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DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants

Officier, général de division


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

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Lettre au Ministre

Publié dans En France
Servir les armées de la France - Lettre au Ministre
 
Madame la Ministre,
Les armées sont dans un état critique. Le seul ministère dont les administrés ne peuvent refuser une mission, dusse-t-elle entraîner leur mort, vous ont vu arriver avec soulagement après cinq années de difficulté croissante. Vous êtes ministre aux armées, appellation inusitée depuis quatre décennies. Opportunément, cette nouvelle appellation indique clairement votre mission : produire des armées équipées et entraînées, porteuses des capacités opérationnelles leur permettant de tenir toute leur place dans la politique de défense de la France définie par le Président de la République, chef des armées. Les autres directions, délégations et secrétariats sont ainsi intelligemment replacées, au service des armées qui sont la raison d’être de ce ministère.
Les militaires  attendent beaucoup de vous car votre tâche sera immense. En effet, depuis un quart de siècle, malgré l’évidence de la montée constante des risques et menaces, malgré les mises en garde répétées des chefs d’état-major lors de leurs auditions par les commissions de la Défense, les armées ont terriblement souffert. Il a été trop demandé à leurs ressortissants, alors même que diminuaient les compensations de leurs immenses sujétions. Il a été facile de leur faire supporter l’essentiel des économies budgétaires et des diminutions d’emplois publics puisque l’obéissance des militaires, leur silence imposé, leur sens de l’abnégation et du devoir les a conduits à appliquer à la lettre, sans récrimination ni murmure, les coupes budgétaires franches, les déflations constantes d’effectifs, la dégradation de leurs conditions de travail, la disparition progressive des moyens indispensables à l’exercice de leur profession, à leur formation, à leur entraînement.

Pour des résultats bien faibles, le dernier quinquennat a terriblement accéléré cette dégradation. Cinq années de suremploi des armées, une addition d’engagements réactifs sans stratégie globale n’ont produit aucun résultat solide, ni en France, ni au Sahel, ni en Afrique noire, ni au Moyen Orient : dispersées sur de trop nombreuses missions, éparpillées sur de vastes espaces hors de mesure avec les moyens engagés, les armées n’ont jamais pu déployer les masses critiques suffisantes pendant un temps suffisant pour transformer leurs remarquables succès tactiques en succès stratégiques durables. Des engagements largement supérieurs à ceux qui avaient été définis dans le dernier Livre Blanc - lequel n’avait déjà pas attribué les moyens indispensables - ont entraîné les forces sur la pente dangereuse du déclassement. Les déploiements se sont multipliés sans qu’en soient mesurées les obligations budgétaires, sans qu’aux guerres que la France conduisait correspondent les indispensables moyens. Il aura fallu l’action ignominieuse de trois terroristes, en janvier 2015, pour qu’enfin soient prises quelques mesures – dont vous assurerez d’ailleurs vous-même l’essentiel du financement décalé - ralentissant la dégradation des armées. Sur-engagements, sous-budgétisation : le résultat est terrible. Votre priorité, Madame la Ministre, devra être de rétablir l’adéquation entre les moyens et les missions. La rupture est proche, mais vous pouvez encore l’éviter à la France.

Vos visites au sein des Forces vous étonneront, pour peu que vous grattiez sous la surface brillante qui vous sera présentée. Vous y rencontrerez une armée profondément républicaine et citoyenne, des femmes et des hommes totalement investis dans leur engagement au service de la nation mais désabusés par le manque de considération concrète que la République leur porte. Ils vous montreront avec fierté le meilleur d’eux-mêmes, mais si vous allez au-delà, vous serez surprise par ce que vous verrez : des casernements et des infrastructures militaires dans un état trop souvent désastreux, pour lesquels les mesures élémentaires de maintien en condition ne sont plus prises depuis longtemps faute de financements ; des personnels très absents de leurs garnisons et de leurs familles (jusqu’à 240 jours par an pour certains, avec des taux de divorce en augmentation constante) ; des stocks de munitions parfois très en dessous des seuils acceptables en ce temps de menace ; dans les trois armées, des taux de disponibilité opérationnelle des équipements catastrophiques, un vieillissement accéléré des matériels, des niveaux d’entraînement tombés depuis longtemps sous les normes de l’OTAN alors même que notre armée est la plus engagée au combat ; des organisations de soutien local aux forces souvent aberrantes parce que, à coup de mutualisation, externalisation, matricialisation, civilianisation, des réorganisations douloureuses ont été imposées au mépris de la réalité militaire ; des opérations extérieures sous-financées depuis bien longtemps, ce qui rend le succès opérationnel et stratégique beaucoup plus difficile et met en danger nos soldats.
Vous découvrirez une organisation qui a beaucoup souffert de l’empilement rapide de réformes successives, de la LOLF à la RGPP jusqu’à la "nouvelle gouvernance" de votre prédécesseur. Vous constaterez qu’il n’est plus raisonnable de chercher encore "du gras", qu’il faut non seulement faire une pause mais revenir sur certaines décisions prises par esprit de système. Vous comprendrez qu’il est essentiel de "respecter les contraintes humaines et matérielles" comme s’y est engagé lui-même le Président Macron à Gao le 18 mai.

La défense de l’Europe doit être européenne : ce projet devra rester l’horizon, mais sans sacrifice pour les armées françaises qui sont aujourd’hui la défense de la France mais aussi celle de l’Europe comme le rappelait récemment le Président de la Commission européenne. Il faudra reconstruire l’autonomie stratégique de la France profondément mise à mal par une succession de renoncements : la France ne peut conduire aujourd’hui aucune opération d’importance sans le soutien des armées américaines. Il faudra donc combler en marche forcée les trous capacitaires essentiels - renseignement, ravitaillement en vol, transports stratégiques, pour ne citer que les manques les plus criants.
Forger une politique militaire à la hauteur des enjeux de défense : c’est à un réinvestissement massif dans les armées que vous conduiront vos premières analyses d’autant que l’indispensable modernisation de notre système de dissuasion et la reconstitution de nos capacités d’action conventionnelle sont strictement incompatibles sans une nette croissance du budget. Réinvestissement massif… et rapide si la France veut éviter que ses armées, trop fortement sollicitées, trop chichement financées, ne s’effondrent littéralement. Les premières décisions ne supposent pas la rédaction d’un nouveau Livre Blanc, exercice qui, de surcroit, en subordonnant l’effort de défense à une volonté arrêtée de restriction budgétaire, a désormais perdu toute crédibilité. Rompre avec le précédent quinquennat, lancer au plus vite les rectifications de trajectoire, relancer d’emblée une nouvelle loi de programmation militaire : le chemin est tout tracé pour vous qui, plus que tout autre, êtes bien davantage le ministre du futur que celui du présent. Le président de la République l’a affirmé haut et fort au soir de son élection : il veut se mettre au service de la France. Je ne doute pas que vous serez vous, à son instar, au service de ses armées.

Envoyé par l'auteur, 13 juillet 2017
Général (2S) Vincent DESPORTES
Professeur des universités associé à Sciences Po, ancien directeur de l’Ecole de Guerre
Dernier ouvrage : La dernière bataille de France, Gallimard, Grand Prix 2016 de l’Académie Française

Servir les armées de la France

Publié dans En France
Servir les armées de la France
 
Les armées sont dans un état critique. C’est avec soulagement qu’elles ont vu arriver leur nouveau ministre après cinq années de difficultés croissantes. Opportunément, la nouvelle appellation de "Ministère aux armées" indique clairement sa vocation : produire des armées équipées et entraînées, porteuses des capacités opérationnelles leur permettant de tenir toute leur place dans la politique de défense de la France. Les autres directions, délégations et secrétariats sont ainsi intelligemment replacées, au service des armées qui sont la raison d’être de ce ministère.
Les militaires attendent beaucoup de cette nouvelle mandature. En effet, depuis un quart de siècle, malgré l’évidence de la montée constante des menaces, malgré les mises en garde répétées des chefs d’état-major successifs, les armées ont terriblement souffert. Il a été trop demandé à leurs ressortissants, alors même que diminuaient les compensations de leurs immenses sujétions. Il a été facile de leur faire supporter l’essentiel des économies budgétaires et des diminutions d’emplois publics puisque l’obéissance des militaires, leur silence imposé, leur sens de l’abnégation et du devoir les a conduits à appliquer à la lettre, sans récrimination ni murmure, les coupes budgétaires franches, les déflations constantes d’effectifs, la dégradation de leurs conditions de travail, la disparition progressive des moyens indispensables à l’exercice de leur profession, à leur formation, à leur entraînement.
Pour des résultats bien faibles, le dernier quinquennat a terriblement accéléré cette dégradation. Cinq années de suremploi des armées, une addition d’engagements réactifs sans stratégie globale n’ont produit aucun résultat solide, ni en France, ni au Sahel, ni en Afrique noire, ni au Moyen Orient : dispersées sur de trop nombreuses missions, éparpillées sur de vastes espaces hors de mesure avec les moyens engagés, les armées n’ont jamais pu déployer les masses critiques suffisantes pendant un temps suffisant pour transformer leurs remarquables succès tactiques en succès stratégiques durables.
Des engagements largement supérieurs à ceux qui avaient été définis dans le dernier Livre Blanc ont entraîné les forces sur la pente dangereuse du déclassement. Les déploiements se sont multipliés sans qu’en soient mesurées les obligations budgétaires, sans qu’aux guerres que la France conduisait correspondent les indispensables moyens. Il aura fallu l’action ignominieuse de trois terroristes pour qu’enfin soient prises en 2015 quelques mesures ralentissant la dégradation des armées. Sur-engagements, sous-budgétisation : le résultat est terrible. La priorité sera de rétablir l’adéquation entre les moyens et les missions. La rupture est proche, mais la France peut encore l’éviter.
 
Lorsque la ministre se rendra dans les forces, elle y rencontrera des femmes et des hommes totalement investis dans leur engagement au service de la nation mais désabusés par le manque de considération concrète que la République leur porte. Elle verra des infrastructures militaires dans un état souvent désastreux faute de financements ; des personnels trop absents de leurs garnisons et de leurs familles (jusqu’à 240 jours par an pour certains, avec des taux de divorce en augmentation constante) ; des stocks de munitions parfois très en dessous des seuils acceptables en ce temps de menace ; dans les trois armées, des taux de disponibilité opérationnelle des équipements catastrophiques, un vieillissement accéléré des matériels, des niveaux d’entraînement tombés depuis longtemps sous les normes de l’OTAN alors même que l’armée française est la plus engagée au combat ; des organisations de soutien local aux forces souvent aberrantes parce que, à coup de mutualisation, externalisation, matricialisation, civilianisation, des réorganisations douloureuses ont été imposées au mépris de la réalité militaire ; des opérations extérieures sous-financées depuis bien longtemps, ce qui rend le succès opérationnel et stratégique beaucoup plus difficile et met en danger les soldats.
 
Le ministre découvrira une organisation malade de l’empilement rapide de réformes successives, de la LOLF à la RGPP jusqu’à la "nouvelle gouvernance" de son prédécesseur. Elle constatera d’elle-même qu’il n’est plus raisonnable de chercher encore "du gras", qu’il faut revenir sur certaines décisions prises par esprit de système. Elle comprendra qu’il est essentiel de "respecter les contraintes humaines et matérielles" comme s’y est engagé lui-même le Président Macron à Gao le 18 mai. Elle constatera la nécessité de reconstruire l’autonomie stratégique de la France profondément mise à mal par une succession de renoncements : la France ne peut conduire aujourd’hui aucune opération d’importance sans le soutien des armées américaines.
 
Forger une politique militaire à la hauteur des enjeux de défense, remonter en puissance, améliorer les conditions de vie et de travail des militaires : c’est à un réinvestissement massif dans les armées qui s’impose d’autant que l’indispensable crédibilisation de notre système de dissuasion et la reconstitution de nos capacités d’action conventionnelle sont, sans cet effort, strictement incompatibles. Réinvestissement massif… et rapide si la France veut éviter que ses armées, trop fortement sollicitées, trop chichement financées, ne s’effondrent littéralement.
Rompre avec le précédent quinquennat, lancer au plus vite les rectifications de trajectoire, forger d’emblée une nouvelle loi de programmation militaire : le chemin est tout tracé pour un ministre qui est bien davantage celui du futur que celui du présent. Le président de la République l’a affirmé haut et fort au soir de son élection : il veut se mettre au service de la France. Il faut que le nouveau ministère aux armées soit enfin, à son instar, au service de ses armées.

Général (2S) Vincent DESPORTES
Professeur des universités associé à Sciences Po, ancien directeur de l’Ecole de Guerre
Dernier ouvrage : La dernière bataille de France, Gallimard, Grand Prix 2016 de l’Académie Française

La politique de Défense

Publié dans En France
La politique de Défense de la France

Quel regard portez-vous sur la Défense de la France ?

A l'issue de cette mandature, nous voyons un empilement d'actions réactives, à vocations plus politiciennes que politiques, une usure certaine de nos forces armées, mais nous ne voyons pas émerger de stratégie générale. Nous avons globalement une Défense qui vit sur sa lancée sans qu’une direction forte ne lui ait été donnée. C’est vrai avec les différentes interventions extérieures, c’est vrai aussi dans le rapport à l’OTAN et à l’Europe. Sur ce point, la France vit avec son héritage "sarkozien" qui lui a fait grand mal en statuant la perte de son autonomie stratégique sans bénéfice retour au niveau européen. Tout cela mériterait d’être ordonné autour d’une vision claire, absente aujourd’hui. Nous avons une Défense en déshérence en termes de cohérence générale, avec des discours de gestionnaire à tous les niveaux mais aucun souffle sur ce qu’est la France, sur ce que doit être sa défense, ses principes fondateurs, son autonomie.
 
Et concernant les forces armées ?
En ce qui concerne les forces armées, comme tous les connaisseurs lucides, je suis critique : aucun gouvernement de la Vème République n’aura laissé la Défense dans un tel état ! Au-delà des discours convenus, l’héritage sera désastreux ; en effet, durant les cinq dernières années, même si toutes les interventions extérieures n’ont pas été inutiles, le capital militaire aura été usé sans être restauré. Initiée avant même l’effondrement du pacte de Varsovie, vite aggravée par la LOLF et la RGPP, la dégradation des armées s’est accélérée en 2008 sous la présidence Sarkozy qui a planifié la suppression de 57 000 postes, où les réorganisations ont été faites avec un esprit gestionnaire contraire à la rationalité opérationnelle ; elle s’est poursuivie avec le Livre Blanc 2014 puis la "nouvelle gouvernance" voulue par Jean-Yves Le Drian. Ce qui a accéléré le phénomène avec la Présidence Hollande, c’est que les forces armées ont été engagées très au-delà de leurs capacités : le futur a été sacrifié au présent. S’il y a pourtant un domaine où il est irresponsable de le faire, c’est bien celui de la défense ! Le CEMA Pierre de Villiers le dit de façon plus voilée, mais il répète depuis 2014 que l’application de la Loi de Programmation Militaire (LPM) dans le contexte des opérations actuelles représente un effort dangereux pour les armées, "dont le costume est déjà taillé au plus juste" et que "l’armée française se dégrade plus rapidement qu’elle ne peut se reconstituer".
 
Comment expliquez-vous cette dégradation accélérée ?
Cela vient de la distorsion initiale entre les missions théoriques prévues dans la LPM et les moyens accordés par cette même loi. Cette distorsion s’est accrue avec la multiplication des opérations extérieures, le suremploi des forces n’étant plus du tout en adéquation avec leurs moyens réels. Cela se traduit par exemple par le sous-entraînement des armées : un pilote d’hélicoptère vole 150 heures par mois alors qu’il devrait voler 180 heures (-20%), les soldats de l’armée de Terre devraient sortir 90 jours par an alors qu’ils ne sortent que 64 jours (-40%), les pilotes de Transall devrait voler 240 heures par mois alors qu’ils volent 180 heures (-33%), donc les parachutistes sautent moins, etc. La France a aujourd’hui une armée globalement sous-entraînée, sous-équipée, avec un taux de disponibilité des équipements dangereusement bas, des trous capacitaires de plus en plus béants, à l’encontre d’un de nos principes fondateurs depuis plus d’un demi-siècle, celui de l’autonomie stratégique. Pour conduire une opération, nous avons besoin du ravitaillement en vol américain, du lift américain, du renseignement américain, nos drones Reaper ne volent que si les Américains le veulent bien, etc. Ainsi, notre autonomie stratégique s’est très fortement dégradée sans qu’aucune mesure forte n’ait été prise pour la restaurer ! La faute est de ne pas avoir maintenu l’indispensable cohérence entre les finalités et les moyens de la Défense.
 
Pourtant le ministre de la Défense Le Drian (MINDEF) est très populaire auprès des militaires et des industriels…
Vous savez, chacun se réjouit de l’accroissement de nos exportations de matériels militaires, qui implique d’ailleurs un lourd accompagnement de la part de nos forces armées, mais il n’a aucune retombée immédiate sur l’impératif redressement de ces dernières ! Jean-Yves Le Drian a exécuté les missions qui lui sont confiées par le PR (1) - c’est bien sa première légitimité - mais il aurait dû exiger en retour la mise en place des moyens de ces missions. Le chef d’état-major des armées l’a redit récemment de manière claire : à la guerre doit correspondre l’effort de guerre ! Or, c’est à l’inverse auquel nous avons assisté. Le militaire agit en militaire, donc il se tait et remplit sa mission mais, au bout de cette éthique, ce sont les Français et leur défense qui pâtissent, car l’armée française est aujourd’hui dans un état qui ne correspond plus aux nécessités de défense et se trouve face à une pente qui sera très longue à remonter. Les Français doivent le savoir : l’outil brillant qu’on présente chaque 14 juillet est en réalité rongé de l’intérieur pour rester brillant à l’extérieur. Il faut y ajouter un moral en berne chez nos militaires, affectés personnellement par les tensions sur les effectifs.
Malgré cette situation, nos militaires sont trop silencieux : sur-interprétant leur devoir de réserve, ils se méprennent le plus souvent sur le loyalisme et la neutralité qu’on attend d’eux. Ce qui est inquiétant dans la période électorale actuelle, c’est que même un candidat comme François Fillon hésite devant l’indispensable réinvestissement militaire… Les politiques savent que c’est nécessaire mais, oubliant que la défense est la première mission de l’Etat, comme ils ont de multiples urgences à rattraper, ils tergiversent sur la Défense et bottent au mieux à l’horizon 2025, ce qui est beaucoup trop tard. Ou pourquoi pas ! Mais alors il faut diminuer les déploiements internes et externes, et n’engager plus les armées qu’à la hauteur des moyens qu’on lui consent. Malgré tout d’ailleurs, compte tenu des renouvellements de matériels nécessaires et en réduisant les engagements actuels, il faudrait tout de même porter le budget de la Défense à 2% du PIB, uniquement pour rétablir les capacités minimales de défense. Quand le chef d’état-major des armées demande 2% du PIB, ce n’est pas pour aller sur la lune, c’est juste pour pouvoir faire rouler les chars, voler les avions et naviguer nos vaisseaux de guerre !
 
Ne pensez-vous pas qu’actuellement certains politiques ou hauts fonctionnaires utilisent ce chiffre de 2% comme écran de fumée ?
Absolument, car c’est un fourre-tout que l’on conserve dans le brouillard de l’ambiguïté : on y mélange hardiment vie courante, investissements, solde des militaires, pensions des retraités etc., ce qui permet de noyer le poisson. Mais ce n’est pas le problème. La question pour le PR est : "je dois avoir une armée qui a les moyens des missions que je lui donne". Si nous voulons poursuivre sur le rythme actuel notre politique extérieure d’interventions réactives, ce n’est pas 2% qui sont nécessaires, mais 3%. Vous voyez bien qu’on prend le problème à l’envers ! Il faut, je le redis, mettre en adéquation les moyens et les missions sinon vous cassez l’outil : c’est cela l’objectif. D’ailleurs, si l’OTAN considère que la norme est 2% pour les pays européens isolationnistes et ne possédant pas l’arme nucléaire (Allemagne, Pays-Bas, Danemark et les autres !), c’est bien plus que la France doit viser, elle qui est interventionniste et dépense un tiers de son budget d’investissement pour sa dissuasion nucléaire ! Il est ridicule de dire aujourd’hui "nous avons gagné la guerre" car la guerre ne va pas s’arrêter miraculeusement : nous sommes rentrés dans un temps de guerre permanente de basse intensité. Donc l’important ce n’est pas de se battre sur 2%, l’important est de vérifier si nous sommes capables de remplir dans la durée les missions que la France confie à ses armées ? La réponse est "non avec les moyens actuels".
 
Vous parliez du moral des armées ?
Le moral des armées est bas pour de nombreuses raisons ; nous en avons abordé certaines. Il faut ajouter que les conditions de vie du soldat se dégradent du fait de l’état déplorable des casernements : le coût normal d’entretien d’un bâtiment public est de l’ordre de 11 €/m² par an, les armées accordent 6 €/m² par an au budget et les dépenses effectives sont descendues à 2 €/m² par an ! Les armées sont incapables d’empêcher la dégradation de leur patrimoine immobilier ; il y aura aussi dans ce domaine un effort considérable à consentir.
 
Quel jugement portez-vous sur l’actuel CEMA Pierre de Villiers ?
C’est un homme courageux, malgré le contexte et les difficultés de la fonction. Tous les militaires apprécient qu’il tienne un discours fort, un discours de vérité. Le général Georgelin, avant lui, a été un très grand CEMA qui a fait entendre la voix des armées, les a fait respecter du politique et sans cesse insisté sur la spécificité militaire et l’importance pour une nation de disposer de forces armées solides.
 
Dans quelques semaines, la France va voter pour un nouveau chef des Armées. Que devrait-il faire de mieux selon vous ?
La première chose à faire, immédiatement, c’est extraire les armées des enjeux politiciens, ce qui passe en premier lieu par la réalisation d’un audit fait par un organisme indépendant et non politicien, qui pourrait être aidé par une commission de parlementaires spécialistes et neutres : il s’agit de voir exactement où en sont les armées aujourd’hui pour pouvoir lancer la reconstruction. Ce doit être une opération vérité pour pouvoir repartir d’un vrai état des lieux. Nous sommes descendus à un niveau qui nécessite un vrai bilan apolitique. Il ne s’agit pas de définir ce qu’il faudra faire, car c’est par essence politique, mais le bilan peut être apolitique.
Ensuite, il y a deux armées à construire : l’armée des nécessités et l’armée des choix. L’armée des nécessités (et des nécessiteux), c’est de boucher les trous et de réparer les matériels : voilà ce qu’il faut faire pour que les soldats soient entrainés, que les avions volent, que les bateaux soient opérationnels, que les casernements soient entretenus, etc. Autre nécessité, les trous capacitaires. L’armée a pudiquement inventé le concept d’abandon temporaire de capacité ; il est temps d’ôter le "temporaire", qui dure depuis des années pour ne pas dire plus : nous ne patrouillons plus notre zone économique exclusive, nous ne disposons pas d’armes pour détruire les missiles adverses, nous ne maitrisons plus notre propre ravitaillement en vol, nous n’avons pas d’hélicoptères lourds, etc. On ne peut revendiquer l’autonomie stratégique avec autant de vides capacitaires.
La troisième forme de nécessité concerne la menace actuelle, le premier rôle de l’Etat consistant à être capable défendre le territoire et de protéger les citoyens : la France est aujourd’hui attaquée, elle doit avoir les moyens de contre-attaquer.
 
Parfait pour l’armée des nécessités. Qu’entendez-vous par l’armée des choix ?
La question à se poser par le PR est : "suis-je capable de continuer à m’engager en Afrique, au Moyen-Orient, dans les pays Baltes, etc. ?". Pour répondre à cette question, il faut avoir une vision pour la France, son rôle, sa place dans le monde, ses valeurs intangibles… et décider. Quel choix politique fort fera le nouveau PR et quel rôle veut-il pour la France dans le monde ? A titre personnel, je pense que la France devrait protéger en permanence sa zone économique exclusive (200 milles marins des côtes). Elle doit aussi se réengager en Afrique francophone, car c’est notre profondeur stratégique et ce serait le moyen d’éviter une immigration bien plus massive encore qu’aujourd’hui en participant au développement de la sécurité et des économies de ces pays.
 
Que faut-il faire avec les OPEX actuelles ?
C’est la réponse à la vision stratégique de la France qui donnera une réponse à la question des OPEX. Le PR doit dire clairement que la sécurité du Sahel et de l’Afrique noire est le problème de la France. Ceci n’est pas dit clairement aujourd’hui. S’il y a nécessité, parce que nous sommes attaqués, il faut s’engager de manière plus convaincante : ainsi nous devrions être plus engagés dans Chammal, mais nous ne le pouvons pas faute de moyens. Par contre, nous sommes devenus otages de l’OTAN et des perceptions stratégiques américaines dans les opérations en Europe du Nord et de l’Est : ce n’est pas raisonnable. Autre opération bien inutile : Sentinelle ! Si les 10 000 soldats étaient sur les OPEX, la tension diminuerait et tout le monde s’en porterait mieux, sans que la situation intérieure n’en soit affectée, car Sentinelle est une gabegie capacitaire et budgétaire.
 
Le nouveau Président de la République devra t-il revoir la LPM ?
Ce qu’il ne faut pas, c’est recommencer l’opération Livre Blanc. Le Livre Blanc est devenu un exercice purement politicien, qui ne vise qu’à donner de l’argumentation pour diminuer les budgets de Défense. Les deux derniers ont été conçus et écrits comme cela. Ce qu’il faut faire, après le bilan dont nous avons parlé, c’est une revue stratégique du monde, confiée à des non politiques, qu’il ne faut pas lier au budget de la Défense. C’est une façon de prendre en compte la menace dans le monde. Ensuite, le PR doit choisir dans cette revue stratégique les zones et les sujets où il souhaite faire porter notre action de défense en fonction de sa Vision. Faut-il une LPM par la suite ? Ce n’est pas certain, puisqu’au-delà des discours convenus, ces lois ont beaucoup moins protégé la Défense que ne l’auraient fait de solides visions présidentielles de la France. Le minimum est de modifier immédiatement la trajectoire de l’actuelle LPM. Ce qu’il faut, c’est une politique de Défense claire, dépolitisée, car s’il y a bien un domaine qui devrait être apolitique, c’est bien la Défense du pays et de ses citoyens. Lors de son discours d’entrée à l’Académie française le 5 février 1920, le maréchal Foch déclara : "… de même qu’un gouvernement ne peut avoir dans la paix que la politique de son état militaire, de même une armée, quand elle entre en campagne, ne peut avoir qu’une attitude et une tactique : celles correspondant à la politique jusqu’alors pratiquée par l’État". Aujourd’hui, la politique extérieure de la France a été déconnectée de sa politique de Défense. Rappelons que ce fut la première cause de la défaite de 1940…
Interview réalisée par Alain Establier
Security Defense Business Review, 24 Janvier 2017, N° 164 – Interview adressé par l'auteur

                                                                   
(1) PR : Président de la République
Interview du général Vincent Desportes, Professeur des Universités associé à Sciences Po Paris, Ancien directeur de l’Ecole de Guerre
Auteur de "La dernière bataille de France", Gallimard – Grand Prix 2016 de l’Académie française

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Le-Debat/La-derniere-bataille-de-France

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