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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme :
à la revue ROC (cinéma et la télévision), dirigée par Pierre d'André (1972-1980)
au Figaro, rubrique cinéma, depuis 1980.
Collaboration à la revue Le Spectacle du monde (1995-2001)
     et à l'émission de critique de cinéma "Sortie de secours" sur Paris Première (1991-93).

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"Faust"

Publié dans Au delà

Promenade avec l’esprit du Mal

"Faust" du cinéaste russe Alexander Sokourov est une œuvre magistrale, qui reprend le vaste héritage artistique, philosophique et théologique européen.
Avec Faust, lion d’or au dernier festival de Venise, Alexander Sokourov achève une tétralogie sur le pouvoir dont les trois premiers titres étaient consacrés à Hitler (Moloch), Lénine (Taurus) et Hiro Hito (Le Soleil). A ces figures historiques, le grand cinéaste russe donne un père mythique, Faust, l’homme qui a signé un pacte avec le Diable. "Je voudrais que cette tétralogie ne soit pas une suite linéaire, mais un cercle, a-t-il déclaré. Une fois la boucle bouclée, ce cercle connectera des personnages et des moments historiques très éloignés".

Il faut avoir à l’esprit cette perspective d’ensemble pour entrer dans ce film superbe, qui commence d’ailleurs par une vision cosmique, ciel et terre balayés par un ample mouvement de caméra jusqu’à la petite ville d’Allemagne où le professeur Heinrich Faust (Johannes Zeiler) est occupé à disséquer un cadavre. A son assistant, Wagner, qui lui demande pourquoi il ne dit rien de l’âme, il répond qu’il ne l’a pas trouvée. "Tout naît et meurt selon la loi, mais sur la vie de l’homme règne une hésitation",
dit-il. Cette "hésitation" pourrait être la liberté humaine, capable d’infléchir le déterminisme naturel mais aussi le rapport à la transcendance. Il faut prendre garde à ce propos, car, contrairement au personnage de Goethe "toujours en train de parler", celui de Sokourov est avare de discours. Faust est un travailleur acharné, passionné de savoir, mais, il le dit lui-même, dénué de cœur, d’émotions profondes, et vide de sens.

En quête d’argent, il va trouver un étrange prêteur sur gages  (l’extraordinaire Anton Adansinskiy), qui ne cessera plus de l’accompagner. Voilà reformé le couple maudit de Faust et de Méphistophélès immortalisé par Goethe, auquel Sokourov donne une forte présence. Johannes Zeiler campe un Faust robuste, trapu, à la fois concentré et avide, qui contraste avec son mauvais génie, ludion blême sans âge et sans sexe, insaisissable et fascinant bouffon, sceptique, provocateur, blasphémateur. On est captivé par leurs tribulations tragiques et grotesques, emporté par le mouvement puissamment dramatique imprimé par Sokourov, qui fait passer de lieu en lieu, de pulsion en passion, d’ambition en révolte, sans répit. Même si on ne peut prétendre tout comprendre à première vision (pas plus que Goethe à première lecture), les images parlent profondément, à la fois par leur beauté plastique et leur richesse symbolique.
Le cinéaste a fait appel cette fois-ci au directeur de la photographie de Jean-Pierre Jeunet, Bruno Delbonnel, qui donne au film son atmosphère obscure et tourmentée. Ce monde chaotique livré à l’ambition de l’homme et aux caprices du Diable ne nous est pas étranger. La mise en scène lui donne d’ailleurs un aspect intemporel, mélange de Moyen-Age, de Renaissance, de XVIIIème et de XIXème siècle.

A la fin, Faust rompt le pacte signé avec le prêteur sur gages, et semble échapper à son emprise pour parcourir la terre. "Plus loin ! Plus loin !" s’écrie-t-il. Délivrance ? Le cinéaste russe Oleg Kavalov fait une lecture plus sombre : "Faust se libère de l’envahissant esprit du Mal et semble s’en être "purifié". Mais peut-être bien que ce finale a une autre signification ? Parce qu’en détruisant la faible "enveloppe" de Méphisto, Faust, qui a vendu son âme, détruit aussi le sens de sa culpabilité pour ses crimes volontaires et involontaires, et passe ainsi définitivement du côté du mal. Le relais du mal passe ainsi en de bonnes mains".

L’esprit du Mal était le dernier lien avec Dieu, dont il se savait l’usurpateur grimaçant. La victoire de Faust fait passer l’humanité du temps de la transcendance à celui de l’immanence. Le Mal a perdu sa majuscule, il est devenu un mal inconscient qui se diffuse dans le corps, individuel et social. L’homme est prêt pour les plus noires folies politiques.

En souvenir de Georges Suffert

Publié dans A tout un chacun

Journaliste, écrivain, Georges Suffert, qui nous a quittés le 16 janvier, était un des grands témoins de la vie politique et culturelle de l’après-guerre aux années 2000. Catholique d’abord engagé à gauche, il fut plus tard l’un des fondateurs du Point, avant de devenir éditorialiste au Figaro, où il dirigea également les pages culturelles. Homme de conviction mais jamais de dogmatisme, il a signé dans les années 70 de brillants essais polémiques comme "Les intellectuels en chaise longue", "Le cadavre de Dieu bouge encore", "Lettre ouverte aux gens de vingt ans à qui l’on ment". Il s’est aussi intéressé à l’histoire régionale ("Châteaux ressuscités", "La Lorraine au quotidien").

Lorsque Georges Suffert a rassemblé ses souvenirs et retracé son parcours personnel, à la demande de son ami Bernard de Fallois, il a intitulé son ouvrage "Mémoires d’un ours" : un animal qui a une image de solitaire des forêts, à la fois puissant et débonnaire. Son coup de patte est redoutable, mais non pas cruel. Il s’impose par une force naturelle, non comme un dominateur et un prédateur. Ces traits vont bien à Georges.
Il se voit comme un Français ordinaire, avec ses attaches provinciales (dans le Nivernais où il retrouve les forêts immémoriales et mesure les transformations du  paysage français), et sa jeunesse parisienne sans brillant particulier, dans une famille modeste et catholique. Il n’accumulera pas les peaux d’âne, mais contractera tôt "la boulimie des livres",  se forgeant une immense et libre culture, sans dogmatisme, où l’histoire et la philosophie voisinent avec les grands galops romanesques à la Dumas. L’action ? Elle commence à 17 ans par les barricades de la libération de Paris, où il fait le coup de feu et en récolte un. Le scoutisme l’a préparé à l’engagement, tout comme la détestation de la présence des occupants, les circonstances ont fait le reste. Modestement, Georges Suffert expliquera souvent les choses par ce mélange de raisons empiriques, aussi loin des postures héroïques que des arguments purement idéologiques. C’est aussi ce sens de la complexité  des facteurs qui fera de lui un journaliste passionnant, liant l’action des hommes à leur tempérament, à leur culture, au contexte social, au paysage géopolitique, aux mouvements de l’histoire, au climat de l’époque.

On le perçoit dans ses mémoires où ses vifs croquis d’hommes politiques ou d’intellectuels s’inscrivent toujours sur un arrière-plan vaste et foisonnant. Sa plume trace des perspectives cavalières, balaie des années d’affrontements et de constructions politiques en quelques phrases. Il a un sens cinématographique de la scène à faire (Jean Monnet en 1970, ignoré de tous lors d’une réception, et soudain reconnu par Brandt et Pompidou), du dialogue insolite, du portrait contradictoire (Giscard au milieu d’étudiants africains, loin de son image gourmée), du ralenti et de l’accélération du temps. Fréquenter, selon sa plaisante formule "l’univers pétaradant de ceux qui racontent des histoires et de ceux, moins nombreux, qui la font", avait exercé sa lucidité curieuse et douteuse, et sa mélancolie native. Il voyait les ficelles. Il voyait aussi qu’elles ne tenaient guère, pourrissaient vite. Il voyait l’épaisseur des êtres, ne les réduisaient pas à des étiquettes, à des masques. Il voyait aussi leur vulnérabilité, et leur fugacité. Ce bon vivant à l’anxiété cachée avait au plus haut point le sentiment de l’éphémère, de la perte, de l’oubli. Il le transformait en indulgence bourrue, avec un côté "Tout ça vu de Sirius… " qui donnait du lointain aux événements, aux anecdotes. C’était un conteur vif et un analyste percutant, enrobé de bonté et d’humour. Et une âme plus rêveuse que ne le laissait deviner l’œil pétillant, le mot cordial, la simplicité familière.

Sa longue expérience de l’action politique (auprès de Jean Monnet, de Mendès-France, au Club Jean Moulin…) et du journalisme, de Témoignage chrétien au Figaro, en passant par l’Express et le Point dont il fut l’un des fondateurs, se mêlait à son goût pour le roman et le cinéma d’aventure pour faire de lui un chroniqueur plein d’entrain, pourfendant les "intellectuels en chaise longue" et soulevant les poussières d’empire. Déjà faite ou en train de se faire, l’Histoire était pour lui un spectacle captivant à mettre en scène. Voir son histoire de l’Eglise, "Tu es Pierre" (éditions de Fallois), où le savoir galope allégrement à travers les siècles, et qui ferait une formidable série télévisée. L’Eglise, observe-t-il, est sans doute la seule institution à durer depuis 2000 ans, "Cette prière unique qui se poursuit à travers le temps et l’espace n’a qu’une raison compréhensible : il s’agit de la lutte des vivants contre la mort. Jésus a livré aux hommes le mystère de la Résurrection : la sienne, la leur".
Et Georges avait fait le choix de Villon : "En cette foi, je veux vivre et mourir".

Lève-toi et marche

Publié dans Au delà

Atteinte d’une sclérose en plaques et paralysée, Christine (Sylvie Testud) participe à un pèlerinage à Lourdes dans un groupe de l’Ordre de Malte. Non qu’elle soit croyante ; mais, dans sa situation, explique-t-elle, c’est la seule manière possible de voyager et de changer un peu d’horizon. La réalisatrice autrichienne Jessica Haussner part de l’état d’esprit de son personnage, une curiosité sceptique, un intérêt de pur dépaysement, pour considérer le monde étrange de Lourdes, capitale de la douleur et de l’espérance, où la grâce se fraie des chemins  imprévus au milieu du bazar humain.  Elle a choisi une approche documentaire, l’observation sobre et rigoureuse, sans parti pris, et maintient jusqu’au bout, avec une rare honnêteté intellectuelle, ce regard phénoménologique. Cela donne au film une esthétique neutre, une précision sèche, un peu ingrate, mais qui se révèle un instrument très juste pour scruter la réalité humaine complexe et ambivalente de Lourdes.
On parle toujours du commerce matériel d’objets pieux qui encombre les rues de la ville. Le film le montre, mais brièvement, accessoirement. Il s’attache plus judicieusement au commerce, au sens de relations, entre les malades et les bien-portants. Avec la même neutralité aigüe, perspicace, dénuée de sentimentalisme, que la réalisatrice, Sylvie Testud fait prodigieusement sentir tout ce qui la sépare de sa jeune accompagnatrice (Léa Seydoux). Avec elle, on subit les rituels du pèlerinage, les repas, le coucher, aussi bien que le bain dans l’eau de la grotte, on surprend des gestes, des paroles, des comportements, notations à la fois anodines et profondes, parfois empreintes d’un léger burlesque, qui nous placent au confluent du monde extérieur et du monde intérieur. Là, il y a place pour la foi et le doute, pour la raison et pour le mystère, pour l’infirmité et la guérison, pour la ferveur et le scepticisme.

L’ambivalence demeure, mais à un niveau plus profond, quand Christine se lève et marche. Suggestion passagère ? Guérison miraculeuse ? Qu’est-ce qu’un miracle ? Pourquoi elle, qui n’a pas la foi ? Qu’est-ce qui aura changé pour elle et pour son entourage ? Le film nous fait cadeau de ces questions, qui n’ont pas de réponse simple, mais qui ouvrent l’esprit et le cœur sur l’inconnu.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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