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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme
Journaliste culturelle et critique de cinéma au Figaro depuis 1981
Critique à l’émission Ecrans et Toiles de Victor Loupan sur Radio Notre-Dame
Auteur avec Laurent Terzieff de "Seul avec tous",
          parcours biographique et spirituel du grand comédien (Presses de la Renaissance, 2010. Préface de Fabrice Luchini)


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Jeanne, si petite et si grande

Publié dans A tout un chacun
Jeanne, si petite et si grande
 
CRITIQUE - Avec toujours beaucoup de liberté, Bruno Dumont poursuit son adaptation de Charles Péguy. Sous une gangue rugueuse, son film s’apparente à un joyau très pur.
 
Après Jeannette, Jeanne. Après Domrémy,Les Batailles et Rouen. Bruno Dumont poursuit son adaptation du triptyque de 1897 de Charles Péguy avec la même liberté que l’écrivain alors débutant, et socialiste, prenait pour conter une histoire de
Jeanne d’Arc pleine de trous, évitant les événements saillants de son épopée pour privilégier la solitude lyrique et mystique d’une enfant du peuple au milieu du monde. À partir de la fin de 1429, le monde l’abandonne, à commencer par le roi (Luchini dans le film, faux-jeton patelin) puis les capitaines, rendus au fatalisme cynique et à la grossièreté ordinaire des gens d’armes qu’elle avait un moment suspendus, soulevés.
Elle garde son exigence : "Les hommes sont comme ils sont. Mais il nous faut penser, nous, à ce qu’il faut que nous soyons." Ses voix ne lui parlent plus : "Et vous m’avez laissée ici-bas sans conseil/Seule à faire à présent la tâche difficile." Pour ne pas renoncer, elle est prête à devenir chef de bande. Elle sera prisonnière, jugée par des hommes d’Église, savants théologiens, convaincus de tout faire pour sauver cette enfant ignorante que sa seule obstination conduira au bûcher.
Bruno Dumont suit un âpre chemin de cinéma, qui passe par une mise en scène souvent ingrate, à force de stylisation outrée. Le paysage est toujours uniformément de dunes et de sable, insituable. La guerre est une étrange parade équestre au rituel abstrait. Les personnages semblent relever d’une typologie caricaturale avec ses rustres patoisants simili-médiévaux et ses clercs mielleux, incontestablement les plus pénibles, tous plus grimaçants les uns que les autres.
 
Mesurer ses responsabilités
Le film adopte une lenteur emphatique qui ne fait rien pour amadouer le spectateur. Mais il en émerge des plans d’une grande beauté (les muets dialogues entre la minuscule Jeanne et le ciel immense, la prison blockhaus), des scènes fortes et expressives, comme le face-à-face avec
Gilles de Rais
, jeune prédateur sauvage et arrogant. Et surtout, il y a une Jeanne très inattendue.
Bruno Dumont avait d’abord songé, dit-il, à l’adolescente qui l’interprète à la fin de son premier film. Le hasard a fait qu’elle n’était pas disponible, et le cinéaste a confié le rôle à sa petite Jeannette de 10 ans, Lise Leplat-Prudhomme. On a vu des actrices plus âgées que la Pucelle, pourquoi pas une plus jeune? Avec elle Dumont filme l’enfance. La gravité de l’enfance. La solitude de l’enfance. Tout l’abandonne, le solide Gaucourt et le tendre maître Jean qui console son cafard. La fillette en armure est déjà à l’heure où on relit sa vie, où on mesure ses responsabilités. Cela fait avec ses 10 ans un contraste rendu plus troublant encore par la voix de Christophe chantant les vers de Péguy : "J’ai connu la douleur d’être chef de bataille…" Cette voix reviendra à la fin du procès lui peindre les tortures de l’enfer. Le petit visage de Jeanne, si pur, absorbe silencieusement l’injure, la menace, l’effroi, et rarement on a été ainsi plongé au cœur de son épreuve, bouleversé par ce qu’elle subit autant que par sa fidélité intrépide. À la fin, tondue et vêtue d’un bure, cette Falconetti miniature est inoubliable.
Avec Lise Leplat-Prudhomme, Julien Manier, Fabrice Luchini

Paru dans Le Figaro, 11 septembre 2019

A la Mostra de Venise

Publié dans De par le monde
Palmarès équilibré à la Mostra de Venise
 
Le lion d’or de cette 76e édition va au Joker de Todd Phillips, avec Joaquin Phoenix dans le rôle-titre.
 
Joker, donc ! À Venise, l’Américain Todd Phillips remporte le lion d’or de la 76
e  Mostra. On peut dire conjointement avec son interprète Joaquin Phoenix. Ils sont montés ensemble sur scène pour recevoir le prix et, si le comédien était peut-être un peu déçu de ne pas obtenir la coupe Volpi du meilleur acteur, le triomphe du film ne peut se dissocier de sa prodigieuse composition dans le rôle-titre. C’est son histoire que raconte Phillips (réalisateur notamment de Very Bad Tripet de War Dogs), isolant le célèbre méchant des comic strips pour lui donner un destin humain.
 
Avant de prendre le nom de Joker, Arthur Fleck est un marginal sans emploi qui vit seul avec sa mère entre deux visites à un bureau d’aide sociale, rêve de percer à la télévision mais souffre d’une étrange maladie nerveuse qui se traduit par des crises de rire terrifiantes. Pendant que le réalisateur peint un contexte social de ville sinistrée des années 1980, Joaquin Phoenix exprime dans sa puissante performance une misère existentielle indicible, et tous deux composent une symphonie de douleur et de violence qui culmine presque fatidiquement dans le crime.
Le jury présidé par la réalisatrice argentine Lucrecia Martel a également tiré de son jeu un vrai joker avec ce film qui répond à toutes les situations. Il couronne un film d’auteur et d’acteur avant tout spectaculaire mais qui a aussi une dimension politique : c’est une certaine histoire du mal sous ses aspects psychopathologiques, sociaux, économiques.
 
Le reste du palmarès suit la ligne qui a caractérisé cette édition, en tenant la balance entre art et politique. Le jury fait un choix clairement artistique quand il accorde le lion d’argent du meilleur réalisateur à Roy Andersson pour About Endlessness, où le Suédois perfectionne son style raffiné d’absurde métaphysique. Dans ce sens, on aurait pu aller vers l’étonnant Ad Astra de James Gray, grand oublié. Le choix est en revanche nettement politique avec le prix spécial du jury à La mafia non e piu qualle di una volta, enquête satirique de Franco Maresco sur le "silence palermitain", cette complicité inavouée avec les agissements mafieux.
 
Entre les deux, le grand prix du jury est attribué à J’accuse
, de Roman Polanski
, habile dosage entre le talent de la mise en scène et de l’interprétation (Dujardin faisait un bon candidat à la coupe Volpi) et le politiquement correct. Ce choix permet aussi d’affirmer l’impartialité du jury, après la sortie polémique de sa présidente contre Polanski à propos de sa condamnation pour viol de mineure (qui l’a empêché de venir à la Mostra).
Dans un festival riche en belles compositions d’acteurs, les deux coupes Volpi d’interprétation prennent un relief particulier. Luca Marinelli dans le film de Pietro Marcello transposé du roman de Jack London campe un Martin Eden napolitain captivant, qui refuse les déterminismes socioculturels avec une fougue et une sensibilité de pur-sang. Du côté féminin, on peut regretter de voir oubliée Scarlett Johansson, si intelligente et émouvante dans Marriage Story, de Noah Baumbach. Avec Ariane Ascaride, c’est toute la famille cinématographique et politique de Robert Guédiguian qui est récompensée pour Gloria mundi.
 
Équilibré dans ses appréciations, le palmarès se répartit assez diplomatiquement aussi entre les cinématographies. La forte présence américaine, italienne et française n’empêche pas de saluer l’Asie, et plus précisément et opportunément Hongkong, avec le prix du scénario à Yonfan pour son film d’animation o 7 Cherry Lane, où les émeutes de 1967 renvoient à celles d’aujourd’hui.
D’autres prix complètent ce tour d’horizon : les Giornate degli Autori confirment le talent du Guatémaltèque Jairo Bustamente, le lion d’or du futur distingue le Soudanais Amjad Abu Alala pour You Will Die at 20. La création en réalité virtuelle est de plus en plus représentée. Le public suit en masse : 11 % de plus qu’en 2018, et beaucoup de jeunes. C’est une Mostra intelligente et vivante qui vient de s’achever.

Paru dans Le Figaro, 9 septembre 2019

Quand Lourdes fait foi

Publié dans A tout un chacun
Quand Lourdes fait foi
 
Lourdes, tout simplement. Ce titre sans fioritures indique l’esprit dans lequel
Thierry Demaizière et Alban Teurlai ont tourné leur documentaire sur les pèlerins de la cité mariale : la simplicité, la justesse. Ils en ont fait une œuvre d’une audacieuse beauté qui s’immerge, au sens littéral, dans le mystère humain de souffrance et de consolation déployé aux pieds de la Vierge, à la saison des pèlerinages. Des préparatifs du départ aux au revoir de la fin, les réalisateurs entretissent le cours de quelques vies singulières, de malades et d’hospitaliers, prises dans le grand flux vivant des processions, des offices, des brancardages vers les piscines, des soirées en ville, des campements de Gitans.
Et la mise en scène, parfois large et tonique, se fait douce comme une caresse pour approcher un corps douloureux, recueillir le murmure d’une prière. On revient de Lourdes les yeux et le cœur lavés. S’il n’y a pas de miracle, il y a la grâce, que les cinéastes ont su rendre sensible. Ni l’un ni l’autre ne sont croyants, pourtant. Alban Teurlay vient d’un milieu athée, "ce qui m’a donné une certaine fraîcheur: j’ignorais tout du cérémonial" ; Thierry Demaizière, élevé chez les jésuites, se dit agnostique : "Je crois à la force de l’esprit. Certains ont apprécié qu’on ne soit pas croyants, pour se libérer des discours que les cathos ont entre eux. Nous voulions des histoires assez universelles qui relèvent plus de l’anthropologie que de la foi. Nos copains athées nous ont dit : “C’est un film sur la condition humaine et sur les invisibles.”
 
"Aller au plus juste"
Dans leur tandem, Thierry Demaizière, journaliste, se qualifie comme «l’oreille» et Alban Teurlai, qui vient du montage, comme «l’œil». Depuis une quinzaine d’années qu’ils travaillent ensemble,
ils ont signé de nombreux portraits, de Karl Lagerfeld, Fabrice Luchini ou Vincent Lindon à Rocco Siffredi, la star du porno. Quel genre de portraitistes sont-ils? «Nous cherchons à aller au plus juste, au plus près, dit Thierry Demaizière. Et s’il y a une chose qu’on aime bien, c’est prendre des sujets sur lesquels il y a beaucoup d’a priori et d’idées toutes faites, pour changer le regard.» À cet égard, Lourdes était un excellent sujet.
"Lourdes est souvent traité à la télévision par le côté commercial, dans des reportages pas toujours soignés, observe Alban Teurlai. Il y a une sorte de condescendance : Lourdes, c’est la foi du charbonnier. Nous voulions apporter un souffle de cinéma, et aller au cœur. Comme on s’approchait de gens abîmés, il fallait mettre de la beauté. Il y a de la beauté par exemple dans ces multiples mains, vieilles ou jeunes, qui touchent la roche. Elles expriment à la fois un rapport au sacré et quelque chose de sensuel."

Avec eux, le folklore est tout de suite dépassé. Ils sont allés chercher des gens "qui étaient là pour de bonnes raisons". Et très vite la question du miracle a été oubliée. Très peu pensent qu’ils vont "repartir en courant". Seuls les Gitans sont des familiers du miracle, avec leur foi au goût de merveilleux. "Ils formulent quelque chose de particulier, dit Alban Teurlai. À Lourdes, ils retrouvent les bras maternels. “Je suis pris d’une envie de dormir, comme un enfant bercé dans les bras de sa mère”, dit l’un d’eux. La Vierge est vraiment pour eux la mère universelle, accessible même à ceux que le Christ intimide."
 
"S’attarder sur un détail"

Tous les pèlerins trouvent ici non la guérison, mais le réconfort et l’apaisement
. "Ils viennent pour être chéris, dorlotés, choyés, explique Thierry Demaizière. C’est comme une semaine de vacances où ils peuvent oublier leurs épreuves. Même la maladresse des soignants leur est douce, elle crée un dialogue, une complicité. Et tous ces hospitaliers venus pour laver, habiller, soigner, c’est scotchant dans un monde individualiste."
Et c’est très incarné. Filmer les corps disgraciés avec tant de respect et de naturel, peu de cinéastes sauraient. "La pudeur est affaire de regard, dit Alban Teurlai. Et de distance. Au lieu de nous éloigner, nous nous rapprochons jusqu’au très gros plan. S’attarder sur un détail permet de rester concret, charnel, et d’éviter l’indiscrétion. Une partie du corps représente le tout, par métonymie."
Durant les huit mois de tournage - et il fallait avoir le regard vif, le geste prompt, car une seule prise était possible -, les cinéastes ont gardé un axe : "L’idée centrale nous est venue d’une parole de Bernadette, raconte Thierry Demaizière. Quand elle a raconté sa vision de la Vierge, elle a dit : “Elle m’a regardée comme une personne.” " Ce principe cinématographique très sûr a guidé les réalisateurs dans leurs rencontres. Ils n’ont ajouté aucun commentaire "off". Les scènes parlent d’elles-mêmes. Comme Jean-Louis, avec son charme ironique, incapable de parler. On lui demande au début ce que Lourdes lui apporte. Réponse écrite : "Pas grand-chose." Si la foi rend sa vie plus facile : "Non." Mais quand on le retrouve à la fin, il prononce pour ceux qui l’ont entouré : "Je vous aime beaucoup !" C’est ce sourire lumineux, cette légèreté retrouvée que transmet le film. "On n’approche pas la foi mais la plénitude", confient ses réalisateurs.

Paru dans Le Figaro, 8 mai 2019

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