Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme
Journaliste culturelle et critique de cinéma au Figaro depuis 1981
Critique à l’émission Ecrans et Toiles de Victor Loupan sur Radio Notre-Dame
Auteur avec Laurent Terzieff de "Seul avec tous",
          parcours biographique et spirituel du grand comédien (Presses de la Renaissance, 2010. Préface de Fabrice Luchini)


URL du site internet:

Art et terrorisme

Publié dans A tout un chacun
L’art à l’épreuve du terrorisme
Un entretien avec Cheyenne-Marie Carron

La réalisatrice Cheyenne-Marie Carron prépare un film sur le terrorisme islamique et la radicalisation de jeunes musulmans français engagés dans le djihad, La Chute des hommes. Après L’Apôtre et Patries (actuellement au Cinéma Balzac) (1), elle poursuit, seule, sans aucun soutien de la profession, une réflexion libre et profonde sur le mal dont on vient de voir à Paris l’explosion terrible, mais qui atteint aujourd’hui le monde entier. La Chute des hommes se tournera au printemps 2016. D’ici-là, il faut encore trouver 30 000 € pour le financer, et elle doit tout attendre d’investisseurs privés. Elle a le courage, elle a le talent. Et une foi inébranlable : dans l’Evangile, qui guide le jeune musulman converti de L’Apôtre, et dans le regard de l’artiste, seul capable de dépasser la violence des partis pris par un engagement clairvoyant. Rencontre avec une réalisatrice remarquable
Un entretien avec Cheyenne-Marie Carron, par Marie-Noëlle Tranchant                     

Que raconte La Chute des hommes ?
L’histoire d’une jeune Française, Lucie, passionnée de parfumerie, qui fait un voyage d’études au Moyen-Orient. Son destin tragique croise celui de Younes, chauffeur de taxi sans le sou qui la livrera aux mains de ravisseurs islamistes, et celui d’Abou, djihadiste lui aussi originaire de France.

L’irruption de la guerre en plein Paris va-t-elle orienter différemment votre réflexion, votre récit ?
Surtout pas. Je tiens à garder mon regard, que je pense assez équilibré. Comme l’amour, la guerre ne se fait pas toute seule. Il y a une réciprocité de la violence qui demande à être considérée. En croisant trois trajectoires différentes, mon film donne trois points de vue : celui des victimes, celui des complices, celui des bourreaux. Aujourd’hui, les djihadistes sont en guerre aux quatre coins du monde. On ne peut pas éviter d’aller aux racines profondes d’une telle barbarie, non seulement pour comprendre mais pour agir. C’est cette nécessité qui me pousse à traiter un tel sujet. L’art voit plus loin que la politique et la géopolitique. Je discute beaucoup avec les jeunes arabo-musulmans de mon équipe, et je mesure le courage de leur engagement.

Que montrez-vous à travers le destin de vos personnages ?
Une des causes qui font que les guerres s’engagent, c’est qu’on touche à l’humanité des gens, au respect qu’on doit aux peuples. Tout le monde se plaint de la barbarie, mais tous agissent en barbares, chacun à sa manière. Si on veut espérer éradiquer le terrorisme, il va commencer par falloir être justes, et sévères d’abord avec nous-mêmes. A quel point nos pouvoirs, naïvement ou à des fins bien plus sombres, ont nourri et nourrissent encore le terrorisme, il est temps de le dire, et de prendre nos responsabilités vis-à-vis de ces jeunes dévoyés qui prennent les armes. Et qui ne sont pas des sociaux endoctrinés, on l’a vu, mais de véritables guerriers qu’il faut combattre comme tels. Certains veulent imposer l’islam, mais beaucoup ont un grand sentiment d’injustice et veulent défendre leurs frères. Pendant ce temps, Bush qui a déclenché la guerre d’Irak sur un mensonge coule des jours tranquilles dans son ranch, et les politiciens font semblant de vouloir détrôner des dictatures tout en jouant un autre jeu, au mépris des peuples.

Pourquoi n’avez-vous aucun soutien dans ce projet ?
J’ai renoncé à chercher un financement public parce que je veux pouvoir traiter le sujet en vérité, sans aucune complaisance, et que je ne veux plus subir les refus humiliants du CNC ou des régions, quels qu’en soit les motifs, idéologiques ou commerciaux. Mais je n’ai pas honte de lancer ce petit appel aux investisseurs privés : il me manque 30 000 € pour boucler mon budget.

L’art contre la barbarie, ce n’est pas une vue de l’esprit ?
L’art a un rôle à jouer, très important, parce que c’est un des rares endroits de pureté, d’honnêteté. Lorsque les choses sont aussi radicalisées, le dernier lieu où le regard peut rester lucide et juste. Quand la guerre est là, les artistes sont peut-être les derniers qui s’accordent une parole de liberté et peuvent faire rayonner cette force dans le peuple. Très modestement, mais très nécessairement. C’est ce qui me permet de me lever chaque matin.
(1) Et en DVD à l’adresse
Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
Paru dans Le Figaro, novembre 2015

Les totems des civilisations

Publié dans A tout un chacun
Pierre-Olivier Bardet : "Les objets de la culture sont aussi les totems des civilisations"
 
Le film d’Alexandre Sokourov Francofonia, qui évoque l’art dans la guerre à travers l’histoire du Louvre, est un des événements de la Mostra de Venise (qui se termine ce week-end), applaudi pendant de longues minutes à la projection officielle. Son producteur, Pierre-Olivier Bardet, revient sur ce sujet tragiquement d’actualité.
 
Le film s’ouvre sur une tempête en mer, qui menace un bateau transportant des œuvres d’art. Aujourd’hui, la Méditerranée est pleine de naufragés, le site assyrien de Nimroud, la bibliothèque de Mossoul, les temples de Palmyre sont détruits, ce qui donne à la méditation de Sokourov une actualité funèbre. Est-ce que cette catastrophe était à l’horizon de votre travail ?
Pierre-Olivier BARDET. - Très clairement. Lorsque Sokourov a envisagé un film sur le Louvre, il a précisé qu’il voulait parler du Louvre sous l’Occupation, et que c’était aussi inspiré par ce qui se passait en Irak. Alors que nous préparions Francofonia, il a organisé une exposition à Bruxelles sur ces pillages, avec des photos, des témoignages. Il s’intéressait particulièrement aux gens qui sauvaient des œuvres d’art. Une des choses qui hantent Sokourov, c’est la vitesse à laquelle sont anéantis des trésors qu’il a fallu des années, des siècles pour créer.
 
Le Louvre a dispersé ses chefs-d’œuvre pour les sauver de la guerre. Et deux ennemis, le Français Jacques Jaujard et l’Allemand Franz von Wolff-Metternich ont collaboré, si l’on peut risquer le mot, pour protéger le patrimoine artistique. L’histoire du Louvre sous l’Occupation est-elle exemplaire ?
Elle est européenne. Jaujard était un authentique résistant, mais il se soumettait à toutes les inspections. Metternich était membre du parti nazi, mais le patrimoine était son domaine, et il était très sourcilleux sur l’application des accords de La Haye concernant la protection des œuvres d’art. Ce qui lui vaudra d’ailleurs sa révocation. Il y a eu une complicité objective entre eux parce que tous les deux avaient une culture commune et que l’art les surplombait.
 
Longtemps, les œuvres d’art ont été l’orgueil des conquérants, des trophées de guerre. Sokourov montre Napoléon Ier au Louvre disant : "Tout ce qui est ici, c’est moi qui l’ai apporté"… Mais pour l’État islamique, l’art est un ennemi à abattre et à vendre. On peut dans les deux cas parler de pillage, mais dans des sens très différents. Est-ce qu’il y aurait un pillage d’admiration et un pillage de mépris et de nihilisme ?
Je dirais plutôt possession qu’admiration. Il s’agit d’abord de s’emparer de biens, même s’il peut y avoir de l’admiration. Quant à la destruction, ce n’est pas l’apanage des islamistes, même délirants, car, aujourd’hui, il est évident qu’on est dans une folie. À la Révolution française, on brûlait les églises, on coupait les têtes des statues de saints. On a beaucoup pratiqué la destruction, avant d’être dans la possession, ce qui pose d’ailleurs la question sans fin des restitutions… Sokourov pense que le passé n’est pas derrière nous mais sous nos pieds. L’histoire est sédimentaire. Elle est faite de couches superposées. Et c’est très sombre, dans le sous-sol. Je travaille à un documentaire sur la mission Voulet-Chanoine, scandaleux massacre perpétré lors de la conquête du Tchad. Son itinéraire, c’est la route de Boko Haram aujourd’hui. Retour du refoulé ?
 
Pourquoi la possession ou la destruction de l’art est-elle un enjeu si important pour le pouvoir ?
Pourquoi les dictateurs ont-ils besoin d’assassiner les poètes et les artistes ? En quoi Mandelstam dérangeait-il Staline ? Il faut bien supposer une puissance particulière à l’art. En Occident, aujourd’hui, l’art est vu comme un supplément d’âme au sens où cela vient comme la cerise sur le gâteau : on a la voiture, la technologie utilitaire ou de loisir et, en plus, les musées, les expositions. On a une vision occidentale du patrimoine de l’humanité, et on pense représenter la civilisation contre la barbarie.
Ce n’est pas le cas ?

Il faut se battre pour la sauvegarde des œuvres d’art, bien sûr, mais il faut aussi essayer de comprendre, et il est vrai que c’est difficile face à une telle folie. Mais se tenir dans une position de surplomb, c’est la continuation de la situation coloniale. Avec notre vision laïque qui se veut universelle mais qui est très locale, nous pensons que les guerres de religion, c’est du passé. Ce n’est pas compris, hors d’ici. Lors de la première guerre d’Irak, le juriste et historien du droit Pierre Legendre, avec qui j’ai fait trois films, m’a fait part d’une anecdote qui m’a frappé. Jeune fonctionnaire international au début des années 1960, il s’est élevé contre la suppression des écoles coraniques en disant : si vous faites cela, l’islam va revenir avec un couteau entre les dents. Une véritable prédiction !
 
Mais pourquoi ce déchaînement contre le patrimoine artistique ?
Quand on parle d’une guerre, on ne voit souvent que le côté politique. Cela masque des enjeux beaucoup plus profonds, anthropologiques et religieux. Derrière toutes ces attaques, il y a une lutte à mort contre les objets de la culture, qui sont aussi les totems des civilisations.
 
Qu’entendez-vous par "totems" ?
J’emprunte le mot à Freud et à Pierre Legendre : ce sont des objets qui disent d’une certaine manière la "vérité" d’une société. La façon dont une société a construit et vit ce qui fait autorité pour elle. Et pas forcément, comme chez nous, par les textes. Mais aussi par les danses. En Afrique, certains dansent la loi. Quand les juifs chantent la Torah, c’est d’une beauté bouleversante, et c’est aussi du juridique. L’art est la clef de voûte de ce "montage" qui fonde une société donnée. Il est lié au pouvoir par des liens vitaux : il n’y a pas de pouvoir sans célébration, par la musique, la danse, la peinture… C’est pourquoi il est si important de détruire l’art, dans la guerre. Dans cette guerre menée par Daech, qui est aussi intramusulmane, on l’oublie trop, il y a une lutte à mort où il s’agit de massacrer la civilisation, le montage, de l’autre.
 
Et l’art est en première ligne…
On a peut-être du mal à le comprendre parce qu’on a perdu le rapport à la transcendance. On ne voit plus la religion et l’art comme un discours de vérité qui fait tenir les choses ensemble. On voudrait penser que la culture crée le respect, et on voit qu’elle peut être au cœur de la haine. L’idée que l’art peut rapprocher les peuples est belle - c’est, par exemple, celle de Barenboïm et du West-Eastern Divan Orchestra. Mais pour y parvenir, il faut avoir conscience que l’art touche à quelque chose de fondamental, de structurant.

Paru dans Le Figaro, 13 septembre 2015

La 72 ème Mostra

Publié dans A tout un chacun
Venise, le pont des soupirs
 
Alberto Barbera, directeur de la Mostra, l’avait annoncé : le fil qui relie les films très divers de cette 72e édition, c’est la réalité. Le constat a l’air simple, mais, au fur et à mesure qu’on découvre les œuvres, on en voit mieux la signification : face aux désastres de l’époque, le cinéma contredit le règne du virtuel et ses exercices abstraits pour revenir à la vérité humaine.
Magnifique balcon sur l’art, Venise semble nous dire cette année par les ­cinéastes du monde entier qu’il est l’heure d’employer l’imagination créatrice à comprendre et interpréter les ­signes des temps.
"On n’est pas dans un bon moment. C’est justement pour cela que l’art doit parler haut", dit l’Israélien Amos Gitaï, en compétition avec Rabin, le dernier jour. Une percutante reconstitution des moments qui ont précédé l’assassinat du premier ministre israélien mêlant images d’archives et scènes jouées. Mené de main de maître avec un sens du suspense captivant et des person­nages de film noir, ce thriller à thèse conduit à une mise en cause argumentée de l’extrême droite israélienne, opposée aux accords d’Oslo. Avec une angoisse intrépide, le cinéaste continue à plaider pour la paix : "Rabin représente un modèle d’Israélien que j’aime beaucoup, simple, intègre, assumant des choix risqués parce qu’il les croit justes."
 
Jusqu’ici, la plus forte émotion du festival est venue de Francofonia d’Alexandre Sokourov, très longuement applaudi à la projection officielle. Cette admirable méditation sur l’art, la guerre, le pouvoir, à partir de l’histoire du Louvre sous l’occupation nazie, fait un écho profond à la tragique destruction des trésors de Palmyre et d’Irak par l’État islamique. "Sous nos yeux sont anéantis des monuments millénaires, a dit le cinéaste russe. Et nous sommes impuissants, incapables d’intervenir. Des politiciens n’arrive aucune réponse véritable." L’Europe aujourd’hui à la dérive, poursuit-il, "a accumulé erreur sur erreur, jusqu’à la catastrophe morale d’aujourd’hui ". Et à la menace culturelle : "Qu’arriverait-il si on devait se soumettre à une culture iconoclaste ?"  Pour lui, il est urgent de défendre la culture européenne : à travers l’art, c’est notre histoire et notre vie qui sont en jeu.
 
La réalité, c’est aussi le mystère intime des êtres. En témoignent deux portraits singuliers et attachants qui ne sont pas sans points communs : The Danish Girl de Tom Hooper et Marguerite de Xavier Giannoli.
Tom Hooper retrace la métamorphose du premier transsexuel à avoir subi une intervention chirurgicale, le peintre danois Einar Wegener (Eddie Redmayne, excellent), devenu Lili Elbe entre 1926 et 1931. Comme dans Le Discours d’un roi, le réalisateur britannique met en scène une histoire vraie pour explorer comment l’identité profonde et jusqu’alors cachée d’un personnage se révèle à travers les circonstances de la vie.
AvecMarguerite, Xavier Giannoli est parti de la voix spectaculairement fausse de l’Américaine Florence Foster Jenkins pour composer une étrange cantatrice, seule à ignorer qu’elle chante horriblement. Pour des raisons diverses, personne ne la détrompe, et Marguerite (Catherine Frot, remarquable) garde son irrégularité candide. Tout en faisant la part belle à l’imagination romanesque, son film creuse des paradoxes captivants sur l’illusion et la réalité, la beauté et la laideur, l’intégrité de l’âme et les conformismes sociaux.
 
L’autre film français de la compétition, L’Hermine, de Christian Vincent, avec Fabrice Luchini, ancre la comédie sentimentale dans la réalité sociale du Nord : Xavier Racine, président de la cour d’assises réputé froid et sévère, conduit un procès pour infanticide avec des jurés parmi lesquels se trouve l’élue de son cœur.
Et même A Bigger Splash de Luca Guadanigno, remake de La Piscine aussi mondain par son style que par ses acteurs (il a amené au Lido Tilda Swinton, Ralf Fiennes, Matthias Schoenaerts et Dakota Johnson), glisse en ­arrière-plan le drame des débarquements clandestins sur les côtes ita­liennes. Derrière les heureux du ­monde, les ombres des fugitifs tra­giques.

Paru dans Le Figaro, 9 septembre 2015

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version