Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants

Officier, général de division


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

URL du site internet:

Intérêts politiciens et l'armée

Publié dans En France
"Les intérêts politiciens désorganisent l'armée française"
 
Alors que le 11 janvier 2016 marque le troisième anniversaire de l’engagement de l’armée française au Mali, vous estimez que celle-ci est atteinte du "syndrome de Sisyphe guerrier", reconquérant le matin ce qu’elle a abandonné la nuit précédente. Comment expliquer cette surexploitation de l’armée française ?
Ce qui mine l’armée française c’est la dégradation continue, depuis plus d’un quart de siècle, des moyens budgétaires dont elle dispose … et donc de ses capacités opérationnelles globales. L’évolution qu’a connue l’armée correspond à l’idée fausse que la guerre n’existe plus. L’armée s’est transformée progressivement, par contactions successives, en un kit expéditionnaire dont les résultats sont excellents … mais seulement aux niveaux techniques et tactiques, sur des espaces réduits, dans le temps court,  alors qu’elle est déployée sur de vastes espaces (par exemple la zone sahélo-saharienne, plus vaste que l’Europe !) et que la guerre se gagne toujours sur le temps long : en bref, si les armées françaises sont toujours capables de gagner brillamment des batailles, elles peinent à gagner les guerres.
 
On se désengage toujours trop tôt, sans avoir eu le temps de transformer les victoires tactiques en résultats stratégiques. De fait, la France s’engage sur un théâtre, puis, beaucoup trop rapidement, elle est obligée de se désengager pour aller s’engager ailleurs. C’est ce que j’appelle le syndrome de Sisyphe guerrier. Ce phénomène est caractéristique des opérations au Mali, puis en Centrafrique, puis dans la bande sahélo-saharienne, l’opération Barkhane. Après avoir brillamment remporté la bataille des Ifoghas au Mali, la France a été obligée de diminuer ses effectifs pour s’engager dans l’opération Sangaris – qui patine aujourd'hui, faute d'effectifs, puisque l'armée, a été obligée de monter l'opération Barkhane. Bref, on déshabille Pierre pour habiller Paul, puis Paul pour habiller Jacques …
 
Dans un chapitre sur le mythe du soldat Ryan, vous écrivez que les Européens n'ont jamais autant délaissé leur autonomie stratégique aux Etats-Unis, notamment par le biais de l'OTAN. Comment cet abandon se manifeste-t-il ?
Notons que la France a été moins frappée que les autres pays européens par ce mythe dangereux. La pensée gaullienne persiste en France, ce qui fait que nous avons, à juste titre moins tendance que les autres à faire confiance aux Etats-Unis pour la gestion de nos affaires militaires, malgré l'épisode du retour dans le commandement intégré de l'OTAN en 2008 sous Nicolas Sarkozy. Progressivement, les différents pays d'Europe ont profité de l'aubaine qu'était l'OTAN pour faire des économies à bas coût politique sur la défense, en expliquant à leurs citoyens qu'ils étaient défendus dans le cadre de l'OTAN, et que par conséquent, les investissements en matière de défense étaient devenus superflus. Le bilan est terrible : aujourd'hui, l'Europe est largement désarmée – à l'exception de la France, qui a conservé un volume de forces, certes insuffisant, mais bien réel. Finalement, l'OTAN est devenue une menace pour la sécurité des Européens, car elle les empêche de trouver leur autonomie stratégique. Ils s'en remettent, à tort, aux Américains pour les défendre.
 
Stratège avisé, de Gaulle avait compris dès la fin des années 1950 que les Américains ne reviendraient plus jamais défendre la "grand-mère patrie" européenne. Les liens entre Européens et Américains se sont distendus au fil des ans. A partir de 2040, la majorité des Etats-Uniens ne sera plus d'origine européenne et "Ramos" ne viendra plus se faire tuer pour nous. Le réflexe naturel de défense de la "grand-mère patrie" n'existera plus. Par ailleurs, il faut rappeler qu'en 1917 et en 1942, les Américains étaient avant tout venus remettre de l'ordre dans leur marché naturel, l'Europe. Aujourd'hui, les intérêts économiques étasuniens ont basculé de l'Atlantique vers le Pacifique. Enfin, les Etats-Unis sont fatigués par leurs guerres : ils ne peuvent que constater que, malgré leur énorme puissance, ils ont perdu toutes leurs guerres depuis un demi-siècle, l'Irak et l'Afghanistan n'étant que les derniers exemples d'une longue série de défaites.
Le meilleur service que les Américains pourraient rendre aux Européens (et à eux-mêmes !) serait de sortir eux-mêmes de l’Otan pour nous imposer ainsi notre prise de conscience et notre autonomie stratégique.
 
Vous dénoncez également la dérive atlantique mortifère de notre modèle de forces et la transformation à l'américaine des armées de l'OTAN. Quel basculement s'est-il opéré entre le stratégique et le technique ? L'engouement technologique est-il en train de tuer l'armée française ?
Les armées françaises ont continué à suivre le modèle américain, fondé sur la recherche permanente du meilleur technologique, sans souci de l'efficacité globale des systèmes. Cette logique est compatible avec les budgets militaires américains supérieurs à 600 milliards de dollars par an. Pas avec les budgets européens en général, français en particulier.
Les Américains réussissent à conserver à la fois le meilleur technologique et les volumes de forces suffisants pour faire face à leurs missions. Mais le surinvestissement technologique français a conduit inexorablement l'armée à réduire ses volumes. La technologie a dévoré les formats, rendant finalement un bien mauvais service aux armées, parce qu’elle ne confère pas le don d’ubiquité. Quand les terrains d'interventions sont multiples, la réduction des formats, "l’échantillonnage" des forces, imposés par la dérive technologiste ne permet plus de faire face à la multiplication des missions. Cette dérive non maitrisée de la technologie a conduit l'armée française à devenir une "armée coup de poing", incapable de gagner les guerres.
Ce constat est d'autant plus aberrant que le modèle américain que nous nous acharnons à singer s’est avéré parfaitement inefficace : les Etats-Unis ont perdu toutes leurs guerres depuis cinquante ans.
 
Depuis la publication de La France et son armée en 19, nul n'ignore que "la France fut faite à coups d'épée" estimez-vous. Y a-t-il un lien spécifique entre la France et son armée ?
Parce que depuis des siècles nos valeurs se sont répandues dans le monde, nous pensons qu’elles sont naturelles et immortelles, qu’elles se défendent d’elles-mêmes parce qu’elles s’imposent, parce qu’elles sont espérées, ailleurs, par les Autres. Nous nous aveuglons.
Les valeurs, quelles qu’elles soient, ne valent que par la puissance de l’épée qui les répand ou les défend. La France est la France pour maintes raisons, mais ce sont ses valeurs qui font sa grandeur, sa place éminente dans le monde, souvent démesurée par rapport à sa réalité matérielle. Son histoire, sa vision d’elle-même, lui ont conféré des responsabilités auxquelles elle ne peut moralement échapper. Si la France est encore un acteur majeur des affaires du monde malgré ses difficultés économiques, c’est parce ce qu’elle en est moralement capable, parce qu’elle en a tant bien que mal préservé les moyens, qu’elle a le courage politique – à droite comme à gauche - de s’engager dans les crises et d’y jouer un rôle central.
 
Notre place extraordinaire au Conseil de sécurité des Etats-Unis ne va pas de soi aujourd’hui, d’autant que les critères d’hier – démographiques en particulier – ne valent plus. Cette place est chaque jour remise en cause par d’autres postulants. Nul ne conteste la place des Etats-Unis, de la Chine et de la Russie. En revanche, celles de la Grande-Bretagne et de la France sont fragiles et doivent être défendues. Si Washington se charge personnellement de la Grande Bretagne, la France est seule pour préserver la sienne. Elle ne peut affirmer sa légitimité qu’en montrant chaque jour sa capacité diplomatique mais surtout militaire à intervenir concrètement dans les affaires du monde et à prendre toute sa place dans leur règlement. Une France incapable d’intervenir militairement dans le règlement des conflits serait une France qui, en quelques mois, devrait laisser sa place à des puissances démographiques ou économiques plus légitimes. Ce que disait Bismarck est toujours vrai : "La diplomatie sans armées, c’est comme un chef d’orchestre sans orchestre !"
 
Vous écrivez que "l'européisme militaire est un opium dangereux pour les peuples". Qualifiée d' "impasse conceptuelle" par un rapport du Sénat paru en 2013, la défense européenne est-elle néanmoins envisageable ?
Notre horizon doit demeurer celui de la mise en place d'une armée européenne. Mais force est de constater que malgré de soixante ans d'efforts, cette idée n'a débouché que sur des résultats dérisoires. Tant que l'Europe restera incapable d'assurer la défense des pays européens, chaque pays devra conserver les moyens nécessaires pour assurer la sécurité et la défense de ses citoyens et de son territoire. Ce constat est particulièrement valable pour la France : surexposée stratégiquement, elle est sur-menacée par rapport aux pays qui ne s'engagent pas dans le monde. La France ne peut pas à la fois diplomatiquement prétendre défendre ses valeurs dans le monde, jouer un rôle important dans les relations internationales sans se doter d'une force armée capable de résister aux menaces ou aux risques qu'elle engendre en partie par sa propre posture. C’est une affaire de cohérence d’ensemble et de responsabilité vis-à-vis des citoyens
 
Vous pointez du doigt l'effet pervers de la dissuasion nucléaire. Quels sont les esprits que ce "marchand de sable nucléaire" a endormis ?
Pour pouvoir réduire le budget des armées sans coût politique, les gouvernements successifs ont sacralisé l'arme nucléaire en expliquant aux Français qu’ils n’avaient rien à craindre : quoiqu’il arrive, ils seraient défendus par l'assurance-vie nucléaire. Les forces conventionnelles ont donc pu être continuellement réduites sans que cela émeuve grand monde ; hélas aujourd’hui, l’évidence de cette tromperie éclate au grand jour. On a ainsi endormi les Français dans un faux sentiment de sécurité en leur faisant croire qu'ils étaient défendus.
La dissuasion nucléaire n’assure pas la paix et ne dissuade pas de tout : elle a des angles morts de plus en plus ouverts, pour reprendre l’expression d’Alain Juppé : effectivement la dissuasion nucléaire dissuade l’étatique alors que les menaces sont essentiellement désormais infra-étatiques, le terrorisme par exemple. Ces "angles morts" de la dissuasion se multiplient quand la part budgétaire prise par notre arsenal nucléaire s’accroît. Or, la dissuasion nucléaire ne peut pas fonctionner sans forces conventionnelles robustes : la stratégie atomique suppose une approche intégrale dont les forces conventionnelles ne peuvent être exclues.
 
En stratégie de défense – et c’est particulièrement vrai en termes de dissuasion - ce qui compte, c’est l’équilibre d’ensemble plus que la puissance de chacune des composantes. Dans le contexte budgétaire actuel, vouloir à tout prix préserver en l’état notre arsenal nucléaire, c’est altérer sa valeur dissuasive et mettre la France en danger. Stricte suffisance et équilibre global, voilà le véritable objectif ! L’intelligence stratégique ne consiste pas à sacraliser notre arsenal nucléaire, mais à assurer l’équilibre dissuasif entre les deux types de forces, nucléaires et conventionnelles, entre nos capacités de dissuasion et nos capacités d’action. Le coût d’opportunité de la sacralisation du nucléaire, c’est la mort de sa pertinence : sanctuariser la dissuasion, c’est la condamner. C’est cher payé.
 
Quelle place le soldat occupe-t-il dans notre société ?
Pour de multiples raisons, historiques et culturelles, la société française a mis au pas le soldat avant de le rejeter de son monde. Cette spécificité nous vient de la Révolution française qui a fait de l’État le référent suprême. Les armées doivent se plier sans un murmure au pouvoir politique ; c'est un changement complet par rapport aux usages en cours avant la Révolution où un équilibre harmonieux permettait au soldat de tenir toute sa place dans la Nation.
Depuis la Première guerre mondiale, la voix des militaires a perdu en légitimité. Deux coups fatals leur ont été portés : la défaite de 1940 – et pourtant c’était la défaite d’un peuple et non pas simplement celle d'une armée – et le putsch des généraux du 21 avril 1961 à Alger.
Depuis, l'expression militaire a été considérablement marginalisée et contenue aux problématiques techniques et tactiques. Pourtant, l’expression libre des militaires sur les problèmes stratégiques n’est pas seulement légitime, elle est nécessaire : les restrictions à la liberté d’expression sont les meilleures ennemies de la défense de la France. L’équilibre ne peut s’établir par décret, mais il est sûr que, dans l’intérêt même de la France, l’homme d’Etat doit tout mettre en œuvre pour favoriser l’esprit et l’expression critique dans les armées : or, force est de constater que la tendance est exactement inverse. Les Français doivent en être sûrs, parce qu’ils l’ont payé très cher, en souffrances et en humiliations : la négation des dimensions politique et stratégique du soldat, son cantonnement toujours plus étroit dans ce que l’on baptise à tort son "cœur de métier" constituent une menace directe sur leur sécurité.
Aujourd'hui, l’image du soldat est rejetée par les nations européennes, qui se veulent "post-modernes", parce qu'il correspond à l'image même d'un monde que l’on souhaite oublier. Nous vivons dans une fausse bulle de sécurité dans laquelle nous voudrions que la violence soit exclue. Mais malheureusement, ce monde exécré existe : il reprend forme aujourd’hui sous ses expressions les plus barbares
 
La pensée stratégique militaire est-elle bâillonnée ?
Depuis une quinzaine d’années, les officiers ont repris la plume et s’expriment plus fréquemment. Hélas, les publications de la très grande majorité d’entre eux constituent d’excellentes vitrines de leurs propres actions professionnelles au cours des engagements qu’ils vivent au quotidien sur le terrain… et donc d’excellentes vitrines de l’excellence encore maintenue des armées françaises. Mais le propos s’arrête là, parce que l’interdiction faite au militaire de participer au débat stratégique, sauf à exprimer la pensée officielle, a fini par l’écarter de la pensée stratégique qu’il a le devoir d’enrichir mais qu’il n’ose plus exprimer.
C’est grave. Quand les militaires ne sont pas autorisés à formuler des idées ni à élaborer des stratégies, ils se cantonnent à la pure technicité de leur métier. Ils perdent le goût de la pensée et de son expression, et les meilleurs, ceux dont la France aura besoin aux heures noires ne sont plus attirés par une profession réduite à son rôle technique où ils ne pourront plus faire grandir le meilleur d’eux-mêmes.
Le problème, c'est que les armées, bien que piliers de la nation, ne sont défendues par personne. Il n'existe pas d'organisme ou de syndicat dont la mission soit la défense des militaires. Le rôle du ministre de la Défense est d’abord d'être loyal vis-à-vis du président, pas de protéger les armées de la France. Depuis trop longtemps, les hommes politiques ont oublié l'intérêt général de la France vite sacrifié sur l’autel des intérêts politiciens ; c’est la première raison de la désorganisation de l'armée française.
 
Pourtant les armées françaises ont été profondément réorganisées ?
Oui, et le résultat est catastrophique car ces réorganisations se sont majoritairement faites au mépris de ce qu’est le soldat et de ce qui fait l’efficacité des armées, leur essence.
En trois couches successives, au mépris de la spécificité de ce ministère et de sa fonction essentielle, un terrible excès d’interarmisation, de mutualisation mais aussi de civilianisation est venu à bout du bon fonctionnement des armées.
L’application brutale de la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances), en 2006, a constitué un premier coup majeur. Par un double mouvement d’effacement des chefs d’état-major d’armée et de rehaussement des autres grands subordonnés du ministre, le chef d’état-major des armées reste le seul chef militaire en relation directe avec le ministre, à égalité désormais avec le Secrétaire général pour l’administration (SGA) et le Délégué général pour l’armement (DGA). Le ministère oublie définitivement qu’il est le ministère des armées et que les branches administratives sont là pour les soutenir ; le vieux principe militaire "soutenu/soutenant" est oublié.
La deuxième étape, en 2009, c’est la RGPP ou révision générale des politiques publiques. Le ministère est profondément affaibli par l’application excessive de principes contraires à l’efficacité militaire. Il va se retrouver "matricialisé" - c’est-à-dire "déresponsabilisé", ce qui va produire le désastre du système de soldeLouvois ou le scandale du dépôt de munition de Miramas – et "mutualisé", avec l’aberrante création des Bases de défense.
Le troisième coup, depuis 2012, c’est la soi-disant "nouvelle gouvernance" du ministère, avec de nouveaux pans de responsabilité enlevés aux chefs militaires et attribués désormais aux grands directeurs : le commandement est dépossédé de la politique des ressources humaines, bien que "l’homme ait toujours été l’instrument premier du combat" et de la réflexion stratégique avec la création de la DGRIS. Au dysfonctionnement global s’ajoute hélas la dé-crédibilisation des chefs militaires qui se retrouvent impuissants à corriger les disfonctionnements et carences matérielles.
 
Ignorante d’une histoire qu’elle préfère ignorer, la société oublie que "l'homme est l'outil premier du combat" selon l’expression d’Ardan du Picq. On constate une double banalisation, celle des armées au sein du ministère, et celle du soldat. Mais on ne peut pas traiter un soldat comme un fonctionnaire ordinaire. Lorsqu’il s’engage pour la France, il reçoit une plaque qui symbolise son destin. Cette plaque a une valeur symbolique extrêmement forte ; le nom et le numéro de matricule sont inscrits sur les deux parties de la plaque. S'il meurt au combat, que l'on perd sa trace, on y retrouvera son identité, lorsqu'on le retrouvera plus tard. On coupe alors la plaque en deux, en en laissant une partie sur le cadavre et en conservant l'autre, que l’on ramène à l’arrière. Comme l'a écrit le colonel Michel Goya, pour le militaire, "la mort est la première hypothèse de travail ". Le mépris du soldat, de sa spécificité est une très grave erreur politique.
La morale chrétienne voudrait qu'on protège le muet. Ici, c'est le contraire. On tire profit du silence de la Grande Muette pour l’affaiblir à moindre coût politique et utiliser son budget comme une variable d'ajustement.
 
Après les attentats du 13 novembre, des milliers de jeunes Français ont manifesté leur désir de s'engager dans l'armée. L'espoir est-il possible ?
La France ne s'en sortira que si elle recrée l’État régalien qui a été bradé au profit de l’État providence. Les armées, la police, la justice, la diplomatie sont aujourd'hui dans un état lamentable. La dégradation des armées est un symbole fort de la déliquescence d’un État régalien qu'il faudra impérativement reconstruire.
En effet, les jeunes Français se pressent à la porte des bureaux de recrutement. Cela s'inscrit dans un phénomène historique : la guerre appelle le soldat. Un état de guerre engendre la mobilisation. Le deuxième phénomène à souligner, c'est que les citoyens français sont désormais en avance sur leurs politiques. Ils sont prêts à entendre un discours fort, ils sentent que leur patrie est à défendre, et ils attendent que leurs politiques les conduisent vers cette France nouvelle à laquelle ils aspirent. L’indispensable prise de conscience du politique devra être à la hauteur du destin français.

Paru sur Figarovox, 18 janvier 2016

L'expression des militaires

Publié dans Du côté des élites
Spécificité militaire et droit d’expression : un lien consubstantiel
 
La spécificité du militaire n’est pas d’être simplement un manieur de sabre : elle est aussi de devoir penser la défense pour l’immédiat et pour le temps long. C’est son rôle social dans et pour la Nation. L’expression des militaires sur les problèmes organiques et stratégiques n’est donc pas seulement légitime, elle est nécessaire : les restrictions qui lui sont portées sont les meilleures ennemies de la défense de la France. Les militaires ont un devoir d’expression spécifique.
 
Une expression nécessaire pour la Nation
L’histoire indique clairement l’importance de la liberté d’expression des militaires. Après la remarquable victoire napoléonienne de Iéna, c’est par la liberté donnée aux officiers d’apporter des idées nouvelles que la Prusse trouve les principes qui font de l’armée prussienne puis allemande cet outil redoutable qui participera à la chute de Napoléon et dont nous souffrirons durement à trois reprises. A l’inverse, l’esprit du "je rayerai du tableau d’avancement tout officier dont je verrai le nom sur une couverture de livre" de Mac Mahon a directement conduit à la défaite de 1870. C’est la même attitude adoptée par le général Gamelin de 1935 à 1940 qui nous conduira au nouveau Sedan – dont les Français se souviendront dans des siècles comme nous-mêmes des déroutes de Poitiers, Crécy ou Azincourt – alors qu’il était évident, au moins depuis septembre 1939 et la campagne de Pologne, que notre posture militaire était celle de la défaite. Mais la doxa n’était pas discutable : "les Allemands attaquent par le Nord et la meilleure défense est celle du feu centralisé".
 
Cette impérieuse nécessité de l’expression tient à la nature dialectique de la guerre et de la stratégie. Il s’agit toujours de contourner la volonté de l’Autre et de prendre le coup d’avance qui permet de l’emporter. Comme l’écrit le général Beaufre, la stratégie "est un processus d’innovation permanente".  Celui qui ne pense plus est condamné à la défaite. Dans cet exercice dialectique, il faut impérativement donner toutes ses chances à l’innovation créatrice, mobiliser toutes les ressources de l’intelligence, pour prendre et conserver l’avantage. Selon la formule américaine, il faut impérativement "think out of the box", penser "à côté", laisser libre court à la pensée critique, donc en admettre la nécessité et les débordements éventuels. Le général Beaufre avait à nouveau parfaitement raison lorsqu’il affirmait : "dans les armées, la discipline doit être stricte mais la pensée doit être libre". Il n’y a pas d’armée victorieuse qui n’ait d’abord su créer les conditions de l’expression de la pensée libre des cerveaux dont elle dispose.
Par ailleurs, la guerre est un phénomène trop complexe pour être réfléchie de manière uniquement rationnelle, ou uniquement pragmatique ; sa compréhension suppose la confrontation de la théorie et de l’expérience. La démarche "du haut vers le bas" ne peut suffire, pas plus que celle "du bas vers le haut". La vérité sur la guerre se situe au croisement des idées et des réalités : la stratégie - ni science, ni art, nous le savons au moins depuis Clausewitz - est une discipline qui suppose, comme la médecine, à la fois une solide connaissance théorique et un esprit pragmatique, expérimental, ouvert sur les changements.

La réflexion stratégique ne peut qu’être multiple avec des champs de débat différents. Il faut donc que se croisent les théories et appréciations politiques d’une part, la pratique des professionnels d’autre part. Cette pratique, cette perception concrète de la réalité de la guerre, à tous ses niveaux, doit s’exprimer, de manière libre, sinon la Défense s’enlise sur les doctrines "a priori", les visions sclérosées, la rigidité maladive du commandement opérationnel dont la France a tant souffert : l’été 1870, août 1914 et mai 1940 en sont de terribles exemples. L’éternelle tentation politique de vouloir dominer la guerre doit être contrebalancée par l’attitude conjuguée d’obéissance et de fermeté que préconisait de Gaulle : car, disait-il "rien ne provoque davantage l’ingérence que le manque d’assurance d’en bas".
Pour la Nation, l’armée doit tenir son rang et jouer son rôle. La Nation est portée par ses corps sociaux qui, dans le temps, dépassent l’Etat et survivent à ses différentes expressions. Les Institutions se situent au-delà des formes momentanées de l’administration. Il est de leur devoir, parfois, de se défendre contre les menées trop politiciennes. Les corps sociaux incarnent des réalités et des pérennités qui vont au-delà du court terme politique. Soutenir la Nation, c’est soutenir l’expression de ses différents corps. Si l’un vient à manquer, tout l’édifice devient bancal. A ce titre, le corps social militaire, ses élites en particulier, ont le devoir – et doivent avoir le droit - de faire valoir leurs points de vue, car ils appartiennent à la Nation bien avant que d’appartenir à l’Etat.
 
Enfin, la vieille règle darwinienne s’applique aux militaires : les organes qui ne servent plus s’atrophient. Fascinant est le constat de Foch qui analyse le style de commandement des armées de la défaite de 1870, considérée avant tout comme une panne de l’intelligence stratégique et opérationnelle : "un commandement supérieur comprimant systématiquement la pensée de ses subordonnés ne pouvait s’étonner de voir à ses côtés, aux heures sombres, de simples pions au lieu d’énergiques auxiliaires". Quand les militaires ne sont pas autorisés à formuler des idées ni à élaborer des stratégies, ils se cantonnent à la pure technicité de leur métier. Ils perdent le goût de la pensée et de son expression, et les meilleurs, ceux dont la France aura besoin aux heures noires - les Foch, de Gaulle, Leclerc ou Koenig – ne sont plus attirés par une profession réduite à son rôle technique où ils ne pourront plus faire grandir le meilleur d’eux-mêmes.
Il ne faut pas ignorer ici le danger très actuel constitué par la conjugaison perverse de plusieurs tendances lourdes : fortes et continuelles déflations, multiplication des opérations, "recentrage" des militaires vers l’opérationnel, civilianisation des postes de conception. Devant l’impérative obligation de satisfaire d’abord aux besoins opérationnels, les armées arbitrent toujours – et à tort – en faveur de ceux-ci, sciant ainsi la branche qui les porte. Ce sont d’une part les formations non techniques, les formations supérieures et d’ouverture qui en pâtissent, ce qui ne peut que diminuer la capacité de l’élite militaire à prendre part utilement aux débats généraux. Au cours des vingt dernières années, par exemple, les durées de formation supérieures à l’Ecole de Guerre ont tout simplement été divisées par deux ! Ce sont d‘autre part les centres et cellule internes de stratégie et de doctrine qui sont sans cesse menacés et doivent rendre, à flux continu, des effectifs : cela se traduit mécaniquement par un affaiblissement de la capacité de réflexion des armées.
 
Une dérive dangereuse
De plus en plus cantonnée dans un rôle de mise en œuvre, la haute hiérarchie militaire a laissé le politique s’emparer peu à peu de la réflexion sur la défense : les institutions de la Vème République, l’émergence du nucléaire et le précédent algérien ont favorisé cette mainmise. Toute contestation de l’organique, mais aussi de l’opérationnel, est très vite assimilée à une contestation de l’exécutif.
Certes, l’institution militaire recommence à prendre la mesure du rôle qu’elle doit tenir, pour la France, dans la défense de la Défense. Depuis une quinzaine d’années, les officiers ont repris la plume et s’expriment plus fréquemment. Hélas, les publications de la très grande majorité d’entre eux constituent d’excellentes vitrines de leurs propres actions professionnelles au cours des engagements qu’ils vivent au quotidien sur le terrain… et donc d’excellentes vitrines de l’excellence encore maintenue des armées françaises. Mais le propos s’arrête là, parce que l’interdiction faite au militaire de participer au débat stratégique, sauf à exprimer la pensée officielle, a fini par l’écarter de la pensée stratégique qu’il a le devoir d’enrichir mais qu’il n’ose plus exprimer.
 
Aujourd’hui, trop peu d’officiers jouent leur rôle de "stratège pour la France", un rôle qui constitue pourtant, on l’a dit, une part importante de leur raison d’être dans la Nation. Très peu s’expriment sur le fond dans des media grand public : ils restent cantonnés au cercle restreint des professionnels de la défense. On ne les entend pas sur les grandes problématiques stratégiques, les dérives de l’institution militaire, la dégradation des forces. On leur dénie la capacité de s’exprimer sur l’état réel des forces, et l’aptitude à émettre une opinion quant aux stratégies générales. S’ils se permettent quelque commentaire à l’encontre de la ligne officielle de l’Elysée, la sanction est immédiate.
Les règles sont élémentaires et connues de tous. La première : tant que le militaire est sous l’uniforme, il ne peut s’exprimer en dehors de quelques avis techniques, et lorsqu’il ne l’est plus, il n’a plus de légitimité à le faire. La seconde : si, sous l’uniforme, il s‘exprime - même de manière mesurée - en dehors du champ technique, il est immédiatement sermonné ou sanctionné ; si, ayant compris cette impossibilité, il s’exprime sous le couvert de l’anonymat, on lui reproche illico sa couardise, on l’accuse de complotisme, on fouille de manière illégale son ordinateur, on interroge ses proches, on le fait suivre et on le met sur écoute comme un criminel.
 
N’en doutons pas : même si la discipline demeure la force principale des armées, la pensée libérée est la deuxième composante de son efficacité parce qu’elle suscite le dynamisme intellectuel et conditionne l’excellence de la pratique stratégique. L’équilibre est difficile à trouver, mais le déséquilibre en faveur du silence est la marque avant-première de la sclérose et de la défaite.
L’équilibre ne peut s’établir par décret, mais il est sûr que, dans l’intérêt même de la France,  l’homme d’Etat doit tout mettre en œuvre pour favoriser l’esprit et l’expression critique dans les armées : or, force est de constater que la tendance est exactement inverse. Les Français doivent en être sûrs, parce qu’ils l’ont payé très cher, en souffrances et en humiliations : la négation des dimensions politique et stratégique du soldat, son cantonnement toujours plus étroit dans ce que l’on baptise à tort son "cœur de métier" constituent une menace directe pour leur sécurité.
Paru sur le bulletin de l'ASAF - Association de soutien à l'Armée française - Janvier 2016
 
 
 Dernier ouvrage publié : "La dernière Bataille de France", Gallimard, Paris, Octobre 2015

"l'armée française bientôt épuisée"

Publié dans En France
"Au rythme actuel, l'armée française sera bientôt épuisée"

L’armée française a-t-elle aujourd’hui les moyens de faire face aux menaces ?

Nous sommes dans une situation extrêmement critique. D’un côté, les menaces s’accroissent, le feu a pris tout autour de l’Europe, de l’Ukraine au Sahel en passant par le Moyen-Orient. De l’autre, les capacités de notre défense sont constamment réduites : moins 25% sous Nicolas Sarkozy et à peu près la même chose sous François Hollande, selon l’actuelle loi de programmation militaire, même après la légère rectification décidée par le Président. Vérifiez vous-même. Si cette pente vertigineuse n’est pas sérieusement redressée, les armées françaises vont tout simplement disparaître : le dernier soldat français défilera sur les Champs-Elysées le 14 juillet 2040.
Ce qui est terrible, c’est que l’institution militaire, silencieuse par nature, est incapable de se défendre elle-même, comme peuvent le faire d’autres corps sociaux, médecins, architectes, avocats disposant "d’Ordres" dont c’est la mission. Des voix citoyennes doivent s’élever, au nom de la Nation. Mon devoir était de pousser un cri d’alarme. C’est l’objet de cet ouvrage, hélas plus réaliste que pessimiste.
 
Pourquoi ce grand écart entre missions et moyens ?
L’Europe a tué l’idée de guerre dans l’esprit des citoyens européens. Ils ont cru que le "soft power" pourrait remplacer le "hard power". Nous avons intellectuellement "quitté l’histoire" en imaginant être parvenus dans un monde post-moderne qui avait définitivement éliminé la guerre et la barbarie.
Si la guerre a disparu, pourquoi conserver des armées ? Les citoyens se sont désintéressés de la défense dont les investissements sont devenus peu à peu illégitimes. En aval, on a pu, sans coût politique, rogner sur les budgets de défense pour redistribuer aux corps sociaux qui, eux, descendent dans la rue.
 
Le 29 avril, le président Hollande a annoncé une rallonge budgétaire de 3,8 milliards d’euros sur quatre ans pour la défense. Est-ce suffisant ?
C’est un frémissement positif mais insuffisant. Il s’agit simplement d’un ralentissement de la diminution du budget des armées … et surtout d’une manœuvre de communication. Mais ce geste symbolique - qui doit être salué - ne rétablit pas l’outil militaire à la hauteur des menaces et des ambitions de la France. Il est vrai qu’en 2016, on va recruter, et que le budget a été renforcé de 600 millions pour passer de 31,4 milliards d’euros dans la Loi de programmation initiale à 32 milliards. Mais la déflation des effectifs reste programmée et va reprendre. Les hausses sérieuses de budget ne sont prévues qu’après 2017 ! Autant dire que le gouvernement fait des promesses pour un avenir que personne ne connaît.
 
Quel serait le budget militaire idéal ?
Il n’y a évidemment pas de jauge absolue, tout dépend des ambitions, des menaces et de la façon dont on emploie le budget. Ce que l’on sait aujourd’hui, c’est que l’armée française est largement sur-employée par rapport à ses capacités. Elle s’use. Elle ne peut plus se reconstituer (formation, entraînement, remise en condition…) entre deux engagements. Elle risque de se retrouver dans la même situation que l’armée britannique qui, malgré un budget supérieur au nôtre (plus de 40 milliards d’euros), est aujourd’hui incapable d’aller opérer au sol sur les théâtres extérieurs.
 
Pourquoi la Grande-Bretagne est-elle dans cette situation ?
Son armée a été sur-engagée par rapport à sa capacité. Presque simultanément, elle a déployé jusqu’à 40 000 soldats à Bassora en Irak et jusqu’à 10 000 dans le Helmand en Afghanistan, un effort très au-delà de ses possibilités et qui l’a profondément usée. Résultat, si l’armée britannique bombarde encore ici et là, il n’y a plus désormais aucun contingent britannique significatif engagé dans des opérations extérieures. L’armée britannique s’est détruite par sur-emploi et mettra a minima quatre ou cinq ans à se reconstruire. Pour tenir dans la durée, les armées américaines considèrent qu’on ne peut déployer au maximum qu’un soldat sur sept, sans épuiser le capital.
 
Et l’armée française, est-elle épuisée ?
En France, on applique un ratio de un sur six, largement dépassé aujourd’hui. Au rythme actuel, elle sera bientôt épuisée, particulièrement dans les forces terrestres. Nous sommes toujours capables de réussir des opérations coup de poing comme l’opération Serval, lancée en janvier 2013 au Mali pour arrêter la percée djihadiste. Mais on ne sait plus s’engager efficacement sur le long terme alors que tous les conflits auxquels nous prenons part sont des conflits longs.
 
Il y a des choix à faire : de la présence sous la Tour Eiffel, ou de l’efficacité opérationnelle en Syrie et au Sahel ? Les 7 000 soldats français déployés dans le cadre de l’opération Sentinelle n’ont qu’une plus-value très limitée au regard des inconvénients majeurs de ce déploiement avant tout politique. Employer un soldat, dont la formation est très onéreuse, dans le rôle d’un employé de société de gardiennage est un véritable gâchis, au plan opérationnel et au plan budgétaire. Impôts dilapidés, dégradation continuelle des capacités opérationnelles individuelles et collectives… Sentinelle casse un outil qu’on regrettera très vite. Il est tout à fait légitime d’utiliser les soldats français pour la protection du territoire national, mais à condition de tirer le meilleur parti de leurs compétences spécifiques. L’armée n’est pas un stock de vigiles à déployer devant les lieux de culte !
 
La France a la chance d’avoir une belle armée, capable du meilleur. C’est la seule qui puisse encore défendre l’Europe. Il faut précieusement prendre soin de ce capital inestimable sans oublier que reconstruire une armée est extrêmement long et complexe. L’armée irakienne formée à coup de milliards de dollars par les Américains s’est "débandée" face à Daech. De même, l’armée malienne formée par la Mission européenne n’a guère résisté aux premiers coups de feu des Touaregs. Idem pour l’armée afghane, on l’a encore vu récemment à Kunduz devant les talibans…
 
Mais avec l’Europe de la Défense, ne peut-on pas mutualiser les moyens militaires ?
Notre horizon doit être l’Europe de la Défense. Mais, à ce jour, nous ne sommes parvenus à rien de sérieux. Le meilleur exemple de l’inanité de l’Europe de la défense, ce sont les Groupements tactiques de 1 500 hommes, parfaitement équipés et entraînés… mais qui n’ont jamais été utilisés, ni au Mali, ni en République centrafricaine alors que l’occasion en était clairement donnée.
A l’heure de la montée des dangers, la France ne doit surtout pas se départir des moyens de défense qu’elle possède encore. C’est pourquoi ces questions ne sont pas de nature budgétaire mais d’abord un problème de vision, de sens de l’Etat et de volonté politique.
 
Et l’OTAN ?
Malheureusement, aujourd’hui, il faut le dire, l’OTAN est préjudiciable aux intérêts de la défense européenne : la survie de cette organisation d’un autre âge est la première cause de l’effondrement des budgets européens de défense. Les Européens rêvent toujours du soldat Ryan… qui ne reviendra jamais plus les défendre. Le "pivot" américain vers le Pacifique n’est pas une vue de l’esprit : il est une tendance lourde, irréversible.
L’intérêt bien compris des Américains serait d’imposer l’autonomie aux Européens, mais, par courte vue, ils craignent une Europe-puissance qu’il faudrait admettre à part entière dans la gestion des affaires du monde. L’OTAN ? Oui, mais profondément transformée, sans "primus inter pares" et dans laquelle les Européens seraient au minimum "l’actionnaire majoritaire".
 
La France est-elle vraiment menacée ?
Ce n’est pas parce que la France, tout au bout de sa péninsule européenne, se croit protégée, qu’elle l’est. Au contraire. Après les Etats-Unis, elle est pour les djihadistes le deuxième "Grand Satan". Les menaces sont concrètes. Quand l’armée française s’engage au Mali, elle va détruire des djihadistes qui ont l’intention de semer la terreur en France. L’intention de Daech est de perpétrer des attentats de masse sur le territoire national : la destruction de l’Etat islamique est dans l’intérêt immédiat des Français. Cela rend bien secondaires beaucoup d’autres considérations.
 
Mais ces menaces ne sont-elles pas avant tout du domaine de la police ?
Il y a un continuum entre sécurité et défense, mais l’une et l’autre sont complémentaires et nécessaires. Nos frontières sont poreuses, et plus on traitera la menace "à l’avant", moins on aura à le faire sur le territoire national. Ne rêvons pas d’une ligne Maginot antiterroriste : toutes les forteresses ont vocation à être détruites ou contournées. Cette "défense de l’avant", il faut sans relâche en expliquer la nécessité aux Français : plus les théâtres d’opérations sont lointains, moins le citoyen les relie à sa propre sécurité.
Pourtant, il n’y a pas d’autre solution que d’aller là où se trouvent les sources de la violence, et les tarir. L’erreur majeure serait de confondre "continuum" et "fusion". Il faut consolider la coopération entre défense et sécurité, mais les missions et les moyens doivent rester spécifiques.
 
Vous êtes donc d’accord avec les opérations lancées de l’autre côté de la Méditerranée ?
Ce n’est pas la multiplication des interventions qui fait une stratégie. La France s’engage partout, mais on a du mal à identifier clairement une stratégie dans toutes ses dimensions. Elle pare au plus pressé, basculant ses efforts au gré des départs de feu sans jamais parvenir à traiter les problèmes "au fond". Faute de pouvoir envoyer sur les théâtres des contingents adaptés aux enjeux, on projette des forces, on s’active au mieux, mais on ne travaille pas dans la durée ; souvent, on perd la nuit ce qu’on avait gagné dans les combats du jour.
C’est le Sisyphe interplanétaire, version casque lourd. On le voit en République centre-africaine, en Afghanistan et dans le désastre de Libye. Dans mon livre, j’affirme qu’on a transformé nos armées en "kit expéditionnaire", toujours à la peine pour transformer les gains tactiques en succès stratégique. Faute de budget, de moyens, l’armée française est capable de gagner des batailles, mais plus des guerres, car cela supposerait d’assurer la permanence des effets. Pensez qu’au Sahel, 3 500 soldats sont mobilisés sur un territoire plus vaste que l’Europe !
 
Alors que c’est un point fort de la France, vous remettez aussi en cause l’inflation technologique militaire. Pourquoi ?
Parce que l’effet délétère des coupes budgétaires sur nos forces est d’autant plus violent qu’il se couple avec un armement toujours plus sophistiqué et donc toujours plus coûteux. Or, cette inflation technologique - par elle-même réductrice des parcs et flottes - se traduit in fine par la contraction des formats et déflation des effectifs, une logique perverse… La technologie est utile. Cependant, l’hyper-sophistication produit des armées excellentes dans la bataille, au niveau technique, mais médiocres dans la guerre, au niveau stratégique. Quel triste exemple que l’Afghanistan, où la coalition internationale mobilisait les deux-tiers des budgets militaires du monde, où le différentiel technologique était le plus élevé de toute l’histoire militaire, sans qu’aient pu être vaincus quelque 30 000 talibans équipés de kalachnikovs !
La technologie ne confère pas hélas le don d’ubiquité qui serait fort utile vu la multiplicité de nos théâtres d’opération. Quand la France acquiert une frégate de dernière génération pour un milliard d’euros, elle se prive de quelque 10 navires plus modestes mais qui seraient plus efficaces pour surveiller son espace maritime, le deuxième du monde !
 
Faut-il alors remettre en question la dissuasion nucléaire ?
Du moins faut-il veiller à ce qu’elle ne devienne pas notre nouvelle ligne Maginot. Cette arme de non-emploi n’est utile que si on dispose d’une armée d’emploi, seule à même de prévenir son contournement et de faire face aux multiples enjeux sécuritaires infra-nucléaires. Or, le nucléaire, qui mobilise environ 20 % du budget d’investissement des armées, est une des premières victimes de l’inflation technologique ; il pourrait rapidement atteindre 30 % des dépenses militaires compte tenu des renouvellements de programmes prévus dans les dix ans à venir.
Il est temps de maîtriser une dérive perverse pour la défense française et d’envisager enfin la défense de manière globale. En ce sens, la sacralisation actuelle du nucléaire est une des plus graves menaces sur la sécurité des Français.
 
Pourra-t-on gagner la lutte contre Daech ?
Seulement si on trouve la stratégie commune, donc le but à atteindre. Pour l’heure, faute de savoir ce qu’on veut faire dans un Moyen-Orient qui a enterré les accords Sykes-Picot [délimitant une frontière entre l’Irak et la Syrie, NDLR], on mène une guerre de "containment" pour gagner du temps, le temps nécessaire pour déterminer le compromis possible entre les différentes parties prenantes, Iran, Arabie Saoudite, Irak, Turquie, Israël, etc.
Mais sans accord entre Obama et Poutine, sans reconnaissance des intérêts légitimes des uns et des autres, on ne pourra pas définir un objectif commun et donc nous continuerons à perdre du terrain comme nous le faisons, malgré toute notre force militaire, depuis l’été 2014.
 
La Russie n’est donc pas notre adversaire ? Fallait-il alors lui vendre les navires Mistral ?
Je pense qu’il ne fallait pas lui livrer les Mistral, car il faut fixer des limites à Vladimir Poutine : il n’en respectera la France que davantage. C’est important ! D’autant plus que c’est le même Poutine qui fixe à présent le tempo des relations internationales.
Et lui, il a une vision : replacer la Russie au cœur du jeu international, préserver ses intérêts au Sud de la Méditerranée et sa base militaire de Tartous en Syrie, et enfin se défendre des mouvements djihadistes sur la frontière sud de la Russie. Son intervention a rebattu les cartes. Vendre ces navires à l’Egypte n’est pas un mauvais choix : cet Etat doit rester solide et ne pas devenir une zone de guerre comme ses voisins.
 
Le gouvernement a-t-il tort de réclamer le départ de Bachar al-Assad ?
La première vertu du stratège, c’est le réalisme. La mission première d’un chef d’Etat est d’assurer la sécurité de ses citoyens, pas de faire de la morale. Désormais les choses sont cependant plus claires : Bachar al-Assad est militairement soutenu par la Russie et il fera donc partie du compromis à trouver pour sortir de cette crise.
Le rendez-vous de New-York lors de l’assemblée générale de l’ONU a été un grave échec. Il aurait fallu que les Etats-Unis, la Russie, la France fassent cause commune pour éteindre le feu, et donc lutter contre Daech. Après, il sera toujours temps de négocier, sachant que le président russe est évidemment plus attaché à sa base de Tartous qu’à Assad.
 
Faut-il envoyer des troupes au sol ?
Eventuellement, mais seulement quand on aura clairement déterminé l’état final recherché : en stratégie, la question des moyens est toujours une question de deuxième ordre, même si elle interagit avec la question de la finalité. Des troupes, mais quelles troupes ? Quelles nationalités ? Quelles religions ? Questions complexes. Quel volume de forces et quels risques, pour un engagement forcément très long, dans de vastes espaces ?
En 2003, l’armée américaine en Irak a mis un an pour reconquérir le Tigre et l’Euphrate avec 150 000 hommes. Elle a mis finalement neuf mois pour faire tomber Falloujah avec 40 000 hommes, dont 15 000 américains. En comparaison, l’armée française a pu mobiliser un maximum de 5 000 hommes au Mali !
 
La France devait-elle en 2011 contribuer au renversement du colonel Kadhafi ?
A part Nicolas Sarkozy, qui défend, encore aujourd’hui, cette intervention ? Cet engagement n’était pas nécessaire. Je suis très critique quant à cette opération, mais pas plus que ceux qui savent que, dans la guerre, ce qui compte ce n’est pas l’intention initiale mais le résultat final. Et les conséquences de cette intervention, c’est non seulement la destruction de la Libye, mais aussi les migrants et le chaos que l’on a installé durablement au Sahel, et, pour bonne part, la consolidation de Boko Haram.
Autant, clairement, le 31 août 2013, il fallait lancer l’opération prévue contre les troupes de Bachar al-Assad, autant en Libye, il eut été infiniment plus sage de s’arrêter au but initialement fixé - arrêter la poussée blindée devant Benghazi – et ne pas laisser dériver dramatiquement la mission.

Paru dans Les Echos (Propos recueillis par Anne Bauer et Jacques Hubert-Rodier), 2 novembre 2015

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version