Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

DELSOL  Chantal

DELSOL Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

URL du site internet:

La vertu du courage

Publié dans A tout un chacun
La vertu du courage

Propos recueillis par jean sévillia
Pendant tout l’été, à l’occasion des grands entretiens, nous explorons les grandes vertus morales traditionnellement distinguées par la philosophie classique : successivement la prudence, la foi, la tempérance, l’espérance, la force d’âme, la charité et la justice. Cette semaine : la force d’âme.
"Libérale-conservatrice" : ainsi Chantal Delsol qualifie-t-elle la famille intellectuelle et politique dans laquelle elle se reconnaît, revendiquant un positionnement peu répandu dans le monde des idées. Philosophe, docteur ès lettres, elle est professeur à l’université de Marne-la-Vallée où elle dirige l’Institut Hannah-Arendt qu’elle a fondé en 1993. En 2007, elle a été élue à l’Académie des sciences morales et politiques. Spécialiste de philosophie politique et d’histoire des idées, cette femme courageuse a toujours manifesté son indépendance à l’égard de l’idéologie dominante. Hier farouchement anticommuniste quand la mode était au marxisme, Chantal Delsol résiste aujourd’hui à toutes les dérives issues de la "pensée 68". Auteur d’environ 25 essais et romans, cet esprit libre publie dans Le Figaro et dans Valeurs actuelles des chroniques incisives où elle n’est guère indulgente avec le pouvoir socialiste, et où elle pourfend le politiquement correct.

 
Comment la philosophie antique définissait-elle la vertu de force ?
Il y a un dialogue de Platon sur le courage : le Lachès. La force est la vertu du cœur, entendu au sens où l’on dit "mettre du cœur à l’ouvrage", au sens de la hardiesse et de la vaillance. Les Grecs entendent la vertu comme "disposition au bien". Dans ce dialogue, Socrate définit ainsi la force : "une certaine fermeté de notre âme". Dès le début, il refuse de limiter le courage-force à l’intrépidité guerrière, ce que les Grecs appelaient andreia, qui ­signifie aussi virilité. Proposant comme d’habitude de ­déceler l’homme courageux pour pouvoir découvrir la vertu qui l’habite, il le décrit comme celui qui demeure ­intrépide devant la maladie, devant la pauvreté, devant les peines et les craintes… et même "ceux qui ont l’énergie de combattre leurs propres convoitises ou leurs plaisirs".
On voit bien que le courage nécessite la réflexion et une forme de sagesse - ce que les anciens appelaient la prudence. Il ne s’agit pas de se jeter au-devant du danger comme un fou. Mais de résister calmement et sans concession aux dangers de la vie. Ce dialogue platonicien est si vivant, si émouvant dans sa description d’une belle humanité, que le philosophe Leo Strauss raconte : "Lorsque j’eus 16 ans et que nous lûmes en classe le Lachès, j’ai conçu le projet, ou le souhait, de passer ma vie à lire Platon et d’élever des lapins à la campagne, tout en gagnant ma vie comme receveur des postes."
 
En acceptant la force dans la liste des vertus cardinales, le christianisme lui a-t-il donné un sens différent ?
Il faut alors évoquer Thomas d’Aquin : la force est une fermeté inébranlable (qui ne se laisse pas détourner, quel que soit le péril ou la tentation) vers le bien et la justice. Ici la force est l’un des dons de l’Esprit ­saint. Lorsque Matthieu dit : "le royaume des cieux exige la force, et ce sont les violents qui s’en emparent", il faut comprendre que rien n’est ­accordé aux mous, aux indifférents, aux désinvoltes, aux négligents. Le Royaume n’est pas un ticket gagnant dans une loterie, ou une pépite qu’on a la chance de ramasser dans le caniveau. Il n’attend que les intrépides qui le cherchent de haute lutte, sans jamais céder un pouce de terrain. On voit que le courage-force est devenu la qualité privilégiée pour atteindre le salut.
 
Quelle est la relation entre la force physique et la force morale, entre la force du corps et la force d’âme ?
Il s’agit toujours d’une énergie, mais dans les deux cas son sens diffère complètement. La force physique n’est qu’affaire biologique et ne signifie que ce que l’esprit lui prête : elle est tributaire de la liberté qui la déploie, et ne prend sens que par elle. La force physique déployée par un animal n’a pas de signification : on ne dit pas que l’animal est "courageux" ou "pusillanime", sinon de façon dérivée, en faisant de l’anthropomorphisme. L’animal déploie sa force au gré de ses besoins et en utilisant son instinct et son expérience des situations. Il n’a pas de vertu parce qu’il n’a pas de liberté. Chez les humains, la force physique seule se déploie selon l’instinct, les humeurs, les passions ; la force d’âme se déploie selon la liberté : si tout va bien, c’est elle qui conduit la force physique, qui la commande et la maîtrise.
 
Comment distinguer la force de la violence ?
La force est un état, la violence, un acte. Nous avons tendance à comprendre la violence comme une force non maîtrisée, et dominée par des pulsions obscures, par des passions, ou par des instincts. L’alcoolique peut être violent, ou bien celui qui est addict à une drogue, ou encore l’amoureux trahi qui ne sait pas se dominer. La force peut accomplir les mêmes brutalités que la violence, mais elle est maîtrisée et vouée à un but qui la dépasse et dont elle n’est que le moyen. De plus, elle est censée obéir à un but louable et pur. Prenons des exemples. Un amoureux trahi frappe sa compagne dans un geste de colère : il aura les circonstances atténuantes. Un raciste s’emporte contre un homme de couleur et le frappe : son acte étant à la fois raisonné et odieux, il encourt le maximum. Un policier frappe un manifestant qui nuit gravement à l’ordre public : il agit en vue du bien commun ; et à condition qu’il n’y mette ni haine ni ardeur excessive, on estime que c’est son métier. Lorsque Max Weber définissait l’Etat comme "l’instance qui détient le monopole de la violence légitime", il voulait bien dire ceci : la force brutale ne devient légitime que détenue par l’instance légale, et en même temps vouée au bien commun (car une instance légale peut enterrer le bien commun, voir le nazisme et le communisme). Dans un Etat de droit, on ne se fait pas justice soi-même. Mais si l’Etat devient tyrannique, le peuple reprend son droit à utiliser la force. C’est du moins ainsi que la tradition occidentale voit les choses, depuis ses origines et tout au long de notre histoire.
Le processus de civilisation consiste à tout faire pour que la parole en grande partie remplace la force. Là où les individus ont peu de mots, la violence est reine. Le but d’une société civilisée consiste donc à donner des mots, à rendre capable de débat et de dialogue. Et néanmoins les sociétés humaines ne peuvent pas se passer de la force, qui représente le dernier rempart lorsque tous les autres ont cédé. Un individu désespéré emploie la force, parfois d’ailleurs contre lui-même, et une société aussi. C’est pourquoi un gouvernement ne doit jamais laisser se désespérer Billancourt (et Billancourt change de visage selon les époques). Car un jour ou l’autre, comme disaient les vieux autrefois dans les campagnes "les chassepots partiront tout seuls."
 
Quel héros - mythologique ou littéraire - symbolise-t-il le mieux la force ?
Pour les anciens Grecs, le héros de la force était Achille. Toujours invaincu mais sachant bien qu’il mourra jeune au combat, il est tout entier voué à l’accomplissement de hauts faits patriotiques, censés lui conférer l’immortalité (ce qui a bien réussi puisque nous le citons encore !). Capable d’une grande brutalité lors des faits de guerre, il met sa force exceptionnelle au service de l’amitié et aussi de la vengeance. Antigone représente sans doute le cas typique d’une exceptionnelle force morale lors même que la force physique est inexistante. Elle est une toute jeune fille (Caroline Eliacheff la présente comme anorexique), sans pouvoir aucun, et résiste à Créon par sa seule intrépidité.
Si l’on veut bien distinguer la force de la violence, on peut citer tous les héros littéraires dont les grandes capacités sont orientées au bien, comme les personnages d’Alexandre Dumas, qui font partie de la geste française.
 
Et quel personnage historique ?
Voyez Jeanne d’Arc : elle manifeste un courage physique réel pour une jeune fille, peu aguerrie à la violence à une époque où les femmes ne vont pas à la guerre ! Mais aussi (j’allais dire surtout), elle manifeste lors de son procès une force d’âme absolument sans égale, à ce point qu’on peut la croire investie d’une grâce qui la dépasse. Mais toutes les époques ont leurs héros, surtout bien sûr dans les moments tragiques, exigeant le dépassement de soi. J’admire beaucoup le personnage de Churchill, tenant le destin de l’Europe sous une main qui ne tremblait pas. Et les frère et sœur Hans et ­Sophie Scholl, qui furent guillotinés à 20 ans pour avoir diffusé des tracts contre Hitler, et qui portaient à eux seuls toute la conscience allemande.
La force d’âme des héros connus ou inconnus nous remplit d’admiration, car nous qui vivons à un moment de l’histoire où l’on ne se risque qu’au Loto, nous ignorons, chacun de nous, de quoi nous serions capables au sein de circonstances terribles. Et je ne connais rien de si méprisable que cette mentalité de justicier, si courante aujourd’hui, qui consiste à incriminer nos parents de n’avoir pas été suffisamment héroïques en face du nazisme (constamment à nous demander par exemple, avec un air soupçonneux, s’ils "savaient" ou non, comme si le fait d’avoir su les rendait criminels à nos yeux d’enfants gâtés). Le courage est une vertu d’exception, et il est tout à fait crasse de blâmer quelqu’un pour n’avoir pas été Antigone, alors qu’on est soi-même bien au chaud dans ses pantoufles. Il est de bon ton de n’avoir du courage qu’en face du nazisme, ce qui ne coûte pas de pain puisqu’il a disparu depuis soixante-dix ans. Je ne vois personne pendant ce temps risquer sa vie pour tirer d’affaire les Coréens du Nord… Tous les grands discours sur le courage nous convainquent de ceci : le courage est peut-être la seule vertu qu’on ne peut feindre. On ne le parle pas. On ne peut que l’exercer. On ne peut pas faire semblant d’être courageux !
 
La "pensée 68", qui a discrédité la contrainte, le sacrifice, l’effort, n’a-t-elle pas déconsidéré aussi la force ?
Plus nous nous sommes éloignés historiquement de la vie sauvage ou de la vie proche de la nature, plus la force physique a perdu son importance. C’est un effet naturel, et bénéfique, de la civilisation. Cet effet s’accentue avec la modernité. La récusation de la force est constante depuis Rousseau, et manifeste un des aspects essentiels de la modernité. C’est le phénomène que Tocqueville, toujours prophétique, appelait la douceur. La démocratie est une grande machine à fabriquer de la douceur !
Il faut dire aussi que les violences inouïes et arbitraires auxquelles ont donné lieu les deux totalitarismes et les deux guerres mondiales nous ont laissé, à la fin du XXe siècle, une véritable horreur de la force. Par exemple, sur le plan poli­tique, il est devenu tout à fait incongru et inadmissible de ­tirer sur des manifestants comme cela se faisait encore il y a peu. Sur le plan individuel, il est léga­lement interdit aux éducateurs de porter la main sur les enfants. La protection des faibles est devenue, dans tous les pays occidentaux ou occidentalisés, un enjeu national. ­Comment ne pas s’en ­réjouir ?
Cependant le phénomène de la douceur traduit aussi une forme de faiblesse.
Parce que la force a été profanée - utilisée par tant de monstres et de si odieuse façon -, on voudrait la dévaloriser tout ­entière. Cette tendance habite notre littérature depuis l’après-guerre. On peut citer par exemple, non loin de nous, la manière dont Simone Weil, grande admiratrice des anciens Grecs, comprend le poème de L’Iliade, qu’elle appelle "le poème de la force". La philosophe décrie, avec horreur et amertume, cette prédisposition des humains à user de la force "qui change l’homme en pierre". Au fond, elle pense que tout individu disposant d’une force a tendance à en abuser : "on est toujours barbare avec les faibles", ou encore "la superbe ­indifférence du fort pour les faibles". Simone Weil nourrit pour certains héros un mépris sans nom, et discrédite la force de façon très moderne : dans la guerre, dit-elle, "l’héroïsme est une pose de théâtre et souillé de vantardise".
On pourrait trouver des textes du même genre chez Romain Gary, Céline, ­Malaparte, et bien d’autres à la même époque. Jean-Marie Apostolidès a bien montré que la crise de Mai 68 correspond à une accélération du phénomène de la douceur, correspondant à une crise de toutes les autorités, et à l’entrée dans une ère du refus de l’effort, et de la complaisance morale. Pendant que, sur le plan politique, on s’imagine que le droit pourrait se dispenser de la force. Nul droit, nulle justice, ne peuvent se passer de la force, qui les garantit. Ecoutons Pascal : "La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique." Le refus de la force a engendré dans nos sociétés cette illusion selon laquelle les guerres allaient cesser entièrement, être remplacées par le droit. Les médias ont ainsi décrit la guerre en Bosnie comme celle des derniers sauvages d’Europe. Illusion : le retour de la force brutale a pour nom le terrorisme islamiste. Nous tombons de haut. Il faut assumer ce monde imparfait où la guerre demeure toujours possible.
 
Y a-t-il un domaine où notre société abuse de la force ? Et au contraire un domaine où la force mériterait d’être réhabilitée ?
Nos sociétés abusent de la douceur ! Nos médias pleurnichent davantage qu’ils n’analysent - il suffit de voir par exemple les sinistrés qu’on interroge au moment des inondations. Tout est larmoyant. Nous répétons que nos sociétés sont devenues brutales, mais c’est plutôt que nous ne supportons plus rien ! C’est particulièrement vrai en France, où les citoyens ont l’habitude de tout attendre de l’Etat, et se comportent en tout point comme des enfants insatisfaits. Même là où la force est légitime et devant de vrais dangers, on peine à l’utiliser, crainte d’être assimilé aux terribles violents du XXe siècle ("CRS = SS"). En plein état d’urgence, des individus encagoulés peuvent détruire des bâtiments publics sans risquer grand-chose, et à l’école, on n’ose plus punir : comme dans le film Entre les murs, c’est l’enseignant qui tremble dès qu’il a dit un mot de travers, pendant que ses élèves l’injurient impunément…Parce que nous avons peur d’abuser de la force, nous préférons la délégitimer entièrement. Nous suscitons ainsi des sociétés de complaisance où, malgré tout, la force resurgit au marché noir, dans ses pires formes. Mieux vaut l’assumer et la maîtriser.

Paru dans Le Figaro Magazine, 5 août 2016

Football : ... ferveur persistante

Publié dans A tout un chacun
Football : les paradoxes d’une ferveur persistante
 
Les compétitions internationales remplacent la guerre et, d’une certaine façon, s’y substituent. Les deux activités se ressemblent : rivalité, dépenses inouïes et sans compter, oubli et dépassement de la vie ordinaire dans l’enthousiasme qui permet pour un moment des émotions plus fortes. Il est bien probable que les jeux et les guerres sont antithétiques, car on n’a pas envie de jouer avec celui qu’on acceptera de tuer, et inversement, on ne tuera pas son concurrent. C’est la différence entre ennemi et adversaire. On peut se réjouir de vivre à une époque où l’on préfère la confrontation sur un stade plutôt que sur un champ de bataille.
Il est bien légitime que les nations se mesurent. Car même si elles sont capables de s’entraider en cas de catastrophes, elles demeurent toujours des entités souveraines et indépendantes, au fond des individus séparés, toujours à épier les échecs ou les réussites des autres, et à soi-même se glorifier. Et comme au fond les peuples ne cherchent qu’une supériorité symbolique, le jeu fait l’affaire avec grandeur, pour manifester cette impatience d’être le meilleur, et cette impatience à étaler sa supériorité.
 
Les compétitions sportives prennent donc, avantageusement sans doute, la place de la guerre en déployant le patriotisme dont tous les peuples ont besoin, parce que sans appartenance nous ne sommes pas grand-chose. C’est dans le stade à présent que flotte le drapeau, en tout cas depuis le moment tout récent où nous avons vu réapparaître un danger commun sous la figure du terrorisme - il y a eu de longues années pendant lesquelles le patriote à béret était décrit comme un ballot, voire comme un fanatique, et pendant lesquelles le drapeau n’intéressait que l’extrême droite.
On attend donc l’Euro comme un moment de ferveur commune, pendant lequel une solidarité solitaire (tous ensemble chacun devant son poste de télévision) nous fera frémir aux mêmes attentes.
 
Mais plutôt qu’un grand moment de patriotisme sous un mode pacifique et festif, c’est un grand moment de célébration du post-moderne, dans tous ses états.
Il s’agit de célébrer les exploits au-delà des limites. Non plus les beaux corps naturels, comme c’était le cas dans la Grèce ancienne, où Olympie était le lieu de la vitalité éclatante et esthétique. Où l’on cherchait l’excellence, à tout point de vue, le kalos kagathos, le beau et bon, et non pas la performance technique. Mais, comme le disait François Dagognet, on célèbre aujourd’hui "un autre corps, celui des records et des dépassements sans fin". Que la tentation (et parfois la réalité) du dopage soit toujours présente montre évidemment le désir de tricher, bien naturel quand l’éthique n’accompagne pas la vie ; mais aussi, le désir de surpasser l’humain et d’une certaine façon, de devenir le dieu du stade étranger à l’humaine condition.
À d’autres égards nos champions nous sont étrangers. Ils représentent avec les chanteurs les uniques modèles que l’on nous présente à admirer. Ils sont les seuls "héros" qui nous restent, et il vaut mieux ne pas oublier les guillemets. Précisons, ou rappelons, qu’en dehors de leurs réussites sportives indéniables, ce sont des héros au sens grec, c’est-à-dire des demi-dieux, en tout cas traités comme tels, mais dépourvus de l’éducation qui leur permettrait d’assumer leur rang, et qui par conséquent se conduisent comme des vauriens, tout en suscitant l’extase de la foule.
Les jeux du stade sont aujourd’hui représentatifs d’une époque minée par le matérialisme - c’est-à-dire l’importance exclusive accordée à l’argent. Et cela est incompatible avec l’idéal patriotique. Car ce n’est pas par une cupidité spécifique que nos contemporains accordent toute valeur à l’argent et aux biens matériels, c’est uniquement parce que cela représente pour eux le seul héritage restant après liquidation des croyances. Or le patriotisme est une croyance. C’est pourquoi on a du mal à penser que ces demi-dieux du stade, souvent "achetés" à l’étranger pour faire gagner les équipes, autrement dit qui sont des mercenaires, peuvent bien représenter la patrie pour laquelle ils se battent à coups de millions mensuels. Piètre modèle pour le jeune footballeur débutant du terrain de banlieue, que ce nabab prétentieux et analphabète, toujours à l’affût d’une ruse raciste… Il est fallacieux de prétendre que ces champions issus du peuple demeurent "du peuple" et sont une espérance pour une jeunesse défavorisée.
 
Les jeux du stade de la post-modernité ne peuvent décidément pas se substituer à la guerre dont nous ne voulons plus. Un soldat, même mercenaire, est un homme du commun, payé comme tout le monde et lié à l’humaine condition. Les jeux du stade ressembleraient plutôt à une nouvelle religion de l’âge post-chrétien, un retour à l’époque très ancienne où la religion était un rite social, non pas une croyance personnelle mais une liturgie. Aujourd’hui un culte, voué non à l’excellence mais à la performance ; un culte de l’argent et du divertissement. Liturgie creuse.

Le Figaro, 9 juin 2016
 
Membre de l’Institut et professeur de philosophie politique à l’université Paris-Est. Dernier ouvrage paru : La Haine du monde. Totalitarismes et postmodernité (Cerf, 2016)

Maire de Londres ...

Publié dans Du côté des élites
Maire de Londres : le paradoxe français

Les médias français se félicitent bruyamment de l’élection du maire de Londres. Sadiq Khan a tout pour leur plaire : fils d’immigrés pakistanais musulman, pauvre et méritant, avocat spécialisé dans les droits de l’homme, travailliste, pro-européen et anti-Brexit.
Nous avions été heureux de voir les États-Unis élire avec Obama un candidat noir : belle revanche de l’histoire après un apartheid encore si récent. De la même façon, on ne peut qu’être heureux de voir réussir de la sorte un enfant de famille immigrée modeste. Mais ce n’est pas cela qui est en cause ici. La victoire de Sadiq Khan est revendiquée au nom de la "diversité". Enfin un candidat musulman ! La ville de Rotterdam s’est d’ailleurs déjà donné auparavant un maire musulman, Ahmed Aboutaleb. C’est l’occasion pour certains, comme le 8 mai encore Pierre Moscovici, de souligner que - c’est ce qu’il fallait démontrer - les racines de l’Europe ne sont pas chrétiennes : puisque des musulmans peuvent, élus par les citoyens, devenir gouvernants.
Il faut que nous soyons bien aveuglés pour ne pas voir la mystification dans laquelle nous nous plaisons. Nous ne félicitons Sadiq Khan d’être musulman que parce qu’il est si éloigné de tout ce qui fait l’islam. Il n’organisera certainement jamais à Londres quelque chose comme le salon de la femme musulmane de Pontoise, avec des conférences sur "les femmes vertueuses obéissent à leur mari" et "la femme ne sort de chez elle que par la permission de son mari". Il a tout fait pour sauver le pub de son quartier - il est musulman, certes, mais pas comme celui de L’Auberge volante de Chesterton, qui, pour obéir normalement à sa religion, fermait les pubs de Londres. Il récuse avec vigueur l’image du musulman anti-juif. Il est spécialisé dans les droits de l’homme tels que nous les entendons (il suffit de lire les quatre déclarations islamiques des droits de l’homme pour comprendre ce qu’ils deviennent traduits par la charia). Enfin, et non le moindre, il a soutenu le mariage homosexuel (il suffit d’avoir enseigné pendant des années à des étudiants musulmans pour savoir que ce n’est en aucun cas l’opinion qu’ils professent très généralement, juste parce qu’ils sont en accord avec leur religion). Mais de surcroît, il a été, dit-on, menacé de mort pour cela : autrement dit, on se félicite qu’il soit musulman, mais on ne le loue que parce qu’il est capable de s’opposer à sa propre culture au péril de sa vie !
Sadiq Khan se déclare musulman pratiquant. Et pour autant, si entièrement occidentalisé il projette l’image d’un islam fantasmé, qui n’existe que dans nos rêves : exactement semblable à nous, et pourtant estampillé différent, qui nous laisse croire que nous sommes bien multiculturalistes, alors qu’en réalité, c’est seulement chez lui notre culture que nous aimons. L’élection de Sadiq Khan ne nous démontre pas que nous sommes en train d’abandonner nos racines chrétiennes. Elle nous démontre au contraire, et à satiété, à quel point l’histoire les conforte, puisque des citoyens européens musulmans en défendent avec ardeur les principes : les droits de l’homme, la monogamie, et tout cela que Sadiq Khan défend, on ne le trouve pas en pays musulman.

L’allégresse médiatique devant l’élection de Londres raconte comment nous nous leurrons nous-mêmes. Elle brosse l’image d’une diversité entièrement remodelée à l’image de l’Occident post-moderne. On parle de multiculturalisme : "La diversité comme étendard", dit la voix médiatique sur un ton inspiré. Mais on nous présente un musulman bien remis aux normes : on loue la diversité mais c’est une diversité réglementée. On aime l’autre, oui : mais à condition qu’il soit tout à fait semblable à nous.
C’est sans doute là l’explication de ce paradoxe contemporain : comment pouvons-nous tout en défendant une seule opinion légitime (les droits de l’homme à l’occidentale), demeurer si attachés à la diversité, clamant la vertu des "différences" ? C’est que ces différences nous les désossons préalablement, nous les déshabillons, nous les réduisons pour ainsi dire à l’état de désert. Nous en extirpons tout le suc pour en faire des folklores. Ainsi, quand on annonce avec fierté que le maire de Londres est musulman, cela ne signifie pas qu’il applique le Coran (jamais les Londoniens ne l’accepteraient), mais qu’il se réclame d’une tradition pittoresque et surtout sans manifestation concrète. Nous nous réjouissons que sa religion ne soit pas la nôtre - mais à condition qu’il ne prétende pas en réaliser les préceptes ! Et d’ailleurs il ne prétend à rien de tel ! Il est musulman, mais il défend l’Occident chrétien de tout son cœur. Cela l’arrange. Cela nous arrange.
Pourquoi clamons-nous la diversité tout en défendant exclusivement les droits de l’homme occidentaux ? Pourquoi récusons-nous les racines chrétiennes tout en défendant leur héritage avec tant d’ardeur ? Parce que nous n’assumons pas notre filiation culturelle. Nous aimons notre héritage, mais pas ceux qui nous l’ont laissé. Nous sommes des parricides. C’est pourquoi sans cesse nous brouillons les pistes. L’histoire du maire de Londres n’est qu’un épisode de ce permanent brouillage.

Paru dans Le Figaro, 10 mai 2016

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version