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DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants

Officier, général de division


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

URL du site internet:

Les USA, responsables de Daech

Publié dans De par le monde
Obama n'a pas créé Daech, mais les Etats-Unis sont responsables
 
Saint-cyrien, ingénieur, docteur en Histoire et ancien directeur de l'Ecole de guerre, le général de division Vincent Desportes est aujourd'hui professeur associé à Sciences Po Paris et enseigne la stratégie à HEC. Son livre La dernière bataille de France est paru fin 2015 aux éditions Gallimard.
 
Donald Trump a fait polémique cette semaine polémique en déclarant que Barack Obama était le fondateur de l'Etat islamique et qu'Hillary Clinton en était la cofondatrice. Comment comprenez-vous ces propos ?
Je pense que Donald Trump répète ce que les républicains disent largement de Barack Obama. L'actuel président aurait retiré les troupes américaines trop hâtivement d'Irak à partir de 2010, ce qui serait la véritable cause de la résurgence puis de la rapide expansion de l'Etat islamique. C'est un fait que la campagne éclair de Daech au printemps 2014, qui culmine avec les prises de Falloudja et de Mossoul en 2014, est postérieure de quelques mois seulement au départ des troupes américaines. Les républicains estiment de manière générale que George W. Bush n'est absolument pas fautif dans le chaos du Moyen-Orient et que c'est Barack Obama qui en porte la responsabilité, ce qui est évidemment faux. C'est, globalement, la calamiteuse intervention américaine en 2003 suivie de la calamiteuse gestion du bourbier moyen-oriental qu'elle a engendré qui est la cause de la terrible crise dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui. Les Etats-Unis portent une terrible responsabilité historique.
 
Auditionné devant le Sénat en 2014, vous aviez déclaré à propos de Daech : "Quel est le docteur Frankenstein qui a créé ce monstre ? Affirmons-le clairement, parce que cela a des conséquences: ce sont les États-Unis. Par intérêt politique à court terme, d'autres acteurs - dont certains s'affichent en amis de l'Occident - d'autres acteurs donc, par complaisance ou par volonté délibérée, ont contribué à cette construction et à son renforcement. Mais les premiers responsables sont les Etats-Unis" ? Maintenez-vous ces propos ?
Oui, absolument, mais je veux que mes propos soient bien compris, avec sérieux. Il ne s'agit évidemment pas de théorie du complot.
L'équipe de George W. Bush et les républicains ont donc rejeté massivement la faute de la destruction du Moyen-Orient sur Barack Obama alors qu'ils en étaient évidemment à l'origine. Ne pouvant justifier leur intervention militaire de 2003 basée sur un mensonge éhonté vite démasqué (les armes de destruction massive, ndlr.), les républicains considèrent que cette intervention militaire était de toute façon une bonne chose car la démocratie qu'ils "espéraient" tous pour l'Irak aurait pu naître si Obama n'était pas parti trop tôt. C'est évidemment faux. Je ne peux pas savoir exactement ce qu'aurait changé le maintien des troupes américaines, mais, de toute façon, ce n'était politiquement pas possible pour les Américains de rester encore très longtemps, quel que soit le président qu'ils auraient choisi.
Celui qui porte la faute la plus grave, c'est évidemment George W. Bush et son équipe de "néocons" composée notamment par Donald Rumsfeld, Dick Cheney et Paul Wolfowitz. Ils portent une responsabilité accablante dans l'actuelle destruction du Moyen-Orient et dans l'exacerbation de l'antagonisme entre les chiites et les sunnites. Cet antagonisme existait évidemment avant, mais a si bas bruit que rares étaient ceux qui en avaient conscience. Il faut citer le très mauvais contrôle qui a été exercé sur la personne de Nouri al-Maliki quand il est devenu le Premier ministre irakien en 2006 : il a encore exacerbé une situation très tendue en déséquilibrant inconsidérément les rapports chiites-sunnites, ce qui a conduit à l'exaspération de ces derniers et leur accueil initial très bienveillant envers Daech: il les libérait du despotisme chiite.
Il faut citer encore la faute historique de Paul Bremer, administrateur provisoire de l'Irak de 2003 à 2004, qui a expurgé tous les anciens baasistes de l'administration, ce qui a conduit à l'effondrement de l'Etat irakien et à la consolidation de la rébellion résistante. Il a aussi commis une faute absolument majeure en rejetant tous les anciens militaires sunnites en dehors de l'Armée. C'est ainsi lui qui a fourni, par sa décision, toute l'ossature militaire de Daech. La responsabilité des Etats-Unis est ainsi profonde et première. Que Paul Bremer ait pris ces décisions de bonne foi, c'est possible, mais dans une méconnaissance terrible des vérités locales ; cela n'ôte rien à la question de la responsabilité historique terrible des Etats-Unis dans le désordre du Moyen-Orient et, désormais, des attaques terroristes dont la France est par exemple victime aujourd'hui. A partir de là, ils portent la lourde responsabilité morale de réparer cette erreur. Que les républicains et les démocrates se rejettent la faute l'un sur l'autre n'enlève rien à la responsabilité globale des Etats-Unis.
 
Les Etats-Unis en Syrie ne continuent-ils pas à nourrir le "monstre" puisqu'il leur a fallu beaucoup de temps pour ne plus soutenir le front al-Nosra ?
On est là devant le problème compliqué qui est celui d'Assad. Ce qui est vrai, c'est que les Américains, et les démocrates en particulier, ont une vision moralisante des relations internationales. On l'a bien vu en Afghanistan où il a fallu attendre 2008/2009 pour commencer à parler avec les Talibans. Les Américains depuis de nombreuses années n'ont pas une vision réaliste et font de l'anti-Kissinger en permanence.
Tant que vous ne comprenez pas que le monde se construit, s'apaise ou s'enflamme dans l'antagonisme des groupes humains et l'opposition des forces, tant que vous vous appuyez uniquement sur des principes moraux auto-proclamés, vous refusez la réalité du monde et vous êtes de fait incapable de conduire une politique étrangère construtive. Les principes moraux sont importants parce qu'ils correspondent à des valeurs qui sont les nôtres, mais il faut comprendre qu'il ne s'agit pas de valeurs universellement partagées. Sinon, ça se saurait et l'Afghanistan et l'Irak vivraient en démocratie.
La grande difficulté est de déterminer quel est le bien principal ou inversement l'ennemi principal. Or, l'ennemi principal, c'est évidemment Daech dans la mesure où Bachar al-Assad n'a jamais menacé ni les Etats-Unis ni la France. C'est la vision moralisante des relations internationales qui empêche de désigner Daech comme l'ennemi principal et qui fait que l'on a eu tendance aussi en Syrie à nourrir le "monstre" en le désignant mal.
 
Et la France ?
C'est bien en effet de parler des Etats-Unis, mais ce serait encore mieux aujourd'hui de parler de la France car la première cible occidentale de Daech n'est pas Washington. C'est la France et la France ne fait rien. Elle se place dans le sillage des Etats-Unis qui se refusent à assumer leurs responsabilités et à s'engager de manière sérieuse contre l'Etat islamique. Il y a un engagement - nous avons vu récemment les bombardements stratégiques dans la ville de Manbij au Nord de la Syrie - mais toujours insuffisant et toujours trop tardif. Nous-mêmes entendons notre président promettre une riposte impitoyable et rien ne se passe: un petit tour de porte-avions dans le Golfe et des soldats déployés sur le territoire national où ils sont inutiles et non pas sur les théâtres d'opération où ils seraient bien mieux occupés à faire la guerre dont on nous parle et que l'exécutif n'a pas le courage de faire alors qu'elle nous est imposée. Nous nous refusons à mener une politique étrangère autonome alors que l'Europe pourrait le faire. L'Allemagne est aussi victime de Daech et d'autres pays européens le seront à l'avenir. Nous demeurons dans le suivisme européen vis-à-vis des Américains, qui n'apportent pourtant rien de bon ; la situation pourrit et les attentats se multiplient en Europe.
Nous sommes en guerre … mais l'arme au pied ! Nous avons suivi les Américains en Afghanistan et ce fut une faute majeure. Nous les suivons aujourd'hui dans leur semi-intervention et nous voyons bien que ce n'est pas une solution pertinente alors que nous, la France, sommes désormais la première cible occidentale de Daech, avant les Etats-Unis.
 
Quel rôle pourrait jouer Paris ?
Face à Daech, en dehors des actions en amont qui sont d'ailleurs les plus importantes - reconstruction de la société française en particulier, refondation de l'idée de Nation -, la seule solution est de terroriser les terroristes et nous en avons les moyens. Nous nous laissons terroriser par eux en ne faisant que nous défendre. Comme chacun sait et Renaud Girard le rappelait avec justesse récemment dans Le Figaro : l'épée a toujours un coup d'avance sur la cuirasse. C'est l'histoire du monde : le destin des Lignes Maginots est d'être méprisées et contournées.
L'indignation et l'émotion, les rassemblements généreux ne dissuadent en rien Daech. Au contraire. Défendre ne peut suffire. Nous avons une armée pour terroriser les terroristes. Notre budget militaire n'est pas assez important, mais nous pouvons rapidement l'augmenter. Nous avons déjà certains équipements nécessaires pour aller conduire des raids dans la profondeur en utilisant notamment nos hélicoptères de combat pour frapper Daech au cœur. Nous devons en acquérir d'autres, sur étagère si nécessaire, et transformer notre armée pour qu'elle puisse conduire la guerre qui est la sienne et qui est la nôtre. Ça fait longtemps que Daech ne craint plus les bombardements, il faut donc mener intelligemment des opérations au sol.
Il est assez étonnant de voir que dans cette guerre, nous n'utilisons pas nos soldats ou en tout cas, nous les utilisons à contre-sens en les déployant sur le territoire national. Ce ne sont pas les quelques canons d'artillerie que nous fournissons à l'armée irakienne qui vont changer la donne. En revanche si au sein de la coalition internationale, un certain nombre d'acteurs - en premier lieu la France - faisaient la guerre et ne se contentaient pas de faire tourner leurs navires en rond, ce qui n'a aucun effet, les choses pourraient évoluer. Je ne dis évidemment pas que le problème de Daech serait entièrement réglé par le feu que nous porterions en Syrie et en Irak, mais en tout cas, c'est l'un des éléments incontournable de la solution.
Quant à notre territoire national, il faut enfin des mesures de sécurité adaptées pour que le double échec de l'Etat qui s'appelle le Bataclan et Nice soit pris en compte sérieusement. Il faut pour cela aller au-delà des effets de manche de l'exécutif en place. Notre exécutuf a raté l'après-Charlie Hebdo, il a raté l'après-Bataclan, il est en train de rater l'après-Nice. De combien d'attentats de masse aurons nous besoin pour que le courage politique redevienne une réalité ?
Paru sur Figarovox, 18 août 2016

Vous avez tort, monsieur Juppé !

Publié dans Du côté des élites
Vous avez tort, monsieur Juppé !
 
Vous avez tort, monsieur Juppé !
Les propos que vous avez tenus le 25 avril devant les étudiants de l’IEP de Bordeaux ("Un militaire, c’est comme un ministre : ça ferme sa gueule ou ça s’en va") sont indignes. Méprisants, ils montrent en outre une profonde méconnaissance de la réalité stratégique.

Vous avez tort, politiquement d’abord. Quelle maladresse de vous aliéner une population qui vous était majoritairement favorable : malmenée par la calamiteuse loi de programmation militaire 2014-2019, écartelée entre la multiplication des missions et l’érosion des capacités opérationnelles, elle en avait fini par oublier la loi de programmation 2008-2013, pourtant pire, et le mépris avec lequel elle avait été traitée lors de la crise de l’été 2008 consécutive à l’accident de Carcassonne et à l’embuscade d’Uzbin, en Afghanistan.
A vrai dire, le doute était déjà permis. Votre livre-programme ose s’intituler "Pour un Etat fort" alors même que l’armée, à peine mentionnée, en est la grande absente !

Vous avez tort, dans la forme ensuite. Candidat à la Présidence, vous devez le respect à ceux qui ont dédié leur vie à la protection de cette nation que vous souhaitez diriger. Votre réponse à l’emporte-pièce contredit le discernement attendu de celui qui vise la plus haute magistrature. Car qui, dans la société civile, détient les connaissances, expériences et compétences, acquises par l’étude et le terrain, des officiers supérieurs et généraux ? Pourquoi nos concitoyens ne seraient-ils pas informés par "ceux qui savent", comme dans les autres domaines de l’action publique ? Les responsables militaires sont les mieux placés pour réfléchir froidement aux conditions d’emploi des armées, pour apprécier les menaces, élaborer les solutions militaires propres à l’atteinte des buts politiques. Experts en leur domaine, les militaires ont, vis-à-vis de la nation, un devoir d’alerte.

Mais vous avez surtout tort sur le fond. Non, les militaires n’ont pas "à la fermer" comme un ministre. La première loyauté d’un ministre au service éphémère d’une politique fluctuante, souvent politicienne, est envers son Président. La première loyauté d’un militaire au service permanent de la nation, de ses intérêts et de ses valeurs, est envers la France. Structuré par l’éthique de conviction, il doit prendre la parole pour lui rester fidèle, plutôt que de la renier. N’est-ce pas l’exacte attitude du général de Gaulle tant par ses écrits de l’entre-deux guerres que dans sa remarquable attitude au moment de la défaite de 1940 et des lâchetés qui l’ont suivie ?
Qu’implicitement vous souteniez un exécutif qui a puni d’une "mutation-sanction" un officier général dont le seul tort est d’avoir dit la vérité aux représentants de la nation dénote une attitude dangereuse. Fallait-il que le général Soubelet mente devant une commission parlementaire le 18 décembre 2013 ? Quelle est cette démocratie dont l’exécutif punit une de ses autorités parce qu’elle est sincère vis-à-vis des représentants du corps législatif ? Pourquoi la démocratie américaine, avant toute audition au Sénat, fait-elle jurer aux intervenants de dire toute la vérité (et les poursuit en justice dans le cas contraire), quand notre propre démocratie sanctionne à l’inverse ceux qui se tiennent à l’exactitude des faits ? Que, par la suite, ayant été renié par les responsables exécutifs de la nation à laquelle il avait consacré sa vie, le général Soubelet décide de s’affranchir définitivement de sa réserve et dénonce le laxisme judicaire et pénal français, l’honore et montre à tous que l’on ne peut contraindre indéfiniment au silence ceux dont l’éthique de conviction est la règle de vie.
D’ailleurs, le devoir de réserve des militaires est en France exagérément sur-interprété. Inhibé par des années de stricte obéissance silencieuse, le militaire, facilement bon élève, s’est progressivement autocensuré. S’enfonçant dans son cantonnement juridique, sur-interprétant ses règles, il s’est enfermé dans un conformisme excessif et, hors du champ technico-tactique, a volontairement contraint sa pensée à ce qu’on lui dit de penser. Bridé par ce devoir de réserve exagérément scrupuleux, devenu démesurément révérant envers des autorités administratives ou politiques auxquelles, il leur rend le mauvais service de ne dire que ce qu’elles veulent entendre. Pourtant, l’honneur des chefs militaires n’est pas de mettre en œuvre, au garde-à-vous, des décisions destructrices pour les armées : il tient dans la loyauté sans le renoncement, la loyauté sans le reniement, la fidélité à la Nation.

D’un point de vue strictement légal, les militaires ont le droit de s’exprimer publiquement. Si, dans les faits, la parole est contrainte, et si la très grande majorité des militaires estime devoir se tenir à un strict silence, le mal est venu d’une malsaine jurisprudence étatiquement entretenue.
Vous devriez savoir, monsieur Juppé, que cet excessif cantonnement militaire est une spécificité bien française, si l’on excepte les armées de dictature. Dans la plupart des pays développés, les voix des armées sont naturellement attendues et entendues. En Grande Bretagne, les plus grands chefs militaires savent, si nécessaire, émettre publiquement des critiques vis-à-vis de décisions politiques de défense ; ils sont dans leur rôle et aucun n’a jamais été "démissionné". Aux Etats-Unis, les grands leaders militaires demandent à leurs subordonnés d’exprimer publiquement leurs avis et eux-mêmes énoncent clairement leurs positions. Leur voix est respectée parce qu’ils sont les professionnels d’un art complexe ; leur avis est souvent suivi par leur "Commandant en chef", le président américain.
Monsieur Juppé, ne prenez pas le militaire pour un simple technicien. Il est bien plus que cela, dans et pour la Nation. Son devoir est de penser la défense pour l’immédiat, mais surtout pour le temps long, au-delà des horizons politiciens.
L’expression des militaires sur les problèmes organiques, sécuritaires et stratégiques, est nécessaire : les restrictions dont elle souffre desservent la France. L’Histoire regorge d’évidences. Après la victoire de Iéna, c’est par la liberté donnée aux officiers d’apporter des idées nouvelles que la Prusse trouve les principes qui feront de l’armée prussienne puis allemande cet outil redoutable dont la France souffrira à l’été 1870, en août 1914 et au printemps 1940. L’esprit du "je rayerai du tableau d’avancement tout officier dont je verrai le nom sur une couverture de livre" de Mac Mahon a fondé la défaite de 1870. La même attitude du général Gamelin de 1935 à 1940 mènera au nouveau Sedan. Ainsi, vous avez stratégiquement tort, monsieur Juppé, lorsque le 25 avril vous complétez vos propos par cette affirmation digne de Coluche : "Certes, tous les militaires ont le droit de penser, mais il y a quand même des limites à ne pas dépasser".
Cette nécessité de l’expression est consubstantielle de la nature dialectique de la stratégie. Comme l’écrit le général Beaufre, celle-ci "est un processus d’innovation permanente". Celui qui ne pense plus est condamné à la défaite. Selon la formule américaine, il faut penser "out of the box", libérer la pensée critique, en admettre la nécessité et les débordements éventuels. Il n’y a pas de nation victorieuse qui n’ait su créer dans ses armées les conditions de l’expression de ses officiers.

Pour la Nation, l’armée doit tenir son rang et jouer son rôle. La Nation est portée par ses corps sociaux qui, sur le temps long, dépassent l’Etat et survivent à ses différentes expressions. Les corps sociaux incarnent des pérennités qui dépassent le court terme politique. Soutenir la Nation, c’est soutenir l’expression de ses différents corps. Si l’un vient à manquer, tout l’édifice devient bancal. A ce titre, les élites militaires ont le devoir de faire valoir leurs points de vue, car elles appartiennent à la Nation bien avant d’appartenir à l’Etat.
Enfin, la règle darwinienne s’applique aux militaires : les organes qui ne servent plus s’atrophient. Quand les militaires se cantonnent à leur technicité, ils perdent le goût de la pensée, et les meilleurs, ceux dont la France aura besoin aux heures sombres - les Foch, de Gaulle, Leclerc ou Koenig – ne sont plus attirés par une profession où ils ne pourront plus faire grandir le meilleur d’eux-mêmes. Les Français doivent en être sûrs : si la discipline demeure la force principale des armées, la pensée libérée est la deuxième composante de son efficacité. L’équilibre est fragile, mais le déséquilibre en faveur du silence est la première marque de la sclérose, donc de la défaite.
Cantonnée dans un rôle de mise en œuvre, la haute hiérarchie militaire a laissé le politique s’emparer de la réflexion de défense : les institutions de la Vème République, l’émergence du nucléaire et le précédent algérien ont favorisé cette mainmise. Un demi-siècle : le silence de deux générations !
Certes, depuis quelques années, les officiers s’expriment plus fréquemment sur leurs expériences professionnelles. Mais aujourd’hui, toute contestation de l’organique ou de l’opérationnel est assimilée à une contestation de l’exécutif. Trop peu d’officiers jouent leur rôle de "stratège pour la France". Peu s’expriment sur le fond dans les grands medias. On ne les entend pas sur les problématiques stratégiques, les dérives de l’institution militaire, la dégradation des forces. S’ils se permettent quelque commentaire à l’encontre de la ligne officielle de l’Elysée, la sanction est immédiate.
Les règles sont connues. La première : tant que le militaire est sous l’uniforme, il ne peut s’exprimer et lorsqu’il ne l’est plus, il n’a plus de légitimité à le faire. La seconde : si, sous l’uniforme, il s‘exprime - même de manière mesurée - en dehors du champ technique, il est immédiatement sermonné ou sanctionné ; si, ayant compris cette impossibilité, il parle sous couvert d’anonymat, on lui reproche illico sa couardise, on l’accuse de complotisme, on fouille de manière illégale son ordinateur, on interroge ses proches, on le fait suivre et on le met sur écoute comme un criminel. Je l’ai vécu.

Monsieur Juppé, le politique se trompe en voulant limiter la pensée du militaire. Son devoir est au contraire de tout mettre en œuvre pour favoriser l’esprit critique dans les armées. Les Français doivent l’exiger, tant ils ont payé son absence très cher : la négation des dimensions politique et stratégique du soldat, son cantonnement toujours plus étroit dans ce que l’on baptise à tort son "cœur de métier", le déni de son devoir d’expression constituent une menace directe pour leur sécurité.
Pour toutes ces raisons, vous avez tort, monsieur Juppé.

Envoyé par l'auteur, paru dans Le Monde, 4 mai 2016

Forces armées ... et terrorisme

Publié dans En France
DSI – Forces armées et lutte contre le terrorisme
 
Au regard des fortes tensions qu’il engendre au sein des armées comme de ses effets pervers sur la capacité opérationnelle globale de nos forces, la mise en place de l’opération Sentinelle au lendemain des attaques terroristes du mois de janvier 2015 - puis sa consolidation après celles du 13 novembre - posent clairement la question de l’emploi des forces armées dans la lutte anti-terroriste.
La question fondamentale demeure celle du meilleur rendement de ce nouvel investissement atypique dans la sécurité. Au-delà de son effet anxiolytique, quel est son apport réel ? Quel est le "coût de renoncement" de cet emploi, c’est-à-dire, à quoi la république française renonce-t-elle, immédiatement et à termes, lorsqu’elle déploie en nombre ses militaires sur le territoire national ? L’évaluation de cet apport et de ce coût est technique ; en revanche, le choix du maintien ou non de ce dispositif relève de l’arbitrage politique.
 
Quel que soit cet arbitrage, la situation actuelle, insatisfaisante à tous points de vue, ne peut perdurer. "Ligne Maginot" contournée aisément par les terroristes de Bataclan, Sentinelle ne peut pas se contenter de l’illusoire consolidation qui a suivi cette barbarie. Que ferons-nous de mieux avec 10 000 hommes que nous n’avons pas su faire avec 7 000 si tout le système n’est pas profondément repensé ? Rien, bien sûr : on ne répond pas à une rupture stratégique (un attentat majeur commis à deux kilomètres de la place Beauvau !) par des mesures cosmétiques.
 
Légitimité et nécessité
Il faut d’abord constater que le Président de la république, chef des armées, premier responsable de la sécurité des Français et de l’intégrité du territoire national, a toute légitimité pout utiliser ses forces armées comme il l’entend, si elles sont engagées contre un ennemi et non contre des Français. La limite de cette légitimité est qu’il n’a pas le droit moral de sacrifier à des visées politiciennes de court terme un instrument dont l’évolution et l’emploi doivent se penser dans le temps long, en fonction d’une vision de long terme de la place de la France dans le monde et de l’évolution des relations internationales.
 
Par ailleurs, si l’on veut que les Français consentent aux fortes ponctions budgétaires que représentent les investissements de défense, ils doivent ressentir les "retours sur investissement" ; donc, dès lors qu’ils se sentent menacés, les armées doivent clairement apparaitre dans les dispositifs adoptés pour répondre aux défis sécuritaires. Il y a en effet un lien très fort entre le caractère "extérieur" des opérations conduites par l’armée française et la dégradation continuelle des budgets de défense. Si l’on veut donc préserver des forces pour l’extérieur – et nous n’avons pas d’autre choix - il faut qu’elles soient présentes sur le sol national quand les Français y sont attaqués. D’abord parce que leur première mission est la défense des citoyens, ensuite donc parce que, dans le cas contraire, les contribuables leur disputeraient très vite le budget qu’ils leur consacrent. Si l’on veut des armées pour la "défense de l’avant", il faut consentir à ce qu’elles participent à la "défense de l’arrière".
La question n’est donc pas d’arrêter, mais de faire mieux, c’est-à-dire franchement autrement, de manière à ce que le "trade off " extérieur/intérieur redevienne gagnant quant à l’utilisation de ce réservoir de forces unique, limité et déjà fortement dégradé pas vingt-cinq années de déflations budgétaires conjuguées désormais à un rythme d’engagement très au-delà des contrats opérationnels de référence.
 
Utiliser de manière complémentaire les instruments du continuum sécurité-défense
Chaque instrument du continuum sécurité défense doit être utilisé au mieux de ses capacités, dans une vision systémique permettant le meilleur arbitrage coût/bénéfice. La  guerre contre le terrorisme islamique n’est plus "hors sol" ; elle doit se gagner sur trois théâtres –Sahel, Levant, national – mais les outils pour la mener ne sont pas interchangeables.
Des forces de police aux forces nucléaires, la France à la chance de disposer de toute gamme de moyens pour assurer les missions de défense et de sécurité. Mais il faut les utiliser en "système", en organisant les meilleures synergies par une habile combinaison des capacités spécifiques. L’efficacité des forces de police est fondée sur celle des individus, agissant sur des espaces restreints pour de courtes durées. Les armées, c’est l’inverse : leur force c’est le collectif. Leur vrai avantage comparatif, c’est leur capacité à agir en un système cohérent, avec une gamme extraordinairement diversifiée de capacités de tous ordres et ce dans le temps long, sur de vastes espaces, avec une capacité d’organisation optimale en système sur l’ensemble du territoire national. Donc, le simple bon sens indique que la logique d’éparpillement, de saupoudrage prévalant aujourd’hui est à l’opposé de l’utilisation optimale de ce remarquable système autonome.
A utiliser les armées comme des forces de police – ou, pire comme des sentinelles ou des vigiles de sociétés de gardiennage – on utilise à faux un remarquable instrument, sans en retirer de plus-value sécuritaire mais en se privant dans l’instant et pour l’avenir d’un moyen qui fait déjà défaut sur les théâtres d’opération et dont se dégradent à vive allure les capacités.
 
Il y a des choix à faire : de la présence sous la Tour Eiffel, ou de l’efficacité opérationnelle en Syrie et au Sahel ? Aujourd’hui, les 10 000 soldats français déployés dans le cadre de l’opération Sentinelle n’ont qu’une 
plus-value très limitée au regard des inconvénients de ce déploiement dont on a du mal à penser que la logique n’est pas d’abord de nature politicienne. Employer un soldat, dont la formation est très onéreuse, dans le rôle d’un employé de société de gardiennage est un véritable gâchis, au plan opérationnel et au plan budgétaire. Impôts dilapidés, dégradation des capacités opérationnelles individuelles et collectives… Sentinelle est en train de caser un outil qu’on regrettera très vite. Il est tout à fait légitime d’utiliser les soldats français pour la protection du territoire national, mais à condition de tirer le meilleur parti de leurs compétences spécifiques. C’est au détriment de la sécurité des Français que l’armée est aujourd’hui utilisée comme force de sécurité intérieure démarquée ou, pire, comme un stock de vigiles déployés devant les lieux de culte !
 
Quel rôle pour les armées ?
Le premier constat est que seules les armées peuvent tarir à l’extérieur les sources de violence. Depuis que Clausewitz l’a clairement établi, chacun sait que l’efficience impose d’aller attaquer d’abord le "centre de gravité" de l’adversaire, ou, plus prosaïquement, de fermer le robinet de distribution générale plutôt que de passer vainement la serpillère sur les multiples zones des fuites. Il faut donc que les armées conservent cette capacité et qu’elle ne soit pas dilapidée. Or, force est de constater aujourd’hui, que si aucune décision n’est prise, notre belle armée "Serval" aura laissé place dans quelques années à une pauvre armée "Sentinelle" bien incapable de remplir ses missions prioritaires à l’extérieur du territoire national. Non seulement, la sécurité des Français en pâtirait, mais également la place de la France dans le monde : si notre diplomatie sait encore parfois se faire entendre, si le Président Hollande est reçu sur un tapis rouge par le Président Obama, c’est d’abord parce que les armées françaises sont encore capables d’intervenir avec brio et efficacité dans les crises sécuritaires dans notre étranger proche et moins proche.
 
Le deuxième constat est que seules les armées françaises sont capables d’une action de masse, coordonnée, sur l’ensemble du territoire national, grâce à leur organisation territoriale et leur commandement centralisé. Elles en sont du moins capables tant que leurs moyens ne sont pas saupoudrés sur l’ensemble du territoire sous des directions multiples peu formées à l’action collective de masse.
Pour d’évidentes raisons, il n’est pas question d’avoir une armée de l’intérieur et une armée de l’extérieur. Mais le potentiel de 10 000 hommes que représente aujourd’hui l’opération Sentinelle pourrait constituer un instrument remarquable dans les mains de l’exécutif s’il était utilisé comme une force militaire cohérente dans une logique "d’effet global à obtenir" et non pas de dispersion des moyens. Se reconstituant continuellement par rotation, placé sous commandement militaire national, il pourrait constituer une force de réserve exceptionnelle capable de se projeter dans l’instantanéité partout sur le territoire national, d’y conduire sans délai des missions militaires – bouclage, quadrillage, ratissage, éclairage, reconnaissance, intervention brutale – et produire ces effets militaires dont elles sont seules capables. Et elles le sont de manière autonome, quelles que soient les dégradations de l’environnement, avec une très grande capacité de résilience individuelle et collective. Statutairement, les militaires ne disposent pas du droit de retrait ; ils exécutent leurs missions jusqu’au bout, quels que soient les risques. Cet extraordinaire "ultima ratio" doit être préservé et non sacrifié à contre-emploi à des fins politiciennes de court terme. C’est une affaire de responsabilité politique. Encore une fois, l’armée, c’est d’abord la force du collectif, ce collectif dont elle est de moins en moins capables puisque c’est l’entrainement collectif qui souffre le plus de son sur-déploiement sur le théâtre national : cette capacité à l’action collective, il faut la restaurer dans l’intérêt de la France.
 
L’armée, ultima ratio
Les responsables de l’Etat français ne doivent pas oublier que les armées jouent un rôle fondamental dans et pour la nation, rôle que l’on est prompt à oublier à la première embellie pour satisfaire d’autres priorités politiciennes de confort.
Les armées sont un réservoir essentiel de résilience. Conçues et organisées pour agir dans le chaos, elles sont le recours quand plus rien ne fonctionne, quand tous les corps syndiqués refusent d’agir. Souvenons-nous de la catastrophe nucléaire de Fukushima qui frappe le Japon et le monde de stupéfaction, en mars 2011. Ce sont les 100 000 soldats que le gouvernement japonais a déployés en moins d’une semaine qui ont permis de secourir les millions de Japonais projetés dans le chaos, de rétablir les flux et de restaurer l’Etat défaillant dans des régions entières. La France serait aujourd’hui bien incapable d’un tel effort !
Aux armées parcellisées sur le territoire national ne peut correspondre cette capacité de réaction immédiate et massive que l’Etat doit préserver dans l’intérêt supérieur de la nation.
 
Quelle place pour le citoyen dans cette défense militaire contre le terrorisme ?
Que l’on regrette le service militaire, cela a du sens ; que l’on revendique sa remise en vigueur, cela en a nettement moins. La France ne saurait que faire de ces 800 000 appelés annuels de chaque classe d’âge. Elle ne saurait ni les former … ni même les loger, elle qui, désormais délestée beaucoup trop vite de ses casernes vides pour le franc symbolique, n’est même pas capable de loger correctement les soldats de l’opération Sentinelle ! Une Garde Nationale à l’américaine ? Ce serait oublier que celle-ci est une véritable armée, presque d’active, équipée des matériels les plus modernes et conduisant à l’extérieur des opérations de guerre, à côté de la "Regular Army ". Une réserve opérationnelle fortement consolidée ? Les conditions – juridiques et budgétaires - sont loin d’être remplies pour disposer d’une réserve opérationnelle suffisamment nombreuse (en hommes de troupe en particulier) et entraînée capable de prendre à sa charge des missions militaires sur le territoire national, celles qui sont probablement les plus compliquées en termes de maîtrise du feu.
Une voie semble cependant ouverte, celle du Service Civique Militaire, telle que l’a proposée en particulier le député Yves Fromion. Il consisterait, dans les faits, à recevoir, former et entraîner quelques dizaines de milliers de volontaires, selon un processus assez semblable à celui de l’ancien Service Militaire. Après quatre mois de "classes", ces volontaires seraient capables de remplir des missions de type "Sentinelle " ce qui soulagerait d’autant les forces d’active à même dès lors de conduire plus efficacement leurs missions à l’extérieur. Ce système nécessiterait des budgets spécifiques complémentaires et un renforcement du taux d’encadrement des armées pour rendre ces dernières capables de mener la formation de ces contingents sans hypothéquer leurs propres capacités opérationnelles.
 
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L’efficience sécuritaire exige que les différents instruments dont dispose la République française soient utilisés en synergie, selon une vision systémique, chacun dans son "compartiment de jeu". Avec l’opération Sentinelle d’aujourd’hui – la si mal nommée ! – nous sommes loin de cet idéal, avec un dispositif dont la plus-value sécuritaire est extrêmement faible mais dont le coût opérationnel est exagérément élevé.
Il ne s’agit pas de replâtrer le dispositif jeté dans l’urgence sur le terrain après les attentats de janvier 2015, mais plutôt de repenser globalement le dispositif sécurité-défense en assurant la bonne complémentarité des moyens engagés. Cette réflexion est aussi indispensable … qu’improbable. Il y a fort à parier que, jusqu’aux élections présidentielles de 2017, toutes les décisions dans ce domaine seront prises sous le prisme des intérêts politiciens de court terme, quitte à accroître inconsidérément l’usure des armées, à "injurier" l’avenir sécuritaire et à prendre le risque immédiat de nouveaux attentats majeurs au cœur de nos villes.
 
Le général Desportes vient de publier aux éditions Gallimard un appel citoyen "aux français qui croient encore être défendus"

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