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DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants

Officier, général de division


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

URL du site internet:

Penser la guerre réelle

Publié dans En France
Depuis l’effondrement de l’Union Soviétique, nos armées ont été engagées sur de multiples théâtres, avec des succès inégaux. La première difficulté à laquelle elles ont été confrontées a été de devoir s’adapter à un adversaire et des circonstances toujours nouvelles. La deuxième a été, à chaque fois, de recommencer cette adaptation à partir d’un modèle de forces qui n’avait évolué qu’à la marge malgré les leçons tirées des déploiements précédents. La troisième a été que, en dépit du gigantesque investissement que représentent les équipements en service, elles ne pouvaient à chaque fois utiliser qu’une toute petite partie de cette immobilisation capitalistique et qu’elles ont toujours souffert de la pénurie des moyens vraiment adaptés à leurs engagements.
Attachées à de vieux rêves dont elles ont du mal à se réveiller, les armées ont ainsi culturellement des difficultés à se préparer aux guerres qu’elles vont mener. Il n’est pas inutile de chercher à comprendre pourquoi elles ont ainsi la plus grande difficulté à se départir de leurs perceptions dépassées de la guerre et, en aval, à faire prendre conscience aux décideurs politiques des vrais besoins capacitaires.
Passons rapidement sur la réelle nostalgie du soldat "post-héroïque" ; il ne se rêve, le plus souvent, qu’en soldat "héroïque" et songe avec quelques frissons à "ces soldats heureux, morts dans les grandes batailles, couchés dessus le sol à la face de Dieu", pour reprendre le verbe de Péguy.

Plus sérieux est la tyrannie qu’exercent sur la pensée nos équipements d’hier. Notre incapacité financière à renouveler nos arsenaux, donc à conduire nos engagements militaires avec d’autres équipements que ceux qui ont été conçus pour des affrontements dépassés, constitue une forte contrainte pour nos évolutions intellectuelles. Parce que nous ne pouvons pas changer nos équipements conçus pour la guerre d’avant - les meilleurs exemples sont bien sûr ici l’avion Rafale et le char Leclerc -, nous continuons à les servir, ce qui contribue à faire accroire que la guerre d’hier est toujours d’actualité et ralentit d’autant le processus d’adaptation.
En aval, la dérive, bien connue, consiste à continuer à faire ce que l’on sait faire plutôt que de chercher à savoir faire ce que l’on devrait faire : on rêve de la guerre dans laquelle on excelle, au mépris de la réalité. Notre penchant culturel pour la bataille décisive modèle ainsi nos systèmes de forces. La fausse idée du "qui peut le plus peut le moins" a la vie dure : c’est la préparation, l’entraînement et l’équipement pour la bataille décisive qui président au développement de nos forces, ou plutôt à leur contraction jusqu’à l’inanité sous la tyrannie de l’implacable "inflation militaire". La dernière grande bataille navale dans l’Atlantique Nord remonte à près d’un siècle mais nous continuons à nous doter de superbes frégates, au coût avoisinant désormais le milliard, optimisées pour de modernes Jutland. Nous conservons une grosse canonnière – le Charles de Gaulle – également justifiée par la bataille de haute mer, à laquelle il ne résisterait cependant vraisemblablement que quelques heures. Quant à nos remarquables chasseurs Rafale, ils seraient sans aucun doute les maîtres de la prochaine bataille d’Angleterre, mais cela fait bientôt soixante-dix ans qu’aucun avion français n’a été engagé en combat aérien !
Nous continuons ainsi à optimiser nos armées selon le paradigme central de la guerre d’hier, le paradigme de destruction. Pourtant, ce dernier n’est plus au cœur du succès stratégique. L’optimisation de la capacité de destruction ne se traduit plus par l’optimisation stratégique ; en aval, le différentiel dans l’aptitude à détruire n’équivaut plus au différentiel dans la capacité stratégique. L’Irak et l’Afghanistan apportent, de cette affirmation, une trop claire preuve. A-t-il existé un conflit où le différentiel technologique était plus extrême entre les belligérants qu’en Afghanistan ? Probablement pas, et pourtant ce sont les armées du bas du spectre qui l‘ont emporté !
Au bilan, on en revient – de manière aggravée ! - à l’axiome de Moltke l’Ancien : "la stratégie se tait quand la tactique parle". On en arrive aujourd’hui à subordonner la stratégie à la technique, la première étant désormais chargée de fournir ses débouchés à la seconde. On construit une menace adaptée à nos techniques : on se justifie avec un "peer competitor", la Chine, sensée imposer un modèle d’armée de plus en plus déconnectée de la réalité conflictuelle.

Des cinq niveaux de la guerre, on ne s’intéresse vraiment qu’au deux premiers, les niveaux de la technique et de la tactique, et on délaisse les trois autres – les niveaux opératif, stratégique et politique. On devient ainsi de plus en plus capables de gagner des batailles et de moins en moins aptes à gagner des guerres. On imagine que l’accélération des cycles de destruction (caricaturée dans la fameuse boucle OODA de l’Américain John Boyd) conduit inéluctablement à l’accélération des cycles de la guerre, ce qui, en chaque occasion, s’avère faux.
Pour donner un sens tactique à nos dernières merveilles, on invente, puis on se laisse dominer, par des concepts méprisants des réalités dialectiques de la guerre. Ainsi en est-il du concept "FIFO" (pour First In, First Out) et ses dérivés de haute technologie comme le concept de "Shock and Awe". Si ces inepties se sont heureusement effondrées entre le Tigre et l’Euphrate au cours de la dernière décennie, elles ont hélas ressurgi sous des appellations aussi vides de réalité stratégique, les "Air Sea battle" sur la rive occidentale de l’Atlantique et le "Hit and Transfert" sur sa rive orientale.
Nous devrions une fois pour toute le comprendre : nous ne pouvons pas commander à la guerre. Le rêve de l’intervention puissante, rapide, ponctuelle, qui sidère, est fort éloigné de la réalité. C’est le mythe cent fois invalidé du choc militaire qui conduirait directement au résultat stratégique et, dans un mode parfait, au passage de relais à quelques armées vassales immédiatement aptes et désireuses d’assumer elles-mêmes les responsabilités. Et bien non. Clausewitz nous le dit : la guerre ne se résume jamais à un seul coup et se vit toujours dans la durée. Eternelles vérités ! La guerre appartient à l’ordre du vivant. Avec sa dynamique propre, elle balaye toujours les calendriers préétablis. Demain comme aujourd’hui, de la première bataille à "la paix meilleure" qu’elle visera, il y aura toujours un long chemin chaotique qui ne produira le succès que dans l’effort et la persistance : il est donc indispensable de reconstituer notre capacité à conduire des engagements longs, avec des moyens suffisants pour produire d’emblée un succès significatif. Le contraire de l’opération Sangaris au Centrafrique , en somme …
Pourtant, c’est l’inverse qui se produit. De manière outrancière nos budgets de défense sont essentiellement investis dans les moyens de la bataille et non pas dans ceux de la guerre. Par irréalisme et incompréhension de ce qu’est la guerre, selon des logiques d’intérêts particuliers - souvent politiques ou industriels -, nous devenons de moins en moins capables de transformer nos prouesses techniques en efficacité stratégique et politique.
 
Que faire ? Comment adapter nos modèles de forces tant aux éternelles vérités stratégiques qu’à la réalité de la guerre combattue ?
Il nous faut d’abord prendre conscience de notre culture stratégique qui, autant qu’un terreau, est un carcan. Ainsi, les structures étatiques, les grilles d’analyse, les processus de production d’équipements, les industries d’armements, les appareils militaires restent encore très largement héritiers des paradigmes anciens de la guerre froide. En l’absence de preuve formelle de leur péremption, les conceptions qui les sous-tendent conservent une vertu rassurante alors même que la tyrannie de l’existant – nos arsenaux assemblés à grand frais – contraint très fortement l’adaptation de nos visions et de nos systèmes militaires.
Il nous faut ensuite constater que la guerre entre grandes puissances appartient vraisemblablement au passé, sous l’effet combiné de la paix démocratique, économique et institutionnelle. Mais nous ne devons pas nous tromper sur le diagnostic : il relève d’abord du paradoxe. C’est parce que les puissances dominantes alignent des armements aux terrifiantes capacités destructrices que ces puissances dévalorisent par elles-mêmes l’hypothèse d’affrontements symétriques. Dès lors, le maintien en sommeil de la guerre classique suppose que l’on conserve les capacités de la faire. On "désinvente" difficilement les modes de guerre. Qu’on le veuille ou non, si cela s’avérait nécessaire, seul un déploiement d’équipements lourds pourrait marquer la fermeté politique européenne sur la rive occidentale du Dniepr ! Laisser se creuser encore le "vide militaire" en Europe occidentale serait créer une brèche dans laquelle d’excellents joueurs d’échec ne manqueraient pas de s’engouffrer.
Pas plus que l’on n’a pu "désinventer"» la guerre nucléaire et que la présence des arsenaux nucléaires continue étrangement à justifier leur existence, on ne "désinventera" la guerre classique : en conséquence, seule la capacité de la faire et de la bien faire en diminuera l’occurrence. De la même manière que la guerre n’abandonne plus un espace (terrestre, maritime, aérien, cyber etc.) dès lors qu’elle l’a investi, tout se passe comme si une deuxième couche de dissuasion – conventionnelle celle-ci – s’était rajoutée à la dissuasion nucléaire.
Ainsi, de la même manière qu’il a été nécessaire d’investir dans l’armement nucléaire et l’armement classique, il est indispensable de maintenir nos capacités conventionnelles classiques tout en investissant massivement dans les système de forces capables de produire de l’efficacité politique dans les guerres réelles – toujours au milieu des populations - que nous menons aujourd’hui à un rythme incompatible avec la faiblesse de nos moyens. Ce n’est pas l’un ou l’autre ; c’est l’un et l’autre. C’est d’autant plus vrai que si les affrontements les plus probables ne relèvent pas de la grande bataille frontale, ils comporteront à coup sûr de multiples engagements dans laquelle l’excellence conventionnelle et technologique jouera un très important effet de levier.
 
Le stratège doit agir dans le monde tel qu’il est. D’un côté, rejeter l’occurrence d’un conflit conventionnel majeur, se priver des moyens d’y imposer sa volonté, c’est le provoquer. De l’autre, ne pas reconstituer les moyens nécessaires aux guerres combattues, c’est rendre inutiles les moyens que nous aurions conservés pour la seule guerre majeure.
Ainsi, les besoins financiers de la défense ne décroissent pas, bien au contraire. Réduire aujourd’hui les budgets militaires serait la preuve d’une grave incompréhension de l’évolution de la conflictualité. Davantage même. Si leur contraction constituerait un irresponsable déni de la réalité, le simple fait de les maintenir à leur niveau actuel, c’est déjà assurer le déclin de notre défense et mettre la France en danger.

Au mépris du soldat

Publié dans En France
Les Français viennent d’apprendre, avec effarement, que le ministre de la défense avait brusquement décidé d'un plan pour l’amélioration des conditions de vie des soldats de la Force Sangaris en Centrafrique : il en suivra "personnellement la mise en œuvre" et ne renoncera "ni sur ce point, ni sur un autre". Qu’on le fasse, c’est souhaitable, mais qu’on soit obligé de le dire ! Qu’il soit ainsi avoué, candidement, que les nombreux passages du ministre et de son staff sur le théâtre d’opérations (ou les avertissements répétés des chefs militaires) ne lui ont jamais permis de se rendre compte que les conditions de vie des soldats français étaient indécentes, est proprement ahurissant.
Il aura fallu que des mères de soldats fassent entendre leur voix dans les médias pour qu’enfin la "prise de conscience" s’opère. Il aura fallu que la polémique enfle, qu’elle prenne un tour politique, avec des interventions comme celle du sénateur Christian Cambon (qui a estimé après visite in situ, qu’une "armée comme celle de la France ne (devait) pas faire subir de telles contraintes à ses soldats") pour que l’on se préoccupe enfin de l’humanité de ces hommes qui risquent leur vie à défendre les intérêts de ceux qui les oublient parce que, justement, ils ne se plaignent pas. De la même manière, concernant les bugs répétés du logiciel de paie Louvois, il aura fallu que des familles de soldats interviennent dans les médias et s’adressent directement au ministre pour que des mesures sérieuses soient enfin décidées.

La morale voudrait que l’on porte une attention particulière au muet. Las, c’est l’inverse qui se passe. A la "Grande muette" qui se tient coite plus par honneur que par obligation, on refuse le droit commun parce qu’elle ne saurait se rebeller. On est tellement habitué à son obéissance ! Elle ira jusqu’au bout, jusqu’à l’épuisement. Elle fera toujours "au mieux", c’est dans son éthique. Elle continuera à s’engager, sans préavis, dans les pires conditions, au risque de la mort, malgré le manque de moyens, en dépit de l’état déplorable de ses véhicules de combat : ils n’avancent souvent que par miracle, à la grande surprise de nos alliés ! Malgré les exigences opérationnelles, souvent au déni de la réalité, on limite arbitrairement les budgets des opérations, on économise sur les conditions de vie pour rester dans l’épure. Peu importe, les soldats ne se plaignent pas ; économisons encore, vous voyez bien, ça ne rompt pas ! On fera toujours "mieux avec moins". C’est cela, le soldat français.

Et bien non. Aucun corps social ne peut subir, déflation après déflation, le dédain de ceux qui le maintiennent dans une étroite dépendance par cantonnement juridique. Que penser du moral d’une institution qui, subissant déjà un plan social gigantesque – suppression de
80 000 postes entre 2009 et 2019 ! – n’aurait comme horizon qu’une nouvelle aggravation de son sort et l’éloignement constant de la perspective de renouvellement de ses équipements ?

Au fond, c’est bien de mépris dont il faut parler … et c’est peut-être la face la plus sombre de la professionnalisation des armées. Ces soldats, de plus en plus lointains, de plus en plus coupés d’une cité qui, au fond, ne comprend brièvement leur utilité que lors de crises exotiques qui permettent au président de la République de se poser en "chef de guerre", sont finalement dédaignés et négligés parce qu’ils sont le reflet du monde réel, celui qui effraie et que l’on préfère ignorer dans le confort des images virtuelles.

La corde va casser. La leçon la plus nette des derniers dysfonctionnements – Louvois, harcèlements divers et autres Sangaris – est qu’un problème "militaire" qui ne devient pas un problème médiatique et politique n’est pas pris en considération. Le remède semble, à tort, évident : la syndicalisation des armées. Elle permettrait d’alerter à grand bruit et sans délai l’opinion publique sur les accrocs et les absurdités  du système. Pourtant, pour inévitable qu’elle semble aujourd’hui, la syndicalisation des armées serait la pire des choses car ce dispositif enlève, par sa logique même, toute efficacité aux forces armées qui y ont recours. Dans les conditions paroxystiques du combat, face à l’adversaire qui veut votre destruction, l’efficacité impose qu’aucune décision, même discutable, ne soit discutée : ni la négociation ni, la protestation collective ne sont pas envisageables lorsqu’il s’agit de vie ou de mort, des hommes ou des Nations. Le remède serait pire que le mal.
Les armées françaises peuvent encore, éventuellement, y échapper. Encore faut-il qu’au sommet de l’Etat, on entende enfin ceux qui ne peuvent s’exprimer et respectent l’autorité, au sens fort du terme. Et que l'on restaure, très vite, ce qu’il reste de confiance.

Repenser le nucléaire

Publié dans En France
La guerre ne se dessaisit jamais d’un domaine qu’elle investit. Elle s’est successivement emparée des espaces terrestres, maritime, aérien, spatial, électronique : elle ne les quittera plus. En août 1945, la guerre est entrée en apocalypse dans l’espace nucléaire. Elle y restera.
Dès lors, la prolifération s’inscrit dans l’ordre naturel de la guerre comme, en retour, les efforts de contre prolifération des Etats dotés. En aval, tant que la menace atomique existe – et elle est réelle – il est raisonnable pour les pays concernés de conserver une certaine capacité de dissuasion nucléaire. C’est le cas de la France. La "garantie nucléaire" est nécessaire : l’imprévisibilité de l’avenir impose la prudence. Cependant, si la pertinence de notre principe de dissuasion nucléaire est indiscutable, ceci ne signifie pas que la constitution de son arsenal ne doit pas être réévaluée au regard de l’évolution du monde et de nos capacités budgétaires.

La dissuasion ne doit pas être envisagée comme un outil isolé, mais comme l’un des piliers d’une défense globale dont seule la cohérence d’ensemble assure l’efficacité technique et politique. En particulier, les composantes conventionnelles de notre défense sont indispensables en elles-mêmes, et elles le sont, en outre, à la pertinence même de notre arsenal nucléaire. Dans notre contexte budgétaire très contraint, si l’importance relative des budgets consacrés au nucléaire en venait – par effet d’écrasement et d‘éviction – à menacer gravement nos capacités conventionnelles, c’est toute la cohérence de la défense française qui en serait altérée. La question de l’utilité de la dépense nucléaire se pose ainsi clairement au regard des autres investissements qu’elle interdit.
Dans ce domaine, la France ne peut se contenter d’affirmations péremptoires mais non démontrées. Il est temps d’ouvrir cet indispensable débat et, très probablement, de diminuer la part budgétaire du nucléaire pour la ramener à la "juste suffisance" revendiquée à raison.

Revisiter la "raison d’être"
Les discours officiels sur le nucléaire sont rares et ne sont le plus souvent qu’une répétition ad nauseam de l’intangible "dogme" dans lequel l’idée de "l’assurance vie" joue le rôle de valeur structurante et d’argument global péremptoire. Après en avoir été le fleuron, la pensée nucléaire est devenue, par tabou, le parent pauvre de la réflexion stratégique. D’excellents spécialistes et de belles organisations traitent du sujet, mais ne le font hélas que sous l’angle des moyens, l’approche technique, ou celui de la prolifération. Les réflexions portent sur le Quoi ? et le Comment ?, jamais vraiment sur le Pourquoi ? et le Contre Qui ?. Au fond, depuis "les quatre généraux de l’Apocalypse : Ailleret, Beaufre, Gallois et Poirier" (2), le corpus conceptuel établi dans le contexte de la Guerre Froide n’a jamais été vraiment redéfini en fonction de l’évolution du monde, pourtant profonde.

Hélas, le livre blanc sur la défense et la sécurité nationale remis au président François Hollande le 29 avril 2013 ne fait pas exception : dans un contexte budgétaire extrêmement contraint, il reconduit sans les justifier notre posture et notre arsenal (entre 3,5 et 4,5 milliards d'euros par an, 10 % à 20% du budget militaire selon le périmètre et les calculs). La sanctuarisation préalable de la dissuasion excluait d’entrée toute réflexion sérieuse sur ce sujet pourtant fondamental. De même le choix de faire de la dissuasion une fonction stratégique isolée (comme pour l’exercice 2008) constituait une sanctuarisation intellectuelle doublement fautive, puisque chacune des autres fonctions concourt à la dissuasion et que celle-ci est elle-même une part de chacune des autres !

La dissuasion nucléaire n’assure pas la paix et elle ne dissuade pas de tout. Pour reprendre l’expression commune de deux Premiers Ministres et d’un ministre de la défense, "la pertinence stratégique de la dissuasion connaît des ‘angles morts’ de plus en plus larges." Absence de menaces directes contre la France, incapacité des seuls arsenaux nucléaires à dissuader certains acteurs de s’en prendre à nos intérêts par des attaques en dessous du seuil nucléaire, inadaptation de ces armes à la menace omniprésente du terrorisme, impossibilité morale (dans le monde d’aujourd’hui) d’utiliser leur puissance destructrice non discriminante dans de nombreux cas : les outils de la dissuasion nucléaire présentent le double défaut de n’être ni nécessaires de manière évidente, ni suffisants, loin s’en faut. En outre, la légitimité de la France comme membre permanent du Conseil de sécurité provient autant – c’est incontestable - de nos capacités d’intervention que de notre arsenal nucléaire. Le modèle de défense "la bombe et les gendarmes" (auquel la tendance nous pousse inexorablement si nous ne remettons pas en cause nos fausses certitudes) est ainsi parfaitement incapable de répondre aux ambitions et aux besoins sécuritaires de la France. Ceux-ci imposent de préserver de très sérieuses capacités conventionnelles, donc de faire des choix, des choix raisonnables et équilibrés en termes de réduction de l’arsenal nucléaire et de préservation de nos autres capacités de défense.

Assurer la crédibilité
La Commission du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale a dû redéfinir à la baisse la défense de la France en excluant d’entrée de la réflexion l’une de ses composantes majeures. Elle a n’a donc pu le faire qu’au mépris de la cohérence stratégique d’ensemble. Cette réflexion volontairement tronquée va immanquablement entraîner un affaiblissement de l’outil qu’elle entend protéger.
En effet, la volonté de conserver en l’état actuel notre arsenal nucléaire revient à le condamner : à budget global de la défense diminué, il devient impossible de préserver les forces conventionnelles indispensables à sa crédibilité. Il faut donc le redimensionner afin de préserver les capacités d’action conventionnelles nécessaires à la logique globale de dissuasion. La présidente de la Commission de la défense de l’Assemblée Nationale, Patricia Adam, ne reconnaissait-elle pas très récemment le caractère global de la défense en évoquant "une dissuasion crédible car fondée sur un éventail de forces qui inclut les capacités conventionnelles" (3) ? Les raisons en sont claires.
En dissuasion, la dimension psychologique est prépondérante. Comme l’ont longuement démontré les grands penseurs du nucléaire, le lien stratégique est très fort entre ce dernier et les capacités d’action conventionnelle. Les deux sont indissociables et, à laisser se dégrader l’un pour préserver l’autre, on risque fort de se priver des deux.
La logique est simple : elle repose sur a/ la progressivité de l’action, b/ la vraisemblance et c/ l’autonomie de la décision, d/ l’aptitude à la prévention des contournements.

a/ - Pour caricaturale qu’elle soit, la première nécessité est évidente : le dilemme du "tout ou rien" n’est pas crédible. On ne passe pas brutalement de l’inaction à l’apocalypse : les principes établis de l’action graduée demeurent. Cette évidence a conduit non seulement les Etats-Unis à conserver un arsenal classique très important pendant toute la Guerre Froide, mais la France également : elle savait qu’un affrontement conventionnel préalable significatif était nécessaire à la justification morale et stratégique du déclenchement du feu nucléaire. Rien n’a changé. Pas de frappe en premier justifiable devant l’Histoire si elle n’est précédée d’actions classiques solides montrant au monde et à l’adversaire notre claire volonté d’aller jusqu’au bout, et le plaçant face à ses responsabilités.

b/- La démonstration de la volonté politique n’est pas moins importante. L’adversaire doit penser que l’on sera capable de déclencher le feu nucléaire. Il faut faire croire à la volonté d’aller, au besoin, jusqu’au cataclysme majeur. Cette vraisemblance doit avoir été établie par des démonstrations de force affichant la fermeté de l’Etat et sa résolution à utiliser autant que nécessaire la puissance militaire pour le règlement des crises. On se rappelle que tant les Etats-Unis que l’URSS ont multiplié ces démonstrations classiques pendant la Guerre Froide parce qu’elles étaient indispensables à la crédibilité de leur posture dissuasive globale. L’architecture de dissuasion doit ainsi comporter des forces conventionnelles robustes, utilisables et utilisées, afin d’assurer une crédibilité suffisante à la mise en œuvre des armes nucléaires.

c/- L’autonomie de la dissuasion, troisième fondement de sa crédibilité, suppose l’autonomie de la décision et de la mise en œuvre, c'est-à-dire la capacité à savoir (renseignement autonome et fiable) et à conduire (commandement et logistique), toutes capacités dont  les opérations Harmattan  en Libye et Serval  au Mali ont déjà démontré les limites françaises. Si des manques capacitaires importants et les concepts à la mode de mutualisation et partage peuvent être admis par des Etats européens ayant déjà renoncé à une défense souveraine, ils ne sont pas acceptables pour une puissance qui entend fonder sa survie sur sa souveraineté de décision et d’action nucléaire.

d/- Il faut enfin parer au possible contournement de la dissuasion - en particulier aux agressions limitées visant à créer très rapidement des "faits accomplis" - en disposant d’un système de forces propre à faire échec aux opérations que l’adversaire pourrait conduire jusqu’à la limite du seuil nucléaire. Le schéma de montée aux extrêmes doit être organisé. Dans ce cadre, les armes conventionnelles jouent un rôle d’autant plus fondamental que la dissuasion ne peut à elle seule prévenir les conflits armés.

Ainsi, la stratégie atomique suppose une approche intégrale dont les forces conventionnelles ne peuvent être exclues. Elle ne peut avoir un caractère purement défensif, car le caractère décisif de la dissuasion, c’est la crédibilité de la volonté politique. Cela suppose l’autonomie de décision et des démonstrations qu’il faut pouvoir exécuter avec des forces conventionnelles solides comportant l’ensemble des capacités nécessaires, ce qui n’est plus le cas des armées françaises  à la cohérence opérationnelle déjà largement entamée.
 
Retrouver des marges de manœuvre budgétaires
On l’aura compris, la thèse défendue ici est celle de l’efficacité globale de notre système de défense qui exige à la fois la dissuasion nucléaire et de robustes capacités conventionnelles. Pour préserver ces dernières, il faut rééquilibrer le budget de défense en leur faveur (4). C’est tout à fait possible, à condition d’avoir le courage de revenir à la question du "sens" avant de se poser celle des "moyens".
La problématique des économies possibles – il y en a, et d’importantes – mérite ainsi d’être sérieusement étudiée, en espérant qu’y seront apportées d’autres réponses que les affirmations répétées mais non démontrées du "dogme".
Quelques pistes de réflexion sont ici proposées.

1/ - La nécessité de la composante aéroportée doit être abordée. A la réponse attendue de la "capacité de gesticulation et de souplesse" qu’elle apporte, on opposera son caractère gentiment irréaliste face au type d’adversaires qu’elle entend dissuader. On pourra également s’interroger sur les capacités réelles de pénétration et de tir dans les conditions tactiques envisagées. Certes les plates-formes et les armes existent déjà, mais chacun sait que les coûts d’entretien et de modernisation d’un tel système nécessitent d’y consacrer sur quelques années des budgets équivalents aux budgets d’acquisition. Notons au passage que les Britanniques ont renoncé à cette composante depuis bien longtemps.

2/ - La question taboue de la "permanence à la mer" ne peut être évitée. Parfaite en période d’euphorie budgétaire, elle a un coût très important (au moins 1 sous-marin lanceur d’engins (SNLE) à entretenir puis moderniser et remplacer, avec ses équipages et ses armes) pour une utilité fort discutable, en particulier parce que les durées des plongées sont largement modulables en fonction de l’évolution des tensions internationales. Il y a naturellement une spécificité française, mais nous remarquons que les Britanniques vont vraisemblablement abandonner ce principe. Remarquons d’ailleurs que l’on ne voit pas de crise internationale majeure pouvant entraîner l’engagement de la dissuasion nucléaire dans laquelle les intérêts britanniques et français ne seraient pas très fortement imbriqués, ce qui ouvre la voie à des accords en termes de permanence dissuasive.

3/ - En raison des masses budgétaires considérables concernées, la question du remplacement des plates-formes et du perfectionnement des armes ne doit pas être éludée. Pourquoi, en une quinzaine d’années, changer 4 fois de têtes pour passer de 1997 à 2020, du M45 au M51.1, puis au M51.2, puis au M51.3 ? Etre capable de raser Pékin est-il d’un intérêt véritablement stratégique pour nous ? Le stock minimal de nos têtes ne serait-il pas encore "suffisant "s’il descendait au-dessous du niveau de 300 (5) auquel nous le maintenons ?

4/ - Le concept de fiabilité mérite aussi d’être observé. Sur l’autoroute, l’automobiliste ralentit autant devant un radar fiable à 75% que devant un radar qui le serait à 100%. Pour nos armes, 75% de fiabilité seraient parfaitement dissuasifs et les 25% de fiabilité complémentaires – qui n’apportent rien en termes de dissuasion – constituent une part majoritaire du coût des armes. Ici encore, le "plus-que-parfait" ponctuel s’oppose à l’efficacité globale.

Ainsi, les "angles morts" de la dissuasion se multiplient alors même que la croissance relative de la part budgétaire prise par notre arsenal nucléaire réduit progressivement sa pertinence tout en conduisant à des impasses sécuritaires. Chacun sait que la seule "assurance vie" est très insuffisante pour se protéger des aléas quotidiens alors même que les importantes économies qu’il est possible de réaliser sur notre arsenal nucléaire ne remettraient pas en cause les fondements de la dissuasion.(6)
Il faut donc que le débat stratégique soit ouvert. Le consensus sur le maintien en l’état de notre arsenal est déjà bien écorné et l’absence même de débat participe désormais à son effritement. Pour préserver ce qui doit impérativement l’être, une réflexion ouverte et honnête, dépassant le poids très lourd des lobbies, doit permettre de redéfinir un concept réaliste et de redimensionner un outil dont l’inadaptation à la réalité du monde altère aujourd’hui la crédibilité.
En stratégie de défense, en dissuasion, ce qui compte, c’est l’équilibre d’ensemble plus que la puissance de chacune des composantes. Dans le contexte budgétaire actuel, vouloir à tout prix préserver en l’état notre arsenal nucléaire, c’est altérer sa pertinence et mettre la France en danger.
Paru dans Défense et Sécurité internationale, fin 2013
 
(1) Selon l’expression de François Géré.
(2) Alain Juppé, Bernard Norlain, Alain Richard, Michel Rocard, Le Monde, 14 octobre 2009.
(3) Communication & Influence, no 42, mars 2013, p.2.
(4) Le débat des coûts est, hélas, difficile à conduire. Les sources sont quasi uniquement étatiques, de nombreuses données demeurent confidentielles, d’autres sont volontairement tronquées et faussées et, selon les périmètres retenus (forces conventionnelles d’accompagnement et d’appui en particulier), les sommes peuvent être extrêmement différentes.
(5) La Chine en possède seulement 240 et le Royaume-Uni 225, avec l’objectif de descendre à 180 en 2020.
(6) On lira avec le plus grand intérêt sur ce thème la contribution d’Yves Quéau, "Angles morts et typologie argumentaire de la dissuasion nucléaire: le vrai faux débat sur les coûts", Les Champs de Mars, no25, La Documentation française, Paris, hiver 2013, p.91 à 116.

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