèdent une remarquable expérience de ce phénomène.


Je tiens d'ailleurs à souligner l'action déterminante des ONG qui sont toujours présentes, bien heureusement dans ce type de crise et notamment en Afrique. Elles font très généralement, chacune avec son style et ses moyens, un excellent travail. Elles sont efficaces et particulièrement réactives. Bien plus réactives que les organismes gouvernementaux ou internationaux empêtrés dans des structures administratives lourdes et complexes qui font, c'est vrai, vivre un grand nombre de fonctionnaires… Pour être efficaces, elles ont besoin de sécurité et de liberté d'action. C'est ce qu'il faut essayer de leur donner sans vouloir les encadrer ou les plagier en étant moins performant. Les actions civilo-militaires sont là pour accompagner l'action de la force, là où justement pour des questions de sécurité ou parce qu'elles n'en n'ont pas les moyens, les ONG sont impuissantes.
L'expérience ne vaut que par ce qu'elle a de vécu et de partagé. Je conçois que d'autres placés dans les mêmes circonstances ne tirent pas les mêmes conclusions aux mêmes faits mais je réfute la déclaration péremptoire d'Arielle Denis et de Pierre Villard relevée dans l'Humanité du 14 avril dernier : "Il n'y a pas de réponses militaires aux maux de la France et du monde". Au contraire, il existe des situations extrêmes où l'usage de la force est le seul recours. Les discours incantatoires ont rarement arrêtés les génocidaires et les prédateurs sans foi ni loi sont peu enclins à rallier spontanément le camp des démocraties et de la bonne gouvernance. Si il ne faut pas se réjouir de constater que "l'argumentum baculinum" est pour longtemps encore la dernière parade face à la folie des hommes, il faut raison garder et admettre que l'armée française et tout particulièrement l'armée de terre sera encore appelée à intervenir militairement en Afrique.

Clemenceau prétendait "qu'il est plus facile de faire la guerre que la paix". Aujourd'hui, dans certaines régions "crisogènes" d'Afrique, pour construire une paix durable et équitable, il faut d'abord pouvoir mettre fin à la guerre en brisant le cycle de la violence puis en établissant un rapport de force qui contraigne les ex belligérants à s'engager dans un "processus de paix" légitimé par la communauté internationale. Je ne crois pas au succès des opérations qui consistent à simplement s'interposer entre plusieurs factions. Au coeur des crises dans les zones de non droit la paix doit s'imposer par la force des armes pour le premier bénéfice des populations prises en otage.

C'est à l'épreuve des faits que cette conviction est devenue pour moi une certitude. Cette capacité à intervenir et à combattre en Afrique ne s'improvise pas et a ses exigences propres. Pour s'inscrire dans une logique d'action militaire et pouvoir user de la force avec efficacité et discernement, il faut toute la gamme des moyens permettant d'agir dans une juste proportion mais il faut surtout une troupe solide, cohérente déterminée et tactiquement bien préparée. C'est tout à l'honneur des armées françaises de disposer aujourd'hui d'une telle capacité technique mais surtout humaine pour pouvoir agir efficacement sur ce continent "qui fait partie de l'Europe et où il existe une intimité naturelle, un rapport humain entre l'Europe et l'Afrique que personne ne remplacera. Même s'il est fait aussi de souvenirs douloureux". Ces propos sont ceux de Mr José Manuel Barroso président de la Commission européenne recueillis par Elise Colette de l'hebdomadaire "Jeune Afrique" à l'issue du sommet UE-Afrique de Lisbonne des 8 et 9 décembre 2007.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version