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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme :
à la revue ROC (cinéma et la télévision), dirigée par Pierre d'André (1972-1980)
au Figaro, rubrique cinéma, depuis 1980.
Collaboration à la revue Le Spectacle du monde (1995-2001)
     et à l'émission de critique de cinéma "Sortie de secours" sur Paris Première (1991-93).

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Les totems des civilisations

Publié dans A tout un chacun
Pierre-Olivier Bardet : "Les objets de la culture sont aussi les totems des civilisations"
 
Le film d’Alexandre Sokourov Francofonia, qui évoque l’art dans la guerre à travers l’histoire du Louvre, est un des événements de la Mostra de Venise (qui se termine ce week-end), applaudi pendant de longues minutes à la projection officielle. Son producteur, Pierre-Olivier Bardet, revient sur ce sujet tragiquement d’actualité.
 
Le film s’ouvre sur une tempête en mer, qui menace un bateau transportant des œuvres d’art. Aujourd’hui, la Méditerranée est pleine de naufragés, le site assyrien de Nimroud, la bibliothèque de Mossoul, les temples de Palmyre sont détruits, ce qui donne à la méditation de Sokourov une actualité funèbre. Est-ce que cette catastrophe était à l’horizon de votre travail ?
Pierre-Olivier BARDET. - Très clairement. Lorsque Sokourov a envisagé un film sur le Louvre, il a précisé qu’il voulait parler du Louvre sous l’Occupation, et que c’était aussi inspiré par ce qui se passait en Irak. Alors que nous préparions Francofonia, il a organisé une exposition à Bruxelles sur ces pillages, avec des photos, des témoignages. Il s’intéressait particulièrement aux gens qui sauvaient des œuvres d’art. Une des choses qui hantent Sokourov, c’est la vitesse à laquelle sont anéantis des trésors qu’il a fallu des années, des siècles pour créer.
 
Le Louvre a dispersé ses chefs-d’œuvre pour les sauver de la guerre. Et deux ennemis, le Français Jacques Jaujard et l’Allemand Franz von Wolff-Metternich ont collaboré, si l’on peut risquer le mot, pour protéger le patrimoine artistique. L’histoire du Louvre sous l’Occupation est-elle exemplaire ?
Elle est européenne. Jaujard était un authentique résistant, mais il se soumettait à toutes les inspections. Metternich était membre du parti nazi, mais le patrimoine était son domaine, et il était très sourcilleux sur l’application des accords de La Haye concernant la protection des œuvres d’art. Ce qui lui vaudra d’ailleurs sa révocation. Il y a eu une complicité objective entre eux parce que tous les deux avaient une culture commune et que l’art les surplombait.
 
Longtemps, les œuvres d’art ont été l’orgueil des conquérants, des trophées de guerre. Sokourov montre Napoléon Ier au Louvre disant : "Tout ce qui est ici, c’est moi qui l’ai apporté"… Mais pour l’État islamique, l’art est un ennemi à abattre et à vendre. On peut dans les deux cas parler de pillage, mais dans des sens très différents. Est-ce qu’il y aurait un pillage d’admiration et un pillage de mépris et de nihilisme ?
Je dirais plutôt possession qu’admiration. Il s’agit d’abord de s’emparer de biens, même s’il peut y avoir de l’admiration. Quant à la destruction, ce n’est pas l’apanage des islamistes, même délirants, car, aujourd’hui, il est évident qu’on est dans une folie. À la Révolution française, on brûlait les églises, on coupait les têtes des statues de saints. On a beaucoup pratiqué la destruction, avant d’être dans la possession, ce qui pose d’ailleurs la question sans fin des restitutions… Sokourov pense que le passé n’est pas derrière nous mais sous nos pieds. L’histoire est sédimentaire. Elle est faite de couches superposées. Et c’est très sombre, dans le sous-sol. Je travaille à un documentaire sur la mission Voulet-Chanoine, scandaleux massacre perpétré lors de la conquête du Tchad. Son itinéraire, c’est la route de Boko Haram aujourd’hui. Retour du refoulé ?
 
Pourquoi la possession ou la destruction de l’art est-elle un enjeu si important pour le pouvoir ?
Pourquoi les dictateurs ont-ils besoin d’assassiner les poètes et les artistes ? En quoi Mandelstam dérangeait-il Staline ? Il faut bien supposer une puissance particulière à l’art. En Occident, aujourd’hui, l’art est vu comme un supplément d’âme au sens où cela vient comme la cerise sur le gâteau : on a la voiture, la technologie utilitaire ou de loisir et, en plus, les musées, les expositions. On a une vision occidentale du patrimoine de l’humanité, et on pense représenter la civilisation contre la barbarie.
Ce n’est pas le cas ?

Il faut se battre pour la sauvegarde des œuvres d’art, bien sûr, mais il faut aussi essayer de comprendre, et il est vrai que c’est difficile face à une telle folie. Mais se tenir dans une position de surplomb, c’est la continuation de la situation coloniale. Avec notre vision laïque qui se veut universelle mais qui est très locale, nous pensons que les guerres de religion, c’est du passé. Ce n’est pas compris, hors d’ici. Lors de la première guerre d’Irak, le juriste et historien du droit Pierre Legendre, avec qui j’ai fait trois films, m’a fait part d’une anecdote qui m’a frappé. Jeune fonctionnaire international au début des années 1960, il s’est élevé contre la suppression des écoles coraniques en disant : si vous faites cela, l’islam va revenir avec un couteau entre les dents. Une véritable prédiction !
 
Mais pourquoi ce déchaînement contre le patrimoine artistique ?
Quand on parle d’une guerre, on ne voit souvent que le côté politique. Cela masque des enjeux beaucoup plus profonds, anthropologiques et religieux. Derrière toutes ces attaques, il y a une lutte à mort contre les objets de la culture, qui sont aussi les totems des civilisations.
 
Qu’entendez-vous par "totems" ?
J’emprunte le mot à Freud et à Pierre Legendre : ce sont des objets qui disent d’une certaine manière la "vérité" d’une société. La façon dont une société a construit et vit ce qui fait autorité pour elle. Et pas forcément, comme chez nous, par les textes. Mais aussi par les danses. En Afrique, certains dansent la loi. Quand les juifs chantent la Torah, c’est d’une beauté bouleversante, et c’est aussi du juridique. L’art est la clef de voûte de ce "montage" qui fonde une société donnée. Il est lié au pouvoir par des liens vitaux : il n’y a pas de pouvoir sans célébration, par la musique, la danse, la peinture… C’est pourquoi il est si important de détruire l’art, dans la guerre. Dans cette guerre menée par Daech, qui est aussi intramusulmane, on l’oublie trop, il y a une lutte à mort où il s’agit de massacrer la civilisation, le montage, de l’autre.
 
Et l’art est en première ligne…
On a peut-être du mal à le comprendre parce qu’on a perdu le rapport à la transcendance. On ne voit plus la religion et l’art comme un discours de vérité qui fait tenir les choses ensemble. On voudrait penser que la culture crée le respect, et on voit qu’elle peut être au cœur de la haine. L’idée que l’art peut rapprocher les peuples est belle - c’est, par exemple, celle de Barenboïm et du West-Eastern Divan Orchestra. Mais pour y parvenir, il faut avoir conscience que l’art touche à quelque chose de fondamental, de structurant.

Paru dans Le Figaro, 13 septembre 2015

La 72 ème Mostra

Publié dans A tout un chacun
Venise, le pont des soupirs
 
Alberto Barbera, directeur de la Mostra, l’avait annoncé : le fil qui relie les films très divers de cette 72e édition, c’est la réalité. Le constat a l’air simple, mais, au fur et à mesure qu’on découvre les œuvres, on en voit mieux la signification : face aux désastres de l’époque, le cinéma contredit le règne du virtuel et ses exercices abstraits pour revenir à la vérité humaine.
Magnifique balcon sur l’art, Venise semble nous dire cette année par les ­cinéastes du monde entier qu’il est l’heure d’employer l’imagination créatrice à comprendre et interpréter les ­signes des temps.
"On n’est pas dans un bon moment. C’est justement pour cela que l’art doit parler haut", dit l’Israélien Amos Gitaï, en compétition avec Rabin, le dernier jour. Une percutante reconstitution des moments qui ont précédé l’assassinat du premier ministre israélien mêlant images d’archives et scènes jouées. Mené de main de maître avec un sens du suspense captivant et des person­nages de film noir, ce thriller à thèse conduit à une mise en cause argumentée de l’extrême droite israélienne, opposée aux accords d’Oslo. Avec une angoisse intrépide, le cinéaste continue à plaider pour la paix : "Rabin représente un modèle d’Israélien que j’aime beaucoup, simple, intègre, assumant des choix risqués parce qu’il les croit justes."
 
Jusqu’ici, la plus forte émotion du festival est venue de Francofonia d’Alexandre Sokourov, très longuement applaudi à la projection officielle. Cette admirable méditation sur l’art, la guerre, le pouvoir, à partir de l’histoire du Louvre sous l’occupation nazie, fait un écho profond à la tragique destruction des trésors de Palmyre et d’Irak par l’État islamique. "Sous nos yeux sont anéantis des monuments millénaires, a dit le cinéaste russe. Et nous sommes impuissants, incapables d’intervenir. Des politiciens n’arrive aucune réponse véritable." L’Europe aujourd’hui à la dérive, poursuit-il, "a accumulé erreur sur erreur, jusqu’à la catastrophe morale d’aujourd’hui ". Et à la menace culturelle : "Qu’arriverait-il si on devait se soumettre à une culture iconoclaste ?"  Pour lui, il est urgent de défendre la culture européenne : à travers l’art, c’est notre histoire et notre vie qui sont en jeu.
 
La réalité, c’est aussi le mystère intime des êtres. En témoignent deux portraits singuliers et attachants qui ne sont pas sans points communs : The Danish Girl de Tom Hooper et Marguerite de Xavier Giannoli.
Tom Hooper retrace la métamorphose du premier transsexuel à avoir subi une intervention chirurgicale, le peintre danois Einar Wegener (Eddie Redmayne, excellent), devenu Lili Elbe entre 1926 et 1931. Comme dans Le Discours d’un roi, le réalisateur britannique met en scène une histoire vraie pour explorer comment l’identité profonde et jusqu’alors cachée d’un personnage se révèle à travers les circonstances de la vie.
AvecMarguerite, Xavier Giannoli est parti de la voix spectaculairement fausse de l’Américaine Florence Foster Jenkins pour composer une étrange cantatrice, seule à ignorer qu’elle chante horriblement. Pour des raisons diverses, personne ne la détrompe, et Marguerite (Catherine Frot, remarquable) garde son irrégularité candide. Tout en faisant la part belle à l’imagination romanesque, son film creuse des paradoxes captivants sur l’illusion et la réalité, la beauté et la laideur, l’intégrité de l’âme et les conformismes sociaux.
 
L’autre film français de la compétition, L’Hermine, de Christian Vincent, avec Fabrice Luchini, ancre la comédie sentimentale dans la réalité sociale du Nord : Xavier Racine, président de la cour d’assises réputé froid et sévère, conduit un procès pour infanticide avec des jurés parmi lesquels se trouve l’élue de son cœur.
Et même A Bigger Splash de Luca Guadanigno, remake de La Piscine aussi mondain par son style que par ses acteurs (il a amené au Lido Tilda Swinton, Ralf Fiennes, Matthias Schoenaerts et Dakota Johnson), glisse en ­arrière-plan le drame des débarquements clandestins sur les côtes ita­liennes. Derrière les heureux du ­monde, les ombres des fugitifs tra­giques.

Paru dans Le Figaro, 9 septembre 2015

Le latin contre les nuls

Publié dans A tout un chacun
Le latin contre les nuls
 
Etonnant : voilà que l’enseignement du latin et du grec, auquel la dernière réforme du collège devait donner le coup de grâce, suscite une effervescence inattendue. Des pétitions circulent en faveur des langues anciennes, l’association des professeurs de lettres en appelle au président de la République, ça bourdonne dans les médias, le public dresse l’oreille et répercute.
La réforme annoncée par Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, visant à dissoudre les options spécifiques de latin et de grec en "EPI", saupoudrage de vagues notions de civilisation au lieu de l’apprentissage d’une langue, n’est pourtant que la suite d’une longue déconstruction. Qu’est-ce qui a changé ?
 
"C’est peut-être la réforme de trop, observe Élisabeth Antebi, fondatrice du Festival européen latin-grec. La suppression des notes, celle des dates en histoire ont moins alarmé que celle du latin et du grec. Comme si, tout à coup, les gens prenaient conscience de ce qu’on leur enlève, après s’être laissé dépouiller peu à peu sans réagir."
Ce qu’on leur enlève ?
"L’intelligibilité des choses que donne la richesse des mots, poursuit Élisabeth Antebi. Les gens en ont assez de la communication par éléments de langage qui ne signifient rien. Ils sont perdus dans l’espace et le temps : on a cessé de leur apprendre la géographie et la chronologie. Ils sentent de plus en plus nettement qu’on leur vole le temps, la mémoire. Toutes les questions sur l’identité qui nous agitent viennent de là. L’humanisme transmis par le latin et le grec est la dernière barrière avant la barbarie. Barbarie entendue au sens étymologique comme langage incompréhensible, non comme refus de l’étranger : "Sont appelés Grecs ceux qui partagent notre éducation", disait Isocrate."
 
La question du langage, donc du sens, revient comme un leitmotiv dans les très nombreuses réactions (plus de 16 000) à l’article d’Anne-Sophie Letac paru dans les pages "Champs Libres" du Figaro (éditions du mardi 17 mars).
"Il y a une sensibilité à l’écriture, à la langue simple, logique, un besoin de construction intellectuelle", constate cette enseignante d’histoire en classes préparatoires, qui se souvient de ses cours de latin avec le plaisir d’un jeu de logique, d’une gymnastique du cerveau.
Elle note aussi que"les gens se cherchent un espace à eux, pour être un peu libres. Ils en ont assez de ce monde extrêmement normé où on leur dit tout ce qu’ils doivent faire et penser et qui veut que tout serve à quelque chose d’immédiat".
 
Les circonstances ont fait que l’annonce de la réforme scolaire a coïncidé avec la tenue du neuvième Festival européen latin-grec à Lyon, qui a dû refuser du monde à plusieurs spectacles et conférences. Jamais il n’avait eu un tel écho dans les médias grand public : on en a parlé dans "Les grosses têtes", chez Ruquier, sur RTL.
Le ministère de l’Éducation nationale en revanche a refusé pour la première fois de soutenir la manifestation.
Les remous sont peut-être nés de cette rencontre de courants contraires. D’un côté, la destruction programmée des langues anciennes à l’école. De l’autre, la célébration vivante et joyeuse de leur accord avec le monde contemporain : la politique, l’entreprise, la jeunesse, la science, la technologie trouvent leur compte dans ce patrimoine universel, qui réunit l’Europe (et même l’Amérique) comme les deux rives de la Méditerranée.
 
Le divorce est complet entre l’idéologie anti-humaniste de l’Éducation nationale et les aspirations réelles des Français. Que la suppression de l’enseignement du latin et du grec soit un point aussi sensible montre un besoin vital de retrouver les sources de l’humanisme.
Ni par passéisme, ni par élitisme :"La défense des lettres anciennes est venue des banlieues, avec Fadela Amara, le Bondy blog, l’association Metis d’Augustin d’Humières, parce que, là, on éprouve concrètement le besoin d’un socle commun qui dépasse les particularismes", rappelle Élisabeth Antebi.
Et, face à l’emprise du virtuel, aux vertiges de l’intelligence artificielle, se manifeste la rébellion de l’intelligence vivante, qui a du cœur. Elle réclame une culture générale bio, nourrissante et salubre.
Avant démolition totale planifiée de force par l’Éducation nationale, comme d’autres fracassent les chefs-d’œuvre, il est urgent de demander à l’UNESCO une mesure décisive : l’inscription du latin et du grec au patrimoine immatériel de l’humanité.

Le Figaro, 6 avril 2015

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