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DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants

Officier, général de division


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

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Vous avez tort, monsieur Juppé !

Publié dans Du côté des élites
Vous avez tort, monsieur Juppé !
 
Vous avez tort, monsieur Juppé !
Les propos que vous avez tenus le 25 avril devant les étudiants de l’IEP de Bordeaux ("Un militaire, c’est comme un ministre : ça ferme sa gueule ou ça s’en va") sont indignes. Méprisants, ils montrent en outre une profonde méconnaissance de la réalité stratégique.

Vous avez tort, politiquement d’abord. Quelle maladresse de vous aliéner une population qui vous était majoritairement favorable : malmenée par la calamiteuse loi de programmation militaire 2014-2019, écartelée entre la multiplication des missions et l’érosion des capacités opérationnelles, elle en avait fini par oublier la loi de programmation 2008-2013, pourtant pire, et le mépris avec lequel elle avait été traitée lors de la crise de l’été 2008 consécutive à l’accident de Carcassonne et à l’embuscade d’Uzbin, en Afghanistan.
A vrai dire, le doute était déjà permis. Votre livre-programme ose s’intituler "Pour un Etat fort" alors même que l’armée, à peine mentionnée, en est la grande absente !

Vous avez tort, dans la forme ensuite. Candidat à la Présidence, vous devez le respect à ceux qui ont dédié leur vie à la protection de cette nation que vous souhaitez diriger. Votre réponse à l’emporte-pièce contredit le discernement attendu de celui qui vise la plus haute magistrature. Car qui, dans la société civile, détient les connaissances, expériences et compétences, acquises par l’étude et le terrain, des officiers supérieurs et généraux ? Pourquoi nos concitoyens ne seraient-ils pas informés par "ceux qui savent", comme dans les autres domaines de l’action publique ? Les responsables militaires sont les mieux placés pour réfléchir froidement aux conditions d’emploi des armées, pour apprécier les menaces, élaborer les solutions militaires propres à l’atteinte des buts politiques. Experts en leur domaine, les militaires ont, vis-à-vis de la nation, un devoir d’alerte.

Mais vous avez surtout tort sur le fond. Non, les militaires n’ont pas "à la fermer" comme un ministre. La première loyauté d’un ministre au service éphémère d’une politique fluctuante, souvent politicienne, est envers son Président. La première loyauté d’un militaire au service permanent de la nation, de ses intérêts et de ses valeurs, est envers la France. Structuré par l’éthique de conviction, il doit prendre la parole pour lui rester fidèle, plutôt que de la renier. N’est-ce pas l’exacte attitude du général de Gaulle tant par ses écrits de l’entre-deux guerres que dans sa remarquable attitude au moment de la défaite de 1940 et des lâchetés qui l’ont suivie ?
Qu’implicitement vous souteniez un exécutif qui a puni d’une "mutation-sanction" un officier général dont le seul tort est d’avoir dit la vérité aux représentants de la nation dénote une attitude dangereuse. Fallait-il que le général Soubelet mente devant une commission parlementaire le 18 décembre 2013 ? Quelle est cette démocratie dont l’exécutif punit une de ses autorités parce qu’elle est sincère vis-à-vis des représentants du corps législatif ? Pourquoi la démocratie américaine, avant toute audition au Sénat, fait-elle jurer aux intervenants de dire toute la vérité (et les poursuit en justice dans le cas contraire), quand notre propre démocratie sanctionne à l’inverse ceux qui se tiennent à l’exactitude des faits ? Que, par la suite, ayant été renié par les responsables exécutifs de la nation à laquelle il avait consacré sa vie, le général Soubelet décide de s’affranchir définitivement de sa réserve et dénonce le laxisme judicaire et pénal français, l’honore et montre à tous que l’on ne peut contraindre indéfiniment au silence ceux dont l’éthique de conviction est la règle de vie.
D’ailleurs, le devoir de réserve des militaires est en France exagérément sur-interprété. Inhibé par des années de stricte obéissance silencieuse, le militaire, facilement bon élève, s’est progressivement autocensuré. S’enfonçant dans son cantonnement juridique, sur-interprétant ses règles, il s’est enfermé dans un conformisme excessif et, hors du champ technico-tactique, a volontairement contraint sa pensée à ce qu’on lui dit de penser. Bridé par ce devoir de réserve exagérément scrupuleux, devenu démesurément révérant envers des autorités administratives ou politiques auxquelles, il leur rend le mauvais service de ne dire que ce qu’elles veulent entendre. Pourtant, l’honneur des chefs militaires n’est pas de mettre en œuvre, au garde-à-vous, des décisions destructrices pour les armées : il tient dans la loyauté sans le renoncement, la loyauté sans le reniement, la fidélité à la Nation.

D’un point de vue strictement légal, les militaires ont le droit de s’exprimer publiquement. Si, dans les faits, la parole est contrainte, et si la très grande majorité des militaires estime devoir se tenir à un strict silence, le mal est venu d’une malsaine jurisprudence étatiquement entretenue.
Vous devriez savoir, monsieur Juppé, que cet excessif cantonnement militaire est une spécificité bien française, si l’on excepte les armées de dictature. Dans la plupart des pays développés, les voix des armées sont naturellement attendues et entendues. En Grande Bretagne, les plus grands chefs militaires savent, si nécessaire, émettre publiquement des critiques vis-à-vis de décisions politiques de défense ; ils sont dans leur rôle et aucun n’a jamais été "démissionné". Aux Etats-Unis, les grands leaders militaires demandent à leurs subordonnés d’exprimer publiquement leurs avis et eux-mêmes énoncent clairement leurs positions. Leur voix est respectée parce qu’ils sont les professionnels d’un art complexe ; leur avis est souvent suivi par leur "Commandant en chef", le président américain.
Monsieur Juppé, ne prenez pas le militaire pour un simple technicien. Il est bien plus que cela, dans et pour la Nation. Son devoir est de penser la défense pour l’immédiat, mais surtout pour le temps long, au-delà des horizons politiciens.
L’expression des militaires sur les problèmes organiques, sécuritaires et stratégiques, est nécessaire : les restrictions dont elle souffre desservent la France. L’Histoire regorge d’évidences. Après la victoire de Iéna, c’est par la liberté donnée aux officiers d’apporter des idées nouvelles que la Prusse trouve les principes qui feront de l’armée prussienne puis allemande cet outil redoutable dont la France souffrira à l’été 1870, en août 1914 et au printemps 1940. L’esprit du "je rayerai du tableau d’avancement tout officier dont je verrai le nom sur une couverture de livre" de Mac Mahon a fondé la défaite de 1870. La même attitude du général Gamelin de 1935 à 1940 mènera au nouveau Sedan. Ainsi, vous avez stratégiquement tort, monsieur Juppé, lorsque le 25 avril vous complétez vos propos par cette affirmation digne de Coluche : "Certes, tous les militaires ont le droit de penser, mais il y a quand même des limites à ne pas dépasser".
Cette nécessité de l’expression est consubstantielle de la nature dialectique de la stratégie. Comme l’écrit le général Beaufre, celle-ci "est un processus d’innovation permanente". Celui qui ne pense plus est condamné à la défaite. Selon la formule américaine, il faut penser "out of the box", libérer la pensée critique, en admettre la nécessité et les débordements éventuels. Il n’y a pas de nation victorieuse qui n’ait su créer dans ses armées les conditions de l’expression de ses officiers.

Pour la Nation, l’armée doit tenir son rang et jouer son rôle. La Nation est portée par ses corps sociaux qui, sur le temps long, dépassent l’Etat et survivent à ses différentes expressions. Les corps sociaux incarnent des pérennités qui dépassent le court terme politique. Soutenir la Nation, c’est soutenir l’expression de ses différents corps. Si l’un vient à manquer, tout l’édifice devient bancal. A ce titre, les élites militaires ont le devoir de faire valoir leurs points de vue, car elles appartiennent à la Nation bien avant d’appartenir à l’Etat.
Enfin, la règle darwinienne s’applique aux militaires : les organes qui ne servent plus s’atrophient. Quand les militaires se cantonnent à leur technicité, ils perdent le goût de la pensée, et les meilleurs, ceux dont la France aura besoin aux heures sombres - les Foch, de Gaulle, Leclerc ou Koenig – ne sont plus attirés par une profession où ils ne pourront plus faire grandir le meilleur d’eux-mêmes. Les Français doivent en être sûrs : si la discipline demeure la force principale des armées, la pensée libérée est la deuxième composante de son efficacité. L’équilibre est fragile, mais le déséquilibre en faveur du silence est la première marque de la sclérose, donc de la défaite.
Cantonnée dans un rôle de mise en œuvre, la haute hiérarchie militaire a laissé le politique s’emparer de la réflexion de défense : les institutions de la Vème République, l’émergence du nucléaire et le précédent algérien ont favorisé cette mainmise. Un demi-siècle : le silence de deux générations !
Certes, depuis quelques années, les officiers s’expriment plus fréquemment sur leurs expériences professionnelles. Mais aujourd’hui, toute contestation de l’organique ou de l’opérationnel est assimilée à une contestation de l’exécutif. Trop peu d’officiers jouent leur rôle de "stratège pour la France". Peu s’expriment sur le fond dans les grands medias. On ne les entend pas sur les problématiques stratégiques, les dérives de l’institution militaire, la dégradation des forces. S’ils se permettent quelque commentaire à l’encontre de la ligne officielle de l’Elysée, la sanction est immédiate.
Les règles sont connues. La première : tant que le militaire est sous l’uniforme, il ne peut s’exprimer et lorsqu’il ne l’est plus, il n’a plus de légitimité à le faire. La seconde : si, sous l’uniforme, il s‘exprime - même de manière mesurée - en dehors du champ technique, il est immédiatement sermonné ou sanctionné ; si, ayant compris cette impossibilité, il parle sous couvert d’anonymat, on lui reproche illico sa couardise, on l’accuse de complotisme, on fouille de manière illégale son ordinateur, on interroge ses proches, on le fait suivre et on le met sur écoute comme un criminel. Je l’ai vécu.

Monsieur Juppé, le politique se trompe en voulant limiter la pensée du militaire. Son devoir est au contraire de tout mettre en œuvre pour favoriser l’esprit critique dans les armées. Les Français doivent l’exiger, tant ils ont payé son absence très cher : la négation des dimensions politique et stratégique du soldat, son cantonnement toujours plus étroit dans ce que l’on baptise à tort son "cœur de métier", le déni de son devoir d’expression constituent une menace directe pour leur sécurité.
Pour toutes ces raisons, vous avez tort, monsieur Juppé.

Envoyé par l'auteur, paru dans Le Monde, 4 mai 2016

Forces armées ... et terrorisme

Publié dans En France
DSI – Forces armées et lutte contre le terrorisme
 
Au regard des fortes tensions qu’il engendre au sein des armées comme de ses effets pervers sur la capacité opérationnelle globale de nos forces, la mise en place de l’opération Sentinelle au lendemain des attaques terroristes du mois de janvier 2015 - puis sa consolidation après celles du 13 novembre - posent clairement la question de l’emploi des forces armées dans la lutte anti-terroriste.
La question fondamentale demeure celle du meilleur rendement de ce nouvel investissement atypique dans la sécurité. Au-delà de son effet anxiolytique, quel est son apport réel ? Quel est le "coût de renoncement" de cet emploi, c’est-à-dire, à quoi la république française renonce-t-elle, immédiatement et à termes, lorsqu’elle déploie en nombre ses militaires sur le territoire national ? L’évaluation de cet apport et de ce coût est technique ; en revanche, le choix du maintien ou non de ce dispositif relève de l’arbitrage politique.
 
Quel que soit cet arbitrage, la situation actuelle, insatisfaisante à tous points de vue, ne peut perdurer. "Ligne Maginot" contournée aisément par les terroristes de Bataclan, Sentinelle ne peut pas se contenter de l’illusoire consolidation qui a suivi cette barbarie. Que ferons-nous de mieux avec 10 000 hommes que nous n’avons pas su faire avec 7 000 si tout le système n’est pas profondément repensé ? Rien, bien sûr : on ne répond pas à une rupture stratégique (un attentat majeur commis à deux kilomètres de la place Beauvau !) par des mesures cosmétiques.
 
Légitimité et nécessité
Il faut d’abord constater que le Président de la république, chef des armées, premier responsable de la sécurité des Français et de l’intégrité du territoire national, a toute légitimité pout utiliser ses forces armées comme il l’entend, si elles sont engagées contre un ennemi et non contre des Français. La limite de cette légitimité est qu’il n’a pas le droit moral de sacrifier à des visées politiciennes de court terme un instrument dont l’évolution et l’emploi doivent se penser dans le temps long, en fonction d’une vision de long terme de la place de la France dans le monde et de l’évolution des relations internationales.
 
Par ailleurs, si l’on veut que les Français consentent aux fortes ponctions budgétaires que représentent les investissements de défense, ils doivent ressentir les "retours sur investissement" ; donc, dès lors qu’ils se sentent menacés, les armées doivent clairement apparaitre dans les dispositifs adoptés pour répondre aux défis sécuritaires. Il y a en effet un lien très fort entre le caractère "extérieur" des opérations conduites par l’armée française et la dégradation continuelle des budgets de défense. Si l’on veut donc préserver des forces pour l’extérieur – et nous n’avons pas d’autre choix - il faut qu’elles soient présentes sur le sol national quand les Français y sont attaqués. D’abord parce que leur première mission est la défense des citoyens, ensuite donc parce que, dans le cas contraire, les contribuables leur disputeraient très vite le budget qu’ils leur consacrent. Si l’on veut des armées pour la "défense de l’avant", il faut consentir à ce qu’elles participent à la "défense de l’arrière".
La question n’est donc pas d’arrêter, mais de faire mieux, c’est-à-dire franchement autrement, de manière à ce que le "trade off " extérieur/intérieur redevienne gagnant quant à l’utilisation de ce réservoir de forces unique, limité et déjà fortement dégradé pas vingt-cinq années de déflations budgétaires conjuguées désormais à un rythme d’engagement très au-delà des contrats opérationnels de référence.
 
Utiliser de manière complémentaire les instruments du continuum sécurité-défense
Chaque instrument du continuum sécurité défense doit être utilisé au mieux de ses capacités, dans une vision systémique permettant le meilleur arbitrage coût/bénéfice. La  guerre contre le terrorisme islamique n’est plus "hors sol" ; elle doit se gagner sur trois théâtres –Sahel, Levant, national – mais les outils pour la mener ne sont pas interchangeables.
Des forces de police aux forces nucléaires, la France à la chance de disposer de toute gamme de moyens pour assurer les missions de défense et de sécurité. Mais il faut les utiliser en "système", en organisant les meilleures synergies par une habile combinaison des capacités spécifiques. L’efficacité des forces de police est fondée sur celle des individus, agissant sur des espaces restreints pour de courtes durées. Les armées, c’est l’inverse : leur force c’est le collectif. Leur vrai avantage comparatif, c’est leur capacité à agir en un système cohérent, avec une gamme extraordinairement diversifiée de capacités de tous ordres et ce dans le temps long, sur de vastes espaces, avec une capacité d’organisation optimale en système sur l’ensemble du territoire national. Donc, le simple bon sens indique que la logique d’éparpillement, de saupoudrage prévalant aujourd’hui est à l’opposé de l’utilisation optimale de ce remarquable système autonome.
A utiliser les armées comme des forces de police – ou, pire comme des sentinelles ou des vigiles de sociétés de gardiennage – on utilise à faux un remarquable instrument, sans en retirer de plus-value sécuritaire mais en se privant dans l’instant et pour l’avenir d’un moyen qui fait déjà défaut sur les théâtres d’opération et dont se dégradent à vive allure les capacités.
 
Il y a des choix à faire : de la présence sous la Tour Eiffel, ou de l’efficacité opérationnelle en Syrie et au Sahel ? Aujourd’hui, les 10 000 soldats français déployés dans le cadre de l’opération Sentinelle n’ont qu’une 
plus-value très limitée au regard des inconvénients de ce déploiement dont on a du mal à penser que la logique n’est pas d’abord de nature politicienne. Employer un soldat, dont la formation est très onéreuse, dans le rôle d’un employé de société de gardiennage est un véritable gâchis, au plan opérationnel et au plan budgétaire. Impôts dilapidés, dégradation des capacités opérationnelles individuelles et collectives… Sentinelle est en train de caser un outil qu’on regrettera très vite. Il est tout à fait légitime d’utiliser les soldats français pour la protection du territoire national, mais à condition de tirer le meilleur parti de leurs compétences spécifiques. C’est au détriment de la sécurité des Français que l’armée est aujourd’hui utilisée comme force de sécurité intérieure démarquée ou, pire, comme un stock de vigiles déployés devant les lieux de culte !
 
Quel rôle pour les armées ?
Le premier constat est que seules les armées peuvent tarir à l’extérieur les sources de violence. Depuis que Clausewitz l’a clairement établi, chacun sait que l’efficience impose d’aller attaquer d’abord le "centre de gravité" de l’adversaire, ou, plus prosaïquement, de fermer le robinet de distribution générale plutôt que de passer vainement la serpillère sur les multiples zones des fuites. Il faut donc que les armées conservent cette capacité et qu’elle ne soit pas dilapidée. Or, force est de constater aujourd’hui, que si aucune décision n’est prise, notre belle armée "Serval" aura laissé place dans quelques années à une pauvre armée "Sentinelle" bien incapable de remplir ses missions prioritaires à l’extérieur du territoire national. Non seulement, la sécurité des Français en pâtirait, mais également la place de la France dans le monde : si notre diplomatie sait encore parfois se faire entendre, si le Président Hollande est reçu sur un tapis rouge par le Président Obama, c’est d’abord parce que les armées françaises sont encore capables d’intervenir avec brio et efficacité dans les crises sécuritaires dans notre étranger proche et moins proche.
 
Le deuxième constat est que seules les armées françaises sont capables d’une action de masse, coordonnée, sur l’ensemble du territoire national, grâce à leur organisation territoriale et leur commandement centralisé. Elles en sont du moins capables tant que leurs moyens ne sont pas saupoudrés sur l’ensemble du territoire sous des directions multiples peu formées à l’action collective de masse.
Pour d’évidentes raisons, il n’est pas question d’avoir une armée de l’intérieur et une armée de l’extérieur. Mais le potentiel de 10 000 hommes que représente aujourd’hui l’opération Sentinelle pourrait constituer un instrument remarquable dans les mains de l’exécutif s’il était utilisé comme une force militaire cohérente dans une logique "d’effet global à obtenir" et non pas de dispersion des moyens. Se reconstituant continuellement par rotation, placé sous commandement militaire national, il pourrait constituer une force de réserve exceptionnelle capable de se projeter dans l’instantanéité partout sur le territoire national, d’y conduire sans délai des missions militaires – bouclage, quadrillage, ratissage, éclairage, reconnaissance, intervention brutale – et produire ces effets militaires dont elles sont seules capables. Et elles le sont de manière autonome, quelles que soient les dégradations de l’environnement, avec une très grande capacité de résilience individuelle et collective. Statutairement, les militaires ne disposent pas du droit de retrait ; ils exécutent leurs missions jusqu’au bout, quels que soient les risques. Cet extraordinaire "ultima ratio" doit être préservé et non sacrifié à contre-emploi à des fins politiciennes de court terme. C’est une affaire de responsabilité politique. Encore une fois, l’armée, c’est d’abord la force du collectif, ce collectif dont elle est de moins en moins capables puisque c’est l’entrainement collectif qui souffre le plus de son sur-déploiement sur le théâtre national : cette capacité à l’action collective, il faut la restaurer dans l’intérêt de la France.
 
L’armée, ultima ratio
Les responsables de l’Etat français ne doivent pas oublier que les armées jouent un rôle fondamental dans et pour la nation, rôle que l’on est prompt à oublier à la première embellie pour satisfaire d’autres priorités politiciennes de confort.
Les armées sont un réservoir essentiel de résilience. Conçues et organisées pour agir dans le chaos, elles sont le recours quand plus rien ne fonctionne, quand tous les corps syndiqués refusent d’agir. Souvenons-nous de la catastrophe nucléaire de Fukushima qui frappe le Japon et le monde de stupéfaction, en mars 2011. Ce sont les 100 000 soldats que le gouvernement japonais a déployés en moins d’une semaine qui ont permis de secourir les millions de Japonais projetés dans le chaos, de rétablir les flux et de restaurer l’Etat défaillant dans des régions entières. La France serait aujourd’hui bien incapable d’un tel effort !
Aux armées parcellisées sur le territoire national ne peut correspondre cette capacité de réaction immédiate et massive que l’Etat doit préserver dans l’intérêt supérieur de la nation.
 
Quelle place pour le citoyen dans cette défense militaire contre le terrorisme ?
Que l’on regrette le service militaire, cela a du sens ; que l’on revendique sa remise en vigueur, cela en a nettement moins. La France ne saurait que faire de ces 800 000 appelés annuels de chaque classe d’âge. Elle ne saurait ni les former … ni même les loger, elle qui, désormais délestée beaucoup trop vite de ses casernes vides pour le franc symbolique, n’est même pas capable de loger correctement les soldats de l’opération Sentinelle ! Une Garde Nationale à l’américaine ? Ce serait oublier que celle-ci est une véritable armée, presque d’active, équipée des matériels les plus modernes et conduisant à l’extérieur des opérations de guerre, à côté de la "Regular Army ". Une réserve opérationnelle fortement consolidée ? Les conditions – juridiques et budgétaires - sont loin d’être remplies pour disposer d’une réserve opérationnelle suffisamment nombreuse (en hommes de troupe en particulier) et entraînée capable de prendre à sa charge des missions militaires sur le territoire national, celles qui sont probablement les plus compliquées en termes de maîtrise du feu.
Une voie semble cependant ouverte, celle du Service Civique Militaire, telle que l’a proposée en particulier le député Yves Fromion. Il consisterait, dans les faits, à recevoir, former et entraîner quelques dizaines de milliers de volontaires, selon un processus assez semblable à celui de l’ancien Service Militaire. Après quatre mois de "classes", ces volontaires seraient capables de remplir des missions de type "Sentinelle " ce qui soulagerait d’autant les forces d’active à même dès lors de conduire plus efficacement leurs missions à l’extérieur. Ce système nécessiterait des budgets spécifiques complémentaires et un renforcement du taux d’encadrement des armées pour rendre ces dernières capables de mener la formation de ces contingents sans hypothéquer leurs propres capacités opérationnelles.
 
                                                                                                    *
 
L’efficience sécuritaire exige que les différents instruments dont dispose la République française soient utilisés en synergie, selon une vision systémique, chacun dans son "compartiment de jeu". Avec l’opération Sentinelle d’aujourd’hui – la si mal nommée ! – nous sommes loin de cet idéal, avec un dispositif dont la plus-value sécuritaire est extrêmement faible mais dont le coût opérationnel est exagérément élevé.
Il ne s’agit pas de replâtrer le dispositif jeté dans l’urgence sur le terrain après les attentats de janvier 2015, mais plutôt de repenser globalement le dispositif sécurité-défense en assurant la bonne complémentarité des moyens engagés. Cette réflexion est aussi indispensable … qu’improbable. Il y a fort à parier que, jusqu’aux élections présidentielles de 2017, toutes les décisions dans ce domaine seront prises sous le prisme des intérêts politiciens de court terme, quitte à accroître inconsidérément l’usure des armées, à "injurier" l’avenir sécuritaire et à prendre le risque immédiat de nouveaux attentats majeurs au cœur de nos villes.
 
Le général Desportes vient de publier aux éditions Gallimard un appel citoyen "aux français qui croient encore être défendus"

La Défense ? ... de la volonté

Publié dans En France
La Défense ? Une affaire de vision et de volonté !
 
Entretien avec Vincent Desportes, général de division (R), enseignant à HEC et professeur associé à Sciences po Paris,
auteur de La dernière bataille de France

 
Cela fait maintenant quatre mois que votre ouvrage est paru. S’il condense – et développe – nombre d’arguments que vous aviez déjà présenté, comment jugez vous sa réception dans le grand public mais aussi au niveau politique ?
J’ai été très heureux de constater que cet ouvrage était attendu, du moins si j’en crois l’accueil qu’il a reçu. Il a fait l’objet de très nombreuses recensions dans la presse écrite, grande et moins grande, nationale et régionale. J’ai été, et continue à être à son propos, l’invité de très nombreuses émissions radiophoniques et télévisées, aux heures de grande écoute. Je suis l’invité régulier de dîners ou petits déjeuners débats, mes analyses sont constamment reprises ou citées. Ce livre correspondait donc à un vrai besoin : celui de dire clairement aux Français la vérité sur leurs armées, bien au-delà des discours officiels lénifiants.
Même accueil d’ailleurs de la part du monde politique. J’ai eu beaucoup de retours très favorables. Quelques candidats aux grandes élections futures ont pris la peine de me recevoir pour échanger franchement sur la situation et les possibles options pour l’avenir.
De la part des militaires, je n’ai eu droit qu’a de très nombreuses félicitations, marques de reconnaissance et encouragements. Mon ouvrage a dû faire l’objet d’une réimpression quelques jours après sa sortie. J’en suis très heureux parce que mon souhait était de faire connaître la réalité et de diffuser des idées essentielles pour la sécurité actuelle et future de nos concitoyens ; ce pari est en passe de réussir.
 
Vous pensez que les Français commencent à comprendre ?
Je crois que les Français sont en train de sortir de "l’assoupissement nucléaire" dans lequel ils ont été volontairement maintenus et de comprendre que leur sécurité exigeait des forces armées à la hauteur des enjeux. Héla, il aura fallu le bain de sang du 13 novembre pour que notre exécutif sorte de sa léthargie ! Le Bataclan a évidemment facilité cette prise de conscience citoyenne … et quelque part, c’est mon grand regret. Mon livre a été publié très exactement quinze jours avant cet acte barbare ; or, mon espoir était justement de créer un sursaut qui aurait peut-être permis d’éviter ce massacre. Notre ennemi a été trop rapide, encore cette fois.
Alors, il faut continuer à placer nos responsables politiques devant leurs responsabilité et remonter en puissance très vite. Ce ne sont pas les mesurettes du discours de Versailles qui suffiront pour reconstruire ce que vingt-cinq années de mépris des armées ont détruit. Je pense que, après Charlie et le Bataclan, nous n’éviterons pas un troisième, peut-être même un quatrième attentat sur notre sol, mais si l’Etat retrousse ses manches et a le courage politique d’afficher puis de se tenir aux vrais priorités budgétaires, alors nous éviterons peut-être le cinquième et le sixième.
L’après-Charlie a été raté, j’espère que nous ne "raterons" pas l’après-Bataclan, même si je ne suis pas très optimiste.
 
Avec le déploiement de Sentinelle, un volume considérable de forces se retrouve fixé sur le territoire national – et ne combat donc pas l’ennemi ailleurs. Comment analysez-vous ce déploiement ?
Clairement comme un échec et une gabegie. Un échec, parce que le dispositif a été aisément contourné par notre ennemi et qu’il le sera encore tout aussi aisément à l’avenir. Vous pouvez placer un soldat devant tous les lieux présentant un risque – et vous n’en n’aurez jamais assez ! – mais vous n’empêcherez pas l’ennemi d’aller trouver ailleurs une nouvelle cible molle et à haut rendement médiatique. Il est dans la vocation de toute forteresse de tomber un jour et de toute fortification d’être contournée ; c’est vieux comme la guerre et, nous Français, nous avons suffisamment payé l’effondrement de notre rêve de béton en mai 40 pour ne pas retomber dans le piège. La ligne Maginot, imposée contre l’avis des militaires, fut un mensonge politicien aux Français : "nous allons vous protéger de la guerre à bas coût". Aujourd’hui, même manœuvre qui ne fonctionnera pas. La vérité, c’est que la guerre se gagne toujours par un effort de guerre correspondant aux enjeux et un engagement proactif qui suppose la mobilité : bref, l’exact inverse de Sentinelle dont l’appellation même est porteuse d’inefficacité. Se contenter de faire passer les effectifs de Sentinelle de 7000 soldats à 10.000, c’est faire du cosmétique quand nous sommes face à une rupture stratégique !
 
Vous parliez aussi de gabegie ?
Quant à la gabegie, elle est claire. Des soldats à la formation compliquée et onéreuse scotchés au sol comme des vigiles, c’est une dilapidation de l’argent public, d’autant que cette formation s’évapore au fil des rotations "Sentinelle" ; elles érodent des capacités opérationnelles qui seraient bien plus utiles sur les champs de guerre extérieurs. Par manque criant de moyens et d’effectifs, nous y poursuivons en vain des victoires stratégiques qui, au-delà des batailles que nous savons encore gagner, nous échappent de plus en plus.
 
Que proposez-vous ?
Ce double constat de l’échec et de la gabegie fait, il faut aller plus loin. J’estime en effet que si l’on veut préserver des forces pour l’extérieur, il faut qu’elles soient présentes sur le sol national quand les Français y sont attaqués. D’abord parce que leur première mission est la défense des citoyens, ensuite parce que, dans le cas contraire, les contribuables leur disputeraient très vite le budget qu’ils leur consacrent. Si l’on veut des armées pour la défense de l’avant, il faut consentir à ce qu’elles participent à la défense de l’arrière. Par ailleurs, le président de la République a toute légitimité pout utiliser comme il l’entend ses forces armées, dès lors qu’elles sont engagées contre un ennemi et non contre des Français. La question n’est donc pas d’arrêter, mais de faire mieux, c’est-à-dire franchement autrement, de manière à ce que le "trade off " extérieur/intérieur redevienne gagnant avec ce réservoir de forces unique et limité.
Des forces de police aux forces nucléaires, la France à la chance de disposer de toute gamme de moyens pour assurer les missions de défense et de sécurité. Mais il faut les utiliser en "système", en organisant les meilleures synergies par une habile combinaison des capacités spécifiques. L’efficacité des forces de police est fondée sur celle des individus, agissant sur des espaces restreints pour de courtes durées. Les armées, c’est l’inverse : leur force c’est le collectif. Leur vrai avantage comparatif, c’est leur capacité à agir en un système cohérent, avec une gamme extraordinairement diversifiée de capacités de tous ordres et ce dans le temps long, sur de vastes espaces, avec une capacité d’organisation optimale en système sur l’ensemble du territoire national. Donc, le simple bon sens indique que la logique d’éparpillement, de saupoudrage, prévalant aujourd’hui est à l’opposé de l’utilisation optimale de ce remarquable système autonome.
 
Mais concrètement ?
Pour d’évidentes raisons, il n’est pas question d’avoir une armée de l’intérieur et une armée de l’extérieur. Mais ce potentiel de 10 000 hommes, qui se reconstituerait continuellement par rotation, placé sous commandement militaire national, pourrait constituer une force de réserve exceptionnelle capable de se projeter dans l’instantanéité partout sur le territoire national, d’y conduire sans délai des missions militaires – bouclage, quadrillage, ratissage, éclairage, reconnaissance, intervention brutale – et produire ces effets militaires dont elles sont seules capables. Et elles le sont de manière autonome, quelques soient les dégradations de l’environnement, avec une très grande capacité de résilience individuelle et collective. Statutairement, les militaires ne disposent pas du droit de retrait ; ils exécutent leurs missions jusqu’au bout, quels que soient les risques. Cet extraordinaire "ultima ratio" doit être préservé et non sacrifié à contre-emploi à des fins politiciennes de court terme. C’est une affaire de responsabilité politique. Encore une fois, l’armée, c’est d’abord la force du collectif : il faut la préserver dans l’intérêt de la France.
 
Conséquence de Sentinelle et des attentats de janvier et novembre, la décrue des effectifs est ralentie. Si le politique évoque une "remontée en puissance" et que les régiments d’infanterie vont bénéficier d’une compagnie supplémentaire, on est encore loin d’un retour aux effectifs pré-2008. Que vous inspirent les dernières décisions prises ? 
En progrès, mais doit impérativement mieux faire. Bien sûr ce sont de bonnes décisions, mais tellement insuffisantes ! Que l’on ralentisse la décrue des effectifs, c’est bien. Mais, dès avant Charlie Hebdo, les armées étaient déjà sur-déployées par rapport aux situations opérationnelles de référence. Leur déploiement est accru d’un tiers, et, au lieu d’augmenter de manière conséquente leurs effectifs, on se contente d’en limiter la décrue. Le taux de rotation opérationnel demeure beaucoup trop élevé pour préserver les capacités opérationnelles, collectives en particulier, celles qui font qu’une armée est une armée et non une accumulation de citoyens armés. La menace de "l’armée creuse" se précise et, selon l’expression qui court dans les rangs, si aucune mesure sérieuse n’est prise, notre belle armée Serval ne sera bientôt plus qu’une pauvre armée Sentinelle, de deuxième rang. C’est grave. Quant au 3,8 milliards parcimonieusement alloués aux armées sur cinq ans, il faut tout d’abord noter que ce courageux effort concerne essentiellement le successeur de François Hollande et qu’il est de toute façon très insuffisant pour redresser la terrible situation des armées françaises dégradées par un quart de siècle de négligences budgétaires.
 
Face à l’environnement actuel et à son évolution d’un point de vue prospectif, quelle serait, en termes de structures, d’effectifs et d’équipements, votre "armée de Terre idéale" ?
Il n’y a pas d’armée de Terre idéale ! Tout dépend des
missions et donc de la vision supérieure. Le Lichtenstein n’a pas besoin d’armée et la Suisse a une belle armée avec plus de chars et d’obusiers d’artillerie que la nôtre … incapable de se projeter à l’extérieur, et encore moins de "rentrer en premier" et d’être "nation cadre" ! Donc, tout dépend du "projet pour la France".
Mais si la France entend rester la France, si elle entend demeurer une voix dans le monde, elle ne le pourra que si elle est capable de "délivrer", selon l’expression américaine. Ce qui fait la puissance de la voix des nations, c’est tout simplement leur puissance. L’incapacité croissante des Etats-Unis à régler les affaires du monde, son effacement stratégique a une raison essentielle : ils ne sont plus capables de transformer leur force extraordinaire en puissance. Leur force ne "peut" plus : chacun sait que les Etats-Unis ont perdu toutes leurs guerres depuis un demi-siècle. L’influence n’existe que si elle est basée sur de solides réalités, économiques et militaires en particulier. Le monde est, et restera, un espace d’affrontement armé des volontés et le vieux principe de Bismarck vaut encore : "Une diplomatie sans armée, c’est un chef d’orchestre sans orchestre".
 
L’armée de Terre doit-elle envisager d’être réengagée durablement à l’extérieur ?
Tout indique que son rythme de projection devrait au moins se maintenir à moyen terme, sur des théâtres variés, distants, imprévisibles. C’est l’évolution du monde. En particulier, elle ne pourra pas échapper à l’Afrique. La population africaine, qui a déjà dépassé le milliard, doublera d’ici vingt-cinq ans et pourrait atteindre quatre milliards à la fin du siècle. Deux possibilités. Soit l’Afrique est stabilisée et en réel développement économique : les Africains participeront alors chez eux à ce développement aux retombées très positives sur l’économie française. Soit l’Afrique est à feu et à sang et en plein délabrement économique : on assistera alors à des exodes massifs dont la France et son économie seront les premières victimes. Or, en ce qui concerne l’Afrique de l’Ouest jusqu’aux Grands Lacs, la France est, à ce jour, la seule à posséder les capacités d’intervention et le savoir-faire nécessaires : c’est une responsabilité pour elle comme pour l’Europe. L’Afrique sera notre avenir ou notre cauchemar : à nous de choisir. Si la France ne se réengage pas, résolument, en Afrique, elle devra régulièrement y jouer les pompiers. Si nous voulons restreindre ces actions ponctuelles, l’Afrique doit être placée dans les meilleures conditions de l’auto-développement, et doit pouvoir assurer sa propre sécurité. Il est donc urgent d’aider à structurer l’architecture de défense panafricaine, ainsi que de reconstruire les armées nationales indispensables à la solidité de ces Etats africains que nous avons créés et qui ne sont pas encore devenus des Nations. Il faut donc renforcer nos points d’appui et réinvestir dans les structures de formation et de conseil. C’est évidemment très dimensionnant pour l’armée de Terre.
 
Voyez-vous d’autres critères dimensionnant ?
Sûrement celui de l’autonomie stratégique. Cette dernière est puissamment revendiquée, mais elle est illusoire, bien qu’aucune mesure sérieuse ne soit prise pour la rétablir. Page après page, le dernier Livre Blanc appelle à sa restauration : car, même au sommet de l’Etat, il est difficile de cacher que les armées françaises ne peuvent conduire par elles-mêmes que de très petites opérations. Ou pour dire les choses plus crûment : que la France ne peut plus lancer que les opérations pour lesquelles les Etats-Unis nous consentent leurs soutiens, c’est-à-dire dont ils admettent le principe. Notre armée n’est capable de mener dans la durée que les opérations avalisées par notre grand allié. Jamais nos opérations en Libye et au Mali n’auraient pu être conduites sans l’appui massif des forces américaines, sauf à admettre des projections extrêmement lentes et par là-même contre-productrices. Si les moyens logistiques et de renseignement sont les premiers concernés, l’armée de Terre souffre aussi très directement de ses profondes carences en termes de projection opérative, du manque d’hélicoptères lourds en particulier, ce qui affecte directement l’efficacité de ses maigres troupes quand elle agit sur des espaces étendus, au Sahel par exemple.
Bref, mon rêve d’armée de Terre, c’est celui d’une armée aux effectifs adaptés au missions (à mon avis, compte tenu de l’évolution du contexte opérationnel, il faut viser un volume de 100.000 h pour la force opérationnelle projetable), avec des budgets de MCO permettant une de disponibilité globale des équipements égale à 90% (soit un saut d’environ 30%) afin de permettre un taux d’entraînement correspondant aux normes internationales, et une nette amélioration des conditions de vie au quartier qui se sont dégradée profondément au fil des déflations budgétaires.
 
L’Horizon de l’Europe de la défense semblant encore bien lointain, ne devrions-nous pas miser davantage sur l’OTAN ?
Ce serait une erreur non seulement grossière mais particulièrement dangereuse. L’OTAN devient un danger majeur pour notre sécurité. Progressivement, les différents pays d'Europe ont profité de l'aubaine qu'était l'OTAN pour faire des économies à bas coût politique sur la défense, en expliquant à leurs citoyens qu'ils étaient défendus dans le cadre de l'OTAN, et que par conséquent, les investissements en matière de défense étaient devenus superflus. Le bilan est terrible : aujourd'hui, l'Europe est largement désarmée – à l'exception de la France, qui a conservé un volume de forces, certes insuffisant, mais bien réel. Finalement, l'OTAN est devenue une menace pour la sécurité des Européens, car elle les empêche de trouver leur autonomie stratégique. Ils s'en remettent, à tort, aux Américains pour les défendre. Le meilleur service que les Américains pourraient rendre aux Européens (et à eux-mêmes !) serait de sortir rapidement de l’OTAN pour nous imposer ainsi notre prise de conscience et notre autonomie stratégique
 
Ne faudrait-il pas poursuivre les réformes dans les armées pour gagner en productivité ?
Arrêtons avec ce mythe. Aucune autre administration n’a connu depuis vingt-cinq ans une telle diminution de crédits, aucune n’a subi tant de réformes au mépris de l’efficacité : tout cela sans manifester bruyamment, sans bloquer le pays, tout en poursuivant au mieux les missions de défense au profit d’un pays qui ne lui donne pas les moyens nécessaires ! Ces réformes successives, imposées le plus souvent par des logiques déconnectées tant de la réalité du monde que de ses finalités propres, souvent au mépris des spécificités militaires et des règles de bon fonctionnement des armées, ont été menées à un rythme qui ne permet pas au système de se réorganiser, ni de modifier ses pratiques.
Le résultat de ces réformes est catastrophique car ces réorganisations se sont majoritairement faites au mépris de ce qu’est le soldat et de ce qui fait l’efficacité des armées, leur essence. En trois couches successives, au mépris de la spécificité de ce ministère et de sa fonction essentielle, un terrible excès d’interarmisation, de mutualisation mais aussi de civilianisation est venu à bout du bon fonctionnement des armées.
 
Pouvez-vous préciser ?
L’application brutale de la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances), en 2006, a constitué un premier coup majeur. Par un double mouvement d’effacement des chefs d’état-major d’armée et de rehaussement des autres grands subordonnés du ministre, le chef d’état-major des armées reste le seul chef militaire en relation directe avec le ministre, à égalité désormais avec le Secrétaire général pour l’administration (SGA) et le Délégué général pour l’armement (DGA). Le ministère oublie définitivement qu’il est le ministère des armées et que les branches administratives sont là pour les soutenir ; le vieux principe militaire "soutenu/soutenant" est oublié.
La deuxième étape, en 2009, c’est la RGPP ou révision générale des politiques publiques. Le ministère est profondément affaibli par l’application excessive de principes contraires à l’efficacité militaire. Il va se retrouver "matricialisé" - c’est-à-dire "déresponsabilisé", ce qui va produire le désastre du système de solde Louvois ou le scandale du dépôt de munition de Miramas – et "mutualisé", avec l’aberrante création des Bases de défense.
Le troisième coup, depuis 2012, c’est la soi-disant "nouvelle gouvernance" du ministère, avec de nouveaux pans de responsabilité enlevés aux chefs militaires et attribués désormais aux grands directeurs : le commandement est dépossédé de la politique des ressources humaines, bien que "l’homme ait toujours été l’instrument premier du combat" et de la réflexion stratégique avec la création de la DGRIS. Je trouve scandaleux que les directeur des ressources humaines et de la stratégie du ministère de la défense ne soit pas des militaires de haut rang.
 
Au-delà des aménagements à effectuer, selon vous, dans la dissuasion, comment financer la "remise en état" des forces ?
Il y a d’abord un impératif : remettre la technologie à sa place, c’est-à-dire au service de l’efficacité globale. Le fétichisme technologique devient une menace pour la sécurité des Français. Il y a un véritable effet ciseau. Des budgets en perpétuelle diminution sont confrontés au coût exponentiel des équipements - cette "inflation militaire"  qui contraint formats et effectifs, lamine les forces terrestres, resserre les flottes aériennes et navales. Le résultat est inévitable : des armées aux formats toujours plus étroits, "échantillonnaires", de moins en moins aptes aux effets stratégiques. Les armées doivent raisonner en termes de coût d’opportunité. Aujourd’hui, la conjugaison de la disette budgétaire et de l’inflation militaire renforce les effets d’éviction et, partant, l’importance de ce raisonnement par les coûts de renoncement.
Alors que nos budgets demeurent importants, les formats de nos armées – et de l’armée de Terre en particulier - ne permettent plus de réunir sur chaque théâtre les masses critiques indispensables à l’efficacité globale. Aujourd’hui, ne rien faire, c’est laisser la conjonction de "l’inflation militaire" et de la "déflation budgétaire" détruire nos armées. Ne pas penser autrement, laisser les logiques actuelles poursuivre leurs œuvres de destruction, c’est regarder benoitement le bateau sombrer.
La deuxième voie, c’est l’effort de défense. Il faut reconstruire l’Etat régalien qui n’est plus capable aujourd’hui de remplir les missions qui sont sa raison d’être, le 13 novembre n’est que trop parlant à cet égard. La sécurité est à reconstruire, tout comme la justice et la diplomatie. En ce qui concerne la défense, il faut immédiatement viser les 2% du PIB (hors pensions et gendarmerie) : tout le monde sait que c’est le seuil minimal pour un pays qui prétend avoir une défense digne de ce nom. Mais il faut viser plus haut, vers 3%, ce qui n’est rien par rapport au 57% du PIB de dépense publique. Le problème n’est pas budgétaire : c’est un problème de responsabilité et de volonté politique.

Paru dans DSI, propos recueillis par Joseph Henrotin.

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