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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme :
à la revue ROC (cinéma et la télévision), dirigée par Pierre d'André (1972-1980)
au Figaro, rubrique cinéma, depuis 1980.
Collaboration à la revue Le Spectacle du monde (1995-2001)
     et à l'émission de critique de cinéma "Sortie de secours" sur Paris Première (1991-93).

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True Grit : une fleur et des fusils

Publié dans A tout un chacun

Les frères Coen signent un vrai western, aventureux, vengeur, drôle et lyrique. Avec une héroïne de 14 ans née de la plume de Charles Portis, que les Américains adorent.

Un rude marshal, doté du charme avachi de Jeff Bridges, poursuit un assassin dans les territoires indiens de l'Arkansas, en 1870. Rien d'étonnant : on reconnaît là une de ces vieilles aventures des temps sauvages de la Frontière. Mais qu'il soit commandité par une gamine de 14 ans (Hailee Steinfeld) aux joues de rose et aux grands yeux clairs, voilà qui rafraîchit singulièrement le western. Astucieusement, en abordant pour la première fois ce genre mythique du cinéma américain, réputé épuisé, les frères Ethan et Joel Coen n'ont choisi ni la brutalité ni la dérision, bien qu'ils aient abondamment prouvé qu'ils étaient capables des deux. Mais un classicisme bien tempéré, tout à fait au diapason du livre célèbre de Charles Portis dont ils s'inspirent.
Depuis sa parution en 1968, True Grit (l'expression signifie "du cran") est devenu un classique de la littérature américaine. Il est apprécié aussi bien des écoliers que des grands-mères ou des écrivains, comme Donna Tartt, qui signe la postface de la nouvelle édition française de True Grit (Le Serpent à plumes). En 1969, Henry Hathaway l'avait porté à l'écran avec John Wayne dans le rôle du marshal Cogburn.
La mise en scène des frères Coen est un dosage subtil d'évocation réaliste, dans la description des paysages et des hommes, et de stylisation légendaire, apportée par la figure candide et inentamable de cette héroïne enfant, qui n'est jamais perdue ni troublée dans le monde fangeux des adultes.

Mattie Ross a décidé de venger son père assassiné par un misérable vacher parti se réfugier en territoire indien. Et que ce soit pour négocier les gages du marshal, pour tenir tête à un Texas ranger arrogant (Matt Damon, excellent) ou pour s'imposer dans l'expédition, elle fait preuve d'une assurance et d'une bravoure qu'on n'attendrait pas de son extrême jeunesse. De là des scènes au pittoresque réjouissant et aux dialogues savoureux, où Mattie, avec son pragmatisme impertinent, sa vertu et sa foi imperturbables de petite presbytérienne, tient la dragée haute à tous les durs à cuir de l'Ouest. Mais elle fait plus : son innocence et son courage réveillent le meilleur de ces rustres, une générosité et une courtoisie inattendues. Notes authentiquement lyriques, qui donnent au film la noblesse et la pureté des grands westerns.
La ligne simple du récit nous conduit - on serait tenté de dire: nous happe - à travers les lieux et les personnages traditionnels du western, magnifiquement filmés par le directeur de la photographie Roger Deakins: petite ville avec ses éleveurs, ses bistrotiers et ses gens de loi ; superbes paysages naturels au silence plein de menaces, territoires des Indiens et des hors-la-loi. On sent la misère et la violence, on rencontre des cadavres et des serpents.

Les Coen en prennent à leur aise avec le temps, le film traîne parfois en longueur, comme aux aguets. Avec soudain de superbes morceaux de bravoure: l'impétueuse traversée de la rivière à cheval par Mattie. Ou la cruelle chevauchée du marshal pour la sauver.

Châteaux de cinéma

Publié dans A tout un chacun

La Conciergerie accueille une passionnante exposition, Monuments, stars du 7 ème art, où le cinéma joue avec le patrimoine.
La vaste salle voûtée des gens d’armes, à la Conciergerie, a pris cet air de grenier en désordre qu’apporte généralement un tournage de film. Projecteurs, décors, maquettes, costumes, accessoires, moniteurs vidéo… Sauf qu’on ne tourne pas un film, ici, mais dix, mais cent : L’Anglaise et le duc, Jeanne d’Arc, La Princesse de Montpensier, Marie-Antoinette, Vatel, Napoléon, Les visiteurs du soir, Le Bossu de Notre-Dame… Trouvez le point commun : tous ces titres célèbres ont dû faire appel à l’architecture du passé, que ce soit en décors réels, en studio, ou par les effets spéciaux du fond vert ou du numérique. Comment les monuments jouent dans les films, c’est le sujet de l’originale et passionnante exposition Monuments, stars du 7ème Art, organisée par le Centre des monuments nationaux.
Le titre indique le parti pris astucieux adopté par le commissaire de l’exposition, N.T. Binh : faire dialoguer les lieux et les personnages, présenter les monuments et les décors historiques comme des acteurs tenant un rôle dans les films. Un fil rouge léger pour un parcours savant et nourri, qui plonge à la fois dans l’histoire, l’histoire de l’art et dans la technique cinématographique.
Le monument peut être considéré comme un personnage historique, "partenaire" de Jeanne d’Arc, de Napoléon ou de Marie-Antoinette, ou comme un personnage de fiction dans les œuvres romanesques comme Monte-Cristo ou Notre-Dame de Paris. L’évocation de la Révolution nécessite la reconstitution de monuments mythiques disparus comme la prison de la Bastille. Dans son film La Révolution française, Robert Enrico l’a fait peindre sur verre par Jean-Marie Vivès, tandis qu’Eric Rohmer, pour recréer les extérieurs du Paris de l’époque dans L’Anglaise et le Duc, a commandé des tableaux à Jean-Baptiste Marot, auxquels le traitement numérique donne un volume architectural.
Les monuments sont parfois des "acteurs de composition" : ainsi dans Marie-Antoinette de Sofia Coppola, le château de Millemont se substitue à Versailles pour jouer les appartements de la reine, car il était impossible d’utiliser les lieux authentiques. Vatel de Roland Joffé a été tourné dans treize châteaux différents représentant chacun un fragment de Chantilly. Dans Le Miracle des loups, Carcassonne joue le rôle de Beauvais.
Le cinéma doit beaucoup à Viollet-le-Duc, car la cité de Carcassonne et le château de Pierrefonds ont été abondamment utilisés, non seulement comme décors réels mais encore comme source d’inspiration pour des châteaux inventés, comme dans Le monde de Narnia ou dans La Belle au bois dormant. On découvrira que les dessinateurs des studios Disney, souvent formés en Europe, nourrissaient leur imagination aux meilleures sources. En témoignent des dessins de Victor Hugo mis en regard de croquis originaux de Disney pour Le Bossu de Notre-Dame, ou une illustration de Gustave Doré pour La Belle au bois dormant.

Grâce au mélange d’ "objets sources" et d’éléments de cinéma, le parcours est très varié. Un portrait de Marie-Antoinette prêté par Versailles voisine avec l’image émouvante de la reine (l’actrice Norma Shearer), directement projetée sur les murs de la Conciergerie, comme si elle y était encore prisonnière… Non loin, on peut détailler les figurines que Nelly Kaplan, alors assistante d’Abel Gance, a eu l’idée de faire composer d’après le tableau de David pour la scène du sacre de Napoléon dans Austerlitz.
Ici, une fresque d’Antoine Fontaine pour La Reine Margot, là un arbre en métal pour Perceval le Gallois. Ou encore, l’original du petit livre enluminé spécialement composé pour Les Visiteurs du soir. Et puis, beaucoup de photos, d’affiches, et bien sûr d’extraits de films.
Voilà une visite idéale à programmer pendant les vacances, car tous les âges ont de quoi trouver leur bonheur dans cette étrange caverne pleine de surprises : enfants curieux, jeunes fascinés par les effets spéciaux, cinéphiles, amateurs d’art ou de cape et d’épée… On peut même faire son film, en s’incrustant dans un décor historique en fond vert.
Conciergerie, Palais de la Cité 2, boulevard du Palais 75001 Paris. Tél. 01 53 40 60 80. Jusqu’au 13 février, tous les jours sauf le 25 décembre et le 1er janvier.

Des acteurs touchés par la grâce

Publié dans A tout un chacun

L’Esprit souffle où il veut. Et pourquoi pas à travers un film ? Sorti depuis trois mois, Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois, qui relate les derniers moments des moines de Tibhirine, poursuit sa course à travers le monde. 3 millions de spectateurs l’ont vu en France, 50 pays étrangers l’ont acheté. Le film vient de recevoir une première récompense américaine, le prix de la critique new yorkaise.
"C’est plus profond que le simple succès. Xavier Beauvois a fait de nous des témoins et des passeurs", dit l’un des acteurs. Toute l’équipe du film a le sentiment d’avoir vécu une aventure qui marque la vie, et qui se prolonge dans les rencontres avec le public, diffusant un esprit de fraternité et de paix dont le cinéma n’est pas coutumier. 
"Si le tournage était exceptionnel par son intensité et son harmonie, les contacts avec le public ne le sont pas moins" dit Lambert Wilson. Comme il est le plus célèbre des acteurs du film, il est le plus habitué aux hommages populaires. "Mais là, il y a une tonalité nouvelle pour moi. Ce ne sont pas des compliments, mais des remerciements. Après des semaines, la ferveur et l’émotion restent intactes : c’est comme une action de grâces. Je n’ai jamais connu un effet pareil. L’autre nouveauté, pour moi, tient à l’aspect multigénérationnel : les ados ou les personnes âgées s’y retrouvent, en parlent avec le même élan de sincérité".
Tout en poursuivant ses activités, la tournée de La Fausse suivante qu’il a mise en scène, le tournage au Mexique du Marsupilami d’Alain Chabat, d’une tout autre fantaisie, l’acteur a fait une petite synthèse : "Il y a une curiosité pour l’événement : on est frappé par le destin de ces hommes. A un niveau plus profond, il y a la dimension de spiritualité, de pureté, d’altruisme. Mais je crois aussi que le film touche beaucoup par son rapport au temps, si éloigné de la frénésie moderne. On voit des hommes dans un temps juste, un temps très humain".
Michael Lonsdale, inoubliable frère médecin, fait la même observation : "Ce qui nous change, c’est de sortir de la précipitation générale. Tout à coup, on a un lieu de repos, de prière, d’entente avec une autre civilisation. C’est une espèce d’oasis dans le monde du cinéma. Espérons que cela incitera les producteurs à en créer d’autres…".
Farid Larbi, qui joue le chef du GIA, file la métaphore : "Ce film, nous rafraîchit" dit-il. Le mot pourrait paraître étrange, pour évoquer ce qui fut tout de même une tragédie sanglante. Mais Farid Larbi poursuit : "Il y a des films qui font rêver, d’autres qui vous réveillent. Celui-ci réveille en douceur. Ce n’est pas violent, pas choquant. Même dans l’affrontement, on peut se comprendre et s’estimer. Mon face à face avec Lambert Wilson la nuit de Noël reste pour moi une scène clef. Ces deux hommes qui se défient ont quelque chose en commun, la foi, le respect de l’autre".
Le film fait entrer dans une durée intérieure propice aux relations vraies avec soi-même et avec les autres. "Je crois que c’est un film nécessaire, à notre époque de violence et d’absurde", dit Philippe Laudenbach, qui joue le frère Célestin. Tous les comédiens sont sensibles au silence inhabituel qui s’instaure à la fin des projections, que ce soit dans une salle de lycéens ou au ministère de la Culture. Michael Lonsdale trouve ce moment si précieux qu’il préfère intervenir avant la séance, et se taire ensuite avec les spectateurs.
Xavier Maly, interprète du frère Michel, continue à cultiver ce silence : "Le film m’a appris à descendre en moi-même, vers le repos et la concentration. Depuis, tous les jours je fais un temps mort, comme les enfants. Je n’ai pas changé brusquement, j’ai simplement réalisé l’importance du retrait, de la méditation, alors que l’existence nous brusque sans cesse. Ca reste une énergie de fond pour ne pas être seulement dans le faire".
Pour lui comme pour Farid Larbi, Des hommes et des dieux  a été une chance professionnelle, consolidant leur carrière, mais surtout une expérience humaine rare. Xavier Maly a connu le succès à 25 ans avec Trois hommes et un couffin, Farid Larbi a été remarqué dans Un prophète, mais avec Xavier Beauvois, ils ont trouvé une adéquation heureuse entre leur métier et leurs convictions personnelles. Tous les deux ont des liens forts avec l’Algérie, Larbi par ses origines, Maly par ses amitiés, et pour eux, Des hommes et des dieux  fait bouger les lignes en dépassant les complications, les peurs, les crispations politiques. "Beauvois a évité beaucoup de détails, pour atteindre des choses très simples, universelles par leur simplicité même, dit Farid Larbi. J’étais sûr que le film marcherait à cause de ce souffle-là, d’ouverture, de présence à l’autre. Ca, ça laisse de belles traces".        

Homme de théâtre, compagnon de Laurent Terzieff depuis les années 60, Philippe Laudenbach a le même sentiment d’une cohésion absolue entre le cinéma et la vie. 
"Nous n’avons pas travaillé, nous avons vécu, dit-il. L’intégrité artistique de Xavier Beauvois a obtenu ce premier miracle de nous rendre crédibles. Pendant deux mois, nous avons formé une communauté avec le souci constant d’être et non pas de jouer, en restant le plus proche possible des moines de Tibhirine. Nous n’étions ni dans la fiction ni dans le documentaire. Mais dans une relation qui fait progresser, humainement. Cela ne m’a pas changé, c’est plutôt comme une piqûre de rappel à l’essentiel - très douce".
Si l’aventure reste pour eux étonnamment vivante, c’est aussi à cause des liens qui se sont tissés avec les cisterciens. "J’ai aimé rencontrer les moines, dit Lambert Wilson, ils m’ont clarifié, parce que ce sont des hommes centrés. Depuis, nous correspondons par mails, et cela compte beaucoup pour moi". Michael Lonsdale, lui, s’est fait un ami de frère Luc : "Il reste pour moi un exemple. Un modèle de vie, de don de soi".
Joint sur son téléphone portable, Loïc Pichon, qui interprète le frère Jean-Pierre, se trouve au monastère Notre-Dame de l’Atlas, au Maroc : il est venu rendre visite au véritable frère Jean-Pierre, dernier survivant des moines de Tibhirine, après le festival de Marrakech. "Nous avions correspondu, et je souhaitais beaucoup le rencontrer, dit le comédien. Pour quelques jours, je retrouve la vie monastique dans cette toute petite communauté de trois frères. Nous avons parlé de cet engagement au service de la population qui est ce qui m’a le plus marqué. Au Maroc, ils poursuivent ce rapport amical avec les gens, ce service plein d’humanité".
La cloche du dîner l’appelle à quitter sa cellule. Loïc Pichon n’avait jamais séjourné dans un monastère avant le film. De retour en France, il partira en tournée avec La Peste de Camus. Ce n’est pas sans résonances. "Cet humanisme me travaille…" constate-t-il.
"Ce qui est réjouissant, c’est que ça nous dépasse, dit Caroline Champetier. Le sujet nous a dépassés pour nous imposer une cohésion et une harmonie rares, le succès nous dépasse aussi". Directrice de la photo, et seule femme de l’équipe, c’est elle qui signe cette image limpide, faite d’attention pure. "Il arrive qu’un film nous porte à un autre niveau de connaissance et de pratique. Des hommes et des dieux est de ceux-là".
Ce qu’il change profondément dans les cœurs est le secret de chacun. Mais pour Michael Lonsdale, "ce film est un trésor, parce qu’il n’y a pas de générosité vaine. Chaque fois qu’on donne vraiment, un compte est ouvert dans le Ciel".

Paru dans Le Figaro, 23 décembre 2010

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