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DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants

Officier, général de division


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

URL du site internet:

Réalité de l’histoire

Publié dans Devant l'histoire
Penser la surprise stratégique
 
La notion de "surprise stratégique" (un évènement imprévu aux conséquences majeures au niveau international) - et plus généralement celle de "surprise" - s’impose au stratège comme un phénomène incontournable, pourtant trop souvent méprisé.
C’est que la réalité de l’histoire s’oppose à la rationalité naturelle de l’homme. La première n’est forgée que de ruptures : finalement déterminée par un petit nombre d’événements extrêmes, elle ne progresse pas de manière linéaire, mais de manière chaotique, de ruptures imprévues en ruptures imprévues. Le second raisonne naturellement dans un esprit de continuité structuré par l’idée (fausse) de progrès permanent. Le problème est là : notre cécité face au hasard, notre difficulté à appréhender les surprises qui marquent inéluctablement et de plus en plus souvent la progression du temps proviennent de notre incapacité à penser la discontinuité du monde. Nous privilégions les constructions mentales claires et rationnelles et nous écartons les éventualités plus désordonnées. Nos cerveaux, nos intuitions ne sont pas naturellement aptes à penser les "non-linéarités".
Comprendre la "surprise stratégique", c’est accepter le fait que rien, jamais rien, ne permettra de les éviter. Il convient certes de chercher à en réduire l’occurrence, mais bien davantage encore de prendre en compte leur caractère inexorable et d’adopter une posture intellectuelle adaptée à cette incontournable réalité.

L’histoire se construit de ruptures
Point n’est besoin de remonter au déluge (belle "surprise stratégique" cependant !) pour percevoir que les accidents de l’histoire sont l’histoire elle-même. Le futur se déduit difficilement du passé. Au cours du XXème siècle, d’août 1914 à septembre 2001, les "accidents" vont se succéder, à la surprise de tous, et conduire chaque fois à des reconfigurations profondes du monde et des relations internationales. Les acteurs y survivront ou disparaîtront, en fonction de leurs capacités à "encaisser" ces accidents. La France résiliente de 1914 ne lâchera pas après les désastres d’août, celle de 1940 s’effondrera hélas définitivement de son incapacité matérielle et morale à reprendre son souffle après le formidable uppercut allemand du mois de mai. Les Etats-Unis se sont remis de Pearl Harbor (1941), ont tenu ferme lors de la crise des missiles de Cuba (1962), ne se sont pas effondré de l’attaque des Twin Towers (2011) ; leur capacité de résilience et leur "épaisseur stratégique" leur ont permis de "tenir", puis de réagir. La Russie progressivement décomposée de la révolution bolchevique n’a pas résisté pas aux pressions militaires allemandes de 1917, quand celle de Staline s’est remise de la surprise stratégique de l’opération Barbarossa et que celle de Eltsine a disparu de l’effondrement du mur. Les ruptures stratégiques sont le pain quotidien de l’histoire, leurs conséquences tiennent à la constitution des acteurs.
 
Des surprises de plus en plus fréquentes
L’histoire n’est pas linéaire, mais elle s’accélère, au rythme de l’exponentielle des découvertes scientifiques. Parallèlement, les "surprises stratégiques" se succèdent à un rythme de plus en plus rapide tandis que la gamme de leur nature s’élargit. L’interconnexion du monde accroit en outre le caractère mondial des "surprises". Hier, l’éruption d’un volcan islandais passait inaperçu ; aujourd’hui (Eyjafjöll, 2010), clouant les avions au sol, elle "surprend" une grande partie de l’hémisphère nord. Hier, l’effondrement d’une banque ne ruinait que quelques entrepreneurs locaux ; aujourd’hui, celui de Lehman Brothers (2008) déclenche une crise financière mondiale. Peu importait au fond, hier, les coups d’Etat africains ; aujourd’hui, par le biais du terrorisme international, toute crise a des conséquences potentielles graves pour la France et impose des réactions, souvent militaires.

Des "surprises stratégiques" rarement fatales … si l’on y est préparé
L’effondrement français de 1940 constitue en fait une exception : les conséquences d’une surprise stratégique peuvent être importantes, elles sont rarement décisives.
La surprise stratégique n’est jamais une garantie absolue du succès : les Japonais perdent la guerre malgré Pearl Harbour et le IIIème Reich recule face aux Russes malgré Barbarossa. L’adversaire "surpris" est neutralisé, mais le plus souvent de manière temporaire. Si l’effet de surprise constitue un atout indéniable en "sidérant" l’Autre qui se trouve momentanément dans l’incapacité de réagir de manière adaptée, le procédé ne modifie que temporairement l’équilibre des forces entre deux acteurs, aboutissant rarement à une paralysie complète et durable de l’adversaire.
L’idée de surprise stratégique impose donc les deux notions de "résilience" et de "capacité d’adaptation". Le coup physique et psychologique porté par la surprise stratégique sera mortel si, et seulement si, l’acteur n’est pas doté des capacités suffisantes d’encaisse et de réaction. Réapparaît ici le concept "d’épaisseur stratégique" et ce qu’elle confère de capacité à survivre et à reprendre l’ascendant. En aval, se réaffirme l’importance de la notion de "réserve stratégique" - aux dimensions multiples – élément essentiel de réponse à la surprise stratégique.

L’illusion de la connaissance
L’illusion la plus grave consiste à penser que l’on pourra anticiper les "surprises stratégiques", donc les éviter, sinon y parer. C’est une erreur. La surprise est consubstantielle au domaine conflictuel. La première des exigences intellectuelles est d’admettre qu’elle surviendra, tôt ou tard, malgré la pertinence et l’efficacité des dispositions prises pour s’en protéger. C’est d’autant plus vrai qu’il y a loin de l’information à la connaissance, et loin de cette dernière à la compréhension. S’y rajoute que, s’il est possible de connaître les capacités, il est infiniment plus difficile de comprendre les intentions. Les attentats du 11 septembre 2001 doivent en rester l’indéfectible preuve : on le sait, les services américains de renseignement disposaient de tous les indices nécessaires. Toutes les informations étaient disponibles : les signaux existaient, mais ils n’ont pas produit l’alerte utile.
Nous sommes là devant la limite de l’imagination collective : il est  très difficile de se placer dans une posture intellectuelle capable de "penser l’impensable". C’est Pearl Harbor, c’est le 11/9, c’est aussi Sedan 1940 : lorsque l’on montre au commandant en chef, le général Gamelin, les photographies aériennes des colonnes de chars allemands traversant les Ardennes en direction de la Meuse, il refuse l’évidence : la vérité du haut commandement, c’est l’attaque par le Nord. Nous sommes tous menacés par ces "impossibles" que nous ne pouvons pas voir et d’où surgiront les surprises stratégiques. Cela impose la pensée et l’expression critique, la diversité : l’absence de confrontation intellectuelle, la culture unique, conduisent directement aux désastres stratégiques.
 
L’insuffisance de la prospective
Pour faire face à cette menace permanente de la "surprise stratégique", la prospective, la préparation de l’avenir, sont des dimensions essentielles de la réflexion de défense, mais elles se heurtent à une grande difficulté : la relation conflictuelle est une relation dialectique qui exclut par nature la continuité. En termes de stratégie et d’opérations, le principe central de "contournement" fait que les prophéties ne sont pas créatrices, mais bien autodestructrices. Le fait même d’avoir imaginé un type d’action fait qu’elle ne se réalisera pas. Cela explique en partie pourquoi, dans 80% des cas, les équipements militaires ne sont pas utilisés pour les fonctions qui ont présidé à leur conception et qu’il faut les adapter en permanence. A la prospective utile mais insuffisante, il faut donc rajouter la réflexion sur ce qui, bien qu’apparemment improbable, serait le plus dangereux, ce que les Américains appellent les "wild cards" : c’est le "destroy your own business" d’un ancien président de General Electric.

S’y attendre et s’y préparer
Notre prochaine surprise stratégique est déjà en gestation. Les premières réponses sont celles du renseignement et de l’alerte précoce, pourtant bien insuffisantes on le sait. La deuxième est celle de la réduction des risques et de la prévention : elle suppose des moyens – dont ceux de la dissuasion conventionnelle – dont nous nous départissons allégrement sous des logiques dangereuses d’économies de trésorerie. La troisième démarche consiste à atténuer les effets, c’est-à-dire à consolider la résilience des organisations (pouvoirs publics, populations, forces armées …) et leur capacité d’adaptation. Il faut pouvoir "encaisser" la surprise, puis réagir de manière idoine avec des moyens qui, le plus souvent, n’auront pourtant pas été conçus pour les réactions nécessaires.
 
Il faut ici, tout particulièrement, prendre en compte l’inertie à sens unique des systèmes de défense ; leur dégradation est rapide, mais leur remontée en puissance est toujours longue. A cet égard, l’évolution des armées européennes (et françaises en particulier) semble de plus en plus déconnectée de la réalité du monde.Elles se sont transformées en des "kits expéditionnaires" conçus pour des engagements brefs dans des "guerres de choix" alors que, sauf exception, les interventions reflètent généralement une réalité qui s’impose brutalement aux décideurs politiques.
La résilience de la nation s’en affaiblit d’autant. C’est une illusion de penser que la connaissance et l’anticipation, à elles seules, suffiront à parer à toute surprise : il faut préserver les capacités qui permettront d’encaisser la prochaine surprise stratégique puis de réagir.
 
La sagesse est de savoir que le monde est ce qu’il est, non celui que nous rêvons : l’impossible d’aujourd’hui est le probable de demain.
 
Références
Le Cygne noir – Nassim Nicholas Taleb
La surprise stratégique. De la notion aux implications – Corentin Brustlein, IFRI Focus stratégique n°10, octobre 2008
Prospective, défense et surprise stratégique, Geoffrey Delcroix, Travaux et recherches de prospective, n°25, mars 2005

Penser la guerre réelle

Publié dans En France
Depuis l’effondrement de l’Union Soviétique, nos armées ont été engagées sur de multiples théâtres, avec des succès inégaux. La première difficulté à laquelle elles ont été confrontées a été de devoir s’adapter à un adversaire et des circonstances toujours nouvelles. La deuxième a été, à chaque fois, de recommencer cette adaptation à partir d’un modèle de forces qui n’avait évolué qu’à la marge malgré les leçons tirées des déploiements précédents. La troisième a été que, en dépit du gigantesque investissement que représentent les équipements en service, elles ne pouvaient à chaque fois utiliser qu’une toute petite partie de cette immobilisation capitalistique et qu’elles ont toujours souffert de la pénurie des moyens vraiment adaptés à leurs engagements.
Attachées à de vieux rêves dont elles ont du mal à se réveiller, les armées ont ainsi culturellement des difficultés à se préparer aux guerres qu’elles vont mener. Il n’est pas inutile de chercher à comprendre pourquoi elles ont ainsi la plus grande difficulté à se départir de leurs perceptions dépassées de la guerre et, en aval, à faire prendre conscience aux décideurs politiques des vrais besoins capacitaires.
Passons rapidement sur la réelle nostalgie du soldat "post-héroïque" ; il ne se rêve, le plus souvent, qu’en soldat "héroïque" et songe avec quelques frissons à "ces soldats heureux, morts dans les grandes batailles, couchés dessus le sol à la face de Dieu", pour reprendre le verbe de Péguy.

Plus sérieux est la tyrannie qu’exercent sur la pensée nos équipements d’hier. Notre incapacité financière à renouveler nos arsenaux, donc à conduire nos engagements militaires avec d’autres équipements que ceux qui ont été conçus pour des affrontements dépassés, constitue une forte contrainte pour nos évolutions intellectuelles. Parce que nous ne pouvons pas changer nos équipements conçus pour la guerre d’avant - les meilleurs exemples sont bien sûr ici l’avion Rafale et le char Leclerc -, nous continuons à les servir, ce qui contribue à faire accroire que la guerre d’hier est toujours d’actualité et ralentit d’autant le processus d’adaptation.
En aval, la dérive, bien connue, consiste à continuer à faire ce que l’on sait faire plutôt que de chercher à savoir faire ce que l’on devrait faire : on rêve de la guerre dans laquelle on excelle, au mépris de la réalité. Notre penchant culturel pour la bataille décisive modèle ainsi nos systèmes de forces. La fausse idée du "qui peut le plus peut le moins" a la vie dure : c’est la préparation, l’entraînement et l’équipement pour la bataille décisive qui président au développement de nos forces, ou plutôt à leur contraction jusqu’à l’inanité sous la tyrannie de l’implacable "inflation militaire". La dernière grande bataille navale dans l’Atlantique Nord remonte à près d’un siècle mais nous continuons à nous doter de superbes frégates, au coût avoisinant désormais le milliard, optimisées pour de modernes Jutland. Nous conservons une grosse canonnière – le Charles de Gaulle – également justifiée par la bataille de haute mer, à laquelle il ne résisterait cependant vraisemblablement que quelques heures. Quant à nos remarquables chasseurs Rafale, ils seraient sans aucun doute les maîtres de la prochaine bataille d’Angleterre, mais cela fait bientôt soixante-dix ans qu’aucun avion français n’a été engagé en combat aérien !
Nous continuons ainsi à optimiser nos armées selon le paradigme central de la guerre d’hier, le paradigme de destruction. Pourtant, ce dernier n’est plus au cœur du succès stratégique. L’optimisation de la capacité de destruction ne se traduit plus par l’optimisation stratégique ; en aval, le différentiel dans l’aptitude à détruire n’équivaut plus au différentiel dans la capacité stratégique. L’Irak et l’Afghanistan apportent, de cette affirmation, une trop claire preuve. A-t-il existé un conflit où le différentiel technologique était plus extrême entre les belligérants qu’en Afghanistan ? Probablement pas, et pourtant ce sont les armées du bas du spectre qui l‘ont emporté !
Au bilan, on en revient – de manière aggravée ! - à l’axiome de Moltke l’Ancien : "la stratégie se tait quand la tactique parle". On en arrive aujourd’hui à subordonner la stratégie à la technique, la première étant désormais chargée de fournir ses débouchés à la seconde. On construit une menace adaptée à nos techniques : on se justifie avec un "peer competitor", la Chine, sensée imposer un modèle d’armée de plus en plus déconnectée de la réalité conflictuelle.

Des cinq niveaux de la guerre, on ne s’intéresse vraiment qu’au deux premiers, les niveaux de la technique et de la tactique, et on délaisse les trois autres – les niveaux opératif, stratégique et politique. On devient ainsi de plus en plus capables de gagner des batailles et de moins en moins aptes à gagner des guerres. On imagine que l’accélération des cycles de destruction (caricaturée dans la fameuse boucle OODA de l’Américain John Boyd) conduit inéluctablement à l’accélération des cycles de la guerre, ce qui, en chaque occasion, s’avère faux.
Pour donner un sens tactique à nos dernières merveilles, on invente, puis on se laisse dominer, par des concepts méprisants des réalités dialectiques de la guerre. Ainsi en est-il du concept "FIFO" (pour First In, First Out) et ses dérivés de haute technologie comme le concept de "Shock and Awe". Si ces inepties se sont heureusement effondrées entre le Tigre et l’Euphrate au cours de la dernière décennie, elles ont hélas ressurgi sous des appellations aussi vides de réalité stratégique, les "Air Sea battle" sur la rive occidentale de l’Atlantique et le "Hit and Transfert" sur sa rive orientale.
Nous devrions une fois pour toute le comprendre : nous ne pouvons pas commander à la guerre. Le rêve de l’intervention puissante, rapide, ponctuelle, qui sidère, est fort éloigné de la réalité. C’est le mythe cent fois invalidé du choc militaire qui conduirait directement au résultat stratégique et, dans un mode parfait, au passage de relais à quelques armées vassales immédiatement aptes et désireuses d’assumer elles-mêmes les responsabilités. Et bien non. Clausewitz nous le dit : la guerre ne se résume jamais à un seul coup et se vit toujours dans la durée. Eternelles vérités ! La guerre appartient à l’ordre du vivant. Avec sa dynamique propre, elle balaye toujours les calendriers préétablis. Demain comme aujourd’hui, de la première bataille à "la paix meilleure" qu’elle visera, il y aura toujours un long chemin chaotique qui ne produira le succès que dans l’effort et la persistance : il est donc indispensable de reconstituer notre capacité à conduire des engagements longs, avec des moyens suffisants pour produire d’emblée un succès significatif. Le contraire de l’opération Sangaris au Centrafrique , en somme …
Pourtant, c’est l’inverse qui se produit. De manière outrancière nos budgets de défense sont essentiellement investis dans les moyens de la bataille et non pas dans ceux de la guerre. Par irréalisme et incompréhension de ce qu’est la guerre, selon des logiques d’intérêts particuliers - souvent politiques ou industriels -, nous devenons de moins en moins capables de transformer nos prouesses techniques en efficacité stratégique et politique.
 
Que faire ? Comment adapter nos modèles de forces tant aux éternelles vérités stratégiques qu’à la réalité de la guerre combattue ?
Il nous faut d’abord prendre conscience de notre culture stratégique qui, autant qu’un terreau, est un carcan. Ainsi, les structures étatiques, les grilles d’analyse, les processus de production d’équipements, les industries d’armements, les appareils militaires restent encore très largement héritiers des paradigmes anciens de la guerre froide. En l’absence de preuve formelle de leur péremption, les conceptions qui les sous-tendent conservent une vertu rassurante alors même que la tyrannie de l’existant – nos arsenaux assemblés à grand frais – contraint très fortement l’adaptation de nos visions et de nos systèmes militaires.
Il nous faut ensuite constater que la guerre entre grandes puissances appartient vraisemblablement au passé, sous l’effet combiné de la paix démocratique, économique et institutionnelle. Mais nous ne devons pas nous tromper sur le diagnostic : il relève d’abord du paradoxe. C’est parce que les puissances dominantes alignent des armements aux terrifiantes capacités destructrices que ces puissances dévalorisent par elles-mêmes l’hypothèse d’affrontements symétriques. Dès lors, le maintien en sommeil de la guerre classique suppose que l’on conserve les capacités de la faire. On "désinvente" difficilement les modes de guerre. Qu’on le veuille ou non, si cela s’avérait nécessaire, seul un déploiement d’équipements lourds pourrait marquer la fermeté politique européenne sur la rive occidentale du Dniepr ! Laisser se creuser encore le "vide militaire" en Europe occidentale serait créer une brèche dans laquelle d’excellents joueurs d’échec ne manqueraient pas de s’engouffrer.
Pas plus que l’on n’a pu "désinventer"» la guerre nucléaire et que la présence des arsenaux nucléaires continue étrangement à justifier leur existence, on ne "désinventera" la guerre classique : en conséquence, seule la capacité de la faire et de la bien faire en diminuera l’occurrence. De la même manière que la guerre n’abandonne plus un espace (terrestre, maritime, aérien, cyber etc.) dès lors qu’elle l’a investi, tout se passe comme si une deuxième couche de dissuasion – conventionnelle celle-ci – s’était rajoutée à la dissuasion nucléaire.
Ainsi, de la même manière qu’il a été nécessaire d’investir dans l’armement nucléaire et l’armement classique, il est indispensable de maintenir nos capacités conventionnelles classiques tout en investissant massivement dans les système de forces capables de produire de l’efficacité politique dans les guerres réelles – toujours au milieu des populations - que nous menons aujourd’hui à un rythme incompatible avec la faiblesse de nos moyens. Ce n’est pas l’un ou l’autre ; c’est l’un et l’autre. C’est d’autant plus vrai que si les affrontements les plus probables ne relèvent pas de la grande bataille frontale, ils comporteront à coup sûr de multiples engagements dans laquelle l’excellence conventionnelle et technologique jouera un très important effet de levier.
 
Le stratège doit agir dans le monde tel qu’il est. D’un côté, rejeter l’occurrence d’un conflit conventionnel majeur, se priver des moyens d’y imposer sa volonté, c’est le provoquer. De l’autre, ne pas reconstituer les moyens nécessaires aux guerres combattues, c’est rendre inutiles les moyens que nous aurions conservés pour la seule guerre majeure.
Ainsi, les besoins financiers de la défense ne décroissent pas, bien au contraire. Réduire aujourd’hui les budgets militaires serait la preuve d’une grave incompréhension de l’évolution de la conflictualité. Davantage même. Si leur contraction constituerait un irresponsable déni de la réalité, le simple fait de les maintenir à leur niveau actuel, c’est déjà assurer le déclin de notre défense et mettre la France en danger.

Au mépris du soldat

Publié dans En France
Les Français viennent d’apprendre, avec effarement, que le ministre de la défense avait brusquement décidé d'un plan pour l’amélioration des conditions de vie des soldats de la Force Sangaris en Centrafrique : il en suivra "personnellement la mise en œuvre" et ne renoncera "ni sur ce point, ni sur un autre". Qu’on le fasse, c’est souhaitable, mais qu’on soit obligé de le dire ! Qu’il soit ainsi avoué, candidement, que les nombreux passages du ministre et de son staff sur le théâtre d’opérations (ou les avertissements répétés des chefs militaires) ne lui ont jamais permis de se rendre compte que les conditions de vie des soldats français étaient indécentes, est proprement ahurissant.
Il aura fallu que des mères de soldats fassent entendre leur voix dans les médias pour qu’enfin la "prise de conscience" s’opère. Il aura fallu que la polémique enfle, qu’elle prenne un tour politique, avec des interventions comme celle du sénateur Christian Cambon (qui a estimé après visite in situ, qu’une "armée comme celle de la France ne (devait) pas faire subir de telles contraintes à ses soldats") pour que l’on se préoccupe enfin de l’humanité de ces hommes qui risquent leur vie à défendre les intérêts de ceux qui les oublient parce que, justement, ils ne se plaignent pas. De la même manière, concernant les bugs répétés du logiciel de paie Louvois, il aura fallu que des familles de soldats interviennent dans les médias et s’adressent directement au ministre pour que des mesures sérieuses soient enfin décidées.

La morale voudrait que l’on porte une attention particulière au muet. Las, c’est l’inverse qui se passe. A la "Grande muette" qui se tient coite plus par honneur que par obligation, on refuse le droit commun parce qu’elle ne saurait se rebeller. On est tellement habitué à son obéissance ! Elle ira jusqu’au bout, jusqu’à l’épuisement. Elle fera toujours "au mieux", c’est dans son éthique. Elle continuera à s’engager, sans préavis, dans les pires conditions, au risque de la mort, malgré le manque de moyens, en dépit de l’état déplorable de ses véhicules de combat : ils n’avancent souvent que par miracle, à la grande surprise de nos alliés ! Malgré les exigences opérationnelles, souvent au déni de la réalité, on limite arbitrairement les budgets des opérations, on économise sur les conditions de vie pour rester dans l’épure. Peu importe, les soldats ne se plaignent pas ; économisons encore, vous voyez bien, ça ne rompt pas ! On fera toujours "mieux avec moins". C’est cela, le soldat français.

Et bien non. Aucun corps social ne peut subir, déflation après déflation, le dédain de ceux qui le maintiennent dans une étroite dépendance par cantonnement juridique. Que penser du moral d’une institution qui, subissant déjà un plan social gigantesque – suppression de
80 000 postes entre 2009 et 2019 ! – n’aurait comme horizon qu’une nouvelle aggravation de son sort et l’éloignement constant de la perspective de renouvellement de ses équipements ?

Au fond, c’est bien de mépris dont il faut parler … et c’est peut-être la face la plus sombre de la professionnalisation des armées. Ces soldats, de plus en plus lointains, de plus en plus coupés d’une cité qui, au fond, ne comprend brièvement leur utilité que lors de crises exotiques qui permettent au président de la République de se poser en "chef de guerre", sont finalement dédaignés et négligés parce qu’ils sont le reflet du monde réel, celui qui effraie et que l’on préfère ignorer dans le confort des images virtuelles.

La corde va casser. La leçon la plus nette des derniers dysfonctionnements – Louvois, harcèlements divers et autres Sangaris – est qu’un problème "militaire" qui ne devient pas un problème médiatique et politique n’est pas pris en considération. Le remède semble, à tort, évident : la syndicalisation des armées. Elle permettrait d’alerter à grand bruit et sans délai l’opinion publique sur les accrocs et les absurdités  du système. Pourtant, pour inévitable qu’elle semble aujourd’hui, la syndicalisation des armées serait la pire des choses car ce dispositif enlève, par sa logique même, toute efficacité aux forces armées qui y ont recours. Dans les conditions paroxystiques du combat, face à l’adversaire qui veut votre destruction, l’efficacité impose qu’aucune décision, même discutable, ne soit discutée : ni la négociation ni, la protestation collective ne sont pas envisageables lorsqu’il s’agit de vie ou de mort, des hommes ou des Nations. Le remède serait pire que le mal.
Les armées françaises peuvent encore, éventuellement, y échapper. Encore faut-il qu’au sommet de l’Etat, on entende enfin ceux qui ne peuvent s’exprimer et respectent l’autorité, au sens fort du terme. Et que l'on restaure, très vite, ce qu’il reste de confiance.

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