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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme
Journaliste culturelle et critique de cinéma au Figaro depuis 1981
Critique à l’émission Ecrans et Toiles de Victor Loupan sur Radio Notre-Dame
Auteur avec Laurent Terzieff de "Seul avec tous",
          parcours biographique et spirituel du grand comédien (Presses de la Renaissance, 2010. Préface de Fabrice Luchini)


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Une vie cachée

Publié dans Au delà
Derrière Une vie cachée, la résistance spirituelle vue par le cinéma
 
Dans Une vie cachée, Terrence MALICK raconte le destin de Franz JÄGERSTATTËR, Autrichien victime du nazisme et condamné à mort en 1943 après avoir refusé de combattre. Malgré une éducation rudimentaire (il n’a fréquenté que l’école élémentaire à classe unique), Franz JÄGERSTATTËR, très intelligent et très croyant n’a cessé d’approfondir sa foi et sa réflexion. Né en 1907, ce simple paysan autrichien au caractère fort, lit beaucoup et s’engage de plus en plus dans la vie paroissiale depuis son mariage, en 1936. Comme beaucoup de catholiques, il a médité l’encyclique Mit Brennender Sorge, relayée par l’épiscopat, qui condamne le nazisme en 1937.
Mais en 1938, l’annexion de l’Autriche au Reich est ratifiée par 97,7% de la population et le clergé se fait plus prudent. Dans cette confusion générale, Franz JÄGERSTÄTTER, fait preuve d’une lucidité et d’un discernement qui l’amènent à devenir objecteur de conscience. Emprisonné à Berlin pour avoir refusé de se battre dans l’armée d’HITLER, et exécuté en 1943, il a écrit pour sa femme ses réflexions et une lettre publiées sous le titre Être catholique ou nazi aux éditions Bayard.
En 1938, il est un des rares Autrichiens à voter non à l’Anschluss. Il a eu la vision d’un train dans lequel tout le monde voulait s’embarquer, et entendu une voix qui disait : "ce train va en enfer". Pour ce chrétien, la question du salut éternel est essentielle. Dès lors, il refuse toute compromission avec l’idéologie nazie.
 
Cela passe d’abord par la société civile : "Le national-socialisme s’est infiltré parmi nous avec toutes ses organisations", écrit-il. Parti des travailleurs, ligue des femmes, secours populaire, jeunesses hitlériennes, forment la "Communauté populaire" qui propage le nazisme insidieusement dans la vie des gens. Franz JÄGERSTÄTTER relève une affiche du Secours d’hiver avec ce slogan : "Que ton don soit ta profession de foi dans le Führer". Pour sa part, il démissionne de l’association des pompiers lorsqu’elle commence à faire des collectes au nom du parti, refuse également de donner et d’être aidé.
Ensuite, il refuse de participer à la guerre pour deux raisons : ne pas faire allégeance à Hitler, et ne pas contribuer à une agression injuste qui ne vise qu’à la domination nazie.
"Loin de nous contenter de sacrifier aux idoles, nous devons attaquer des gens, les dépouiller et même les assassiner pour qu’on puisse fonder un empire national-socialiste (...) D’autres peuples sont en droit de demander à Dieu de leur accorder la paix et de nous désarmer, nous les Allemands. (…) Nous sommes tout au plus en droit de prier Dieu qu’il nous fasse revenir à la raison et reconnaître enfin que d’autres hommes et d’autres peuples ont aussi le droit de vivre en ce monde", écrit-il alors lorsqu’il est dans sa prison à Berlin.
 
Pour lui, il ne s’agit pas d’une guerre mais plutôt d’une révolution, où le patriotisme n’a pas sa place. Même s’il combattait, "après la victoire je serais traité en ennemi comme tous ceux qui ne se soumettent pas aux nationaux-socialistes aussitôt et de leur plein gré".
L’objection de conscience ne peut être que personnelle. Elle dépend du libre arbitre de chacun, du degré de clairvoyance et de responsabilité qu’on a atteint. Franz JÄGERSTÄTTER se garde de juger les autres. Tout son propos est de ne pas mentir, et de ne pas faire semblant de croire bon ce qu’il a reconnu comme foncièrement mauvais. Même si cela paraît inutile, voire absurde, même si cela reste caché. La vérité vaut pour elle-même.
 
Un contre-exemple : I... comme Icare
Mais jusqu’où sommes-nous capables d’aller dans la soumission à l’autorité ? Dans I... comme Icare, Henri VERNEUIL met en scène l’expérience de Milgram : dans le cadre d’un laboratoire scientifique des gens ordinaires doivent tester la résistance d’un homme en lui envoyant des décharges électriques de plus en plus fortes. Ils en arrivent à le torturer sans se poser de questions, parce qu’ils obéissent à un protocole organisé rationnellement, sous le contrôle d’une autorité scientifique. On sait qu’en réalité l’expérience porte sur eux : à quel moment leur conscience se révoltera-t-elle contre ce traitement inhumain?
 
Tu ne tueras point : un objecteur de conscience américain
Dans Tu ne tueras point, Mel GIBSON raconte l’histoire saisissante de Desmond Doss, adventiste du septième jour pratiquant une stricte non-violence. Objecteur de conscience mais désireux de servir sa patrie lorsque l’Amérique entre en guerre, en 1941, il obtiendra, non sans difficultés (il est d’abord traduit en cour martiale pour son refus de porter une arme) de devenir brancardier. Envoyé sur l’île d’Okinawa, il se retrouve au cœur d’une des batailles les plus sanglantes de la guerre du Pacifique. Toujours sans armes, il ramènera un à un 75 blessés derrière les lignes américaines, sous un pilonnage d’artillerie. Outre trois Purple Heart, c’est le seul objecteur de conscience à avoir été honoré de la Medal of Honor, la plus haute distinction de l’armée américaine.
Une Vie cachée de Terrence MALICK, en 2019, avec August DIEHL, Valerie PACHNER, Jürgen PROCHNOW...

Envoyé par l'auteur, paru dans Le Figaro, 11 décembre 2019

Nouvelle cordée

Publié dans A tout un chacun
Nouvelle cordée : chômage, mode d'emploi
 
Le documentaire de Marie-Monique Robin conte une expérience inédite visant à redonner du travail à des malmenés. Captivant.
 
Jusqu'au 3 janvier 2017, Sébastien, Pierrick, Anne et les autres, tous habitants de Mauléon (Deux-Sèvres), étaient au chômage, et sérieusement malmenés par la vie. Mais ce jour-là, la création de l'Esiam (Entreprise solidaire d'initiatives et d'actions mauléonaise) a tout changé. Ils sont devenus les premiers salariés de cette entreprise à but d'emploi, et les pionniers d'une aventure économique et humaine passionnante. "Un moment de grâce absolument inoubliable", dit Marie-Monique ROBIN, réalisatrice de Nouvelle cordée. Ils sont à la fois les acteurs et les narrateurs de ce documentaire qui vaut beaucoup de "feel good movies", avec son dynamisme et sa générosité communicatifs. Mais en plus, c'est vrai !
 
L'exposition mêle habilement la présentation des personnages et l'explication du projet. Empathie immédiate. Au début, ils se retournent sur leur passé proche. En 2015, chacun est isolé, prisonnier d'une histoire personnelle douloureuse. Sébastien, ancien agent hospitalier seul en charge des malades la nuit, a contracté une hernie discale paralysante qui a entraîné son licenciement. Anne, secrétaire médicale surchargée, a fait un burn-out. Pierrick, qui a perdu sa femme dans un accident de voiture, a dû abandonner son métier de chauffeur routier pour s'occuper de leurs deux petites filles et n'a pu trouver de travail à temps partiel. On regarde avec émotion ce jeune père de famille accompagner les enfants à l'école avant d'affronter une journée solitaire à la maison. Sylvie, Magali, Claire, Philippe, tous ont été jetés par la vie hors du circuit professionnel. Quand le maire leur parle de faire de Mauléon un "territoire zéro chômeur", certains restent sceptiques, ça paraît un peu utopique, mais c'est quand même un rayon de soleil tombant sur leurs galères.
Ils ont vite fait d'adopter les trois principes de Patrick VALENTIN, d'ATD Quart Monde, à l'origine du projet : 1. Personne n'est inemployable. 2. Il y a du travail. 3. Il y a de l'argent. L'idée est de monter une "entreprise à l'envers" : d'abord on embauche les chômeurs en CDI au smic. Ensuite on invente le travail adapté à leurs compétences, qui ne doit pas concurrencer les entreprises locales. Le financement ? Une redistribution des aides de l'État (chaque chômeur coûte annuellement 18.000 euros à la société). Pour cela, il faut une loi qui sera adoptée en 2016, à force de mobilisation des élus et des chômeurs. Pendant ce temps, à Mauléon, on se prépare, on répertorie les activités possibles. Les idées fusent : de la création de randonnées au tri des déchets d'une usine de confection, avec récupération des chutes de tissu et atelier de couture pour les transformer en sacs.
 
Le scénario est passionnant et construit de main de maître par Marie-Monique ROBIN, qui n'en est pas à son coup d'essai. On doit à cette enquêtrice hors pair des documentaires offensifs qui ont fait date, sur Monsanto aussi bien que sur les escadrons de la mort en Argentine.
Pour conter l'expérience inédite de Mauléon, qu'elle a suivie depuis le début, en évitant tout didactisme, elle adopte une écriture organique, incarnée, qui laisse croître le film naturellement au fil des saisons. Une belle photographie rend éloge aux paysages et aux personnages. Il y a des moments d'action entraînants, des phases de suspens, d'attente. Il y a surtout les liens qui se nouent entre ces isolés, l'ordre fécond et joyeux qui se crée au fur et à mesure que chacun trouve sa place : ensemble, c'est tout. On voit s'éclairer les visages. Nouvelle cordée montre la solidarité en acte, et c'est captivant.

Paru dans Le Figaro, 20 novembre 2019

Jeanne, si petite et si grande

Publié dans A tout un chacun
Jeanne, si petite et si grande
 
CRITIQUE - Avec toujours beaucoup de liberté, Bruno Dumont poursuit son adaptation de Charles Péguy. Sous une gangue rugueuse, son film s’apparente à un joyau très pur.
 
Après Jeannette, Jeanne. Après Domrémy,Les Batailles et Rouen. Bruno Dumont poursuit son adaptation du triptyque de 1897 de Charles Péguy avec la même liberté que l’écrivain alors débutant, et socialiste, prenait pour conter une histoire de
Jeanne d’Arc pleine de trous, évitant les événements saillants de son épopée pour privilégier la solitude lyrique et mystique d’une enfant du peuple au milieu du monde. À partir de la fin de 1429, le monde l’abandonne, à commencer par le roi (Luchini dans le film, faux-jeton patelin) puis les capitaines, rendus au fatalisme cynique et à la grossièreté ordinaire des gens d’armes qu’elle avait un moment suspendus, soulevés.
Elle garde son exigence : "Les hommes sont comme ils sont. Mais il nous faut penser, nous, à ce qu’il faut que nous soyons." Ses voix ne lui parlent plus : "Et vous m’avez laissée ici-bas sans conseil/Seule à faire à présent la tâche difficile." Pour ne pas renoncer, elle est prête à devenir chef de bande. Elle sera prisonnière, jugée par des hommes d’Église, savants théologiens, convaincus de tout faire pour sauver cette enfant ignorante que sa seule obstination conduira au bûcher.
Bruno Dumont suit un âpre chemin de cinéma, qui passe par une mise en scène souvent ingrate, à force de stylisation outrée. Le paysage est toujours uniformément de dunes et de sable, insituable. La guerre est une étrange parade équestre au rituel abstrait. Les personnages semblent relever d’une typologie caricaturale avec ses rustres patoisants simili-médiévaux et ses clercs mielleux, incontestablement les plus pénibles, tous plus grimaçants les uns que les autres.
 
Mesurer ses responsabilités
Le film adopte une lenteur emphatique qui ne fait rien pour amadouer le spectateur. Mais il en émerge des plans d’une grande beauté (les muets dialogues entre la minuscule Jeanne et le ciel immense, la prison blockhaus), des scènes fortes et expressives, comme le face-à-face avec
Gilles de Rais
, jeune prédateur sauvage et arrogant. Et surtout, il y a une Jeanne très inattendue.
Bruno Dumont avait d’abord songé, dit-il, à l’adolescente qui l’interprète à la fin de son premier film. Le hasard a fait qu’elle n’était pas disponible, et le cinéaste a confié le rôle à sa petite Jeannette de 10 ans, Lise Leplat-Prudhomme. On a vu des actrices plus âgées que la Pucelle, pourquoi pas une plus jeune? Avec elle Dumont filme l’enfance. La gravité de l’enfance. La solitude de l’enfance. Tout l’abandonne, le solide Gaucourt et le tendre maître Jean qui console son cafard. La fillette en armure est déjà à l’heure où on relit sa vie, où on mesure ses responsabilités. Cela fait avec ses 10 ans un contraste rendu plus troublant encore par la voix de Christophe chantant les vers de Péguy : "J’ai connu la douleur d’être chef de bataille…" Cette voix reviendra à la fin du procès lui peindre les tortures de l’enfer. Le petit visage de Jeanne, si pur, absorbe silencieusement l’injure, la menace, l’effroi, et rarement on a été ainsi plongé au cœur de son épreuve, bouleversé par ce qu’elle subit autant que par sa fidélité intrépide. À la fin, tondue et vêtue d’un bure, cette Falconetti miniature est inoubliable.
Avec Lise Leplat-Prudhomme, Julien Manier, Fabrice Luchini

Paru dans Le Figaro, 11 septembre 2019

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