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DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants

Officier, général de division


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

URL du site internet:

"l'armée française bientôt épuisée"

Publié dans En France
"Au rythme actuel, l'armée française sera bientôt épuisée"

L’armée française a-t-elle aujourd’hui les moyens de faire face aux menaces ?

Nous sommes dans une situation extrêmement critique. D’un côté, les menaces s’accroissent, le feu a pris tout autour de l’Europe, de l’Ukraine au Sahel en passant par le Moyen-Orient. De l’autre, les capacités de notre défense sont constamment réduites : moins 25% sous Nicolas Sarkozy et à peu près la même chose sous François Hollande, selon l’actuelle loi de programmation militaire, même après la légère rectification décidée par le Président. Vérifiez vous-même. Si cette pente vertigineuse n’est pas sérieusement redressée, les armées françaises vont tout simplement disparaître : le dernier soldat français défilera sur les Champs-Elysées le 14 juillet 2040.
Ce qui est terrible, c’est que l’institution militaire, silencieuse par nature, est incapable de se défendre elle-même, comme peuvent le faire d’autres corps sociaux, médecins, architectes, avocats disposant "d’Ordres" dont c’est la mission. Des voix citoyennes doivent s’élever, au nom de la Nation. Mon devoir était de pousser un cri d’alarme. C’est l’objet de cet ouvrage, hélas plus réaliste que pessimiste.
 
Pourquoi ce grand écart entre missions et moyens ?
L’Europe a tué l’idée de guerre dans l’esprit des citoyens européens. Ils ont cru que le "soft power" pourrait remplacer le "hard power". Nous avons intellectuellement "quitté l’histoire" en imaginant être parvenus dans un monde post-moderne qui avait définitivement éliminé la guerre et la barbarie.
Si la guerre a disparu, pourquoi conserver des armées ? Les citoyens se sont désintéressés de la défense dont les investissements sont devenus peu à peu illégitimes. En aval, on a pu, sans coût politique, rogner sur les budgets de défense pour redistribuer aux corps sociaux qui, eux, descendent dans la rue.
 
Le 29 avril, le président Hollande a annoncé une rallonge budgétaire de 3,8 milliards d’euros sur quatre ans pour la défense. Est-ce suffisant ?
C’est un frémissement positif mais insuffisant. Il s’agit simplement d’un ralentissement de la diminution du budget des armées … et surtout d’une manœuvre de communication. Mais ce geste symbolique - qui doit être salué - ne rétablit pas l’outil militaire à la hauteur des menaces et des ambitions de la France. Il est vrai qu’en 2016, on va recruter, et que le budget a été renforcé de 600 millions pour passer de 31,4 milliards d’euros dans la Loi de programmation initiale à 32 milliards. Mais la déflation des effectifs reste programmée et va reprendre. Les hausses sérieuses de budget ne sont prévues qu’après 2017 ! Autant dire que le gouvernement fait des promesses pour un avenir que personne ne connaît.
 
Quel serait le budget militaire idéal ?
Il n’y a évidemment pas de jauge absolue, tout dépend des ambitions, des menaces et de la façon dont on emploie le budget. Ce que l’on sait aujourd’hui, c’est que l’armée française est largement sur-employée par rapport à ses capacités. Elle s’use. Elle ne peut plus se reconstituer (formation, entraînement, remise en condition…) entre deux engagements. Elle risque de se retrouver dans la même situation que l’armée britannique qui, malgré un budget supérieur au nôtre (plus de 40 milliards d’euros), est aujourd’hui incapable d’aller opérer au sol sur les théâtres extérieurs.
 
Pourquoi la Grande-Bretagne est-elle dans cette situation ?
Son armée a été sur-engagée par rapport à sa capacité. Presque simultanément, elle a déployé jusqu’à 40 000 soldats à Bassora en Irak et jusqu’à 10 000 dans le Helmand en Afghanistan, un effort très au-delà de ses possibilités et qui l’a profondément usée. Résultat, si l’armée britannique bombarde encore ici et là, il n’y a plus désormais aucun contingent britannique significatif engagé dans des opérations extérieures. L’armée britannique s’est détruite par sur-emploi et mettra a minima quatre ou cinq ans à se reconstruire. Pour tenir dans la durée, les armées américaines considèrent qu’on ne peut déployer au maximum qu’un soldat sur sept, sans épuiser le capital.
 
Et l’armée française, est-elle épuisée ?
En France, on applique un ratio de un sur six, largement dépassé aujourd’hui. Au rythme actuel, elle sera bientôt épuisée, particulièrement dans les forces terrestres. Nous sommes toujours capables de réussir des opérations coup de poing comme l’opération Serval, lancée en janvier 2013 au Mali pour arrêter la percée djihadiste. Mais on ne sait plus s’engager efficacement sur le long terme alors que tous les conflits auxquels nous prenons part sont des conflits longs.
 
Il y a des choix à faire : de la présence sous la Tour Eiffel, ou de l’efficacité opérationnelle en Syrie et au Sahel ? Les 7 000 soldats français déployés dans le cadre de l’opération Sentinelle n’ont qu’une plus-value très limitée au regard des inconvénients majeurs de ce déploiement avant tout politique. Employer un soldat, dont la formation est très onéreuse, dans le rôle d’un employé de société de gardiennage est un véritable gâchis, au plan opérationnel et au plan budgétaire. Impôts dilapidés, dégradation continuelle des capacités opérationnelles individuelles et collectives… Sentinelle casse un outil qu’on regrettera très vite. Il est tout à fait légitime d’utiliser les soldats français pour la protection du territoire national, mais à condition de tirer le meilleur parti de leurs compétences spécifiques. L’armée n’est pas un stock de vigiles à déployer devant les lieux de culte !
 
La France a la chance d’avoir une belle armée, capable du meilleur. C’est la seule qui puisse encore défendre l’Europe. Il faut précieusement prendre soin de ce capital inestimable sans oublier que reconstruire une armée est extrêmement long et complexe. L’armée irakienne formée à coup de milliards de dollars par les Américains s’est "débandée" face à Daech. De même, l’armée malienne formée par la Mission européenne n’a guère résisté aux premiers coups de feu des Touaregs. Idem pour l’armée afghane, on l’a encore vu récemment à Kunduz devant les talibans…
 
Mais avec l’Europe de la Défense, ne peut-on pas mutualiser les moyens militaires ?
Notre horizon doit être l’Europe de la Défense. Mais, à ce jour, nous ne sommes parvenus à rien de sérieux. Le meilleur exemple de l’inanité de l’Europe de la défense, ce sont les Groupements tactiques de 1 500 hommes, parfaitement équipés et entraînés… mais qui n’ont jamais été utilisés, ni au Mali, ni en République centrafricaine alors que l’occasion en était clairement donnée.
A l’heure de la montée des dangers, la France ne doit surtout pas se départir des moyens de défense qu’elle possède encore. C’est pourquoi ces questions ne sont pas de nature budgétaire mais d’abord un problème de vision, de sens de l’Etat et de volonté politique.
 
Et l’OTAN ?
Malheureusement, aujourd’hui, il faut le dire, l’OTAN est préjudiciable aux intérêts de la défense européenne : la survie de cette organisation d’un autre âge est la première cause de l’effondrement des budgets européens de défense. Les Européens rêvent toujours du soldat Ryan… qui ne reviendra jamais plus les défendre. Le "pivot" américain vers le Pacifique n’est pas une vue de l’esprit : il est une tendance lourde, irréversible.
L’intérêt bien compris des Américains serait d’imposer l’autonomie aux Européens, mais, par courte vue, ils craignent une Europe-puissance qu’il faudrait admettre à part entière dans la gestion des affaires du monde. L’OTAN ? Oui, mais profondément transformée, sans "primus inter pares" et dans laquelle les Européens seraient au minimum "l’actionnaire majoritaire".
 
La France est-elle vraiment menacée ?
Ce n’est pas parce que la France, tout au bout de sa péninsule européenne, se croit protégée, qu’elle l’est. Au contraire. Après les Etats-Unis, elle est pour les djihadistes le deuxième "Grand Satan". Les menaces sont concrètes. Quand l’armée française s’engage au Mali, elle va détruire des djihadistes qui ont l’intention de semer la terreur en France. L’intention de Daech est de perpétrer des attentats de masse sur le territoire national : la destruction de l’Etat islamique est dans l’intérêt immédiat des Français. Cela rend bien secondaires beaucoup d’autres considérations.
 
Mais ces menaces ne sont-elles pas avant tout du domaine de la police ?
Il y a un continuum entre sécurité et défense, mais l’une et l’autre sont complémentaires et nécessaires. Nos frontières sont poreuses, et plus on traitera la menace "à l’avant", moins on aura à le faire sur le territoire national. Ne rêvons pas d’une ligne Maginot antiterroriste : toutes les forteresses ont vocation à être détruites ou contournées. Cette "défense de l’avant", il faut sans relâche en expliquer la nécessité aux Français : plus les théâtres d’opérations sont lointains, moins le citoyen les relie à sa propre sécurité.
Pourtant, il n’y a pas d’autre solution que d’aller là où se trouvent les sources de la violence, et les tarir. L’erreur majeure serait de confondre "continuum" et "fusion". Il faut consolider la coopération entre défense et sécurité, mais les missions et les moyens doivent rester spécifiques.
 
Vous êtes donc d’accord avec les opérations lancées de l’autre côté de la Méditerranée ?
Ce n’est pas la multiplication des interventions qui fait une stratégie. La France s’engage partout, mais on a du mal à identifier clairement une stratégie dans toutes ses dimensions. Elle pare au plus pressé, basculant ses efforts au gré des départs de feu sans jamais parvenir à traiter les problèmes "au fond". Faute de pouvoir envoyer sur les théâtres des contingents adaptés aux enjeux, on projette des forces, on s’active au mieux, mais on ne travaille pas dans la durée ; souvent, on perd la nuit ce qu’on avait gagné dans les combats du jour.
C’est le Sisyphe interplanétaire, version casque lourd. On le voit en République centre-africaine, en Afghanistan et dans le désastre de Libye. Dans mon livre, j’affirme qu’on a transformé nos armées en "kit expéditionnaire", toujours à la peine pour transformer les gains tactiques en succès stratégique. Faute de budget, de moyens, l’armée française est capable de gagner des batailles, mais plus des guerres, car cela supposerait d’assurer la permanence des effets. Pensez qu’au Sahel, 3 500 soldats sont mobilisés sur un territoire plus vaste que l’Europe !
 
Alors que c’est un point fort de la France, vous remettez aussi en cause l’inflation technologique militaire. Pourquoi ?
Parce que l’effet délétère des coupes budgétaires sur nos forces est d’autant plus violent qu’il se couple avec un armement toujours plus sophistiqué et donc toujours plus coûteux. Or, cette inflation technologique - par elle-même réductrice des parcs et flottes - se traduit in fine par la contraction des formats et déflation des effectifs, une logique perverse… La technologie est utile. Cependant, l’hyper-sophistication produit des armées excellentes dans la bataille, au niveau technique, mais médiocres dans la guerre, au niveau stratégique. Quel triste exemple que l’Afghanistan, où la coalition internationale mobilisait les deux-tiers des budgets militaires du monde, où le différentiel technologique était le plus élevé de toute l’histoire militaire, sans qu’aient pu être vaincus quelque 30 000 talibans équipés de kalachnikovs !
La technologie ne confère pas hélas le don d’ubiquité qui serait fort utile vu la multiplicité de nos théâtres d’opération. Quand la France acquiert une frégate de dernière génération pour un milliard d’euros, elle se prive de quelque 10 navires plus modestes mais qui seraient plus efficaces pour surveiller son espace maritime, le deuxième du monde !
 
Faut-il alors remettre en question la dissuasion nucléaire ?
Du moins faut-il veiller à ce qu’elle ne devienne pas notre nouvelle ligne Maginot. Cette arme de non-emploi n’est utile que si on dispose d’une armée d’emploi, seule à même de prévenir son contournement et de faire face aux multiples enjeux sécuritaires infra-nucléaires. Or, le nucléaire, qui mobilise environ 20 % du budget d’investissement des armées, est une des premières victimes de l’inflation technologique ; il pourrait rapidement atteindre 30 % des dépenses militaires compte tenu des renouvellements de programmes prévus dans les dix ans à venir.
Il est temps de maîtriser une dérive perverse pour la défense française et d’envisager enfin la défense de manière globale. En ce sens, la sacralisation actuelle du nucléaire est une des plus graves menaces sur la sécurité des Français.
 
Pourra-t-on gagner la lutte contre Daech ?
Seulement si on trouve la stratégie commune, donc le but à atteindre. Pour l’heure, faute de savoir ce qu’on veut faire dans un Moyen-Orient qui a enterré les accords Sykes-Picot [délimitant une frontière entre l’Irak et la Syrie, NDLR], on mène une guerre de "containment" pour gagner du temps, le temps nécessaire pour déterminer le compromis possible entre les différentes parties prenantes, Iran, Arabie Saoudite, Irak, Turquie, Israël, etc.
Mais sans accord entre Obama et Poutine, sans reconnaissance des intérêts légitimes des uns et des autres, on ne pourra pas définir un objectif commun et donc nous continuerons à perdre du terrain comme nous le faisons, malgré toute notre force militaire, depuis l’été 2014.
 
La Russie n’est donc pas notre adversaire ? Fallait-il alors lui vendre les navires Mistral ?
Je pense qu’il ne fallait pas lui livrer les Mistral, car il faut fixer des limites à Vladimir Poutine : il n’en respectera la France que davantage. C’est important ! D’autant plus que c’est le même Poutine qui fixe à présent le tempo des relations internationales.
Et lui, il a une vision : replacer la Russie au cœur du jeu international, préserver ses intérêts au Sud de la Méditerranée et sa base militaire de Tartous en Syrie, et enfin se défendre des mouvements djihadistes sur la frontière sud de la Russie. Son intervention a rebattu les cartes. Vendre ces navires à l’Egypte n’est pas un mauvais choix : cet Etat doit rester solide et ne pas devenir une zone de guerre comme ses voisins.
 
Le gouvernement a-t-il tort de réclamer le départ de Bachar al-Assad ?
La première vertu du stratège, c’est le réalisme. La mission première d’un chef d’Etat est d’assurer la sécurité de ses citoyens, pas de faire de la morale. Désormais les choses sont cependant plus claires : Bachar al-Assad est militairement soutenu par la Russie et il fera donc partie du compromis à trouver pour sortir de cette crise.
Le rendez-vous de New-York lors de l’assemblée générale de l’ONU a été un grave échec. Il aurait fallu que les Etats-Unis, la Russie, la France fassent cause commune pour éteindre le feu, et donc lutter contre Daech. Après, il sera toujours temps de négocier, sachant que le président russe est évidemment plus attaché à sa base de Tartous qu’à Assad.
 
Faut-il envoyer des troupes au sol ?
Eventuellement, mais seulement quand on aura clairement déterminé l’état final recherché : en stratégie, la question des moyens est toujours une question de deuxième ordre, même si elle interagit avec la question de la finalité. Des troupes, mais quelles troupes ? Quelles nationalités ? Quelles religions ? Questions complexes. Quel volume de forces et quels risques, pour un engagement forcément très long, dans de vastes espaces ?
En 2003, l’armée américaine en Irak a mis un an pour reconquérir le Tigre et l’Euphrate avec 150 000 hommes. Elle a mis finalement neuf mois pour faire tomber Falloujah avec 40 000 hommes, dont 15 000 américains. En comparaison, l’armée française a pu mobiliser un maximum de 5 000 hommes au Mali !
 
La France devait-elle en 2011 contribuer au renversement du colonel Kadhafi ?
A part Nicolas Sarkozy, qui défend, encore aujourd’hui, cette intervention ? Cet engagement n’était pas nécessaire. Je suis très critique quant à cette opération, mais pas plus que ceux qui savent que, dans la guerre, ce qui compte ce n’est pas l’intention initiale mais le résultat final. Et les conséquences de cette intervention, c’est non seulement la destruction de la Libye, mais aussi les migrants et le chaos que l’on a installé durablement au Sahel, et, pour bonne part, la consolidation de Boko Haram.
Autant, clairement, le 31 août 2013, il fallait lancer l’opération prévue contre les troupes de Bachar al-Assad, autant en Libye, il eut été infiniment plus sage de s’arrêter au but initialement fixé - arrêter la poussée blindée devant Benghazi – et ne pas laisser dériver dramatiquement la mission.

Paru dans Les Echos (Propos recueillis par Anne Bauer et Jacques Hubert-Rodier), 2 novembre 2015

Nous sommes en guerre ...

Publié dans En France
Nous sommes en guerre...

Avec les attentats de janvier, la France est-elle en guerre ?
Oui, et bien avant cela. Avec près de 10 000 soldats en opérations extérieures, autant sur le territoire national, nous sommes engagés dans une guerre à l'échelle du monde, pour longtemps. Avec ces attentats, les Français ont seulement pris conscience que l'ennemi a traversé les frontières, qu’il est chez nous. Il faut s'adapter à cette évolution profonde et durable de l'espace stratégique.
 
Qui est aujourd'hui notre ennemi ?
Ceux qui viennent commettre des attentats en France, menacent nos vies et nos intérêts : le terrorisme militarisé. Un jour, il s'appelle Al-Qaïda, un autre, un djihadiste de retour d’Irak. Ce n'est pas parce que les guerres d'hier opposaient des Etats que les guerres actuelles ne sont pas des guerres. Le principe même de la guerre est d'échapper à ses modèles.
 
La présence militaire dans les rues contribue-t-elle au retour de la guerre ?
Les Français imaginent que parce qu’ils ont tué la guerre chez eux depuis soixante-dix ans, la guerre est morte. C'est faux ! Ils doivent prendre conscience de l’impressionnante montée des périls. Le feu a pris autour de l'Europe, de l'Ukraine à la Mauritanie via le Moyen-Orient et le Sahel. Si le seul effet de la présence de nos soldats dans les rues est de faire comprendre que la sécurité n'est pas donnée, alors on aura progressé. Mais ces militaires sur le territoire national ne doivent pas être employés comme des supplétifs de la police. Leur entraînement onéreux serait gaspillé s’ils ne sont que les sentinelles de la Tour Eiffel. Alors qu’ils peuvent apporter des savoir-faire exceptionnels : renseigner, contrôler des zones, des frontières, intervenir… bref remplir des missions spécifiques. Ils doivent apporter leurs propres compétences selon une doctrine qui reste encore à définir.
 
Nos sociétés n'ont-elles pas évacué l’idée selon laquelle le service national était nécessaire à la fabrique de l'identité nationale ?
Une société fonctionne sur des piliers qui la structurent. Or ces piliers s'affaiblissent. Le sentiment d'appartenance de notre société se dilue. La conscription rendait ce service de socialisation complémentaire de la famille et de l’école. Mais les armées demeurent un de ces piliers : tout affaiblissement de l'armée est un affaiblissement de l'Etat, mais aussi de la société.
 
Assistons-nous à un retour de la guerre en Europe avec les menaces de la Russie sur ses voisins ?
On ne peut rien exclure. Nous avions écarté de notre horizon le choc entre Etats sur le continent européen. La crise ukrainienne nous ramène à la réalité. Or, dans la conception actuelle de nos forces, cette hypothèse a été évacuée. Elles sont beaucoup trop réduites pour conduire ce genre de guerre. Si Vladimir Poutine est en train d'équiper ses forces de plusieurs milliers de chars ultra-modernes, ce n’est pas juste pour les défilés ! Son vice-premier ministre, Dmitri Rogozine n’a-t-il pas déclaré : "les chars russes n'ont pas besoin de visa pour entrer en Europe" ? De l’Europe au Sahel, la guerre peut prendre toutes les formes, y compris celles que nous n’imaginons pas. Jusqu’au dernier avatar en date, Daech… Car l’Etat islamique associe le meilleur de la symétrie et le pire de l’asymétrie, avec d’un côté l’affrontement conventionnel (les chars Abrams volés aux forces irakiennes) et de l’autre, la plus haute sophistication dans l’horreur.
 
L'UE n’est-elle pas démunie face à des acteurs qui ont recours à la force ?
Nous devons être infiniment reconnaissants à l'Europe d'avoir préservé la paix depuis 1945. Mais cette idée joue désormais contre elle. Les Européens ont évacué la guerre de leur horizon et s’en sont profondément affaiblis, moralement et matériellement. L'Europe nous rapproche désormais de la guerre parce qu’elle a détruit chez nous la conscience de la guerre. Les meilleures idées ont des effets pervers.
 
N'a-t-on pas tendance à utiliser trop rapidement l'outil militaire dans la gestion d’une crise ? Ainsi, on réfléchit à l'usage des armes dans la question migratoire : le migrant est-il une menace ?
Le problème est celui de l'équilibre. Les capacités d'intégration des sociétés sont limitées. Au-delà d’un certain taux, elles s'effondrent. Il est du devoir des politiques de faire en sorte que l’équilibre ne soit pas brisé. Faut-il utiliser la force militaire ? Je ne sais pas. L'emploie-t-on trop souvent ? Probablement. Elle ne peut régler tous les problèmes. Même quand c’est le cas, il faut l’utiliser avec responsabilité, car la guerre possède une dynamique propre qui la fait toujours échapper à son initiateur. Ce n’est pas parce qu’on possède la force que l’on domine la guerre. Le fossé entre la force et la puissance n'a jamais été aussi important qu'aujourd'hui ! La force des Occidentaux est considérable, mais elle ne se transforme plus que difficilement en puissance. Le modèle américain dysfonctionne depuis vingt-cinq ans, et nous conservons les mêmes modèles de forces qui peinent à produire du résultat stratégique.
 
Que faudrait-il faire ?
Cette problématique de l'utilité de la force est centrale. Nous continuons à investir dans des systèmes portés par l’idée fausse que la guerre consiste à détruire au mieux des cibles. Au lieu de penser les solutions du monde réel, nous utilisons notre force en se disant qu'elle va bien finir par devenir puissance. Résultat : soit nous rentrons par obligation dans des conflits que nous sommes incapables de gagner, comme au Sahel, soit nous les fuyons piteusement comme en Irak, voire en Afghanistan.
 
Les cyberattaques entrent-elles dans les missions de l'armée ?
Les missions de l'armée évoluent. Il y a cent ans, on aurait pu se demander si avoir des avions en était une ! La mission de l'armée, c'est de proposer une défense militaire là où il y a des attaques militaires. La guerre s'empare des espaces que l'homme conquiert : terre, mer, air, espace… et cyberespace. Les militaires ne doivent donc pas en être absents.
 
Tous les foyers français sont-ils menacés par la cyberguerre ?
Les risques sont importants. Un jour, cette cyberguerre sera capable de prendre les commandes d'un avion pour le précipiter au sol. Chacun est menacé (comptes bancaires, médias, vie privée), mais la menace ne peut être collective car si c'est un Etat qui la conduit, on peut la faire cesser par des moyens conventionnels. Ces cyber-attaques, tant qu’elles demeurent diffuses et ponctuelles, peuvent désorganiser, profondément, mais pas détruire.
 
N'a-t-on pas tendance à surestimer cette menace ?
On a toujours tendance à surestimer un nouvel outil de guerre. Mais cette phase de sensibilisation est très utile : elle va réduire notre vulnérabilité face à cette menace de contournement de notre force. Prenons garde cependant que l’effort fait sur la cyber-défense ne se traduise pas par un affaiblissement ailleurs.

Le rapport des militaires au terrain a changé, du soldat au drone et du drone au robot. Cette évolution participe-t-elle de la dématérialisation de la guerre ?
N'ayez aucune illusion, la guerre, c'est l'affrontement des volontés humaines. Les hommes vont toujours chercher à contourner la force de l'ennemi et l'attaquer par d’autres voies, mais il s’agit toujours de la guerre des hommes. La prochaine pourrait bien débuter par un combat de robots, mais une fois qu’ils auront été détruits, les hommes reprendront les armes. Quand on a détruit tous les navires, il n'y a plus de guerre navale. Quand on a détruit tous les avions, il n'y a plus de guerre aérienne. Quand on a détruit tous les chars, alors la guerre commence. Cela fait longtemps que l’époque des Horaces et des Curiaces est révolue, celle des héros auxquels les nations confiaient leur destin. C’est pour cela que la guerre est désormais au sein des populations et qu’elle y restera.
Publié dans Le Monde, 5 juin 2015, adressé par l'auteur
Ancien directeur de l’Ecole de guerre, le général Vincent Desportes est professeur associé à Sciences Po Paris et enseigne la stratégie à HEC. Ingénieur, docteur en histoire, il travaille depuis longtemps sur les thématiques de défense et publie à la rentrée, chez Gallimard, un cri d’alarme sur l’épuisement des armées

Opérations en Irak

Publié dans En France
Commission des Affaires étrangères et e la Défense
Mercredi 17 décembre 2014 - Présidence de Jean-Pierre Raffarin, président
Débat en séance publique sur la prolongation de l’opération Chammal en Irak
Audition du Général de division (r) Vincent Desportes, professeur associé à Sciences Po Paris
La séance est ouverte à 15 h 45.
La commission auditionne le général de division (r) Vincent Desportes en vue du débat en séance publique sur la prolongation de l’opération Chammal en Irak, en application de l’article 35 de la Constitution.
 

M. Jean-Pierre Raffarin, président. – Nous poursuivons nos travaux relatifs au débat, qui se tiendra en séance publique le 13 janvier prochain, sur la prolongation de l’opération Chammal.
 
Mon général, je suis très heureux de vous accueillir.
Vous êtes à la fois général et professeur, votre parole nous intéresse donc particulièrement.
Nous sommes préoccupés par la situation. Nous aurions du mal à refuser d’autoriser la poursuite de l’intervention, néanmoins la simple continuité nous pose problème, notamment au regard des critères énoncés par le Livre blanc de 2008.
Nous voudrions avoir votre point de vue, juste avant d’entendre le ministre de la défense.  
 
Général Vincent Desportes
Avant de revenir vers les critères d’évaluation des opérations extérieures, je crois qu’il faut dire, affirmer et répéter sans faiblesse : "Daech delenda est". Ayons la force de Caton l’Ancien.
Daech est aujourd’hui le danger majeur. Nous n’avons certes pas les moyens de tout, en même temps. Les menaces doivent être priorisées, quitte à consentir quelques compromis avec les moins brûlantes : dans le monde réel, dans un contexte de ressources et de moyens limités, notre politique ne peut être que réaliste.
"Daech delenda est" … mais nous ne pourrons répandre le sel sur le sol de l’Irak et de la Syrie. Il faudra au contraire le rendre fertile pour de nouvelles semences.
"Daech delenda est" … et pourtant votre interrogation demeure fondamentale : personne ne doute ici qu’il faille détruire Daech, mais devons-nous participer nous-mêmes à cette destruction ?
 
Un mot sur Daech, d’abord.
Ne doutons pas de la réalité de la menace directe pour nos intérêts vitaux, dont notre territoire et notre population. Daech est le premier mouvement terroriste à contrôler un aussi vaste territoire (35% du territoire irakien, 20% du territoire syrien). Ce qui représente 200 000 km² (soit l’équivalent de l’Aquitaine, Midi-Pyrénées, Languedoc-Roussillon, PACA et Rhône-Alpes réunis) et une population de l’ordre de 10 millions de personnes.
Ce territoire est imparfaitement mais réellement "administré" par un "ordre islamique", fait de barbarie et de rackets.
Daech dispose d’un véritable "trésor de guerre" (2 milliards de dollars selon la CIA), de revenus massifs et autonomes, sans comparaison avec ceux dont disposait Al-Qaïda.
Daech dispose d’équipements militaires nombreux, rustiques mais aussi lourds et sophistiqués. Plus que d’une mouvance terroriste, nous sommes confrontés à une véritable armée encadrée par des militaires professionnels.
 
Quel est le docteur Frankenstein qui a créé ce monstre ? Affirmons-le clairement, parce que cela a des conséquences : ce sont les Etats-Unis.
Par intérêt politique à court terme, d’autres acteurs – dont certains s’affichent en amis de l’Occident – d’autres acteurs donc, par complaisance ou par volonté délibérée, ont contribué à cette construction et à son renforcement. Mais les premiers responsables sont les Etats-Unis.
Ce mouvement, à la très forte capacité d’attraction et de diffusion de violence, est en expansion. Il est puissant, même s’il est marqué de profondes vulnérabilités. Il est puissant mais il sera détruit. C’est sûr. Il n’a pas d’autre vocation que de disparaître.
 
Le point est de le faire disparaître avant que le mal soit irréversible, avant que ses braises dispersées n’aient fait de ce départ de feu un incendie universel. Il faut agir, de manière puissante et déterminée, avec tous les pays de la région.
Il faut agir, mais qui doit agir ?
 
Etude de quelques critères.
Avant d’aller plus loin dans mon raisonnement, je voudrais, comme vous l’avez souhaité, étudier quelques-uns des critères retenus comme fil guide de ces auditions.
J’aborderai d’abord celui de la capacité "d’analyse exacte du contour spatio-temporel et financier d’un engagement".Ce critère est en opposition profonde avec la nature même de la guerre.
Car, depuis que le monde est monde, personne n’a jamais pu "commander" à la guerre.
Le rêve du politique, c’est l’intervention puissante, rapide, ponctuelle, qui sidère. C’est le mythe cent fois invalidé du "hit and transfer", du choc militaire qui conduirait directement au résultat stratégique et, dans un monde parfait, au passage de relais à quelques armées vassales immédiatement aptes et désireuses d’assumer elles-mêmes les responsabilités. Las !
Les calendriers idéaux (du genre "Cette opération va durer six mois") sont toujours infirmés par ce que Clausewitz appelle la "vie propre" de la guerre.
La guerre appartient à l’ordre du vivant, elle n’est pas un objet, elle est un sujet.
Dès lors, n’espérons jamais "commander à la guerre" : c’est elle qui imposera son calendrier et ses évolutions. Cela a toujours été vrai : je relie mon propos à trois stratégistes qui inscrivent dans le temps éternel cette caractéristique incontournable de la guerre.
400 av. JC, évoquant la guerre du Péloponnèse, Thucydide indique que "La guerre ne se développe jamais selon un plan arrêté".
Au xve siècle, Machiavel considère pour sa part que, si "on rentre dans la guerre quand on veut, on en sort quand on peut".
Il y a quelques années, un officier de cavalerie qui connaît la guerre mieux que personne pour en avoir souffert dans sa chair et l’avoir pratiquée à tous les niveaux, je veux parler de Winston Churchill, affirme dans ses mémoires, "Ne pensez jamais, jamais, jamais qu’une guerre peut être facile et sans surprise ; (…) l’homme d’Etat qui cède au démon de la guerre doit savoir que, dès que le signal est donné, il n’est plus le maître de la politique mais l’esclave d’événements imprévisibles et incontrôlables".
 
Il a tellement raison !
Prenons deux exemples récents.
Quand les Etats-Unis se lancent dans la deuxième guerre du Golfe en 2003, ils ne savent pas qu’elle va les entraîner, 11 ans plus tard, dans une troisième guerre du Golfe.
Quand la France décide de stopper les chars libyens devant Benghazi en 2011, elle ne sait pas que cela va l’entraîner en 2013 au Mali et pour de très longues années dans la bande sahélo-saharienne.
De la première bataille à "la paix meilleure" qu’elle vise, il y a toujours un long chemin chaotique qui ne produit le succès que dans la durée, l’effort et la persévérance. Donc, quand on rentre dans une guerre, il faut avoir de la ressource, ce que j’appelle de la "profondeur stratégique" - notion fondamentale - pour pouvoir "suivre" (dans le sens du jeu de poker) et pouvoir s’adapter… ce que nous avons été tout à fait incapables de faire en Centrafrique par exemple.
 
Je veux insister encore un peu sur ce problème du nombre, car il est crucial.
Il est directement lié au concept de résilience. Résilience dans chaque crise et résilience globale. Aucune de nos interventions ne peut produire ses effets dans le temps court, mais notre capacité de "résilience ponctuelle" est très faible : à peine arrivés, il faut partir.
C’est pire dans le temps long, et pourtant il faut bien intervenir face aux menaces extérieures.
 
Au bilan, quelle que soit l’armée considérée, nous sommes engagés au-dessus des situations opérationnelles de référence, c’est-à-dire que chaque armée est en train d’user son capital sans avoir le temps de le régénérer.
Nous avons des forces insuffisantes en volume.
Pour compenser, tant au niveau tactique qu’au niveau stratégique, nous les faisons tourner sur un tempo très élevé qui les use. C’est-à-dire que si ce suremploi continue, l’armée française sera dans la situation de l’armée britannique sur-employée en Irak et en Afghanistan et obligée pendant quelques années d’arrêter les interventions et de régénérer son capital "at home".
L’effort considérable produit aujourd’hui au profit des interventions a des répercussions fortes et mesurables sur les forces en métropole, en termes de préparation opérationnelle en particulier.
Le sens des responsabilités exige detordre définitivement le cou au mythe de la guerre courte.
 
Ecartons définitivement les faux rêves toujours invalidés du "first in, first out" et du "hit and transfert". Cela n’a marché ni pour les Américains en Irak, ni pour nous au Mali.
D’ailleurs le "hit and run" n’est pas un facteur de stabilité : nous en sommes à la cinquième opération "coup de poing" en Centrafrique, 34 ans après la première, Barracuda en 1979. Une opération qui dure n’est pas forcément une opération qui s’enlise !
D’ailleurs le Livre blanc de 2008 a, au moins de manière théorique, bien pris en compte cette nécessité. Il postule que : "les phases de stabilisation peuvent s’étendre sur des années" ou que "ces opérations s’inscrivent dans le temps long" et avance que "l’aptitude à durer" est un facteur fondamental de l’efficacité des armées.
Dans ces conditions, il est bien évident que la délimitation de l’espace et du temps, l’évaluation et la maîtrise des coûts relèvent de la gageure. Ce rêve peut être utile en termes de communication politique, mais son propre discours ne doit pas leurrer le politique.
 
Comment compléter utilement la grille d’évaluation 2008 ?
Je voudrais d’abord prendre un instant pour rappeler ce qu’il est convenu d’appeler la doctrine Powell, admirée en son temps puis oubliée avec ce dernier après son mensonge public, à la face du monde, le 5 février 2003.
Cette "doctrine" a été définie à l'aube de la guerre du Golfe en 1990.
Elle se résume à une série de questions :
- Des intérêts vitaux sont-ils en jeu ?
- Des objectifs atteignables ont-ils été définis ?
- Les risques et coûts ont-ils été objectivement analysés ?
- Toutes les autres options non-violentes ont-elles été épuisées ?
- Existe-t-il une stratégie de sortie permettant d'éviter un embourbement ?
- Les conséquences de l’intervention ont-elles été évaluées ?
- Le peuple américain soutient-il cette action ?
- Avons-nous un réel soutien de la communauté internationale ?
 
Cette grille est bien imparfaite, mais elle est claire et pourrait encore utilement servir d’exemple à nos responsables exécutifs.
Pour ma part, je dirais que toute intervention doit respecter les grands principes stratégiques. J’en citerai cinq :
 
Premier principe : il ne faut s’engager que si l’on peut influencer au niveau stratégique.Sinon, on use ses forces sans capacité d’influence, on est plutôt discrédité et on ne gagne rien en image.
C’est le cas de la Grande Bretagne en Irak et en Afghanistan ; elle a fini par y être relevée sans gloire après y avoir littéralement usé ses armées jusqu’à la corde.
C’est le cas de la France en Afghanistan : elle y a conduit une "guerre américaine" sans influence stratégique globale, sans influence sur le cours des opérations, sans influence sur la direction de la coalition. A contrario, la Libye et le Mali – et l’opération Barkhane désormais – ont eu un effet profond sur la perception de la France dans le monde et par ses partenaires.
 
Deuxième principe : il ne faut intervenir que là où cela a du "sens stratégique".C’est-à-dire quand notre action vise à préserver nos intérêts, à être à la hauteur de nos responsabilités… et c’est aussi notre intérêt car la France est grande dans le monde, en particulier par sa place au Conseil de sécurité des Nations unies.
Mais cette place lui est contestée tous les jours, et il faut qu’elle la défende, qu’elle la légitime tous les jours. Et elle ne peut le faire que par sa capacité de gestion utile des troubles du monde. Ce qui, au passage, impose absolument la nécessité de conforter notre capacité à agir comme "nation-cadre" et à "entrer en premier".
N’en doutons pas : notre place parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies et notre influence dans les affaires du monde sont d’abord fondées sur notre capacité à agir de manière concrète dans les crises (capacité et crédibilité).
 
Troisième principe : il faut définir des objectifs atteignables. Serval, au Mali, est un cas d’école : les objectifs fixés par le Président de la République et l’Etat Final Recherché (EFR) ont été clairs et, au moins initialement, compatibles avec les moyens disponibles. En Afghanistan, les objectifs ont très vite dérivé et dépassé les moyens dont la coalition disposait (en termes de temps et de capacité de contrôle de l’espace terrestre en particulier).
 
Quatrième principe : il ne faut intervenir que quand l’action envisagée est compatible avec les moyens disponibles, immédiatement et à terme.
Ici le contraste entre le Mali et l’Afghanistan, mais aussi entre le Mali et la RCA, est frappant. Pourtant le Livre blanc de 2008 était clair sur ce point. Il rappelait que "le critère du nombre – effectifs et équipements – demeure pertinent et ne peut entièrement être compensé par la qualité (…) il reste un facteur déterminant"quel que soit le milieu.
Le Livre blanc 2013 parle de "volume de forces suffisants".
Dans les faits, l’opération Serval était un pari extrêmement risqué, chacun le sait, en raison du très faible volume de forces déployées, conjugué à la grande vétusté de la majorité des équipements utilisés.
L’opération Sangaris est un pari qui a échoué : le pari fait de la "sidération initiale" a échoué. Ensuite, le déni de réalité conjugué à notre manque de moyens a empêché l’adaptation de la force à la réalité du terrain et au déploiement immédiat des 5 000 hommes qui étaient indispensables.
 
Cinquième principe : il ne faut "pas faire le premier pas sans envisager le dernier". La formule est de Clausewitz : deux siècles plus tard, elle est toujours d’actualité.
Cela veut dire, avoir une stratégie de sortie : et on opposera facilement ici encore le Mali et RCA.
Cela veut dire qu’il faut évaluer sans idéologie, sans aveuglement, les conséquences d’une intervention, surtout si l’on n’a pas l’intention d’aller jusqu’au bout.
 
Il est bon ici de se rappeler ce que le Ministre Powell nommait le syndrome de "Pottery Barn", grande chaîne de magasins de vaisselle aux Etats-Unis.
Nous étions en 2002, et Colin Powell voulait dissuader George W. Bush de lancer son agression de l’Irak. Il disait ainsi : "Quand vous entrez chez "Pottery Barn", ce que vous cassez vous appartient".Il avait raison. L’Irak et le Moyen-Orient "appartiennent" aux Etats-Unis, comme les conflits régionaux, en cascade, que cette agression a engendrés, tout comme l’Etat Islamique, "appartiennent" aux Etats-Unis.
De la même manière, la Libye appartient à la France, tout comme le chaos régional que nous avons provoqué sur toute la bande Sahélo-saharienne. Du moins si l’on considère qu’il y a un lien entre le sens de la civilisation et le sens de la responsabilité …
 
Je tiens à évoquer votre quatrième point, celui du poids budgétaire des OPEX.
Il ne s’agit pas "d’avoir les moyens de ses émotions".
Il s’agit de "consentir les investissements nécessaires à la sécurité des Français",selon le mot du ministre Le Drian.
Cela n’a rien à voir !
Il est d’abord bien évident que s’offrir une Porsche et être ensuite incapable de payer le carburant pour la faire rouler relève du non-sens. Madeleine Albright avait bien raison quand elle posait la question : "A quoi servent nos belles forces armées si nous ne pouvons nous en servir ?"
 
Le sous-dimensionnement patent du budget OPEX a des effets pervers considérables dont doivent être conscients ceux qui en décident.
D’abord, laisser dire par les media, sans démenti formel, que les armées dépensent indûment le maigre budget français relève de la faute morale, au moment où nos soldats se battent sur tous les fronts, pour la France et à ses ordres, avec des ressources beaucoup trop comptées.
Ensuite, parce que nous sommes toujours en dessous de la "taille critique", ce sous-dimensionnement du budget a des conséquences directes tant sur le succès des opérations que sur la sécurité de nos soldats : ils s’en retrouvent mis en danger.
 
Aujourd’hui dès qu’une opération est décidée, les planificateurs ont pour ordre strict de limiter au maximum les moyens, non en fonction des exigences opérationnelles mais selon une stricte logique budgétaire. Puis, dès que l’opération est lancée, la seule préoccupation des planificateurs est de rapatrier au plus tôt le maximum des moyens déployés.
Avec trois conséquences funestes :
 
Premièrement, nos soldats se retrouvent toujours en sur-danger par rapport à une opération planifiée normalement, c’est-à-dire en fonction de sa finalité et des exigences opérationnelles. Les options tactiques sont rarement des options "opérationnelles" : ce sont des choix tactiques par défaut, sous forte contrainte. L’opération Sangaris est un exemple dramatique de cette dérive : moyens très insuffisants dès le départ et aucune adaptation des volumes, même lorsque le besoin est criant ;
 
Deuxièmement, nos forces ont le plus grand mal à remplir leurs missions et agissent en opposition flagrante avec un principe premier de la guerre, le principe de masse et de submersion. L’action, exécutée à moyens comptés, tarde à produire ses effets et coûte finalement beaucoup plus cher. Ainsi, nos forces sont conduites à mener des opérations séquentielles et non parallèles.C’est l’exemple type de Sangaris : d’abord la Séléka, puis les anti-Balaka : la force française y perd son efficacité et son caractère d’impartialité ;
 
Troisièmement, nos armées ont été déjà transformées en "kit expéditionnaire", donc capables de gagner des batailles mais pas de gagner les guerres - c’est-à-dire produire un "état de paix meilleur que le précédent" selon le mot de Liddell Hart.
Aujourd’hui, on accélère leur retrait, gâchant leurs succès initiaux qu’elles ne peuvent plus transformer en succès stratégique et politique. Après avoir repoussé, détruit ou conquis, nous n’avons jamais assez de forces pour "mailler" et "tenir".
Ainsi, de l’Afghanistan à la RCA en passant par le Mali, le problème majeur est celui de la "permanence" et le syndrome qui lui correspond, celui de "Sisyphe guerrier", reconquérant tous les matins ce qu’il a dû abandonner la nuit.
 
J’en arrive à Chammal.
Après quelques détours, j’en conviens, mais l’on ne perd jamais son temps à prendre un temps de recul stratégique, à une époque où, justement, la tendance est de raisonner dans le temps court, en termes de dépenses de comptoir, des problèmes qui relèvent du temps long et d’investissements lourds.
 
Je ne m’attarde pas sur l’ahurissante contradiction actuelle entre, d’une part, l’embrasement du monde à nos portes, à notre est, à notre sud-est, à notre sud, la multiplication de nos interventions et, d’autre part, la détérioration profonde et rapide de nos capacités budgétaires avec, en aval, celle de nos capacités militaires. Tout le monde le sait, à droite et à gauche. Certains, trop peu nombreux, le disent.
Il y a toujours plus d’opérations et toujours moins de moyens. Et nous courons sans espoir derrière au moins un succès concret. Nous déshabillons Pierre pour habiller Paul, puis Paul pour rhabiller Pierre et habiller Jacques.
 
Trop tôt, nous réduisons nos forces au Mali parce qu’il faut aller en RCA ; là, notre faible contingent produit des résultats bien imparfaits mais déjà nous le déshabillons parce qu’il faut bien faire Barkhane … mais qu’il faut aussi aller reconquérir au Mali l’Adrar des Ifoghasque nous avons lâché trop vite. L’adjudant Thomas Dupuy y trouvera la mort …
Alors ?
Tenons-nous au principe bien connu de la guerre : le principe de concentration … ou à sa version populaire : "qui trop embrasse mal étreint". Arrêtons de nous éparpiller ! Regardons les choses en face.
 
Etat islamique. "Daech delenda est" : certes !
Nous sommes profondément solidaires, mais nous ne sommes aucunement responsables.
Nos intérêts existent, mais ils sont indirects.
Nos capacités sont limitées et dérisoires, là-bas, par rapport à celles des Etats-Unis et notre influence stratégique est extrêmement limitée. Bien que nous soyons le 3e en termes de participation aérienne, nous sommes considérés par les Américains comme le 9e contributeur, derrière l’Arabie Saoudite. Au sein de l’état-major interalliés et interarmées opératif au Koweït, notre poids et notre accès est très limité, avec seulement une cinquantaine de postes non ABCA sur un millier.
Le problème est d’une très grande complexité et ne sera réglé que dans le temps très long, en exigeant toujours plus de moyens
 
Barkhane.
Nous sommes profondément responsables.
A la fois du chaos que nous avons créé et, qu’on le veuille ou non, de la stabilité de la bande sahélo-saharienne et de la frange nord-ouest de l’Afrique noire. De plus, nous y avons des intérêts directs de toute nature.
Le problème est militairement beaucoup plus simple, avec des solutions politiques plus claires. La sortie sera plus aisée. Personne ou presque ne viendra nous aider, parce que la solidarité internationale, parce que la solidarité européenne n’existent pas.
A défaut d’aide internationale, nous disposons d’une grande autonomie stratégique.
Nous, nous y sommes pour longtemps et il faudra bien aller, un jour, en outre, s’occuper du chaos libyen et de la menace Boko Haram qui va continuer à se poser de manière croissante. Nous n’aurons pas le choix.
 
Alors ?
Alors, de grâce, concentrons-nous. Laissons quelques officiers planifier dans les centres d’opérations ; laissons nos trois couleurs flotter sur l’état-major de la coalition anti-Daech. Il faut continuer à payer le prix minimal pour le ticket d’accès à l’information, mais il fait veiller au contrôle de son inflation, déjà en œuvre.
Mais concentrons tous nos efforts et nos maigres moyens sur cette opération Barkhane, gigantesque défi stratégique et logistique, conduit aujourd’hui avec un effectif dérisoire pour une mission de sécurité ultra-complexe couvrant une zone immense de cinq pays aux frontières poreuses, avec un dispositif français déjà au bout de ses capacités.
 
Et nous n’avons pas le choix : nous devons y vaincre, forcément sur le temps long.
Pour le monde.
Mais surtout pour la France et la sécurité de nos concitoyens.
 
M. Jacques Gautier
Concernant le sous-dimensionnement du budget des OPEX, je me satisfais de la formule actuelle, consistant à inscrire une dotation déterminée dans le budget du ministère de la défense et à prévoir un financement interministériel du dépassement, dans la mesure où l’engagement des OPEX est une décision d’ordre politique.
Compte tenu de la contrainte de réduction des coûts, je m’interroge, par ailleurs, sur ce que peut apporter la participation du porte-avions Charles de Gaulle à l’opération Chammal, dès lors que la France dispose déjà de Mirage en Jordanie et de Rafale aux Emirats Arabes Unis.
 
M. Joël Guerriau
J’ai apprécié votre remarquable exposé et retenu les cinq principes que vous avez cités. Vous avez dit que la France avait eu raison d’intervenir au Mali et en Libye tout en précisant, ce qui m’a rassuré, qu’il convenait d’aller jusqu’au bout et d’y restaurer une paix durable. Je retiens de votre propos la règle d’or suivante : il ne faut s’engager dans une guerre que si on a la capacité à durer.
 
M. Jean-Marie Bockel
J’apprécie l’originalité et la finesse de vos analyses depuis que je vous connais.
Mais je note qu’au sein de l’institution militaire, vos prises de positions font débat.
 
M. Aymeri de Montesquiou
Vous avez remisé aux oubliettes la doctrine Guderian de la guerre éclair (Blitzkrieg).
Vous avez souligné l’importance du territoire de Daech (200 000 km) au regard des effectifs limités dont il dispose (30 000 hommes). Il s’agit là d’un point faible pour Daech, d’autant qu’il n’a pas d’aviation.
En outre, je me demande comment il est possible d’influencer une coalition : soit on la dirige, soit on est dirigé. Et quand on est dirigé, défend-on vraiment ses intérêts ?
 
M. Daniel Reiner
Aurait-il été imaginable que la France ne fasse pas l’opération Chammal ?
 
M. Gilbert Roger
Dans votre propos, vous n’avez pas évoqué l’Europe.
J’ai le sentiment que la France est bien seule, politiquement et militairement.
D’un point de vue stratégique, Daech dispose d’immenses ressources, notamment grâce à un trafic de pétrole à ciel ouvert. N’est-on pas en mesure de détruire cette source d’enrichissement ? Pourquoi ne le fait-on pas ?
 
M. Robert del Picchia
Vous défendez l’idée que pour intervenir, il faut d’abord tout prévoir. Quid de l’urgence ? Quand il y a urgence, il n’y a donc pas d’intervention possible ?
 
Général Vincent Desportes
Je répondrai de façon synthétique à l’ensemble de ces questions.
 
D’abord, je comprends le raisonnement de M. Gautier.
La logique poursuivie par le Gouvernement est compréhensible. Cependant, elle se traduit par de nombreux effets pervers. Les options tactiques sont prises par défaut, sous fortes contraintes budgétaires. Mesurées dès le départ au plus juste, les forces sont redimensionnées au plus tôt, ce qui affecte tant la sécurité de nos soldats que l’efficacité de la mission.
 
S’agissant de l’emploi du porte-avions en OPEX, avant qu’il ne rentre en indisponibilité technique, si ce renfort paraît utile, je n’y vois pas d’objection, pour autant que cela ne coûte pas trop cher et n’impacte pas les autres budgets ; je ne suis pas un spécialiste de cette question.
Mais la priorité, à mes yeux, est de renforcer les moyens alloués à l’opération Barkhane.
 
Pour revenir sur la nécessité de ne s’engager que lorsqu’on dispose de la capacité de le faire dans la durée, je précise que l’opération libyenne, au moment de son lancement, était selon moi raisonnable – arrêter les chars à Benghazi, c’était une décision légitime et morale.
La dérive est venue ensuite : nous n’avons ni pu, ni su gérer "l’après" de notre intervention.
 
M. Daniel Reiner
On ne sait pas le faire !
 
Général Vincent Desportes
Dans ce cas, arrêtons-nous !
Nos armées, aujourd’hui, sont des sortes de "kits" expéditionnaires, sans profondeur stratégique ; on n’a pratiquement jamais les moyens de "durer" dans les opérations.
Or il n’y a jamais de succès stratégique dans le temps court !
Ce que la France a fait au Mali a d’abord été très bien fait, mais nous avons réduit beaucoup trop vite nos effectifs.
Dans un contexte de moyens contraints, il importe de concentrer nos interventions, et d’inscrire celles-ci dans le temps long. Les opérations "aller et retour" permettent d’atteindre des résultats d’ordre technique, mais pas d’aboutir aux solutions politiques nécessaires. C’est l’histoire du monde !
 
A l’attention de M. Bockel
je crois qu’au sein des armées où j’ai de nombreux contacts, la majorité approuve mes propos.
J’ajoute qu’un problème fondamental des militaires réside dans le fait de ne pas pouvoir s’exprimer lorsqu’ils portent l’uniforme, parce qu’ils le portent, puis de ne plus pouvoir parler lorsqu’ils l’ont quitté, car ils sont alors censés ne plus connaître les sujets sur lesquels ils auraient pu s’exprimer !
Les armées constituent aujourd’hui le seul corps social de la Nation à ne pas disposer de système d’auto-défense, d’une forme d’ordre professionnel.
Ainsi, pour des raisons ancrées dans l’histoire, le corps des officiers, à mon sens, ne remplit plus aujourd’hui le rôle qui est le sien dans la Nation, souvent par excès de déférence, me semble-t-il. C’est un sujet dont il faudrait débattre.
 
M. Jean-Marie Bockel
Très bien !
 
Général Vincent Desportes
Sur Daech, je suis d’accord avec M. de Montesquiou : plus cette organisation terroriste cherchera à étendre son emprise territoriale, plus elle se fragilisera et sera susceptible de subir nos frappes.
Ce choix de la territorialisation signe la mort programmée de Daech – Napoléon fut défait devant Moscou ! Et c’est ainsi que Daech mourra avant Al-Qaïda.
Quant à la question de rompre les flux qui en assurent le soutien, je pense, sans connaître le détail opérationnel en cause, qu’une part de la difficulté tient au fait que l’on frapperait là en territoire ami.
 
En Afghanistan, nous avons servi à peu de chose.
A l’inverse, l’opération Barkhane est utile et bien menée, nous y disposons d’une capacité de direction et d’influence ; ce n’est pas le cas dans l’opération Chammal.
 
Enfin, pour revenir sur la question de l’urgence, je crois que l’on est tout à fait capable d’agir et de se projeter en urgence quand cela est nécessaire – on a su le faire au Mali ; mais que l’urgence n’empêche pas la réflexion stratégique.
 
M. Jean-Pierre Raffarin, président
Merci, mon général, pour l’ensemble de ces éléments, et pour votre liberté de parole et votre ouverture au débat, ainsi que la clarté avec laquelle vous exposez vos convictions.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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