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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme :
à la revue ROC (cinéma et la télévision), dirigée par Pierre d'André (1972-1980)
au Figaro, rubrique cinéma, depuis 1980.
Collaboration à la revue Le Spectacle du monde (1995-2001)
     et à l'émission de critique de cinéma "Sortie de secours" sur Paris Première (1991-93).

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Quand le cinéma s'interroge sur l'euthanasie

Publié dans Au delà

Quelques heures de printemps est le premier film à sortir sur la brûlante question de l’euthanasie qui devrait faire prochainement l’objet d’une nouvelle loi. Suivront Amour de Michael Haneke, palme d’or à Cannes (le 24 octobre), plus tard Belle au bois dormant de Marco Bellocchio, vu à la Mostra de Venise. Rien que des titres enchanteurs, on le notera, pour un sujet ingrat et redoutable. Est-ce à dire qu’on assiste à une espèce d’offensive militante du cinéma en faveur de l’euthanasie ? Ce n’est pas aussi simple, même si la récupération médiatique est facile. Si l’on prend la peine (mais tout est là : prendre la peine) de regarder ces films de grands cinéastes, on y trouvera une vision plus nuancée, des interrogations, des angoisses, des espoirs et des désespoirs, un sens du mystère des êtres qui, loin de pousser à la consigne de vote devraient plutôt montrer l’inadéquation du légal à la profondeur de la réalité. Vincent Lindon a raison de dire que le film de Stéphane Brizé porte sur la relation, plus que sur le suicide assisté. Qui sait si cette mère dure et fermée aurait choisi cette mort si elle avait pu avoir un vrai contact avec quelqu’un ? Le film de Bellocchio entrecroise les destins intimes et les débats politiques (autour de l’affaire Eluana Englaro) avec la même interrogation sur les relations entre les êtres, le sens de la vie et de l’amour.

L’horizon de la conscience

Au théâtre aussi, récemment, Côme de Bellescize dans Amédée (qui a reçu un beaumarchais du Figaro) se glisse dans la vie intérieure inaccessible d’un tétraplégique inspiré du cas de Vincent Humbert. Toutes ces œuvres, parce qu’elles plongent dans la complexité tragique de l’existence, ont de quoi élargir l’horizon de la conscience, si on les considère comme des expériences d’humanité singulières, non comme des mots d’ordre. "Il y a plus de choses au ciel et sur la terre que dans toute votre politique", pourrait-on dire en paraphrasant Hamlet. Ce que dira toujours la culture au droit.

'Quelques heures de printemps'

Publié dans A tout un chacun

C'est l’histoire d’une mère et d’un fils. Deux solitudes parallèles dévorées par un silence de plus en plus mortel. Alain (Vincent Lindon), routier au chômage à la suite d’une faute professionnelle, est revenu vivre chez sa mère (Hélène Vincent), dans son petit appartement trop bien rangé, trop bien tenu. Bien se tenir, c’est tout ce qui importe à cette veuve qui ne s’écoute pas, qui en dit le moins possible sur le cancer qui la ronge. Elle passe les examens médicaux, suit les traitements, ne se plaint jamais, met un courage maniaque à faire le ménage, à être bien propre. Son fils lui fait honte. Hélène Vincent est exaspérante et bouleversante avec son obstination à concentrer toute sa dignité dans un "comme il faut" étriqué, étouffant. Alain ne supporte plus. Comment cet homme en tempête, qui porte le poids de la culpabilité et l’angoisse de l’avenir, trouverait-il un secours auprès d’une mère aussi fermée, aussi appliquée à cacher tout ce qui ne va pas pour en faire un quotidien lisse et correct ?
L’hostilité muette entre mère et fils va pourtant se convertir en quelques instants de tendresse poignante, au bord de la mort, quand Alain accompagnera sa mère dans le suicide assisté qu’elle a choisi de subir, en Suisse. Stéphane Brizé en décrit minutieusement le protocole, comme il a minutieusement décrit les relations empoisonnées de la mère et du fils. Cette neutralité attentive du cinéaste donne au film sa terrible justesse humaine. Un film qu’on regarde le cœur serré et qui résonne "en votre âme et conscience".

'Superstar'

Publié dans A tout un chacun

Xavier Giannoli est l’un des meilleurs cinéastes français actuels, un de ceux qui apportent à l’écran une ample vision de la vie, à la fois intelligente et pleine de cœur. Son dernier film, "Superstar" (après les excellents "Quand j’étais chanteur" et "A l’origine") est une fable brillante sur les absurdités de notre époque, auxquelles s’oppose avec obstination un homme de la rue, tout simple, mais ancré dans le réel. Il faut se dépêcher d’aller découvrir ce film, car il a du mal à rencontrer son public, et c’est bien dommage : à travers la fiction,  il rejoint la réflexion de nombreux essayistes sur la versatilité des foules, l’emballement médiatique, la domination déshumanisante du marketing, la perte du sens du réel et de l’attention à l’humanité.   

Si tout le monde a droit à son quart d’heure de célébrité, selon le précepte d’Andy Warhol, dans
Superstar de Xavier Giannoli, Martin Kazinski (Kad Merad) enfreint nettement les règles du jeu. Non seulement il dépasse de beaucoup le quart d’heure, mais en plus il n’a rien de nouveau ou de choquant à offrir à la curiosité de ses contemporains. Pire, tout ça ne l’intéresse pas. Cependant la machine délirante de la société s’est mise à fonctionner toute seule autour de lui, homme obscur, simple et bon, travaillant dans un petit atelier de recyclage qui emploie des handicapés. "Célèbre de quoi ?", demandera-t-il avec une de ces fines incorrections grammaticales comme en invente le parler populaire, et qui sont des trouvailles stylistiques. "Célèbre de quoi ?" comme on dirait "Malade de quoi ?" ou "Coupable de quoi ?".
Dès le début, Xavier Giannoli imprime au film un rythme haletant, plaçant Martin au cœur d’une incompréhensible folie collective. Tout le monde le reconnaît dans le métro, son nom, son image traînent partout sur Internet. On est dans l’absurdité pure. Mais, très vite, les médias s’emparent du phénomène. Et là, Giannoli négocie brillamment le virage de la fable étrange à la description réaliste des rouages du monde médiatique. L’absurde a sa logique, mercantile et consumériste, ou plutôt ses logiques, car chacun vient y loger ses raisons particulières de participer à la fabrication du n’importe quoi et du n’importe qui. Du moment qu’on peut en faire de l’événement, du débat et de la marchandisation. Il y a Fleur (Cécile de France), fragile et tenace, qui "tient un sujet" et le défend parce qu’elle se bat pour sa carrière, tout en se posant des questions de conscience, touchée par la personnalité de Martin. Il y a Jean-Baptiste (Louis-Do de Lencquesaing), producteur d’émission d’une aisance cynique, qui a tout du "libéral  culturel" selon Jean-Claude Michéa . Il y a Alban (Ben), dans le rôle acrobatique de l’animateur contraint d’être à la fois consensuel et polémique, prêt à la provocation comme à l’excuse. Tous archiprofessionnels, capables de transformer un homme en concept commercial avec la sûreté d’une cuisinière montant ses blancs en neige.

Un regard de moraliste
L’enchaînement du déchaînement est orchestré par Giannoli avec une impeccable maestria, et une acuité satirique à la Philippe Muray. Un simple mot, "banal", suffit à entraîner des hausses de tension, des poussées de commentaires, des revers de fortune, des excuses citoyennes, des idolâtries et des lynchages de foule. Vertigineux. Martin est le seul à ne pas céder à ce vertige. Il se trouble, s’inquiète, s’égare, mais ne cède pas. Giannoli ne fait pas de lui une victime, mais un homme éprouvé, gardé par son sens du réel, sa simplicité, son humanité foncière. Kad Merad, pivot de l’histoire, est d’une justesse parfaite dans la modestie pleine de questions et la noblesse sans réplique d’un homme qui n’est pas à vendre. Un personnage de Frank Capra. Autour de lui, tous les acteurs sont
excellents, du fugitif second rôle comme Hervé Pierre, terrifiant psychanalyste invité à "donner du sens" à l’affaire, jusqu’au travesti Alberto Sorbelli (dans son propre rôle), étrange créature fellinienne, figure sacrificielle de violence et de miséricorde, qui offre à Martin sa présence secourable.
Jamais Xavier Giannoli ne perd de vue le plaisir intelligent du spectateur à être emporté dans un tourbillon spectaculaire, tout en découvrant un panorama captivant de l’époque, à travers un regard de moraliste, lucide, ironique, sévère mais jamais amer.
'Superstar'
Comédie dramatique de Xavier Giannoli
Avec Kad Merad, Cécile de France, Louis-Do de Lencquesaing
Paru dans le Figaroscope, sept 2012

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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