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DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants

Officier, général de division


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

URL du site internet:

La politique de Défense

Publié dans En France
La politique de Défense de la France

Quel regard portez-vous sur la Défense de la France ?

A l'issue de cette mandature, nous voyons un empilement d'actions réactives, à vocations plus politiciennes que politiques, une usure certaine de nos forces armées, mais nous ne voyons pas émerger de stratégie générale. Nous avons globalement une Défense qui vit sur sa lancée sans qu’une direction forte ne lui ait été donnée. C’est vrai avec les différentes interventions extérieures, c’est vrai aussi dans le rapport à l’OTAN et à l’Europe. Sur ce point, la France vit avec son héritage "sarkozien" qui lui a fait grand mal en statuant la perte de son autonomie stratégique sans bénéfice retour au niveau européen. Tout cela mériterait d’être ordonné autour d’une vision claire, absente aujourd’hui. Nous avons une Défense en déshérence en termes de cohérence générale, avec des discours de gestionnaire à tous les niveaux mais aucun souffle sur ce qu’est la France, sur ce que doit être sa défense, ses principes fondateurs, son autonomie.
 
Et concernant les forces armées ?
En ce qui concerne les forces armées, comme tous les connaisseurs lucides, je suis critique : aucun gouvernement de la Vème République n’aura laissé la Défense dans un tel état ! Au-delà des discours convenus, l’héritage sera désastreux ; en effet, durant les cinq dernières années, même si toutes les interventions extérieures n’ont pas été inutiles, le capital militaire aura été usé sans être restauré. Initiée avant même l’effondrement du pacte de Varsovie, vite aggravée par la LOLF et la RGPP, la dégradation des armées s’est accélérée en 2008 sous la présidence Sarkozy qui a planifié la suppression de 57 000 postes, où les réorganisations ont été faites avec un esprit gestionnaire contraire à la rationalité opérationnelle ; elle s’est poursuivie avec le Livre Blanc 2014 puis la "nouvelle gouvernance" voulue par Jean-Yves Le Drian. Ce qui a accéléré le phénomène avec la Présidence Hollande, c’est que les forces armées ont été engagées très au-delà de leurs capacités : le futur a été sacrifié au présent. S’il y a pourtant un domaine où il est irresponsable de le faire, c’est bien celui de la défense ! Le CEMA Pierre de Villiers le dit de façon plus voilée, mais il répète depuis 2014 que l’application de la Loi de Programmation Militaire (LPM) dans le contexte des opérations actuelles représente un effort dangereux pour les armées, "dont le costume est déjà taillé au plus juste" et que "l’armée française se dégrade plus rapidement qu’elle ne peut se reconstituer".
 
Comment expliquez-vous cette dégradation accélérée ?
Cela vient de la distorsion initiale entre les missions théoriques prévues dans la LPM et les moyens accordés par cette même loi. Cette distorsion s’est accrue avec la multiplication des opérations extérieures, le suremploi des forces n’étant plus du tout en adéquation avec leurs moyens réels. Cela se traduit par exemple par le sous-entraînement des armées : un pilote d’hélicoptère vole 150 heures par mois alors qu’il devrait voler 180 heures (-20%), les soldats de l’armée de Terre devraient sortir 90 jours par an alors qu’ils ne sortent que 64 jours (-40%), les pilotes de Transall devrait voler 240 heures par mois alors qu’ils volent 180 heures (-33%), donc les parachutistes sautent moins, etc. La France a aujourd’hui une armée globalement sous-entraînée, sous-équipée, avec un taux de disponibilité des équipements dangereusement bas, des trous capacitaires de plus en plus béants, à l’encontre d’un de nos principes fondateurs depuis plus d’un demi-siècle, celui de l’autonomie stratégique. Pour conduire une opération, nous avons besoin du ravitaillement en vol américain, du lift américain, du renseignement américain, nos drones Reaper ne volent que si les Américains le veulent bien, etc. Ainsi, notre autonomie stratégique s’est très fortement dégradée sans qu’aucune mesure forte n’ait été prise pour la restaurer ! La faute est de ne pas avoir maintenu l’indispensable cohérence entre les finalités et les moyens de la Défense.
 
Pourtant le ministre de la Défense Le Drian (MINDEF) est très populaire auprès des militaires et des industriels…
Vous savez, chacun se réjouit de l’accroissement de nos exportations de matériels militaires, qui implique d’ailleurs un lourd accompagnement de la part de nos forces armées, mais il n’a aucune retombée immédiate sur l’impératif redressement de ces dernières ! Jean-Yves Le Drian a exécuté les missions qui lui sont confiées par le PR (1) - c’est bien sa première légitimité - mais il aurait dû exiger en retour la mise en place des moyens de ces missions. Le chef d’état-major des armées l’a redit récemment de manière claire : à la guerre doit correspondre l’effort de guerre ! Or, c’est à l’inverse auquel nous avons assisté. Le militaire agit en militaire, donc il se tait et remplit sa mission mais, au bout de cette éthique, ce sont les Français et leur défense qui pâtissent, car l’armée française est aujourd’hui dans un état qui ne correspond plus aux nécessités de défense et se trouve face à une pente qui sera très longue à remonter. Les Français doivent le savoir : l’outil brillant qu’on présente chaque 14 juillet est en réalité rongé de l’intérieur pour rester brillant à l’extérieur. Il faut y ajouter un moral en berne chez nos militaires, affectés personnellement par les tensions sur les effectifs.
Malgré cette situation, nos militaires sont trop silencieux : sur-interprétant leur devoir de réserve, ils se méprennent le plus souvent sur le loyalisme et la neutralité qu’on attend d’eux. Ce qui est inquiétant dans la période électorale actuelle, c’est que même un candidat comme François Fillon hésite devant l’indispensable réinvestissement militaire… Les politiques savent que c’est nécessaire mais, oubliant que la défense est la première mission de l’Etat, comme ils ont de multiples urgences à rattraper, ils tergiversent sur la Défense et bottent au mieux à l’horizon 2025, ce qui est beaucoup trop tard. Ou pourquoi pas ! Mais alors il faut diminuer les déploiements internes et externes, et n’engager plus les armées qu’à la hauteur des moyens qu’on lui consent. Malgré tout d’ailleurs, compte tenu des renouvellements de matériels nécessaires et en réduisant les engagements actuels, il faudrait tout de même porter le budget de la Défense à 2% du PIB, uniquement pour rétablir les capacités minimales de défense. Quand le chef d’état-major des armées demande 2% du PIB, ce n’est pas pour aller sur la lune, c’est juste pour pouvoir faire rouler les chars, voler les avions et naviguer nos vaisseaux de guerre !
 
Ne pensez-vous pas qu’actuellement certains politiques ou hauts fonctionnaires utilisent ce chiffre de 2% comme écran de fumée ?
Absolument, car c’est un fourre-tout que l’on conserve dans le brouillard de l’ambiguïté : on y mélange hardiment vie courante, investissements, solde des militaires, pensions des retraités etc., ce qui permet de noyer le poisson. Mais ce n’est pas le problème. La question pour le PR est : "je dois avoir une armée qui a les moyens des missions que je lui donne". Si nous voulons poursuivre sur le rythme actuel notre politique extérieure d’interventions réactives, ce n’est pas 2% qui sont nécessaires, mais 3%. Vous voyez bien qu’on prend le problème à l’envers ! Il faut, je le redis, mettre en adéquation les moyens et les missions sinon vous cassez l’outil : c’est cela l’objectif. D’ailleurs, si l’OTAN considère que la norme est 2% pour les pays européens isolationnistes et ne possédant pas l’arme nucléaire (Allemagne, Pays-Bas, Danemark et les autres !), c’est bien plus que la France doit viser, elle qui est interventionniste et dépense un tiers de son budget d’investissement pour sa dissuasion nucléaire ! Il est ridicule de dire aujourd’hui "nous avons gagné la guerre" car la guerre ne va pas s’arrêter miraculeusement : nous sommes rentrés dans un temps de guerre permanente de basse intensité. Donc l’important ce n’est pas de se battre sur 2%, l’important est de vérifier si nous sommes capables de remplir dans la durée les missions que la France confie à ses armées ? La réponse est "non avec les moyens actuels".
 
Vous parliez du moral des armées ?
Le moral des armées est bas pour de nombreuses raisons ; nous en avons abordé certaines. Il faut ajouter que les conditions de vie du soldat se dégradent du fait de l’état déplorable des casernements : le coût normal d’entretien d’un bâtiment public est de l’ordre de 11 €/m² par an, les armées accordent 6 €/m² par an au budget et les dépenses effectives sont descendues à 2 €/m² par an ! Les armées sont incapables d’empêcher la dégradation de leur patrimoine immobilier ; il y aura aussi dans ce domaine un effort considérable à consentir.
 
Quel jugement portez-vous sur l’actuel CEMA Pierre de Villiers ?
C’est un homme courageux, malgré le contexte et les difficultés de la fonction. Tous les militaires apprécient qu’il tienne un discours fort, un discours de vérité. Le général Georgelin, avant lui, a été un très grand CEMA qui a fait entendre la voix des armées, les a fait respecter du politique et sans cesse insisté sur la spécificité militaire et l’importance pour une nation de disposer de forces armées solides.
 
Dans quelques semaines, la France va voter pour un nouveau chef des Armées. Que devrait-il faire de mieux selon vous ?
La première chose à faire, immédiatement, c’est extraire les armées des enjeux politiciens, ce qui passe en premier lieu par la réalisation d’un audit fait par un organisme indépendant et non politicien, qui pourrait être aidé par une commission de parlementaires spécialistes et neutres : il s’agit de voir exactement où en sont les armées aujourd’hui pour pouvoir lancer la reconstruction. Ce doit être une opération vérité pour pouvoir repartir d’un vrai état des lieux. Nous sommes descendus à un niveau qui nécessite un vrai bilan apolitique. Il ne s’agit pas de définir ce qu’il faudra faire, car c’est par essence politique, mais le bilan peut être apolitique.
Ensuite, il y a deux armées à construire : l’armée des nécessités et l’armée des choix. L’armée des nécessités (et des nécessiteux), c’est de boucher les trous et de réparer les matériels : voilà ce qu’il faut faire pour que les soldats soient entrainés, que les avions volent, que les bateaux soient opérationnels, que les casernements soient entretenus, etc. Autre nécessité, les trous capacitaires. L’armée a pudiquement inventé le concept d’abandon temporaire de capacité ; il est temps d’ôter le "temporaire", qui dure depuis des années pour ne pas dire plus : nous ne patrouillons plus notre zone économique exclusive, nous ne disposons pas d’armes pour détruire les missiles adverses, nous ne maitrisons plus notre propre ravitaillement en vol, nous n’avons pas d’hélicoptères lourds, etc. On ne peut revendiquer l’autonomie stratégique avec autant de vides capacitaires.
La troisième forme de nécessité concerne la menace actuelle, le premier rôle de l’Etat consistant à être capable défendre le territoire et de protéger les citoyens : la France est aujourd’hui attaquée, elle doit avoir les moyens de contre-attaquer.
 
Parfait pour l’armée des nécessités. Qu’entendez-vous par l’armée des choix ?
La question à se poser par le PR est : "suis-je capable de continuer à m’engager en Afrique, au Moyen-Orient, dans les pays Baltes, etc. ?". Pour répondre à cette question, il faut avoir une vision pour la France, son rôle, sa place dans le monde, ses valeurs intangibles… et décider. Quel choix politique fort fera le nouveau PR et quel rôle veut-il pour la France dans le monde ? A titre personnel, je pense que la France devrait protéger en permanence sa zone économique exclusive (200 milles marins des côtes). Elle doit aussi se réengager en Afrique francophone, car c’est notre profondeur stratégique et ce serait le moyen d’éviter une immigration bien plus massive encore qu’aujourd’hui en participant au développement de la sécurité et des économies de ces pays.
 
Que faut-il faire avec les OPEX actuelles ?
C’est la réponse à la vision stratégique de la France qui donnera une réponse à la question des OPEX. Le PR doit dire clairement que la sécurité du Sahel et de l’Afrique noire est le problème de la France. Ceci n’est pas dit clairement aujourd’hui. S’il y a nécessité, parce que nous sommes attaqués, il faut s’engager de manière plus convaincante : ainsi nous devrions être plus engagés dans Chammal, mais nous ne le pouvons pas faute de moyens. Par contre, nous sommes devenus otages de l’OTAN et des perceptions stratégiques américaines dans les opérations en Europe du Nord et de l’Est : ce n’est pas raisonnable. Autre opération bien inutile : Sentinelle ! Si les 10 000 soldats étaient sur les OPEX, la tension diminuerait et tout le monde s’en porterait mieux, sans que la situation intérieure n’en soit affectée, car Sentinelle est une gabegie capacitaire et budgétaire.
 
Le nouveau Président de la République devra t-il revoir la LPM ?
Ce qu’il ne faut pas, c’est recommencer l’opération Livre Blanc. Le Livre Blanc est devenu un exercice purement politicien, qui ne vise qu’à donner de l’argumentation pour diminuer les budgets de Défense. Les deux derniers ont été conçus et écrits comme cela. Ce qu’il faut faire, après le bilan dont nous avons parlé, c’est une revue stratégique du monde, confiée à des non politiques, qu’il ne faut pas lier au budget de la Défense. C’est une façon de prendre en compte la menace dans le monde. Ensuite, le PR doit choisir dans cette revue stratégique les zones et les sujets où il souhaite faire porter notre action de défense en fonction de sa Vision. Faut-il une LPM par la suite ? Ce n’est pas certain, puisqu’au-delà des discours convenus, ces lois ont beaucoup moins protégé la Défense que ne l’auraient fait de solides visions présidentielles de la France. Le minimum est de modifier immédiatement la trajectoire de l’actuelle LPM. Ce qu’il faut, c’est une politique de Défense claire, dépolitisée, car s’il y a bien un domaine qui devrait être apolitique, c’est bien la Défense du pays et de ses citoyens. Lors de son discours d’entrée à l’Académie française le 5 février 1920, le maréchal Foch déclara : "… de même qu’un gouvernement ne peut avoir dans la paix que la politique de son état militaire, de même une armée, quand elle entre en campagne, ne peut avoir qu’une attitude et une tactique : celles correspondant à la politique jusqu’alors pratiquée par l’État". Aujourd’hui, la politique extérieure de la France a été déconnectée de sa politique de Défense. Rappelons que ce fut la première cause de la défaite de 1940…
Interview réalisée par Alain Establier
Security Defense Business Review, 24 Janvier 2017, N° 164 – Interview adressé par l'auteur

                                                                   
(1) PR : Président de la République
Interview du général Vincent Desportes, Professeur des Universités associé à Sciences Po Paris, Ancien directeur de l’Ecole de Guerre
Auteur de "La dernière bataille de France", Gallimard – Grand Prix 2016 de l’Académie française

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Le-Debat/La-derniere-bataille-de-France

Operations "homo" : danger !

Publié dans De par le monde
Operations "homo" : attention danger !
 
Quelle belle tentation que celle des exécutions ciblées ! Opérations légères, efficacité immédiate, et coûts limités, comparées à l’utilisation conventionnelle des forces. Qu’on en juge : le coût politique des pertes humaines est inexistant, le coût économique est négligeable et le coût éthique réduit au regard de la violence militaire des opérations classiques. A coûts diminués, demande accrue… La tentation est grande - celle de la "chasse à l’homme internationale" lancée par George W. Bush et accélérée par son successeur -, mais la dérive est rapide et le résultat pervers sur le long terme. L’analyse politique de l’élimination ciblée impose la retenue dans son emploi.
Il n’y a pas lieu de remettre en cause l’action ponctuelle, tant qu’elle le reste. La question morale ne se pose d’ailleurs pas. La première mission de l’Etat est la protection des citoyens : il a toute légitimité pour user des moyens idoines. Surtout quand il s’agit d’un Etat comme la France faisant reposer sa défense sur la dissuasion nucléaire dont le principe est la destruction de millions d’individus "innocents", éventuellement de manière préventive ; il n’a pas de raison d’hésiter devant l’exécution isolée.
 
Le problème ? L’extension naturelle du procédé a des implications dangereuses au regard de ses bénéfices de court terme. Cette nouvelle guerre cynégétique a pour premier effet de remettre en cause le droit international sur lequel repose la défense globale des nations, puis de contrecarrer le principe de séparation des pouvoirs exécutifs et judiciaires qui sous-tend la sécurité démocratique des citoyens. L’auto-défense étatique dans l’ambiguïté juridique : le paradigme des barbouzes !
La question de l’efficacité stratégique s’impose. L’argument de la dissuasion est recevable. Mais si l’Etat entend montrer sa détermination à exercer des représailles dès qu’il est attaqué, il rentre dans une spirale de vengeance, en particulier lorsque ses adversaires sont des mouvements terroristes peu soucieux du sang versé. Si l’ennemi possède une structure pyramidale, frapper à sa tête peut produire un effet dévastateur. Qu’eut été le Premier Empire privé dès le 1er décembre 1805, veille d’Austerlitz, du génie de Napoléon par une frappe décapitante ? Rien sans doute : l’histoire eut tourné court. Mais si l’adversaire est réticulaire, couper une des têtes de l’hydre, fût-elle la première, a peu d’effet. Al Qaeda commet son premier attentat en 1992 au Yémen, son chef Ben Laden est exécuté le
2 mai 2011, tué par des SEAL américains à Abbottabad, mais l’organisation continue aujourd’hui à prospérer malgré la pratique des éliminations ciblées.
 
Tout le problème est là. Les attaques ciblées, de drones en particulier, sont perçues comme lâches et déloyales par l’adversaire. Plus que les combats conventionnels qui respectent à la fois le droit de tuer et celui de se défendre, elles engendrent la haine, jettent la population dans les bras des groupes extrémistes, radicalisent les opinons publiques, bref assurent par elles-mêmes le renouvellement des cibles qu’il faudra détruire ensuite. Technique tenant lieu de stratégie, relevant davantage du sécuritaire et du pénal que du militaire, l’élagage ponctuel, pour éthique qu’il puisse paraître, porte en lui les germes de son éternelle reconduction : piégée dans l’escalade sans fin d’une guerre sans victoire, la technique d’éradication est vouée à ne jamais éradiquer. En outre, les frappes ciblées ne se substituant pas à l’action au sol, leur usage exclusif est contre-productif en termes de stratégie globale. Ainsi conduit, l’antiterrorisme exclut le traitement politique et social du conflit et conduit d’autant moins à sa résolution. Technique prophylactique aux résultats statistiques et non stratégiques, l’élimination ciblée modifie la nature de la guerre en la transformant en une opération de police qui ne règle pas les problèmes au fond.
Plus encore, elle conduit à son extension hors des champs de guerre où elle croit le circonscrire. En refusant à l’autre son droit à combattre, en le transformant en coupable méritant châtiment, l’utilisation par la "force juste" de l’élimination ciblée fait de "l’injuste" un criminel qu’elle exclut du droit de la guerre, l’incitant ainsi à ne le plus respecter. Dès lors, l’adversaire qui ne peut frapper son tueur invulnérable va chercher ailleurs des cibles molles : dans une spirale difficilement maîtrisable d’attaques et de représailles, l’attentat de masse est l’inévitable réponse à l’élimination ciblée. Antithèses se confortant de leur multiplication, tactiques opposées se justifiant l’une l’autre, l’attaque-suicide répond fatalement à l’éradication-fantôme.

Paru dans Les Echos, 19 janvier 2017

Un désastre militaire

Publié dans En France
Un désastre militaire
 
S’il est un domaine de l’action régalienne où la logique de résultat doit l’emporter sur celle des moyens, un domaine où il est dangereux de sacrifier le futur au présent, c’est bien celui de la défense. Et pourtant, c’est aussi celui où ces règles élémentaires ont été ignorées depuis cinq ans, au mépris du premier des principes stratégiques : proportionner les moyens à l’enjeu. L’impossible a été demandé aux armées : elles l’ont fait, mais à quel prix ?  

Nos armées ont été engagées sans retenue. A l’étranger, elles l’ont été de manière réactive sans que de ces déploiements – des pays baltes à l’Afrique centrale jusqu’au Moyen Orient - émerge une stratégie solide. Sans, hélas également, que la France arrive à dépasser ses brillants succès tactiques pour les transformer en succès stratégiques durables. L’Adrar des Ifoghas a été remarquablement pris aux djihadistes début 2013 ; ils s’y sont aujourd’hui réinstallés. En Centrafrique, notre laborieuse intervention a porté indéniablement certains fruits, dont des élections nationales, mais, faute de moyens, nous sommes partis trop tôt, laissant un pays divisé prêt à retomber dans ses luttes fratricides. Au Moyen Orient, nous participons aux combats, mais nous demeurons un "junior partner" avec une influence mineure sur la conduite de la crise - et donc son règlement ultérieur. A l’intérieur, Sentinelle use inutilement nos forces à contre-emploi dans une gabegie capacitaire incapable de prévenir le prochain attentat.

Que les armées soient engagées, c’est normal. Mais qu’elles le soient aujourd’hui au détriment de notre défense de demain, c’est dangereux. La dégradation des armées ne date pas de cette mandature, mais la faute nouvelle est que, malgré l’explosion des interventions militaires, jamais n’ont été attribués aux armées les moyens leur permettant de conduire leurs missions tout en préservant les capacités de le faire à l’avenir. Les promesses ont remplacé le courage ; peu importe, cela tiendra bien jusqu’en 2017 ! D’ailleurs le militaire, à la silencieuse obéissance statutaire, fait toujours … au mieux, ce qui est à la fois sa grandeur et sa faiblesse. Jusqu’à l’usure.
Depuis le Livre Blanc de 2013 et sa LPM, l’équation est la même : des moyens physiques alloués sous-dimensionnés par rapport aux missions théoriques, mais celles-ci très en deçà des menaces et des déploiements réels. Ainsi, malgré les demandes pressantes des hauts responsables, malgré leurs auditions très franches devant la représentation nationale, nos armées, asphyxiées chaque jour davantage, se sont usées en se consommant plus vite qu’elles ne pouvaient se régénérer.
Le bilan est terrible. Certes, les troupes déployées bénéficient encore d’un entraînement performant et de moyens assez adaptés, du moins si l’on ignore la vétusté incroyable de certains équipements et les déficits capacitaires qui réduisent l’efficacité et l’autonomie de nos forces. Mais cette excellence ponctuelle s’obtient en sacrifiant le reste, comme si le fruit se rongeait de l’intérieur pour rester présentable sur l’étal des 14 juillet.

Nos matériels en service affichent un taux de disponibilité dangereusement bas. Pour les hélicoptères par exemple un taux inférieur à 40 % (moins d’un hélicoptère sur deux peut décoller, ce qui est aussi le cas de nos avions de patrouille maritime ATL2 !). Les crédits d’entretien constituant la première variable d’ajustement budgétaire, le système de maintien en condition est resté celui du "temps de paix", mal adapté au suremploi des matériels. Cette situation impacte l’entraînement des forces ; elle a conduit au concept pudique d’ "entraînement différencié" qui affaiblit la cohérence d’ensemble.
La préparation opérationnelle – modulable à la baisse instantanément – a de fait servi de deuxième variable d’ajustement budgétaire : nos forces sont aujourd’hui globalement sous-entraînées. En 2015, nos troupes de mêlée n’ont bénéficié que de 64 jours d’entraînement contre 90 prévus dans la Loi de Programmation Militaire, nos pilotes d’hélicoptères et de chasse ont volé respectivement 156 heures et 150 pour une norme de 180.
A force de suremploi, les munitions sont venues à manquer, avec aujourd’hui une nécessité urgente de remonter le stock des munitions critiques, missiles et roquettes notamment.
Les "réductions temporaires de capacité", autre fallacieux concept, sont devenues des trous béants où se détruit l’autonomie stratégique de la France et se dégradent ses atouts : ainsi, notre Marine Nationale n’est plus capable de patrouiller notre Zone Economique Exclusive, la 2ème au monde, pourtant l’une de nos grandes richesses.

En aval, les hommes souffrent : la surchauffe opérationnelle, les tensions sur les effectifs affectent aussi les temps de repos. Ainsi, en 2016, plus de la moitié de la force terrestre a exécuté 150 jours de mission hors garnison. La vie courante n’est pas épargnée : autre variable d’ajustement, les crédits consacrés à l’entretien de l’immobilier se sont effondrés, passant de la norme de 6 €/m²/an à moins de 2 €, ce qui ne permet plus de freiner la dégradation du patrimoine. La décision de retirer la politique des ressources humaines au chef d’état-major des armées a conduit à des aberrations, la logique budgétaire dominant désormais. L’armée française, la plus engagée des armées européennes, est aussi la moins encadrée : il manque aujourd’hui – officiellement - 600 officiers ! Dans ce contexte, hors les opérations, le moral des militaires chute et il est difficile de les retenir dans l’institution. L’efficacité gestionnaire s’est imposée au détriment de la finalité opérationnelle, la politique de défense – pourtant première mission de l’Etat - venant s’inscrire dans les impératifs communs des politiques publiques …
D’autres vers, plus pernicieux, ont été glissés dans le fruit. Ainsi du plan de civilianisation massive des armées, manœuvre de marginalisation de l’Institution lancée au mépris de sa finalité et de l’intérêt de ses membres. Ainsi de l’évolution imposée au Conseil supérieur de la fonction militaire, recomposé désormais de membres professionnels permanents à la main du ministre. Ainsi encore de la création des Associations Professionnelles Nationales Militaires, bombe à retardement pour l’efficacité des armées, dont le ministère a entériné la création soi-disant imposée par la Cour Européenne des droits de l’homme.

Le Maréchal Foch rappelait dans son discours de réception au Palais Mazarin : "Un gouvernement ne peut avoir que la politique de son état militaire". L’évident précepte est ignoré depuis cinq ans. En aval, un héritage désastreux : une spirale mortifère de suractivité, un mur de difficultés à venir sans résultat stratégique probant. Il aura fallu attendre les attentats de 2015 pour que le gouvernement se résolve à faire un geste symbolique, laissant d’ailleurs aux successeurs le soin de payer l’addition. La très insuffisante augmentation du budget 2017 (600 millions) est sans rapport avec les réinvestissements indispensables pour rééquilibrer l’équation moyens/missions. Et si chacun se réjouit de l’accroissement de nos exportations de matériels militaires, impliquant d’ailleurs un lourd accompagnement des armées, il n’a aucune retombée directe sur le redressement de ces dernières.
En cause, l’extravagante contradiction entre la surintensité de l’emploi des forces, la surexposition stratégique de la Nation et l’absence de mesures à la hauteur de cette démesure. Une faute stratégique et politique que la France paiera longtemps.

Paru dans une autre version dans Le Monde, 8 janvier 2017
Dernier ouvrage : La dernière bataille de France, Gallimard, Grand Prix 2016 de l’Académie Française

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