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DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants

Officier, général de division


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

URL du site internet:


La décision de retirer près de 30.000 hommes et d’engager ce processus dès l’été est peut-être une demi-mesure, parce qu’elle ne satisfait ni les militaires, ni les faucons, ni les colombes. Mais elle n’en est pas moins une décision de rupture.
Rupture politique d’abord. Le Président américain reprend la main sur ses généraux pour revenir à ses promesses électorales. On sait qu’il n’avait accepté qu’avec forte réticence de doubler puis de tripler les effectifs, pour les porter à 100.000 hommes. On se souvient aussi que la date de 2014 pour le début de retrait lui avait été presque imposée, lors du sommet de Lisbonne, par le général Petraeus. Ce dernier a été mis hors-jeu, élégamment nommé à la tête de la CIA. En amorçant ce retrait, le Président revient sur sa ligne initiale en termes quantitatifs comme de calendrier. Il reprend l’initiative au moment où cela devient politiquement vital : la société américaine, fatiguée des guerres lointaines, préoccupée de questions intérieures, est traversée par un fort courant isolationniste que ne peut ignorer le futur candidat à la réélection.
Refus de l’escalade et rupture stratégique ensuite. Ni victoire, ni défaite, le retrait revient à reconnaître que la logique d’accroissement des moyens qui prévalait depuis dix ans - avec une accélération nette depuis 2009 - n’a conduit ni à la mise en place d’un pouvoir acceptable à Kaboul, ni à une situation sécuritaire satisfaisante. Le spectre du Vietnam commençait à flotter sur l’Hindu Kush, avec sa logique perdante de renforcement perpétuel des moyens pour faire plier l’adversaire puis se présenter en position de force à la table de négociation. Il fallait penser autrement, d’autant que les Etats-Unis ont opté pour des choix opérationnels qui peinent à prouver leur efficacité. Les théories de la contre-insurrection s’essoufflent avec, selon un très récent rapport du Congrès, "des programmes de stabilisation qui encouragent dépendance et corruption … et n’ont pas fait la preuve qu’ils entrainaient la stabilité".
C’est un fait : les Etats-Unis n’ont plus les moyens de l’escalade. Leurs moyens militaires globaux sont insuffisants ; les forces supplétives européennes quittant une à une le théâtre, ils sont certains de ne jamais parvenir - même avec le renfort de forces locales à l’efficacité discutable - au ratio nécessaire pour avoir une chance de l’emporter : 20 soldats ou policiers pour 1000 locaux. Leurs moyens financiers s’évaporent, avec 130 milliards de dollars annuels engloutis désormais dans ce gouffre : une fortune, pour un budget fédéral qui s’affiche en large déficit et l’économie en croissance molle, alors même que les programmes nationaux manquent de financement. Leurs réserves en temps et en patience s’amenuisent également, avec des résultats qui tardent à se concrétiser, une échéance électorale proche et une population majoritairement en faveur du retrait, cette proportion ayant d’ailleurs fait un bond sensible depuis la neutralisation de Ben Laden. Impossible de rester longtemps sur une voie imposée progressivement par la rationalité opérationnelle, mais qui affaiblit l’Amérique.

Le bon sens politique exigeait donc de ne pas rester enfermé dans cette "stratégie de tactiques", toujours plus gourmande en moyens et dont les effets, pour exister, demeurent locaux et limités. Il fallait changer de logique, se redonner de l’air, retrouver une liberté d’action politique et stratégique, une capacité d’action mondiale, très affectées par les déploiements militaires en Irak et en Afghanistan. Il fallait le faire brutalement.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : pour sortir "sans perdre la face", en laissant une certaine stabilité au pouvoir central, il reste à jouer un difficile exercice d’équilibriste. D’où l’importance des combats de cet été ; ils devront convaincre une large majorité des Taliban qu’il vaut mieux négocier qu’attendre. D’où l’importance aussi de la démarche politique : il faudra qu’elle conduise non seulement les Taliban, mais aussi les multiples factions, autour de la table de négociation, afin de définir un nouvel ordre politique respectueux des traditions décentralisatrices afghanes, des légitimités ethniques … et des intérêts divergents de New Dehli et d’Islamabad.
Un retrait dans de bonnes conditions aurait demandé des forces locales solides, des Talibans très affaiblis, l’assurance d’une bonne gouvernance pour Kaboul. Nous en serons probablement encore loin à l’été 2012. La manœuvre va donc être délicate mais son succès est absolument nécessaire si l’on veut parvenir enfin à soigner "l’homme malade", le Pakistan, véritable enjeu et vraie poudrière de la région.

Paru dans Le Figaro, 25 juin 2011

Le piège américain

Publié dans De par le monde

Mon général, vous êtes peu suspect d’une mauvaise connaissance ou d’une désaffection à l’égard des États-Unis : vous avez reçu l’enseignement de l’US Army War College à Carlisle, vous avez été le chef du détachement de liaison français auprès de l’US Army  avant d’être attaché militaire pendant trois ans à l’ambassade de France à Washington. Mais c’est précisément ce qui rend, également, la lecture de votre ouvrage intéressante. Son titre, lui-même, peut surprendre.
Vouliez-vous entreprendre une plongée au cœur de l’actuelle "inutilité de la force" des armées occidentales en examinant la plus puissante ?

Je voudrais d’abord insister sur le fait que mon ouvrage se veut une étude critique, dans le sens positif du terme, de la culture stratégique américaine et de l’impact de cette dernière sur les manières de guerre des États-Unis. J’ai une grande admiration pour cette nation jeune, puissante et dynamique ; j’aime la plupart des traits communs de caractère qui y marquent les individualités. J’ai, vraiment, une grande amitié pour ce pays où je me rends très régulièrement à titre personnel ou professionnel.
Les États-Unis sont évidemment un de nos alliés essentiels : il est donc important de comprendre ce qui nous rapproche et ce qui nous sépare. C’est d’autant plus vrai que nous serons vraisemblablement toujours davantage amenés à conduire des opérations extérieures à leur côté et que l’efficacité commune suppose la compréhension commune. Celle-ci n’est pas évidente parce que, pour de multiples raisons que j’analyse dans mon ouvrage, il existe entre nous de profondes différences culturelles ; or, ces divergences entre armées alliées sont la source de véritables malentendus au sein des coalitions. D’ailleurs, mes cinq années passées aux États-Unis m’ont permis de percevoir combien nos incompréhensions mutuelles relevaient de ce phénomène. C’est particulièrement vrai en termes militaires : pour faire simple, quand un Français – ou plus largement un Européen – et un Américain parlent de la guerre, au fond, ils ne parlent pas vraiment de la même chose. La question n’est évidemment pas de savoir quelle est, de l’européenne ou de l’américaine, la bonne conception de la guerre. Ce qu’il faut, c’est prendre en compte leur différence et savoir que cette divergence viendra toujours marquer les actions militaires communes, comme elle marquera inévitablement la conception de l’action interalliée contre le terrorisme et ses engagements militaires partagés.
Culturellement parlant, le cas américain est vraiment un cas d’espèce.
Mon séjour aux États-Unis, mes contacts nombreux et répétés avec les militaires américains m’ont appris que, contrairement à l’idée que j’en avais, ni nos logiciels, ni nos disques durs mentaux ne sont les mêmes. Nous avons tendance à appliquer avec eux, à tort, des schémas intellectuels européens. La globalisation, la proximité ressentie avec l’Amérique nous donnent une impression trompeuse de familiarité, l’illusion de comprendre aisément cette nation. Cela nous conduit à des erreurs grossières d’interprétation. Ce pays est complexe, irréductible à nos catégories, il réclame un déchiffrage constant.

J’ai trois certitudes : notre destin est évidemment lié à celui des États-Unis, les idées simples sur ce pays sont toujours des idées fausses, les Américains sont fondamentalement différents de nous, mais nous ne savons pas à quel point. Quant à "l’inutilité de la force" dont vous parlez en reprenant l’heureuse expression du général britannique Rupert Smith, je crains effectivement que nous n’y soyons de plus en plus confrontés si nous ne faisons pas à temps notre révolution intellectuelle et si nous tombons dans ce piège qu’il nous faut éviter !
Si l’on souhaite donc que cette culture américaine évolue, la première démarche est de comprendre comment elle s’est forgée dans le creuset de la guerre, et quels en sont les différents aspects. C’est l’objet de mon ouvrage. Ce que j’ai voulu faire, c’est rechercher les racines de la culture stratégique américaine puis la définir pour en faire percevoir les différences. J’ai dessiné, touche après touche, cette culture et ses différentes composantes : l’histoire et la construction de cette nation si particulière au regard des nations européennes ; la géographie qui façonne profondément, aux États-Unis, la vision de la guerre ; le poids du peuple dans les contraintes à l’emploi des forces ; les influences conceptuelles qui ont participé à la construction inconsciente de la culture stratégique.
J’ai cherché à caractériser l’expression de la puissance militaire américaine avant d’en cerner les limites, puis de constater sa faible adéquation aux nouveaux conflits dans lesquels l’Amérique est engagée aujourd’hui et sera engagée demain. J’ai cherché à indiquer, en conclusion, quels sont les traits de cette culture qui doivent impérativement évoluer si l’Amérique veut conserver cette dimension majeure de sa puissance qu’est sa puissance militaire. À défaut, nous pourrions bien tomber nous-mêmes, avec les Américains, dans le piège mortel de l’impuissance.

Justement, quels sont les ressorts de ce piège ? Sociopolitiques et inhérents à la culture stratégique américaine ? Technologiques ? Politiques ? Les États-Unis chercheraient-ils éventuellement à faire perdre à d’autres leur capacité d’adaptation militaire afin de disposer eux-mêmes d’un leadership plus marqué ?
J’ai choisi volontairement un titre un peu provocateur, mais je pense que nous sommes bien devant un véritable piège dans lequel nous pourrions nous laisser enfermer si nous ne réagissons pas. Ma thèse, c’est que le poids de l’Amérique nous pousse, nous, Européens et Français, à adopter une culture issue d’une autre histoire et d’une autre géographie ; cette culture a su, hier, produire de l’efficacité, mais elle peine aujourd’hui à en produire dans les nouvelles circonstances du monde. Voilà bien la difficulté. La puissance américaine peut sans nul doute s’exprimer pleinement dans les guerres totales, mais, pour longtemps vraisemblablement, nous ne nous retrouverons plus dans ces conditions. Il y a eu deux siècles de "guerres totales", d’ailleurs lancées par la Révolution française. L’identité des armées américaines s’est alors forgée autour du paradigme central de la destruction.
Mais cette parenthèse est refermée, comme s’est également refermée la sous-parenthèse de la guerre froide. Nous sommes entrés dans un autre monde où les guerres sont et seront d’un type nouveau. La puissance qui constituait hier l’argument majeur de la guerre y sera contournée justement parce qu’elle est trop puissante et létale et qu’elle ne peut plus, par quiconque, être attaquée de front. Nous avons pourtant besoin de l’utilité de la force et de la puissance, de celles des États-Unis en particulier. Il devient donc essentiel de comprendre les raisons des échecs et des difficultés militaires des États-Unis. Elles sont, sans aucun doute, à trouver dans l’histoire et l’expérience, matrices des raisonnements, des comportements et des attitudes : "elles ont tellement conditionné la pensée militaire que leur influence ne peut plus disparaître même si les circonstances du combat ne s’y prêtent pas", constatait le grand historien militaire américain Weigley.
Le problème est bien un problème de culture militaire stratégique. C’est le handicap majeur des Etats-Unis dans les conflits d’aujourd’hui. La culture stratégique constitue le cadre dans lequel concepts stratégiques et décisions de défense sont débattus et décidés. Elle contraint et prédispose ou non à l’efficacité militaire dans telle ou telle partie du spectre des engagements. C’est d’ailleurs aujourd’hui la conclusion des responsables politiques et des grands chefs militaires lucides, tant à Washington que sur le terrain. Le secrétaire à la Défense Gates prône une véritable transformation de la culture  militaire américaine. Il entend qu’évolue "la façon dont les militaires américains pensent la nature de la guerre" malgré la réticence de beaucoup de chefs militaires américains à modifier leur doctrine de guerre conventionnelle bien établie. Une partie du Pentagone aussi, en particulier à travers les interventions du chef d’état-major interarmées, l’amiral Mullen, montre l’importance du changement des esprits et de l’attitude des soldats. Le chef de la coalition en Afghanistan, le général McChrystal, martelait avec encore plus de force la même idée : "Nous devons changer notre culture opérationnelle parce qu’elle est contreproductive dans la guerre que nous menons."

Notre propre pensée stratégique et militaire, l’évolution de nos propres armées sont désormais très largement sous l’influence des Etats-Unis qui dominent la "bataille des normes" : doctrinales, technologiques, structurelles… J’ajouterai que le modèle militaire américain est un modèle trop onéreux pour nos capacités budgétaires ; il nous conduit progressivement, par une augmentation exponentielle des coûts des équipements et d’inexorables choix capacitaires, à perdre pas à pas des pans entiers de capacités, à voir le format de nos armées diminuer sans cesse et donc à perdre toujours davantage notre autonomie stratégique. Devons-nous voir, dans cette dérive dont nous sommes victimes, une manœuvre froidement déterminée de notre grand allié ? Je n’en suis pas sûr. Il est clair que les Américains ont toujours souhaité accroître leur leadership stratégique ; tout ce qui va dans ce sens leur convient. Mais je pense qu’il s’agit davantage pour eux, par instinct, d’assurer leur liberté d’action, de pouvoir préserver leurs intérêts et conduire les affaires du monde comme ils l’entendent plutôt que d’une manœuvre machiavélique destinée à rabaisser leurs partenaires. Comme je l’explique – et comme, d’ailleurs, le président Obama le rappelait à la National Defense University le 28 mars dernier –, l’Amérique, les Américains ont le sentiment d’un devoir, d’une mission à remplir dans et pour le Monde. Or ils savent qu’ils le feront d’autant mieux qu’ils sauront, par tous moyens, renforcer leur position de leader, en particulier dans le domaine militaire. Le résultat semble d’ailleurs déjà acquis. Sans même évoquer l’influence déterminante bien connue des Américains sur la machine otanienne, nous avons, en Afghanistan, absolument besoin des appuis américains pour conduire notre manœuvre et, en ce qui concerne la Libye, nous sommes obligés d’appuyer notre action sur les moyens américains dans de nombreux domaines.

On sait le poids que peut avoir la capacité américaine à générer des normes reprises – et d’ailleurs plus copiées qu’adaptées – par leurs alliés. Les armées européennes – et françaises en particulier – sont-elles condamnées à tomber dans ce piège ?
C’est exactement ce que je dis : les Américains ont gagné la bataille des normes. Cette situation s’avère particulièrement contraignante pour nos propres forces. Elle nous conduit, à mon sens, dans une impasse dont nous devons sortir. La culture américaine – qui donne à la technique un rôle central dans la résolution des problèmes – est à l’origine de la dérive vers le "technologisme" qui condamne à terme notre indépendance. Je pense qu’il faut arrêter de voir l’interopérabilité avec les forces armées américaines, à tous les niveaux, dans tous les domaines, comme un bien et une nécessité absolue. Nous devons penser différemment l’interopérabilité, cesser d’en faire une valeur fondamentale imposée par d’autres qui disposent, eux, de budgets plus vastes. L’interopérabilité doit moins être subie que décidée, observée au cas pas cas, réfléchie en fonction de finalités tactiques, mais surtout politiques. L’interopérabilité est un objet politique avant d’être un objet technique. Puisqu’il n’est pas possible de faire des efforts partout, il faut le faire où cela a un sens. Après avoir pris conscience des contraintes extrêmement fortes de la multinationalité (comme de son caractère inévitable), il faut déterminer ce que l’on en attend dans le domaine politique. Avec qui ai-je le plus de probabilités d’être régulièrement engagé ? Avec qui dois-je pouvoir engager tel volume de forces pour réaliser tel type de mission ? Quel est le volume minimal de forces qui doit rester national, pour des raisons d’efficacité technique, ou de visibilité politique puisque la participation ne sert à rien si les forces, par trop disséminées, ne sont pas lisibles ? Avec quelles forces et à quels niveaux veux-je être interopérable ? Notons que l’évolution du contexte international entraîne des besoins réciproques d’interopérabilité.

Aujourd’hui, la légitimité suppose la multinationalité effective des engagements. Si les "petits" ont besoin des "grands", l’inverse est autant vrai. Le "petit" a donc un poids nouveau dans la négociation sur l’interopérabilité ; le "grand" doit tenir compte de ses contraintes dans ses propres évolutions – technologiques en particulier. Recherchée pour elle-même, l’interopérabilité pourrait finir par altérer notre adaptation aux divers environnements conflictuels. Rien ne sert de la poursuivre par principe : elle n’est pas une vertu cardinale. Elle doit avoir un sens opérationnel, mais plus encore un sens politique. La seule interopérabilité qui vaille, c’est l’interopérabilité différenciée en fonction des milieux d’action et des visions politiques. Le principe d’interopérabilité différenciée permettrait de n’adopter comme normes que celles des normes américaines qui correspondent à une nécessité politique, et contribuerait ainsi à la maîtrise de la dérive technologique.
Je l’ai dit, la norme américaine conduit à une diminution mécanique de nos parcs et de nos flottes aériennes et navales par une augmentation exponentielle des coûts, et enfin l’abandon de pans de capacités par incapacité de financement. Mal maîtrisée, cette voie conduit à la perte de cohérence opérationnelle qui ne peut être retrouvée qu’au niveau transatlantique. Je pense qu’il y a une autre solution, mieux adaptée aux capacités budgétaires françaises et européennes. Elle consisterait à admettre la déconnexion technique des piliers européen et américain de l’Alliance, en différenciant les normes otaniennes nécessaires des normes américaines qui ne le seraient pas.
Les deux catégories de forces demeureraient intrinsèquement cohérentes, interopérables aux plus hauts niveaux, ce qui est parfaitement compatible avec la cohabitation de l’Europe de la défense et de l’Alliance atlantique. La question se pose aujourd’hui d’autant plus que rien ne prouve que, hors sa masse, l’outil militaire américain, dans sa configuration actuelle de haute technologie, soit plus efficace qu’un outil européen auquel l’optimisation du ratio "technologie/volume" aurait redonné une masse suffisante.

Des armées aussi puissantes que les américaines, aussi bureaucratiquement lourdes, qui sont un enjeu majeur pour un si grand nombre de lobbys, peuvent-elles être réformées en vue de l’obtention de victoires signicatives ? Comment verriez-vous cette réforme ? Est-elle seulement possible au vu du poids de leur culture stratégique ?
Je pense que le piège peut ne pas se refermer sur les États-Unis et sur nous-mêmes : pour de nombreuses raisons, nous en dépendons. Le piège peut ne pas se refermer, mais cela suppose – aux États-Unis d’abord, chez nous ensuite – une nouvelle compréhension de l’évolution du monde, de la place que peut encore y jouer la puissance classique.
L’évolution de la culture américaine est possible encore parce que, plus que d’autres, les Américains sont capables d’adaptation, dans des démarches pragmatiques et volontaristes que nous pouvons envier. Elle est possible aussi parce que, grâce à quelques esprits réalistes et inventifs hélas non majoritaires, les premières voies pour l’adaptation ont été tracées. Elles sont symbolisées par le "Surge" mis en œuvre hier en Irak sous les ordres du général David Petraeus, par le renouveau de la pensée militaire imposé au Joint Forces Command par le général Mattis. Elles ont été marquées par l’étonnant courage du général McChrystal qui, dans ses directives, n’hésitait pas à lutter contre la culture stratégique même de ses soldats et de ses officiers. Il avait en effet compris que c’était le seul moyen pour redonner de l’efficacité politique à l’énorme machine de guerre engagée dans ce qui constitue désormais, près de dix ans après son lancement, la plus longue guerre de l’histoire des États-Unis.
Il n’est pas écrit cependant que ces diverses prises de conscience individuelles prévalent contre des structures mentales très profondément ancrées. En effet, si l’apprentissage conceptuel des forces terrestres a été prompt et impressionnant, l’influence des publications doctrinales sur les priorités et les moyens des armées – où l’on commence à parler de la "mythologie" de la contre-insurrection – est restée limitée. Malgré l’engagement personnel (et donc symptomatique de l’opposition de l’état d’esprit général) du secrétaire à la Défense Gates, c’est plutôt la continuité qui a marqué le département de la Défense (dans des domaines aussi importants que le budget ou la structure des forces) au sein d’une institution dans laquelle les appels à un retour rapide aux priorités conventionnelles vont croissant, les efforts pour la préparation aux guerres asymétriques étant toujours perçus par la majorité comme une distraction de la mission principale et de la préparation des forces. En matière d’allocations de ressources, les requêtes budgétaires continuent de se concentrer sur des capacités de combat onéreuses et montrent les difficultés de l’adaptation aux défis de l’environnement stratégique actuel. Les réformes portées par Robert Gates sont finalement d’assez faible ampleur au regard du budget de la défense, qui reste focalisé de manière écrasante sur le combat conventionnel.

Ainsi, si les évolutions sont possibles, elles sont loin d’être assurées. Elles seront forcément difficiles, car elles concernent ce qu’il y a de plus compliqué et de plus long à faire évoluer tout au long de la chaîne hiérarchique : la culture. Reste donc à connaître le degré de pérennité de l’évolution qui s’est dessinée. L’issue de la guerre en Afghanistan jouera à cet égard un rôle considérable. Que la coalition quitte le théâtre en laissant derrière elle une situation relativement stable et satisfaisante et les transformations engagées continueront leur progression ; que l’inverse ait lieu et, comme à l’issue de la guerre du Vietnam, ces évolutions seront rejetées avec l’échec, ce rejet s’accompagnant d’un repli sur soi (déjà perceptible d’ailleurs dans l’aspect limité que les États-Unis ont voulu donner à leur engagement en Libye) et d’un retour aux fondamentaux culturels. Dans tous les cas, les  comportements pourront probablement évoluer de manière au moins superficielle, mais il est improbable que la culture stratégique américaine, si solidement construite sur quatre siècles d’histoire et d’expérience, évolue profondément. La taille de l’institution militaire américaine est par elle-même un obstacle au changement de culture : on sait que toutes les grandes entreprises ont de grandes difficultés à changer, plus que superficiellement, de culture managériale. Le problème de l’impuissance militaire américaine pourrait ainsi se poser, à nouveau, demain. Nous devons donc travailler ensemble, Américains et Européens, dès à présent, sur la voie commune de la nouvelle efficacité : nos appareils militaires ne doivent pas devenir des machines à perdre les guerres probables.

Ma dernière question sera plus personnelle. Vous avez quitté le service actif – un terme très relatif dès lors que vous continuez à écrire et à enseigner – dans des conditions difficiles, en faisant l’objet de nombreuses de critiques. Le service sous l’uniforme ne vous manque-t-il pas ?
Continuerez-vous à écrire ?

Vous savez, j’ai servi la France sous l’uniforme avec passion, honneur, et fidélité pendant trente-huit années. Bien sûr, cette vie extraordinaire donnée aux militaires – du moins à ceux qui croient vraiment en leur métier et qui s’y engagent complètement – me manque. Mais je ne regrette rien et ce, d’autant moins que ma carrière a été riche et passionnante, à tous points de vue. La page du service sous l’uniforme est tournée, mais pas celle de la France. Je suis très heureux de pouvoir encore apporter, avec une voix qui a gagné en force et en liberté. Je suis très heureux de pouvoir enseigner la stratégie à Sciences Po et à HEC et de faire profiter les jeunes étudiants de mon expérience et de mes réflexions. Je vais continuer à écrire, bien sûr. Même si la discipline demeure la force principale des armées, la pensée libérée est la deuxième composante de son efficacité. L’équilibre est difficile à trouver, mais le déséquilibre en faveur du silence est le signe annonciateur de la sclérose et de la défaite. C’est pourquoi j’ai toujours été un partisan inconditionnel de l’expression des militaires. Cela m’a conduit à m’exprimer librement très souvent et de diverses manières. Depuis plus de dix ans, j’ai publié des dizaines d’articles dans de multiples journaux français et étrangers, j’ai donné de très nombreuses interviews écrites, orales et télévisées, j’ai écrit sept ouvrages d’idées, j’ai accepté de diriger une collection de stratégie, ce qui m’a permis de faire publier la pensée de nombreux officiers qui, sans cette aide, n’aurait probablement jamais été diffusée. Le plus souvent, j’ai exprimé des opinions personnelles, parfois éloignées des positions officielles. Cette posture, que je ne regrette en rien, a eu des conséquences certaines sur la façon dont s’est déroulée la fin de ma carrière militaire. Mais, de toute façon, je n’aurais pas su ne pas être fidèle à ce que je crois.

Entretien par Joseph Henrotin, le 6 avril 2011

À lire
Le piège américain. Pourquoi les États-Unis peuvent perdre les guerres d’aujourd’hui
Vincent DESPORTES
Coll. Stratégies et doctrines, Economica, Paris, 2011, 299 p.


fut un événement considérable. Par lui-même, par le visage qu’il montrait des nouvelles ambitions du terrorisme international, par ce qu’il révélait brutalement de la guerre mondiale lancée par le nouveau djihadisme. Par ses conséquences en chaîne dans le monde et, en particulier, les nations qui, de près ou de loin, par solidarité ou par intérêt, allaient se lancer, à côté des États-Unis, dans la guerre contre le terrorisme. Parmi ces nations, la France, qui, sans délai, fait corps avec les États-Unis et qui, de ce fait, va se trouver vite entraînée, avec d’autres, dans un conflit qu’elle n’avait pas voulu : celui de l’Afghanistan.
Presque dix ans après, ses troupes se battent encore - et de plus en plus - dans un théâtre d’opérations qui, à bien des égards, va conduire à des évolutions profondes, particulièrement au coeur de l’appareil militaire.

Une brusque prise de conscience, sans lendemains
Le 18 septembre 2001, Jacques Chirac est à Washington. À la Maison-Blanche, il promet au président George W. Bush que la France sera à côté des États-Unis. Fin octobre, un premier avion français participe à l’opération Enduring Freedom. Le porte-avions Charles-de-Gaulle rejoint la zone fin décembre et des avions français participent à la traque des combattants d’Al-Qaïda, en particulier à la bataille de Tora Bora ; 300 premiers soldats sont déployés à terre. Dès la fin de l’année 2001, les forces françaises sont donc engagées dans le conflit qui vient de s’ouvrir, pour longtemps, à bas bruit sinon à bas coût. Cette participation, désormais croissante, ne provoque pas de débat, d’autant que le déploiement reste limité à la capitale et à son aéroport, outre une centaine d’instructeurs envoyés former l’armée afghane dans le cadre de l’opération Épidote. Que nos avions de combat survolent le sol afghan et s’y exercent à leur mission de bombardement, que nos soldats patrouillent dans Kaboul au lieu de le faire à Abidjan ou Mailly-le-Camp, voilà qui ne va pas révolutionner la France plus préoccupée de croissance économique, de dette d’État, de déficit de la Sécurité sociale, que de réflexion stratégique. Il y a bien quelques soldats qui perdent la vie à faire leur dangereux métier aux abords de l’Induh Kush, mais, après tout, c’est leur profession et l’espacement de ces décès est tel, qu’ils ne réveillent pas la torpeur stratégique des Français.

Le Président français émet cependant assez vite des doutes quant au succès des opérations en Afghanistan. Mais les nouvelles tensions avec les États-Unis, à la suite de la décision de ces derniers de se lancer dans la guerre contre l’Irak, le conduisent à maintenir son engagement : il ne tient pas à rajouter un deuxième motif de contentieux avec le vieil allié. Progressivement, il accepte d’augmenter encore le contingent français. En 2004, 1 200 soldats français participent aux opérations dans la région Centre. Le Président refuse pourtant qu’ils puissent quitter cette région et participer directement à la lutte contre l’insurrection talibane, au Sud, dans la ceinture pachtoune. Paris est de plus en plus préoccupé par la tournure que prennent les événements, avec leur cortège de victimes civiles et de dommages collatéraux.

Et puis tout change. Porteur d’amitiés transatlantiques, le nouveau Président décide très vite un resserrement des liens stratégiques avec les États-Unis. Ce qui le conduit à décider de la "réintégration pleine et entière" de la France au sein de l’Otan. Quelques semaines après son accession au pouvoir, il envoie 150 instructeurs supplémentaires au sein des unités afghanes dans le cadre des OMLT (Operational Mentoring Liaison Team) et fait positionner les avions français - jusqu’alors stationnés à Douchanbé - dans le Sud-Est afghan, à Kandahar. En avril 2008, au sommet de l’Otan de Bucarest, le Président annonce qu’il a décidé de renforcer de 1 000 hommes le contingent français et d’envoyer ces renforts en Kapisa, à l’Est de Kaboul, une région où l’insurrection est très active.
Pour l’instant, cette guerre éloignée est encore largement ignorée par l’opinion hexagonale. Cette dernière va se réveiller lorsque la mort s’invite brutalement dans les foyers français. Dans la nuit du 16 au 17 août, un détachement de parachutistes est pris dans une embuscade. Le bilan est lourd : dix morts, de loin la plus forte perte française depuis le début du conflit.

Brutalement, la guerre et la mort reviennent ainsi au premier plan de l’actualité française. Hélas, passé le premier émoi et quelques relations plutôt factuelles qui suivent ce dramatique événement, elles ne vont pas y rester bien longtemps. Les questions de fond qui auraient dû être posées à cette occasion ne l’ont pas été. Il n’y a pas eu, en effet, de relais politique à la première effervescence médiatique, ni le chef de l’exécutif ni l’opposition ne souhaitant se saisir d’un sujet pour lequel aucun n’avait de réponse évidente à apporter, comme on a pu le voir lors des débats conduits alors au Parlement. Dès lors, l’engagement va se poursuivre à bas bruit, ponctué des décès de soldats — qu’on découvre par hasard en quatrième page des quotidiens — et des cérémonies d’honneurs militaires peu suivies par les médias. En l’absence d’une position politique, franchement démarquée ou franchement en appui des positions américaines, c’est l’attentisme qui prévaut : ni renfort, ni retrait. La classe politique argumente faiblement en faveur de notre engagement en prenant garde à ne pas susciter un débat que l’on préfère éteindre s’il vient à resurgir, comme il le fait temporairement au cours de l’été 2010 à la suite de prises de positions personnelles d’officiers dans la presse.

D’ailleurs, au fond, la société française - à qui on ne l’a pas clairement expliqué - ne sait pas trop pour quelles raisons ses soldats risquent leurs vies dans ce lointain théâtre d’opération. Elle le sait d’autant moins que, heureusement d’ailleurs, le terrorisme est devenu pour elle une notion presque théorique. Il y a bien eu quelques attentats en France mais il faut remonter en 1996 pour retrouver un attentat qui choque véritablement l’opinion. Pour la majorité, la participation de la France est plutôt confusément ressentie comme une participation minimale à la lutte contre le terrorisme international, un gage de solidarité atlantique, voire le prix du ticket de la réintégration "pleine et entière" dans l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. La preuve de l’indifférence ? Lorsque, à la fin du mois d’octobre 2010, des familles des blessés manifestent à Paris, c’est pour demander une meilleure reconnaissance de la nation : le sentiment croît en effet que les soldats français souffrent et meurent dans une guerre perdue qui, au fond, n’intéresse même plus la nation qui les envoie se battre. "Il flotte sur cette guerre un parfum d’Indochine" écrira fort justement J.-D. Merchet.
Si la guerre modifie quelque chose en France, ce n’est pas l’opinion publique ni la société. S’il y a des évolutions, elles se font dans les esprits des universitaires, des cercles de réflexion et autres think tanks. Et, bien sûr, au sein de l’armée qui doit s’adapter à cette nouvelle guerre dans un contexte difficile de profonde réorganisation et de pénurie financière.

"L’impuissance de la puissance " (1)
Progressivement, devant l’incapacité à régler facilement le problème afghan malgré toute la puissance militaire déployée, une première évidence se fait jour, celle de l’impuissance de la puissance, la puissance militaire, classique, celle qui a été pendant des siècles l’avantage concurrentiel de l’Occident et de ses valeurs. Avec une question simple. Comment se fait-il que la plus formidable coalition militaire de tous les temps, représentant les 2/3 des PIB mondiaux et cumulant les 2/3 des budgets de défense, peine à régler un conflit mené contre quelques milliers de taliban ? Comment se fait-il que les énormes sommes d’argent investies dans ce conflit (rapporté aux 28 millions d’Afghans - si l’on cumule toutes dépenses directes et indirectes liées au conflit, de l’ordre de 170 milliards d’euros, l’investissement par tête est du même ordre que celui de l’État français pour chaque citoyen, 348 milliards pour 66 millions) - ne produisent pas des résultats qui permettraient un désengagement des forces de la coalition ?

Ce qui est ressenti, c’est que cet enlisement à l’avenir incertain remet profondément en cause la puissance classique et ses moyens d’actions. Synthétisant l’inquiétude générale, Arnaud Blin écrit : "Après les interventions en Afghanistan et en Irak, on s’aperçoit, avec une certaine incrédulité, que les États-Unis ont été incapables de s’imposer dans deux théâtres de second rang. Surtout, on observe que les énormes budgets investis dans la réflexion stratégique sur l’avenir de la guerre n’ont pas empêché le gouvernement de se fourvoyer sur la nature des enjeux ou sur l’adaptabilité des choix stratégiques contemporains. Le débat sur la RMA  (Révolution dans les affaires militaires) n’en apparaît que plus stérile". Ainsi, le bouleversement de l’ordre mondial s’accélère dans le laboratoire des embuscades afghanes tandis que s’inverse l’échelle habituelle et rassurante des instruments de la puissance. L’observateur français perçoit, inquiet, que l’accumulation de capacités techniques peut bien s’avérer n’être, si l’on n’y prend garde, qu’une accumulation d’impuissance politique. Dans le sang répandu des attaques-suicides ou par engins explosifs improvisés, la guerre s’éloigne toujours plus du modèle simple de la confrontation technique entre deux arsenaux tandis que s’estompe la corrélation entre la puissance de ces derniers et l’aptitude à prendre l’avantage donc à produire de l’efficacité stratégique. Chaque jour de cette guerre lointaine, toujours tragique, confirme que, désormais, en ce qui concerne les systèmes de force, l’essentiel est beaucoup moins leurs capacités techniques que leur substance politique. L’accumulation de puissance semble ainsi devenue inutile, comme l’accroissement constant des investissements militaires.

Les leçons progressivement apprises des quinze dernières années d’engagements des forces occidentales semblent s’être cristallisées de manière caricaturale en Irak puis en Afghanistan. La question de l’utilité de la force militaire (2) - telle que les institutions militaires occidentales sont aujourd’hui conçues pour l’employer - se pose avec de plus en plus d’acuité : elle semble, dans bien des cas, être contreproductive par nature. Le fait que la puissance classique de type occidental se soit retrouvée confrontée à des difficultés équivalentes en Irak, en Afghanistan et au Liban, dans trois pays aux profils parfaitement différents si l’on excepte le fait religieux, finit par montrer que les difficultés rencontrées sont la norme plutôt que l’exception. Face à la nouvelle réalité géopolitique et conflictuelle, face à la guerre probable, la question de l’impuissance du système occidental - et français - de puissance se trouve franchement posée. Elle interpelle.

À l’aune de son engagement, la France découvre aussi le caractère limité de ses capacités. Certes, depuis que le Président a renforcé considérablement l’engagement français, ses troupes parviennent - dans la difficulté - à des résultats concrets, particulièrement en Surobi puis plus récemment en Kapisa sur l’axe Vermont. Mais il est clair - l’exemple britannique le prouve d’ailleurs - que si, compte tenu de nos formats, notre participation pouvait être doublée, ce doublement représenterait probablement la limite haute de notre effort possible. Ce qui veut dire que la France n’est plus capable d’engagements limités et encore ne peut-elle le faire qu’avec l’appui et le soutien des forces armées américaines. Elle découvre donc la limite de son influence militaire et sa dépendance vis-à-vis des États-Unis. Le mot du ministre de la Défense, Hervé Morin, est dur : "L’Europe est devenu un protectorat des Etats-Unis" (3). Malgré la qualité de son action, elle n’a plus guère d’influence sur la "grande stratégie" de la coalition qu’elle est obligée de subir, sans concertation ou presque, comme les calendriers de retrait qu’elle avalise et les changements de chefs militaires (de McKiernan à Petraeus en passant par McChristall) - et donc de modus operandi - qui lui sont imposés sans qu’elle ait son mot à dire.

La France découvre aussi que les valeurs qu’elle croit pouvoir défendre et répandre ne valent dans le monde qu’à la hauteur de sa puissance relative et des moyens qu’elle est prête à consacrer à son messianisme. Elle découvre qu’elle fait partie d’un monde dont le poids et l’autorité relative s’érodent de jour en jour ; elle découvre que l’Occident est devenu trop faible pour exporter ses valeurs qui en perdent leur caractère universel. Pierre Hassner synthétise de manière brillante : "Nous ne sommes plus dans ce monde dont l’Occident était le centre et pouvait, à la fois, dire la loi et la faire exécuter par la contrainte" (4)

Le bouleversement des concepts
          L’intrusion du politique et du social

Dans le sillage du triomphe américain de la première guerre du Golfe, les armées françaises, abandonnant leurs vieilles traditions si bien marquées par les personnalités des maréchaux Gallieni et Lyautey, avaient suivi la dérive technologique américaine. Elles adoptaient de ce fait, par transfert de culture, les visions mécanistes qui finiront par s’enliser dans les sables irakiens et les neiges afghanes. Brutalement, on perçoit que les systèmes d’armes dans lesquels on avait tant investi ne peuvent parfois même plus être utilisés parce que leur efficacité est basée sur le paradigme de la destruction et que, dans les nouveaux environnements, cette dernière ne peut plus être l’argument central de la force militaire. Les Français redécouvrent ainsi, dans la douleur, la primauté de la dimension politique de la guerre, le fait que celle-ci est d’abord un acte social et donc que la guerre ne peut se gagner que par la convergence d’actions de toute nature qui laisse une place réduite à la force militaire.

          L’utilité de la force
Naturellement donc, accompagnant ce resurgissement du politique dans l’action militaire, Clausewitz revient prendre toute sa place dans les cercles de réflexion : on se penche sur la "logique de la guerre" pour en oublier enfin la "grammaire" qu’on lui avait imposée. On redécouvre sa "nature objective" que l’on avait cru modifier en essayant de la dominer. Son caractère essentiellement dialectique revient s’imposer et, avec lui, la redécouverte du respect intellectuel que l’on doit à son adversaire. Avec la parution en français, en février 2007, de son ouvrage, la question du général Rupert Smith s’impose : comment peut-on redonner de l’utilité à la force militaire, celle dont on dispose encore mais qui ne semble plus capable de produire de l’efficacité politique ? Son idée de la "guerre au sein des populations" fait école. La doctrine de l’armée française s’en empare et en décline les nouvelles attitudes et les nouveaux métiers. Elle constitue cette population en "centre de gravité" de l’action et cherche une nouvelle efficacité dans la doctrine de "conquête des coeurs et des esprits" qu’elle emprunte au monde anglo-saxon avant d’en redécouvrir les racines dans ses propres traditions. Du coup, la doctrine française s’entiche de "la manoeuvre par les effets" qu’elle pratiquait, comme Monsieur Jourdain, depuis toujours mais qui lui paraît plus alléchante depuis qu’elle a reçu l’onction des penseurs d’outre-Atlantique. Elle redécouvre aussi les "lignes d’opération" et autres "points décisifs" qu’avait théorisés Jomini mais que l’on avait oubliés avant de les réadopter sous leur appellation  anglosaxonne. Du coup, la Comprehensive Approach que nos généraux avaient naturellement mise en œuvre sans la conceptualiser pendant toute la période de conquête coloniale puis de décolonisation est réintégrée dans la doctrine française sous l’appellation de "manoeuvre globale". On redécouvre Trinquier et sa Guerre moderne (5) qu’on trouve parée d’un nouvel intérêt ; l’ouvrage majeur de Galula (6), officier français extrait de son oubli par le général Petraeus, qui n’avait jamais été publié en français, l’est enfin au début de l’année 2008. Les théories de la contre-insurrection, de toutes nationalités, sont exhumées. On recherche des compréhensions plus profondes des zones d’action et des acteurs en présence. On saisit enfin toute l’importance des actions d’influence qui doivent primer dans les planifications.

L’adaptation des armées
Assez vite, au fil des renforcements successifs, l’Afghanistan devient l’engagement militaire de la France le plus important à l’extérieur, bien devant la Côte d’Ivoire et le Liban. Les manières de guerre changent sous la pression des réalités de la guerre combattue. Il faut bien adapter l’armée, son entraînement, ses équipements, ses doctrines.
Étrangement, contrairement à ce qui se passe aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, l’Armée de terre - qui porte au premier chef cet engagement d’abord terrestre et qui en supporte les peines et douleurs - ne fait pas au départ l’objet de forte priorité budgétaire, de rééquilibrage, d’augmentation d’effectifs à l’inverse de l’US Army voire de la British Army, la moins malmenée de la récente Revue stratégique de défense et de sécurité (7). Le caractère central des forces terrestres, l’exigence du nombre dans les nouveaux conflits, la nécessité de pouvoir tenir le terrain peinent à être pris en compte. Les promesses faites en 2008 dans la nouvelle version du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale peinent à être honorées (8). L’Armée de terre, fidèle et obéissante, se débrouille et s’adapte au mieux à ce conflit, souvent au détriment des unités restées en France qui, bien que très largement majoritaires, se sentent souvent laissées pour compte. Des facilités spéciales d’entraînement adaptées sont créées, à Canjuers en particulier, dans le Sud provençal. On invente le concept "d’entraînement différencié" puisque l’on ne peut fournir ni matériellement, ni financièrement le même entraînement à toutes les unités.
On comprend que l’efficacité tactique dans les nouveaux conflits - de type afghan - exige un nouveau style de commandement et de nouvelles compétences. Alors que l’armée française a plutôt une tradition de commandement centralisé, elle redécouvre et adopte le "mission command", emprunté par les Britanniques aux Allemands qui l’avaient eux-mêmes emprunté à Napoléon… On développe l’initiative aux petits niveaux parce que l’on comprend que c’est le seul moyen d’adaptation aux conditions sans cesse fluctuantes de la guerre afghane. On découvre et on enseigne les nouveaux métiers de la guerre, ceux de la reconstruction et de l’aide aux populations.
Malgré les réticences initiales, on parvient à faire comprendre que le métier militaire a changé et que ces dimensions sociales en font pleinement partie. On constate que la guerre est d’abord une affaire de communication - vers les populations du théâtre mais aussi vers les Français à qui sont envoyés les reportages journalistiques - et celle-ci revient prendre une place centrale dans la formation et l’entraînement. On perçoit que la nature du renseignement doit elle aussi évoluer. Non seulement ses flux se sont renversés en partant désormais principalement du bas - source essentielle - pour remonter vers le haut, mais ce sont les soldats eux-mêmes qui en sont les meilleurs capteurs ; on les forme donc à ce nouvel aspect de leur mission. D’autres compétences indispensables se rajoutent, comme celles de négociation qu’il faut mettre en œuvre dans ces longues conversations à conduire avec les responsables locaux. L’éthique, qui avait déjà une place importante dans les armées françaises, acquiert une place centrale propre à éviter au maximum les dérives, hélas constatées dans d’autres contingents.
L’Afghanistan impose aussi d’adapter les équipements. Alors qu’elles s’y étaient presque refusées jusqu’alors, les armées françaises se lancent dans ce qu’on appelle "l’adaptation réactive", de manière à pouvoir faire évoluer au plus vite ses équipements en fonction de la menace. On redonne une vie nouvelle aux procédures dites "d’urgence opérationnelle" ; on acquiert des équipements sur étagère, on modifie les anciens pour que les soldats puissent agir dans les meilleures conditions. Parallèlement et dans le même esprit, on déploie ses plus nouveaux équipements, avions Rafale, hélicoptères Tigre, obusiers César, transports de troupe VBCI, véhicule protégé PVP. On dote ainsi ses troupes d’équipements assurant aux unités sur le terrain une protection, une mobilité tactique et une aptitude aux feux puissants de précision indispensables au succès.

Pour finir, une guerre majeure ne peut être sans influence sur la société qui la conduit sauf si cette société s’intéresse peu, au fond, aux soldats professionnels qui la mènent. La guerre en Afghanistan n’est peut-être pas une guerre majeure, mais elle est sûrement une guerre importante au regard de sa durée et des conséquences qu’elle pourrait bien avoir si elle se terminait mal pour la coalition intervenante. Pourtant, la société française - et la classe politique - feint de l’ignorer et la vit comme si, plus que l’intervention de ses armées pour une question vitale, elle était déjà devenue un conflit orphelin dont il serait souhaitable de s’échapper au plus tôt. Voilà peut-être qui est révélateur des nouvelles relations qui se sont établies entre la nation française et ses forces armées. Celles-ci, pourtant, malgré cette indifférence, recherchent une adaptation permanente - en matière d’équipements, de doctrine et d’entraînement - pour réussir au mieux cette mission lointaine dans laquelle elles se sentent totalement impliquées.

Paru dans la Revue de Défense nationale, 2011 

(1) Selon le titre de l’ouvrage éponyme du professeur Badie, L’impuissance de la puissance, Fayard, Paris, 2004.
(2) On lira avec bénéfice l’ouvrage du général Rupert Smith, De l’utilité de la force, Économica, Paris, 2007.
(3) Le Monde, 31 octobre - 1er novembre 2010.
(4) Revue Défense Nationale, avril 2010.
(5) Réédition par Économica, Paris, en 2008.
(6) Contre-insurrection, théorie et pratique, Économica, Paris, 2008

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