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DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants

Officier, général de division


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

URL du site internet:

Opérations en Irak

Publié dans En France
Commission des Affaires étrangères et e la Défense
Mercredi 17 décembre 2014 - Présidence de Jean-Pierre Raffarin, président
Débat en séance publique sur la prolongation de l’opération Chammal en Irak
Audition du Général de division (r) Vincent Desportes, professeur associé à Sciences Po Paris
La séance est ouverte à 15 h 45.
La commission auditionne le général de division (r) Vincent Desportes en vue du débat en séance publique sur la prolongation de l’opération Chammal en Irak, en application de l’article 35 de la Constitution.
 

M. Jean-Pierre Raffarin, président. – Nous poursuivons nos travaux relatifs au débat, qui se tiendra en séance publique le 13 janvier prochain, sur la prolongation de l’opération Chammal.
 
Mon général, je suis très heureux de vous accueillir.
Vous êtes à la fois général et professeur, votre parole nous intéresse donc particulièrement.
Nous sommes préoccupés par la situation. Nous aurions du mal à refuser d’autoriser la poursuite de l’intervention, néanmoins la simple continuité nous pose problème, notamment au regard des critères énoncés par le Livre blanc de 2008.
Nous voudrions avoir votre point de vue, juste avant d’entendre le ministre de la défense.  
 
Général Vincent Desportes
Avant de revenir vers les critères d’évaluation des opérations extérieures, je crois qu’il faut dire, affirmer et répéter sans faiblesse : "Daech delenda est". Ayons la force de Caton l’Ancien.
Daech est aujourd’hui le danger majeur. Nous n’avons certes pas les moyens de tout, en même temps. Les menaces doivent être priorisées, quitte à consentir quelques compromis avec les moins brûlantes : dans le monde réel, dans un contexte de ressources et de moyens limités, notre politique ne peut être que réaliste.
"Daech delenda est" … mais nous ne pourrons répandre le sel sur le sol de l’Irak et de la Syrie. Il faudra au contraire le rendre fertile pour de nouvelles semences.
"Daech delenda est" … et pourtant votre interrogation demeure fondamentale : personne ne doute ici qu’il faille détruire Daech, mais devons-nous participer nous-mêmes à cette destruction ?
 
Un mot sur Daech, d’abord.
Ne doutons pas de la réalité de la menace directe pour nos intérêts vitaux, dont notre territoire et notre population. Daech est le premier mouvement terroriste à contrôler un aussi vaste territoire (35% du territoire irakien, 20% du territoire syrien). Ce qui représente 200 000 km² (soit l’équivalent de l’Aquitaine, Midi-Pyrénées, Languedoc-Roussillon, PACA et Rhône-Alpes réunis) et une population de l’ordre de 10 millions de personnes.
Ce territoire est imparfaitement mais réellement "administré" par un "ordre islamique", fait de barbarie et de rackets.
Daech dispose d’un véritable "trésor de guerre" (2 milliards de dollars selon la CIA), de revenus massifs et autonomes, sans comparaison avec ceux dont disposait Al-Qaïda.
Daech dispose d’équipements militaires nombreux, rustiques mais aussi lourds et sophistiqués. Plus que d’une mouvance terroriste, nous sommes confrontés à une véritable armée encadrée par des militaires professionnels.
 
Quel est le docteur Frankenstein qui a créé ce monstre ? Affirmons-le clairement, parce que cela a des conséquences : ce sont les Etats-Unis.
Par intérêt politique à court terme, d’autres acteurs – dont certains s’affichent en amis de l’Occident – d’autres acteurs donc, par complaisance ou par volonté délibérée, ont contribué à cette construction et à son renforcement. Mais les premiers responsables sont les Etats-Unis.
Ce mouvement, à la très forte capacité d’attraction et de diffusion de violence, est en expansion. Il est puissant, même s’il est marqué de profondes vulnérabilités. Il est puissant mais il sera détruit. C’est sûr. Il n’a pas d’autre vocation que de disparaître.
 
Le point est de le faire disparaître avant que le mal soit irréversible, avant que ses braises dispersées n’aient fait de ce départ de feu un incendie universel. Il faut agir, de manière puissante et déterminée, avec tous les pays de la région.
Il faut agir, mais qui doit agir ?
 
Etude de quelques critères.
Avant d’aller plus loin dans mon raisonnement, je voudrais, comme vous l’avez souhaité, étudier quelques-uns des critères retenus comme fil guide de ces auditions.
J’aborderai d’abord celui de la capacité "d’analyse exacte du contour spatio-temporel et financier d’un engagement".Ce critère est en opposition profonde avec la nature même de la guerre.
Car, depuis que le monde est monde, personne n’a jamais pu "commander" à la guerre.
Le rêve du politique, c’est l’intervention puissante, rapide, ponctuelle, qui sidère. C’est le mythe cent fois invalidé du "hit and transfer", du choc militaire qui conduirait directement au résultat stratégique et, dans un monde parfait, au passage de relais à quelques armées vassales immédiatement aptes et désireuses d’assumer elles-mêmes les responsabilités. Las !
Les calendriers idéaux (du genre "Cette opération va durer six mois") sont toujours infirmés par ce que Clausewitz appelle la "vie propre" de la guerre.
La guerre appartient à l’ordre du vivant, elle n’est pas un objet, elle est un sujet.
Dès lors, n’espérons jamais "commander à la guerre" : c’est elle qui imposera son calendrier et ses évolutions. Cela a toujours été vrai : je relie mon propos à trois stratégistes qui inscrivent dans le temps éternel cette caractéristique incontournable de la guerre.
400 av. JC, évoquant la guerre du Péloponnèse, Thucydide indique que "La guerre ne se développe jamais selon un plan arrêté".
Au xve siècle, Machiavel considère pour sa part que, si "on rentre dans la guerre quand on veut, on en sort quand on peut".
Il y a quelques années, un officier de cavalerie qui connaît la guerre mieux que personne pour en avoir souffert dans sa chair et l’avoir pratiquée à tous les niveaux, je veux parler de Winston Churchill, affirme dans ses mémoires, "Ne pensez jamais, jamais, jamais qu’une guerre peut être facile et sans surprise ; (…) l’homme d’Etat qui cède au démon de la guerre doit savoir que, dès que le signal est donné, il n’est plus le maître de la politique mais l’esclave d’événements imprévisibles et incontrôlables".
 
Il a tellement raison !
Prenons deux exemples récents.
Quand les Etats-Unis se lancent dans la deuxième guerre du Golfe en 2003, ils ne savent pas qu’elle va les entraîner, 11 ans plus tard, dans une troisième guerre du Golfe.
Quand la France décide de stopper les chars libyens devant Benghazi en 2011, elle ne sait pas que cela va l’entraîner en 2013 au Mali et pour de très longues années dans la bande sahélo-saharienne.
De la première bataille à "la paix meilleure" qu’elle vise, il y a toujours un long chemin chaotique qui ne produit le succès que dans la durée, l’effort et la persévérance. Donc, quand on rentre dans une guerre, il faut avoir de la ressource, ce que j’appelle de la "profondeur stratégique" - notion fondamentale - pour pouvoir "suivre" (dans le sens du jeu de poker) et pouvoir s’adapter… ce que nous avons été tout à fait incapables de faire en Centrafrique par exemple.
 
Je veux insister encore un peu sur ce problème du nombre, car il est crucial.
Il est directement lié au concept de résilience. Résilience dans chaque crise et résilience globale. Aucune de nos interventions ne peut produire ses effets dans le temps court, mais notre capacité de "résilience ponctuelle" est très faible : à peine arrivés, il faut partir.
C’est pire dans le temps long, et pourtant il faut bien intervenir face aux menaces extérieures.
 
Au bilan, quelle que soit l’armée considérée, nous sommes engagés au-dessus des situations opérationnelles de référence, c’est-à-dire que chaque armée est en train d’user son capital sans avoir le temps de le régénérer.
Nous avons des forces insuffisantes en volume.
Pour compenser, tant au niveau tactique qu’au niveau stratégique, nous les faisons tourner sur un tempo très élevé qui les use. C’est-à-dire que si ce suremploi continue, l’armée française sera dans la situation de l’armée britannique sur-employée en Irak et en Afghanistan et obligée pendant quelques années d’arrêter les interventions et de régénérer son capital "at home".
L’effort considérable produit aujourd’hui au profit des interventions a des répercussions fortes et mesurables sur les forces en métropole, en termes de préparation opérationnelle en particulier.
Le sens des responsabilités exige detordre définitivement le cou au mythe de la guerre courte.
 
Ecartons définitivement les faux rêves toujours invalidés du "first in, first out" et du "hit and transfert". Cela n’a marché ni pour les Américains en Irak, ni pour nous au Mali.
D’ailleurs le "hit and run" n’est pas un facteur de stabilité : nous en sommes à la cinquième opération "coup de poing" en Centrafrique, 34 ans après la première, Barracuda en 1979. Une opération qui dure n’est pas forcément une opération qui s’enlise !
D’ailleurs le Livre blanc de 2008 a, au moins de manière théorique, bien pris en compte cette nécessité. Il postule que : "les phases de stabilisation peuvent s’étendre sur des années" ou que "ces opérations s’inscrivent dans le temps long" et avance que "l’aptitude à durer" est un facteur fondamental de l’efficacité des armées.
Dans ces conditions, il est bien évident que la délimitation de l’espace et du temps, l’évaluation et la maîtrise des coûts relèvent de la gageure. Ce rêve peut être utile en termes de communication politique, mais son propre discours ne doit pas leurrer le politique.
 
Comment compléter utilement la grille d’évaluation 2008 ?
Je voudrais d’abord prendre un instant pour rappeler ce qu’il est convenu d’appeler la doctrine Powell, admirée en son temps puis oubliée avec ce dernier après son mensonge public, à la face du monde, le 5 février 2003.
Cette "doctrine" a été définie à l'aube de la guerre du Golfe en 1990.
Elle se résume à une série de questions :
- Des intérêts vitaux sont-ils en jeu ?
- Des objectifs atteignables ont-ils été définis ?
- Les risques et coûts ont-ils été objectivement analysés ?
- Toutes les autres options non-violentes ont-elles été épuisées ?
- Existe-t-il une stratégie de sortie permettant d'éviter un embourbement ?
- Les conséquences de l’intervention ont-elles été évaluées ?
- Le peuple américain soutient-il cette action ?
- Avons-nous un réel soutien de la communauté internationale ?
 
Cette grille est bien imparfaite, mais elle est claire et pourrait encore utilement servir d’exemple à nos responsables exécutifs.
Pour ma part, je dirais que toute intervention doit respecter les grands principes stratégiques. J’en citerai cinq :
 
Premier principe : il ne faut s’engager que si l’on peut influencer au niveau stratégique.Sinon, on use ses forces sans capacité d’influence, on est plutôt discrédité et on ne gagne rien en image.
C’est le cas de la Grande Bretagne en Irak et en Afghanistan ; elle a fini par y être relevée sans gloire après y avoir littéralement usé ses armées jusqu’à la corde.
C’est le cas de la France en Afghanistan : elle y a conduit une "guerre américaine" sans influence stratégique globale, sans influence sur le cours des opérations, sans influence sur la direction de la coalition. A contrario, la Libye et le Mali – et l’opération Barkhane désormais – ont eu un effet profond sur la perception de la France dans le monde et par ses partenaires.
 
Deuxième principe : il ne faut intervenir que là où cela a du "sens stratégique".C’est-à-dire quand notre action vise à préserver nos intérêts, à être à la hauteur de nos responsabilités… et c’est aussi notre intérêt car la France est grande dans le monde, en particulier par sa place au Conseil de sécurité des Nations unies.
Mais cette place lui est contestée tous les jours, et il faut qu’elle la défende, qu’elle la légitime tous les jours. Et elle ne peut le faire que par sa capacité de gestion utile des troubles du monde. Ce qui, au passage, impose absolument la nécessité de conforter notre capacité à agir comme "nation-cadre" et à "entrer en premier".
N’en doutons pas : notre place parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies et notre influence dans les affaires du monde sont d’abord fondées sur notre capacité à agir de manière concrète dans les crises (capacité et crédibilité).
 
Troisième principe : il faut définir des objectifs atteignables. Serval, au Mali, est un cas d’école : les objectifs fixés par le Président de la République et l’Etat Final Recherché (EFR) ont été clairs et, au moins initialement, compatibles avec les moyens disponibles. En Afghanistan, les objectifs ont très vite dérivé et dépassé les moyens dont la coalition disposait (en termes de temps et de capacité de contrôle de l’espace terrestre en particulier).
 
Quatrième principe : il ne faut intervenir que quand l’action envisagée est compatible avec les moyens disponibles, immédiatement et à terme.
Ici le contraste entre le Mali et l’Afghanistan, mais aussi entre le Mali et la RCA, est frappant. Pourtant le Livre blanc de 2008 était clair sur ce point. Il rappelait que "le critère du nombre – effectifs et équipements – demeure pertinent et ne peut entièrement être compensé par la qualité (…) il reste un facteur déterminant"quel que soit le milieu.
Le Livre blanc 2013 parle de "volume de forces suffisants".
Dans les faits, l’opération Serval était un pari extrêmement risqué, chacun le sait, en raison du très faible volume de forces déployées, conjugué à la grande vétusté de la majorité des équipements utilisés.
L’opération Sangaris est un pari qui a échoué : le pari fait de la "sidération initiale" a échoué. Ensuite, le déni de réalité conjugué à notre manque de moyens a empêché l’adaptation de la force à la réalité du terrain et au déploiement immédiat des 5 000 hommes qui étaient indispensables.
 
Cinquième principe : il ne faut "pas faire le premier pas sans envisager le dernier". La formule est de Clausewitz : deux siècles plus tard, elle est toujours d’actualité.
Cela veut dire, avoir une stratégie de sortie : et on opposera facilement ici encore le Mali et RCA.
Cela veut dire qu’il faut évaluer sans idéologie, sans aveuglement, les conséquences d’une intervention, surtout si l’on n’a pas l’intention d’aller jusqu’au bout.
 
Il est bon ici de se rappeler ce que le Ministre Powell nommait le syndrome de "Pottery Barn", grande chaîne de magasins de vaisselle aux Etats-Unis.
Nous étions en 2002, et Colin Powell voulait dissuader George W. Bush de lancer son agression de l’Irak. Il disait ainsi : "Quand vous entrez chez "Pottery Barn", ce que vous cassez vous appartient".Il avait raison. L’Irak et le Moyen-Orient "appartiennent" aux Etats-Unis, comme les conflits régionaux, en cascade, que cette agression a engendrés, tout comme l’Etat Islamique, "appartiennent" aux Etats-Unis.
De la même manière, la Libye appartient à la France, tout comme le chaos régional que nous avons provoqué sur toute la bande Sahélo-saharienne. Du moins si l’on considère qu’il y a un lien entre le sens de la civilisation et le sens de la responsabilité …
 
Je tiens à évoquer votre quatrième point, celui du poids budgétaire des OPEX.
Il ne s’agit pas "d’avoir les moyens de ses émotions".
Il s’agit de "consentir les investissements nécessaires à la sécurité des Français",selon le mot du ministre Le Drian.
Cela n’a rien à voir !
Il est d’abord bien évident que s’offrir une Porsche et être ensuite incapable de payer le carburant pour la faire rouler relève du non-sens. Madeleine Albright avait bien raison quand elle posait la question : "A quoi servent nos belles forces armées si nous ne pouvons nous en servir ?"
 
Le sous-dimensionnement patent du budget OPEX a des effets pervers considérables dont doivent être conscients ceux qui en décident.
D’abord, laisser dire par les media, sans démenti formel, que les armées dépensent indûment le maigre budget français relève de la faute morale, au moment où nos soldats se battent sur tous les fronts, pour la France et à ses ordres, avec des ressources beaucoup trop comptées.
Ensuite, parce que nous sommes toujours en dessous de la "taille critique", ce sous-dimensionnement du budget a des conséquences directes tant sur le succès des opérations que sur la sécurité de nos soldats : ils s’en retrouvent mis en danger.
 
Aujourd’hui dès qu’une opération est décidée, les planificateurs ont pour ordre strict de limiter au maximum les moyens, non en fonction des exigences opérationnelles mais selon une stricte logique budgétaire. Puis, dès que l’opération est lancée, la seule préoccupation des planificateurs est de rapatrier au plus tôt le maximum des moyens déployés.
Avec trois conséquences funestes :
 
Premièrement, nos soldats se retrouvent toujours en sur-danger par rapport à une opération planifiée normalement, c’est-à-dire en fonction de sa finalité et des exigences opérationnelles. Les options tactiques sont rarement des options "opérationnelles" : ce sont des choix tactiques par défaut, sous forte contrainte. L’opération Sangaris est un exemple dramatique de cette dérive : moyens très insuffisants dès le départ et aucune adaptation des volumes, même lorsque le besoin est criant ;
 
Deuxièmement, nos forces ont le plus grand mal à remplir leurs missions et agissent en opposition flagrante avec un principe premier de la guerre, le principe de masse et de submersion. L’action, exécutée à moyens comptés, tarde à produire ses effets et coûte finalement beaucoup plus cher. Ainsi, nos forces sont conduites à mener des opérations séquentielles et non parallèles.C’est l’exemple type de Sangaris : d’abord la Séléka, puis les anti-Balaka : la force française y perd son efficacité et son caractère d’impartialité ;
 
Troisièmement, nos armées ont été déjà transformées en "kit expéditionnaire", donc capables de gagner des batailles mais pas de gagner les guerres - c’est-à-dire produire un "état de paix meilleur que le précédent" selon le mot de Liddell Hart.
Aujourd’hui, on accélère leur retrait, gâchant leurs succès initiaux qu’elles ne peuvent plus transformer en succès stratégique et politique. Après avoir repoussé, détruit ou conquis, nous n’avons jamais assez de forces pour "mailler" et "tenir".
Ainsi, de l’Afghanistan à la RCA en passant par le Mali, le problème majeur est celui de la "permanence" et le syndrome qui lui correspond, celui de "Sisyphe guerrier", reconquérant tous les matins ce qu’il a dû abandonner la nuit.
 
J’en arrive à Chammal.
Après quelques détours, j’en conviens, mais l’on ne perd jamais son temps à prendre un temps de recul stratégique, à une époque où, justement, la tendance est de raisonner dans le temps court, en termes de dépenses de comptoir, des problèmes qui relèvent du temps long et d’investissements lourds.
 
Je ne m’attarde pas sur l’ahurissante contradiction actuelle entre, d’une part, l’embrasement du monde à nos portes, à notre est, à notre sud-est, à notre sud, la multiplication de nos interventions et, d’autre part, la détérioration profonde et rapide de nos capacités budgétaires avec, en aval, celle de nos capacités militaires. Tout le monde le sait, à droite et à gauche. Certains, trop peu nombreux, le disent.
Il y a toujours plus d’opérations et toujours moins de moyens. Et nous courons sans espoir derrière au moins un succès concret. Nous déshabillons Pierre pour habiller Paul, puis Paul pour rhabiller Pierre et habiller Jacques.
 
Trop tôt, nous réduisons nos forces au Mali parce qu’il faut aller en RCA ; là, notre faible contingent produit des résultats bien imparfaits mais déjà nous le déshabillons parce qu’il faut bien faire Barkhane … mais qu’il faut aussi aller reconquérir au Mali l’Adrar des Ifoghasque nous avons lâché trop vite. L’adjudant Thomas Dupuy y trouvera la mort …
Alors ?
Tenons-nous au principe bien connu de la guerre : le principe de concentration … ou à sa version populaire : "qui trop embrasse mal étreint". Arrêtons de nous éparpiller ! Regardons les choses en face.
 
Etat islamique. "Daech delenda est" : certes !
Nous sommes profondément solidaires, mais nous ne sommes aucunement responsables.
Nos intérêts existent, mais ils sont indirects.
Nos capacités sont limitées et dérisoires, là-bas, par rapport à celles des Etats-Unis et notre influence stratégique est extrêmement limitée. Bien que nous soyons le 3e en termes de participation aérienne, nous sommes considérés par les Américains comme le 9e contributeur, derrière l’Arabie Saoudite. Au sein de l’état-major interalliés et interarmées opératif au Koweït, notre poids et notre accès est très limité, avec seulement une cinquantaine de postes non ABCA sur un millier.
Le problème est d’une très grande complexité et ne sera réglé que dans le temps très long, en exigeant toujours plus de moyens
 
Barkhane.
Nous sommes profondément responsables.
A la fois du chaos que nous avons créé et, qu’on le veuille ou non, de la stabilité de la bande sahélo-saharienne et de la frange nord-ouest de l’Afrique noire. De plus, nous y avons des intérêts directs de toute nature.
Le problème est militairement beaucoup plus simple, avec des solutions politiques plus claires. La sortie sera plus aisée. Personne ou presque ne viendra nous aider, parce que la solidarité internationale, parce que la solidarité européenne n’existent pas.
A défaut d’aide internationale, nous disposons d’une grande autonomie stratégique.
Nous, nous y sommes pour longtemps et il faudra bien aller, un jour, en outre, s’occuper du chaos libyen et de la menace Boko Haram qui va continuer à se poser de manière croissante. Nous n’aurons pas le choix.
 
Alors ?
Alors, de grâce, concentrons-nous. Laissons quelques officiers planifier dans les centres d’opérations ; laissons nos trois couleurs flotter sur l’état-major de la coalition anti-Daech. Il faut continuer à payer le prix minimal pour le ticket d’accès à l’information, mais il fait veiller au contrôle de son inflation, déjà en œuvre.
Mais concentrons tous nos efforts et nos maigres moyens sur cette opération Barkhane, gigantesque défi stratégique et logistique, conduit aujourd’hui avec un effectif dérisoire pour une mission de sécurité ultra-complexe couvrant une zone immense de cinq pays aux frontières poreuses, avec un dispositif français déjà au bout de ses capacités.
 
Et nous n’avons pas le choix : nous devons y vaincre, forcément sur le temps long.
Pour le monde.
Mais surtout pour la France et la sécurité de nos concitoyens.
 
M. Jacques Gautier
Concernant le sous-dimensionnement du budget des OPEX, je me satisfais de la formule actuelle, consistant à inscrire une dotation déterminée dans le budget du ministère de la défense et à prévoir un financement interministériel du dépassement, dans la mesure où l’engagement des OPEX est une décision d’ordre politique.
Compte tenu de la contrainte de réduction des coûts, je m’interroge, par ailleurs, sur ce que peut apporter la participation du porte-avions Charles de Gaulle à l’opération Chammal, dès lors que la France dispose déjà de Mirage en Jordanie et de Rafale aux Emirats Arabes Unis.
 
M. Joël Guerriau
J’ai apprécié votre remarquable exposé et retenu les cinq principes que vous avez cités. Vous avez dit que la France avait eu raison d’intervenir au Mali et en Libye tout en précisant, ce qui m’a rassuré, qu’il convenait d’aller jusqu’au bout et d’y restaurer une paix durable. Je retiens de votre propos la règle d’or suivante : il ne faut s’engager dans une guerre que si on a la capacité à durer.
 
M. Jean-Marie Bockel
J’apprécie l’originalité et la finesse de vos analyses depuis que je vous connais.
Mais je note qu’au sein de l’institution militaire, vos prises de positions font débat.
 
M. Aymeri de Montesquiou
Vous avez remisé aux oubliettes la doctrine Guderian de la guerre éclair (Blitzkrieg).
Vous avez souligné l’importance du territoire de Daech (200 000 km) au regard des effectifs limités dont il dispose (30 000 hommes). Il s’agit là d’un point faible pour Daech, d’autant qu’il n’a pas d’aviation.
En outre, je me demande comment il est possible d’influencer une coalition : soit on la dirige, soit on est dirigé. Et quand on est dirigé, défend-on vraiment ses intérêts ?
 
M. Daniel Reiner
Aurait-il été imaginable que la France ne fasse pas l’opération Chammal ?
 
M. Gilbert Roger
Dans votre propos, vous n’avez pas évoqué l’Europe.
J’ai le sentiment que la France est bien seule, politiquement et militairement.
D’un point de vue stratégique, Daech dispose d’immenses ressources, notamment grâce à un trafic de pétrole à ciel ouvert. N’est-on pas en mesure de détruire cette source d’enrichissement ? Pourquoi ne le fait-on pas ?
 
M. Robert del Picchia
Vous défendez l’idée que pour intervenir, il faut d’abord tout prévoir. Quid de l’urgence ? Quand il y a urgence, il n’y a donc pas d’intervention possible ?
 
Général Vincent Desportes
Je répondrai de façon synthétique à l’ensemble de ces questions.
 
D’abord, je comprends le raisonnement de M. Gautier.
La logique poursuivie par le Gouvernement est compréhensible. Cependant, elle se traduit par de nombreux effets pervers. Les options tactiques sont prises par défaut, sous fortes contraintes budgétaires. Mesurées dès le départ au plus juste, les forces sont redimensionnées au plus tôt, ce qui affecte tant la sécurité de nos soldats que l’efficacité de la mission.
 
S’agissant de l’emploi du porte-avions en OPEX, avant qu’il ne rentre en indisponibilité technique, si ce renfort paraît utile, je n’y vois pas d’objection, pour autant que cela ne coûte pas trop cher et n’impacte pas les autres budgets ; je ne suis pas un spécialiste de cette question.
Mais la priorité, à mes yeux, est de renforcer les moyens alloués à l’opération Barkhane.
 
Pour revenir sur la nécessité de ne s’engager que lorsqu’on dispose de la capacité de le faire dans la durée, je précise que l’opération libyenne, au moment de son lancement, était selon moi raisonnable – arrêter les chars à Benghazi, c’était une décision légitime et morale.
La dérive est venue ensuite : nous n’avons ni pu, ni su gérer "l’après" de notre intervention.
 
M. Daniel Reiner
On ne sait pas le faire !
 
Général Vincent Desportes
Dans ce cas, arrêtons-nous !
Nos armées, aujourd’hui, sont des sortes de "kits" expéditionnaires, sans profondeur stratégique ; on n’a pratiquement jamais les moyens de "durer" dans les opérations.
Or il n’y a jamais de succès stratégique dans le temps court !
Ce que la France a fait au Mali a d’abord été très bien fait, mais nous avons réduit beaucoup trop vite nos effectifs.
Dans un contexte de moyens contraints, il importe de concentrer nos interventions, et d’inscrire celles-ci dans le temps long. Les opérations "aller et retour" permettent d’atteindre des résultats d’ordre technique, mais pas d’aboutir aux solutions politiques nécessaires. C’est l’histoire du monde !
 
A l’attention de M. Bockel
je crois qu’au sein des armées où j’ai de nombreux contacts, la majorité approuve mes propos.
J’ajoute qu’un problème fondamental des militaires réside dans le fait de ne pas pouvoir s’exprimer lorsqu’ils portent l’uniforme, parce qu’ils le portent, puis de ne plus pouvoir parler lorsqu’ils l’ont quitté, car ils sont alors censés ne plus connaître les sujets sur lesquels ils auraient pu s’exprimer !
Les armées constituent aujourd’hui le seul corps social de la Nation à ne pas disposer de système d’auto-défense, d’une forme d’ordre professionnel.
Ainsi, pour des raisons ancrées dans l’histoire, le corps des officiers, à mon sens, ne remplit plus aujourd’hui le rôle qui est le sien dans la Nation, souvent par excès de déférence, me semble-t-il. C’est un sujet dont il faudrait débattre.
 
M. Jean-Marie Bockel
Très bien !
 
Général Vincent Desportes
Sur Daech, je suis d’accord avec M. de Montesquiou : plus cette organisation terroriste cherchera à étendre son emprise territoriale, plus elle se fragilisera et sera susceptible de subir nos frappes.
Ce choix de la territorialisation signe la mort programmée de Daech – Napoléon fut défait devant Moscou ! Et c’est ainsi que Daech mourra avant Al-Qaïda.
Quant à la question de rompre les flux qui en assurent le soutien, je pense, sans connaître le détail opérationnel en cause, qu’une part de la difficulté tient au fait que l’on frapperait là en territoire ami.
 
En Afghanistan, nous avons servi à peu de chose.
A l’inverse, l’opération Barkhane est utile et bien menée, nous y disposons d’une capacité de direction et d’influence ; ce n’est pas le cas dans l’opération Chammal.
 
Enfin, pour revenir sur la question de l’urgence, je crois que l’on est tout à fait capable d’agir et de se projeter en urgence quand cela est nécessaire – on a su le faire au Mali ; mais que l’urgence n’empêche pas la réflexion stratégique.
 
M. Jean-Pierre Raffarin, président
Merci, mon général, pour l’ensemble de ces éléments, et pour votre liberté de parole et votre ouverture au débat, ainsi que la clarté avec laquelle vous exposez vos convictions.

Réalité de l’histoire

Publié dans Devant l'histoire
Penser la surprise stratégique
 
La notion de "surprise stratégique" (un évènement imprévu aux conséquences majeures au niveau international) - et plus généralement celle de "surprise" - s’impose au stratège comme un phénomène incontournable, pourtant trop souvent méprisé.
C’est que la réalité de l’histoire s’oppose à la rationalité naturelle de l’homme. La première n’est forgée que de ruptures : finalement déterminée par un petit nombre d’événements extrêmes, elle ne progresse pas de manière linéaire, mais de manière chaotique, de ruptures imprévues en ruptures imprévues. Le second raisonne naturellement dans un esprit de continuité structuré par l’idée (fausse) de progrès permanent. Le problème est là : notre cécité face au hasard, notre difficulté à appréhender les surprises qui marquent inéluctablement et de plus en plus souvent la progression du temps proviennent de notre incapacité à penser la discontinuité du monde. Nous privilégions les constructions mentales claires et rationnelles et nous écartons les éventualités plus désordonnées. Nos cerveaux, nos intuitions ne sont pas naturellement aptes à penser les "non-linéarités".
Comprendre la "surprise stratégique", c’est accepter le fait que rien, jamais rien, ne permettra de les éviter. Il convient certes de chercher à en réduire l’occurrence, mais bien davantage encore de prendre en compte leur caractère inexorable et d’adopter une posture intellectuelle adaptée à cette incontournable réalité.

L’histoire se construit de ruptures
Point n’est besoin de remonter au déluge (belle "surprise stratégique" cependant !) pour percevoir que les accidents de l’histoire sont l’histoire elle-même. Le futur se déduit difficilement du passé. Au cours du XXème siècle, d’août 1914 à septembre 2001, les "accidents" vont se succéder, à la surprise de tous, et conduire chaque fois à des reconfigurations profondes du monde et des relations internationales. Les acteurs y survivront ou disparaîtront, en fonction de leurs capacités à "encaisser" ces accidents. La France résiliente de 1914 ne lâchera pas après les désastres d’août, celle de 1940 s’effondrera hélas définitivement de son incapacité matérielle et morale à reprendre son souffle après le formidable uppercut allemand du mois de mai. Les Etats-Unis se sont remis de Pearl Harbor (1941), ont tenu ferme lors de la crise des missiles de Cuba (1962), ne se sont pas effondré de l’attaque des Twin Towers (2011) ; leur capacité de résilience et leur "épaisseur stratégique" leur ont permis de "tenir", puis de réagir. La Russie progressivement décomposée de la révolution bolchevique n’a pas résisté pas aux pressions militaires allemandes de 1917, quand celle de Staline s’est remise de la surprise stratégique de l’opération Barbarossa et que celle de Eltsine a disparu de l’effondrement du mur. Les ruptures stratégiques sont le pain quotidien de l’histoire, leurs conséquences tiennent à la constitution des acteurs.
 
Des surprises de plus en plus fréquentes
L’histoire n’est pas linéaire, mais elle s’accélère, au rythme de l’exponentielle des découvertes scientifiques. Parallèlement, les "surprises stratégiques" se succèdent à un rythme de plus en plus rapide tandis que la gamme de leur nature s’élargit. L’interconnexion du monde accroit en outre le caractère mondial des "surprises". Hier, l’éruption d’un volcan islandais passait inaperçu ; aujourd’hui (Eyjafjöll, 2010), clouant les avions au sol, elle "surprend" une grande partie de l’hémisphère nord. Hier, l’effondrement d’une banque ne ruinait que quelques entrepreneurs locaux ; aujourd’hui, celui de Lehman Brothers (2008) déclenche une crise financière mondiale. Peu importait au fond, hier, les coups d’Etat africains ; aujourd’hui, par le biais du terrorisme international, toute crise a des conséquences potentielles graves pour la France et impose des réactions, souvent militaires.

Des "surprises stratégiques" rarement fatales … si l’on y est préparé
L’effondrement français de 1940 constitue en fait une exception : les conséquences d’une surprise stratégique peuvent être importantes, elles sont rarement décisives.
La surprise stratégique n’est jamais une garantie absolue du succès : les Japonais perdent la guerre malgré Pearl Harbour et le IIIème Reich recule face aux Russes malgré Barbarossa. L’adversaire "surpris" est neutralisé, mais le plus souvent de manière temporaire. Si l’effet de surprise constitue un atout indéniable en "sidérant" l’Autre qui se trouve momentanément dans l’incapacité de réagir de manière adaptée, le procédé ne modifie que temporairement l’équilibre des forces entre deux acteurs, aboutissant rarement à une paralysie complète et durable de l’adversaire.
L’idée de surprise stratégique impose donc les deux notions de "résilience" et de "capacité d’adaptation". Le coup physique et psychologique porté par la surprise stratégique sera mortel si, et seulement si, l’acteur n’est pas doté des capacités suffisantes d’encaisse et de réaction. Réapparaît ici le concept "d’épaisseur stratégique" et ce qu’elle confère de capacité à survivre et à reprendre l’ascendant. En aval, se réaffirme l’importance de la notion de "réserve stratégique" - aux dimensions multiples – élément essentiel de réponse à la surprise stratégique.

L’illusion de la connaissance
L’illusion la plus grave consiste à penser que l’on pourra anticiper les "surprises stratégiques", donc les éviter, sinon y parer. C’est une erreur. La surprise est consubstantielle au domaine conflictuel. La première des exigences intellectuelles est d’admettre qu’elle surviendra, tôt ou tard, malgré la pertinence et l’efficacité des dispositions prises pour s’en protéger. C’est d’autant plus vrai qu’il y a loin de l’information à la connaissance, et loin de cette dernière à la compréhension. S’y rajoute que, s’il est possible de connaître les capacités, il est infiniment plus difficile de comprendre les intentions. Les attentats du 11 septembre 2001 doivent en rester l’indéfectible preuve : on le sait, les services américains de renseignement disposaient de tous les indices nécessaires. Toutes les informations étaient disponibles : les signaux existaient, mais ils n’ont pas produit l’alerte utile.
Nous sommes là devant la limite de l’imagination collective : il est  très difficile de se placer dans une posture intellectuelle capable de "penser l’impensable". C’est Pearl Harbor, c’est le 11/9, c’est aussi Sedan 1940 : lorsque l’on montre au commandant en chef, le général Gamelin, les photographies aériennes des colonnes de chars allemands traversant les Ardennes en direction de la Meuse, il refuse l’évidence : la vérité du haut commandement, c’est l’attaque par le Nord. Nous sommes tous menacés par ces "impossibles" que nous ne pouvons pas voir et d’où surgiront les surprises stratégiques. Cela impose la pensée et l’expression critique, la diversité : l’absence de confrontation intellectuelle, la culture unique, conduisent directement aux désastres stratégiques.
 
L’insuffisance de la prospective
Pour faire face à cette menace permanente de la "surprise stratégique", la prospective, la préparation de l’avenir, sont des dimensions essentielles de la réflexion de défense, mais elles se heurtent à une grande difficulté : la relation conflictuelle est une relation dialectique qui exclut par nature la continuité. En termes de stratégie et d’opérations, le principe central de "contournement" fait que les prophéties ne sont pas créatrices, mais bien autodestructrices. Le fait même d’avoir imaginé un type d’action fait qu’elle ne se réalisera pas. Cela explique en partie pourquoi, dans 80% des cas, les équipements militaires ne sont pas utilisés pour les fonctions qui ont présidé à leur conception et qu’il faut les adapter en permanence. A la prospective utile mais insuffisante, il faut donc rajouter la réflexion sur ce qui, bien qu’apparemment improbable, serait le plus dangereux, ce que les Américains appellent les "wild cards" : c’est le "destroy your own business" d’un ancien président de General Electric.

S’y attendre et s’y préparer
Notre prochaine surprise stratégique est déjà en gestation. Les premières réponses sont celles du renseignement et de l’alerte précoce, pourtant bien insuffisantes on le sait. La deuxième est celle de la réduction des risques et de la prévention : elle suppose des moyens – dont ceux de la dissuasion conventionnelle – dont nous nous départissons allégrement sous des logiques dangereuses d’économies de trésorerie. La troisième démarche consiste à atténuer les effets, c’est-à-dire à consolider la résilience des organisations (pouvoirs publics, populations, forces armées …) et leur capacité d’adaptation. Il faut pouvoir "encaisser" la surprise, puis réagir de manière idoine avec des moyens qui, le plus souvent, n’auront pourtant pas été conçus pour les réactions nécessaires.
 
Il faut ici, tout particulièrement, prendre en compte l’inertie à sens unique des systèmes de défense ; leur dégradation est rapide, mais leur remontée en puissance est toujours longue. A cet égard, l’évolution des armées européennes (et françaises en particulier) semble de plus en plus déconnectée de la réalité du monde.Elles se sont transformées en des "kits expéditionnaires" conçus pour des engagements brefs dans des "guerres de choix" alors que, sauf exception, les interventions reflètent généralement une réalité qui s’impose brutalement aux décideurs politiques.
La résilience de la nation s’en affaiblit d’autant. C’est une illusion de penser que la connaissance et l’anticipation, à elles seules, suffiront à parer à toute surprise : il faut préserver les capacités qui permettront d’encaisser la prochaine surprise stratégique puis de réagir.
 
La sagesse est de savoir que le monde est ce qu’il est, non celui que nous rêvons : l’impossible d’aujourd’hui est le probable de demain.
 
Références
Le Cygne noir – Nassim Nicholas Taleb
La surprise stratégique. De la notion aux implications – Corentin Brustlein, IFRI Focus stratégique n°10, octobre 2008
Prospective, défense et surprise stratégique, Geoffrey Delcroix, Travaux et recherches de prospective, n°25, mars 2005

Penser la guerre réelle

Publié dans En France
Depuis l’effondrement de l’Union Soviétique, nos armées ont été engagées sur de multiples théâtres, avec des succès inégaux. La première difficulté à laquelle elles ont été confrontées a été de devoir s’adapter à un adversaire et des circonstances toujours nouvelles. La deuxième a été, à chaque fois, de recommencer cette adaptation à partir d’un modèle de forces qui n’avait évolué qu’à la marge malgré les leçons tirées des déploiements précédents. La troisième a été que, en dépit du gigantesque investissement que représentent les équipements en service, elles ne pouvaient à chaque fois utiliser qu’une toute petite partie de cette immobilisation capitalistique et qu’elles ont toujours souffert de la pénurie des moyens vraiment adaptés à leurs engagements.
Attachées à de vieux rêves dont elles ont du mal à se réveiller, les armées ont ainsi culturellement des difficultés à se préparer aux guerres qu’elles vont mener. Il n’est pas inutile de chercher à comprendre pourquoi elles ont ainsi la plus grande difficulté à se départir de leurs perceptions dépassées de la guerre et, en aval, à faire prendre conscience aux décideurs politiques des vrais besoins capacitaires.
Passons rapidement sur la réelle nostalgie du soldat "post-héroïque" ; il ne se rêve, le plus souvent, qu’en soldat "héroïque" et songe avec quelques frissons à "ces soldats heureux, morts dans les grandes batailles, couchés dessus le sol à la face de Dieu", pour reprendre le verbe de Péguy.

Plus sérieux est la tyrannie qu’exercent sur la pensée nos équipements d’hier. Notre incapacité financière à renouveler nos arsenaux, donc à conduire nos engagements militaires avec d’autres équipements que ceux qui ont été conçus pour des affrontements dépassés, constitue une forte contrainte pour nos évolutions intellectuelles. Parce que nous ne pouvons pas changer nos équipements conçus pour la guerre d’avant - les meilleurs exemples sont bien sûr ici l’avion Rafale et le char Leclerc -, nous continuons à les servir, ce qui contribue à faire accroire que la guerre d’hier est toujours d’actualité et ralentit d’autant le processus d’adaptation.
En aval, la dérive, bien connue, consiste à continuer à faire ce que l’on sait faire plutôt que de chercher à savoir faire ce que l’on devrait faire : on rêve de la guerre dans laquelle on excelle, au mépris de la réalité. Notre penchant culturel pour la bataille décisive modèle ainsi nos systèmes de forces. La fausse idée du "qui peut le plus peut le moins" a la vie dure : c’est la préparation, l’entraînement et l’équipement pour la bataille décisive qui président au développement de nos forces, ou plutôt à leur contraction jusqu’à l’inanité sous la tyrannie de l’implacable "inflation militaire". La dernière grande bataille navale dans l’Atlantique Nord remonte à près d’un siècle mais nous continuons à nous doter de superbes frégates, au coût avoisinant désormais le milliard, optimisées pour de modernes Jutland. Nous conservons une grosse canonnière – le Charles de Gaulle – également justifiée par la bataille de haute mer, à laquelle il ne résisterait cependant vraisemblablement que quelques heures. Quant à nos remarquables chasseurs Rafale, ils seraient sans aucun doute les maîtres de la prochaine bataille d’Angleterre, mais cela fait bientôt soixante-dix ans qu’aucun avion français n’a été engagé en combat aérien !
Nous continuons ainsi à optimiser nos armées selon le paradigme central de la guerre d’hier, le paradigme de destruction. Pourtant, ce dernier n’est plus au cœur du succès stratégique. L’optimisation de la capacité de destruction ne se traduit plus par l’optimisation stratégique ; en aval, le différentiel dans l’aptitude à détruire n’équivaut plus au différentiel dans la capacité stratégique. L’Irak et l’Afghanistan apportent, de cette affirmation, une trop claire preuve. A-t-il existé un conflit où le différentiel technologique était plus extrême entre les belligérants qu’en Afghanistan ? Probablement pas, et pourtant ce sont les armées du bas du spectre qui l‘ont emporté !
Au bilan, on en revient – de manière aggravée ! - à l’axiome de Moltke l’Ancien : "la stratégie se tait quand la tactique parle". On en arrive aujourd’hui à subordonner la stratégie à la technique, la première étant désormais chargée de fournir ses débouchés à la seconde. On construit une menace adaptée à nos techniques : on se justifie avec un "peer competitor", la Chine, sensée imposer un modèle d’armée de plus en plus déconnectée de la réalité conflictuelle.

Des cinq niveaux de la guerre, on ne s’intéresse vraiment qu’au deux premiers, les niveaux de la technique et de la tactique, et on délaisse les trois autres – les niveaux opératif, stratégique et politique. On devient ainsi de plus en plus capables de gagner des batailles et de moins en moins aptes à gagner des guerres. On imagine que l’accélération des cycles de destruction (caricaturée dans la fameuse boucle OODA de l’Américain John Boyd) conduit inéluctablement à l’accélération des cycles de la guerre, ce qui, en chaque occasion, s’avère faux.
Pour donner un sens tactique à nos dernières merveilles, on invente, puis on se laisse dominer, par des concepts méprisants des réalités dialectiques de la guerre. Ainsi en est-il du concept "FIFO" (pour First In, First Out) et ses dérivés de haute technologie comme le concept de "Shock and Awe". Si ces inepties se sont heureusement effondrées entre le Tigre et l’Euphrate au cours de la dernière décennie, elles ont hélas ressurgi sous des appellations aussi vides de réalité stratégique, les "Air Sea battle" sur la rive occidentale de l’Atlantique et le "Hit and Transfert" sur sa rive orientale.
Nous devrions une fois pour toute le comprendre : nous ne pouvons pas commander à la guerre. Le rêve de l’intervention puissante, rapide, ponctuelle, qui sidère, est fort éloigné de la réalité. C’est le mythe cent fois invalidé du choc militaire qui conduirait directement au résultat stratégique et, dans un mode parfait, au passage de relais à quelques armées vassales immédiatement aptes et désireuses d’assumer elles-mêmes les responsabilités. Et bien non. Clausewitz nous le dit : la guerre ne se résume jamais à un seul coup et se vit toujours dans la durée. Eternelles vérités ! La guerre appartient à l’ordre du vivant. Avec sa dynamique propre, elle balaye toujours les calendriers préétablis. Demain comme aujourd’hui, de la première bataille à "la paix meilleure" qu’elle visera, il y aura toujours un long chemin chaotique qui ne produira le succès que dans l’effort et la persistance : il est donc indispensable de reconstituer notre capacité à conduire des engagements longs, avec des moyens suffisants pour produire d’emblée un succès significatif. Le contraire de l’opération Sangaris au Centrafrique , en somme …
Pourtant, c’est l’inverse qui se produit. De manière outrancière nos budgets de défense sont essentiellement investis dans les moyens de la bataille et non pas dans ceux de la guerre. Par irréalisme et incompréhension de ce qu’est la guerre, selon des logiques d’intérêts particuliers - souvent politiques ou industriels -, nous devenons de moins en moins capables de transformer nos prouesses techniques en efficacité stratégique et politique.
 
Que faire ? Comment adapter nos modèles de forces tant aux éternelles vérités stratégiques qu’à la réalité de la guerre combattue ?
Il nous faut d’abord prendre conscience de notre culture stratégique qui, autant qu’un terreau, est un carcan. Ainsi, les structures étatiques, les grilles d’analyse, les processus de production d’équipements, les industries d’armements, les appareils militaires restent encore très largement héritiers des paradigmes anciens de la guerre froide. En l’absence de preuve formelle de leur péremption, les conceptions qui les sous-tendent conservent une vertu rassurante alors même que la tyrannie de l’existant – nos arsenaux assemblés à grand frais – contraint très fortement l’adaptation de nos visions et de nos systèmes militaires.
Il nous faut ensuite constater que la guerre entre grandes puissances appartient vraisemblablement au passé, sous l’effet combiné de la paix démocratique, économique et institutionnelle. Mais nous ne devons pas nous tromper sur le diagnostic : il relève d’abord du paradoxe. C’est parce que les puissances dominantes alignent des armements aux terrifiantes capacités destructrices que ces puissances dévalorisent par elles-mêmes l’hypothèse d’affrontements symétriques. Dès lors, le maintien en sommeil de la guerre classique suppose que l’on conserve les capacités de la faire. On "désinvente" difficilement les modes de guerre. Qu’on le veuille ou non, si cela s’avérait nécessaire, seul un déploiement d’équipements lourds pourrait marquer la fermeté politique européenne sur la rive occidentale du Dniepr ! Laisser se creuser encore le "vide militaire" en Europe occidentale serait créer une brèche dans laquelle d’excellents joueurs d’échec ne manqueraient pas de s’engouffrer.
Pas plus que l’on n’a pu "désinventer"» la guerre nucléaire et que la présence des arsenaux nucléaires continue étrangement à justifier leur existence, on ne "désinventera" la guerre classique : en conséquence, seule la capacité de la faire et de la bien faire en diminuera l’occurrence. De la même manière que la guerre n’abandonne plus un espace (terrestre, maritime, aérien, cyber etc.) dès lors qu’elle l’a investi, tout se passe comme si une deuxième couche de dissuasion – conventionnelle celle-ci – s’était rajoutée à la dissuasion nucléaire.
Ainsi, de la même manière qu’il a été nécessaire d’investir dans l’armement nucléaire et l’armement classique, il est indispensable de maintenir nos capacités conventionnelles classiques tout en investissant massivement dans les système de forces capables de produire de l’efficacité politique dans les guerres réelles – toujours au milieu des populations - que nous menons aujourd’hui à un rythme incompatible avec la faiblesse de nos moyens. Ce n’est pas l’un ou l’autre ; c’est l’un et l’autre. C’est d’autant plus vrai que si les affrontements les plus probables ne relèvent pas de la grande bataille frontale, ils comporteront à coup sûr de multiples engagements dans laquelle l’excellence conventionnelle et technologique jouera un très important effet de levier.
 
Le stratège doit agir dans le monde tel qu’il est. D’un côté, rejeter l’occurrence d’un conflit conventionnel majeur, se priver des moyens d’y imposer sa volonté, c’est le provoquer. De l’autre, ne pas reconstituer les moyens nécessaires aux guerres combattues, c’est rendre inutiles les moyens que nous aurions conservés pour la seule guerre majeure.
Ainsi, les besoins financiers de la défense ne décroissent pas, bien au contraire. Réduire aujourd’hui les budgets militaires serait la preuve d’une grave incompréhension de l’évolution de la conflictualité. Davantage même. Si leur contraction constituerait un irresponsable déni de la réalité, le simple fait de les maintenir à leur niveau actuel, c’est déjà assurer le déclin de notre défense et mettre la France en danger.

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