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DUMONT  Gerard-Francois

DUMONT Gerard-Francois

Né le 20 mai 1948
Marié – 4 enfants
 

Géographe,
Professeur d'université à la Sorbonne


Docteur d’Etat ès sciences économiques
Institut d’études politiques de Paris
Institut d’administration des entreprises

Directeur de banque (1973-1987)
Professeur à l'Université de Paris IV - Sorbonne (1988-1996)
Recteur d’Académie, Chancelier des Universités (1996-1998)
Professeur à l'Université de Paris IV – Sorbonne - Institut de Géographie (depuis 1999)
 
Président de l’Institut de démographie politique (depuis 1980)
Directeur du séminaire d’Alfred SAUVY au Collège de France (1980-1989)
Fondateur de l’Institut de recherches et d’études familiales (1983)
Administrateur de la Fédération des familles de France (1986-1996)
Président de l’Institut de recherche immigration et société (depuis 1987)
Administrateur de la Société de Géographie (depuis 2000)
Président de l’association reconnue d’utilité publique Population & Avenir (depuis 2000)
Membre du conseil national de l’information statistique (2002)
Directeur de séminaire au Collège interarmées de défense (CID) (2003)
Vice-président de l’Association pour la promotion de la langue française
Membre du Comité des experts de l’Observatoire des retraites
Expert après du Comité économique et social européen
 
Ouvrages
La Franceridée (1979) – Prix Renaissance
L’Enjeu démographique (1981)
Démographie politique (1982)
La Tragédiede la France (1983)
La Montéedes déséquilibres démographiques (1984)
Malthus, hier et aujourd’hui (1984)
Pour la liberté familiale (1986) – Prix de l’Académie d’éducation et d’études sociales
Le Festin de Kronos (1991)
Démographie. analyse des populations et démographie économique (1992)
Economie urbaine (1993) – Prix de la Société de géographie
La Retraitedes cadres et l’avenir du système par répartition (1994)
L’aménagement du territoire (1994)
Le monde et les hommes (1995)
Les migrations internationales (1995)
Les spécificités démographiques des régions et l’aménagement du territoire (1996)
L’identité de l’Europe (1997)
L’Arc alpin, Histoire et géopolitique d’un espace européen (1999)
Les racines de l’identité européenne (Préface de José Maria Gil-Robles, Président du Parlement européen) (1999)
Francia y los franceses, Madrid, Acento Editorial (2000)
La population de la France, des régions et des DOM-TOM, (2000)
Géographie de la France (2002)
Les régions et la régionalisation en France (2004)
Les populations du monde (2004)
Les territoires face au vieillissement en France et en Europe (2006)
Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations (2007)

Nombreuses collaborations
     plus de 420 publications dans une quinzaine de langues

Principales responsabilités éditoriales
Directeur de la revue Population et Avenir
Membre du Conseil scientifique de la revue Géostratégique.
Membre du conseil scientifique de la Revue française de géopolitique.
Président du Conseil scientifique de la revue Agir.
Membre de l’Advisory council de la revue Bulletin of geography de l’Université Nicolas Copernic de Torun (Pologne)
Membre du Comité académico de la RevueEstudiossociales contemporáneos (Université Nacional de Cuyo, Argentine)
Membre du Comité de Rédaction de Geopolitical Affairs (Londres)

Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Officier dans l'Ordre national du Mérite
Médaille du Mérite Européen.
Grande médaille de vermeil de la ville de Paris.

URL du site internet:

L’attractivité des territoires

Publié dans En France
Les conditions de l’attractivité des territoires
 
Qu’attendre des territoires français dans le monde du XXIe siècle ? La réponse à cette question est simple : la France a besoin de territoires attractifs contribuant au bien commun et à la qualité de vie de ses habitants. À cet égard, la décentralisation de 1982-1983 a été une avancée majeure en rapprochant les territoires et leurs décideurs élus. Même si les collectivités territoriales ont pu connaître des qualités de gouvernance variables, y compris parfois des dérives, l’organisation, grâce à la décentralisation, d’une gestion de proximité a métamorphosé la France. Pour ceux qui en doutent, il suffit de se demander dans quel état seraient les centres-villes, les collèges, les lycées, les routes, les transports ferroviaires régionaux, les équipements sportifs et culturels, etc., si la France n’avait pas connu un début de décentralisation.
Toutefois, de nombreux indicateurs statistiques, comme ceux relatifs aux taux de chômage ou de pauvreté, montrent que beaucoup de territoires français éprouvent de grandes difficultés dans la poursuite des objectifs énoncés ci-dessus et que ces difficultés ne s’expliquent pas seulement par ce qu’il est convenu d’appeler la crise (1).
Certains, ignorant la responsabilité de l’État central qui a maintenu des doublons et mis en œuvre, ces dernières décennies, diverses décisions de recentralisation, pensent que le problème est essentiellement institutionnel. Ils incitent à promouvoir des lois territoriales engendrant des changements dans l’organisation territoriale de la France, dans la répartition des compétences ou dans les obligations faites aux collectivités territoriales. Cette approche aurait pu déboucher sur un texte unique issu d’un bilan objectif de la décentralisation de 1982-1983 et apportant les clarifications nécessaires. Mais, au contraire, une approche que l’on peut qualifier de mécanique a largement dominé ces dernières années, engendrant une profusion de textes.
 
Une profusion de textes
Effectivement, dans ce domaine, la France apparaît championne du monde : il est possible de citer, pour le dernier quart de siècle :
- la loi d’orientation sur la ville de juillet 1991 ;
- la loi de 1992 sur l'administration territoriale de la République ;
- la loi d’orientation pour l’aménagement du territoire du 4 février 1995, dite loi Pasqua ;
- la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire du 25 juin 1999 d'orientation pour l'aménagement et le développement durable du territoire et portant modification de la loi du 4 février 1995 d'orientation pour l'aménagement et le développement du territoire, dite loi Voynet ;
- la loi du 12 juillet 1999 relative au renforcement et à la simplification de la coopération intercommunale, dite loi Chevènement ;
- la loi du 13 décembre 2000 sur la solidarité et le renouvellement urbain ;
- la loi du 27 février 2002 sur la "démocratie de proximité" ;
- la loi constitutionnelle du 28 mars 2003, "relative à l’organisation décentralisée de la République" et au référendum local ;
- la loi organique du 29 juillet 2004, prise en application de l'article 72-2 de la Constitution, relative à l'autonomie financière des collectivités territoriales ;
- les deux lois organiques du 1er août 2003, l’une "relative à l’expérimentation par les collectivités territoriales", l’autre au référendum local ;
- La loi du 13 aout 2004 relative aux libertés et responsabilités locales, fixant les compétences transférées par la réforme de la décentralisation ;
- la loi organique du 21 juillet 2004 sur l’autonomie financière, précisant les conditions de mise en œuvre des financements aux collectivités territoriales ;
- la loi 30 juillet 2004 sur les libertés et responsabilités locales ;
- la loi du 23 février 2005 relative au développement des territoires ruraux ;
- loi de finances du 30 décembre 2009 pour 2010 instituant la contribution économique territoriale et supprimant la taxe professionnelle ;
- la loi du 16 décembre 2010 de réforme des collectivités territoriales ;
- La loi de finances du 28 décembre 2011 pour 2012 instituant un fonds national de péréquation des ressources intercommunales et communales (FPIC) ;
- la loi du 27 janvier 2014 de modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles (MAPTAM) ;
- la loi du 21 février 2014 de programmation pour la ville et la cohésion urbaine ; 
- la loi du 17 janvier 2015 relative à la délimitation des régions, aux élections régionales et départementales et modifiant le calendrier électoral ;
- et la loi sur la nouvelle organisation territoriale de la République (NOTRe)dont le vote définitif est prévu au Parlement pour le deuxième trimestre 2015.
 
Cet inventaire, pas forcément exhaustif, ne comprend pas moins de vingt-et-un textes en un quart de siècle ! Si l’on ajoute la loi du 24 mars 2014 pour l'accès au logement et un urbanisme rénové (Alur), nous sommes presque à un texte par an, sachant qu’il ne faut pas oublier les aspects territoriaux des décisions prises à l’occasion d’autres lois annuelles de finances ou dans d’autres lois comme celles modifiant le régime électoral des collectivités territoriales (loi du 17 mai 2013).
Cet inventaire devrait être aussi complété par le fait que, loin de se réformer, l’État n’a fait que multiplier les normes imposées aux collectivités territoriales. Commentant les évolutions législatives et réglementaires, dans un communiqué du 12 février 2015, l’Association des maires de France (AMF) (2) écrit que le projet de loi sur la nouvelle organisation territoriale de la République (NOTRe) "s’inscrit dans une dérive législative ayant pour effet, depuis trois ans, de changer sans cesse les règles d’organisation de l’action publique locale, de multiplier les normes, les contraintes et les schémas".
Et effectivement, le Code général des collectivités territoriales connaît des changements incessants et s’épaissit.
 
Un ensemble de textes indispensable ou du prurit législatif ?
En soi, les parlementaires votant ces textes les ont certainement jugés à chaque fois nécessaires et sans doute certains articles étaient-ils pleinement justifiés et souhaitables. En même temps, il faut souligner que l’application de nombre d’articles (3) a fini par faire long feu, ce qui signifie que leur pertinence n’était sans doute pas évidente.
En outre, l’addition de textes législatifs et règlementaires pose un problème de méthode et doit conduire à examiner ses suites. La multiplication de lois territoriales a-t-elle atteint des résultats probants ? Àce jour, il ne semble guère au vu des sentiments des Français. Sans avoir besoin d’examiner la situation vue de Sirius, comment ne pas parler d’une inflation législative ? Si, en outre, nous prenons en compte la longueur de la plupart des textes votés, il faudrait plutôt parler d’un prurit législatif.
 
Quant au citoyen, comment lui demander de s’impliquer davantage dans une démocratie vivante alors qu’il est si difficile de s’y retrouver dans ce qu’il perçoit comme un meccano institutionnel, voire comme un mouvement brownien, au vu des résultats ? Le citoyen peut plutôt avoir l’impression que l’on a oublié le bon sens des parlementaires de 1790 qui, convaincus par Mirabeau, avaient choisi, lors des décisions de délimitation des départements, de prendre en compte « les convenances locales », donc les réalités des territoires. Un oubli à l’inverse des méthodes jacobines privilégiées ces dernières années et qui conduisent à une opacité peu propice à la vie démocratique.
 
La diversité des territoires, principale richesse
Dans ce contexte, il n’est pas inutile de revenir à l’essentiel en se demandant comment l’espace français pourrait être plus attractif et connaître un meilleur développement économique.
 
La première condition est de prendre en compte la totalité de ses territoires, au lieu de s’enfermer dans l’idée que l’avenir de l’Hexagone ne tiendrait qu’à ses territoires les plus peuplés et les plus denses, désignés désormais, depuis la loi de 2010, sous le nom administratif de "métropoles", ce qui a ajouté une strate à l’organisation territoriale de la France. En effet, la logique implicite de la répartition des dotations globales de fonctionnement aux collectivités territoriales et des dernières lois territoriales s’inspire d’un principe selon lequel "big is beautiful" et "pas d’avenir pour les territoires à faible densité de population". Or, la richesse de la France, pays quasiment privé d’hydrocarbures et de minerais rares, réside d’abord dans son étendue, la plus vaste de l’Union européenne, et dans la diversité de ses territoires, qu’il s’agisse par exemple des variétés climatiques ou géomorphologiques à l’origine de la multiplicité incomparable de ses terroirs. Cet atout sans équivalent au sein de l’Union européenne doit être considéré comme le socle de son attractivité.
 
Une deuxième condition consiste à prendre en compte les ressources humaines. Bien entendu, ces dernières se sont concentrées, tout particulièrement dans la seconde moitié du XXe siècle, dans les emplois tertiaires qui se sont principalement implantés dans les agglomérations les plus peuplées. Mais cela ne signifie nullement qu’il ne faille considérer que les populations rassemblées au sein des onze plus grandes villes ou tout mettre en œuvre pour encourager cette concentration, en recourant à l’utilisation de concepts statistiques inappropriés comme celui d’aire urbaine (4). Cette idée d’inévitable concentration de la population et des activités compétitives dans les « métropoles » est fondée notamment sur l’idée que le fonctionnement des territoires est nécessairement radial alors que la réalité est de plus en plus réticulaire, et sur l’ignorance de la variété des innovations dans les territoires.
D’ailleurs, en France, la concentration de la population due à l’urbanisation est quasiment parvenue à son terme avec un renouveau incontestable des campagnes françaises (5), même s’il est inégal. Prendre en compte les ressources humaines de la France, c’est comprendre que des populations répandues sur les territoires français, et les connaissant bien, sont les mieux à même de les valoriser et qu’il ne faut donc pas les pénaliser pour freiner leurs projets, voire les empêcher de les concrétiser par une inflation de normes ou la dilution des entités locales dans des ensembles plus vastes.
 
La troisième condition tient à un environnement, notamment législatif, favorable à de bonnes gouvernances territoriales. Le principe de subsidiarité suppose d’abord que tout ce qui peut être réalisé plus efficacement au niveau le plus proche le soit et, ensuite, que la mise en synergie des moyens de plusieurs territoires permette des réalisations qui n’auraient pas été possibles à une échelle inférieure. Ce principe de subsidiarité fonde la démocratie de proximité et la citoyenneté, à rebours des tentations territoriales centralisatrices qui nuisent à l’esprit de citoyenneté et à l’implication des habitants. Encore faut-il que des lois ne contreviennent pas à ce principe, auquel cas le risque de faible implication des citoyens est élevé. En effet, les habitants ne s’investissent bénévolement dans un territoire que s’ils s’y identifient. Beaucoup de réussites locales, y compris dans le domaine économique, sont essentiellement liées à un engagement bénévole dans la vie locale.
 
Le développement des territoires, c’est du travail de dentelle
Reste une quatrième condition.
Dans un monde complexe, toutes les réussites territoriales reposent sur un travail d’équipe mettant en synergie des compétences variées. Et même si l’on désigne souvent le "capitaine", maire, conseiller général, président d’une collectivité territoriale…, rien ne peut se faire sans des équipiers motivés et compétents dans leur domaines. L’accompagnement de projets territoriaux par des personnes bénéficiant d’un savoir-faire acquis sur des territoires comparables et disposant d’une connaissance approfondie du territoire où se situe le projet, est essentiel. Pour leurs projets, les territoires ruraux ont tout particulièrement besoin d’un accompagnement humain qui ne peut relever du "prêt-à-porter" et qui est donc capable de conseiller sur mesure, ce qui est au cœur de la réussite des projets territoriaux. Car les territoires ne sont pas interchangeables. Chacun compte des spécificités propres, ne serait-ce qu’au plan géographique, ce qui signifie que leur réussite passe par du travail de dentelle. Les grands ensembles des années 1960 confirment cette réalité : la volonté d’alors de faire du "prêt-à-porter" ignorant les réalités territoriales a débouché sur des échecs urbanistiques retentissants, aujourd’hui très difficiles à surmonter en dépit des budgets considérables consacrés à la politique de la ville (6).
 
L’optimisation des quatre conditions énoncées ci-dessus forme un ensemble d’atouts permettant une meilleure gouvernance territoriale (7), même si cela nécessite, souvent, d’œuvrer pour surmonter les lourdeurs de l’environnement réglementaire et administratif. Toujours et partout, la gouvernance de terrain est l’élément essentiel des projets et de leur réussite durable.
 
 
(1) Poupard, Gilles, Tanguy, Patrick, "Les territoires français face à la crise : des divergences territoriales croissantes", Population & Avenir, n° 707, mars-avril 2012.
(2) Rappelons que l’AMF représente l’ensemble des maires et présidents de communautés de toutes tendances politiques.
(3) Par exemple, ceux sur les directives territoriales d’aménagement (DTA), schéma de services collectifs ou l’abandon du schéma national d'aménagement et de développement du territoire de la loi Pasqua…
(4) Cf. Dumont, Gérard-François, Chalard, Laurent, "Pour une nouvelle analyse territoriale", dans : Wackermann, Gabriel (direction), L’écosociété, Paris, Éditions Ellipses, février 2010.
(5) Cf. Guieysse, Jean-Albert, Rebour, Thierry, "Territoires ruraux : déclin ou renaissance ?", Population & Avenir, n° 707, 2012 ; Pistre, Pierre, "Les campagnes françaises : un renouveau incontestable, mais très inégal", Population & Avenir, n° 715, novembre-décembre 2013.
(6) Dumont, Gérard-François (direction), La France en villes, Paris, Sedes, 2010.
(7) Dumont, Gérard-François, Diagnostic et gouvernance des territoires, Paris, Armand Colin, 2012.

La pression migratoire

Publié dans Avec l'Europe
SOS clandestins perdus en Méditerranée : faut-il se résoudre à l’impuissance européenne face à la pression migratoire ?
 
Aujourd'hui à quel degré d'impuissance est réduite l'Union européenne ?
Le contrôle des flux migratoires aux frontières Schengen était déjà difficile avant l'opération Mare Nostrum, commencée le 18 octobre 2013 et qui s’est étalée tout 2014, pour éviter des drames en Méditerranée. Depuis, ce contrôle est encore plus difficile car cette opération Mare Nostrum fait terriblement penser à la formule de Pascal "Qui veut faire l’ange fait la bête".
En s’engageant à venir au secours de bateaux en difficulté en Méditerranée, ce qui partait de bons sentiments, l’opération Mare Nostrum a encouragé les passeurs à exploiter davantage encore les migrants et à prendre davantage le risque de les voir se noyer.
Leur seul objectif est d’encaisser le produit de leur intermédiation auprès de migrants clandestins. Peu leur importe s’ils fournissent des bateaux en fort mauvais état ou s’ils les surchargent. Au contraire, de tels bateaux ont encore plus de chances d’être secourus par d’autres navires ou par l’opération Mare nostrum ou ses suites.
 
L’UE a ainsi accru le risque des drames.
Toujours selon la même expression de Pascal "Qui veut faire l’ange fait la bête", des pays européens se sont crus en situation de libérer la Libye, puis la Syrie de leur dictature. En Libye, l'opération franco-britannique de 2011s'est arrêtée au milieu du gué. Les nombreux armements accumulés par Kadhafi n'ayant pas été détruits, ils sont tombés dans les mains de personnes qui ont pu contribuer à déstabiliser la Libye, puis d'autres pays du Sahel, comme le Mali. Et les "talibans" libyens se sont promis de déstabiliser l’Europe en envoyant des migrants.
En Syrie, la tentative consistant à faire renverser le régime de Bachar al-Assad a concouru à installer une guerre civile que certains pays européens continuent d’autant plus à entretenir qu’ils n’ont nullement essayé et n’essaient guère de décourager des pays de la région à attiser la violence. Et l’Europe semble toute surprise que ses erreurs géopolitiques voient des centaines de milliers de personnes chercher à fuir des pays en guerre !
 
Face à l’immigration illégale, l'Union européenne s'est réduite à l'impuissance ; elle a décidé de mettre en place une libre circulation des personnes à l’intérieur de son ensemble géographique sans pour autant se donner les moyens de contrôler ses frontières extérieures.
Contrairement à l'Union européenne, tous les pouvoirs souverains dans le monde considèrent que leur premier rôle est de contrôler leurs frontières afin d'assurer la sécurité sur leur territoire.
De son côté, l'Union européenne a fait preuve d'une certaine naïveté en s’élargissant (1) à des pays qui n'avaient pas un système administratif et les moyens financiers de surveiller les frontières extérieures communes ou qui, compte tenu de leur géographie, se trouvent dans l'incapacité de pouvoir le faire. Les îles grecques situées dans la mer Égée de Lemnos, Lesbos ou Chios sont à une encablure de la Turquie, pays avec lequel la coopération est devenue très aléatoire du fait d’une méfiance généralisée de part et d’autre. Pourtant, ces îles sont les frontières de l'espace Schengen, donc à la fois les frontières de la Grèce et celles de tous les pays de l’espace Schengen
 
Certains pays occidentaux hors Europe attirent également les immigrés, mais ont cependant une géographie plus favorable au contrôle des flux migratoires. On peut penser à l'Australie (île) ou aux Etats-Unis (une seule frontière sensible). Cela se répercute-t-il dans leur gestion migratoire ?
Quelles sont les différences avec l'Europe ?

Le Canada, l'Australie et les Etats-Unis sont historiquement des pays de développement démographique et économique par l'immigration ; depuis toujours, ils considèrent qu'ils ont besoin d'arrivées de population pour apporter du dynamisme à leur économie.
Le Canada et l'Australie ont mis en place des politiques systématiques d'immigration choisie.
Au Canada, le ministre de la Citoyenneté et de l'Immigration présente chaque automne au Cabinet des ministres et fait approuver ses propositions de cibles annuelles d'immigrants devant être admis.
Le Plan d'immigration, dûment approuvé, est par la suite déposé au Parlement par le ministre et rendu public comme stipulé par la Loi sur l'immigration et la protection des réfugiés (LIPR). Par exemple, selon le "Plan d’immigration pour l’année 2015", le Canada accueillera entre
260 000 et 285 000 nouveaux résidents permanents. Le Plan est présenté sous formes de cibles exprimées en fourchettes, par catégories (économique, regroupement familial, personnes protégées, autres) et par sous-catégories. Ce plan des niveaux d’immigration pour 2015 découle de la stratégie du gouvernement visant à favoriser la croissance économique en palliant les pénuries de main-d’œuvre et de compétences, et à réunir les familles plus rapidement. La catégorie de l’immigration économique représentera la plus grande composante du plan des niveaux d’immigration de 2015, soit près de 65 pour cent de toutes les admissions. Les autres 35 pour cent seront composés d’immigrants entrant dans la catégorie du regroupement familial, de réfugiés et d’autres personnes admises pour des motifs d’ordre humanitaire. Ainsi, le Canada organise-t-il une régulation des flux migratoires définissant les niveaux d'entrées selon les besoins du marché du travail.
De même, en Australie, les conditions d’immigration sont basées sur les compétences professionnelles ou la capacité à investir.
En conséquence, l’Australie et le Canada disposent d’un système "avancé" de contrôle des entrées sur le territoire, avec un réseau d’agents d’immigration à l’étranger et un réseau d’agents de liaison auprès des compagnies aériennes.
 
En matière de contrôle de l'immigration clandestine, l’Australie et le Canada sont favorisés par leur géographie. La seule frontière poreuse du Canada est celle que ce pays partage avec les Etats-Unis. Et l’enjeu est minime dans la mesure où la majorité des migrants préfèrent ces derniers au Canada.
Mais ces deux pays ont aussi une volonté de contrôler les flux. Par exemple l’Australie, compte tenu du développement des transports et de l'eldorado que représente ce pays pour nombre de pays d'Asie du Sud-Est, est soumis à une forte pression migratoire. Cette volonté politique australienne se traduit par une politique très contraignante, conduite sans états d’âme, pour écarter les flux indésirés.
 
Aux Etats-Unis, l'immigration fait partie de la mythologie nationale. Par exemple, en 1958, le futur Président John Kennedy publie un livre intitulé A nation of immigrants (Une nation d'immigrants) (2) où il écrit notamment : "L'immigration fournit les ressources humaines (de la terre américaine). Mieux encore, elle inspira à ce pays un désir fervent d'horizon lointain et de nouvelles frontières et entretint de la sorte l'énergie et la vitalité de l'esprit pionnier, qui est celui de la vie en Amérique, de l'esprit d'égalité et d'espérance. En réalité, les Etats-Unis ont également une politique d'immigration choisie, mais partielle. Conformément au
Legal Immigration Reform de 1990, La politique d’immigration fixe chaque année un cap, par exemple de 675 000 entrées, et détaille son contenu, soit par exemple 480 000 immigrants family sponsored (basés sur la relation à un parent de citoyenneté américaine), 140 000 immigrants basés sur un emploi et 55 000 immigrants divers. Même le système de loterie ou de visa pour les personnes à haute qualification est assez sévère puisqu’il se fonde sur un nombre maximum de visas délivrés, établi en fonction de décisions du Congrès.
En outre, l' Immigration Act de 1990 offre un statut provisoire aux personnes sans papiers venant de pays faisant face à des conflits armés ou à des catastrophes naturelles, fixe le nombre de personnes autorisées à obtenir un visa de travail temporaire, précise les conditions requises pour la naturalisation, impose de nouvelles restrictions légales contre les étrangers reconnus coupables de crimes, et indique les motifs d'exclusion.
 
Mais, aux Etats-Unis, la situation est paradoxale. La politique migratoire précisée est votée chaque année par le Congrès et est appliquée sur le terrain par la Border Patrol (Patrouille de Frontière) qui a pour mission la détection et la prévention de fraudes à l'entrée d'étrangers illégaux sur le territoire américain, avec une responsabilité première dans les ports de débarquement. Mais, compte tenu de la mauvaise gouvernance des voisins et des besoins de main-d'œuvre peu qualifiée des Etats-Unis, notamment dans les services et dans les emplois saisonniers, beaucoup de migrants se trouvent en situation irrégulière une fois leur contrat de travail terminé ou suite à une migration clandestine. Les Etats-Unis estiment à environ 10 millions le nombre d'immigrés illégaux sur leur territoire. Mais cela n'a rien à voir avec la situation en Europe. Nombre d’illégaux le sont au sens de la réglementation fédérale, mais non dans l'Etat où ils vivent : ils y travaillent, peuvent avoir un compte en banque, créer une entreprise... La plupart d'entre eux exercent une activité économique alors qu'en France le taux de chômage de la population immigrée est nettement plus élevé que la moyenne nationale. Compte-tenu de la dérégulation du marché du travail, l'immigration illégale est donc utile, sinon nécessaire, à l'économie des États-Unis.
L'UE, quant à elle, n'a pas de politique de régulation migratoire, c'est le laisser-faire qui prime (3).
L’UE se situe à l'opposé de ces deux pays qui ont défini des politiques migratoires et qui les appliquent.
 
D'autres pays, comme le Canada ou la Norvège font d'avantage d'efforts sur l'accueil et l'intégration des immigrés, on pense notamment au fameux "multiculturalisme" canadien. Quelles sont ici les réussites qui pourraient inspirer les pays de l'UE ?
La réalité est plus complexe. Chaque pays a son histoire propre.
Le fameux "multiculturalisme" canadien a d’abord consisté à raboter une réalité sociale très inégalitaire qui se caractérisait par une domination par les Britanniques des fonctions décisionnelles et prestigieuses, au détriment des autres catégories, dont les Canadiens français, qui occupaient le bas de la hiérarchie.
Ensuite, il est plus aisé de déployer des pratiques culturelles dans un pays déjà binational et qui choisit son immigration que dans des pays européens qui additionnent porosité des frontières et non-régulation des flux migratoires.
En outre, ce qu’on appelle le "multiculturalisme" canadien doit être compris compte tenu de deux éléments essentiels. D’une part, le principe des libertés et droits individuels prévaut sur tout autre trait culturel. D’autre part, les allégeances et les identités collectives peuvent certes être multiples, mais sans porter atteinte à l'allégeance à l'État canadien.
Aux Etats-Unis, la naturalisation passe par le serment d'allégeance au pays dont on acquiert la nationalité, serment dont le contenu a des effets juridiques. Ce sont des pratiques qui n'existent pas en Europe.
Certaines personnes sont de nationalité française mais, par leur comportement par exemple vis-à-vis de l’État islamique, ne semblent pas reconnaître les valeurs de la République.
 
Autre exemple, au Canada, tout immigré légal sur le sol québécois doit connaître ou apprendre la langue française.
Le Plan d’immigration du Québec pour l’année 2015 précise qu’il vise à : "porter progressivement à 50 % la proportion des requérants principaux de la catégorie des travailleurs qualifiés détenant une formation dans des champs de compétence correspondant à des besoins exprimés sur le marché du travail; maintenir majoritaire la proportion de personnes connaissant le français dans l’ensemble des admissions; augmenter le niveau de connaissance du français chez les candidats de la catégorie des travailleurs qualifiés ; maintenir annuellement entre 65 % et 75 % la part des personnes de moins de 35 ans dans l’ensemble des admissions ; maintenir annuellement à un minimum de 65 % la part de l’immigration économique dans l’ensemble des admissions ; atteindre une stabilisation relative du volume des admissions pendant la période 2012-2015, de manière à ce qu’en fin de période, soit en 2015, la moyenne annuelle des admissions s’établisse à 50 000 personnes". (4).
 
Contrairement au Québec, en France, les dernières décisions prises depuis 2012 ont consisté à abaisser le niveau de français requis pour la naturalisation et la dernière réforme scolaire annoncée en avril 2015 va dans le même sens. Et le niveau ci-dessus est beaucoup plus faible par exemple que celui requis en Allemagne. Et cela a un impact sur les taux de chômage. Il est plus difficile d'avoir accès au marché du travail lorsqu'on ne possède qu'une faible connaissance de la langue d'un pays.
Pour ce qui est de la Suède, longtemps considérée comme un idéal, on s'est rendu compte qu'il y avait des problèmes d'intégration lorsque, en mai 2013, pendant quatre nuits consécutives, des émeutes ont secoué des banlieues de Stockholm en brûlant des voitures, en s’opposant à la police, et en mettant le feu à des bâtiments.
Il faut également rappeler que les types d'arrivées migratoires sont différents selon les pays. La Suède accueille beaucoup d'Irakiens chrétiens, l'Allemagne des Turques, etc. Ces éléments sont fondamentaux car les problèmes rencontrés en matière d'intégration sont donc fort différents selon les pays européens
 
A l'inverse, certains autres pays, quoique riches et potentiellement attrayants pour les migrants, peuvent sembler hermétiques : le Japon ou la Corée du Sud dont la culture peut sembler fermée à l'étranger, et où le racisme est largement répandu. Ce type de trait culturel peut-il avoir un impact sur l'immigration ?
L'attitude de plus ou moins grande ouverture d'un pays vis-à-vis de l'immigration a un impact sur les candidats, qui jaugent le niveau d’attirance selon les pays.
Celui qui envisage de migrer au Japon sait qu’il aura un statut juridique inférieur à celui des nationaux et qu’il lui sera quasi impossible d'acquérir les droits équivalents à ceux des nationaux, d'une manière ou d'une autre.
Aussi, les candidats à la migration, lorsqu’ils le peuvent, choisissent plutôt des pays où, une fois la frontière franchie, ils pensent qu’ils obtiendront des droits plus larges. Ainsi, on ne voit pas les arabes mécontents de leur sort au Maghreb se précipiter pour migrer dans les riches pays arabes de la péninsule arabique où les droits des immigrants sont très restreints.
En revanche, ils savent qu’ils peuvent avoir des droits sans équivalent en France. Et ils entendent des discours les confirmant dans la certitude de droits pérennes et accrus puisqu’une partie de la classe politique et des associations ne cessent de demander le droit de vote sans condition des étrangers.
Une demande qui symbolise une quasi-égalité des droits entre le Français et l’étranger dans l’Hexagone, situation beaucoup plus attirante que celle des régimes liberticides de Corée du Nord ou à Cuba où les immigrants risquent d’être maltraités dès leur arrivée. Toutes ces décennies, les Haïtiens, appauvris par une mauvaise gouvernance, ne se sont pas précipités dans l’île voisine si proche de Cuba, mais surtout vers des territoires de liberté : Etats-
Unis, Guadeloupe, Martinique ou Guyane française.
La nature humaine étant intelligente, les migrants choisissent autant que possible les pays dans lesquels ils vont avoir la situation la plus favorable
 
On peut également mentionner l'aide publique au développement, dont le but est d'aider les pays moins riches, ce qui pourrait avoir comme effet de faire en sorte que les citoyens quittent moins leur pays pour des raisons économiques. La Grande-Bretagne, par exemple, est l'un des plus grands donateurs au monde. Cette attitude a-t-elle un effet ?
Après plusieurs décennies de mise en œuvre, le bilan de l'aide publique au développement n’est guère positif. On ne constate aucune corrélation entre l'importance de l'aide perçue et le niveau de développement des pays. Compte tenu du fait que la France a surpayé pendant des années les hydrocarbures achetés à l’Algérie, ce pays a reçu la plus forte aide au développement. Pourtant, cela n’a guère enrichi les Algériens.
Dans beaucoup de pays, l'aide publique au développent s’est trouvée et se trouve laminée par des systèmes de corruption.
Encore aujourd’hui, la distribution de l'aide publique des Etats ou des ONG passe souvent d'abord par des bakchich d’où il peut résulter, ensuite, qu’il ne reste plus assez d'argent pour satisfaire la totalité du projet de développement initialement prévu.
Dans ces cas fréquents, l’aide publique encourage les systèmes locaux de corruption et l’assistanat. En outre, les systèmes de corruption privent également ces pays d'un système financier fiable, ce qui nécessite des systèmes coûteux de transfert d’argent. Bref, tout le contraire de la "société de confiance", pour prendre la formule d’Alain Peyrefitte, qui permettrait un bon développement.
Le développement n’est pas d’abord dépendant de moyens financiers, mais de la qualité de la gouvernance. La grande nécessité est donc l'amélioration de la gouvernance des pays d’où viennent les immigrés du Sud. Ces pays ne sont pas des pays pauvres, mais des pays mal gérés et qui, en conséquence, font insuffisamment germer leur potentiel.

Les politiques étrangères européennes ne doivent pas encourager les pouvoirs corrompus.
Malheureusement, souvent, au nom d'une soi-disant stabilité politique dans les pays du Sud, on ferme les yeux. La Tunisie est un cas d'école en la matière. Il suffisait de lire les lois économiques tunisiennes pour comprendre qu'elles étaient conçues pour permettre à la famille Ben Ali de contrôler les richesses du pays, non pour y développer l’économie au service de tous.
Certes, l’UE a déployé une politique communautaire de coopération, formule de partenariat entre le Nord et le Sud, par les Conventions de Yaoundé (1963 et 1969), de Lomé (1975, 1979, 1984 et 1989 révisée en 1995) et de Cotonou (2000), créant un cadre institutionnel permanent et paritaire accompagné par des mécanismes d'échanges spécifiques. L’ensemble des partenariats entre l’Union européenne et les pays ACP (Afrique, Caraïbe, Pacifique) représente donc de multiples échanges privilégiés depuis un demi-siècle. Mais leurs effets se trouvent limités, d’une part, par la qualité inégale (et parfois désastreuse) de la gouvernance selon les pays et, d’autre part, par des conflits civils qui minent tout véritable développement, comme en Somalie, pourtant signataire des premiers accords en 1963 (5). Pourtant, l'UE n'est pas réduite à l'impuissance, mais souvent aveugle face aux faits, d’où des politiques dont les résultats ne sont guère efficaces
 
Quand on sait ce que les uns et les autres mettent en place, avec les contextes qui s'y rattachent et l'efficacité que l'on sait, qu'est ce qui pourrait s'appliquer à l'Europe ?
Sous la présidence Sarkozy, ce qui avait été envisagé pour la France était d'appliquer une politique d’immigration à la canadienne et à l'australienne, c'est-à-dire une politique d'immigration choisie. Les tentatives de mise en place d’une telle politique n’ont guère abouti et le système migratoire français est inverse de celui de ces deux pays : émigration choisie et immigration non choisie.
L'émigration française, qualifiée, choisit de quitter la France pour Londres, l'Amérique de Nord, l'Australie ou encore les pays émergents. L’immigration non choisie voit venir des migrants peu qualifiés ou moins entreprenants. Ainsi une thèse, due à un Sénégalais, a bien montré que les Sénégalais les plus dynamiques partent aux États-Unis et les autres en Europe (6). Résultat, la France appauvrit ses ressources humaines. D'ailleurs, d’un point de vue purement comptable, la France n'aurait pas besoin d'immigration car sa population active continue d'augmenter et sa marge pour augmenter son taux d’emploi est considérable. En revanche, on comprend que d'autres pays européens, comme l’Allemagne, souhaitent afficher une volonté d’ouverture migratoire car la baisse de leur population active le requiert.
La politique commune de l'Union européenne (7), dont la stratégie semble sous contrainte et non choisie, consiste à dire qu'elle doit être ouverte à l'immigration comme la solution à ce que j’ai appelé "l’hiver démographique", c’est-à-dire une fécondité durablement et nettement abaissée en dessous du seuil de simple remplacement de générations. En réalité, certains pays ont besoin de migrations de remplacement, mais d'autres non. La politique migratoire de l’UE est communautaire, mais elle devrait appliquer le principe de subsidiarité
 
François Fillon a proposé dans une interview au Point la définition d'une immigration par quotas votés annuellement par le parlement. Que penser d'une telle méthode ?
La politique d'immigration de la France n'est effectivement pas suffisamment transparente. Selon les idées que j’avais fait reprendre dans le rapport Mazeaud (8), Il faudrait préciser chaque année dans un rapport du Parlement, comme cela se fait au Canada et aux Etats-Unis, ce que la France est prête à accueillir comme immigration. Se fixer un objectif chiffré permettrait également d'anticiper les besoins d’accueil de la population immigrée. Le mot "quotas" est en revanche un mot politique car il serait très difficile à appliquer notamment compte tenu des conventions internationales signées par la France.
Il convient en effet de faire évoluer la perception que se fait le public de la politique migratoire. Trop souvent appréhendée en termes juridiques, quand elle n’est pas purement et simplement prisonnière de réflexes idéologiques, voire de fantasmes, encouragés, il est vrai, par le manque de transparence de ces dernières décennies, la réception de cette politique par l’opinion doit aussi s’ouvrir aux aspects économiques, sociaux et humains.
En démocratie, il est logique que les représentants de la Nation s’expriment, dans l’enceinte parlementaire, sur le nombre de migrants à accueillir et sur les conditions et modalités de cet accueil. Au-delà, la France pourrait définir sa politique migratoire sur la base d’objectifs chiffrés indicatifs. Une loi de programmation en fournirait le cadre pluriannuel. Cette procédure permettrait de clarifier la politique migratoire de la Nation et de sortir de l’hypocrisie qui a trop longtemps régné avec le dogme de l’immigration zéro. La présentation d’objectifs chiffrés permettrait de spécifier et de quantifier les besoins. Assortis d’indicateurs destinés aux principaux acteurs de la politique de l’immigration, ces objectifs seraient un guide utile à nos ambassades, consulats et préfectures.
 
(1) Cf. Par exemple, Dumont, Gérard-François, Cagiano de Azevedo, Raimondo, "Les migrations internationales face aux nouvelles frontières de l’Europe", Population & Avenir, n° 709, septembre-octobre 2012.
(2) Harper and Row, New York.
(3) Sur l’effet frontière de ce laisser-faire, cf. Dumont, Gérard-François, Pierre Verluise "Quelles frontières pour l’Europe ? Une question révélatrice des enjeux et incertitudes de l’UE”, Diploweb.com, 29 mars 2015.
(4) Plan d’immigration du Québec pour l’année 2015, Ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion.
(5) Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l’Europe, Paris, Armand Colin - Sedes, 2014.
(6) Kanté Seydou, Géopolitique de l'émigration sénégalaise en France et aux Etats-Unis, Paris, L’Harmattan, 2014.
(7) Dumont, Gérard-François, "La politique d’immigration de l’Union européenne : une stratégie volontaire ou contrainte ?", dans : Berramdane, Abdelkhaleq, Rossetto, Jean (direction), La politique européenne d’immigration, Paris, Karthala, 2009
(8) Pour une politique des migrations transparente, simple et solidaire (rapport Mazeaud), Paris, La Documentation française, 2008

Paru sur Atlantico, 19 avril - envoyé par l'auteur

L’islam en passe de rattraper...

Publié dans De par le monde
Panorama des religions dans le monde en 2050 : l’islam sur le point de rattraper le christianisme
 
 
Atlantico : Selon le Pew Research Center, d'ici 2050 la population musulmane sera presque aussi nombreuse que la population chrétienne, passant respectivement de 1,6 milliard et 2,17 milliards en 2010 à 2,76 milliards et 2,92 milliards en 2050. Quels sont les facteurs explicatifs ?
Plusieurs facteurs expliquent un taux de croissance mondial des musulmans supérieur à celui des chrétiens.
Premièrement, il faut considérer la fécondité selon les religions. Certes, la fécondité des pays à majorité musulmane est fort différente avec, par exemple, 1,8 enfant par femme en Iran et 6,1 au Mali (1). Mais, en moyenne, les musulmans ont la fécondité la plus élevée de toutes les catégories religieuses avec 3,1 enfants par femme en moyenne mondiale alors que les chrétiens, en deuxième position, comptent 2,7 enfants par femme, niveau atteint surtout grâce à la fécondité élevée des pays à majorité chrétienne d’Afrique subsaharienne. Les hindouistes se classent troisièmes avec, en moyenne, 2,4 enfants par femme, un niveau quasi équivalent à la moyenne mondiale – 2,5 enfants par femme. La fécondité moyenne des juifs est légèrement inférieure : 2,3 enfants par femme. La fécondité la plus basse est celle des bouddhistes, seulement 1,6 enfant par femme, notamment parce que les bouddhistes se trouvent principalement dans des pays d’Asie orientale – 93 % de la population de la Thaïlande, 36 % de celle du Japon, 23 % de celle de la Corée du Sud et 18 % de la population de la Chine - ou d’Asie du Sud-Est -
21 % de la population de Taiwan - où la fécondité est souvent considérablement abaissée. À l’horizon 2050, l’avancée projetée dans la transition démographique des pays du Sud dont la fécondité est encore élevée doit se traduire par une baisse de celle-ci. Mais, ne serait-ce que par effet de vitesse acquise, la fécondité plus élevée des musulmans engendre un taux de croissance supérieur à celui des chrétiens, d’autant plus que s’ajoute une deuxième explication : la structure par âge des musulmans est plus favorable à la natalité.
 
Les populations musulmanes ont en effet aujourd'hui, en moyenne, une composition par âge plus jeune que les adeptes des autres religions ou que les personnes sans religion. Compte tenu de cette jeune composition par âge, la proportion des femmes en âge fécond est plus importante dans la population musulmane que dans la population chrétienne, et elle va le demeurer. En conséquence, la combinaison, chez les musulmans, d'une fécondité plus élevée et d'un pourcentage plus important de femmes en âge de procréer se traduit inévitablement par une croissance démographique plus forte que dans tous les autres groupes religieux.
 
Troisième élément : aujourd'hui, dans certains pays musulmans, l'espérance de vie est encore relativement faible, ce qui limite le nombre d’habitants. Comme cette espérance de vie est projetée en hausse, elle devrait favoriser un poids démographique accru des musulmans alors que, par exemple, les progrès possibles d’espérance de vie des populations bouddhistes sont moindres compte tenu des progrès déjà réalisés. Dans les pays à majorité musulmane en retard sur le plan de la mortalité infantile ou de la mortalité maternelle, comme l’Afghanistan ou le Soudan, l’amélioration possible devrait accroître les taux de survie des enfants ou des mères, facteurs favorables à une hausse du nombre de musulmans.
 
Les trois éléments ci-dessus se conforment à la méthode (2) que nous avions utilisée avec une hypothèse présupposant le caractère globalement héréditaire de l’appartenance religieuse et prenant en compte la diversité des situations comme des dynamiques démographique.
 
La véritable nouveauté du rapport du Pew Research Center (3) est de proposer une mesure des possibles conversions. Le rapport calcule donc des projections de conversions : changements de religion ; abandons d’une religion pour devenir sans religion ; ou personnes sans religion adhérant à une religion. Le modèle utilisé par le rapport conclut que les flux de conversions les plus importants, à l’horizon 2050, concerneraient la chrétienté et les personnes sans religion. Sous l’unique effet des conversions, la chrétienté connaîtrait une diminution de 66 millions de personnes, résultant d’un solde de 106 millions quittant la religion chrétienne et de 40 millions l’embrassant ; et 61,5 millions de personnes iraient vers l'absence de religion. Parmi les autres religions perdantes ou gagnantes du fait des conversions, les chiffres sont beaucoup plus faibles ; le bouddhisme serait affecté par une perte nette de 2,85 millions ; en revanche, l’islam gagnerait 3,2 millions, solde entre des personnes d'origine non musulmane qui deviendraient musulmanes, soit 12,6 millions, et de musulmans qui quitteraient la religion musulmane, soit 9,4 millions. La perte du fait des conversions des juifs serait moindre, une diminution du 310 000, mais un tel chiffre représenterait une proportion fort importante, puisque les juifs sont estimés à 13,86 millions en 2010.
 
Cela signifie donc que 10 à 20 plus tard, l'islam devrait être la religion la plus représentée dans le monde ?
Si ce qu’on appelle en prospective les "tendances lourdes" se poursuivent, le nombre des musulmans dans le monde pourrait rejoindre celui des chrétiens vers 2070. Toutefois, de nombreuses ruptures peuvent se produire d'ici 2050, et plus encore d’ici 2070, aboutissant à des données fort différentes des projections réalisées : guerres meurtrières touchant davantage certaines religions que d’autres, conflits meurtriers au sein de la même religion (4), sous-alimentation ou mauvaise alimentation réduisant l’espérance de vie, morbidité réduisant la fertilité, détérioration dans la gouvernance de certains pays, maintien d’habitudes culturelles limitant les progrès dans l’espérance de vie des femmes (5), pollutions mortifères, généralisation de la demande d’euthanasie dans certains pays, etc. Par exemple, l'hypothèse que les taux de mortalité maternelle vont baisser davantage dans le monde musulman n'est pas certaine parce qu'il y a des pays où la situation sanitaire ne va pas nécessairement s'améliorer en raison de mauvaises gouvernances ou de guerres.
Mais des ruptures contraires sont aussi possibles : gouvernances favorables à la longévité, innovations technologiques ou encore progrès médicaux et pharmaceutiques
 
Cela signifie-t-il que la religion musulmane sera très présente dans toutes les parties du monde, ou bien des zones pourraient-elles ne pas être concernées ?
Comme nous l’avions annoncé (6), le XXIe siècle se caractérise par un changement structurel inédit dans la géographie des religions.
Jusqu'au XXIe siècle, le christianisme avait une caractéristique unique parmi les religions du monde : être la seule religion universelle, présente sur l'ensemble des continents et la quasi-totalité des pays, même si c’est parfois de façon minoritaire ou très minoritaire. Par exemple, il ne faut pas oublier que la chrétienté est très présente dans les pays arabes du Golfe en raison du nombre élevé d’immigrants chrétiens – il est vrai à statut temporaire mais de facto permanent, du fait du phénomène de noria. Encore aujourd’hui, plus des trois quarts des pays du monde classent le christianisme comme la religion pratiquée par la majorité de leur population.
 
Depuis son installation au VIIe siècle et sous l’effet de son extension, la religion musulmane s’est constituée un vaste espace allant du Maroc à la région ouïgoure de la Chine en Asie orientale et à l'Indonésie puis, très minoritairement, aux Philippines, en Asie du Sud-Est, mais sans parvenir à dominer tous les pays de ce vaste triangle, comme l’Inde (7), la Thaïlande, le Sri Lanka ou le Viêt-Nam. En Afrique, l’islam est parvenu à s’étendre sur la moitié Nord et s’est trouvé en quelque sorte stoppé dans les zones forestières à climat équatorial ou tropical humide.
Cette religion était donc absente de trois continents : l'Europe (hormis quelques pays balkaniques ayant subi la colonisation ottomane, comme l'Albanie, le Kosovo ou la Bosnie), l'Amérique et l'Océanie. L’islam, au moins jusqu’aux trois quarts du XXe siècle, n'est donc pas une religion planétaire.
 
Puis un changement majeur s’effectue sous l’effet de phénomènes migratoires, plus précisément des nouvelles logiques migratoires. Les migrations internationales contemporaines, lorsqu’elles prennent la nature d’immigrations de peuplement, voient la religion musulmane s'installer dans des régions, comme l’Europe ou l’Amérique (8) où, auparavant, elle était quasi absente. Dans la moitié Sud de l'Afrique, l’islam connaît également une expansion, non pour des raisons migratoires, mais sous l’effet de financements venus de pays du Golfe qui offrent des formations et des revenus à des Africains en leur assurant la construction, et parfois l’entretien, de mosquées sur des territoires auparavant à dominante chrétienne ou animiste.
 
Autre exemple : l'islam était totalement absent du Brésil. Mais comme l'agriculture brésilienne est en train de fabriquer des produits alimentaires halal pour les vendre dans les pays musulmans, des Brésiliens ont fait venir des musulmans pour les charger de contrôler les normes halal. C’est ainsi qu’une ambition économique eut pour conséquence une présence culturelle musulmane auparavant inexistante. La géographie économique a ainsi des effets sur la géographie culturelle. Dernier exemple : au Japon, le nombre de musulmans, auparavant nul, augmente pour répondre au besoin de main-d’œuvre d’un pays dont la population active diminue (9).
 
En France, a-t-on une idée de la répartition des différents groupes religieux dans la population à l'horizon 2050 ?
En France, les estimations du Pew Research Center diffèrent peu de celles précédemment établies par Population & Avenir (10). Elles indiquent, pour la métropole, 63 % de chrétiens (ce qui ne veut pas dire pratiquants), 7,5 % de musulmans et 28 % de sans religion. Compte tenu de la composition par âge vieillie des chrétiens et de la "conversion" à l’absence de religion, les chrétiens deviendraient minoritaires vers 2050, avec 43 % de la population ; les sans religion monteraient à 44 %, devançant donc légèrement les chrétiens. Les musulmans composeraient 11 % de la population, pourcentage prenant aussi en compte une désaffiliation de certains musulmans. De tels chiffres donnent des indications globales, donc peu fines, interdisant par exemple de savoir comment les Français musulmans se répartiraient entre des coutumes pacifiées ou séculières et des interprétations littérales du Coran, de type salafiste ou wahhabite.
 
Les athées, les agnostiques et toutes autres personnes ne se réclamant pas d'une religion, représenteront une part moins importante de la population mondiale. Le déclin du sentiment religieux en Occident ne serait donc qu'anecdotique ?
À l’horizon 2050, le nombre de personnes sans religion dans le monde, partant de 1,1 milliard en 2010, serait à peine en augmentation à 1,2 milliard, soit une diminution relative puisque ce groupe passerait de 16 % de la population mondiale en 2010 à 13 % en 2050. Cette baisse relative s’expliquerait notamment parce que la fécondité des personnes sans religion est l'une des plus faibles, avec seulement 1,7 enfant par femme. Toutefois, le pourcentage des personnes sans religion augmenterait en Europe et en Amérique du Nord.
De façon globale, la projection annonce une montée mondiale de l’appartenance religieuse. D’ailleurs, il se pourrait que la montée soit encore plus nette si le pourcentage des sans religion en Chine, estimé à 52 % en 2010 et projeté à 51 % en 2050, baissait de façon significative.
 
La religion relevant de la conviction personnelle, quelle est la limite de ce type d'étude démographique ?
Pour estimer les appartenances religieuses actuelles, indispensables à l’établissement de projections, le
Pew research centerse fonde sur des enquêtes réalisées dans différents pays du monde car il y a peu de pays, comme l'Inde, où des chiffres extrêmement précis sont disponibles, le recensement indien donnant, par village, le nombre d'hindouistes, de chrétiens, de musulmans, de sikhs.....
Dans la plupart des pays, les données sur la répartition religieuse dépendent de la qualité des échantillons et doivent être examinées avec un sens critique même si leur valeur, en tant qu’ordre de grandeur et non de résultats précis, est souvent acceptable. Quant aux projections, elles sont fondées par définition sur des hypothèses souffrant le risque d’être démenties. Mais elles fournissent des résultats utiles afin, dans le futur, de comprendre les raisons des écarts entre les projections et les réalités alors constatées.

Paru sur Atlantico, 6 avril 2015 et envoyé par l'auteur
 
(1) Sardon, Jean-Paul, "La population des continents et des pays", Population & Avenir, n° 720, novembre-
décembre 2014, www.population-demographie.org/revue03.htm
(2) Dumont, Gérard-François, "Les religions dans le monde : géographie actuelle et perspectives pour 2050", dans : L’avenir démographique des grandes religions, Paris, François-Xavier de Guibert, 2005.
(3) The Future of World Religions : Population Growth Projections, 2010-2050, 2 avril 2015.
(4) Par exemple, il faut rappeler que l’islam compte une douzaine de courants doctrinaux dont certains s’opposent parfois avec violence aux autres.
(5) Dumont, Gérard-François, "Les femmes et les "Droits de l’homme" en Arabie Saoudite", dans : Les droits de l’homme en Arabie Saoudite, Paris, Académie de Géopolitique de Paris, 2012.
(6) Sardon, Jean-Paul, « La population des continents et des pays », Population & Avenir, n° 720, novembre-décembre 2014,
www.population-demographie.org/revue03.htm
(7) Car elle se heurte en Inde à la masse indienne et en Chine à la masse chinoise. Cf. Dumont, Gérard-François Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007
(8) Dumont, Gérard-François, "Religions et immigration aux États-Unis", Population & Avenir , n° 706, janvier-février 2012.
(9) Dumont, Gérard-François, "Japon : les enjeux géopolitiques d’un "soleil démographique couchant", Géostratégiques , n° 26, 1er trimestre 2010.
(10) Dittgen, Alfred, "Religions et démographie en France", Population & Avenir, n° 684, septembre-octobre 2007.

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