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DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants

Officier, général de division


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

URL du site internet:

La Défense ? ... de la volonté

Publié dans En France
La Défense ? Une affaire de vision et de volonté !
 
Entretien avec Vincent Desportes, général de division (R), enseignant à HEC et professeur associé à Sciences po Paris,
auteur de La dernière bataille de France

 
Cela fait maintenant quatre mois que votre ouvrage est paru. S’il condense – et développe – nombre d’arguments que vous aviez déjà présenté, comment jugez vous sa réception dans le grand public mais aussi au niveau politique ?
J’ai été très heureux de constater que cet ouvrage était attendu, du moins si j’en crois l’accueil qu’il a reçu. Il a fait l’objet de très nombreuses recensions dans la presse écrite, grande et moins grande, nationale et régionale. J’ai été, et continue à être à son propos, l’invité de très nombreuses émissions radiophoniques et télévisées, aux heures de grande écoute. Je suis l’invité régulier de dîners ou petits déjeuners débats, mes analyses sont constamment reprises ou citées. Ce livre correspondait donc à un vrai besoin : celui de dire clairement aux Français la vérité sur leurs armées, bien au-delà des discours officiels lénifiants.
Même accueil d’ailleurs de la part du monde politique. J’ai eu beaucoup de retours très favorables. Quelques candidats aux grandes élections futures ont pris la peine de me recevoir pour échanger franchement sur la situation et les possibles options pour l’avenir.
De la part des militaires, je n’ai eu droit qu’a de très nombreuses félicitations, marques de reconnaissance et encouragements. Mon ouvrage a dû faire l’objet d’une réimpression quelques jours après sa sortie. J’en suis très heureux parce que mon souhait était de faire connaître la réalité et de diffuser des idées essentielles pour la sécurité actuelle et future de nos concitoyens ; ce pari est en passe de réussir.
 
Vous pensez que les Français commencent à comprendre ?
Je crois que les Français sont en train de sortir de "l’assoupissement nucléaire" dans lequel ils ont été volontairement maintenus et de comprendre que leur sécurité exigeait des forces armées à la hauteur des enjeux. Héla, il aura fallu le bain de sang du 13 novembre pour que notre exécutif sorte de sa léthargie ! Le Bataclan a évidemment facilité cette prise de conscience citoyenne … et quelque part, c’est mon grand regret. Mon livre a été publié très exactement quinze jours avant cet acte barbare ; or, mon espoir était justement de créer un sursaut qui aurait peut-être permis d’éviter ce massacre. Notre ennemi a été trop rapide, encore cette fois.
Alors, il faut continuer à placer nos responsables politiques devant leurs responsabilité et remonter en puissance très vite. Ce ne sont pas les mesurettes du discours de Versailles qui suffiront pour reconstruire ce que vingt-cinq années de mépris des armées ont détruit. Je pense que, après Charlie et le Bataclan, nous n’éviterons pas un troisième, peut-être même un quatrième attentat sur notre sol, mais si l’Etat retrousse ses manches et a le courage politique d’afficher puis de se tenir aux vrais priorités budgétaires, alors nous éviterons peut-être le cinquième et le sixième.
L’après-Charlie a été raté, j’espère que nous ne "raterons" pas l’après-Bataclan, même si je ne suis pas très optimiste.
 
Avec le déploiement de Sentinelle, un volume considérable de forces se retrouve fixé sur le territoire national – et ne combat donc pas l’ennemi ailleurs. Comment analysez-vous ce déploiement ?
Clairement comme un échec et une gabegie. Un échec, parce que le dispositif a été aisément contourné par notre ennemi et qu’il le sera encore tout aussi aisément à l’avenir. Vous pouvez placer un soldat devant tous les lieux présentant un risque – et vous n’en n’aurez jamais assez ! – mais vous n’empêcherez pas l’ennemi d’aller trouver ailleurs une nouvelle cible molle et à haut rendement médiatique. Il est dans la vocation de toute forteresse de tomber un jour et de toute fortification d’être contournée ; c’est vieux comme la guerre et, nous Français, nous avons suffisamment payé l’effondrement de notre rêve de béton en mai 40 pour ne pas retomber dans le piège. La ligne Maginot, imposée contre l’avis des militaires, fut un mensonge politicien aux Français : "nous allons vous protéger de la guerre à bas coût". Aujourd’hui, même manœuvre qui ne fonctionnera pas. La vérité, c’est que la guerre se gagne toujours par un effort de guerre correspondant aux enjeux et un engagement proactif qui suppose la mobilité : bref, l’exact inverse de Sentinelle dont l’appellation même est porteuse d’inefficacité. Se contenter de faire passer les effectifs de Sentinelle de 7000 soldats à 10.000, c’est faire du cosmétique quand nous sommes face à une rupture stratégique !
 
Vous parliez aussi de gabegie ?
Quant à la gabegie, elle est claire. Des soldats à la formation compliquée et onéreuse scotchés au sol comme des vigiles, c’est une dilapidation de l’argent public, d’autant que cette formation s’évapore au fil des rotations "Sentinelle" ; elles érodent des capacités opérationnelles qui seraient bien plus utiles sur les champs de guerre extérieurs. Par manque criant de moyens et d’effectifs, nous y poursuivons en vain des victoires stratégiques qui, au-delà des batailles que nous savons encore gagner, nous échappent de plus en plus.
 
Que proposez-vous ?
Ce double constat de l’échec et de la gabegie fait, il faut aller plus loin. J’estime en effet que si l’on veut préserver des forces pour l’extérieur, il faut qu’elles soient présentes sur le sol national quand les Français y sont attaqués. D’abord parce que leur première mission est la défense des citoyens, ensuite parce que, dans le cas contraire, les contribuables leur disputeraient très vite le budget qu’ils leur consacrent. Si l’on veut des armées pour la défense de l’avant, il faut consentir à ce qu’elles participent à la défense de l’arrière. Par ailleurs, le président de la République a toute légitimité pout utiliser comme il l’entend ses forces armées, dès lors qu’elles sont engagées contre un ennemi et non contre des Français. La question n’est donc pas d’arrêter, mais de faire mieux, c’est-à-dire franchement autrement, de manière à ce que le "trade off " extérieur/intérieur redevienne gagnant avec ce réservoir de forces unique et limité.
Des forces de police aux forces nucléaires, la France à la chance de disposer de toute gamme de moyens pour assurer les missions de défense et de sécurité. Mais il faut les utiliser en "système", en organisant les meilleures synergies par une habile combinaison des capacités spécifiques. L’efficacité des forces de police est fondée sur celle des individus, agissant sur des espaces restreints pour de courtes durées. Les armées, c’est l’inverse : leur force c’est le collectif. Leur vrai avantage comparatif, c’est leur capacité à agir en un système cohérent, avec une gamme extraordinairement diversifiée de capacités de tous ordres et ce dans le temps long, sur de vastes espaces, avec une capacité d’organisation optimale en système sur l’ensemble du territoire national. Donc, le simple bon sens indique que la logique d’éparpillement, de saupoudrage, prévalant aujourd’hui est à l’opposé de l’utilisation optimale de ce remarquable système autonome.
 
Mais concrètement ?
Pour d’évidentes raisons, il n’est pas question d’avoir une armée de l’intérieur et une armée de l’extérieur. Mais ce potentiel de 10 000 hommes, qui se reconstituerait continuellement par rotation, placé sous commandement militaire national, pourrait constituer une force de réserve exceptionnelle capable de se projeter dans l’instantanéité partout sur le territoire national, d’y conduire sans délai des missions militaires – bouclage, quadrillage, ratissage, éclairage, reconnaissance, intervention brutale – et produire ces effets militaires dont elles sont seules capables. Et elles le sont de manière autonome, quelques soient les dégradations de l’environnement, avec une très grande capacité de résilience individuelle et collective. Statutairement, les militaires ne disposent pas du droit de retrait ; ils exécutent leurs missions jusqu’au bout, quels que soient les risques. Cet extraordinaire "ultima ratio" doit être préservé et non sacrifié à contre-emploi à des fins politiciennes de court terme. C’est une affaire de responsabilité politique. Encore une fois, l’armée, c’est d’abord la force du collectif : il faut la préserver dans l’intérêt de la France.
 
Conséquence de Sentinelle et des attentats de janvier et novembre, la décrue des effectifs est ralentie. Si le politique évoque une "remontée en puissance" et que les régiments d’infanterie vont bénéficier d’une compagnie supplémentaire, on est encore loin d’un retour aux effectifs pré-2008. Que vous inspirent les dernières décisions prises ? 
En progrès, mais doit impérativement mieux faire. Bien sûr ce sont de bonnes décisions, mais tellement insuffisantes ! Que l’on ralentisse la décrue des effectifs, c’est bien. Mais, dès avant Charlie Hebdo, les armées étaient déjà sur-déployées par rapport aux situations opérationnelles de référence. Leur déploiement est accru d’un tiers, et, au lieu d’augmenter de manière conséquente leurs effectifs, on se contente d’en limiter la décrue. Le taux de rotation opérationnel demeure beaucoup trop élevé pour préserver les capacités opérationnelles, collectives en particulier, celles qui font qu’une armée est une armée et non une accumulation de citoyens armés. La menace de "l’armée creuse" se précise et, selon l’expression qui court dans les rangs, si aucune mesure sérieuse n’est prise, notre belle armée Serval ne sera bientôt plus qu’une pauvre armée Sentinelle, de deuxième rang. C’est grave. Quant au 3,8 milliards parcimonieusement alloués aux armées sur cinq ans, il faut tout d’abord noter que ce courageux effort concerne essentiellement le successeur de François Hollande et qu’il est de toute façon très insuffisant pour redresser la terrible situation des armées françaises dégradées par un quart de siècle de négligences budgétaires.
 
Face à l’environnement actuel et à son évolution d’un point de vue prospectif, quelle serait, en termes de structures, d’effectifs et d’équipements, votre "armée de Terre idéale" ?
Il n’y a pas d’armée de Terre idéale ! Tout dépend des
missions et donc de la vision supérieure. Le Lichtenstein n’a pas besoin d’armée et la Suisse a une belle armée avec plus de chars et d’obusiers d’artillerie que la nôtre … incapable de se projeter à l’extérieur, et encore moins de "rentrer en premier" et d’être "nation cadre" ! Donc, tout dépend du "projet pour la France".
Mais si la France entend rester la France, si elle entend demeurer une voix dans le monde, elle ne le pourra que si elle est capable de "délivrer", selon l’expression américaine. Ce qui fait la puissance de la voix des nations, c’est tout simplement leur puissance. L’incapacité croissante des Etats-Unis à régler les affaires du monde, son effacement stratégique a une raison essentielle : ils ne sont plus capables de transformer leur force extraordinaire en puissance. Leur force ne "peut" plus : chacun sait que les Etats-Unis ont perdu toutes leurs guerres depuis un demi-siècle. L’influence n’existe que si elle est basée sur de solides réalités, économiques et militaires en particulier. Le monde est, et restera, un espace d’affrontement armé des volontés et le vieux principe de Bismarck vaut encore : "Une diplomatie sans armée, c’est un chef d’orchestre sans orchestre".
 
L’armée de Terre doit-elle envisager d’être réengagée durablement à l’extérieur ?
Tout indique que son rythme de projection devrait au moins se maintenir à moyen terme, sur des théâtres variés, distants, imprévisibles. C’est l’évolution du monde. En particulier, elle ne pourra pas échapper à l’Afrique. La population africaine, qui a déjà dépassé le milliard, doublera d’ici vingt-cinq ans et pourrait atteindre quatre milliards à la fin du siècle. Deux possibilités. Soit l’Afrique est stabilisée et en réel développement économique : les Africains participeront alors chez eux à ce développement aux retombées très positives sur l’économie française. Soit l’Afrique est à feu et à sang et en plein délabrement économique : on assistera alors à des exodes massifs dont la France et son économie seront les premières victimes. Or, en ce qui concerne l’Afrique de l’Ouest jusqu’aux Grands Lacs, la France est, à ce jour, la seule à posséder les capacités d’intervention et le savoir-faire nécessaires : c’est une responsabilité pour elle comme pour l’Europe. L’Afrique sera notre avenir ou notre cauchemar : à nous de choisir. Si la France ne se réengage pas, résolument, en Afrique, elle devra régulièrement y jouer les pompiers. Si nous voulons restreindre ces actions ponctuelles, l’Afrique doit être placée dans les meilleures conditions de l’auto-développement, et doit pouvoir assurer sa propre sécurité. Il est donc urgent d’aider à structurer l’architecture de défense panafricaine, ainsi que de reconstruire les armées nationales indispensables à la solidité de ces Etats africains que nous avons créés et qui ne sont pas encore devenus des Nations. Il faut donc renforcer nos points d’appui et réinvestir dans les structures de formation et de conseil. C’est évidemment très dimensionnant pour l’armée de Terre.
 
Voyez-vous d’autres critères dimensionnant ?
Sûrement celui de l’autonomie stratégique. Cette dernière est puissamment revendiquée, mais elle est illusoire, bien qu’aucune mesure sérieuse ne soit prise pour la rétablir. Page après page, le dernier Livre Blanc appelle à sa restauration : car, même au sommet de l’Etat, il est difficile de cacher que les armées françaises ne peuvent conduire par elles-mêmes que de très petites opérations. Ou pour dire les choses plus crûment : que la France ne peut plus lancer que les opérations pour lesquelles les Etats-Unis nous consentent leurs soutiens, c’est-à-dire dont ils admettent le principe. Notre armée n’est capable de mener dans la durée que les opérations avalisées par notre grand allié. Jamais nos opérations en Libye et au Mali n’auraient pu être conduites sans l’appui massif des forces américaines, sauf à admettre des projections extrêmement lentes et par là-même contre-productrices. Si les moyens logistiques et de renseignement sont les premiers concernés, l’armée de Terre souffre aussi très directement de ses profondes carences en termes de projection opérative, du manque d’hélicoptères lourds en particulier, ce qui affecte directement l’efficacité de ses maigres troupes quand elle agit sur des espaces étendus, au Sahel par exemple.
Bref, mon rêve d’armée de Terre, c’est celui d’une armée aux effectifs adaptés au missions (à mon avis, compte tenu de l’évolution du contexte opérationnel, il faut viser un volume de 100.000 h pour la force opérationnelle projetable), avec des budgets de MCO permettant une de disponibilité globale des équipements égale à 90% (soit un saut d’environ 30%) afin de permettre un taux d’entraînement correspondant aux normes internationales, et une nette amélioration des conditions de vie au quartier qui se sont dégradée profondément au fil des déflations budgétaires.
 
L’Horizon de l’Europe de la défense semblant encore bien lointain, ne devrions-nous pas miser davantage sur l’OTAN ?
Ce serait une erreur non seulement grossière mais particulièrement dangereuse. L’OTAN devient un danger majeur pour notre sécurité. Progressivement, les différents pays d'Europe ont profité de l'aubaine qu'était l'OTAN pour faire des économies à bas coût politique sur la défense, en expliquant à leurs citoyens qu'ils étaient défendus dans le cadre de l'OTAN, et que par conséquent, les investissements en matière de défense étaient devenus superflus. Le bilan est terrible : aujourd'hui, l'Europe est largement désarmée – à l'exception de la France, qui a conservé un volume de forces, certes insuffisant, mais bien réel. Finalement, l'OTAN est devenue une menace pour la sécurité des Européens, car elle les empêche de trouver leur autonomie stratégique. Ils s'en remettent, à tort, aux Américains pour les défendre. Le meilleur service que les Américains pourraient rendre aux Européens (et à eux-mêmes !) serait de sortir rapidement de l’OTAN pour nous imposer ainsi notre prise de conscience et notre autonomie stratégique
 
Ne faudrait-il pas poursuivre les réformes dans les armées pour gagner en productivité ?
Arrêtons avec ce mythe. Aucune autre administration n’a connu depuis vingt-cinq ans une telle diminution de crédits, aucune n’a subi tant de réformes au mépris de l’efficacité : tout cela sans manifester bruyamment, sans bloquer le pays, tout en poursuivant au mieux les missions de défense au profit d’un pays qui ne lui donne pas les moyens nécessaires ! Ces réformes successives, imposées le plus souvent par des logiques déconnectées tant de la réalité du monde que de ses finalités propres, souvent au mépris des spécificités militaires et des règles de bon fonctionnement des armées, ont été menées à un rythme qui ne permet pas au système de se réorganiser, ni de modifier ses pratiques.
Le résultat de ces réformes est catastrophique car ces réorganisations se sont majoritairement faites au mépris de ce qu’est le soldat et de ce qui fait l’efficacité des armées, leur essence. En trois couches successives, au mépris de la spécificité de ce ministère et de sa fonction essentielle, un terrible excès d’interarmisation, de mutualisation mais aussi de civilianisation est venu à bout du bon fonctionnement des armées.
 
Pouvez-vous préciser ?
L’application brutale de la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances), en 2006, a constitué un premier coup majeur. Par un double mouvement d’effacement des chefs d’état-major d’armée et de rehaussement des autres grands subordonnés du ministre, le chef d’état-major des armées reste le seul chef militaire en relation directe avec le ministre, à égalité désormais avec le Secrétaire général pour l’administration (SGA) et le Délégué général pour l’armement (DGA). Le ministère oublie définitivement qu’il est le ministère des armées et que les branches administratives sont là pour les soutenir ; le vieux principe militaire "soutenu/soutenant" est oublié.
La deuxième étape, en 2009, c’est la RGPP ou révision générale des politiques publiques. Le ministère est profondément affaibli par l’application excessive de principes contraires à l’efficacité militaire. Il va se retrouver "matricialisé" - c’est-à-dire "déresponsabilisé", ce qui va produire le désastre du système de solde Louvois ou le scandale du dépôt de munition de Miramas – et "mutualisé", avec l’aberrante création des Bases de défense.
Le troisième coup, depuis 2012, c’est la soi-disant "nouvelle gouvernance" du ministère, avec de nouveaux pans de responsabilité enlevés aux chefs militaires et attribués désormais aux grands directeurs : le commandement est dépossédé de la politique des ressources humaines, bien que "l’homme ait toujours été l’instrument premier du combat" et de la réflexion stratégique avec la création de la DGRIS. Je trouve scandaleux que les directeur des ressources humaines et de la stratégie du ministère de la défense ne soit pas des militaires de haut rang.
 
Au-delà des aménagements à effectuer, selon vous, dans la dissuasion, comment financer la "remise en état" des forces ?
Il y a d’abord un impératif : remettre la technologie à sa place, c’est-à-dire au service de l’efficacité globale. Le fétichisme technologique devient une menace pour la sécurité des Français. Il y a un véritable effet ciseau. Des budgets en perpétuelle diminution sont confrontés au coût exponentiel des équipements - cette "inflation militaire"  qui contraint formats et effectifs, lamine les forces terrestres, resserre les flottes aériennes et navales. Le résultat est inévitable : des armées aux formats toujours plus étroits, "échantillonnaires", de moins en moins aptes aux effets stratégiques. Les armées doivent raisonner en termes de coût d’opportunité. Aujourd’hui, la conjugaison de la disette budgétaire et de l’inflation militaire renforce les effets d’éviction et, partant, l’importance de ce raisonnement par les coûts de renoncement.
Alors que nos budgets demeurent importants, les formats de nos armées – et de l’armée de Terre en particulier - ne permettent plus de réunir sur chaque théâtre les masses critiques indispensables à l’efficacité globale. Aujourd’hui, ne rien faire, c’est laisser la conjonction de "l’inflation militaire" et de la "déflation budgétaire" détruire nos armées. Ne pas penser autrement, laisser les logiques actuelles poursuivre leurs œuvres de destruction, c’est regarder benoitement le bateau sombrer.
La deuxième voie, c’est l’effort de défense. Il faut reconstruire l’Etat régalien qui n’est plus capable aujourd’hui de remplir les missions qui sont sa raison d’être, le 13 novembre n’est que trop parlant à cet égard. La sécurité est à reconstruire, tout comme la justice et la diplomatie. En ce qui concerne la défense, il faut immédiatement viser les 2% du PIB (hors pensions et gendarmerie) : tout le monde sait que c’est le seuil minimal pour un pays qui prétend avoir une défense digne de ce nom. Mais il faut viser plus haut, vers 3%, ce qui n’est rien par rapport au 57% du PIB de dépense publique. Le problème n’est pas budgétaire : c’est un problème de responsabilité et de volonté politique.

Paru dans DSI, propos recueillis par Joseph Henrotin.

Intérêts politiciens et l'armée

Publié dans En France
"Les intérêts politiciens désorganisent l'armée française"
 
Alors que le 11 janvier 2016 marque le troisième anniversaire de l’engagement de l’armée française au Mali, vous estimez que celle-ci est atteinte du "syndrome de Sisyphe guerrier", reconquérant le matin ce qu’elle a abandonné la nuit précédente. Comment expliquer cette surexploitation de l’armée française ?
Ce qui mine l’armée française c’est la dégradation continue, depuis plus d’un quart de siècle, des moyens budgétaires dont elle dispose … et donc de ses capacités opérationnelles globales. L’évolution qu’a connue l’armée correspond à l’idée fausse que la guerre n’existe plus. L’armée s’est transformée progressivement, par contactions successives, en un kit expéditionnaire dont les résultats sont excellents … mais seulement aux niveaux techniques et tactiques, sur des espaces réduits, dans le temps court,  alors qu’elle est déployée sur de vastes espaces (par exemple la zone sahélo-saharienne, plus vaste que l’Europe !) et que la guerre se gagne toujours sur le temps long : en bref, si les armées françaises sont toujours capables de gagner brillamment des batailles, elles peinent à gagner les guerres.
 
On se désengage toujours trop tôt, sans avoir eu le temps de transformer les victoires tactiques en résultats stratégiques. De fait, la France s’engage sur un théâtre, puis, beaucoup trop rapidement, elle est obligée de se désengager pour aller s’engager ailleurs. C’est ce que j’appelle le syndrome de Sisyphe guerrier. Ce phénomène est caractéristique des opérations au Mali, puis en Centrafrique, puis dans la bande sahélo-saharienne, l’opération Barkhane. Après avoir brillamment remporté la bataille des Ifoghas au Mali, la France a été obligée de diminuer ses effectifs pour s’engager dans l’opération Sangaris – qui patine aujourd'hui, faute d'effectifs, puisque l'armée, a été obligée de monter l'opération Barkhane. Bref, on déshabille Pierre pour habiller Paul, puis Paul pour habiller Jacques …
 
Dans un chapitre sur le mythe du soldat Ryan, vous écrivez que les Européens n'ont jamais autant délaissé leur autonomie stratégique aux Etats-Unis, notamment par le biais de l'OTAN. Comment cet abandon se manifeste-t-il ?
Notons que la France a été moins frappée que les autres pays européens par ce mythe dangereux. La pensée gaullienne persiste en France, ce qui fait que nous avons, à juste titre moins tendance que les autres à faire confiance aux Etats-Unis pour la gestion de nos affaires militaires, malgré l'épisode du retour dans le commandement intégré de l'OTAN en 2008 sous Nicolas Sarkozy. Progressivement, les différents pays d'Europe ont profité de l'aubaine qu'était l'OTAN pour faire des économies à bas coût politique sur la défense, en expliquant à leurs citoyens qu'ils étaient défendus dans le cadre de l'OTAN, et que par conséquent, les investissements en matière de défense étaient devenus superflus. Le bilan est terrible : aujourd'hui, l'Europe est largement désarmée – à l'exception de la France, qui a conservé un volume de forces, certes insuffisant, mais bien réel. Finalement, l'OTAN est devenue une menace pour la sécurité des Européens, car elle les empêche de trouver leur autonomie stratégique. Ils s'en remettent, à tort, aux Américains pour les défendre.
 
Stratège avisé, de Gaulle avait compris dès la fin des années 1950 que les Américains ne reviendraient plus jamais défendre la "grand-mère patrie" européenne. Les liens entre Européens et Américains se sont distendus au fil des ans. A partir de 2040, la majorité des Etats-Uniens ne sera plus d'origine européenne et "Ramos" ne viendra plus se faire tuer pour nous. Le réflexe naturel de défense de la "grand-mère patrie" n'existera plus. Par ailleurs, il faut rappeler qu'en 1917 et en 1942, les Américains étaient avant tout venus remettre de l'ordre dans leur marché naturel, l'Europe. Aujourd'hui, les intérêts économiques étasuniens ont basculé de l'Atlantique vers le Pacifique. Enfin, les Etats-Unis sont fatigués par leurs guerres : ils ne peuvent que constater que, malgré leur énorme puissance, ils ont perdu toutes leurs guerres depuis un demi-siècle, l'Irak et l'Afghanistan n'étant que les derniers exemples d'une longue série de défaites.
Le meilleur service que les Américains pourraient rendre aux Européens (et à eux-mêmes !) serait de sortir eux-mêmes de l’Otan pour nous imposer ainsi notre prise de conscience et notre autonomie stratégique.
 
Vous dénoncez également la dérive atlantique mortifère de notre modèle de forces et la transformation à l'américaine des armées de l'OTAN. Quel basculement s'est-il opéré entre le stratégique et le technique ? L'engouement technologique est-il en train de tuer l'armée française ?
Les armées françaises ont continué à suivre le modèle américain, fondé sur la recherche permanente du meilleur technologique, sans souci de l'efficacité globale des systèmes. Cette logique est compatible avec les budgets militaires américains supérieurs à 600 milliards de dollars par an. Pas avec les budgets européens en général, français en particulier.
Les Américains réussissent à conserver à la fois le meilleur technologique et les volumes de forces suffisants pour faire face à leurs missions. Mais le surinvestissement technologique français a conduit inexorablement l'armée à réduire ses volumes. La technologie a dévoré les formats, rendant finalement un bien mauvais service aux armées, parce qu’elle ne confère pas le don d’ubiquité. Quand les terrains d'interventions sont multiples, la réduction des formats, "l’échantillonnage" des forces, imposés par la dérive technologiste ne permet plus de faire face à la multiplication des missions. Cette dérive non maitrisée de la technologie a conduit l'armée française à devenir une "armée coup de poing", incapable de gagner les guerres.
Ce constat est d'autant plus aberrant que le modèle américain que nous nous acharnons à singer s’est avéré parfaitement inefficace : les Etats-Unis ont perdu toutes leurs guerres depuis cinquante ans.
 
Depuis la publication de La France et son armée en 19, nul n'ignore que "la France fut faite à coups d'épée" estimez-vous. Y a-t-il un lien spécifique entre la France et son armée ?
Parce que depuis des siècles nos valeurs se sont répandues dans le monde, nous pensons qu’elles sont naturelles et immortelles, qu’elles se défendent d’elles-mêmes parce qu’elles s’imposent, parce qu’elles sont espérées, ailleurs, par les Autres. Nous nous aveuglons.
Les valeurs, quelles qu’elles soient, ne valent que par la puissance de l’épée qui les répand ou les défend. La France est la France pour maintes raisons, mais ce sont ses valeurs qui font sa grandeur, sa place éminente dans le monde, souvent démesurée par rapport à sa réalité matérielle. Son histoire, sa vision d’elle-même, lui ont conféré des responsabilités auxquelles elle ne peut moralement échapper. Si la France est encore un acteur majeur des affaires du monde malgré ses difficultés économiques, c’est parce ce qu’elle en est moralement capable, parce qu’elle en a tant bien que mal préservé les moyens, qu’elle a le courage politique – à droite comme à gauche - de s’engager dans les crises et d’y jouer un rôle central.
 
Notre place extraordinaire au Conseil de sécurité des Etats-Unis ne va pas de soi aujourd’hui, d’autant que les critères d’hier – démographiques en particulier – ne valent plus. Cette place est chaque jour remise en cause par d’autres postulants. Nul ne conteste la place des Etats-Unis, de la Chine et de la Russie. En revanche, celles de la Grande-Bretagne et de la France sont fragiles et doivent être défendues. Si Washington se charge personnellement de la Grande Bretagne, la France est seule pour préserver la sienne. Elle ne peut affirmer sa légitimité qu’en montrant chaque jour sa capacité diplomatique mais surtout militaire à intervenir concrètement dans les affaires du monde et à prendre toute sa place dans leur règlement. Une France incapable d’intervenir militairement dans le règlement des conflits serait une France qui, en quelques mois, devrait laisser sa place à des puissances démographiques ou économiques plus légitimes. Ce que disait Bismarck est toujours vrai : "La diplomatie sans armées, c’est comme un chef d’orchestre sans orchestre !"
 
Vous écrivez que "l'européisme militaire est un opium dangereux pour les peuples". Qualifiée d' "impasse conceptuelle" par un rapport du Sénat paru en 2013, la défense européenne est-elle néanmoins envisageable ?
Notre horizon doit demeurer celui de la mise en place d'une armée européenne. Mais force est de constater que malgré de soixante ans d'efforts, cette idée n'a débouché que sur des résultats dérisoires. Tant que l'Europe restera incapable d'assurer la défense des pays européens, chaque pays devra conserver les moyens nécessaires pour assurer la sécurité et la défense de ses citoyens et de son territoire. Ce constat est particulièrement valable pour la France : surexposée stratégiquement, elle est sur-menacée par rapport aux pays qui ne s'engagent pas dans le monde. La France ne peut pas à la fois diplomatiquement prétendre défendre ses valeurs dans le monde, jouer un rôle important dans les relations internationales sans se doter d'une force armée capable de résister aux menaces ou aux risques qu'elle engendre en partie par sa propre posture. C’est une affaire de cohérence d’ensemble et de responsabilité vis-à-vis des citoyens
 
Vous pointez du doigt l'effet pervers de la dissuasion nucléaire. Quels sont les esprits que ce "marchand de sable nucléaire" a endormis ?
Pour pouvoir réduire le budget des armées sans coût politique, les gouvernements successifs ont sacralisé l'arme nucléaire en expliquant aux Français qu’ils n’avaient rien à craindre : quoiqu’il arrive, ils seraient défendus par l'assurance-vie nucléaire. Les forces conventionnelles ont donc pu être continuellement réduites sans que cela émeuve grand monde ; hélas aujourd’hui, l’évidence de cette tromperie éclate au grand jour. On a ainsi endormi les Français dans un faux sentiment de sécurité en leur faisant croire qu'ils étaient défendus.
La dissuasion nucléaire n’assure pas la paix et ne dissuade pas de tout : elle a des angles morts de plus en plus ouverts, pour reprendre l’expression d’Alain Juppé : effectivement la dissuasion nucléaire dissuade l’étatique alors que les menaces sont essentiellement désormais infra-étatiques, le terrorisme par exemple. Ces "angles morts" de la dissuasion se multiplient quand la part budgétaire prise par notre arsenal nucléaire s’accroît. Or, la dissuasion nucléaire ne peut pas fonctionner sans forces conventionnelles robustes : la stratégie atomique suppose une approche intégrale dont les forces conventionnelles ne peuvent être exclues.
 
En stratégie de défense – et c’est particulièrement vrai en termes de dissuasion - ce qui compte, c’est l’équilibre d’ensemble plus que la puissance de chacune des composantes. Dans le contexte budgétaire actuel, vouloir à tout prix préserver en l’état notre arsenal nucléaire, c’est altérer sa valeur dissuasive et mettre la France en danger. Stricte suffisance et équilibre global, voilà le véritable objectif ! L’intelligence stratégique ne consiste pas à sacraliser notre arsenal nucléaire, mais à assurer l’équilibre dissuasif entre les deux types de forces, nucléaires et conventionnelles, entre nos capacités de dissuasion et nos capacités d’action. Le coût d’opportunité de la sacralisation du nucléaire, c’est la mort de sa pertinence : sanctuariser la dissuasion, c’est la condamner. C’est cher payé.
 
Quelle place le soldat occupe-t-il dans notre société ?
Pour de multiples raisons, historiques et culturelles, la société française a mis au pas le soldat avant de le rejeter de son monde. Cette spécificité nous vient de la Révolution française qui a fait de l’État le référent suprême. Les armées doivent se plier sans un murmure au pouvoir politique ; c'est un changement complet par rapport aux usages en cours avant la Révolution où un équilibre harmonieux permettait au soldat de tenir toute sa place dans la Nation.
Depuis la Première guerre mondiale, la voix des militaires a perdu en légitimité. Deux coups fatals leur ont été portés : la défaite de 1940 – et pourtant c’était la défaite d’un peuple et non pas simplement celle d'une armée – et le putsch des généraux du 21 avril 1961 à Alger.
Depuis, l'expression militaire a été considérablement marginalisée et contenue aux problématiques techniques et tactiques. Pourtant, l’expression libre des militaires sur les problèmes stratégiques n’est pas seulement légitime, elle est nécessaire : les restrictions à la liberté d’expression sont les meilleures ennemies de la défense de la France. L’équilibre ne peut s’établir par décret, mais il est sûr que, dans l’intérêt même de la France, l’homme d’Etat doit tout mettre en œuvre pour favoriser l’esprit et l’expression critique dans les armées : or, force est de constater que la tendance est exactement inverse. Les Français doivent en être sûrs, parce qu’ils l’ont payé très cher, en souffrances et en humiliations : la négation des dimensions politique et stratégique du soldat, son cantonnement toujours plus étroit dans ce que l’on baptise à tort son "cœur de métier" constituent une menace directe sur leur sécurité.
Aujourd'hui, l’image du soldat est rejetée par les nations européennes, qui se veulent "post-modernes", parce qu'il correspond à l'image même d'un monde que l’on souhaite oublier. Nous vivons dans une fausse bulle de sécurité dans laquelle nous voudrions que la violence soit exclue. Mais malheureusement, ce monde exécré existe : il reprend forme aujourd’hui sous ses expressions les plus barbares
 
La pensée stratégique militaire est-elle bâillonnée ?
Depuis une quinzaine d’années, les officiers ont repris la plume et s’expriment plus fréquemment. Hélas, les publications de la très grande majorité d’entre eux constituent d’excellentes vitrines de leurs propres actions professionnelles au cours des engagements qu’ils vivent au quotidien sur le terrain… et donc d’excellentes vitrines de l’excellence encore maintenue des armées françaises. Mais le propos s’arrête là, parce que l’interdiction faite au militaire de participer au débat stratégique, sauf à exprimer la pensée officielle, a fini par l’écarter de la pensée stratégique qu’il a le devoir d’enrichir mais qu’il n’ose plus exprimer.
C’est grave. Quand les militaires ne sont pas autorisés à formuler des idées ni à élaborer des stratégies, ils se cantonnent à la pure technicité de leur métier. Ils perdent le goût de la pensée et de son expression, et les meilleurs, ceux dont la France aura besoin aux heures noires ne sont plus attirés par une profession réduite à son rôle technique où ils ne pourront plus faire grandir le meilleur d’eux-mêmes.
Le problème, c'est que les armées, bien que piliers de la nation, ne sont défendues par personne. Il n'existe pas d'organisme ou de syndicat dont la mission soit la défense des militaires. Le rôle du ministre de la Défense est d’abord d'être loyal vis-à-vis du président, pas de protéger les armées de la France. Depuis trop longtemps, les hommes politiques ont oublié l'intérêt général de la France vite sacrifié sur l’autel des intérêts politiciens ; c’est la première raison de la désorganisation de l'armée française.
 
Pourtant les armées françaises ont été profondément réorganisées ?
Oui, et le résultat est catastrophique car ces réorganisations se sont majoritairement faites au mépris de ce qu’est le soldat et de ce qui fait l’efficacité des armées, leur essence.
En trois couches successives, au mépris de la spécificité de ce ministère et de sa fonction essentielle, un terrible excès d’interarmisation, de mutualisation mais aussi de civilianisation est venu à bout du bon fonctionnement des armées.
L’application brutale de la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances), en 2006, a constitué un premier coup majeur. Par un double mouvement d’effacement des chefs d’état-major d’armée et de rehaussement des autres grands subordonnés du ministre, le chef d’état-major des armées reste le seul chef militaire en relation directe avec le ministre, à égalité désormais avec le Secrétaire général pour l’administration (SGA) et le Délégué général pour l’armement (DGA). Le ministère oublie définitivement qu’il est le ministère des armées et que les branches administratives sont là pour les soutenir ; le vieux principe militaire "soutenu/soutenant" est oublié.
La deuxième étape, en 2009, c’est la RGPP ou révision générale des politiques publiques. Le ministère est profondément affaibli par l’application excessive de principes contraires à l’efficacité militaire. Il va se retrouver "matricialisé" - c’est-à-dire "déresponsabilisé", ce qui va produire le désastre du système de soldeLouvois ou le scandale du dépôt de munition de Miramas – et "mutualisé", avec l’aberrante création des Bases de défense.
Le troisième coup, depuis 2012, c’est la soi-disant "nouvelle gouvernance" du ministère, avec de nouveaux pans de responsabilité enlevés aux chefs militaires et attribués désormais aux grands directeurs : le commandement est dépossédé de la politique des ressources humaines, bien que "l’homme ait toujours été l’instrument premier du combat" et de la réflexion stratégique avec la création de la DGRIS. Au dysfonctionnement global s’ajoute hélas la dé-crédibilisation des chefs militaires qui se retrouvent impuissants à corriger les disfonctionnements et carences matérielles.
 
Ignorante d’une histoire qu’elle préfère ignorer, la société oublie que "l'homme est l'outil premier du combat" selon l’expression d’Ardan du Picq. On constate une double banalisation, celle des armées au sein du ministère, et celle du soldat. Mais on ne peut pas traiter un soldat comme un fonctionnaire ordinaire. Lorsqu’il s’engage pour la France, il reçoit une plaque qui symbolise son destin. Cette plaque a une valeur symbolique extrêmement forte ; le nom et le numéro de matricule sont inscrits sur les deux parties de la plaque. S'il meurt au combat, que l'on perd sa trace, on y retrouvera son identité, lorsqu'on le retrouvera plus tard. On coupe alors la plaque en deux, en en laissant une partie sur le cadavre et en conservant l'autre, que l’on ramène à l’arrière. Comme l'a écrit le colonel Michel Goya, pour le militaire, "la mort est la première hypothèse de travail ". Le mépris du soldat, de sa spécificité est une très grave erreur politique.
La morale chrétienne voudrait qu'on protège le muet. Ici, c'est le contraire. On tire profit du silence de la Grande Muette pour l’affaiblir à moindre coût politique et utiliser son budget comme une variable d'ajustement.
 
Après les attentats du 13 novembre, des milliers de jeunes Français ont manifesté leur désir de s'engager dans l'armée. L'espoir est-il possible ?
La France ne s'en sortira que si elle recrée l’État régalien qui a été bradé au profit de l’État providence. Les armées, la police, la justice, la diplomatie sont aujourd'hui dans un état lamentable. La dégradation des armées est un symbole fort de la déliquescence d’un État régalien qu'il faudra impérativement reconstruire.
En effet, les jeunes Français se pressent à la porte des bureaux de recrutement. Cela s'inscrit dans un phénomène historique : la guerre appelle le soldat. Un état de guerre engendre la mobilisation. Le deuxième phénomène à souligner, c'est que les citoyens français sont désormais en avance sur leurs politiques. Ils sont prêts à entendre un discours fort, ils sentent que leur patrie est à défendre, et ils attendent que leurs politiques les conduisent vers cette France nouvelle à laquelle ils aspirent. L’indispensable prise de conscience du politique devra être à la hauteur du destin français.

Paru sur Figarovox, 18 janvier 2016

L'expression des militaires

Publié dans Du côté des élites
Spécificité militaire et droit d’expression : un lien consubstantiel
 
La spécificité du militaire n’est pas d’être simplement un manieur de sabre : elle est aussi de devoir penser la défense pour l’immédiat et pour le temps long. C’est son rôle social dans et pour la Nation. L’expression des militaires sur les problèmes organiques et stratégiques n’est donc pas seulement légitime, elle est nécessaire : les restrictions qui lui sont portées sont les meilleures ennemies de la défense de la France. Les militaires ont un devoir d’expression spécifique.
 
Une expression nécessaire pour la Nation
L’histoire indique clairement l’importance de la liberté d’expression des militaires. Après la remarquable victoire napoléonienne de Iéna, c’est par la liberté donnée aux officiers d’apporter des idées nouvelles que la Prusse trouve les principes qui font de l’armée prussienne puis allemande cet outil redoutable qui participera à la chute de Napoléon et dont nous souffrirons durement à trois reprises. A l’inverse, l’esprit du "je rayerai du tableau d’avancement tout officier dont je verrai le nom sur une couverture de livre" de Mac Mahon a directement conduit à la défaite de 1870. C’est la même attitude adoptée par le général Gamelin de 1935 à 1940 qui nous conduira au nouveau Sedan – dont les Français se souviendront dans des siècles comme nous-mêmes des déroutes de Poitiers, Crécy ou Azincourt – alors qu’il était évident, au moins depuis septembre 1939 et la campagne de Pologne, que notre posture militaire était celle de la défaite. Mais la doxa n’était pas discutable : "les Allemands attaquent par le Nord et la meilleure défense est celle du feu centralisé".
 
Cette impérieuse nécessité de l’expression tient à la nature dialectique de la guerre et de la stratégie. Il s’agit toujours de contourner la volonté de l’Autre et de prendre le coup d’avance qui permet de l’emporter. Comme l’écrit le général Beaufre, la stratégie "est un processus d’innovation permanente".  Celui qui ne pense plus est condamné à la défaite. Dans cet exercice dialectique, il faut impérativement donner toutes ses chances à l’innovation créatrice, mobiliser toutes les ressources de l’intelligence, pour prendre et conserver l’avantage. Selon la formule américaine, il faut impérativement "think out of the box", penser "à côté", laisser libre court à la pensée critique, donc en admettre la nécessité et les débordements éventuels. Le général Beaufre avait à nouveau parfaitement raison lorsqu’il affirmait : "dans les armées, la discipline doit être stricte mais la pensée doit être libre". Il n’y a pas d’armée victorieuse qui n’ait d’abord su créer les conditions de l’expression de la pensée libre des cerveaux dont elle dispose.
Par ailleurs, la guerre est un phénomène trop complexe pour être réfléchie de manière uniquement rationnelle, ou uniquement pragmatique ; sa compréhension suppose la confrontation de la théorie et de l’expérience. La démarche "du haut vers le bas" ne peut suffire, pas plus que celle "du bas vers le haut". La vérité sur la guerre se situe au croisement des idées et des réalités : la stratégie - ni science, ni art, nous le savons au moins depuis Clausewitz - est une discipline qui suppose, comme la médecine, à la fois une solide connaissance théorique et un esprit pragmatique, expérimental, ouvert sur les changements.

La réflexion stratégique ne peut qu’être multiple avec des champs de débat différents. Il faut donc que se croisent les théories et appréciations politiques d’une part, la pratique des professionnels d’autre part. Cette pratique, cette perception concrète de la réalité de la guerre, à tous ses niveaux, doit s’exprimer, de manière libre, sinon la Défense s’enlise sur les doctrines "a priori", les visions sclérosées, la rigidité maladive du commandement opérationnel dont la France a tant souffert : l’été 1870, août 1914 et mai 1940 en sont de terribles exemples. L’éternelle tentation politique de vouloir dominer la guerre doit être contrebalancée par l’attitude conjuguée d’obéissance et de fermeté que préconisait de Gaulle : car, disait-il "rien ne provoque davantage l’ingérence que le manque d’assurance d’en bas".
Pour la Nation, l’armée doit tenir son rang et jouer son rôle. La Nation est portée par ses corps sociaux qui, dans le temps, dépassent l’Etat et survivent à ses différentes expressions. Les Institutions se situent au-delà des formes momentanées de l’administration. Il est de leur devoir, parfois, de se défendre contre les menées trop politiciennes. Les corps sociaux incarnent des réalités et des pérennités qui vont au-delà du court terme politique. Soutenir la Nation, c’est soutenir l’expression de ses différents corps. Si l’un vient à manquer, tout l’édifice devient bancal. A ce titre, le corps social militaire, ses élites en particulier, ont le devoir – et doivent avoir le droit - de faire valoir leurs points de vue, car ils appartiennent à la Nation bien avant que d’appartenir à l’Etat.
 
Enfin, la vieille règle darwinienne s’applique aux militaires : les organes qui ne servent plus s’atrophient. Fascinant est le constat de Foch qui analyse le style de commandement des armées de la défaite de 1870, considérée avant tout comme une panne de l’intelligence stratégique et opérationnelle : "un commandement supérieur comprimant systématiquement la pensée de ses subordonnés ne pouvait s’étonner de voir à ses côtés, aux heures sombres, de simples pions au lieu d’énergiques auxiliaires". Quand les militaires ne sont pas autorisés à formuler des idées ni à élaborer des stratégies, ils se cantonnent à la pure technicité de leur métier. Ils perdent le goût de la pensée et de son expression, et les meilleurs, ceux dont la France aura besoin aux heures noires - les Foch, de Gaulle, Leclerc ou Koenig – ne sont plus attirés par une profession réduite à son rôle technique où ils ne pourront plus faire grandir le meilleur d’eux-mêmes.
Il ne faut pas ignorer ici le danger très actuel constitué par la conjugaison perverse de plusieurs tendances lourdes : fortes et continuelles déflations, multiplication des opérations, "recentrage" des militaires vers l’opérationnel, civilianisation des postes de conception. Devant l’impérative obligation de satisfaire d’abord aux besoins opérationnels, les armées arbitrent toujours – et à tort – en faveur de ceux-ci, sciant ainsi la branche qui les porte. Ce sont d’une part les formations non techniques, les formations supérieures et d’ouverture qui en pâtissent, ce qui ne peut que diminuer la capacité de l’élite militaire à prendre part utilement aux débats généraux. Au cours des vingt dernières années, par exemple, les durées de formation supérieures à l’Ecole de Guerre ont tout simplement été divisées par deux ! Ce sont d‘autre part les centres et cellule internes de stratégie et de doctrine qui sont sans cesse menacés et doivent rendre, à flux continu, des effectifs : cela se traduit mécaniquement par un affaiblissement de la capacité de réflexion des armées.
 
Une dérive dangereuse
De plus en plus cantonnée dans un rôle de mise en œuvre, la haute hiérarchie militaire a laissé le politique s’emparer peu à peu de la réflexion sur la défense : les institutions de la Vème République, l’émergence du nucléaire et le précédent algérien ont favorisé cette mainmise. Toute contestation de l’organique, mais aussi de l’opérationnel, est très vite assimilée à une contestation de l’exécutif.
Certes, l’institution militaire recommence à prendre la mesure du rôle qu’elle doit tenir, pour la France, dans la défense de la Défense. Depuis une quinzaine d’années, les officiers ont repris la plume et s’expriment plus fréquemment. Hélas, les publications de la très grande majorité d’entre eux constituent d’excellentes vitrines de leurs propres actions professionnelles au cours des engagements qu’ils vivent au quotidien sur le terrain… et donc d’excellentes vitrines de l’excellence encore maintenue des armées françaises. Mais le propos s’arrête là, parce que l’interdiction faite au militaire de participer au débat stratégique, sauf à exprimer la pensée officielle, a fini par l’écarter de la pensée stratégique qu’il a le devoir d’enrichir mais qu’il n’ose plus exprimer.
 
Aujourd’hui, trop peu d’officiers jouent leur rôle de "stratège pour la France", un rôle qui constitue pourtant, on l’a dit, une part importante de leur raison d’être dans la Nation. Très peu s’expriment sur le fond dans des media grand public : ils restent cantonnés au cercle restreint des professionnels de la défense. On ne les entend pas sur les grandes problématiques stratégiques, les dérives de l’institution militaire, la dégradation des forces. On leur dénie la capacité de s’exprimer sur l’état réel des forces, et l’aptitude à émettre une opinion quant aux stratégies générales. S’ils se permettent quelque commentaire à l’encontre de la ligne officielle de l’Elysée, la sanction est immédiate.
Les règles sont élémentaires et connues de tous. La première : tant que le militaire est sous l’uniforme, il ne peut s’exprimer en dehors de quelques avis techniques, et lorsqu’il ne l’est plus, il n’a plus de légitimité à le faire. La seconde : si, sous l’uniforme, il s‘exprime - même de manière mesurée - en dehors du champ technique, il est immédiatement sermonné ou sanctionné ; si, ayant compris cette impossibilité, il s’exprime sous le couvert de l’anonymat, on lui reproche illico sa couardise, on l’accuse de complotisme, on fouille de manière illégale son ordinateur, on interroge ses proches, on le fait suivre et on le met sur écoute comme un criminel.
 
N’en doutons pas : même si la discipline demeure la force principale des armées, la pensée libérée est la deuxième composante de son efficacité parce qu’elle suscite le dynamisme intellectuel et conditionne l’excellence de la pratique stratégique. L’équilibre est difficile à trouver, mais le déséquilibre en faveur du silence est la marque avant-première de la sclérose et de la défaite.
L’équilibre ne peut s’établir par décret, mais il est sûr que, dans l’intérêt même de la France,  l’homme d’Etat doit tout mettre en œuvre pour favoriser l’esprit et l’expression critique dans les armées : or, force est de constater que la tendance est exactement inverse. Les Français doivent en être sûrs, parce qu’ils l’ont payé très cher, en souffrances et en humiliations : la négation des dimensions politique et stratégique du soldat, son cantonnement toujours plus étroit dans ce que l’on baptise à tort son "cœur de métier" constituent une menace directe pour leur sécurité.
Paru sur le bulletin de l'ASAF - Association de soutien à l'Armée française - Janvier 2016
 
 
 Dernier ouvrage publié : "La dernière Bataille de France", Gallimard, Paris, Octobre 2015

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