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DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants

Officier, général de division


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

URL du site internet:

Repenser le nucléaire

Publié dans En France
La guerre ne se dessaisit jamais d’un domaine qu’elle investit. Elle s’est successivement emparée des espaces terrestres, maritime, aérien, spatial, électronique : elle ne les quittera plus. En août 1945, la guerre est entrée en apocalypse dans l’espace nucléaire. Elle y restera.
Dès lors, la prolifération s’inscrit dans l’ordre naturel de la guerre comme, en retour, les efforts de contre prolifération des Etats dotés. En aval, tant que la menace atomique existe – et elle est réelle – il est raisonnable pour les pays concernés de conserver une certaine capacité de dissuasion nucléaire. C’est le cas de la France. La "garantie nucléaire" est nécessaire : l’imprévisibilité de l’avenir impose la prudence. Cependant, si la pertinence de notre principe de dissuasion nucléaire est indiscutable, ceci ne signifie pas que la constitution de son arsenal ne doit pas être réévaluée au regard de l’évolution du monde et de nos capacités budgétaires.

La dissuasion ne doit pas être envisagée comme un outil isolé, mais comme l’un des piliers d’une défense globale dont seule la cohérence d’ensemble assure l’efficacité technique et politique. En particulier, les composantes conventionnelles de notre défense sont indispensables en elles-mêmes, et elles le sont, en outre, à la pertinence même de notre arsenal nucléaire. Dans notre contexte budgétaire très contraint, si l’importance relative des budgets consacrés au nucléaire en venait – par effet d’écrasement et d‘éviction – à menacer gravement nos capacités conventionnelles, c’est toute la cohérence de la défense française qui en serait altérée. La question de l’utilité de la dépense nucléaire se pose ainsi clairement au regard des autres investissements qu’elle interdit.
Dans ce domaine, la France ne peut se contenter d’affirmations péremptoires mais non démontrées. Il est temps d’ouvrir cet indispensable débat et, très probablement, de diminuer la part budgétaire du nucléaire pour la ramener à la "juste suffisance" revendiquée à raison.

Revisiter la "raison d’être"
Les discours officiels sur le nucléaire sont rares et ne sont le plus souvent qu’une répétition ad nauseam de l’intangible "dogme" dans lequel l’idée de "l’assurance vie" joue le rôle de valeur structurante et d’argument global péremptoire. Après en avoir été le fleuron, la pensée nucléaire est devenue, par tabou, le parent pauvre de la réflexion stratégique. D’excellents spécialistes et de belles organisations traitent du sujet, mais ne le font hélas que sous l’angle des moyens, l’approche technique, ou celui de la prolifération. Les réflexions portent sur le Quoi ? et le Comment ?, jamais vraiment sur le Pourquoi ? et le Contre Qui ?. Au fond, depuis "les quatre généraux de l’Apocalypse : Ailleret, Beaufre, Gallois et Poirier" (2), le corpus conceptuel établi dans le contexte de la Guerre Froide n’a jamais été vraiment redéfini en fonction de l’évolution du monde, pourtant profonde.

Hélas, le livre blanc sur la défense et la sécurité nationale remis au président François Hollande le 29 avril 2013 ne fait pas exception : dans un contexte budgétaire extrêmement contraint, il reconduit sans les justifier notre posture et notre arsenal (entre 3,5 et 4,5 milliards d'euros par an, 10 % à 20% du budget militaire selon le périmètre et les calculs). La sanctuarisation préalable de la dissuasion excluait d’entrée toute réflexion sérieuse sur ce sujet pourtant fondamental. De même le choix de faire de la dissuasion une fonction stratégique isolée (comme pour l’exercice 2008) constituait une sanctuarisation intellectuelle doublement fautive, puisque chacune des autres fonctions concourt à la dissuasion et que celle-ci est elle-même une part de chacune des autres !

La dissuasion nucléaire n’assure pas la paix et elle ne dissuade pas de tout. Pour reprendre l’expression commune de deux Premiers Ministres et d’un ministre de la défense, "la pertinence stratégique de la dissuasion connaît des ‘angles morts’ de plus en plus larges." Absence de menaces directes contre la France, incapacité des seuls arsenaux nucléaires à dissuader certains acteurs de s’en prendre à nos intérêts par des attaques en dessous du seuil nucléaire, inadaptation de ces armes à la menace omniprésente du terrorisme, impossibilité morale (dans le monde d’aujourd’hui) d’utiliser leur puissance destructrice non discriminante dans de nombreux cas : les outils de la dissuasion nucléaire présentent le double défaut de n’être ni nécessaires de manière évidente, ni suffisants, loin s’en faut. En outre, la légitimité de la France comme membre permanent du Conseil de sécurité provient autant – c’est incontestable - de nos capacités d’intervention que de notre arsenal nucléaire. Le modèle de défense "la bombe et les gendarmes" (auquel la tendance nous pousse inexorablement si nous ne remettons pas en cause nos fausses certitudes) est ainsi parfaitement incapable de répondre aux ambitions et aux besoins sécuritaires de la France. Ceux-ci imposent de préserver de très sérieuses capacités conventionnelles, donc de faire des choix, des choix raisonnables et équilibrés en termes de réduction de l’arsenal nucléaire et de préservation de nos autres capacités de défense.

Assurer la crédibilité
La Commission du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale a dû redéfinir à la baisse la défense de la France en excluant d’entrée de la réflexion l’une de ses composantes majeures. Elle a n’a donc pu le faire qu’au mépris de la cohérence stratégique d’ensemble. Cette réflexion volontairement tronquée va immanquablement entraîner un affaiblissement de l’outil qu’elle entend protéger.
En effet, la volonté de conserver en l’état actuel notre arsenal nucléaire revient à le condamner : à budget global de la défense diminué, il devient impossible de préserver les forces conventionnelles indispensables à sa crédibilité. Il faut donc le redimensionner afin de préserver les capacités d’action conventionnelles nécessaires à la logique globale de dissuasion. La présidente de la Commission de la défense de l’Assemblée Nationale, Patricia Adam, ne reconnaissait-elle pas très récemment le caractère global de la défense en évoquant "une dissuasion crédible car fondée sur un éventail de forces qui inclut les capacités conventionnelles" (3) ? Les raisons en sont claires.
En dissuasion, la dimension psychologique est prépondérante. Comme l’ont longuement démontré les grands penseurs du nucléaire, le lien stratégique est très fort entre ce dernier et les capacités d’action conventionnelle. Les deux sont indissociables et, à laisser se dégrader l’un pour préserver l’autre, on risque fort de se priver des deux.
La logique est simple : elle repose sur a/ la progressivité de l’action, b/ la vraisemblance et c/ l’autonomie de la décision, d/ l’aptitude à la prévention des contournements.

a/ - Pour caricaturale qu’elle soit, la première nécessité est évidente : le dilemme du "tout ou rien" n’est pas crédible. On ne passe pas brutalement de l’inaction à l’apocalypse : les principes établis de l’action graduée demeurent. Cette évidence a conduit non seulement les Etats-Unis à conserver un arsenal classique très important pendant toute la Guerre Froide, mais la France également : elle savait qu’un affrontement conventionnel préalable significatif était nécessaire à la justification morale et stratégique du déclenchement du feu nucléaire. Rien n’a changé. Pas de frappe en premier justifiable devant l’Histoire si elle n’est précédée d’actions classiques solides montrant au monde et à l’adversaire notre claire volonté d’aller jusqu’au bout, et le plaçant face à ses responsabilités.

b/- La démonstration de la volonté politique n’est pas moins importante. L’adversaire doit penser que l’on sera capable de déclencher le feu nucléaire. Il faut faire croire à la volonté d’aller, au besoin, jusqu’au cataclysme majeur. Cette vraisemblance doit avoir été établie par des démonstrations de force affichant la fermeté de l’Etat et sa résolution à utiliser autant que nécessaire la puissance militaire pour le règlement des crises. On se rappelle que tant les Etats-Unis que l’URSS ont multiplié ces démonstrations classiques pendant la Guerre Froide parce qu’elles étaient indispensables à la crédibilité de leur posture dissuasive globale. L’architecture de dissuasion doit ainsi comporter des forces conventionnelles robustes, utilisables et utilisées, afin d’assurer une crédibilité suffisante à la mise en œuvre des armes nucléaires.

c/- L’autonomie de la dissuasion, troisième fondement de sa crédibilité, suppose l’autonomie de la décision et de la mise en œuvre, c'est-à-dire la capacité à savoir (renseignement autonome et fiable) et à conduire (commandement et logistique), toutes capacités dont  les opérations Harmattan  en Libye et Serval  au Mali ont déjà démontré les limites françaises. Si des manques capacitaires importants et les concepts à la mode de mutualisation et partage peuvent être admis par des Etats européens ayant déjà renoncé à une défense souveraine, ils ne sont pas acceptables pour une puissance qui entend fonder sa survie sur sa souveraineté de décision et d’action nucléaire.

d/- Il faut enfin parer au possible contournement de la dissuasion - en particulier aux agressions limitées visant à créer très rapidement des "faits accomplis" - en disposant d’un système de forces propre à faire échec aux opérations que l’adversaire pourrait conduire jusqu’à la limite du seuil nucléaire. Le schéma de montée aux extrêmes doit être organisé. Dans ce cadre, les armes conventionnelles jouent un rôle d’autant plus fondamental que la dissuasion ne peut à elle seule prévenir les conflits armés.

Ainsi, la stratégie atomique suppose une approche intégrale dont les forces conventionnelles ne peuvent être exclues. Elle ne peut avoir un caractère purement défensif, car le caractère décisif de la dissuasion, c’est la crédibilité de la volonté politique. Cela suppose l’autonomie de décision et des démonstrations qu’il faut pouvoir exécuter avec des forces conventionnelles solides comportant l’ensemble des capacités nécessaires, ce qui n’est plus le cas des armées françaises  à la cohérence opérationnelle déjà largement entamée.
 
Retrouver des marges de manœuvre budgétaires
On l’aura compris, la thèse défendue ici est celle de l’efficacité globale de notre système de défense qui exige à la fois la dissuasion nucléaire et de robustes capacités conventionnelles. Pour préserver ces dernières, il faut rééquilibrer le budget de défense en leur faveur (4). C’est tout à fait possible, à condition d’avoir le courage de revenir à la question du "sens" avant de se poser celle des "moyens".
La problématique des économies possibles – il y en a, et d’importantes – mérite ainsi d’être sérieusement étudiée, en espérant qu’y seront apportées d’autres réponses que les affirmations répétées mais non démontrées du "dogme".
Quelques pistes de réflexion sont ici proposées.

1/ - La nécessité de la composante aéroportée doit être abordée. A la réponse attendue de la "capacité de gesticulation et de souplesse" qu’elle apporte, on opposera son caractère gentiment irréaliste face au type d’adversaires qu’elle entend dissuader. On pourra également s’interroger sur les capacités réelles de pénétration et de tir dans les conditions tactiques envisagées. Certes les plates-formes et les armes existent déjà, mais chacun sait que les coûts d’entretien et de modernisation d’un tel système nécessitent d’y consacrer sur quelques années des budgets équivalents aux budgets d’acquisition. Notons au passage que les Britanniques ont renoncé à cette composante depuis bien longtemps.

2/ - La question taboue de la "permanence à la mer" ne peut être évitée. Parfaite en période d’euphorie budgétaire, elle a un coût très important (au moins 1 sous-marin lanceur d’engins (SNLE) à entretenir puis moderniser et remplacer, avec ses équipages et ses armes) pour une utilité fort discutable, en particulier parce que les durées des plongées sont largement modulables en fonction de l’évolution des tensions internationales. Il y a naturellement une spécificité française, mais nous remarquons que les Britanniques vont vraisemblablement abandonner ce principe. Remarquons d’ailleurs que l’on ne voit pas de crise internationale majeure pouvant entraîner l’engagement de la dissuasion nucléaire dans laquelle les intérêts britanniques et français ne seraient pas très fortement imbriqués, ce qui ouvre la voie à des accords en termes de permanence dissuasive.

3/ - En raison des masses budgétaires considérables concernées, la question du remplacement des plates-formes et du perfectionnement des armes ne doit pas être éludée. Pourquoi, en une quinzaine d’années, changer 4 fois de têtes pour passer de 1997 à 2020, du M45 au M51.1, puis au M51.2, puis au M51.3 ? Etre capable de raser Pékin est-il d’un intérêt véritablement stratégique pour nous ? Le stock minimal de nos têtes ne serait-il pas encore "suffisant "s’il descendait au-dessous du niveau de 300 (5) auquel nous le maintenons ?

4/ - Le concept de fiabilité mérite aussi d’être observé. Sur l’autoroute, l’automobiliste ralentit autant devant un radar fiable à 75% que devant un radar qui le serait à 100%. Pour nos armes, 75% de fiabilité seraient parfaitement dissuasifs et les 25% de fiabilité complémentaires – qui n’apportent rien en termes de dissuasion – constituent une part majoritaire du coût des armes. Ici encore, le "plus-que-parfait" ponctuel s’oppose à l’efficacité globale.

Ainsi, les "angles morts" de la dissuasion se multiplient alors même que la croissance relative de la part budgétaire prise par notre arsenal nucléaire réduit progressivement sa pertinence tout en conduisant à des impasses sécuritaires. Chacun sait que la seule "assurance vie" est très insuffisante pour se protéger des aléas quotidiens alors même que les importantes économies qu’il est possible de réaliser sur notre arsenal nucléaire ne remettraient pas en cause les fondements de la dissuasion.(6)
Il faut donc que le débat stratégique soit ouvert. Le consensus sur le maintien en l’état de notre arsenal est déjà bien écorné et l’absence même de débat participe désormais à son effritement. Pour préserver ce qui doit impérativement l’être, une réflexion ouverte et honnête, dépassant le poids très lourd des lobbies, doit permettre de redéfinir un concept réaliste et de redimensionner un outil dont l’inadaptation à la réalité du monde altère aujourd’hui la crédibilité.
En stratégie de défense, en dissuasion, ce qui compte, c’est l’équilibre d’ensemble plus que la puissance de chacune des composantes. Dans le contexte budgétaire actuel, vouloir à tout prix préserver en l’état notre arsenal nucléaire, c’est altérer sa pertinence et mettre la France en danger.
Paru dans Défense et Sécurité internationale, fin 2013
 
(1) Selon l’expression de François Géré.
(2) Alain Juppé, Bernard Norlain, Alain Richard, Michel Rocard, Le Monde, 14 octobre 2009.
(3) Communication & Influence, no 42, mars 2013, p.2.
(4) Le débat des coûts est, hélas, difficile à conduire. Les sources sont quasi uniquement étatiques, de nombreuses données demeurent confidentielles, d’autres sont volontairement tronquées et faussées et, selon les périmètres retenus (forces conventionnelles d’accompagnement et d’appui en particulier), les sommes peuvent être extrêmement différentes.
(5) La Chine en possède seulement 240 et le Royaume-Uni 225, avec l’objectif de descendre à 180 en 2020.
(6) On lira avec le plus grand intérêt sur ce thème la contribution d’Yves Quéau, "Angles morts et typologie argumentaire de la dissuasion nucléaire: le vrai faux débat sur les coûts", Les Champs de Mars, no25, La Documentation française, Paris, hiver 2013, p.91 à 116.

Quand les politiques ...

Publié dans En France
Quand les politiques deviendront-ils des stratéges militaires ?

Si l'année 2013 a été marquée d'entrée par un remarquable succès militaire au Mali, 2014 s'ouvre sur de sérieuses interrogations, avec une opération Sangaris en Centrafrique qui, faute d'avoir disposé d'emblée des moyens nécessaires, progresse très laborieusement.

Il est difficile d'affirmer que cette opération sera la seule de l'année, tant les derniers mois ont montré le caractère brutal des crises dans lesquelles la France n'a d'autre choix que de s'engager militairement. Car notre pays ne peut échapper à l'Afrique, et pour longtemps encore. Dans cet effort sur la durée, nous devrons surtout compter sur nous-mêmes. Pas sur l'Europe, en panne de solidarité militaire. Tant qu'il n'y aura pas de vision stratégique commune, il n'y aura pas de défense commune, car le sentiment de solidarité n'est pas assez fort pour que chaque gouvernement assume les risques politiques liés à ces opérations. La France doit donc cesser de se départir hypocritement des moyens - terrestres en particulier - nécessaires à l'exercice de ses responsabilités et à la protection de ses intérêts.

L'utilisation des forces armées est légitime, mais elle demande, de la part du politique, endurance et persévérance. N'imaginons pas que demain plus qu'aujourd'hui nous pourrons "commander" à la guerre et décider par avance de calendriers théoriques ignorants de l'aspect dialectique de l'engagement armé. "A la guerre, chaque adversaire fait la loi de l'Autre " : c'est l'imparable contrainte que nous rappelle Clausewitz. Le rêve du politique, c'est l'intervention puissante, rapide, ponctuelle, qui sidère. C'est le mythe cent fois invalidé du "hit and transfer", du choc militaire qui conduirait directement au résultat stratégique et, dans un monde parfait, au passage du relais à quelques armées vassales immédiatement aptes et désireuses d'assumer elles-mêmes les responsabilités. Las ! Clausewitz nous le dit aussi : la guerre ne se résume jamais à un seul coup et se vit toujours dans la durée. Avec sa dynamique propre, elle balaye toujours les calendriers préétablis. Il faut donc reconstituer notre capacité à conduire des engagements longs, avec des moyens suffisants pour produire d'emblée un résultat significatif. Le contraire de l'opération Sangaris au Centrafrique, en somme.

Si nous voulons préserver notre crédibilité militaire, il faut sans délais corriger les deux grandes inadéquations de notre système de défense. Inadéquation d'abord entre notre politique extérieure, qui s'appuie sur nos capacités militaires, et notre politique militaire qui tend à l'inverse à réduire ces mêmes capacités. Inadéquation ensuite entre les modèles de forces vers lesquelles nous nous dirigeons - des forces réduites de haute sophistication, de plus en plus aptes à remporter les batailles et de moins en moins capables de gagner les guerres, adaptées surtout aux conflits que nous ne voulons pas mener - et les guerres réelles qui exigent des formats et des capacités, dont nous nous dépouillons allègrement.
Le "wishfull thinking" ne peut pas remplacer les moyens. C'est un fait : le "paradigme de destruction" ne peut plus être l'argument central de la guerre. Lorsqu'il faut agir dans des contextes où le facteur multiplicateur de la technologie est réduit, puisque la légitimité de la bataille se mesure à son résultat politique, l'instantanéité et la "foudroyance" ne fonctionnent pas. Notre opération Harmattan en Libye (2011) en constitue une preuve flagrante, puisque nous en payons les conséquences au Mali et en Centrafrique aujourd'hui. La capacité à durer, les volumes déployables, le contrôle des espaces sont redevenus des données essentielles, ce qui remet d'autant en cause les évolutions de nos armées et ce terrible "manque d'épaisseur stratégique" qui les caractérise. 2013 aura été, militairement, l'année de la contradiction : entre les faits - les interventions - et le discours (le Livre blanc et sa traduction budgétaire, la loi de programmation militaire) qui dégrade profondément nos capacités de défense. Interventions, parfaitement légitimes, et incohérence budgétaire… jusqu'à l'absurde. Cette dernière "année militaire" nous a montré clairement ce que savent faire nos armées et leurs évidentes limites. Souhaitons qu'en 2014, le politique se fasse enfin stratège en proportionnant l'enjeu et les moyens.
Paru dans Les Echos, 12 mars 2014

Politique et militaire : ...

Publié dans A tout un chacun
Politique et militaire : une entente peu cordiale

Doit-on s’étonner que les relations soient souvent tendues aujourd’hui, au plus haut niveau, entre hauts responsables politiques et grands chefs militaires ? Sûrement pas : il est dans leur nature même d’être délicates. Les logiques et les horizons des deux ordres sont en effet différents. La guerre pour sa part, objet complexe doté d’une vie propre dès lors qu’on lui donne vie, se plie mal tant aux volontés politiques qu’aux tentatives de maîtrise militaire. Le politique croit pouvoir user aisément de cet outil légitime et le diriger à sa guise quand le militaire sait qu’il pourra au mieux chercher à en orienter le cours et à le guider vers une sortie forcément imparfaite. A condition, encore, qu’il dispose de la liberté d’action suffisante. Où s’arrête la légitimité de l’autonomie militaire, où s’arrête celle du contrôle politique ? Autant d’interrogations récurrentes dès lors qu’est prise la décision politique de recours à la guerre.

La première difficulté provient de divergences naturelles. Dans la définition des objectifs : ils ne répondent pas aux mêmes critères. Les responsables politiques cherchent à préserver leur capacité de manœuvre vis-à-vis de l’opinion publique et de l’adversaire ; ils préfèrent des finalités ambiguës permettant la fluctuation des critères de succès. Les chefs militaires, à l’inverse, privilégient des objectifs clairs et concrets, indispensables à la planification comme à la conduite des opérations. Divergences ensuite dans les voies et moyens. La logique militaire pousse les opérationnels à utiliser tous les moyens à leur disposition, à rechercher le meilleur parti des avantages comparatifs conférés par leur systèmes d’armes tandis que, pour des raisons étrangères à toute stratégie militaire, les responsables politiques peuvent restreindre la panoplie utilisable. La nature de la guerre en fait l’otage de considérations politiques s’opposant souvent aux pures règles de l’efficacité, mais ces contraintes et restrictions, pour légitimes qu’elles soient, s’opposent fréquemment aux logiques techniques des hiérarchies militaires.

Pas d’ambiguïté pourtant, sur le sens de la subordination. Il est dans la nature même de la guerre que le militaire s’y subordonne au politique, source de sens et de légitimité. "L’intention politique est la fin et la guerre le moyen, et l’on ne peut concevoir le moyen indépendamment de la fin" rappelle Clausewitz. La politique existe avant la guerre, elle se poursuit à travers la guerre et continue après la guerre ; il y a continuité et non "solution de continuité". Pourtant, si la "logique" de la guerre ne peut être que politique, sa "grammaire" doit être militaire.  Or, l’équilibre est difficile à établir entre l’indispensable liberté laissée au professionnel de la guerre et la subordination trop stricte du militaire au politique. C’est d’autant plus vrai que l’évolution des moyens de communication donne aujourd’hui à ce dernier la possibilité de tout savoir jusqu’à plus bas niveau, l’illusion de tout comprendre et donc la tentation très forte de s’immiscer dans le déroulement des opérations. C’est une grave dérive. Autant la guerre (War), objet global, doit être dirigée par le politique, autant la "campagne", la "bataille" (Warfare), doit être conçue et conduite par le militaire parce qu’il est le professionnel de ce métier extrêmement complexe. Viendrait-il à quiconque l’idée de donner des directives précises au chirurgien dans la conduite de son intervention ? Non, bien sûr. Liberté donc d’agir, si l’on veut que l’acte militaire ait l’efficacité que le politique en attend. Mais le risque de l’ingérence est élevé, car dès l’engagement des forces, la frontière politico-militaire perd de sa netteté et sa juste appréciation devient délicate. Pour Charles de Gaulle, la solution repose, pour le chef militaire, dans une attitude conjuguée d’obéissance et de fermeté. Autant il doit accepter les contraintes politiques légitimes, autant il doit être ferme dans la conduite des opérations, car "rien de provoque davantage l’ingérence que le manque d’assurance d’en bas." (1) Il peut exister un devoir d’autonomie militaire, les considérations opérationnelles pouvant prendre le pas sur la primauté politique. Avec une seule certitude : le chef militaire qui accepte de mettre en œuvre une décision politique en assume les conséquences.

Le chef opérationnel doit cependant être encadré. Fermement, de manière à ce que la logique de l’action, inclinant toujours à sa pente, celle de l’efficacité, ne l’entraîne ni au-delà des diverses limites et contraintes initialement définies, ni vers un horizon éloigné des intentions initiales. Pour reprendre l’éclairante approche de Clausewitz, il convient de prendre garde à ce que les "buts dans la guerre" ne viennent pas prendre le pas sur "les buts de la guerre". Don Fernand, premier roi de Castille, le rappelle fermement à Don Sanche : "Votre raison n’est pas raison pour moi ; vous parlez en soldat, je dois agir en roi" (2). Liddell Hart notait la nécessité, mais aussi le caractère éventuellement dangereux de l’instinct combattant "nécessaire au succès sur le champ de bataille mais qui doit être tenu rênes courtes". Intelligence et compromis. Les politiques doivent avoir la sagesse de borner leurs interventions techniques là où commencent leur incapacité technique. Au militaire, de rendre tactiquement possible ce qui est stratégiquement souhaitable et politiquement recherché. Au politique, de comprendre que l’efficacité militaire suppose une liberté d’action certaine et, de sa part, une grande confiance dans la certitude qu’ont les militaires de la nécessaire subordination de leur efficacité (elle n’a aucun sens en elle-même) aux objectifs politiques. Fermeté donc dans la préservation de l’espace de liberté opérationnelle, mais fermeté aussi dans le respect des limites de cette dernière. Les Présidents Truman et Obama sont parfaitement légitimes lorsqu’ils font relever leurs commandants en chef, le général MacArthur en 1951 pour le premier, le général McKiernan pour le second en 2009. Clémenceau sait, pour sa part, que l’engagement opérationnel est une affaire trop sérieuse pour être confiée aux politiques ; il a donc totalement raison de laisser les coudées franches au Maréchal Foch en 1918 qui peut ainsi engager et gagner la 2ème bataille de la Marne, sauvant la France d’un désastre certain

Ainsi, puisque la guerre n’a de légitimité que lorsqu’elle est l’expression de la volonté politique, la question du contrôle politique revêt une place centrale. Le contrôle ne peut se limiter à la définition des finalités mais doit se poursuivre dans la conduite de la guerre. Le principe est simple. L’application en est plus délicate, avec des logiques politiques et militaires naturellement divergentes et un équilibre fragile à trouver entre ingérence et laxisme, aussi préjudiciable l’une que l’autre aux intérêts supérieurs de la nation. Il y aura donc toujours tension entre responsables politiques et militaires et des rapports compliqués, avec une succession de crises ne se résolvant que dans la compréhension des logiques de l’autre et la perception partagée du bien commun.

Si nous quittons le champ des opérations et portons notre regard sur l’outil militaire lui-même, la situation n’est pas plus simple, loin s’en faut. Ici, aussi, en l’absence d’une menace forte ressentie par le corps électoral, les politiques et militaires trouvent difficilement des compromis acceptables. Se rappelant parfois que la défense est la mission première de l’Etat, le politique comprend, théoriquement, l’utilité de l’outil militaire. Mais il le trouve onéreux, rigide, difficile d’emploi, mal maîtrisable. Dès lors que la menace semble s’éloigner, il cherche à en réduire la charge et à faire, sur son dos, des économies à bon compte ; c’est d’autant plus aisé que ce seront toujours les responsables politiques de demain qui pâtiront des gains de trésorerie du jour. La défense étant devenue en Europe un objet technique dont le devenir n’influe plus sur les destins politiques, le sens de la responsabilité historique à tendance à s’estomper puisque les avenirs personnels se jouent sur des problèmes de beaucoup plus court terme. Le militaire, au contraire, voit loin parce qu'il se sait issu d’une longue ascendance et qu’il se sent responsable, à juste titre, de la défense de demain ; c’est d’ailleurs, au sein de la nation et dans la durée, un des rôles essentiels de ce corps social. Si lui, professionnel de la guerre, en charge aux heures difficiles des destinées de la nation, ne répète de manière incessante les besoins de défense et ne veille à la préservation des moyens de cette dernière, très peu le feront à sa place. Le soldat sait ce qu’il faut d’effort et de volonté pour construire un outil militaire (l’exemple de la 5ème république est exemplaire sur ce point), mais il sait aussi que l’on casse un système de défense en quelques années.
La rédaction du nouveau Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité nationale s’est achevée il y a quelques mois. Politiques et militaires se sont opposés dans cet exercice. Au nom des besoins de sécurité interne et externe, au nom de la pérennité de l’outil de défense, au nom des responsabilités, de la souveraineté et de l’autonomie d’action, au nom - finalement - d’une "certaine idée" de la France, les premiers y ont défendu "bec et ongle" des moyens déjà fortement amoindris par le précédent exercice de 2008 et considérés comme "juste insuffisants" (3) par la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat. Au nom de la même souveraineté, au nom d’autres exigences, les seconds, au péril de la France, ont poursuivi une logique d’équilibre budgétaire, donc de restriction et de trésorerie, qui ne pouvait que s’opposer aux esprits militaires obsédés en ce qui les concerne par les insuffisances et les impasses capacitaires déjà criantes de notre système de défense.

(1) De Gaulle, le Fil de l’épée
(2) Corneille, Le Cid
(3) Sénat – rapport d’information n°680 (2011-2012), déposé le 18 juillet 2013 au nom de la commission des affaires étrangères et de la défense

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