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DELSOL  Chantal

DELSOL Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

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Gouvernance et politique

Publié dans De par le monde

Gouvernance et politique

(...)
au départ liée au gouvernement de l'entreprise, semble être ou vouloir être une nouvelle manière de faire de la politique. Elle s'applique essentiellement aux organisations internationales et aux organismes internes à la société civile (entreprises…), c'est à dire aux sociétés différentes de la société civile en tant que telle, laquelle est vouée à la "politique" au sens occidental du terme (et non pas simplement au sens général de "gouvernement").
Elle s'appuie sur la participation, la coordination, le partenariat, la concertation, la négociation. Elle valorise la transparence et le consensus.
Elle semble être un gouvernement qui serait privé de la "violence légitime", et voué à remplacer la violence par la négociation (serait-ce l'aboutissement de cette vieille idée née au XVII° siècle : le remplacement de la violence par le commerce ?). La gouvernance nie l'autorité et la hiérarchie : le consensus est le mode d'être de la gouvernance.
Une telle idée est très séduisante aujourd'hui :
- d'abord parce que le changement des mentalités fait récuser la "violence légitime" (la violence et même l'utilisation de la force nous sont devenues insupportables, et les sociétés contemporaines, depuis l'après seconde guerre mondiale, sont devenues "matriarcales", et récusent l'héroïsme : ce ne sont plus des sociétés de l'héroïsme mais des sociétés de la victimisation : le seul héros est la victime)
- et en second lieu par la crainte de l'entité étatique (ère dite post-westphalienne).

La gouvernance s'applique d'abord aux organisations internationales et aux organisations internes qui, ni les unes ni les autres, n'ont accès à la "violence légitime".
Mais elle réclame aujourd'hui de s'appliquer aux organisations politiques elles-mêmes.
On peut se demander de quel genre de politique il s'agit. Et s'il s'agit véritablement de politique.

Dans l'idéal, l'idée de gouvernance vise l'élimination de la force :
- l'élimination du conflit, les questions insolubles étant remplacées par des problèmes auxquels on peut répondre par la communication et la persuasion.
- la régulation à la place de la réglementation. Le droit ne vient plus de l'Etat, il est en permanence négocié.

La gouvernance pourrait effacer les conflits parce qu'elle présuppose que les hommes n'ont plus de croyances, mais seulement des intérêts. Et les intérêts sont toujours négociables, tandis que les croyances ne le sont pas. La gouvernance impose donc un monde dé-sublimé, où chacun se suffit de son confort matériel et de ce qui en découle. Si tout doit pouvoir se négocier, il n'existe plus rien d'autre que des intérêts.
La gouvernance est ainsi annoncée comme une nouvelle manière de vivre la politique, sans violence ni conflits graves (politique soft). Comme une politique sans autorité supérieure, qui suppose une multitude de petites autorités légales ou seulement légitimées par la reconnaissance. Ce qui compte ici, ce n'est pas la valeur des principes, mais la transaction.
Il ne doit plus y avoir de vraie force d'Etat, mais on gouverne par contrôles, par procédures.
La gouvernance suppose le refus de la contradiction dialectique où se déploie toute politique (par exemple la contradiction entre la liberté et l'obéissance). Elle récuse aussi les finalités du politique (qui peuvent être par exemple : établir l'égalité ou la justice, ou la liberté d'autonomie). La seule finalité de la gouvernance est négative : c'est la paix du vivre-ensemble.

Certains s'inquiètent de la dissémination des pouvoirs qu'entretient la gouvernance : car alors toutes les instances, si petites soient-elles, "font de la politique", laquelle n'est plus réservée à l'Etat souverain, et finalement, la politique ainsi dispersée serait anéantie, ainsi que la distinction entre le privé et le public.

Si la gouvernance suppose la fin des autorités étatiques centrales, faut-il voir en elle une sorte de fédéralisme ?
Pour la France, pays centralisé par tradition, ce serait la fin d'un dogme bien implanté, selon lequel seul l'Etat peut et doit être en charge de l'intérêt général, alors que les particuliers et les petits groupes seraient tout juste capables de concevoir et de défendre des intérêts particuliers. Du point de vue républicain français, la gouvernance peut sembler nous faire revenir à un moment médiéval de notre histoire, lorsque, surtout dans le centre de l'Europe, l'élaboration de l'intérêt général se faisait à travers une multitude d'instances chaotiques et superposées, sans qu'émerge vraiment une instance monopolistique à cet égard. La gouvernance d'aujourd'hui peut rappeler, au premier abord, la situation du Saint Empire romain germanique. Et à cet égard la gouvernance pourrait, pour certains, contrecarrer des excès nuisibles du gouvernement centralisé tel qu'au moins nous le connaissons en France. Il me semble que dans une société libre, tous devraient être en charge de la "politique", c'est à dire de l'intérêt général. C'est bien ce qui se passe dans le fédéralisme.
Pourtant la gouvernance ne ressemble pas à un fédéralisme, même sous un visage nouveau. Car dans le fédéralisme, les autorités secondaires délèguent leur pouvoir aux autorités supérieures, jusqu'au sommet où existe finalement un pouvoir politique souverain (c'est à dire, en principe auto-suffisant), qui reste particulier : un Etat, dépositaire de la violence légitime. Le système fédéral est politique. La gouvernance ne l'est plus, parce qu'elle vise à supprimer le monopole de la violence légitime. A cet égard, elle ne ressemble à aucun des systèmes politiques que nous avons connus jusqu'alors.

Que pourrait-il advenir si nous mettions vraiment en place un système de gouvernance tel que la force soit remplacé par la concertation et le consensus ?
Le remplacement de l'autorité par la concertation signifierait que l'on puisse supprimer les conflits. Mais cela est impossible. La gouvernance devra donc inventer une instance pour punir les fauteurs de troubles. Il s'agira d'une instance internationale, puisque les souverainetés, disposant de la force, auraient disparu.
Dans l'idéal de la gouvernance, le conflit devient un acte de délinquance, puni par une police internationale.
Des "autorités indépendantes" s'instaurent déjà aujourd'hui au-dessus des Etats, et elles sont dotées d'un pouvoir contraignant : on imagine pouvoir se doter d'instances indépendantes qui ont pour mission de prendre des décisions absolument objectives, puisque les débats démocratiques entre les diverses opinions sont considérés comme fauteurs de conflits. L'Agence internationale de l'énergie atomique contrôle les installations des Etats qui ont décidé de renoncer au nucléaire. Si l'on ne se donne pas ces instances incontestables, ce sont les Etats les plus puissants qui continueront à faire la police.
On se trouve dès lors dans des sociétés, non pas où la croyance a été abolie, comme on pourrait l'imaginer, mais où une seule croyance est considérée comme légitime, délégitimant par là même toute querelle sur les visions du monde. Car aucun monde n'existe où les hommes n'auraient que des intérêts, et l'on ne peut pas remiser les croyances au placard. Il faut donc que la gouvernance impose une vision du monde sous-jacente, considérée comme objective. Cela rappelle la société anti-démocratique de Salazar où, le mode de vie chrétien étant imposé, la politique ne consistait plus qu'à "vivre habituellement", comme si les questions insolubles ne se posaient plus. Ici simplement on n'ose pas dire qu'il y a une doxa sous-jacente (le politiquement correct), prétendant qu'il n'y a plus de doxa du tout. La "démocratie délibérative" d'Habermas, à laquelle la gouvernance doit beaucoup, entretient en sous-main une orthodoxie forte et persuadée de sa légitimité quasi scientifique : dans le cas d'Habermas, il s'agit de la nécessité de l'égalité des positions (et non de l'égalité des conditions, selon la différenciation significative de Léon Walras), autrement dit une religion socialiste délibérément ancrée.

La gouvernance ne peut fonctionner que si les sociétés sont riches et raisonnables. Sinon, on retombe dans les vieux schémas. La gouvernance vise la seule gestion, c'est pourquoi elle s'adresse à des sociétés déjà satisfaites, qui ne souhaitent pas "changer la vie". En cela elle rejoint les mondes pré-politiques anciens, qui ne cherchaient pas à "changer la vie", parce qu'ils n'en avaient pas le loisir, englués qu'ils étaient dans le règne de la nécessité. Par exemple, dans l'ancienne société esquimo, l'autorité dotée de violence légitime n'existe pas, et les réfractaires sont punis par l'ironie et l'ostracisme (ce qui est bien le cas dans les organismes internationaux). L'autorité y reflue de façon souterraine à travers le charisme, la menace voilée devant la puissance, et finalement la violence y est symbolique. On punit par la réprobation de groupe, une sorte de quarantaine, comme dans les cours de récréation.
La doxa officielle est indéfiniment ressassée par une communication omniprésente et imposée non pas du dehors, mais du dedans, par les codes et les rites. Les rites formatent les consciences et remplacent la force étatique en intériorisant les interdits (exemple : la langue de coton à l'UNESCO). De même les sociétés anciennes étaient-elles formatées par les rites traditionnels et sacrés.
Dans ce cas, les sanctions justifiées par le viol des lois n'existant plus, la vision du monde qui résiste à la négociation est repoussée dans les ténèbres extérieures par l'ironie et l'ostracisme et par l'auto-contrôle et l'auto-répression. Ce qui existait déjà dans les sociétés primitives et dans les sociétés féodales chrétiennes, décrites par exemple par Althusius (le mot anglais governance était déjà utilisé par les écrivains du Moyen age pour le système féodal).

La gouvernance ne cherche donc pas à effacer la politique au sens du gouvernement des hommes, qui est une catégorie anthropologique ineffaçable et universelle. Mais elle cherche à nous faire oublier la politique occidentale au sens grec de "l'art de gouverner des hommes libres" (Aristote), dont est issue la démocratie. Celle-ci consistait à assumer les conflits de croyances en confiant le monopole de la force légitime à une croyance majoritaire, mais temporairement, et sous condition du respect des autres croyances. Ici il s'agit soi-disant de supprimer le monopole de la force légitime, mais en réalité de le réinstaurer dans des instances extérieures devenues cultuelles. La gouvernance défait le travail accompli pour retirer aux Eglises l’autorité cardinale et la force qui la complète. Simplement, la doxa scientifique a remplacé la doxa surnaturelle. Par là, la gouvernance n'est pas au delà mais en deçà de la démocratie.

On peut la considérer comme une utopie, mais elle est surtout un retour en-deçà des conquêtes occidentales, jugées exténuantes et exténuées.
En réalité, elle est une nouvelle orthodoxie, et à ce titre une régression vers les formes anciennes ou corporatives. Le Saint-Empire vivait sur un fondement chrétien jamais remis en cause : ici, les réseaux vivent sur une vision contemporaine des droits de l'homme, marquée par le matérialisme et l'individualisme, et jamais remis en cause. Cette nouvelle orthodoxie est intégrée et imposée par la douceur, et sans démonstration, juste par la force de son monopole. C'est pourquoi elle veut partout la transparence et la traçabilité.
L'apparition de la "politique" occidentale signifiait l'apparition de la pluralité des sens et des finalités : ici la pluralité des finalités a disparu avec la cessation des conflits.
La gouvernance est un gouvernement procédural qui ne s'intéresse pas aux finalités, mais seulement à la gestion, la technique, la pragmatique, tout ce qui convient à un monde matérialiste où l'on cherche un bien-être par définition quantifiable.


La structure gérée par la gouvernance ressemble à un espace de jeu : il s'agit, dans la douceur des relations, de veiller au célèbre "gagnant-gagnant". Un jeu : parce que les hommes sont libérés de l'obsession de la survie. Il s'agit donc simplement de donner des règles, puisqu'on ne discute plus la définition de l'intérêt général. Un pouvoir doux s'instaure à la place du pouvoir dur.
La gouvernance a pour but le dépassement de la politique dans ce qu'elle a d'essentiellement contraignant et autoritaire, au sens où celle-ci intègre les conflits. L'Europe tend à se considérer comme un espace de gouvernance (des gouvernements qui renoncent à employer la force) au sein d'un monde sauvage.
Il s'agit là d'une soi-disant "politique" inventée pour une époque dominée par la douceur, ne poursuivant comme but que la paix et ne reconnaissant comme critère que la protection de la vie biologique. Ici aboutissent le déclin de l'autorité politique et des hiérarchies familiales et sociales, le refus catégorique de la force et de l'oppression, la critique sous-jacente du constructivisme à l'oeuvre dans le régalien.
La gouvernance ouvre l'époque des réseaux. Le droit devient multiforme et cesse d'être commun, la "proximité" remplace la norme. S'instaure un mirage du naturel et du spontané. Disparaît la volonté de changer la société, qu'il s'agit seulement d'améliorer dans son ordre dogmatique, puisque triomphe une seule interprétation du monde.
L'avènement de la "politique" à l'âge grec répondait à la volonté de nommer l'autorité et la force afin de pouvoir les canaliser, y compris dans le droit. On se trouve ici devant une utopie, laissant croire que les conflits et la force peuvent être supprimés. Il est bien possible que cette utopie fasse suite aux utopies totalitaires qui se sont révélées décevantes. Il est possible aussi que, d'un point de vue occidental, on se trouve devant une forme d'orientalisation, en remplaçant la politique par un gouvernement à prétentions monistes. Nous sommes réduits à des conjectures. Il est trop tôt
encore pour décider de la nature de cette nouvelle forme d'organisation des sociétés.
Communication donnée à la Summer School de Côme, Septembre 2008

Réinventer l'amour

Publié dans A tout un chacun

Les textes sur MAI-68 vont fleurir en ce quarantième anniversaire. 
J'ai eu l'occasion, récemment, de rencontrer des auteurs de plusieurs ouvrages au cours de quelques émissions. 
C'étaient des anciens soixante-huitards et qui l'étaient restés, dans un immobilisme étonnant, ressassant la lutte des classes et toutes sortes d'idées marxisantes inaudibles. Face à ces "soixante-huités", deux jeunes trentenaires publient, toujours dans le sillage de l'anniversaire, un état des lieux après la libération sexuelle. Pourquoi le Nouvel Ordre amoureux (1) ? Parce que depuis quarante ans, l'émancipation des moeurs sacre et légitime le désordre amoureux. On dirait bien que le bonheur a été sacrifié au nom d'une idéologie.
Ce n'est pas là le discours de deux hommes jeunes mais déjà blasés du genre la-chair-est-triste-et-j'ai-lu-tous-les-livres, ni celui de deux victoriens qui se seraient trompés de siècle. C'est justement parce qu'ils aiment la vie qu'ils refusent de la réduire à une affaire d'organes : le plaisir ne suffit pas au bonheur.
Rafraîchissante commémoration ! On est bien loin des bacchanales qui fêtent l'invention de la contraception facile et garantie. L'amour a-t-il encore un avenir quand on tente de le réduire au sexe, au jeu, au rendement ?
Les auteurs les plus lointains, les plus riches et parfois les plus inédits sont convoqués pour rappeler pourquoi le mot amour est si polysémique. On rencontre ici Augustin et Marc-Aurèle, jusqu'à Chesterton en passant par l'amour courtois. L'influence de Denis de Rougemont, de son Amour et l'Occident , prédomine.
Etrange d'entendre deux hommes de cette génération remettre en ordre (et pas forcément en cause) les attendus de leurs parents. Etrange parce qu'au lieu de juger la génération précédente trop sévère, ils la jugent trop laxiste ; au lieu de réclamer une libération supplémentaire, ils affirment que la liberté ne se déploie que dans la responsabilité ; au lieu de se saisir des émancipations apportées par leurs pères et de s'enfuir avec elles sans demander leur reste, ils posent la question des limites et se demandent si les transgressions parfois ne sont pas devenues des profanations, et pourquoi.
Ils plaident pour la pudeur, car s'il n'y a rien à cacher, l'humain s'anéantit. Ils plaident pour la fidélité, parce que l'amour se vide de substance sans inscription dans le temps. L'amour est lié au temps, si l'on veut bien admettre que nous humanisons tout ce qui nous concerne, et que nous partageons pourtant avec l'animal.
En d'autres termes, ils défendent la civilisation. Le sexe seul nous laisse à l'état animal, ou plutôt, fait de nous des animaux tristes. Il s'agit donc de la maîtriser, de le canaliser, d'en faire un bel ornement de l'amour. Le sexe seul, sans limite, sans autre finalité que soi, aboutit au sadisme, à Sodome ou à Salo, c'est-à-dire à la barbarie. Tout cela peut paraître évident, et mon lecteur va dire : enfin, ces jeunes gens réinventent l'eau chaude ! Pourtant, rappelons-nous que depuis la génération de 68, non, çà n'est plus évident : la prétendue libération consiste dans la prise en compte du sexe comme finalité dernière, il suffit de voir le succès de Catherine Millet racontant ses partouzes. L'eau chaude est donc à réinventer, justement. Ou plus exactement, à relégitimer. Finalement, nos deux auteurs clament que le roi est nu : la plupart d'entre nous savent bien que l'amour humain sublime la saillie animale, faute de tomber dans des pièges honteux et même dans des cynismes fascistes. Mais une petite élite issue de 68, reine des médias, fait de la déconstruction un divertissement mondain, et parvient à reléguer dans la ringardise les quelques timides qui voudraient énoncer des évidences manifestes.


Ce n'est pas seulement le sexe comme finalité qui déchoit l'amour de son rang. Mais aussi un idéalisme malvenu, laissant croire qu'en amour tout serait facile, transparent, angélique : un "romantisme crétin". L'amour est difficile, parce qu'il unit les différences sans les anéantir. Il ne s'obtient pas, il se conquiert. Il ne se garantit pas, il s'entretient. Il se nourrit de courage ! Voilà une ancienne nouveauté. D'où une critique du constructivisme ("on ne naît pas femme, on le devient", de Simone de Beauvoir) pour le remplacer par une anthropologie ancrée dans la culture occidentale : "la femme est égale à l'homme mais pas identique ; elle n'est pas différente du seul point de vue biologique, mais aussi psychologique". D'où une apologie de la différence assumée entre les sexes et ce qu'on appelle aujourd'hui les genres. D'où une apologie du mariage, même si être deux, c'est déjà un risque : "Quand j'ose aujourd'hui me constituer en famille, où les rôles sont un tant soit peu définis, où il y a de l'homme et de la femme, où il y a de la tension, où il y a de la résolution, où il y a du courage, de l'effort, où il y a un but qui modèle les comportements ( ) dès lors, je résiste au monde contemporain." Discours à la fois si simple, si naturel, et si difficile à prononcer.
Ce petit livre est sans prétention. Il pourra à certains paraître naïf. Mais son innocence même rejoint quelques grandeurs qui font le sel de notre vie. Il veille une espérance qu'on a voulu nous confisquer : il signifie , en ce domaine tout au moins, qu'il n'est pas besoin de "liquider" Mai-68 : l'évènement avec ce qu'il suggère, est tout simplement dépassé.


(1) par Jacques de Guillebon et Falk Van Gaver (Editions de l'Oeuvre)

 

A propos de Mai 68

Publié dans A tout un chacun

(...)
Mai 68 fut bien un "événement" au sens où s'est produit là une rupture dans l'ordre des choses, rupture qui révélait des forces nouvelles mais cachées, étouffées sous le poids de cet ordre précisément, et qui ont fini par exploser à l'image de la cocotte minute. 
Un événement révèle ce qui se trame en secret, et dès lors l'exhibe au grand jour : c'est pourquoi, après lui, plus rien n'est comme avant. J'ai été atterrée de rencontrer récemment, à l'occasion de la publication d'un livre avec Matthieu Grimpret (1), d'autres auteurs d'ouvrages portant sur le même sujet. Ils demeuraient cloîtrés dans le gauchisme d'alors et dans le mythe de la lutte des classes, comme si, depuis 40 ans, rien ne s'était produit qui pût nous ouvrir les yeux… Eh bien je crois que nous ferions la même erreur si, nous qui n'avons pas été "soixantuitards", nous en restions à ce désordre d'enfants gâtés qui brandissent le Petit livre rouge sans ouvrir les yeux sur les massacres perpétrés par Mao.
Mai 68, initié par des étudiants, a été une révolte des moeurs et essentiellement une révolte contre l'autorité : rien que de banal. Que se soient greffées là-dessus des revendications salariales au moment où les salaires étaient trop bas pour le confort des Trente Glorieuses, cela me semble un phénomène secondaire. Les grévistes ouvriers ont profité de la révolte étudiante. Le fond de l'affaire n'est pas là. Il est dans la manière dont se comportait alors l'autorité de proximité, qui commence par celle du père de famille (à l'époque les femmes avaient encore peu d'autonomie), et continue avec celle du professeur, par exemple.
Je crois que nos sociétés avaient laissé se développer une distorsion entre le développement accru de l'autonomie individuelle, et les autorités qui s'exercent naturellement dans n'importe quel groupe humain. Et cette distorsion apparaissait particulièrement inconfortable dans le domaine éducatif.
Voilà un adolescent auquel on proposait des études de plus en plus sophistiquées, tout en lui signifiant qu'il lui fallait apprendre à penser par lui-même (et cela n'était qu'un développement de notre tradition la plus ancienne). On lui laissait voir qu'il n'était plus obligé, comme autrefois, de reprendre le métier de son père, et qu'il lui fallait choisir selon sa propre vocation. On lui donnait les moyens et la permission de voyager seul et de mener sa propre vie. Mais lorsqu'il rentrait chez lui le soir, il trouvait dans la plupart des cas un père de famille à l'ancienne, qui lui indiquait les "bons" et les "mauvais" métiers, qui refusait de considérer ses opinions, évidemment encore malhabiles, comme des sujets de débats, et le traitait davantage comme sa propre trace que comme une personne à part entière (je ne suis pas en train de régler des comptes avec mon propre père, qui fut au contraire avec moi un libéral, mais la plupart de mes amis d'alors vivaient sous ce genre d'autorité, et cette différence explique probablement que je ne les aies pas suivi dans les constructions de barricades). Autrement dit, le monde avait manifestement changé, mais l'autorité paternelle demeurait la même. Et la jeunesse ne pouvait que sentir là une sorte de dissonance insupportable.
Lorsque, par le développement de l'émancipation qui caractérise particulièrement l'Occident, les sociétés déploient l'autonomie personnelle accordée aux très jeunes adultes, l'autorité ne doit pas pour autant s'anéantir. Mais elle doit s'adapter à cette nouvelle donne, devenir moins cassante et plus tolérante, convaincre au lieu de forcer, prévenir au lieu de punir. Cela n'avait pas été compris.
Que cette rupture ait été l'occasion, pour toute une intelligentsia d'origine marxiste qui devint ensuite déconstructionniste, de chercher à briser l'autorité elle-même, d'effacer la famille et de rendre tous les liens aléatoires et fugaces, c'est un fait. Et c'est justement cela qu'il faut liquider, cet excès. Mais l'excès est un épiphénomène, grave sans doute, pourtant secondaire, et que l'on peut combattre sans pour autant revenir au monde d'avant….
Quand on parle de "liquider Mai 68", cela ne peut pas signifier en effacer les conséquences, car cela n'est au pouvoir de personne. Et d'ailleurs, ce ne serait pas souhaitable, parce que les forces qui portaient l'événement avaient un sens, et l'on ne fabrique pas les sociétés, on les accompagne. Cela peut signifier : prendre enfin la mesure des conséquences destructrices, les combattre, et répondre d'une autre manière aux exigences révélées par l'événement.

Paru dans La Nef - Mai 2008

(1) Liquider Mai 68 ? sous la direction de Matthieu Grimpret et Chantal Delsol,
Presses de la Renaissance, 2008, 296 pages, 21 .

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