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DELSOL  Chantal

DELSOL Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

URL du site internet:

La leçon des Bernardins

Publié dans Avec l'Europe

 

(...)

Au collège des Bernardins, la magnifique salle cistercienne du XIIIème siècle fournit à Benoît XVI son entrée en matière : en nous demandant ce que faisaient ici ces jeunes moines, nous comprendrons mieux les racines de la culture occidentale. Ces hommes cherchaient Dieu : ils se réunissaient ici pour quêter l'essentiel et le définitif, ce qui ne périt pas. Ils ne cherchaient pas au hasard, comment l'auraient-ils pu, mais à partir des livres des Ecritures. Notre culture est une culture du logos, qui signifie à la fois parole et raison. Les chrétiens ne croient pas que la bible ait été écrite par Dieu ou sous la dictée de Dieu. Elle est constituée de textes littéraires multiples. C'est à travers ces paroles humaines et historiques que Dieu nous parle. Il convient donc d'interpréter les textes. Pour cela, il faut une communauté qui suscite à la fois la pluralité des sens et la communion des esprits autour des significations comprises en commun.
Cette exigence de l'interprétation exclut de cette religion tout fondamentalisme : la littéralité du texte n'est pas sacrée. Ce n'est pas la lettre qui compte, disait Paul, mais l'esprit. Or, quelle est la caractéristique de cet esprit qui interprète, traduit, comprend les textes ? Il est libre ! Car c'est à travers son temps, son histoire, ses coutumes, que l'esprit humain interprète le texte. Mais s'il l'interprète en lien avec d'autres dans une communauté, il échappe au subjectivisme et à l'arbitraire, il échappe aussi aussi à la tentation du fondamentalisme, qui voudrait (c'est humain) diviniser la lettre du texte. La culture de l'Europe est fondée sur une liberté dans la communauté.
Ainsi nos cisterciens étaient-ils là pour chercher Dieu ensemble et pour le prier ensemble. Mais aussi, ils travaillaient : ora et labora. En travaillant de leurs mains (Benoît XVI rappelle que déjà Paul était fabricant de tentes), ils participaient à l'oeuvre divine qui est création incessante. Car Dieu est toujours à l'oeuvre dans l'histoire : Dieu travaille ! Et l'homme, loin de vouloir créer ou recréer le monde à sa façon, travaille avec Dieu. La culture européenne est fondée sur le travail comme participation à la transformation incessante du monde.
Enfin, la quête de Dieu est rendue possible parce que la parole a été annoncée, mais surtout parce que Dieu s'est révélé. Et cette révélation doit se divulguer, parce qu'elle concerne tous les hommes : Dieu est universel comme la raison est universelle. Cependant l'annonce de la parole ne sera entendue que par les esprits disponibles pour l'écouter : ceux qui cherchent la vérité au-delà de l'éphémère quotidien. Celui qui parie résolument sur le hasard ou sur le chaos ne se laissera pas trouver par Dieu. La quête elle-même exige une certaine humilité de l'esprit, qui répond à l'humilité de Dieu révélée par la création (Dieu n'est pas seul à se contempler et à s'aimer lui-même).
La religion qui façonne ce continent n'est donc pas seulement affaire de foi aveugle ou illuminée, mais affaire de raison. Ainsi a grandi l'Europe, puis l'Occident : la raison et la liberté, qui vont de conserve, ressortissent à cette source religieuse.
Nous sommes les petits-fils de ces moines cisterciens.

Paru dans Le Figaro - septembre 2008

La sérénité extraordinaire ...

Publié dans Au delà

La sérénité extraordinaire du petit homme en blanc

(...) se déroule un scénario à peu près analogue : une bonne partie des médias vocifère, pendant qu'une foule de fidèles se mobilise. Aujourd'hui plus encore qu'au cours des derniers voyages de Jean-Paul II, c'est la différence des styles et des tons qui me frappe : hargne et sérénité. Des intellectuels et des politiques emplissent les pages de grands quotidiens d'une indignation véhémente : dénonciation d'une alliance du trône et de l'autel, comptabilité des millions d'euros arrachés aux fonds publics pour recevoir un individu qui n'est ni une vedette politique ni une vedette exotique (ah ! si c'était le dalaï-lama…), rappel obsessionnel des croisades, évocation des centaines d'églises chrétiennes pour lesquelles on n'engagerait pas le moindre de ces frais. En face, un petit homme en blanc s'avance dans une travée, environné de clameurs, sans ostentation ni gloire. Il est paisible. On sent dans sa démarche la persévérance et le sentiment que le chemin est long, mais que les forces ne manqueront pas. Il salue modestement. C'est un pèlerin, en somme. Un passant. Il parcourt le vieux monde, dont il constate sans aigreur ni acrimonie l'essoufflement, le vide, la dérision meurtrière. En sortant, il embrasse deux enfants et se retire dans sa voiture. Ses fidèles se regroupent en foules ferventes et gaies. Des jeunes chantent en latin. On leur a seriné sur l'air des lampions que c'était réac. Mais ils ne peuvent pas s'en empêcher, et les sermons médiatiques leur ont manifestement glissé dessus.

Ce petit homme doté d'un grand cerveau (personne ne le nie), s'installe au micro devant un parterre composé du gratin parisien. Bien entendu, il sait exactement ce qu'on lui reproche. Mais il n'est ni un soldat (comme le pape précédent qui ressemblait à un partisan descendu des montagnes et, à l'époque, nous en avions bien besoin), ni un politicien. Point de polémique. Ni d'agressivité. Finaud. Il sait qui se trouve dans la salle : beaucoup de ces plumes qui ont en leur temps défendu le marxisme jusqu'à extinction des feux, et continuent, avec une mauvaise foi sartrienne, à identifier l'Église à son Inquisition ; beaucoup de ces gens qui combattent l'idée même de vérité et confondent la tolérance avec le relativisme, tiennent Dieu pour l'ennemi du genre humain et tentent de faire croire à leurs lecteurs naïfs que l'Europe n'a pas d'identité, sauf à devenir sectaire et fanatique. Il les salue d'un regard neutre, comme s'il allait donner une conférence sur la syntaxe de Balzac. Et leur sert un discours pédagogique de haute volée (adapté à leur capacité de compréhension, sous-entendu : vous ne pourrez pas arguer, comme vous le dites de Bush, que le pape est un crétin) sur la quête de Dieu. Sur le dieu inconnu de Paul, et sur la chaise vide de Dieu. Sur le fait qu'il ne s'agit pas seulement de chercher Dieu, mais de se laisser trouver par Dieu, sachant bien qu'il se trouve dans un pays où l'on repousse Dieu davantage qu'on l'ignore. Sur la liberté qui, si elle prétend signifier l'absence de liens, court à l'arbitraire ou au fanatisme (ce dernier mot est d'ailleurs le seul que les journaux parlés du soir ont retenu : enfin un terme polémique, ou qui peut paraître tel). Il évoque ces moines qui, en cherchant Dieu, ont fondé la culture occidentale. Et cela signifie, au deuxième degré, comme on parle à un morveux qui se targue de ne rien devoir à personne : que seriez-vous sans cette tradition sur laquelle vous crachez ? Vous n'auriez même pas de salive… Car c'est elle, cette tradition, qui vous a conféré la liberté de cracher. Le tout, dans un murmure, avec l'accent allemand qui rappelle notre Alsace, et paisiblement.
Il sait bien qu'est assis dans la salle cet ancien président de la République sur l'insistance duquel l'Europe a évincé la mention des racines chrétiennes dans les textes fondamentaux. Il sait aussi que, dans ce pays, dès qu'on parle de l'identité d'une culture, on se voit accusé de vouloir la guerre entre civilisations. Il fait semblant d'ignorer tout cela. Il décrit comme un professeur ce lieu mystérieux d'où nous venons et qui nous a faits, ce lieu dont nous ne voulons pas. Il décrit cette identité avec une espèce de neutralité scientifique : c'est de l'histoire, tout de même, et nul ne peut effacer le passé. La frénésie négationniste, qui nous prétend sans héritage, apparaît ridicule.

Les appels à la "vigilance"  se multiplient pour défendre la laïcité menacée (je me méfie de cette "vigilance"-là qui n'est jamais vigile de soi et ne s'oppose qu'aux excès des autres). En effet : si la laïcité signifie bien exclure la religion de toute sphère publique afin qu'elle ne s'exprime que dans les consciences, c'est-à-dire dans les arrière-cuisines, cette laïcité typiquement française n'a plus beaucoup d'avenir. Et pour une seule raison : les catholiques ne sont plus complexés de l'être. Ils s'afficheront donc autant que d'autres religions et courants. La laïcité revancharde et hargneuse laissera place à une sécularisation de pays civilisés : une distinction de la croix et du glaive, non plus la suppression de la croix cette chaise vide de Dieu.

Voici le message tranquille laissé par cette silhouette et cette voix modestes : nous existons. Nous existons plus loin que dans les arrière-cuisines et les consciences muettes. Nous influençons les gouvernants, nous offrons des modèles éducatifs, nous proposons un art de vivre et de penser. On ne pourra pas nous reléguer. Nous représentons l'institution la plus ancienne et la plus durable qui ait jamais existé dans l'histoire. Nous avons fait ce continent. Si les "vigilants" se réclament aujourd'hui des droits de l'homme, dont ils ne peuvent plus se passer, c'est bien parce que ces moines du XIIIe siècle ont suivi la trace d'un Dieu qui confirme la dignité humaine. L'Église a fondé non seulement ce que nous sommes, mais aussi ce qui nous reste lorsque nous ne voulons plus être rien.
D'ailleurs, nous ne prétendons qu'à exister. Que les "vigilants" se rassurent : l'Église ne possède aucune puissance. Elle ne revendique que des légions d'anges, lesquelles ne menacent personne, et sûrement pas des incroyants, j'imagine. Cette impuissance me rassure autant qu'eux : on sait bien que l'Église comme n'importe quelle institution peut abuser de son pouvoir, transformer ses clercs en tyrans domestiques et politiques. J'aime cette Église désarmée, guettée par l'absentéisme, affaiblie, et portée par l'espérance plutôt que par la satisfaction. C'est bien ce désarmement qu'incarne aussi la frêle et humble silhouette.

France de ce début de siècle. Un vieux pays dont les élites pour une bonne part haïssent le catholicisme, et dont une partie du peuple retrouve des racines religieuses dont elle estime avoir besoin pour donner sens à sa vie. Ce jeune salarié s'assied dans le métro le vendredi matin et y trouve un journal gratuit qui lui serine encore la chanson commune : ton argent va au gaspillage pour recevoir un pape, pauvre plouc ! Il lit attentivement ces pantalonnades, puis le lendemain se lève à six heures pour avoir sa place aux Invalides, et apercevoir la calotte blanche du pèlerin inopportun.

(c) Chantal DELSOL - Figaro Magazine - 2008

Gouvernance et politique

Publié dans De par le monde

Gouvernance et politique

(...)
au départ liée au gouvernement de l'entreprise, semble être ou vouloir être une nouvelle manière de faire de la politique. Elle s'applique essentiellement aux organisations internationales et aux organismes internes à la société civile (entreprises…), c'est à dire aux sociétés différentes de la société civile en tant que telle, laquelle est vouée à la "politique" au sens occidental du terme (et non pas simplement au sens général de "gouvernement").
Elle s'appuie sur la participation, la coordination, le partenariat, la concertation, la négociation. Elle valorise la transparence et le consensus.
Elle semble être un gouvernement qui serait privé de la "violence légitime", et voué à remplacer la violence par la négociation (serait-ce l'aboutissement de cette vieille idée née au XVII° siècle : le remplacement de la violence par le commerce ?). La gouvernance nie l'autorité et la hiérarchie : le consensus est le mode d'être de la gouvernance.
Une telle idée est très séduisante aujourd'hui :
- d'abord parce que le changement des mentalités fait récuser la "violence légitime" (la violence et même l'utilisation de la force nous sont devenues insupportables, et les sociétés contemporaines, depuis l'après seconde guerre mondiale, sont devenues "matriarcales", et récusent l'héroïsme : ce ne sont plus des sociétés de l'héroïsme mais des sociétés de la victimisation : le seul héros est la victime)
- et en second lieu par la crainte de l'entité étatique (ère dite post-westphalienne).

La gouvernance s'applique d'abord aux organisations internationales et aux organisations internes qui, ni les unes ni les autres, n'ont accès à la "violence légitime".
Mais elle réclame aujourd'hui de s'appliquer aux organisations politiques elles-mêmes.
On peut se demander de quel genre de politique il s'agit. Et s'il s'agit véritablement de politique.

Dans l'idéal, l'idée de gouvernance vise l'élimination de la force :
- l'élimination du conflit, les questions insolubles étant remplacées par des problèmes auxquels on peut répondre par la communication et la persuasion.
- la régulation à la place de la réglementation. Le droit ne vient plus de l'Etat, il est en permanence négocié.

La gouvernance pourrait effacer les conflits parce qu'elle présuppose que les hommes n'ont plus de croyances, mais seulement des intérêts. Et les intérêts sont toujours négociables, tandis que les croyances ne le sont pas. La gouvernance impose donc un monde dé-sublimé, où chacun se suffit de son confort matériel et de ce qui en découle. Si tout doit pouvoir se négocier, il n'existe plus rien d'autre que des intérêts.
La gouvernance est ainsi annoncée comme une nouvelle manière de vivre la politique, sans violence ni conflits graves (politique soft). Comme une politique sans autorité supérieure, qui suppose une multitude de petites autorités légales ou seulement légitimées par la reconnaissance. Ce qui compte ici, ce n'est pas la valeur des principes, mais la transaction.
Il ne doit plus y avoir de vraie force d'Etat, mais on gouverne par contrôles, par procédures.
La gouvernance suppose le refus de la contradiction dialectique où se déploie toute politique (par exemple la contradiction entre la liberté et l'obéissance). Elle récuse aussi les finalités du politique (qui peuvent être par exemple : établir l'égalité ou la justice, ou la liberté d'autonomie). La seule finalité de la gouvernance est négative : c'est la paix du vivre-ensemble.

Certains s'inquiètent de la dissémination des pouvoirs qu'entretient la gouvernance : car alors toutes les instances, si petites soient-elles, "font de la politique", laquelle n'est plus réservée à l'Etat souverain, et finalement, la politique ainsi dispersée serait anéantie, ainsi que la distinction entre le privé et le public.

Si la gouvernance suppose la fin des autorités étatiques centrales, faut-il voir en elle une sorte de fédéralisme ?
Pour la France, pays centralisé par tradition, ce serait la fin d'un dogme bien implanté, selon lequel seul l'Etat peut et doit être en charge de l'intérêt général, alors que les particuliers et les petits groupes seraient tout juste capables de concevoir et de défendre des intérêts particuliers. Du point de vue républicain français, la gouvernance peut sembler nous faire revenir à un moment médiéval de notre histoire, lorsque, surtout dans le centre de l'Europe, l'élaboration de l'intérêt général se faisait à travers une multitude d'instances chaotiques et superposées, sans qu'émerge vraiment une instance monopolistique à cet égard. La gouvernance d'aujourd'hui peut rappeler, au premier abord, la situation du Saint Empire romain germanique. Et à cet égard la gouvernance pourrait, pour certains, contrecarrer des excès nuisibles du gouvernement centralisé tel qu'au moins nous le connaissons en France. Il me semble que dans une société libre, tous devraient être en charge de la "politique", c'est à dire de l'intérêt général. C'est bien ce qui se passe dans le fédéralisme.
Pourtant la gouvernance ne ressemble pas à un fédéralisme, même sous un visage nouveau. Car dans le fédéralisme, les autorités secondaires délèguent leur pouvoir aux autorités supérieures, jusqu'au sommet où existe finalement un pouvoir politique souverain (c'est à dire, en principe auto-suffisant), qui reste particulier : un Etat, dépositaire de la violence légitime. Le système fédéral est politique. La gouvernance ne l'est plus, parce qu'elle vise à supprimer le monopole de la violence légitime. A cet égard, elle ne ressemble à aucun des systèmes politiques que nous avons connus jusqu'alors.

Que pourrait-il advenir si nous mettions vraiment en place un système de gouvernance tel que la force soit remplacé par la concertation et le consensus ?
Le remplacement de l'autorité par la concertation signifierait que l'on puisse supprimer les conflits. Mais cela est impossible. La gouvernance devra donc inventer une instance pour punir les fauteurs de troubles. Il s'agira d'une instance internationale, puisque les souverainetés, disposant de la force, auraient disparu.
Dans l'idéal de la gouvernance, le conflit devient un acte de délinquance, puni par une police internationale.
Des "autorités indépendantes" s'instaurent déjà aujourd'hui au-dessus des Etats, et elles sont dotées d'un pouvoir contraignant : on imagine pouvoir se doter d'instances indépendantes qui ont pour mission de prendre des décisions absolument objectives, puisque les débats démocratiques entre les diverses opinions sont considérés comme fauteurs de conflits. L'Agence internationale de l'énergie atomique contrôle les installations des Etats qui ont décidé de renoncer au nucléaire. Si l'on ne se donne pas ces instances incontestables, ce sont les Etats les plus puissants qui continueront à faire la police.
On se trouve dès lors dans des sociétés, non pas où la croyance a été abolie, comme on pourrait l'imaginer, mais où une seule croyance est considérée comme légitime, délégitimant par là même toute querelle sur les visions du monde. Car aucun monde n'existe où les hommes n'auraient que des intérêts, et l'on ne peut pas remiser les croyances au placard. Il faut donc que la gouvernance impose une vision du monde sous-jacente, considérée comme objective. Cela rappelle la société anti-démocratique de Salazar où, le mode de vie chrétien étant imposé, la politique ne consistait plus qu'à "vivre habituellement", comme si les questions insolubles ne se posaient plus. Ici simplement on n'ose pas dire qu'il y a une doxa sous-jacente (le politiquement correct), prétendant qu'il n'y a plus de doxa du tout. La "démocratie délibérative" d'Habermas, à laquelle la gouvernance doit beaucoup, entretient en sous-main une orthodoxie forte et persuadée de sa légitimité quasi scientifique : dans le cas d'Habermas, il s'agit de la nécessité de l'égalité des positions (et non de l'égalité des conditions, selon la différenciation significative de Léon Walras), autrement dit une religion socialiste délibérément ancrée.

La gouvernance ne peut fonctionner que si les sociétés sont riches et raisonnables. Sinon, on retombe dans les vieux schémas. La gouvernance vise la seule gestion, c'est pourquoi elle s'adresse à des sociétés déjà satisfaites, qui ne souhaitent pas "changer la vie". En cela elle rejoint les mondes pré-politiques anciens, qui ne cherchaient pas à "changer la vie", parce qu'ils n'en avaient pas le loisir, englués qu'ils étaient dans le règne de la nécessité. Par exemple, dans l'ancienne société esquimo, l'autorité dotée de violence légitime n'existe pas, et les réfractaires sont punis par l'ironie et l'ostracisme (ce qui est bien le cas dans les organismes internationaux). L'autorité y reflue de façon souterraine à travers le charisme, la menace voilée devant la puissance, et finalement la violence y est symbolique. On punit par la réprobation de groupe, une sorte de quarantaine, comme dans les cours de récréation.
La doxa officielle est indéfiniment ressassée par une communication omniprésente et imposée non pas du dehors, mais du dedans, par les codes et les rites. Les rites formatent les consciences et remplacent la force étatique en intériorisant les interdits (exemple : la langue de coton à l'UNESCO). De même les sociétés anciennes étaient-elles formatées par les rites traditionnels et sacrés.
Dans ce cas, les sanctions justifiées par le viol des lois n'existant plus, la vision du monde qui résiste à la négociation est repoussée dans les ténèbres extérieures par l'ironie et l'ostracisme et par l'auto-contrôle et l'auto-répression. Ce qui existait déjà dans les sociétés primitives et dans les sociétés féodales chrétiennes, décrites par exemple par Althusius (le mot anglais governance était déjà utilisé par les écrivains du Moyen age pour le système féodal).

La gouvernance ne cherche donc pas à effacer la politique au sens du gouvernement des hommes, qui est une catégorie anthropologique ineffaçable et universelle. Mais elle cherche à nous faire oublier la politique occidentale au sens grec de "l'art de gouverner des hommes libres" (Aristote), dont est issue la démocratie. Celle-ci consistait à assumer les conflits de croyances en confiant le monopole de la force légitime à une croyance majoritaire, mais temporairement, et sous condition du respect des autres croyances. Ici il s'agit soi-disant de supprimer le monopole de la force légitime, mais en réalité de le réinstaurer dans des instances extérieures devenues cultuelles. La gouvernance défait le travail accompli pour retirer aux Eglises l’autorité cardinale et la force qui la complète. Simplement, la doxa scientifique a remplacé la doxa surnaturelle. Par là, la gouvernance n'est pas au delà mais en deçà de la démocratie.

On peut la considérer comme une utopie, mais elle est surtout un retour en-deçà des conquêtes occidentales, jugées exténuantes et exténuées.
En réalité, elle est une nouvelle orthodoxie, et à ce titre une régression vers les formes anciennes ou corporatives. Le Saint-Empire vivait sur un fondement chrétien jamais remis en cause : ici, les réseaux vivent sur une vision contemporaine des droits de l'homme, marquée par le matérialisme et l'individualisme, et jamais remis en cause. Cette nouvelle orthodoxie est intégrée et imposée par la douceur, et sans démonstration, juste par la force de son monopole. C'est pourquoi elle veut partout la transparence et la traçabilité.
L'apparition de la "politique" occidentale signifiait l'apparition de la pluralité des sens et des finalités : ici la pluralité des finalités a disparu avec la cessation des conflits.
La gouvernance est un gouvernement procédural qui ne s'intéresse pas aux finalités, mais seulement à la gestion, la technique, la pragmatique, tout ce qui convient à un monde matérialiste où l'on cherche un bien-être par définition quantifiable.


La structure gérée par la gouvernance ressemble à un espace de jeu : il s'agit, dans la douceur des relations, de veiller au célèbre "gagnant-gagnant". Un jeu : parce que les hommes sont libérés de l'obsession de la survie. Il s'agit donc simplement de donner des règles, puisqu'on ne discute plus la définition de l'intérêt général. Un pouvoir doux s'instaure à la place du pouvoir dur.
La gouvernance a pour but le dépassement de la politique dans ce qu'elle a d'essentiellement contraignant et autoritaire, au sens où celle-ci intègre les conflits. L'Europe tend à se considérer comme un espace de gouvernance (des gouvernements qui renoncent à employer la force) au sein d'un monde sauvage.
Il s'agit là d'une soi-disant "politique" inventée pour une époque dominée par la douceur, ne poursuivant comme but que la paix et ne reconnaissant comme critère que la protection de la vie biologique. Ici aboutissent le déclin de l'autorité politique et des hiérarchies familiales et sociales, le refus catégorique de la force et de l'oppression, la critique sous-jacente du constructivisme à l'oeuvre dans le régalien.
La gouvernance ouvre l'époque des réseaux. Le droit devient multiforme et cesse d'être commun, la "proximité" remplace la norme. S'instaure un mirage du naturel et du spontané. Disparaît la volonté de changer la société, qu'il s'agit seulement d'améliorer dans son ordre dogmatique, puisque triomphe une seule interprétation du monde.
L'avènement de la "politique" à l'âge grec répondait à la volonté de nommer l'autorité et la force afin de pouvoir les canaliser, y compris dans le droit. On se trouve ici devant une utopie, laissant croire que les conflits et la force peuvent être supprimés. Il est bien possible que cette utopie fasse suite aux utopies totalitaires qui se sont révélées décevantes. Il est possible aussi que, d'un point de vue occidental, on se trouve devant une forme d'orientalisation, en remplaçant la politique par un gouvernement à prétentions monistes. Nous sommes réduits à des conjectures. Il est trop tôt
encore pour décider de la nature de cette nouvelle forme d'organisation des sociétés.
Communication donnée à la Summer School de Côme, Septembre 2008

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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