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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme
Journaliste culturelle et critique de cinéma au Figaro depuis 1981
Critique à l’émission Ecrans et Toiles de Victor Loupan sur Radio Notre-Dame
Auteur avec Laurent Terzieff de "Seul avec tous",
          parcours biographique et spirituel du grand comédien (Presses de la Renaissance, 2010. Préface de Fabrice Luchini)


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Venise : cinéma de genre

Publié dans A tout un chacun
La Mostra de Venise a sa théorie du genre
 
Jacques Audiard, Olivier Assayas et David Oelhoffen représentent le cinéma français dans la compétition vénitienne. Un cocktail de cinéma d'auteur et de cinéma de genre.
 
Qui a dit que les Français ne savaient pas pratiquer le cinéma de genre ? Les trois films en lice pour le Lion d'or, présentés ce week-end, semblent avoir été choisis par Alberto Barbera, le délégué artistique de
la Mostra, pour démentir cette assertion courante.
 

Jacques Audiard n'a jamais boudé les codes du cinéma de genre. Il prétend seulement leur donner un style personnel. Avec Les Frères Sisters, son premier film américain, tiré d'un roman de Patrick de Witt, il s'attaque au western. Plutôt comme on s'attaque à une montagne qu'à une diligence. Il ne s'agit pas de piller, mais de parcourir des paysages et des figures que le cinéma hollywoodien a rendus mythiques. Les deux frères du titre, Charlie et Eli Sisters (Joaquin Phoenix et John C. Reilly) sont des tueurs à gages en chemin pour exécuter un nouveau contrat. De l'Oregon à la Californie, ils pistent l'homme à abattre, un chimiste, Warm (Riz Ahmed) qui voyage en compagnie d'un détective (Jake Gyllenhaal). Leur tandem d'intellectuels apporte un contrepoint politique et utopiste au duo des frères, plongé dans la violence primitive de l'Ouest, dont Charlie s'accommode avec un cynisme désenchanté, tandis que le sensible Eli rêve d'en sortir pour retrouver une vie normale. À travers un récit linéaire et une mise en scène très graphique, Audiard affine peu à peu la relation de ces deux enfants mal grandis, pleine de conflits et de nostalgie. Son "appropriation culturelle" du western va vers une réflexion intime sur les liens familiaux. Et il dédie son film à son frère aîné, mort à 25 ans.
 
Avec Doubles vies d'Olivier Assayas, le cinéma d'auteur français en tant que tel apparaît comme un genre. Dans le bain international de la Mostra, le film est regardé comme un produit typiquement français. On parle, on mange, on couche, activités qui ont rendu fameuse notre civilisation sous le nom de conversation, de gastronomie et de galanterie. Assayas en donne une version contemporaine, à l'heure de la réalité virtuelle.
Guillaume Canet est un éditeur inquiet de la dématérialisation du livre. Il vit avec une actrice de séries (Juliette Binoche), qui le trompe avec un de ses auteurs (Vincent Macaigne), lequel vit avec la directrice de communication d'un homme politique. L'éditeur a lui-même une aventure avec la jeune responsable du développement numérique qu'il a engagée. Cette petite bande d'intellectuels très germanopratins se retrouve constamment pour agiter les thèmes obsédants du passage au numérique, du virtuel et du réel, de l'autofiction et du narcissisme généralisé, de la viralité des réseaux sociaux… Un peu trop sérieux et laborieux au départ, le film évolue vers une légèreté ironique et un ton à la Woody Allen. Ce qui n'est pas contradictoire. On connaît les affinités du cinéaste new-yorkais avec l'esprit français.
 
David Oelhoffen, qui avait déjà apporté à Venise Loin des hommes, d'après Albert Camus, s'intéresse plutôt aux réseaux asociaux. Frères ennemis réunit
Matthias Schoenaerts et Reda Kateb dans un polar de banlieue très lisible et très rythmé. Ils ont grandi dans la même cité et pris des chemins opposés. Manuel (Schoenaerts) trempe dans le trafic de drogue, Driss (Kateb) est entré dans la brigade des stups grâce à sa connaissance du milieu. Un règlement de comptes sanglant remet les deux amis face à face. Driss tente de sauver la peau de Manuel tout en faisant son boulot. Sa position d'agent double est aussi acrobatique que celle de Manuel, pris dans les rivalités de divers trafiquants concurrents. C'est un thriller bien mené, dans la ligne du cinéma efficace et populaire d'un Verneuil ou d'un Boisset - à qui on ne faisait pas les honneurs des grands festivals.

Pour l'instant, les Américains, du Nord et du Sud, font la course en tête, à la Mostra. Ce serait bien le diable si on ne retrouvait pas au palmarès l'étincelant Ballade de Buster Scruggs des
frères Coen
, anthologie du western aussi virtuose par son scénario et ses dialogues que par sa mise en scène. Ils sont chez eux sur ce terrain, et d'une aisance stupéfiante dans le maniement de la légende, passant du comique désopilant à l'ironie macabre avec des touches de mélancolie et de fantastique. Roma, la grande saga autobiographique d'Alfonso Cuaron, domine aussi la compétition. Netflix a bien joué (les deux films sont ses productions). Mais les cinéastes aussi : ils ont obtenu le label cinéma et la sortie en salles de leurs œuvres initialement destinées aux seuls abonnés de la plateforme numérique, pour pouvoir briguer les Oscars.
Paru dans Le Figaro, 3 septembre 2018

La 75ème Mostra de Venise

Publié dans A tout un chacun
La Mostra de Venise met l'art en tête de gondole
 
La 75ème édition du festival s'ouvre demain avec First Man de Damien Chazelle. Une sélection brillante, sur fond de révolution dans l'industrie du cinéma. Avec une forte infiltration de Netflix.
 
La 75ème Mostra qui s'ouvre demain avec
le nouveau film de Damien Chazelle, First Man, où Ryan Gosling interprète le rôle-titre A de l'astronaute Neil Armstrong, propose cette année encore une sélection alléchante, qui fait briller de tous ses feux le plus ancien festival du 7ème art. Si Cannes, appuyé sur son puissant marché, reste le rendez-vous mondial incontournable du cinéma, Venise se pose en rivale artistique et bénéficie d'une position stratégique sur le calendrier : c'est le premier d'une suite de festivals qui créent une synergie et lancent la saison jusqu'aux Oscars. Ce n'est pas un hasard si Les Frères Sisters de Jacques Audiard, espéré à Cannes, se retrouve en compétition à la Mostra : c'est par la volonté de ses producteurs américains.
 
"Cannes est un très bon poste pour les ventes internationales. C'est là que je finance mes projets futurs, dit Charles Gillibert, producteur de Doubles vies d'Olivier Assayas, film français en lice pour le lion d'or, qui passera ensuite à Toronto. Mais si on veut exister aux États-Unis, Venise et les festivals américains, Toronto, Telluride, New York, sont devenus une espèce de carré d'or, qui permet d'être en flux tendu vers les Oscars. Venise avec sa sélection et son public exigeants apporte le prestige. La Mostra a eu un coup de mou il y a quelques années, mais
les Américains ont commencé à y voir le moyen de se distancier de Cannes, et il s'est créé une alliance informelle. Toronto est plus brutal pour les artistes, parce que c'est très marchand. Le public est intéressant, parce que c'est le grand public : il peut se montrer froid, mais il est bon enfant au départ." Ses réactions servent parfois de test pour prévoir et corriger éventuellement le destin commercial d'un film.
 
"Pour la réputation internationale, Venise est excellent", renchérit Denis Freyd, producteur d'Un peuple et son roi de Pierre Schoeller, sur la Révolution française. Plutôt qu'une première à Cannes dans la section Un certain regard, Denis Freyd a misé sur la sélection officielle vénitienne, où le film figure hors compétition. "Cannes est un marché puissant, et évidemment imbattable pour l'exploitation des films en France, car les directeurs de salles y viennent nombreux. Mais la qualité de la ligne éditoriale de Venise apporte une image très mobilisatrice."
 
"Un coup de vent favorable a propulsé la Mostra ces dernières années aux yeux de l'industrie, notamment américaine, confirme Giorgio Gosetti, directeur de la section très prisée Giornate degli Autori. Cannes est le festival de tout : auteurs, divertissement, people, affaires - toutes les dimensions du cinéma. Venise est en pointe comme festival de l'art - avec toutes les nuances à apporter : la sélection 2018 est assez grand public, celle de Cannes était très cinéphilique. C'est un dialogue plus qu'un antagonisme." Car, au-delà de ces différences, ce qui est en jeu aujourd'hui dans un monde qui consomme indistinctement les images sous toutes les formes et tous les supports, c'est la personnalité propre de la création cinématographique. "Et là, les grands festivals ont un rôle crucial, estime Giorgio Gosetti. Avant, ils faisaient la promotion de la découverte, aujourd'hui, ils font la promotion de la qualité. Sans cette exigence, qui se soucierait d'un auteur italien ou indonésien ?"
 
L'irruption de Netflix a brouillé les cartes. Cannes a refusé la compétition aux productions de la plateforme numérique si elles ne sortaient pas en salle, et s'est privé du coup de l'inédit d'Orson Welles The Other Side of the Wind, Netflix ayant financé le montage de ce film inachevé. On le découvrira à la Mostra, qui s'est montrée beaucoup plus souple en accueillant trois films destinés prioritairement aux abonnés Netflix : Roma d'Alfonso Cuaron,
The Ballad of Buster Scruggs des frères Coen
et 22 July de Paul Greengrass. Ce qui a suscité une protestation des exploitants italiens. "La position de Netflix est compréhensible. Miser sur de grands noms du cinéma lui a permis de devenir une puissance, commente Giorgio Gosetti. Mais c'est un calcul commercial à court terme."
 
Dans une industrie en pleine révolution, "tout le monde court tous les lièvres", dit Charles Gillibert, qui approuve la décision de Cannes : "Le plus grand festival du monde est dans son rôle en maintenant que le cinéma est autre chose qu'un bien de consommation. Surtout dans un pays qui a un vrai rapport à la salle et aux cinéastes et donne des repères en faisant respecter l'un et l'autre." Les diffuseurs de séries jouent sur tous les tableaux, mettre le cinéma en flux et obtenir des festivals un label d'excellence. Pour Charles Gillibert : "Netflix joue avec cette frontière floue. On fait de vrais films, avec de vrais réalisateurs et de vrais acteurs. Venise a fait le choix tactique de dire : Cuaron, c'est du cinéma. C'est peut-être aux réalisateurs maintenant de dire s'ils veulent défendre la salle."
Mostra de Venise, du 29 août au 8 septembre 2018.

Paru dans Le Figaro, 28 août 2018

My Lady : Emma Thompson

Publié dans A tout un chacun
My Lady : Emma Thompson, un juge dans la tourmente
 
PARTENARIAT FIGAROSCOPE - Dans le nouveau film de Richard Eyre, la grande actrice britannique incarne un juge des affaires familiales qui doit trouver le difficile équilibre entre la rigueur de la loi et la complexité de l'existence.
 

Emma Thompson a trouvé un rôle à la mesure de son immense talent dans le film de Richard Eyre, My Lady, où elle interprète Fiona Maye, juge des affaires familiales à la Haute Cour de Londres. Une charge aussi passionnante que dévorante. Sa dévotion absolue à son métier mobilise toute son énergie, jusqu'à la vider d'elle-même.
 
Quand elle quitte le tribunal et enlève sa robe de juge, elle emporte chez elle une concentration qui l'a depuis longtemps, sans même qu'elle s'en rende compte, éloignée de son mari, Jack (Stanley Tucci). Au moment où Jack, pour la réveiller, provoque une crise conjugale, annonçant qu'il va la tromper, Fiona est réclamée pour juger un cas particulièrement urgent et délicat : elle doit décider s'il faut imposer une transfusion sanguine à un adolescent, Adam (Fionn Whitehead), malgré l'opposition de ses parents, témoins de Jéhovah. Rien ne l'y oblige, mais elle choisit de se rendre à l'hôpital pour rencontrer Adam. Et se trouve face à une personnalité bouleversante.
Film de procès, drame psychologique, tragédie de la conscience morale, mélodrame romantique, portrait d'une femme d'honneur, prise entre raison et sentiments, My Lady est une tempête romanesque de haute amplitude, qui secoue le fond des âmes. Le film atteint très vite une intensité dramatique que le cinéaste maintient sans faiblir, en variant les points de vue sur les personnages avec une dextérité jamais conventionnelle. Pas une scène inutile, et toujours le bon tempo, qui fait avancer l'action en approfondissant chaque fois les contradictions.
 
Le sauver malgré lui
On se heurte d'abord à la froideur de Fiona face à un mari amoureux qu'elle refuse obstinément d'entendre. C'est presque une situation de comédie, inversant les rôles traditionnels de l'homme suroccupé et de la femme déçue. Avec ses aveux de frustration et ses tentatives de détachement, Jack pourrait être risible. Mais Stanley Tucci impose une sincérité amère, qui oblige à prendre au sérieux l'amour conjugal. Fiona de son côté est une femme de cœur, sous sa carapace. Sa sensibilité se réfugie dans la musique et la poésie, qu'elle pratique dans une chorale d'amis juristes. Et c'est par là que se fera la rencontre avec l'adolescent farouche qu'elle visite à l'hôpital. Adam a une guitare près de son lit. Ils chantent des vers de Yeats.
 
Orages et naufrages
Fiona est venue avec l'idée de l'arracher à l'emprise de ses parents, bien qu'il assure partager leur foi. Elle veut le sauver malgré lui, en vertu du "children act", une loi de 1989 qui fait prévaloir l'intérêt de l'enfant. Mais ils se retrouvent bien au-delà d'un conflit juridique. Ils discutent du bien et du mal, de la dimension sacrée de l'être, du sang qui est la vie. Si Adam finit par accepter la transfusion, ce n'est pas qu'il renie sa foi, c'est qu'il est emporté vers la vie par sa passion naissante pour cette belle juge penchée sur lui avec une attention si grave. Jamais il n'a été comme par elle écouté.
Avec le personnage d'Adam, superbement interprété par le jeune Fionn Whitehead, My Lady retrouve la communication avec les grands fonds intérieurs, dont nous sommes souvent coupés. Parce qu'il vit au contact direct de la mort, du désespoir, du salut, de l'amour, l'adolescent entraîne Fiona dans des émotions primordiales. Le film entre alors dans d'autres orages, d'autres naufrages. Et c'est magnifique de voir naître, sous le réalisme quotidien d'aujourd'hui, le lyrisme éternel du grand romantisme.

Paru dans Le Figaro, 31 juillet 2018

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