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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme
Journaliste culturelle et critique de cinéma au Figaro depuis 1981
Critique à l’émission Ecrans et Toiles de Victor Loupan sur Radio Notre-Dame
Auteur avec Laurent Terzieff de "Seul avec tous",
          parcours biographique et spirituel du grand comédien (Presses de la Renaissance, 2010. Préface de Fabrice Luchini)


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À la source d'Ingmar Bergman

Publié dans Devant l'histoire
À la source d'Ingmar Bergman
 
Le cinéma et le théâtre rendent hommage au génie suédois à l'occasion du centenaire de sa naissance.
 
Il y a cent ans, le 14 juillet 1918, naissait Ingmar Bergman. Onze ans après sa disparition, en 2007, son ombre s'étend toujours sur le septième art comme celle d'un arbre puissant aux racines ténébreuses, aux branches tourmentées. Le cinéma et le théâtre rendent hommage au grand metteur en scène suédois en ce début de saison. Outre une rétrospective de ses œuvres, deux documentaires, À la recherche d'Ingmar Bergman, de Margarethe von Trotta, et Bergman, une année dans une vie, de Jane Magnusson (sortie le 26 septembre), se font écho pour explorer la personnalité et l'influence du cinéaste : comment est-il devenu cette figure immense ?
 
En 1953, son film Monika va faire le tour du monde. Deux adolescents amoureux, un été sur une île de rêve, l'érotisme, le naturel - et l'usure amère. Déjà Bergman dissèque le couple, explore les visages. Godard admire l'audace du gros plan face caméra de Harriet Andersson, prenant le spectateur à témoin de sa désillusion. Dans Les Quatre Cents Coups, Truffaut envoie Antoine Doinel voler une photo de Monika. Les jeunes critiques des Cahiers du cinéma qui vont devenir les réalisateurs de la nouvelle vague admirent Bergman comme un maître. Sur leurs pas, Margarethe von Trotta, venue vingt ans plus tard étudier à Paris, va le découvrir à travers une de ses œuvres majeures, Le Septième Sceau.
 
Curieusement, les deux documentaires commencent par des extraits du Septième Sceau. Scènes saisissantes : on n'avait jamais donné à la Mort cette présence physique qui en fait un protagoniste du drame. Bergman, qui voyait dans le cinéma "un formidable moyen de dépasser les limites", admettait qu'on ne suive pas : "Soit on accepte l'allégorie, soit on ne voit qu'un acteur au visage blême dans un grand manteau noir." En tout cas, la sombre figure est révélatrice. On ne peut parler de Bergman sans parler de la mort, qui le hantait.
La même année 1957, il tourne Le Septième Sceau et Les Fraises sauvages, où le vieux professeur se voit dans un cauchemar sortir de son propre cercueil. "Il appartient à cette littérature de nuit du romantisme allemand", dit Margarethe von Trotta. Le cinéma lui fournit la puissance de rêve qui permet, dit-il "de percer le voile de la réalité, d'atteindre d'autres mondes, de condenser des situations et des tensions".
 
Bergman, une année dans une vie montre l'obsession créatrice du metteur en scène. Outre Le Septième Sceau et Les Fraises sauvages, il monte au théâtre un Peer Gynt très acclamé puis Le Misanthrope, prépare un Faust, commence un troisième film, entretient cinq ou six liaisons.
Bergman est aussi l'homme de toutes les névroses, et la façon magistrale dont il les a exploitées à travers ses personnages, masculins et féminins, est peut-être la part la plus contemporaine de son œuvre. "Je ne connaissais pas sa vie privée, dit Margarethe von Trotta, et j'ai essayé de montrer comment il a été poursuivi par ses démons." Angoissé, jaloux, maniaque, manipulateur, drogué de travail et de sexe pour échapper à la dépression et à la douleur des ulcères à l'estomac, cruellement indifférent à tout ce qui n'est pas son art, notamment à ses enfants, il a mis en scène "ses démons" avec une terrible vérité. L'interview de son fils Dan est impitoyable. Bergman ne fera jamais le moindre geste pour adoucir le ressentiment de son fils, au contraire. Mais il tourne Sonate d'automne, retrouvailles entre une pianiste obsédée par sa carrière et sa fille délaissée (Ingrid Bergman et Liv Ullmann). Pour lui, "le cinéma est un instrument prodigieux quand il s'agit de capter l'âme humaine, la façon dont elle se lit sur un visage".
 
"Je me sers de moi-même comme arbre et comme hache. En fait, c'est tout ce que j'ai", dit-il encore. Une matière première largement traumatique, déposée au fond de lui depuis l'enfance. Il a beaucoup raconté son enfance dans ses livres de souvenirs, la sévérité de son père pasteur, la lanterne magique qui lui ouvre la porte du cinéma. Il en a fait le merveilleux Fanny et Alexandre, plein d'effrois et d'enchantements. L'enfance va avec le cinéma, qui va avec le rêve. Ingmar est ébloui de pouvoir modifier le rythme d'une image en tournant plus ou moins vite la manivelle de son projecteur. Ce monde de l'illusion lui offre tout de suite un refuge idéal pour s'évader de la réalité trouble et violente. Il y aura aussi dans ses films des forains et des clowns, des magiciens, des comédiens. Des masques et des visages.
"Il crée des plans d'une beauté stupéfiante, mais il n'est jamais formaliste, remarque Margarethe von Trotta. Je me souviens de sa réponse à Theo Angelopoulos, qui se plaignait qu'il devienne de plus en plus difficile de faire du cinéma : “Mais pourquoi vous ne faites pas de la télé ? Vous trouvez plus facilement les financements, ça va vite et vous avez beaucoup de spectateurs.” Il était sans préjugés, sans arrogance. Pour lui, c'est le contenu qui comptait. Scènes de la vie conjugale a un côté telenovela, d'ailleurs il disait s'être souvenu de Dallas."
 
De la réalité triviale aux abîmes métaphysiques, du conscient à l'inconscient, sa caméra traverse toutes les strates de l'existence. Il parle aux cinéastes comme Woody Allen ou Olivier Assayas, ce qui n'empêche pas Roger Corman, réalisateur de séries B et distributeur d'art et essai, de se vanter joliment de l'avoir apporté dans les drive-in.
Dans Une année avec Bergman, un intervenant le voit comme un grand explorateu r: "On pense aux navigateurs des XVIe et XVIIe siècles partis à la découverte d'autres continents. Il a joué ce rôle avec une ambition quasi colonisatrice. Il veut conquérir de nouveaux territoires du cinéma, inconnus de nous, inaccessibles, et les rendre visibles."

Publié dans Le Figaro, 4 septembre 2018

Venise : cinéma de genre

Publié dans A tout un chacun
La Mostra de Venise a sa théorie du genre
 
Jacques Audiard, Olivier Assayas et David Oelhoffen représentent le cinéma français dans la compétition vénitienne. Un cocktail de cinéma d'auteur et de cinéma de genre.
 
Qui a dit que les Français ne savaient pas pratiquer le cinéma de genre ? Les trois films en lice pour le Lion d'or, présentés ce week-end, semblent avoir été choisis par Alberto Barbera, le délégué artistique de
la Mostra, pour démentir cette assertion courante.
 

Jacques Audiard n'a jamais boudé les codes du cinéma de genre. Il prétend seulement leur donner un style personnel. Avec Les Frères Sisters, son premier film américain, tiré d'un roman de Patrick de Witt, il s'attaque au western. Plutôt comme on s'attaque à une montagne qu'à une diligence. Il ne s'agit pas de piller, mais de parcourir des paysages et des figures que le cinéma hollywoodien a rendus mythiques. Les deux frères du titre, Charlie et Eli Sisters (Joaquin Phoenix et John C. Reilly) sont des tueurs à gages en chemin pour exécuter un nouveau contrat. De l'Oregon à la Californie, ils pistent l'homme à abattre, un chimiste, Warm (Riz Ahmed) qui voyage en compagnie d'un détective (Jake Gyllenhaal). Leur tandem d'intellectuels apporte un contrepoint politique et utopiste au duo des frères, plongé dans la violence primitive de l'Ouest, dont Charlie s'accommode avec un cynisme désenchanté, tandis que le sensible Eli rêve d'en sortir pour retrouver une vie normale. À travers un récit linéaire et une mise en scène très graphique, Audiard affine peu à peu la relation de ces deux enfants mal grandis, pleine de conflits et de nostalgie. Son "appropriation culturelle" du western va vers une réflexion intime sur les liens familiaux. Et il dédie son film à son frère aîné, mort à 25 ans.
 
Avec Doubles vies d'Olivier Assayas, le cinéma d'auteur français en tant que tel apparaît comme un genre. Dans le bain international de la Mostra, le film est regardé comme un produit typiquement français. On parle, on mange, on couche, activités qui ont rendu fameuse notre civilisation sous le nom de conversation, de gastronomie et de galanterie. Assayas en donne une version contemporaine, à l'heure de la réalité virtuelle.
Guillaume Canet est un éditeur inquiet de la dématérialisation du livre. Il vit avec une actrice de séries (Juliette Binoche), qui le trompe avec un de ses auteurs (Vincent Macaigne), lequel vit avec la directrice de communication d'un homme politique. L'éditeur a lui-même une aventure avec la jeune responsable du développement numérique qu'il a engagée. Cette petite bande d'intellectuels très germanopratins se retrouve constamment pour agiter les thèmes obsédants du passage au numérique, du virtuel et du réel, de l'autofiction et du narcissisme généralisé, de la viralité des réseaux sociaux… Un peu trop sérieux et laborieux au départ, le film évolue vers une légèreté ironique et un ton à la Woody Allen. Ce qui n'est pas contradictoire. On connaît les affinités du cinéaste new-yorkais avec l'esprit français.
 
David Oelhoffen, qui avait déjà apporté à Venise Loin des hommes, d'après Albert Camus, s'intéresse plutôt aux réseaux asociaux. Frères ennemis réunit
Matthias Schoenaerts et Reda Kateb dans un polar de banlieue très lisible et très rythmé. Ils ont grandi dans la même cité et pris des chemins opposés. Manuel (Schoenaerts) trempe dans le trafic de drogue, Driss (Kateb) est entré dans la brigade des stups grâce à sa connaissance du milieu. Un règlement de comptes sanglant remet les deux amis face à face. Driss tente de sauver la peau de Manuel tout en faisant son boulot. Sa position d'agent double est aussi acrobatique que celle de Manuel, pris dans les rivalités de divers trafiquants concurrents. C'est un thriller bien mené, dans la ligne du cinéma efficace et populaire d'un Verneuil ou d'un Boisset - à qui on ne faisait pas les honneurs des grands festivals.

Pour l'instant, les Américains, du Nord et du Sud, font la course en tête, à la Mostra. Ce serait bien le diable si on ne retrouvait pas au palmarès l'étincelant Ballade de Buster Scruggs des
frères Coen
, anthologie du western aussi virtuose par son scénario et ses dialogues que par sa mise en scène. Ils sont chez eux sur ce terrain, et d'une aisance stupéfiante dans le maniement de la légende, passant du comique désopilant à l'ironie macabre avec des touches de mélancolie et de fantastique. Roma, la grande saga autobiographique d'Alfonso Cuaron, domine aussi la compétition. Netflix a bien joué (les deux films sont ses productions). Mais les cinéastes aussi : ils ont obtenu le label cinéma et la sortie en salles de leurs œuvres initialement destinées aux seuls abonnés de la plateforme numérique, pour pouvoir briguer les Oscars.
Paru dans Le Figaro, 3 septembre 2018

La 75ème Mostra de Venise

Publié dans A tout un chacun
La Mostra de Venise met l'art en tête de gondole
 
La 75ème édition du festival s'ouvre demain avec First Man de Damien Chazelle. Une sélection brillante, sur fond de révolution dans l'industrie du cinéma. Avec une forte infiltration de Netflix.
 
La 75ème Mostra qui s'ouvre demain avec
le nouveau film de Damien Chazelle, First Man, où Ryan Gosling interprète le rôle-titre A de l'astronaute Neil Armstrong, propose cette année encore une sélection alléchante, qui fait briller de tous ses feux le plus ancien festival du 7ème art. Si Cannes, appuyé sur son puissant marché, reste le rendez-vous mondial incontournable du cinéma, Venise se pose en rivale artistique et bénéficie d'une position stratégique sur le calendrier : c'est le premier d'une suite de festivals qui créent une synergie et lancent la saison jusqu'aux Oscars. Ce n'est pas un hasard si Les Frères Sisters de Jacques Audiard, espéré à Cannes, se retrouve en compétition à la Mostra : c'est par la volonté de ses producteurs américains.
 
"Cannes est un très bon poste pour les ventes internationales. C'est là que je finance mes projets futurs, dit Charles Gillibert, producteur de Doubles vies d'Olivier Assayas, film français en lice pour le lion d'or, qui passera ensuite à Toronto. Mais si on veut exister aux États-Unis, Venise et les festivals américains, Toronto, Telluride, New York, sont devenus une espèce de carré d'or, qui permet d'être en flux tendu vers les Oscars. Venise avec sa sélection et son public exigeants apporte le prestige. La Mostra a eu un coup de mou il y a quelques années, mais
les Américains ont commencé à y voir le moyen de se distancier de Cannes, et il s'est créé une alliance informelle. Toronto est plus brutal pour les artistes, parce que c'est très marchand. Le public est intéressant, parce que c'est le grand public : il peut se montrer froid, mais il est bon enfant au départ." Ses réactions servent parfois de test pour prévoir et corriger éventuellement le destin commercial d'un film.
 
"Pour la réputation internationale, Venise est excellent", renchérit Denis Freyd, producteur d'Un peuple et son roi de Pierre Schoeller, sur la Révolution française. Plutôt qu'une première à Cannes dans la section Un certain regard, Denis Freyd a misé sur la sélection officielle vénitienne, où le film figure hors compétition. "Cannes est un marché puissant, et évidemment imbattable pour l'exploitation des films en France, car les directeurs de salles y viennent nombreux. Mais la qualité de la ligne éditoriale de Venise apporte une image très mobilisatrice."
 
"Un coup de vent favorable a propulsé la Mostra ces dernières années aux yeux de l'industrie, notamment américaine, confirme Giorgio Gosetti, directeur de la section très prisée Giornate degli Autori. Cannes est le festival de tout : auteurs, divertissement, people, affaires - toutes les dimensions du cinéma. Venise est en pointe comme festival de l'art - avec toutes les nuances à apporter : la sélection 2018 est assez grand public, celle de Cannes était très cinéphilique. C'est un dialogue plus qu'un antagonisme." Car, au-delà de ces différences, ce qui est en jeu aujourd'hui dans un monde qui consomme indistinctement les images sous toutes les formes et tous les supports, c'est la personnalité propre de la création cinématographique. "Et là, les grands festivals ont un rôle crucial, estime Giorgio Gosetti. Avant, ils faisaient la promotion de la découverte, aujourd'hui, ils font la promotion de la qualité. Sans cette exigence, qui se soucierait d'un auteur italien ou indonésien ?"
 
L'irruption de Netflix a brouillé les cartes. Cannes a refusé la compétition aux productions de la plateforme numérique si elles ne sortaient pas en salle, et s'est privé du coup de l'inédit d'Orson Welles The Other Side of the Wind, Netflix ayant financé le montage de ce film inachevé. On le découvrira à la Mostra, qui s'est montrée beaucoup plus souple en accueillant trois films destinés prioritairement aux abonnés Netflix : Roma d'Alfonso Cuaron,
The Ballad of Buster Scruggs des frères Coen
et 22 July de Paul Greengrass. Ce qui a suscité une protestation des exploitants italiens. "La position de Netflix est compréhensible. Miser sur de grands noms du cinéma lui a permis de devenir une puissance, commente Giorgio Gosetti. Mais c'est un calcul commercial à court terme."
 
Dans une industrie en pleine révolution, "tout le monde court tous les lièvres", dit Charles Gillibert, qui approuve la décision de Cannes : "Le plus grand festival du monde est dans son rôle en maintenant que le cinéma est autre chose qu'un bien de consommation. Surtout dans un pays qui a un vrai rapport à la salle et aux cinéastes et donne des repères en faisant respecter l'un et l'autre." Les diffuseurs de séries jouent sur tous les tableaux, mettre le cinéma en flux et obtenir des festivals un label d'excellence. Pour Charles Gillibert : "Netflix joue avec cette frontière floue. On fait de vrais films, avec de vrais réalisateurs et de vrais acteurs. Venise a fait le choix tactique de dire : Cuaron, c'est du cinéma. C'est peut-être aux réalisateurs maintenant de dire s'ils veulent défendre la salle."
Mostra de Venise, du 29 août au 8 septembre 2018.

Paru dans Le Figaro, 28 août 2018

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