Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme
Journaliste culturelle et critique de cinéma au Figaro depuis 1981
Critique à l’émission Ecrans et Toiles de Victor Loupan sur Radio Notre-Dame
Auteur avec Laurent Terzieff de "Seul avec tous",
          parcours biographique et spirituel du grand comédien (Presses de la Renaissance, 2010. Préface de Fabrice Luchini)


URL du site internet:

Le latin contre les nuls

Publié dans A tout un chacun
Le latin contre les nuls
 
Etonnant : voilà que l’enseignement du latin et du grec, auquel la dernière réforme du collège devait donner le coup de grâce, suscite une effervescence inattendue. Des pétitions circulent en faveur des langues anciennes, l’association des professeurs de lettres en appelle au président de la République, ça bourdonne dans les médias, le public dresse l’oreille et répercute.
La réforme annoncée par Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, visant à dissoudre les options spécifiques de latin et de grec en "EPI", saupoudrage de vagues notions de civilisation au lieu de l’apprentissage d’une langue, n’est pourtant que la suite d’une longue déconstruction. Qu’est-ce qui a changé ?
 
"C’est peut-être la réforme de trop, observe Élisabeth Antebi, fondatrice du Festival européen latin-grec. La suppression des notes, celle des dates en histoire ont moins alarmé que celle du latin et du grec. Comme si, tout à coup, les gens prenaient conscience de ce qu’on leur enlève, après s’être laissé dépouiller peu à peu sans réagir."
Ce qu’on leur enlève ?
"L’intelligibilité des choses que donne la richesse des mots, poursuit Élisabeth Antebi. Les gens en ont assez de la communication par éléments de langage qui ne signifient rien. Ils sont perdus dans l’espace et le temps : on a cessé de leur apprendre la géographie et la chronologie. Ils sentent de plus en plus nettement qu’on leur vole le temps, la mémoire. Toutes les questions sur l’identité qui nous agitent viennent de là. L’humanisme transmis par le latin et le grec est la dernière barrière avant la barbarie. Barbarie entendue au sens étymologique comme langage incompréhensible, non comme refus de l’étranger : "Sont appelés Grecs ceux qui partagent notre éducation", disait Isocrate."
 
La question du langage, donc du sens, revient comme un leitmotiv dans les très nombreuses réactions (plus de 16 000) à l’article d’Anne-Sophie Letac paru dans les pages "Champs Libres" du Figaro (éditions du mardi 17 mars).
"Il y a une sensibilité à l’écriture, à la langue simple, logique, un besoin de construction intellectuelle", constate cette enseignante d’histoire en classes préparatoires, qui se souvient de ses cours de latin avec le plaisir d’un jeu de logique, d’une gymnastique du cerveau.
Elle note aussi que"les gens se cherchent un espace à eux, pour être un peu libres. Ils en ont assez de ce monde extrêmement normé où on leur dit tout ce qu’ils doivent faire et penser et qui veut que tout serve à quelque chose d’immédiat".
 
Les circonstances ont fait que l’annonce de la réforme scolaire a coïncidé avec la tenue du neuvième Festival européen latin-grec à Lyon, qui a dû refuser du monde à plusieurs spectacles et conférences. Jamais il n’avait eu un tel écho dans les médias grand public : on en a parlé dans "Les grosses têtes", chez Ruquier, sur RTL.
Le ministère de l’Éducation nationale en revanche a refusé pour la première fois de soutenir la manifestation.
Les remous sont peut-être nés de cette rencontre de courants contraires. D’un côté, la destruction programmée des langues anciennes à l’école. De l’autre, la célébration vivante et joyeuse de leur accord avec le monde contemporain : la politique, l’entreprise, la jeunesse, la science, la technologie trouvent leur compte dans ce patrimoine universel, qui réunit l’Europe (et même l’Amérique) comme les deux rives de la Méditerranée.
 
Le divorce est complet entre l’idéologie anti-humaniste de l’Éducation nationale et les aspirations réelles des Français. Que la suppression de l’enseignement du latin et du grec soit un point aussi sensible montre un besoin vital de retrouver les sources de l’humanisme.
Ni par passéisme, ni par élitisme :"La défense des lettres anciennes est venue des banlieues, avec Fadela Amara, le Bondy blog, l’association Metis d’Augustin d’Humières, parce que, là, on éprouve concrètement le besoin d’un socle commun qui dépasse les particularismes", rappelle Élisabeth Antebi.
Et, face à l’emprise du virtuel, aux vertiges de l’intelligence artificielle, se manifeste la rébellion de l’intelligence vivante, qui a du cœur. Elle réclame une culture générale bio, nourrissante et salubre.
Avant démolition totale planifiée de force par l’Éducation nationale, comme d’autres fracassent les chefs-d’œuvre, il est urgent de demander à l’UNESCO une mesure décisive : l’inscription du latin et du grec au patrimoine immatériel de l’humanité.

Le Figaro, 6 avril 2015

Le Festival européen latin grec

Publié dans A tout un chacun
Le Festival européen latin grec


Au moment où la réforme du collège menace l’enseignement des lettres classiques, le Festival européen latin grec œuvre depuis neuf ans pour ranimer nos humanités.

Alors que le ministère de l’Éducation nationale s’emploie à faire disparaître l’enseignement des lettres classiques, le 9ème Festival européen latin grec qui se tient à Lyon du 19 au 22 mars vient réveiller le sens et la saveur des humanités, en les remettant joyeusement dans la vie.
Et d’abord dans la vie politique, vieille passion grecque qui n’a pas fini de nous occuper. L’agora, le forum, restent plus que jamais d’actualité, et le débat citoyen puisera indépendance d’esprit ou force satirique aux sources antiques, tant qu’on ne les asséchera pas. Au festival, le philosophe Jean-François Pradeau parlera de la démocratie grecque vue par nos politiciens.
 
Est-ce un hasard si de nombreux édiles ont encouragé l’initiative d’Elizabeth Antébi, fondatrice du festival ? À Lyon, métropole gallo-romaine ouverte sur l’Orient, la manifestation est soutenue par le sénateur maire, Gérard Collomb, et le directeur général adjoint de la région Rhône-Alpes, Abraham Bengio, tous deux agrégés de lettres classiques et fervents défenseurs de la culture qui les a formés. "Avoir une grammaire précise, c’est avoir une précision de la pensée", dit Gérard Collomb. C’est structurer son raisonnement, élargir son champ de références, et se donner les bases pour regarder plus loin, se confronter aux autres. Rendre le monde intelligible.
 
L’enjeu va bien au-delà d’une pratique plus ou moins érudite de "langues mortes".
Boris Johnson, maire de Londres, élargit notre horizon : "L’Europe avait un sens à l’époque où tout le monde avait lu les mêmes livres, et tout le monde savait qui étaient Didon et Énée." Il a fait donner gratuitement des cours de latin à des jeunes défavorisés, estimant que les lettres sont la meilleure arme contre la violence. On observera d’ailleurs que ce discours a fleuri chez nos gouvernants et autres maîtres à penser après les attentats de janvier à Paris : la riposte devait se trouver dans la culture, qu’ils s’emploient paradoxalement à saper.
On est ulcéré de voir les djihadistes détruire brutalement le patrimoine artistique, mais on active la fin par sédation douce de ce chef-d’œuvre de raison et d’humanité qu’est l’héritage gréco-latin. On le juge inadapté au multiculturalisme, bien qu’il plonge ses racines en Asie mineure comme en Afrique du Nord, qu’il réunisse Athènes et Alexandrie, Rome et Carthage. Faut-il en priver les générations montantes ?
Les jeunes du Bondy blog, Medri et Badrounine, se sont plaints de la disparition des options rares, "perte sèche de culture, à laquelle pourtant nous avons droit".
En quoi ils rejoignent le maire de Bordeaux, Alain Juppé (encore un agrégé de lettres classiques) : "A-t-on le droit de priver tant de jeunes de rêver encore à “l’aurore aux doigts de rose” (…) ou d’accompagner les premiers pas de la démocratie en écoutant l’éloge qu’en fait Périclès ? Ou de découvrir avec Antigone qu’il y a des valeurs supérieures aux lois imparfaites des hommes ? »
 
Depuis dix ans, Elizabeth Antébi, humaniste aussi allègre qu’érudite, s’emploie à retrouver le socle commun sur lequel s’est construit l’Europe. "Il ne s’agit pas, stricto sensu, de latin et de grec. Notre pari est de nous ouvrir à une mémoire-passerelle, de nouveaux échanges, la transmission, l’acquisition des mêmes connaissances pour tous - donc le contraire de l’élitisme - ce qu’on appelait jadis la culture générale."
 
Sur le thème "Savants, magiciennes et devins", la 9ème édition du Festival européen latin grec invite à cet "étonnement" devant le monde où les Grecs voyaient le premier mouvement de l’esprit vers la science et la sagesse.
Le programme est comme toujours un savant dosage de sérieux et de ludique, et une rencontre vivante entre la civilisation d’hier et la modernité : l’entreprise est présente avec l’industriel italien Luca Desiata (dirigeant du groupe Enel) qui a lancé son journal de mots croisés et jeux en latin. Il succède notamment au PDG de l’agence de pub Nomen, qui vend des noms d’entreprises inspirés de formes grecques et latines (Vivendi, Vinci, Thalès…). Robert Delord, professeur et webmestre du site Arrête ton char, réfléchira sur "Hunger games : la piste mythologique".
L’écrivain Vassili Vassilikos parlera de la science grecque, la mathématicienne Thérèse Éveilleau expliquera paradoxes et énigmes ou pourquoi une tortue va plus vite qu’Achille, et des lycéens italiens de Brescia présenteront les Métamorphoses, du Berbère Apulée. L’amour sorcier fera cascader la vertu avec Sappho, Catulle et Offenbach (chanté par Evelyne Lagardette). Sur scène, la terrible Médée voisinera avec un Guignol parlant latin.
Un des temps forts du festival sera le Procès des humanités qui opposera vendredi matin à l’hôtel de ville Philippe Bilger, magistrat célèbre et chroniqueur du FigaroVox, à maître Frédéric Doyez, grand avocat de Lyon.
Laissons le dernier mot à François Bayrou, lui aussi agrégé de lettres classiques, et passionné par la question.
"Ce sujet qui apparaît à beaucoup secondaire est en fait crucial. Cet héritage nous donne les clefs de l’avenir : il est capital d’offrir à nos enfants la maîtrise de la pensée et de l’expression, qui passe par les mots, leur histoire et leur sens. La question de la violence est liée à l’incapacité à s’exprimer. Tous ceux qui veulent nous couper de nos racines nous coupent de notre avenir."

Paru dans Le Figaro, 17 mars 2015

Cinéma : merci à ...

Publié dans A tout un chacun
Cinéma : merci au cousin César et à l’oncle Oscar
 
Quand "la grande famille du cinéma" se réunit pour attribuer ses récompenses annuelles, on se dit que l’heure de l’ennui a sonné et qu’on est bon pour une soirée soporifique de mondanités obligatoires, de congratulations forcées et de remerciements généalogiques, agrémentés de quelques blagues plus ou moins heureuses censées alléger ce gros gâteau d’anniversaire. Le monde des images sort ses clichés de soirée, les académies, leur académisme.
 
Passé ce train-train des festivités, reconnaissons que les palmarès des récompenses françaises et américaines témoignent, cette année, d’un goût très sûr. Un sans-faute qui excuse (un peu) les interminables remerciements, les émotions surjouées et les provocations standardisées.
 
Timbuktu, du Mauritanien Abderrahmane Sissako, triomphe aux César, avec sept trophées, dont ceux de meilleur film et du meilleur réalisateur.
L’Académie des arts et techniques du cinéma corrige ainsi une omission du jury de Cannes que la rédaction du Figaro avait soulignée.
On peut considérer cette œuvre majeure sous différents aspects, également passionnants. Le premier est sa réussite artistique. Le cinéaste évoque la terreur djihadiste qui s’abat sur Tombouctou dans un récit stylisé, silencieux, elliptique, qui oppose la beauté calme des habitants de la région au soudain déferlement de la violence barbare. "L’allégorie est un des plus grands genres de l’art", disait Baudelaire. Parce qu’elle personnifie les grandes vérités invisibles et indicibles qui parlent à toute l’humanité. Ni les paysages, ni les personnages, ni les situations de Timbuktu ne sont à prendre au pied de la lettre, ils nous guident à travers des apparences actuelles vers la question éternelle : pourquoi les hommes, qui aspirent à l’harmonie, cèdent-ils toujours aux démons de la terreur ? Sissako exalte la beauté parce qu’il y voit la seule réponse à la violence - et il cite le mot célèbre de Dostoïevski : "La beauté sauvera le monde."
Son film repose sur l’antithèse entre la merveille d’exister et la fureur de détruire. On n’imagine pas un spectateur qui ne soit tenté par la beauté au sortir de ce film, et, en ce sens, il a pleinement atteint son but d’œuvre d’art.
 
Timbuktu n’en a pas moins suscité des polémiques, à un autre niveau : les spécialistes qui le replacent dans son contexte politique, historique, qui entrent dans la personnalité du réalisateur, homme de pouvoir et d’institution, formé à l’école soviétique, font des lectures plus ambiguës. C’est aussi la richesse d’une œuvre d’alimenter un débat critique, et de permettre une réflexion sur la réalité immédiate, même si elle la dépasse. On pourrait encore souligner un troisième aspect, qui a aussi ses ambivalences : les César du cinéma français récompensent une œuvre de la francophonie, avec ce que cela comporte de proximité et de distance.
 
Du côté des Oscars, Birdman, d’Alejandro Gonzales Inarritu, remporte le tiercé meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario. Bravo pour cet hommage à l’imagination, qu’on voit ici à l’œuvre dans une démonstration de haute voltige, avec la tentative d’un ancien super-héros de cinéma (Michael Keaton) de se reconvertir dans le théâtre d’auteur : piqués du monde hollywoodien aux coulisses d’une scène underground, loopings vertigineux entre fiction et réalité, entre la gloire perdue, la misère intime, l’élan qui se cherche. Sans cesse relancées par une galerie de personnages truculents, absurdes ou pathétiques, les péripéties sont assez chargées mais d’une formidable énergie existentielle.
 
Enfin, les quatre oscars de The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson (dont celui de la musique, qui fait figurer au palmarès le Français Alexandre Desplat), nous réjouissent. Il y a une perfection rare dans ce divertissement qui unit le charme poétique d’une Mitteleuropa rêvée, la fantaisie d’aventures extravagantes et le raffinement de la mise en scène. On ne trouve guère cela que chez Lubitsch.
Si l’on ajoute que l’oscar du meilleur film étranger est revenu à Ida, du Polonais Pawel Pawlikowski, œuvre non moins exigeante (déjà sacrée meilleur film européen), on conviendra que les lauréats de l’année sont d’un niveau artistique particulièrement élevé. Il est trop agréable de pouvoir admirer pour manquer cette occasion.
Merci au cousin César, à l’oncle Oscar, aux césarisés, aux oscarisés, à leurs parents, à leurs producteurs, sans lesquels, etc.
Figaro, 24 février 2015

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version