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DREYFUS   Francois-Georges

DREYFUS Francois-Georges

Né le 13 septembre 1928
Marié - 3 enfants

Professeur d'université

Universitaire
Agrégé d'histoire
Docteur ès lettres
Professeur à l'Université de Paris-Sorbonne (depuis 1991).
Chaire d'Histoire et de géopolitique des mondes européens au XX°s.
Membre du Synode régional de l'Eglise luthérienne de Paris.

Lauréat de l’Académie française (1967) (1975)

Ouvrages
Les Forces religieuses dans la société française (1966)
Le Syndicalisme allemand contemporain (1968)
Le Temps des révolutions (1969)
Histoire des Allemagnes (1970)
Histoire es Gauches en France (1975)
Histoire générale de l’Europe (1980)
De Gaulle et le Gaullisme (1982)
Des évêques contre le pape (1985)
Les Allemands entre l’Est et l’Ouest (1987)
Histoire de la démocratie chrétienne en France (1988)
L’Allemagne contemporaine (1991)
L’Unité allemande (1993)
Histoire de la Résistance (1996)
Le IIIè Reich (1998)
1919 – 1939 : l'Engrenage (2000)
Histoire de Vichy (2002)
Une Histoire de la Russie (2005)

Distinctions
Officier de la Légion d'honneur
Chevalier de l’Ordre national du Mérite
Commandeur des Palmes académiques
Commandeur du Mérite de l'Ordre du Saint-Sépulcre
Officier de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne
Officier de l’Ordre de la couronne de Belgique

URL du site internet:

Y a-t-il un peuple juif ?

Publié dans Devant l'histoire

(...) (site endommagé en 2013)
l'idée que tous les Juifs du monde sont les descendants directs du peuple d'Israël, installé en Palestine depuis des millénaires ; c'est naturellement inexact, mais a contribué à la naissance de l'État d'Israël et à comme dit mon collègue Shlomo Sand de l'Université de Tel-Aviv  "une conception ethnoculturelle du peuple juif" (1). Il suffisait de lire les Actes des Apôtres pour constater l'inanité de l'unicité ethnique du peuple juif. Lors de la Pentecôte, au plus grand étonnement des "hommes pieux venus de toutes les nations", "vint du ciel un bruit tel que celui d'un violent coup de vent. (…) Au bruit qui se fit la foule s'assembla et fut bouleversée, car chacun entendait [les douze apôtres] parler sa propre langue. Dans leur stupeur et leur émerveillement, [les hommes pieux] disaient : "Ceux qui parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce, du Pont et d'Asie, de Phrygie et de Pamphilie, d'Égypte et de cette partie de la Libye qui est proche de Cyrène, Romains en séjour ici, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes…" (2). Ainsi il y avait à côté des Juifs descendants du peuple d'Israël ou eux-mêmes descendants de convertis, les prosélytes, des hommes et des femmes qui avaient adopté la religion d'Adonaï, d'Abraham, de Jacob, de Moïse. Disons-le dès maintenant, il y a un peuple juif, comme il y a un peuple catholique, protestant, musulman ou bouddhiste, mais il n'y a pas de race juive. La notion de peuple juif est avant tout la création intellectuelle et religieuse des rabbins (en particulier d'Europe orientale) et des historiens judéo-allemands, relayés depuis le début du xxe siècle par les sionistes et l'État d'Israël. En réalité, le problème est celui du prosélytisme. La conversion au judaïsme est courante dès le début de l'histoire juive ; elle persiste vigoureusement après les exils subis par le peuple juif depuis l'exode de Babylone, mais elle est freinée par les Églises chrétiennes non sans mal d'ailleurs jusqu'au xie siècle et par les autorités musulmanes. À l'ère moderne, elle est rare et souvent condamnée par le rabbinat orthodoxe (3).

Hébreux et prosélytes
Très vite le judaïsme a essaimé autour de la Méditerranée. Par ailleurs, c'est la captivité (bien involontaire) à Babylone qui donne naissance aux communautés juives de Mésopotamie, lesquelles perdurèrent en Irak jusqu'en 1967, et existent encore en Iran. Des Hébreux accompagnent les Phéniciens et implantent des communautés dans presque tous les ports méditerranéens : Athènes, Corinthe, Salonique, Éphèse, Alexandrie, Cyrène, Carthage. La communauté de Carthage joue un rôle important ; c'est elle dont les missionnaires vont judaïser une partie du monde berbère. Ce prosélytisme (que condamnera saint Augustin) est à l'origine des communautés juives d'Afrique du Nord ou judéo-berbères qui jouent un rôle important dans l'apparition et le développement d'un judaïsme ibérique. La glorieuse culture "andalouse" qui domine l'Espagne jusqu'en 1492 est autant une culture juive qu'islamique. Se forme,des deux côtés de la Méditerranée, ce que l'on appelle le judaïsme sépharade : cette origine explique que, durant des siècles, la culture judéo-berbère ait pu vivre sans trop de heurts au sein de populations islamo-berbère… (4). En 1492, les Juifs d'Espagne qui ne se convertissent pas sont condamnés à l'exil et se réfugient dans l'Empire ottoman, notamment à Salonique (où le quart de la population est juif) et à Smyrne, où le ladino est la langua franca (5) des sépharades. La culture sépharade est un élément essentiel de la culture juive, mais le peuple juif qui la porte est un peuple d'origine plus berbère que sémite.
Autour de la Méditerranée, on compte des colonies juives au temps de l'Empire romain : en Bétique, en Andalousie, en Catalogne, en Narbonnaise et à Rome, autour de la mer Égée comme de l'Adriatique. L'archéologie montre que nombre de ces Juifs sont des prosélytes attirés par les communautés hébraïques. Il y a eu des implantations juives le long des limes : les légions romaines du Rhin et du Danube, notamment, comptèrent souvent des soldats juifs comme des adeptes de Mithra, d'ailleurs. Dès la fin du ier siècle de notre ère, il y a des communautés juives à Strasbourg, à Spire, à Mayence et à Coblence. Elles vont y prospérer pendant mille ans. À en croire les décrets de nombre de conciles épiscopaux, tenus à Tolède, Narbonne, Arles et autres, ces communautés font du prosélytisme, attirant à elles des païens, mais des chrétiens aussi : le confirment des fouilles effectuées en Narbonnaise et en Catalogne. Se constituèrent donc en Europe occidentale des communautés juives relativement importante, dès les temps mérovingiens et surtout sous les Carolingiens. Au début du xiiie siècle, il y a plus de deux cents communautés sur le territoire de la France actuelle, essentiellement en Provence, en Normandie, en Bourgogne, en Champagne, en Alsace et en Lorraine, le long de la Garonne, de la Loire et du Rhin. Les installations les plus importantes datent des ixe, xe et xie siècles. C'est le temps où l'archevêque de Lyon admoneste Louis le Pieux, empereur d'Occident (814-840), parce qu'il soutient ces communautés. Cet état favorable au développement dans nos régions du judéo-français qui voit enseigner un théologien comme Rachi, rabbin de Troyes, (1040-1105), va durer jusqu'aux Croisades. Tout au long des xiie et xiiie siècles, la situation va se gâter, jusqu'à ce que Philippe IV, en 1306, expulse les Juifs du Royaume. Or, il est bien évident que cette population juive de France ne descend pas tout entière des Hébreux venus à l'époque romaine, mais provient très largement de conversions. La situation est différente dans le monde germanique, non qu'on y soit plus ou moins anti-judaïque qu'en France, mais la France est un royaume, quand le monde germanique est un empire que se partage une collection de principicules. Certes les pogrom de l'été 1096, dans les pays du Rhin, ont entrainé l'exode de milliers de survivants vers l'Europe orientale, Pologne et Russie. Mais ces pogrom n'ont pas éliminé les Juifs d'Allemagne, de nombreuses communautés subsistent que viendront renforcer, au début du xive siècle, leurs coreligionnaires chassés de France. Comme de l'autre côté du Rhin, les communautés juives allemandes sont composées, non d'Hébreux seuls, mais d'Hébreux vraisemblablement minoritaires face à des prosélytes autochtones.
On dira que j'exagère le poids du prosélytisme, mais ne faut-il pas être conscient qu'il y a des communautés au Tadjikistan, au Daghestan, en Kurdistan, plus à l'est peut-être (6), comme il y en a, dès le ixe siècle de notre ère, au nord du Nigeria (7) et, depuis fort longtemps, en Éthiopie. Au reste, comment le petit peuple juif aurait-il pu s'étendre ainsi au plan démographique. Deux cents communautés en France, cela représente de 40 à 50 000 personnes, plus de quatre cents en Allemagne, 80 à 100 000. En d'autres termes, si, vers 1340, on peut compter 500 000 Juifs en Espagne, il y en a alors 600 à 700 000 en Europe occidentale, dont 150 000 entre les Pyrénées et l'Oder. Tous, bien évidemment, ne sont pas tous d'origine palestinienne. Tous les convertis sont en revanche porteurs d'une culture commune qui les met à part de leur société d'origine, marginalisation qui a entraîné une endogamie d'autant plus forte qu'ils vivent dans des quartiers bien définis autour de ce qu'on appelle, en France, "la rue aux Juifs" ou "des Juifs" et, en Allemagne, "Judengasse ".

Judaïsme, Europe orientale et problème khazar
En 1914, il y a dans l'Empire russe, entre le Boug et le Dniepr, près de cinq millions de Juifs, soit 14% de la population de ces provinces de l'empire. D'où viennent ces fortes communautés qui parlent le yiddisch - dialecte germano-hébraïque ? À en croire maints ouvrages et autres encyclopédies, elles descendraient soit des Juifs persécutés en Occident soit des communautés issues de l'Empire byzantin. Démographiquement, c'est inconcevable, dussent en souffrir "l'unicité d'un peuple juif issu de Palestine" et "la pureté de son sang", pour reprendre des formules antisémites nées en Espagne au temps de la Reconquista. Au nom de ces principes fallacieux, on néglige l'apport de cette tribu ouralo-altaïque, c'est-à-dire turque, venue d'Asie centrale en même temps que les Bulgares ou les Avars - les Khazar. Aux viiie et ixe siècles, se constitue un empire khazar qui couvre le territoire délimité par la Caspienne et la Volga, puis s'étend jusqu'au Dniestr. C'est un empire si puissant que pour se protéger de lui, le Basileus Léon III (717-741) fait épouser à son fils Constantin (741-775) une princesse khazar, d'où le surnom de son fils, Léon IV dit le Khazar (775-780). Pour éviter de dépendre de Byzance et de son patriarcat, ou de dépendre d'un calife, le Khan des KhazarObadiah, en 880, décide de se convertir au judaïsme et d'y convertir son peuple. (8) Lorsque l'Empire khazar s'écroule, à la fin du xie siècle, son peuple est invité par le Grand Prince de Kiev à se convertir au christianisme, étant entendu que les réfractaires devront s'exiler. Les populations restées fidèles au judaïsme furent assez nombreux : ils s'enfuirent et vinrent s'installer au nord des marais de Pinsk, entre Vistule et Dniepr supérieur, région que se partagent aujourd'hui Pologne, Biélorussie et Lituanie. C'est, démographiquement, la seule explication possible à la présence là-bas de près de cinq millions de Juifs en 1914. Le montre une étude comparative de l'évolution de la population khazar et de celle de la population russe, entre 998 (date du baptême des peuples de la Principauté de Kiev) à 1914 (9).
Aux données concernant l'Empire russe s'ajoutent celles relatives à l'Empire austro-hongrois, notamment les populations juives de Galicie et de Slovaquie, soit près de deux millions d'âmes. En 1914, il y a, en Europe orientale, quelque sept millions de Juifs. Que certains soient les descendants de Juifs allemands, français espagnols ou byzantins, c'est évident. Mais la majeure partie d'entre eux ne peut être que d'origine khazar. Ce que confirment et leur langue et leur mode de vie. Ces Juifs d'Europe centrale et orientale parlent le yiddisch dont ShlomoSand (10) précise qu'il a intégré des mots turcs (11) et que l'allemand utilisé est un allemand de l'Est, mâtiné de slave, non un allemand de l'Ouest. Ces vocables germaniques semblent être empruntés à la langue des commerçants saxons et silésiens, ainsi qu'à ceux des régions nordiques, proche de la Hanse. Autre élément important, le shetl, la communauté rurale. La majorité des Juifs russes vivent en région rurale. Certes les tsars successifs ont limité la population urbaine juive, certaines cités étant purement et simplement interdites aux Juifs. Mais il y a surtout que contrairement à ce qu'ont connu France et Allemagne, les Juifs de Russie ont des moeurs rurales. Juifs de Russie et Juifs d'Occident ont à souffrir de réactions antisémites, mais celles-ci n'ont rien de racial ; elles sont économiques et religieuses. L'antijudaïsme est véhiculé durant des siècles par les Églises et par l'islam. La tradition en est reprise par Luther et les milieux luthériens. Que le Juif se convertisse et le nouveau chrétien peut aspirer à tous les états, toutes les fonctions et même, comme Stahl (12), devenir président du Consistoire supérieur de Prusse. Il est d'ailleurs à remarquer que 5%, au moins, des pasteurs luthériens allemands ont été touchés par les lois raciales nazies. La situation est un peu différente dans l'Église orthodoxe, moins tolérante que les autres Églises chrétiennes.
L'autre raison de l'antisémitisme est économique. La minorité juive, de par sa tradition, est instruite. "Les Juifs savent lire depuis deux mille ans, les protestants depuis quatre cents ans, les catholiques depuis à peine cinquante ans", disait Péguy. En Europe orientale, l'analphabétisme est général : en 1914, moins de la moitié des sous-officiers de l'armée impériale russe sait lire et écrire couramment. Aussi, quand elles leur sont accessibles, les professions libérales connaissent un taux important d'israélites. C'est le cas en Allemagne, où le 1% de Juifs fournit 6 à 7% des professeurs d'université ; en France, où le 0,5% occupe près de 8% des fauteuils de l'Institut ! Naturellement, jouent aussi les questions économiques : le rôle des Juifs dans la vie financière du monde occidental est suffisamment connu pour qu'on n'y insiste pas. Il est lié à la place qui leur est faite depuis le xie siècle : elle leur interdit de posséder, donc de cultiver la terre, les obligeant à se consacrer à l'artisanat ou au commerce. Minoritaires, les israélites cherchent à maintenir des rapports avec les communautés voisines, créant des liens spirituels et familiaux, certes, mais commerciaux aussi. Très vite, ils jouent un rôle important dans les échanges monétaires, constituant des fortunes qui leur permettent d'établir des banques, lorsque des systèmes financiers plus élaborés se mettent en place. On notera le rôle analogue tenu en France, pour des motifs identiques, par les banquiers protestants de Genève : dès le début du xixe siècle, les financiers protestants occupent un quart des postes de Régent de la Banque de France. Les Juifs apparaissent sous la Monarchie de Juillet. Dès lors, Juifs et protestants, à peine 2% de la population française, contrôlent le tiers du Conseil des Régents. On sait le rôle joué par les Rothschild et les Pereire. En Prusse, c'est la banque juive qui finance l'unité allemande ; les Juifs jouent un rôle important autour de Guillaume II.
À la fin du xixe siècle, l'antijudaïsme religieux se transforme en antisémitisme racial, au moment même où dans le monde juif d'Europe orientale apparaît l'idée de "nation juive". Mais les Juifs de Russie, en particulier les socialistes regroupés dans le Bund (13), revendiquent, non le retour à Jérusalem, mais la création d'une province autonome juive dans l'Empire russe. Lorsqu'Herzl lance le sionisme, il prévoit d'installer l'État juif en Patagonie, région quasi inhabitée (14). Il est vrai que la "Terre promise" pour les Juifs de l'Europe orientale, ce sont les États-Unis qui accueillent deux millions de locuteurs yiddisch entre 1900 et 1913, quand 40 000 seulement s'installent en Palestine. Le sionisme, puis l'État d'Israël, à la suite des rabbins, vont mettre en avant eux-mêmes la notion d'"ethnie juive", de "peuple juif" pour justifier le retour en Palestine, la "Terre promise" Eretz Israel , renforçant la notion de "race juive" développée dans le Reich hitlérien et reprise à la fin du xxe siècle par les divers mouvements antisémites.
C'est dans ces circonstances qu'en 1917, est publiée la Déclaration Balfour : dans une lettre à lord Rothschild, le secrétaire du Foreign Office, Balfour, annonce la création en Palestine d'un Foyer national juif. Ce n'est pas un geste philosémite ; il répond pour le Royaume-Uni à un dessein géostratégique, renforcer le contrôle britannique sur la Route des Indes. Le "Foyer", créé en 1920,n'attire pas les foules : 120 000 immigrants juifs recensés entre 1919 et 1932, tandis que, pour la même période, Belgique, France et Pays-Bas en accueillent plus de 250 000. Il faut attendre les accords Haavarah ("transfert" en hébreu) d'août 1933, passé entre l'Agence juive et le IIIe Reich (représenté par Eichmann !) et donnant des facilités aux Juifs allemands émigrant en Palestine, pour que la population du "Foyer" augmente réellement : en décembre 1932, il y a 192 000 Juifs sous mandat britannique ; le 31 décembre 1939, ils sont 445 000 (15). Il est vrai que, dès 1917, les communautés juives d'Occident marquent leurs réticences : ceux que Dominique Schnapper appelle les "Français de confession israélite" (16) sont infiniment moins sionistes que leurs coreligionnaires orientaux. Avant 1939, ils étaient fermement antisionistes et, aujourd'hui, la majorité d'entre eux considèrent Israël comme un pays étranger. En réalité, israélites français et britanniques ont refusé la création d'un "Foyer national", puis d'un État juif, car ils se voulaient d'abord Français et Britanniques. Ce fut d'ailleurs le cas des israélites allemands, jusqu'à 1933. Ces derniers, installés en Palestine, y apportèrent nombre de comportements proprement germaniques.

Ashkhenaz et Sépharades
Chacun le sait, il y a deux grandes communautés juives : les Ashkhenaz, Juifs d'Europe occidentale, de Pologne ou de Russie, et les Sépharades, issus du monde méditerranéen. Ce sont deux communautés aux différences bien marquées et dont les rapports sont souvent tendus. Il suffit de penser aux débats qui se sont déroulés lors des élections consistoriales de 2008, en France, qui ont conduit au choix du Grand Rabbin Bernheim (17). Ce débat se vit quotidiennement en Israël aujourd'hui. De 1934 à 1960, les Juifs allemands ont pris le contrôle de la vie socio-économique et culturelle en Israël, exprimant à l'égard des Juifs expulsés des pays d'islam un mépris certain. Un passage des mémoires de Claude Lanzmann est significatif : "Avec un bureaucrate ashkhenaz, fonctionnaire de l'Agence juive (…) que j'ai retrouvé (…) ambassadeur d'Israël à l'ONU, puis président d'université, je visitai un maabaroth (18). Il jugeait ceux dont il avait la charge. Des Roumains, il me disait : "Ils sont un bon matériel…". Les Bulgares, les Iraniens occupaient les degrés supérieurs de son échelle de valeur. Les Juifs marocains étaient pour lui la lie du Peuple élu "(19). Cette situation demeure et se retrouve lors des élections israéliennes, au point que certains Ashkhenaz "sépharadisent" leur nom patronymique pour ratisser des voix… (20). Israël est un État ashkhenaz, ainsi que le montrent les statistiques de l'immigration.

Aux 1 733 000 Ashkhenaz venus depuis 1945, s'ajoutent les 534 000 Juifs, ashkhenaz également, venus d'Europe orientale avant 1945. Il y a aujourd'hui en Israël une communauté juive sépharade de souche sémite et berbère, mâtinée de Celtibères et d'Anatoliens. L'autre communauté, les Ashkhenaz, est d'origine européenne, issue essentiellement des tribus turques qui ont constitué l'Empire khazan. En schématisant, ces communautés ashkhenaz sont ethniquement proches d'autres communautés ouralo-altaïques, installées en Europe depuis des siècles : les Finnois, les Estoniens, les Bulgares et les Magyars. Que ces hommes aient une culture juive enracinée dans la tradition mosaïque est évident, mais ils ne sont pas sémites. En se fondant sur la race, les eugénistes allemands, sous prétexte d'éradiquer le judaïsme, ont dramatiquement contribué à la Shoah. Il est vrai qu'ils pouvaient s'appuyer sur l'enseignement théologique des rabbins. Aujourd'hui encore, le Dictionnaire encyclopédique du judaïsme estime, à l'entrée Khazar, que "l'absence de toute information concernant leurs descendants a donné naissance à la théorie sans fondement (21) selon laquelle les Juifs de l'Europe de l'Est en seraient issus" (22).

C'est ce contre quoi, après Arthur Koestler (23) et bien d'autres, s'insurge Shlomo Sand. Il est vrai qu'admettre que les deux tiers de la population juive d'Israël sont issus de peuples ouralo-altaïques, enlève beaucoup de poids à l'idéologie politique fondée sur la notion d' "Eretz Israel" (24). De surcroît, si la notion d' "Eretz Israel " qui s'enracine dans la Torah implique un fondement religieux, il apparaît que, face à l'essor économique prodigieux d'Israël, les mouvements laïcs se développent fortement. Selon certaines enquêtes, lors des dernières élections, plus de 40% de la population israélienne se veulent laïques et ne pratiquent pas. Les récentes bagarres violentes entre orthodoxes et laïcs en témoignent. N'oublions pas, d'ailleurs, que les "pères fondateurs" sont des socialistes, peu soucieux des problèmes religieux. S'il y a bien un peuple juif, comme il y a un peuple catholique, il n'y a pas d'ethnie juive même si une longue endogamie en Europe ashkhenaz et en Méditerranée sépharade ont entrainé des comportements particuliers lesquels disparaissent en Israël aujourd'hui : rien de commun entre les photos et autres dessins de Der Stürmer (25) discréditant les Juifs et les populations israéliennes de ce début de xxie siècle !

(1) Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008
(2) Ac. II, 2-11
(3) Cf. l'article "Conversion au judaïsme", Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Laffont, 1996.
4) À noter qu'en 1870, en Algérie, cette cohabitation est gravement perturbée par le décret Crémieux qui accorde aux israélites les droits de citoyen français. Le décret scandalise les Kabyles (berbères musulmans) qui ne comprennent pas qu'on ne leur accorde pas une naturalisation collective comme à la communauté juive si proche de la leur, et ils se révoltent. La cause politique de cette mesure injuste mise en place par le gouvernement provisoire de la République pose problème : en témoigne l'organisation du culte israélite algérien : en 1885, tous les hauts responsables juifs, grands rabbins et présidents des trois consistoires départementaux sont des notables… alsaciens ! Cf. Almanach national, 1885.
(5) On usera du ladino jusqu'au xviiie siècle dans les communautés sépharades de Londres et d'Amsterdam. Cf. l'article « Langues juives », Dictionnaire encyclopédique du judaïsme.
(6) "Saint Thomas est-il venu en Chine ? Il est certain que ce grand apôtre a pu facilement y pénétrer. Les Juifs, plusieurs siècles avant notre ère, étaient arrivés jusqu'en Chine ; la route était tracée. L'historien Sse-ma-tsien (iie-ier siècle av. J.-C.) parle de vaisseaux étrangers abordant sur les côtes de Chine. Enfin, les caravanes, organisées pour le commerce, mettaient depuis longtemps déjà ce pays en relation avec l'Occident. Les apôtres ne pouvaient se désintéresser de ces immenses contrées de l'orient déjà connues". Alphonse Favier (1837-1904), vicaire apostolique de Pékin, Péking, DDB, 1902, pp. 54-55.
(7) Cf. Tidiane N'Diaye, Le génocide voilé, Gallimard, 2008, p. 78 ; et Jaap van Slageren, Influences juives en Afrique, Karthala, 2009
(8) J. Piatigorsky/J. Sapir, L'Empire khazar viie-xie siècle, Autrement, 2006
(9) Wladimir Bérélowitch et Irena Gieysztor Wladimir. Russie, Pologne, pays Baltes, in: J.-P. Bardet et J. Dupâquier, Histoire des populations de l'Europe, t. I, Fayard, 1997, pp. 554 sq.
(10) Shlomo Sand, op. cit.
(11) Shlomo Sand observe que le mot "prier" y est "davenen" et est emprunté à un dialecte turc.
(12) Friedrich-Julius Stahl (1802-1861) juriste d'origine juive, théoricien du droit ecclésiastique protestant.
(13) Bund (allemand : alliance) ou Union générale juive des travailleurs de Lituanie, Pologne et Russie  parti socialiste juif fondé en Russie en 1897.
(14) Patagonie, plus d'1 million de km2, 250 000 habitants ; densité, 2,3 habitant/km2.
(15) Cf. F. Encel et F. Thual, Géopolitique d'Israël, Seuil, 2004, pp. 22-23
(16 Selon elle, 23,4% de la population juive française. Cf. D. Schnapper, C. Bordes-Benayoun et F. Raphaël, La Condition juive en France, PUF, 2008
(17) Gilles Bernheim (né en 1952), agrégé de philosophie, a été élu, le 22 juin 2008, Grand Rabbin de France pour un mandat de 7 ans entamé le 1er janvier 2009. Gilles Bernheim est ashkhenaz (issu du judaïsme alsacien). Son prédécesseur, Joseph Sitruk, était sépharade.
(18) Un camp de réfugiés
(19) Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie, Gallimard, 2009, p. 225.
(20) Sharon est né Scheinermann, Perès, Perski, Shamir, Ytzernitski
(21) C'est nous qui soulignons (F.-G. D.)
(22) Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008
(23) Cf. Arthur Koestler, La treizième tribu, 1976 (Tallandier, 2008).
(24) À cet égard, il faut lire la contribution de Frédéric Encel et François Thual sur "Eretz Israel ", dans leur Géopolitique d’Israël, Seuil, 2004.
(25) Der Stürmer, périodique nazi violemment antisémite, a été fondé en 1923. Sous le IIIe Reich, il est affiché un peu partout ; il tire à 600 000 en 1939.

Obama face à la rentrée

Publié dans De par le monde

Jeune, sympathique, le candidat démocrate avait fait une campagne brillante. Mais on oubliait que sans la crise des subprimes, Mac Cain aurait très vraisemblablement été élu. Durant le premier semestre, le président Obama a fait de beaux discours, sur les inégalités qui incontestablement existent aux États-Unis, sur une nouvelle politique américaine au Moyen-Orient ; il s'adresse honnêtement aux peuples et États africains, soulignant à juste titre les responsabilités immenses des Africains dans leurs malheurs. Tout souriait au nouveau Président. Neuf mois après son arrivée à la Maison Blanche, la situation est bien différente. La mise en place d'un système de santé sociale est fortement contestée, sa politique au Moyen-Orient connaît de grandes difficultés, les relations avec l'Union européenne posent problème et les rapports avec la Russie se sont à peine détendus.
Aux États-Unis, 50 millions d'habitants n'ont pas de protection sociale : on comprend parfaitement la nécessité d'une réforme profonde, mais nous n'en parlerons pas ici. 
Les grandes promesses d'Obama en ce qui concerne le Moyen-Orient sont oubliées depuis longtemps et quand elles ne le sont pas, elles ont eu des résultats peu convaincants ! En Israël, le gouvernement Netanyahou maintient en fait son programme de colonisation en Cisjordanie et fait construire des centaines de logements nouveaux, politique qu'avait condamné Obama ; mais il semble ne pas pouvoir faire grand-chose étant donné le poids des lobbies sionistes.
Les États-Unis tiennent leur promesse d'évacuer l'Irak : cela permet aux sunnites, aux chiites et aux Kurdes de s'entre-tuer en toute liberté. Certes Obama n'est que l'héritier de l'aberrante politique irakienne menée par Blair et Bush, mais c'est lui qui a accéléré le processus d'évacuation de l'US Army pour renforcer les moyens de l'OTAN en Afghanistan.

Or la politique américaine - même si elle est soutenue par l'OTAN - est un échec. Elle souligne l'incompréhension du problème afghan par les alliés de l'OTAN et les États-Unis. Quoi que puissent penser les politiques, ce qui manque en Afghanistan, ce sont les hommes sur le terrain. En fait, il faut repenser la politique afghane de l'OTAN. Cela demande deux choses de la part des États-Unis, savoir ce qu'ils veulent faire au Moyen-Orient, et surtout, repenser leurs positions face à l'Europe. Il est vrai que face aux États-Unis, l'Europe n'existe pas : la Commission n'a pas de politique étrangère et les États-membres ne savent pas ce qu'ils veulent. Ce désaccord est sensible quand il s'agit de l'Iran. Quelle attitude avoir face à un État, à la fois plus démocratique que tous ses voisins musulmans hormis la Turquie et infiniment plus autoritaire ? On n'a pas pris assez conscience du fait qu'une très grande majorité du peuple iranien est favorable à la possession de l'arme nucléaire. Et si à Téhéran, certains veulent la disparition de l'État d'Israël, ce n'est pas le cas de la majorité de la population. C'est cette situation que Washington et Tel-Aviv ne veulent pas voir, ce qui est sans doute la clé de la négociation.
Qui aide l'Iran dans son réarmement ? Avant tout la Chine et la Russie. Si les relations sino-américaines sont relativement apaisées, il n'en est pas de même des relations entre Washington et Moscou. Plutôt que de chercher à se rapprocher de la Russie qui a les moyens de freiner les volontés iraniennes d'expansion nucléaire, les États-Unis, et les États européens membres de l'Otan ne cessent de "tacler" Moscou. Tout incident en Géorgie, en Tchétchénie ou dans le Caucase est immédiatement mis sur le devant de la scène. Outre la Géorgie, l'autre zone où l'OTAN agace la Russie est l'ensemble Ukraine-Biélorussie. Ce sont, répétons-le, deux républiques artificielles : la Biélo-Russie, c'est l'ancienne province russe de Minsk, et elle n'intéresse l'OTAN que parce que si elle intégrait l'OTAN, Moscou serait à peine à 400 km de la frontière. Quant à l'Ukraine, les deux-tiers de la population sont plus russes qu'ukrainiennes.

L'OTAN ne cesse d'exciter les milieux ukrainiens contre Moscou et ici, Washington et Varsovie portent une lourde responsabilité. Obama avait laissé entendre qu'il apaiserait les choses, envisageant même de renoncer aux batteries anti-missiles. Or il semble qu'au-delà des belles paroles, les services américains continuent de semer la zizanie. À bien des égards, le président Obama s'est contenté de discours sympathiques, mais l'on continue à Washington de voir dans la Russie un adversaire, un ennemi potentiel. Cela se traduit d'ailleurs dans la manière dont on conduit la politique pétrolière. Chaque projet de gazoduc ou oléoduc pour le ravitaillement de l'Europe est immédiatement contré par un conduit sous contrôle américain.
En définitive, les grandes promesses du président Obama ne semblent guère vouloir aboutir. Le Président n'a pas songé qu'il lui fallait agir vite. Dans un an auront lieu les élections partielles au Congrès. En 2008, Obama et les démocrates ont gagné parce qu'il y avait la crise. Si, comme on peut l'espérer, la crise s'atténue à l'automne 2010, le président connaîtra de grandes difficultés car il risque de perdre la majorité au Congrès. Cela entraînera l'échec d'une politique sociale pourtant nécessaire, perpétuera l'image d'une Amérique soucieuse de ne pas perdre sa prépondérance, aggravera les risques de conflit au Moyen-Orient. 
 
Paru dans La Nef , n°208 d'octobre 2009

1919 - 2009

Publié dans Devant l'histoire

au lendemain du Traité de Versailles.
On peut constater avec moi que cet anniversaire n'a donné lieu à aucune grande cérémonie. Cela était judicieux car le Traité de Versailles a été un des traités les plus catastrophiques de notre histoire.

Au nom d'une idéologie droits-de-l'hommiste imposée par le Président Wilson, digne père spirituel du Président Bush, avec la complicité de Clémenceau, de Lloyd George, de l'Italien Orlando, on a dépecé l'Europe et le Moyen-Orient entre d'innombrables mini-Etats artificiels.
On a humilié le Reich et on a cherché à le ruiner. Tout ceci conduisant à la terrible période de 1925 à 1989 marqué par les totalitarismes fascistes, rouge en URSS, brun en Allemagne, et la Shoah.

Dans le cas de la France, le traité est plus catastrophique encore.
En 1914, la France est une grande puissance, riche, soutenue par deux alliés puissants, la Russie et la Grande Bretagne.
En 1919, la France apparaît comme le vainqueur et semble demeurer une grande puissance. En réalité, la France est désormais un Etat pauvre qui a perdu 1 500 000 hommes, qui par malheur ne saura pas rebondir. Elle sera incapable du fait du malthusianisme traditionnel qui règne dans l'Etat aussi bien que chez les entrepreneurs de reconstruire une économie ravagée par la guerre. Elle ne saura même pas tirer parti de son industrie de guerre (automobile, aéronautique, chimie).
De surcroît, elle n'a plus d'alliés : la Russie est bolchevique, la Grande Bretagne est redevenue un adversaire, les Etats-Unis inspirent avec Moscou la naissance des nationalismes dans nos territoires d'outre-mer, l'Allemagne nous hait.

A bien des égards, 1919 accélère fortement le déclin français qui a débuté avec la III ème République.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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