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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme
Journaliste culturelle et critique de cinéma au Figaro depuis 1981
Critique à l’émission Ecrans et Toiles de Victor Loupan sur Radio Notre-Dame
Auteur avec Laurent Terzieff de "Seul avec tous",
          parcours biographique et spirituel du grand comédien (Presses de la Renaissance, 2010. Préface de Fabrice Luchini)


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L'Apôtre - Interview

Publié dans Au delà
Entretien avec Cheyenne Carron à proos de "L'Apôtre"

Cheyenne Carron : "Il faut parler des choses qui fâchent sans se fâcher"

Après La fille publique, sur sa jeunesse d’enfant de la DDASS accueillie dans une famille aimante, Cheyenne Carron, productrice, scénariste, réalisatrice,  signe un nouveau film, "L’Apôtre" (*) : le récit mouvementé de la conversion d’un jeune musulman au christianisme. Seule (elle n’a reçu aucun soutien financier du monde du cinéma), forte et intrépide, elle répond entièrement de sa conviction : parler en vérité est l’unique façon d’éviter que le sang ne coule.

Le Figaro : Quelle est la part de fiction et la part de réalité dans votre film ?
Cheyenne Carron : L’histoire s’est construite à partir de plusieurs faits réels. Le premier est un drame qui me touche de près. Dans mon village de la Drôme, il y a une vingtaine d’années, la sœur d’un prêtre que je connaissais bien, a été assassinée par un jeune musulman. C’était le fils des voisins, et cet humble curé de campagne a choisi de rester auprès d’eux parce que, disait-il, "ma présence les aide à vivre". Par ailleurs, lors de mon catéchuménat (j’ai été baptisée à Pâques), j’ai rencontré un musulman converti, qui m’a raconté les luttes et les souffrances qu’il avait traversées.

Il y a beaucoup de conversions de l’islam au christianisme ?
Plus qu’on ne pense, mais c’est difficile à évaluer parce qu’elles sont interdites par l’islam. Que faire du hadith : "celui qui quitte sa religion, tuez-le" ? Le personnage du converti, Akim, a été nourri par de nombreux témoignages, oraux, écrits, parfois sous des identités dissimulées. J’ai fait ce film pour tous ceux qui choisissent de suivre les pas du Christ et subissent des persécutions partout dans le monde. Dans tous les pays à majorité musulmane, en Orient, en Afrique, ils sont condamnés, parfois conduits à la mort. Il faut le dire parce que c’est vrai.

C’est vrai, mais est-ce opportun de le dire ? Dans l’extrême tension actuelle, ne risquez-vous pas d’attiser entre chrétiens et musulmans une hostilité que les terroristes ne demandent qu’à voir s’embraser ?
Mon film est le contraire d’un brûlot : un appel au dialogue lucide et réfléchi. Les musulmans souffrent aussi de cette intolérance qu’il y a dans le Coran, et sont contents que les problèmes soient posés. Mon interprète du rôle principal m’a dit : "Moi, je suis musulman, mais favorable à ce que chacun choisisse sa religion". Ce droit de la conscience est inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme, et il faut y tenir. Pour ma part, je suis sûre que c’est en parlant, toujours avec respect, qu’on a des chances de faire évoluer les choses. Si on reste dans le non-dit, par peur ou par une prétendue gentillesse, on laisse chacun dans sa prison.

Parlons du respect. Votre film est en effet très respectueux des personnes, des cultures, jamais manichéen tout en exprimant des assertions fortes.
Le respect, pour moi, consiste à être honnête, mais avec délicatesse, en employant des mots qui ne blessent pas. Il y a dans toutes les croyances des choses agressives, qui font peur. Il faut pouvoir dire à un musulman : "Dans le Coran, je vois des choses magnifiques, mais aussi des appels au meurtre. Est-ce qu’on peut en discuter dans le respect de tes convictions et des miennes ?". Si on arrive à cette intelligence-là, ensemble, on se retrouvera, dans la sérénité. La guerre n’est pas une solution.

Vous avez étudié l’islam ?
Non. Le scénario a été lu par des imams. Mais ceux qui m’ont le plus éclairée sont les comédiens arabo-musulmans du film, avec leurs expériences, leurs témoignages. Nous avons défini les sujets abordés dans les discussions à la mosquée, comme le mariage mixte et la polygamie. L’acteur qui interprète l’imam en a fait une méditation très subtile.

Comment réagissaient vos acteurs musulmans ?
Il existait un certain malaise sur les questions comme la lapidation des femmes adultères ou l’amputation des voleurs. Les acteurs qui ont accepté de jouer dans le film représentent un nouvel islam, très ouvert. Ils se sont engagés dans une équipe éclectique, avec des partenaires et des techniciens juifs et athées, une réalisatrice catholique. Et ils étaient très respectueux.

De quoi est fait leur respect ?
Ils ont un certain sens de la virilité, de l’honneur, de la fierté, c’est culturel, et ils respectent les gens convaincus, même d’une autre religion. Alors que le catholique tiède, relativiste, un peu honteux ne trouve pas grâce à leurs yeux. C’est pourquoi je crois au dialogue. Il faut oser parler des choses qui fâchent sans se fâcher. Beaucoup de musulmans y sont prêts. Je crois qu’il y aura  à l’avenir un nouvel islam, plus tolérant, face à de nouveaux chrétiens, plus convaincus. Et ce sera très beau.

Le mouvement des musulmans britanniques "Not in my name" et la récente mobilisation des musulmans de France, surFigarovox et dans la rue, vous paraissent-ils aller dans le sens de ce nouvel islam ?
Oui, c’est un signe très positif de manifester publiquement une solidarité avec les populations persécutées. C’est un début de dialogue. Pour le continuer et l’approfondir, il va falloir que de grands penseurs arabo-musulmans se penchent sur les textes, pour arriver à un islam "des lumières", renouvelé.
(*) "L’Apôtre" : on peut commander le DVD directement à la réalisatrice : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. .

Paru dans Le Figaro, octobre 2014

L'apôtre

Publié dans Au delà
L'ouverture est violente : une femme, chez elle, est agressée, étranglée. Cela se pass dans une petite ville tranquille. Akim (Fayçal Safi), un jeune musulman qui habite avec sa famille dans le voisinage, est terriblement impressionné par cette tragédie.
Quelque temps plus tard, il a l'occasion d'assister au baptême du bébé d'un ami. Le prêtre qui officie est le frère de la victime. Akim fréquente assidument la mosquée avec son frère, et se prépare à prendre la suite de son oncle imam, mais il est troublé par le message évangélique et par la mystérieuse bonté du prêtre qui a choisi de continuer à habiter à côté des parents de l'assassin "parce que cela les aide à vivre".
Peu à peu, son chemin intérieur l'entraîne sur les pas du Christ.
 
L'apôtre de Cheyenne Carron retrace cette évolution intime au milieu des remous qu'elle provoque dans la famille d'Akim et dans la communauté musulmane. La réalisatrice a de l'énergie à revendre, sa caméra bouge un peu trop, dans le style "Dogme", et elle tire dix fils à la fois pour composer l'étoffe dramatique d'une histoire foisonnante de personnages et de péripéties. On passe d'une salle de sport à un presbytère, d'une salle d'étude coranique à une dispute familiale survoltée, de la rupture à la menace, de la violence à la réconciliation.
 
Cheyenne Carron a le talent rare de pouvoir être à la fois mouvementée et nuancée, déchaînée et délicat.
La famille d'Akim est un mélange extrêmement vivant et attachant de caractères opposés, unis par une affection profonde malgré les divergences de vues et de styles de vie. Et si la vengeance des musulmans zélés à l'égard d'un converti est décrite dans sa brutalité, la méditation parallèle de l'imam subtil et du prêtre tout offert pose en douceur les questions essentielles.
Touffik Kerwaz et Yannick Guérin sont remarquables, et Fayçal Safi donne à ce drame son beau tourment spirituel.

Paru dans Le Figaro, 1er octobre 2014

Le Hasard, un bon metteur en scène

Publié dans A tout un chacun
C’est une des meilleures comédies de ce début d’été (1). On l’intitulera "Rencontres", puisqu’elle n’a pas de titre.
Ce mardi matin 1er juillet 2014, se tient une conférence de presse improvisée -
http://www.dailymotion.com/video/x20ys2i_ensembles-ph-brillault-f-barjot-l-de-la-rochere-devant-le-cese-1-juillet-2014_people - devant le siège du CESE, place d’Iéna, à la suite du verdict du Tribunal administratif. Le CESE vient d’être condamné pour avoir refusé de donner suite à la pétition de La Manif pour tous, qui avait réuni près de 700 000 signatures, en février 2013, pour demander un examen approfondi des conséquences du projet de loi Taubira.
Le film commence par un duo entre Philippe Brillault et Ludovine de la Rochère. Le maire du Chesnay, qui est à l’origine de la pétition et de la plainte contre le CESE et a obtenu gain de cause, tend galamment le micro à la présidente de La Manif pour tous pour commenter la situation. Elle se félicite de cette victoire "fondamentale pour l’avenir de la démocratie". Soudain, coup de théâtre : arrive Frigide Barjot, qui avait présidé à la remise des pétitions au CESE, en février 2013 (2), comme dirigeante de La Manif pour tous, dont elle ne fait plus partie aujourd’hui (elle est désormais à la tête de L’Avenir pour tous).

Elle entre dans le champ à l’invitation de Philippe Brillaut, et embrasse les deux personnages déjà en scène avec d’énergiques "Bravo !". A présent, la caméra cadre le trio. A la gauche de Philippe Brillault, Ludovine, un instant désarçonnée, reprend son discours comme si de rien n’était : "Les citoyens pourront désormais faire appel au CESE, nous pouvons nous réjouir…". A sa droite, Frigide est d’abord un peu hors circuit, et adresse à la caméra des sourires un rien nerveux, avant d’être associée à la réunion par Brillault, élégamment diplomate.

L’attitude de Frigide mi-narquoise, mi-embarrassée peut s’interpréter comme une volonté d’être associée à cette victoire, en rappelant clairement son rôle en 2013, et en même temps comme une demande de réconciliation (3), moins affirmative, plus timide, puisqu’elle ne peut faire là que la moitié du chemin et dépend de la bonne volonté de l’autre partie.
L’attitude de Ludovine, mi-embarrassée, mi-fâchée, est plus univoque. Visiblement, elle n’attendait pas Frigide et n’a aucune envie de lui céder une part de gâteau. Passée la première surprise, elle s’est refermée pour s’en tenir coûte que coûte au discours prévu.
Nouveau coup de théâtre : entre dans le champ Valérie Pécresse, qui se rend au CESE pour de tout autres raisons. Elle est aussitôt harponnée par Frigide Barjot, qui saisit l’occasion pour lui demander d’intercéder auprès du président du CESE. Philippe Brillaut s’est rapproché avec le micro. La caméra cadre ce nouveau trio. Ludovine de La Rochère se trouve hors champ, mais Frigide Barjot se tourne vers elle à deux reprises pour lui faire signe de rentrer dans le cadre.
Exit Valérie Pécresse. Le trio précédent se reforme à l’image. Par les mots, Ludovine tente de le casser pour revenir au duo initial : "Tous les deux, Philippe et moi, nous allons demander… ", dit-elle dans le micro tendu par Philippe Brillault. Frigide va et vient, sort du champ, y rentre, un peu nerveusement, déclare soudain : "Nous aussi, pour L’Avenir pour tous, nous allons demander, et tu seras notre mandataire, Philippe… Plus on est nombreux, plus on aura la possibilité de donner un poids supplémentaire… "
Entre les deux femmes, Brillault intervient : "Cette décision (du tribunal), permet de nous réunir tous sur le même objectif". Tandis qu’il parle, Ludovine fait entrer dans le champ son adjoint Albéric Dumont. Symétrie amusante avec le passage de Valérie Pécresse. L’intérêt se déplace sur ce nouveau trio, réduisant Frigide à une figuration souriante, à l’écart. Renfort de choc, Albéric Dumont fait progresser l’intrigue en annonçant une nouvelle grande manifestation en octobre. Frigide, qui a enlevé son blouson comme pour ne pas se laisser voler la vedette (selon le principe romanesque des rivales humiliées, "Sois très belle"), revient impromptu pour souhaiter que son mouvement, L’Avenir pour Tous, puisse s’y associer, puisqu’il a le même but, sinon les mêmes moyens.
La dernière réplique revient à Philippe Brillault : "Tout le monde a sa place, à partir du moment où l’objectif est atteint".

Le hasard est un excellent metteur en scène. Ce morceau de cinéma-vérité est une savoureuse petite comédie humaine et politique, chorégraphiée comme un ballet  bien qu’elle soit prise sur le vif, et l’on défie quiconque de ne pas y prendre plaisir et intérêt. Pour le sens de l’improvisation et de la psychologie, on songe à Rohmer, mais la justesse du tempo, la perfection de l’intrigue et du jeu constant entre le deux et le trois font songer à Lubitsch. Le divertissement est allègre et plein d’humour, mais très révélateur, aussi, pour qui veut prendre la peine d’y réfléchir. On peut le lire à différents niveaux. Le plus apparent tient du vaudeville, avec un homme jonglant élégamment entre deux femmes rivales (l’épouse et la maîtresse ?).
Au deuxième niveau, on a une vue sur les jeux d’alliance et les enjeux de pouvoir qui font fluctuer la vie politique.
Et on accède par-là à un troisième niveau, plus profond, où le spectateur est invité à se poser la question fameuse : de quoi s’agit-il ? et son corollaire : que voulons-nous vraiment ?  Dans cet impromptu léger, qui se joue au présent, on remarquera deux lignes de fuite : l’une conduit vers le passé, cette formidable pétition de 2013, ralliant tous les opposants au projet de loi Taubira ; l’autre ouvre sur l’avenir : si l’objectif est de défendre l’humanité contre ceux qui veulent la détruire par la technicisation et la marchandisation de l’être humain, ne doit-il pas prévaloir sur toutes les querelles gauloises de personnes et d’idées ? La question de l’union est posée, et bien posée. A chacun d’y répondre, et vive l’anarchie, pourvu qu’elle soit lucide et responsable ! Ce n’est pas tous les jours qu’on peut voir un film aussi rigolo et aussi aigu.

(1)  On a failli ne pas le voir. Les vidéos ont été effacées. Mais on peut le récupérer sur le site You Tube de En Marche pour l'Enfance
https://www.youtube.com/watch?v=gpwwHt46HvU&list=UUeF-nqmML_u5dHB8RloUiAA  https://www.youtube.com/watch?v=gpwwHt46HvU&list=UUeF-nqmML_u5dHB8RloUiAA
(2)  On peut voir le "prequel" de "Rencontres" sur le site You Tube du maire Philippe Brillault - https://www.youtube.com/watch?v=GuTPVOwTW_4&feature=youtu.be
. C’est un très bon film d’action où l’on suit l’arrivée des camions apportant de toute la France les cartons remplis de pétitions au CESE, surveillés par la police et accueillis par Frigide Barjot. Entre ce "prequel" et le début de "Rencontres", une ellipse de plus d’un an, résumée par l’apparition de Ludovine de La Rochère à la place de Frigide Barjot.
(3)  Sur la division du mouvement, on consultera les historiens compétents.

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