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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme :
à la revue ROC (cinéma et la télévision), dirigée par Pierre d'André (1972-1980)
au Figaro, rubrique cinéma, depuis 1980.
Collaboration à la revue Le Spectacle du monde (1995-2001)
     et à l'émission de critique de cinéma "Sortie de secours" sur Paris Première (1991-93).

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Confessions d’une catho branchée

Publié dans Au delà
  ses Confessions d’une catho branchée. Soyez de bons intendants de la grâce de Dieu, et, le talent que vous avez reçu, mettez-le au service des autres, exhorte l’apôtre. Belle danseuse aux jambes longues, Virginie Télenne a toujours été douée pour le grand écart. A priori c’est une figure assez peu utile (maintenant que danseuse de french-cancan est un métier perdu pour faire bouillir la marmite). Cependant  Virginie Télenne, alias Frigide Barjot, la pratique avec virtuosité tout au long de ses Confessions d’une catho branchée (éditions Plon), pour l’édification de tous. L’équivalent stylistique du grand écart, quand on écrit, c’est l’alliance de mots, l’oxymore, figure de tension qui relie les extrêmes opposés.

Pour elle, cela va, pointes tendues, "de Saint-Tropez au Saint-Esprit", "de JC (Jacques Chirac) à JC (Jésus-Christ)", du night-clubbing aux veillées de prière, des bulles de champagne à celles du Pape, de la branchitude parisienne à la Tradition éternelle de l’Eglise, des paillettes aux cierges, de l’aberration à l’adoration, de l’exhibition à l’apostolat.

Comment relier tout cela ? Très souplement, sous couverture blanche, où l’impénitente pénitente se résume en une photo : chignon banane et sourire coquin, minijupe et T-shirt de sa création au slogan griffu : "Touche pas à mon pape !". Très sincèrement, dans un long récit où le fouillis devient très cohérent, semé de déclarations d’amour, d’anecdotes extravagantes, de confidences tristes, de formules bariolées, de coups de patte satiriques, d’homélies magnifiques, d’exhortations sérieuses. Frigide Barjot, c’est un tempérament, une histoire, une époque.

Son exubérance et son insolence sexy sont tellement médiatiques et médiatisées qu’on n’a plus à les présenter. A la lire, on perçoit d’autres vibrations, une sensibilité anxieuse et généreuse, une fidélité à toute épreuve à ceux qui ont trouvé place dans son cœur, et cette force des gens de conviction, prêts à rendre compte de ce qui les fait vivre. Fille de la bourgeoisie lyonnaise, elle avait déjà la fibre militante et communicante, avant de se souvenir de son baptême et de son éducation chrétienne, réveillés par le charismatique Jean-Paul II. Mais déjà lorsqu’elle faisait métier de la communication politique pour le compte du RPR, la fréquentation du groupe Jalons et de son président à vie, Basile de Koch, son futur mari, mettait la distance de l’humour avec les réels politiques. Chez les Jalons, on pratique la contradiction unanime et le totalitarisme individuel avec un opportunisme critique très avant-gardiste par rapport aux partis institutionnels blanc-rose vieillis près de l’assiette au beurre.
Donc, la politique reléguée au second plan, restaient Dieu et Basile, la foi, la fête, son groupe rock les "Dead Pompidou’s", la famille, les amis, les prochains. Frigide Barjot aime aimer, aime qu’on l’aime, aime qu’on aime ceux qu’elle aime, et comme elle aime Jésus, elle aime le faire aimer. Ouf ! Elle se montre comme elle est, débordante, "narcissique", dit-elle, volubile, marrante, émotive, extravertie. Mais beaucoup plus structurée, intérieurement, que ne le laisserait croire son image de "fofolle" rock’n roll. Elle en use et en ruse astucieusement, de cette image de marque, parce qu’elle connaît la chanson,  et l’air du temps. Elle surfe sur la vague trendy qui amuse les médias, pour jeter ses lignes de fond. Fine mouche, la guêpe.  Elle met de l’événementiel sur l’essentiel, ou de l’essentiel dans l’événementiel, c’est selon.

On trouvera dans ses confessions une authentique confession de la foi de l’Eglise, un exposé des sacrements, un catéchisme de l’exigence et de la miséricorde divines telles qu’elles se proposent pour notre salut. On les voit s’inscrire dans l’expérience existentielle désordonnée d’une jeune femme d’aujourd’hui pour la centrer et l’unifier sous l’action de l’Esprit-Saint, comme le demande le psaume : "Unifie mon cœur pour qu’il craigne ton Nom".

"Alors, oui, écrit-elle, mon candidat, mon président, mon roi, c’est le Christ ! C’est pour Lui seul, qui porte tout avec son Evangile, qui dit tout, et par Lui, qui voit tout, que je retrouve l’énergie qui me fait avancer, bouger, m’exposer, me donner. Vivre quoi ! Lui n’a jamais menti, ni trahi les siens. Mais Il a été trahi, on Lui a menti, et Il s’est offert pour racheter nos mensonges et nos trahisons. Son intention est pure, l’Amour est dans la Vérité. Lui seul peut ramener l’harmonie et la solidarité nécessaires à l’équilibre et la paix dans le cœur des hommes. Et s’il faut une révolution pour changer la société du Veau d’or et de la course du rat, eh bien, allons-y ! Mon moteur, c’est la foi et l’espérance que je puise dans mon amour du Christ. Mais cette révolution du cœur concerne chacun de nous et nos dirigeants en particulier, sinon la société restera une jungle, une machine à fabriquer des malheureux, des prédateurs et des désespérés. Jusqu’à la mort".

Si Jean-Paul II a déclenché en elle cette "révolution du cœur", pleine d’exaltation et d’exultation, Benoît XVI l’a engagée dans l’action méthodique et réfléchie, même si elle n’abandonne pas l’humour. Les attaques dont il a fait l’objet ont poussé Frigide Barjot à riposter au coup par coup pour défendre la foi et les mœurs. La dernière partie du livre est un récit de combat. Le combat d’une drôle de "zouave pontificale" contre la christianophobie arrogante et perfide d’une société matérialiste. Elle veut réveiller la "cathosphère" qui se laisse faire. A coups de T-shirts, de slogans, de pétitions, d’apparitions médiatiques, elle entraîne les croyants, s’explique avec les incroyants, remue ciel et terre "pour faire résonner un peu la parole céleste, au-delà des ondes plus ou moins courtes de l’écran plat".
Ambition démesurée ? Vanité ? La chrétienne qu’elle est y a pensé, ne s’exonère pas de ses fautes, s’en remet humblement pour finir à l’Esprit-Saint. Il lui fallait tout mettre dans ces pages, qui ne sont pas de la littérature, mais une œuvre de témoignage. Et dans cet ordre, "ne pas tout dire c’est ne rien dire". Il y a un personnage qui s’expose, une personne qui se révèle.  On ne peut se méprendre sur sa véracité. On sait où est son trésor, où est son cœur. C’est cela, témoigner.


L’Arbre de vie (The tree of life) de l’Américain Terrence Malick, a suscité des réactions contrastées : admiration enthousiaste des uns, ennui pour d’autres qui n’y ont vu que clichés superficiels et emphase. Mais quelle que soit son impression subjective, il est une chose qu’on ne peut enlever à Terrence Malick : c’est un cinéaste. Ce qui n’est pas plus courant que d’être un écrivain : beaucoup de gens font des livres sans être écrivains, des films sans être cinéastes. Tout ce que Malick pense et ressent s’exprime en termes de cinéma, en lumière et en mouvement, en durée, en cadrages, en échelle de plans. Son film est un long fondu enchaîné qui glisse de l’immense à l’intime, du temps long de la nature au temps court de l’homme, de la sensation fugitive aux lentes obsessions du souvenir, de la vie quotidienne au mystère de la faute et de la grâce.
L’Arbre de vie a le souffle d’un psaume, et les psaumes sont mère de toute poésie, parce que leur mouvement est la respiration même du monde, et de l’homme dans le monde. Ils vont de l’émerveillement devant la splendeur de l’univers au sentiment tragique de la vie humaine, minuscule, passagère, fragile, angoissante, pour s’ouvrir à la confiance dans la tendresse et le salut de Dieu qui veille sur chacune de ses créatures. Ils contiennent la louange et la plainte, l’effroi, la révolte, le désespoir, l’espérance, l’assurance de qui choisit librement la Loi et l’abandon du petit enfant qui s’en remet à son Père, face à l’incompréhensible.

On trouve tout cela dans le film de Terrence Malick, qui commence par une vision cosmique, et même cosmogonique, se poursuit avec l’histoire particulière d’une famille texane dans les années 50, et s’achève sur une vision presque eschatologique. Diastole et systole immenses de la Création, de l’ordre originel à la faute qui marque la vie humaine et à sa rédemption. Peu de cinéastes ont cette ampleur biblique qui replace l’homme non seulement dans l’univers mais dans l’histoire de l’univers,  dans ce grand récit divin sans paroles que "le jour raconte au jour", dont "la nuit à la nuit livre connaissance", selon le psaume. Il est audacieux de partir de la Genèse pour évoquer ses souvenirs d’enfance. Cela donne à L’arbre de vie un tour solennel qui a paru à certains inutilement pompeux. Ils feraient volontiers l’économie de ces images documentaires de volcans bouillonnants ou de fonds marins qui ouvrent le film. Mais quand bien même on s’ennuierait  à les contempler, en songeant : "j’ai déjà vu cela" ou "il ne se passe rien", ce n’est pas grave – comme Degas répondait au jeune homme qui disait : "Je n’aime pas Poussin" "Ca n’a pas d’importance…". La beauté du film est ailleurs, dans sa structure même, dans sa volonté d’articuler cette épopée naturelle hors d’âge et "hors d’homme" si l’on peut dire, avec le drame singulier d’une conscience humaine jetée dans une existence contingente. Elle est dans cette interrogation anxieuse qui a besoin de la terre et du ciel pour trouver sa résonance, ce murmure perdu dans l’infini du silence divin : "Où es-Tu ? Que fais-Tu pendant que nous souffrons ?"
L’homme, "ses jours sont comme l’herbe. Au matin elle fleurit, le soir elle est fanée, desséchée". "Notre demeure nous est enlevée, arrachée comme une tente de berger" disent les psaumes. Cette brièveté poignante, Malick la fait admirablement ressentir dans sa manière de balayer l’histoire d’une famille toute simple. Un même mouvement emporte l’émerveillement de la naissance du premier enfant (ce tout petit pied que le père tient dans ses mains), l’arrivée des deux autres, les jeux de l’enfance, les rites familiaux, la tendresse maternelle, les disputes, les émois de l’adolescence, les peurs et les révoltes face à la sévérité rigide du père, le revers de fortune qui oblige à quitter la grande maison.

Le narrateur revit tout cela en flash-back, à partir du souvenir qui le hante : la mort de son frère cadet, à 19 ans. Dans ces scènes presque muettes de la mémoire alchimie de sensations et de souvenirs, qui récapitulent vingt années si brèves, le cinéaste parvient cependant à introduire d’extraordinaires variations de durée : une contre-plongée sur un arbre très haut peut faire sentir la lenteur des jours d’enfance où le temps est sans bord, comme la vivacité d’un jet d’eau suffit à rendre présent avec acuité un instant de bonheur. Une dispute à table concentre en trois temps, découpés avec précision, le malheur qui couve sous le drame anecdotique. Mais le regard intense du petit garçon ne cesse de scruter ce père inexplicablement brutal, qui ne sait pas aimer ceux qu’il aime.
On retrouve parfois le narrateur devenu architecte (Sean Penn), seul dans son bureau au milieu d’un paysage urbain d’une beauté aride, qui n’a plus rien à voir avec la nature (les lumières de la ville deviennent des tableaux abstraits). La réussite et la modernité ne l’ont pas consolé. Il poursuit obstinément le dialogue avec son passé, avec le malheur et le mal, comme s’il cherchait à quel moment le vers s’est glissé dans le fruit. La réponse qui lui sera donnée n’est pas une explication, c’est l’espérance. On peut ne pas aimer l’étrange chorégraphie finale où se mêlent les vivants et les morts, mais c’est une vision de l’au-delà promis dans l’Apocalypse, où toutes larmes seront consolées, dans le pardon et la miséricorde. Elle naît lorsque la mère a enfin accepté de remettre son fils mort à son Créateur. "Je vous le donne  ".

Rembrandt et la figure du Christ

Publié dans A tout un chacun

L’exposition Rembrandt et la figure du Christ qui s’ouvre aujourd’hui au Louvre s’accorde admirablement à la Semaine Sainte, et la visiter dès maintenant, pour ceux qui se trouvent à Paris, c’est doubler la contemplation artistique d’une rencontre "hic et nunc" avec le Sauveur, dans les derniers jours de son humanité.
Durant la Grande Semaine, comme l’écrit le père Gitton dans France Catholique, "nous suivons Jésus pas à pas. Nous apprenons à vivre en temps réel ce qu’il a vécu, car c’est une chose de saluer par la foi le grand mystère qui s’est accompli à notre profit, c’en est une autre d’entrer dans le déroulement même des faits, de s’engager au fil des jours dans l’expérience du Christ qui va au devant de sa mission et qui s’offre au Père, refusant d’anticiper l’heure de sa glorification. La grande chance que nous offre la Semaine Sainte est de nous permettre de communier à l’acte de notre rédemption, qui ne s’est pas accompli ailleurs que dans le cœur du Christ, c’est-à-dire dans sa vie intérieure".
Ces mots consonnent étonnamment avec la quête de Rembrandt, avec son ambition de peindre le Christ "d’après nature", étrange et vigoureuse expression. Comment peindre d’après nature quelqu’un qui a depuis longtemps quitté son apparence humaine ? Mais Rembrandt, inlassablement, veut retrouver cette présence divine incarnée, cette vie intérieure de Jésus sur la Terre avant qu’il ne s’en aille vers son Père et notre Père, ses émotions d’homme au milieu des autres hommes.
Avec ses élèves, il a travaillé sur un modèle qu’on retrouve dans diverses œuvres, projetant l’intimité du Christ dans une humanité réelle, concrète. De sorte qu’on a vraiment l’impression de le suivre, à différents moments, dans divers épisodes évangéliques. Le plus beau moment, peut-être, de cette exposition, le plus intensément parlant en ces jours saints, naît du rapprochement de quatre portraits venus l’un de Philadelphie, l’autre de Berlin, l’autre d’Amsterdam, le quatrième d’une collection particulière. Quatre visages du Christ, ou plutôt, dirait-on, quatre expressions d’un même visage, car ce voisinage produit un effet presque cinématographique : on voit les émotions animer cette figure infiniment sensible, on sent passer la lassitude et l’angoisse de Gethsemani, en même temps que le recueillement, la constante prière et l’abandon à la volonté du Père.
A cet instant-là, il est extraordinairement présent, terrestre, dans la plénitude de son humanité accordée à l’accomplissement de sa mission, et on est bouleversé de le retrouver, à l’orée de sa Passion, comme si on l’avait rencontré sur cette Terre, à l’instar de ses disciples, de sa Mère, de Madeleine.
Avant qu’Il ne devienne le Christ aux outrages, le Crucifié, l’Enseveli, le Ressuscité, c’est la dernière fois qu’on voit ce beau visage d’homme - oui, comme si on l’avait connu.

(L’exposition Rembrandt et la figure du Christ se tient jusqu’au 18 juillet au Musée du Louvre)

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