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DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants

Officier, général de division


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

URL du site internet:

Les enseignements stratégiques du conflit afghan

Publié dans Avec l'Europe

Le conflit afghan nous offre l’occasion de revenir aux principes fondamentaux de la stratégie. Je voudrais montrer, à partir de quelques exemples, qu’il apporte une validation supplé¬mentaire de quelques concepts stratégiques persistants : ils réaffirment en chaque occasion leur pertinence, quel que soit le mépris que l’on puisse affecter à leur égard.

La première idée qui me semble ainsi ratifiée est celle de la "vie propre de la guerre", pour reprendre le concept de Clausewitz. Dès que vous avez créé une guerre, la guerre devient un sujet et non plus un objet. Elle possède une vie propre qui vous conduit là où vous n’aviez pas prévu d’aller.
L’exemple de l’Afghanistan est particulière¬ment frappant. La guerre commence le 7 octobre 2001 avec un objectif clair : faire tomber le pouvoir taliban à Kaboul et détruire le réseau d’al-Qaida en Afghanistan. L’objectif est atteint fin novembre et il y a, alors, moins de deux mille militaires occidentaux au sol. Dix ans après, les objectifs de guerre ont totalement changé et ce sont 140 000 soldats de la coalition qui sont déployés sur le théâtre. Le général Beaufre, qui a commandé l’opération de Suez en 1956 et qui est l’un de nos grands stratèges, synthétise clai¬rement ce phénomène en évoquant "le niveau instable des décisions politiques" : il conduit les stratèges militaires à adopter des modes de guerre successifs s’avérant souvent contre-productifs par rapport aux objectifs ultérieurs. Cette évolu¬tion afghane éclaire ainsi deux réalités éternelles de la guerre ; la première est que toute guerre est marquée par une dérive des buts et, le plus souvent, une escalade des moyens ; la seconde, que les "fins dans la guerre" influent toujours sur les "fins de la guerre", pour reprendre les expressions si signifiantes de Clausewitz.

La deuxième idée qu’il nous est donné de revisiter relève de l’essence même du raisonne¬ment stratégique. La guerre doit être conçue et conduite non pas en fonction de l’effet tactique immédiat, mais en fonction de l’état final recherché, c’est-à-dire du but stratégique. Autrement dit, la forme que l’on donne initialement à la guerre a de lourdes conséquences ulté¬rieures : ce qui est perdu d’entrée est très difficile à rattraper.
Prenons les deux premières phases de la guerre.

La première phase est celle du "modèle afghan" (2001) (ou de la "stratégie minimaliste" selon l’expression de Joe Biden). Elle associait les milices afghanes, la puissance aérienne et un faible contingent de forces spéciales américaines. Le modèle a fonctionné pour faire tomber le régime des talibans, mais beaucoup moins pour débusquer et détruire les membres d’al-Qaida qui vont se réfugier dans leurs zones sanctuaires. Cette stratégie a contribué, en revanche, à renforcer les "chefs de guerre" locaux, en parti¬culier ceux dont le comportement envers la population était honni et qui étaient hostiles au gouvernement central de Kaboul. Elle a aussi renforcé la puissance tadjike et donc aliéné d’autant la population pachtoune. Elle a donc finalement affaibli les deux piliers qui allaient se révéler ultérieurement essentiels, puisqu’ils sont le socle de la reconstruction : un État central et les conditions de la "bonne gouvernance".

La deuxième phase est celle du modèle américain (2002-2006). En raison de l’impossi¬bilité des milices afghanes à venir à bout des talibans – les Afghans du Nord ne souhaitant d’ailleurs pas s’engager au sud de Kaboul –, les Américains prennent la tête des opérations de ratissage. On se souvient des opérations Anaconda (2002), Mountain Viper (2003), etc., des opérations de "bouclage et fouille" (Cordon and Search) visant l’élimination des terroristes et la destruction de leurs caches. Selon les termes du général (US) Barno, il s’agissait d’une "enemy-centric raid stategy". Les résultats sont médiocres, mais les conséquences définitives. L’efficacité du "modèle américain" est limitée par un grand défaut de sensibilisation culturelle et politique, voire par les effets pervers de la supériorité technologique. Les bombardements aériens et leurs cortèges de dégâts collatéraux importants soulè¬vent des questions sensibles qui ont des coûts politiques considérables. Dès lors, en dépit d’un a priori favorable, les Américains vont susciter crainte et hostilité dans la population. Les troupes sont perçues comme des infidèles, des forces d’occupation. La population initialement neutre, voire favorable, est aliénée. À partir de 2006, la guerre enemy-centric se mue en guerre population-centric (suivant les nouvelles théories en cours sur la contre-insurrection), mais le premier mode de guerre aura commis des dommages irréparables.

Troisième idée : si le "centre de gravité" (1) de l’adversaire se situe au-delà des limites politiques que l’on s’est données, il est inutile de faire la guerre car il sera impossible de la gagner. Au sens clausewitzien, le centre de gravité des tali¬bans se trouve dans les zones tribales situées entre le Pakistan et l’Afghanistan, puisque c’est de ces espaces incontrôlables qu’ils tirent leur capacité de résistance. Or, il est impossible pour les Américains d’y mettre militairement bon ordre : cette cible se situe au-delà des limites politiques qu’ils se sont fixées, ne serait-ce que pour de simples raisons de logistique militaire, à cause de la vulnérabilité de leurs convois lorsqu’ils traversent le Pakistan.

La quatrième idée à laquelle il convient de faire appel n’est pas nouvelle, mais il est toujours nécessaire de la répéte r: sauf à le détruire (ce qui est impossible en Afghanistan), c’est avec son adversaire que l’on fait la paix. Selon le bon esprit de la guerre froide – qui n’a pas fini de nous faire du mal –, la conférence de Bonn, en décembre 2001, a été non pas la conférence de la réconciliation mais la conférence des vainqueurs. Elle a, de fait, rejeté les talibans – donc les Pachtouns – dans l’insurrection. Dix ans plus tard, nous n’en sommes pas sortis.

La cinquième idée qu’il s’agit de convoquer est aussi évidente que méconnue : ce qui est important, c’est le stratégique, et non le tactique. Le général Beaufre nous le rappelle : "En 1940, tout notre système de guerre était faux parce que fondé sur des tactiques… L’Indochine est perdue à coups de tactiques excellentes, vaincues par la stratégie adverse à laquelle nous n’avons su opposer aucune stratégie digne de ce nom… Suez, victoire tactique, débouche sur un épou¬vantable échec politique… [très souvent] l’ignorance de la stratégie nous a été fatale" (2)
En Afghanistan, nous sommes aujourd’hui plongés au cœur d’une véritable "quadrature du cercle tactique", entre protection et adhésion de la population, d’une part, protection de nos propres troupes, d’autre part, et destruction de l’adversaire taliban par ailleurs. Nous sommes engagés dans un travail de Sisyphe de micro-management du champ de bataille, comme si nous étions enfermés dans une "stratégie de tactiques", et son appareil d’indicateurs de performance (3). C’est une impasse. Nous ne trouverons pas de martingale tactique en Afghanistan : la solution est d’ordre stratégique.
Citant des officiers US, le New York Times regrettait récemment, je cite, "la déconnexion entre les efforts intenses des petites unités et les évolutions stratégiques". Une accumulation de bonnes tactiques ne constituera jamais une bonne stratégie : un problème politique au premier chef ne peut être résolu que par une solution politique.

Descendant d’un cran, je voudrais insister sur une évidence opérationnelle simple. Le nombre compte. "Mass Matters", comme disent nos amis anglo-saxons. Or, les coupes budgétaires successives conjuguées à l’exponentielle du coût des armements ont conduit nos armées à des réductions de format incompatibles avec l’efficacité militaire dans les nouvelles guerres au sein des populations. En contre-insurrection, gagner c’est contrôler le milieu. Les ratios sont connus. En dessous de vingt personnels de sécurité pour mille locaux, il est tout à fait improbable de l’emporter. En Irlande du Nord, pour une popu-lation d’un million d’habitants, les Britanniques ont maintenu une force de sécurité globale de 50 000 hommes et sont restés pendant vingt ans (ratio de 1 pour 20 et non 1 pour 50). En Irak, la population est de trente millions de personnes environ. Il a fallu mettre sur pied (avec les Irakiens) une force de 600 000 hommes pour que la manœuvre de contre-insurrection commence à produire ses effets. En Algérie, à la fin des années 1950, les effectifs français étaient de 500 000 pour une population de huit millions d’Algériens "d’origine musulmane" (1/20). Au Vietnam, les Américains sont parvenus, également grâce à la conscription, à établir ce ratio mais n’ont cependant pas réussi à l’emporter. En Afghanistan, nous en sommes loin. Alors que le théâtre est infiniment plus complexe, physiquement et humainement, que nous agissons en coalition, le ratio est de 1/120 000 (en comptant les forces de sécurité afghanes, à la qualité cependant contestable) pour trente millions, soit la moitié de ce qui est nécessaire. Nous le constatons tous les jours, nos ratios actuels "forces de sécurité/population" nous permettent de conquérir, mais pas de tenir. Encore une fois, gagner la guerre, c’est contrôler le milieu. Or, nous ne savons plus contrôler le milieu.

Pour conclure, je voudrais encore mettre en avant deux préoccupations.
La première est qu’une nation – ou un groupe de nations – pèse dans une guerre à hauteur de sa participation. En ce sens, le conflit afghan est bien une "guerre américaine". On se rappelle ce télégramme diplomatique révélé dans Le Monde par Wikileaks dans lequel l’ambassadeur des États-Unis à Paris demandait, à l’instigation de l’Élysée, que Washington trouve des façons de faire croire que la France pesait sur le choix des options stratégiques. On se rappellera aussi que – de McKiernan à Petraeus en passant par McCrystall – les chefs militaires de la coalition sont nommés et relevés par Washington sans que l’on en réfère aux autres membres. N’en doutons pas : les calendriers et les stratégies sont bien plus dictés par les préoccupations de poli¬tique intérieure américaine que définis par le dialogue avec des coalisés obligés de s’aligner. Ceux qui ont lu Les Guerres d’Obama (4), de Bob Woodward, ne me contrediront sur aucun de ces points !

Ma seconde préoccupation tient au fait que l’Afghanistan est une nouvelle preuve de l’échec de l’Europe. Je constate qu’il y a, ou qu’il y a eu, quinze pays de l’Union ayant engagé des forces militaires en Afghanistan : Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, France, Hongrie, Italie, Lettonie, Lituanie, Pays-Bas, Pologne, Roumanie, Suède, République tchèque, Portugal. Les effectifs européens sont loin d’être négligeables puisqu’ils représentent environ trente mille combattants, soit un tiers de la force engagée. Or, il n’y a presque pas d’Europe, en tout cas aucune Europe de la défense, en Afghanistan. On pourra toujours expliquer que, historiquement, l’Europe a eu du mal à s’imposer en tant que telle dans cette guerre. Certes, mais le constat est là : l’Europe mène la guerre la plus longue qu’elle ait jamais conduite ; elle le fait avec des effectifs très importants, et elle n’existe pas. Cela donne une résonance forte aux propos de l’ancien ministre de la Défense, Hervé Morin, qui affirmait fin octobre : "L’Europe est devenue un protectorat des Etats-Unis" (5) Il est temps que l’Europe se reprenne en main.

Intervention lors du colloque stratégique annuel de l’IRIS, le 11 mai 2011, sur le thème "Afghanistan, 10 ans de conflit".

(1) D’où il retire sa force et sa capacité à durer, selon Clausewitz.
(2) Introduction à la stratégie, Pluriel, 1998, pp. 24, 25.
(3) Georges-Henri Bricet des Vallons, Faut-il brûler la contre-insurrection?, Choiseul, 2010, p. 19.
(4) Denoël, 2011.
(5) Le Monde, 31 octobre-1er novembre 2011.
 

Pistes stratégiques

Publié dans En France

Dangers
Les principaux dangers que courent la sécurité des Français et la défense de la France sont l’indifférence et l’ignorance. Voilà deux dérives qui pourraient finir par menacer notre défense.
L’indifférence d’abord. Les armées françaises sont engagées dans de nombreux théâtres d’opérations. Elles le sont dans l’indifférence de l’opinion publique qui, une fois passée l’effervescence initiale des débuts de guerre, ne se réveille brutalement et douloureusement que lorsqu’un nombre inhabituel de blessés et de morts vient troubler l’illusion de paix dans laquelle sommeille notre pays, beaucoup plus préoccupé des crises financières et budgétaires à répétition que des crises sociales et des affrontements armés qui pourraient bien, un jour, leur succéder. Cette indifférence est bien supportée par notre pouvoir exécutif auquel il assure sa liberté d’action. Les armées professionnelles sont d’autant plus utiles qu’elles remplissent leur mission à bas bruit.
L’ignorance ensuite. Depuis la suspension du service national en 1996, les Français ignorent toujours davantage ce que sont leurs armées, ce qu’elles font, ce que cette indispensable assurance nationale exige d’efforts budgétaires pour être capable d’assurer, face à un éventail élargi de menaces, leur défense "de l’avant" dans des théâtres d’opération dont ils ignorent même souvent l’existence. Nos élites, dont certaines seront demain directement en charge de l’engagement de nos forces et donc responsables des conséquences toujours lourdes qu’il entraîne, ont elles-mêmes une connaissance de plus en plus limitée de ce que représentent la force militaire et les conditions de son emploi.
"L’armée" est devenue un "bel objet " dont les Français sont fiers, comme l’indique une récente enquête diligentée par l’Institut de recherche de l’École militaire (Irsem) et dont rendait compte le journal Le Monde, le 8 novembre dernier. Nos concitoyens en sont fiers, "la part des détracteurs et des réticents s’étant réduite à une peau de chagrin", l’antimilitarisme s’étant affaibli, mais ils sont ignorants des réalités militaires et "indifférents à l’égard des armées". On constate que peu de volontaires se pressent aux portes des bureaux de recrutement et les armées peinent à rassembler la ressource humaine dont elles ont besoin pour la France.

Au bilan, on découvre un affaiblissement des relations entre l’armée et la Nation et donc un affaiblissement de l’esprit de défense, ainsi que des questionnements sur le coût d’un outil militaire dont on a oublié qu’il servait tous les jours le pays.
Il faut très vite trouver des parades contre ces menaces que suscitent l’indifférence et l’ignorance. Certaines sont bien connues. La première est une revitalisation très sérieuse et immédiate des réserves, outil essentiel de diffusion de l’esprit de défense. Or chacun le sait, la Réserve coûte cher pour un rendement opérationnel médiocre. Peu importe : ce qui compte, c’est que, d’une certaine manière, elle est la condition même de l’existence de l’armée d’active. La deuxième parade est l’existence d’un débat ouvert sur nos engagements militaires, nos missions, nos réussites et nos difficultés, ainsi que sur le rôle indispensable que tiennent les armées, tous les jours, au milieu et pour nos propres populations, sur notre propre territoire. Le débat doit être suscité, soutenu, organisé sans crainte des expressions hétérodoxes et de la pensée critique qui sont la condition même du débat et de son intérêt. Les démocraties ne peuvent se dispenser de ce type de débat. Les États-Unis en font un des outils essentiels de défense du patriotisme, du soutien aux forces armées, à la préservation des budgets militaires. Et cela fonctionne. Très bien.

Limites humaines, techniques et matérielles des forces armées occidentales
Les deux campagnes militaires conduites en Irak et en Afghanistan présentent de nombreux points communs : les très grandes difficultés auxquelles ont dû faire face les armées occidentales pour parvenir à des résultats incertains et ambigus. Ce constat porte de vraies interrogations quant à l’avenir de ce type d’intervention. La question de la limite de la puissance militaire occidentale se trouve aujourd’hui ouvertement posée, avec une interrogation claire : peut-elle encore actuellement produire des résultats correspondants aux attentes, dès lors qu’elle intervient à grande distance, au milieu des populations, pour un projet politique ambitieux ?
Dans les deux cas, force est de constater que la puissance théorique considérable rassemblée dans ces aventures s’est heurtée à des formes de résistance et des contournements qui l’ont rendue incapable de produire aisément les résultats politiques attendus, malgré des rapports de force extrêmement favorables. Bien que l’histoire se lise sur le long terme et qu’il soit donc encore trop tôt pour établir un bilan définitif, ces deux opérations ont clairement confirmé une tendance dont les prémisses sont apparues très tôt - dans les Balkans et en Somalie en particulier - au lendemain même de la victoire des coalisés de 1990 dans leur combat pour la libération du Koweït : la divergence toujours plus grande entre la puissance militaire théorique des États occidentaux et leur capacité à produire de l’efficacité technique, puis politique.

Ainsi, quelle que soit l’habileté technique et tactique de leurs armées, les États occidentaux semblent progressivement perdre un de leurs avantages comparatifs essentiels, celui de leur capacité à imposer leur volonté, donc leurs visions et valeurs, par la force. L’évolution du monde, les contraintes nouvelles dans l’emploi de la force armée, expliquent ce déclin de la puissance militaire occidentale. Mais la leçon est claire : l’emporter dans certains conflits où nous pourrions avoir la tentation de nous engager - les "guerres au milieu des populations", selon l’expression du général britannique Rupert Smith - s’avère de plus en plus difficile. Nous devons être conscients que, hors la guerre conventionnelle peu vraisemblable pour laquelle nous sommes toujours structurés et équipés et dans laquelle notre avantage technologique peut encore "faire la différence", les évolutions des conditions d’engagement de nos forces depuis le milieu du siècle dernier doivent nous rendre extrêmement prudents quant à nos chances de succès. Nous devons avoir des attentes raisonnables, compatibles avec les nouveaux environnements et les résultats que permet notre puissance militaire résiduelle.
Les limites (géographiques, politiques, éthiques…) que nous devrons nous imposer rendront souvent vaines les interventions militaires. L’analyse préalable des chances réelles de succès malgré les contraintes auto-imposées est désormais essentielle. Le général américain Chilcoat énonce cette vérité de manière limpide : "Si le centre de gravité de l’ennemi, ses cibles militaires vitales, se situent au-delà des contraintes politiques imposées par l’exécutif national, alors une intervention militaire sera vraisemblablement infructueuse" (1).

Nos guerres d’intervention – qui exigent des efforts et des investissements considérables au regard de leurs enjeux finalement limités pour nous - seront toujours difficiles parce que leurs contraintes permettront difficilement de respecter les principes classiques de la guerre où nous excellons, celle où nous pouvons utiliser notre avantage comparatif majeur, notre exceptionnelle capacité de mort et de destruction.
Loin de la passion des événements, la règle paraît claire : si les contraintes qui encadrent l’action rendent vaine toute stratégie militaire, si nous sommes incapables de déployer les moyens et volumes de forces nécessaires, si nos réserves de patience et de temps sont insuffisantes pour durer dans des conflits qui seront forcément longs, si nos capacités financières et budgétaires ne nous permettent pas de faire longtemps face aux surcoûts toujours considérables engendrés par les opérations extérieures, alors il est déraisonnable d’utiliser l’instrument militaire pour parvenir aux fins politiques.

Quel rôle pour les forces armées sur le territoire national ?
Devant la Commission de la défense de l’Assemblée nationale, le CEMAT (2) rappelait le 19 octobre 2011 que "la résilience et la surprise stratégiques restaient au cœur des préoccupations". Ce constat confirme toute l’importance de la réflexion à conduire sur l’emploi des forces armées sur le territoire national.
La défense, tournée vers l’Est, et la menace que faisaient peser de manière immédiate et permanente les forces du Pacte de Varsovie, puis le nouvel élan donné à partir de 2006 à la constitution d’une véritable armée de projection, ont fait oublier le rôle fondamental que les armées doivent pouvoir tenir sur le territoire national. Le sujet paraissait d’autant moins important que les contingents de forces disponibles auraient toujours permis, quelle que soit la crise survenant sur le territoire national, de déployer des volumes suffisants pour apporter les aides et secours nécessaires à l’État et aux populations.

Le problème se pose différemment aujourd’hui. L’exponentielle des coûts des équipements conjuguée à la restriction des budgets et au maintien - en partie légitime - des moyens consacrés aux forces nucléaires ont eu une conséquence claire : la modernisation des armées a été financée par des réductions de format. Au point que si, pour faire face à une crise majeure, le besoin s’avérait de déployer sur le sol une force importante, l’État s’apercevrait vite qu’il a perdu (ou du moins laissé progressivement se réduire dangereusement) l’outil indispensable des crises majeures, celui qui fonctionne quand plus rien ne fonctionne parce que, structurellement, il est conçu pour agir dans la crise et bénéficier longtemps d’une autonomie entière concernant la logistique, le transport, le commandement, etc.
Les armées sont l’ultima ratio de la nation et il est indispensable de leur préserver un volume suffisant car elles peuvent assurer au sol, au milieu et au profit des populations et dans la durée, une action décisive sur la crise. Quotidiennement déjà, les armées participent directement à la lutte antiterroriste par l’opération Vigipirate et il ne se passe, hélas, guère de jours où elles n’interviennent peu ou prou au profit des populations lors des catastrophes naturelles (inondations, incendie…) qui frappent nos territoires. Et, le plus souvent, elles sont le seul corps de l’État à pouvoir porter rapidement aux populations les secours techniques nécessaires.

Les armées sont tournées vers l’extérieur mais elles sont aussi l’ultime assurance intérieure de la nation. Les formats des forces ne doivent pas être simplement mesurés à l’aune des opérations que l’on pourrait avoir à conduire à l’extérieur ; ils doivent aussi être dimensionnés en fonction du "besoin d’armée" de la France dans le cas où elle deviendrait le dernier outil disponible.
Grâce aux effectifs maintenus de ses forces d’autodéfense (les forces terrestres ont ainsi des effectifs en croissance, supérieurs d’un tiers à ceux de l’Armée de terre française), le Japon s’est trouvé particulièrement heureux de pouvoir déployer très rapidement au sol près de 100 000 hommes pour gérer la crise de Fukushima en mars 2011, porter secours aux populations, organiser les déplacements et ravitaillements … L’État français se serait sûrement trouvé incapable de conduire une telle opération militaire.
En ces temps incertains où la seule certitude semble être celle de la surprise permanente, la sauvegarde nationale, dans ses différentes dimensions, doit demeurer au cœur de la stratégie de sécurité nationale. La sauvegarde maritime et la sauvegarde aérienne jouent un rôle fondamental pour la protection et la sûreté des approches du territoire national. Au cœur de la nation, directement liée aux 65 millions de Français, la sauvegarde terrestre constitue pour sa part une composante vitale de la sauvegarde nationale. L’Armée de terre sait mettre ses savoir-faire exclusifs au profit de la gestion des crises.
"Les armées sont en mesure d’assurer dans la durée une action décisive sur la crise. La multiplicité de leurs moyens et savoir-faire (ingénierie militaire, génie, moyens de santé, moyens de transport, NRBC, etc.) les positionne naturellement en pointe du dispositif tant la chaîne de conduite des opérations (chaîne Otiad – Organisation territoriale interarmées de défense) que dans les actions sur le terrain", écrit le général d’armée (Gendarmerie) Watin-Augouard (3). Tant qu’elles conserveront des effectifs suffisants – dimensionnés également en fonction des risques intérieurs – les armées demeureront un outil essentiel de la résilience de la nation.
Nous aurions tort de nous départir trop vite de cette capacité fondamentale pour l’État.

Faut-il dépenser plus pour la défense ?
La question se pose avec une Europe qui désarme et des armées françaises dont les formats ne cessent de se rétrécir alors que le monde réarme et que les dépenses militaires globales ont augmenté de 5,9 % en 2009 et de 6,5 % en 2010. Pourtant, la crise financière et budgétaire qui frappe nos pays occidentaux apporte elle-même la réponse : il serait déraisonnable de ponctionner davantage encore la richesse nationale. La réponse s’impose donc. Il ne s’agit pas de dépenser plus, il s’agit de dépenser mieux. Nous poursuivons depuis des lustres un modèle exigeant des budgets d’une autre mesure et qui nous épuisent dans une course sans fin à la perfection technologique dont finalement rien ne prouve véritablement l’efficacité. Car, la guerre est d’abord un phénomène social. Au-delà des avantages techniques ponctuels que peut apporter la qualité des outils (les systèmes d’armes), l’issue d’une confrontation dépend d’abord des éléments d’environnement - politique, économique, culturel, géostratégique - de chacun des adversaires. Les déséquilibres technologiques sont d’autant moins les facteurs essentiels des échecs ou des succès stratégiques que des choix politiques, stratégiques ou tactiques judicieux permettent le plus souvent de compenser les infériorités techniques.

Le coût des équipements devient tel que, au-delà des inévitables diminutions des formats qu’il impose, il devient indispensable de faire des choix dans les capacités à détenir. À budget inchangé, il devient impossible à une armée européenne de conserver toutes les capacités lui permettant de conserver sa cohérence opérationnelle. Au-delà, l’avenir est plus sombre. Si, malgré des budgets de Défense très inférieurs aux budgets américains, les armées européennes continuent à vouloir se doter d’équipements de norme technologique américaine, il y a fort à parier que, dans peu d’années, les forces européennes dans leur ensemble devront abandonner des pans entiers de capacités militaires. La cohérence d’ensemble ne pourra être rétablie que sous parapluie (et leadership) américain… et il n’est pas impossible que cette perspective ait bien été perçue de l’autre côté de l’Atlantique où l’on connaît parfaitement les effets géopolitiques doublement positifs de la course aux armements dès lors qu’on la mène en tête et que l’on tient le robinet des transferts technologiques.
Les récentes opérations en Libye ont clairement montré qu’à vouloir suivre la norme américaine, nous avions dû abandonner ou limiter drastiquement des pans entiers de capacités (armes SEAD – Suppression of Enemy Air Defenses, ravitaillement en vol, renseignement…) et que nous en avions perdu d’autant notre liberté d’action, nous rendant incapables de conduire une opération d’envergure sans l’appui venu d’outre-Atlantique.

Il faut donc remettre les priorités dans l’ordre et s’assurer, selon le mot de Robert Gates rejetant implicitement ce que d’aucuns ont appelé la "technologisation" de la stratégie américaine, que c’est bien "la stratégie et l’évaluation du risque qui conduisent le processus d’acquisition des équipements
et non l’inverse". La bonne question n’est pas "quel outil ?", mais bien évidemment "quels résultats pour quels buts, face à quel adversaire, dans quel type de conflits ?". Partie des États-Unis et sous-tendue par la pensée globalisante (le "full spectrum"), la démarche capacitaire – qui ignore la nature profondément politique de la guerre mais plaît à nos rationalités techniques et cartésiennes – a fini par fortement influencer nos propres démarches. Le problème est qu’elle nous conduit aussi à un point où les hyper-capacités dont nous nous dotons imposent des réductions de format et des vides capacitaires désormais incompatibles avec nos besoins dans les combats réels (où elles semblent d’ailleurs produire des résultats médiocres au regard des investissements consentis).
À partir du moment où, quoiqu’en disent certains alarmistes intéressés, aucune armée au monde n’est capable de résister en terrain ouvert à une coalition occidentale, ne doit-on pas certes maintenir cet avantage mais également contenir cette course à la technologie qui détourne les budgets militaires de leur efficacité opérationnelle globale ? En d’autres termes, faut-il continuer à laisser la technique diriger la stratégie générale ou doit-on la remettre à sa juste place ? Au regard des nouvelles nécessités engendrées par l’évolution de la "guerre combattue", de vraies questions se posent sur la pertinence de l’accroissement constant des différentiels technologiques entre le fort et le faible qui, depuis des décennies, ne trouvent à s’appliquer, à coûts très élevés par rapport à leur rendement local, que sur très peu de champs de guerre.

Clairement, l’évolution des formes de guerre, la nature même de la guerre combattue et de la guerre probable, la disparition des logiques ayant déclenché la dérive technologique, conduisent à une relativisation de la technologie "pour elle-même". Nous devons investir dans la technologie mais de manière sélective et rééquilibrer les logiques quantitatives et qualitatives dans la construction de nos systèmes de forces. Elles incitent à un vrai questionnement sur sa productivité globale au regard des diminutions de format et des pertes de cohérence opérationnelle qu’elle impose. Aujourd’hui, la guerre combattue, c’est le retour de la politique comme facteur premier, c’est la reconnexion du militaire et du politique : c’est donc la vanité croissante de l’exponentielle technologique dans un contexte devenu celui de la 'repolitisation' des affrontements. Observons nos armées dans les crises : leur efficacité
est désormais beaucoup plus affaire de savoir-penser, de savoir-faire et de savoir-être que d’équipements stricto sensu.

Quels thèmes prioritaires de sécurité et de défense dans le débat présidentiel ?
La première priorité est que la Défense et les armées soient effectivement l’un des thèmes du débat présidentiel. Hélas, rien n’est moins sûr car le sujet est peu porteur, intéresse peu les Français, et que, sauf à exprimer des thèses extrêmes, aucun des candidats n’est en mesure de se différencier franchement des autres. Personne ne portera le flambeau ni de la diminution drastique de l’effort de défense, ni de son augmentation significative. Ce débat a donc toutes les chances d’être esquivé.
Deux thèmes sont pourtant essentiels.
Le premier est celui de l’esprit de défense. En l’absence de menace claire, l’actuelle dérive de cet esprit fait peser un risque sérieux sur les capacités futures de défense de la France et, partant, les ambitions internationales auxquelles elle peut prétendre, puis sur l’exceptionnelle position que lui confère son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies.
Le deuxième thème est le nucléaire. Aucun esprit sérieux ne peut remettre en doute le bien-fondé de notre dissuasion nucléaire. En revanche, les contraintes que notre effort dans ce domaine fait peser sur nos capacités d’action conventionnelle – et chacun sait que notre exécutif n’est pas avare de ce type d’engagement – constituent une problématique à part entière. Au point qu’il faudra un jour choisir entre un système de dissuasion figé dans sa configuration et de réelles capacités d’intervention des armées tant à l’extérieur que sur le territoire national, au profit des populations.
Que soit enfin ouvert ce débat indispensable aujourd’hui. Que soit sereinement posée la question de la "deuxième composante", que soit aussi posée celle de la "permanence à la mer" ou bien encore celle du partage des tâches avec nos voisins britanniques. Questions iconoclastes ? Certes non : questions dérangeantes sur un thème qui a toujours, en France, davantage relevé du dogme que de la réflexion. Mais questions indispensables qu’une grande démocratie adulte doit pouvoir aborder.

Paru dans la Revue de la Défense nationale (RDN)

(1) Richard A. Chilcoat, Strategic Art: the New Discipline for 21st Century Leaders, Strategic
Studies Institute Publication, 10 octobre 1995.
(2) CEMAT : Chef d'Etat-major de l'armée de terre
(3) Soutien Logistique Défense n° 6, automne/hiver 2011.

La fin de la puissance militaire occidentale

Publié dans De par le monde

Qu’on le veuille ou non, depuis la nuit des temps, les valeurs ne valent que par la puissance qui les porte. Au reflux de cette puissance correspondent le repli des valeurs et les avancées concurrentes d’autres systèmes de pensée.
Or, force est aujourd’hui de constater que la question de l’organisation du monde autour des nouvelles sources de puissance va très vite se trouver posée, d’autant que l’engagement long des Etats-Unis – et des coalitions par eux entraînées – dans les guerres irakiennes et afghanes a définitivement clos le "moment unipolaire" et accéléré le déclin des puissances occidentales.
Le poids relatif de l’Occident, donc sa légitimité à réguler le monde et à y imposer sa volonté, reposait sur le triptyque "puissance démographique-puissance économique- puissance militaire". Les avancées technologiques ont permis jusqu’alors de compenser notre déclin démographique relatif, mais leur diffusion accélérée annule cet avantage comparatif : ainsi, la mondialisation redonne tout son poids au critère démographique, ce qui nous affaiblit chaque jour davantage. La force, l’influence, reviennent au nombre et nous en manquons. La puissance économique bascule inexorablement, elle aussi, vers l’Asie, au rythme des crises économiques ou financières que nous n’avons pas su maîtriser.
Par souci d’équilibre budgétaire, ces crises influent directement à la baisse sur les capacités de nos forces armées et affectent le dernier volet de la puissance, le volet militaire, que nous avions su préserver jusqu’à la fin du XXème siècle. Les projections de dépenses ne laissent aucune illusion : elles confirment la loi d’airain qui veut que l’équilibre militaire du monde finisse toujours par rejoindre son équilibre économique. Les chiffres récemment publiés par le Jane’s (N°16-2011) sont explicites. La planète se partage désormais en deux parties très inégales : celle qui "désarme" - c’est l’Occident au sens large -, et celle, beaucoup plus vaste, qui "réarme" : le reste du monde, et en particulier les grands pays que l’on appelait naguère émergents. Dans quatre ans, les dépenses militaires des Etats-Unis ne représenteront "plus" que 42% des dépenses mondiales pour plus de 50% actuellement. Celles de l’Europe tomberont à 16%, c’est à dire quasiment le niveau qu’aura alors atteint la Chine (15% pour 5% aujourd’hui). En parallèle, la Russie sera passée de 2,75% à 4,75%, l’Asie du Sud (Inde+Pakistan) de 2 à 4% et l’Amérique du Sud de 2 à 5%. Sur cette période, les budgets militaires des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) auront augmenté de 150 % alors que les dépenses mondiales seront restées globalement stables.
Ce nouvel équilibre dans l’évolution des dépenses militaires s’aggrave encore de la divergence de plus en plus marquée – en Irak en Afghanistan, en Libye peut-être demain – entre la puissance militaire théorique des Etats occidentaux et leur capacité à produire de l’efficacité technique, puis politique. Leur image dans le monde s’en dévalue d’autant : ils perdent ainsi, inexorablement, leur capacité de dissuasion, de persuasion, d’imposition.
Quelle que soit l’habileté tactique de leurs forces armées, les Etats Occidentaux voient ainsi disparaître progressivement un de leurs avantages comparatifs essentiels : leur capacité à imposer leur volonté, donc leurs visions et leurs valeurs, par la force… ou, indirectement, par l’influence, elle-même appuyée par la force. Cette dérive laisse émerger des puissances alternatives qui les concurrencent aujourd’hui dans maints domaines et prétendent toujours davantage à réguler des espaces géographiques élargis.
Reste à savoir ce que l’on veut. Pour une nation, ou un groupe de nations, l’outil de défense est toujours le reflet des ambitions internationales. Choisirons-nous de subordonner les nôtres aux seules logiques budgétaires, ou bien, de manière plus responsable dans un univers probablement plus dangereux demain qu’il ne l’est aujourd’hui, refuserons-nous d’admettre le déclassement stratégique du monde occidental, et partant, l’effacement de nos valeurs ?

Paru dans Le Figaro, 8 juillet 2011

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