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DUMONT  Gerard-Francois

DUMONT Gerard-Francois

Né le 20 mai 1948
Marié – 4 enfants
 

Géographe,
Professeur d'université à la Sorbonne


Docteur d’Etat ès sciences économiques
Institut d’études politiques de Paris
Institut d’administration des entreprises

Directeur de banque (1973-1987)
Professeur à l'Université de Paris IV - Sorbonne (1988-1996)
Recteur d’Académie, Chancelier des Universités (1996-1998)
Professeur à l'Université de Paris IV – Sorbonne - Institut de Géographie (depuis 1999)
 
Président de l’Institut de démographie politique (depuis 1980)
Directeur du séminaire d’Alfred SAUVY au Collège de France (1980-1989)
Fondateur de l’Institut de recherches et d’études familiales (1983)
Administrateur de la Fédération des familles de France (1986-1996)
Président de l’Institut de recherche immigration et société (depuis 1987)
Administrateur de la Société de Géographie (depuis 2000)
Président de l’association reconnue d’utilité publique Population & Avenir (depuis 2000)
Membre du conseil national de l’information statistique (2002)
Directeur de séminaire au Collège interarmées de défense (CID) (2003)
Vice-président de l’Association pour la promotion de la langue française
Membre du Comité des experts de l’Observatoire des retraites
Expert après du Comité économique et social européen
 
Ouvrages
La Franceridée (1979) – Prix Renaissance
L’Enjeu démographique (1981)
Démographie politique (1982)
La Tragédiede la France (1983)
La Montéedes déséquilibres démographiques (1984)
Malthus, hier et aujourd’hui (1984)
Pour la liberté familiale (1986) – Prix de l’Académie d’éducation et d’études sociales
Le Festin de Kronos (1991)
Démographie. analyse des populations et démographie économique (1992)
Economie urbaine (1993) – Prix de la Société de géographie
La Retraitedes cadres et l’avenir du système par répartition (1994)
L’aménagement du territoire (1994)
Le monde et les hommes (1995)
Les migrations internationales (1995)
Les spécificités démographiques des régions et l’aménagement du territoire (1996)
L’identité de l’Europe (1997)
L’Arc alpin, Histoire et géopolitique d’un espace européen (1999)
Les racines de l’identité européenne (Préface de José Maria Gil-Robles, Président du Parlement européen) (1999)
Francia y los franceses, Madrid, Acento Editorial (2000)
La population de la France, des régions et des DOM-TOM, (2000)
Géographie de la France (2002)
Les régions et la régionalisation en France (2004)
Les populations du monde (2004)
Les territoires face au vieillissement en France et en Europe (2006)
Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations (2007)

Nombreuses collaborations
     plus de 420 publications dans une quinzaine de langues

Principales responsabilités éditoriales
Directeur de la revue Population et Avenir
Membre du Conseil scientifique de la revue Géostratégique.
Membre du conseil scientifique de la Revue française de géopolitique.
Président du Conseil scientifique de la revue Agir.
Membre de l’Advisory council de la revue Bulletin of geography de l’Université Nicolas Copernic de Torun (Pologne)
Membre du Comité académico de la RevueEstudiossociales contemporáneos (Université Nacional de Cuyo, Argentine)
Membre du Comité de Rédaction de Geopolitical Affairs (Londres)

Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Officier dans l'Ordre national du Mérite
Médaille du Mérite Européen.
Grande médaille de vermeil de la ville de Paris.

URL du site internet:

Tempête sur l’islam en Autriche

Publié dans Avec l'Europe
Tempête politique sur l’islam en Autriche : Vienne interdit tout financement étranger des mosquées et des imams
 
 
Alors qu'il existait une loi datant de 1912 sur le caractère officiel de la religion musulmane en Autriche, le Parlement viennois a promulgué une réforme visant à l'adapter au contexte actuel. Qu'est-ce que cette nouvelle loi dédiée au culte musulman est censée résoudre ?
La question religieuse se pose aujourd’hui en Autriche dans les mêmes termes que dans les autres pays européens, dont la France.
La montée quantitative du nombre de musulmans due aux immigrations des dernières décennies pose la question de l’enseignement de l’islam. L’Autriche souhaite que ce dernier n’entraîne pas de dérives vers le radicalisme, orientant des jeunes vers un totalitarisme islamiste comme celui que pratique et que diffuse Daech.
 
Dans ce dessein, le gouvernement autrichien, par l’intermédiaire de son ministre des affaires étrangères, dont c’est la responsabilité, Sebastian Kurz, a déposé en 2014 un projet de loi demandant d’abord l’usage exclusif dans les écoles d’une traduction unifiée en langue allemande du Coran.
Or, en Autriche, l’enseignement religieux s’effectue dans les écoles. Tous les élèves ont droit à un enseignement dans la religion souhaitée par leurs parents. Concernant l’islam, son enseignement est autorisé depuis 1979. L’objectif était que le support de cet enseignement soit le même dans toutes les écoles et dans la langue du pays, écartant donc des traductions discutables.
Il est intéressant de noter qu’un tel projet ne concerne pas que l’Autriche. En effet, en 2012, au Maroc, le roi Mohammed VI qui est, rappelons-le, Commandeur des croyants, a pris une décision semblable en publiant une version unique du Coran, en langue arabe bien entendu, pour l’enseignement religieux dans ce pays. Il s’agit précisément d’un Coran standardisé selon la narration dite "warch de Narfii". Le roi a voulu ainsi écarter des versions du Coran diffusées et utilisées par des salafistes ou des islamistes. Ce Coran standardisé est destiné aux mosquées du royaume, aux demandes des Marocains résidant en Italie, en France, en Allemagne, en Belgique ou à des mosquées des pays d’Afrique de l’Ouest.
 
Toutefois, finalement en Autriche, ce projet de Coran unique en langue allemande a fait long feu. Il ne se retrouve donc pas dans la loi votée en février 2015 car les différentes branches religieuse, sunnites, chiites ou alévies, ont fait savoir qu’une entente entre elles sur un texte standard s’avérait impossible.
Bref, en France, il existe une traduction œcuménique de la bible (TOB) (1) réalisée par des biblistes catholiques, protestants et orthodoxes. Une traduction "œcuménique" du coran en langue allemande ne semble pas pour demain. Comme l’Autriche considère que la religion musulmane doit, sur son territoire, être un islam d’Autriche et, donc, ni un islam sous influence de pouvoirs étrangers, ni un islam caractérisé par des tendances poussant vers l’islamisme, la nouvelle loi autrichienne veut empêcher les financements des communautés et des associations religieuses par des fonds étrangers.
L’Autriche justifie cette démarche dans la mesure où la religion musulmane, comme les autres, perçoit des recettes qui sont prélevées par l’État en fonction des déclarations d’appartenance religieuse des habitants, puis reversées aux organisations religieuses. C’est donc aux contribuables autrichiens de financer leur religion et non à des puissances étrangères.
 
En réalité, le principal pays visé par cette disposition est la Turquie, qui est très active en Autriche comme dans d’autres pays d’Europe, principalement en Allemagne (2). La Turquie est d’autant plus active qu’elle souhaite favoriser les musulmans d’Autriche qui approuvent le régime turc actuel, celui de l’AKP et du président Erdogan, au détriment des Autrichiens issus de l’immigration turque alévie, religion brimée en Turquie, ou ceux issus d’une immigration turque d’ethnie kurde.
Aussi le président des affaires religieuses de Turquie, communément appelé Diyanet, et, en tant que tel, plus haut chef religieux islamique en Turquie, condamne-t-il cette loi qui pourrait limiter l’influence de la Turquie en Autriche. L’argument utilisé par ce président est plutôt spécieux puisqu’il évoque une diminution de la liberté religieuse en Autriche alors que son pays est très loin de la respecter. Pour ne prendre qu’un exemple, la Turquie continue de maintenir fermé le seul séminaire orthodoxe qui existait, celui d’Halki, ce qui signifie que les Turcs orthodoxes ne peuvent plus former de popes dans leur pays, ce qui peut mettre en cause, à terme, la pérennité du patriarcat de Constantinople (3)
 
Comment cette radicalisation a-t-elle pu évoluer en Autriche ? Quelles en sont les étapes ?
Héritière de l’empire austro-hongrois, l'Autriche avait, dans le cadre d’une extension régionale, intégré des populations musulmanes, implantées principalement en Bosnie et Herzégovine. L'Autriche avait voté en 1912 une loi dédiée à l'islam intitulée "Loi concernant la reconnaissance des adeptes de l’islam en tant que communauté religieuse", conférant à cette religion un caractère officiel, au même titre que le judaïsme ou le christianisme. L’article 5 de cette loi de 1912 exposait clairement la contrepartie de cette reconnaissance, soit le respect des lois de l’Empire, dans les termes suivants : "L’autorité étatique doit veiller à ce que la société religieuse des adeptes de l’islam, ses groupes et organes, n’outrepassent pas leur domaine d’action et à ce qu’ils observent les dispositions des lois".
 
Depuis 1912, la souveraineté de l’Autriche sur la Bosnie et Herzégovine a évidemment disparu. Mais l’Autriche, sur son territoire actuel issu principalement des deux guerres mondiales, a retrouvé une présence musulmane avec d’abord trois composantes dans sa population issue de l’immigration turque. La première, très influencée par l’AKP et la direction pro-islamique prise par M. Erdogan, est plutôt sous l’emprise de la direction des affaires religieuses de la Turquie, c'est-à-dire qu’elle n’a pas une grande pratique de la liberté religieuse telle qu’elle se trouve au cœur des principes de l’identité européenne (4).
La deuxième composante est celle des Turcs d’origine kurde, majoritairement musulmans mais dont les pratiques religieuses sont plus apaisées et sans influence étrangère et la troisième, les Turcs alevis. En outre, parmi le demi-million de musulmans vivant aujourd'hui en Autriche, soit environ 6?% de la population, une autre composante importante est issue de l’immigration  bosniaque. Jusqu’à cette réforme de février 2015 de la loi de 1912, la première composante était très largement soutenue par la Turquie d’Erdogan dans une lutte d'influence visant à obtenir une situation hégémonique pour sa vision de l'islam, peu compatible avec les conceptions européennes de la liberté. Or, la nouvelle loi, en souhaitant que des puissances étrangères ne puissant plus intervenir en Autriche vise donc principalement la Turquie, pays qui n’avait déjà guère apprécié les positions de l’Autriche sur la question de l’ouverture ou non des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. En effet, en
2005, l’Autriche était le pays qui s’opposait le plus à l’ouverture des négociations d’adhésion. Finalement, les autres pays européens ont fait céder l’Autriche en acceptant d’ouvrir parallèlement des négociations avec la Croatie (5).
 
Pour autant, cette réforme a créé la polémique parce qu'elle cible uniquement le financement des lieux de cultes musulmans et des imams.
Cette différence de traitement ne pose-t-elle pas problème ? Comment les pouvoirs publics autrichiens peuvent-ils la justifier moralement ?

La nouvelle loi autrichienne de 2015 concerne, évidemment et principalement, le financement des lieux de cultes musulmans parce que la religion musulmane est nouvelle sur le territoire autrichien et n’a pas l’héritage historique des autres religions. Mais il convient de rappeler que les lieux de cultes des autres religions n’ont pas été financés par des puissances étrangères.
En Autriche, comme dans toute l’Europe, ce sont les paroissiens qui ont financé la construction de leurs églises, et par exemple leurs architectes, ce qui explique d’ailleurs l’extraordinaire diversité des églises chrétiennes sur les territoires européens. Il est quasiment impossible de trouver deux églises semblables entre des communes limitrophes.
L’Autriche considère que la nouvelle loi, en partie destinée à la lutte contre le radicalisme islamiste, et qui interdit le financement étranger des mosquées et des imams, donne aux musulmans plus de sécurité juridique, par exemple en ce qui concerne les fêtes religieuses.
Selon le ministre M. Kurz, dans ses déclarations à la BBC, il s’agit "de réduire l'influence et le contrôle politique de l'étranger et de donner à l'islam la chance de se développer librement dans notre société et en conformité avec nos valeurs européennes communes". Il ajoute que "la charia n’a pas sa place en Autiche".
 
Dans quelle mesure pourrions-nous nous en inspirer en France ?
La France est dans une situation juridique fondamentalement différente du fait de la loi de 1905 et, surtout, d’une histoire religieuse autre.
Pour autant, la France d’aujourd’hui connaît les mêmes problèmes que l’Autriche. Elle souhaiterait que l’enseignement de l’islam en France écarte toute instruction tournée vers une application littérale du Coran et se conforme aux principes de la République, par exemple sur l’égalité des droits entre les hommes et les femmes ou sur la liberté religieuse, donc la liberté de changer de religion ou de renoncer à une religion. Or, parmi les imams enseignant le Coran en France, un certain nombre, souvent envoyés par des pays étrangers, ne maîtrisaient pas la langue française et connaissent peu les principes de la République. Faut-il rappeler que
Fernand Braudel disait : "l’identité de la France, c’est, à 80 %, la langue française" ? Un islam de France pourrait-il émerger via des imams formés dans des pays étrangers dont les caractéristiques sont différentes et qui n’ont pas assimilé nos principes républicains ? En certains points, cette réforme autrichienne pourrait convenir à la situation française, mais non dans son ensemble.
D’abord, la laïcité à la française appelle des règles différentes.
Ensuite, la présence musulmane en France est beaucoup plus diversifiée qu’en Autriche puisqu’elle est soumise à l’influence de multiples pays d’origine (Algérie, Maroc, Turquie, confréries de certains pays d’Afrique subsaharienne...), sans oublier le rôle de certains pays du Golfe. Or, le premier rôle d’un gouvernement, avant même la politique économique et sociale, est d’abord d’assurer la concorde sociale sur le territoire. Un gouvernement qui, comme aujourd’hui, est obligé de poster des militaires devant des écoles ou des lieux de cultes, est un gouvernement qui n’assure pas ce devoir, pourtant essentiel. Il ne peut donc être indifférent aux causes d’une situation où "la France ne fait plus société". Et la loi de 1905, bien entendu, ne peut pas à elle seule aider à combattre le totalitarisme islamiste. Les pouvoirs publics ne peuvent donc rester indifférents ni au rôle souvent nuisible de pays étrangers qui s’activent auprès de Français musulmans, dont la Turquie, pour le moins très laxiste avec Daech, et qui semble la plus active, selon un haut responsable des cultes au ministère de l’intérieur (6). Un État qui se respecte doit contrarier et, mieux, stopper les influences étrangères qu’il juge néfastes auprès de ses nationaux, tout en faisant en sorte que l’enseignement religieux ne soit pas contraire à ses principes.

Paru sur Atlantico, mars 2015
 
(1) Editions du Cerf. Depuis sa première publication en 1975, introductions et annotations ont été complétées. Et surtout, la nouvelle édition 2010 de la TOB 2010 constitue un événement éditorial et œcuménique sans précédent puisqu’elle est compétée de six livres deutérocanoniques supplémentaires, en usage dans la liturgie des Églises orthodoxes.
(2) Dumont, Gérard-François, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007.
(3) Dumont, Gérard-François, "La Turquie et l’Union européenne : intégration, divergence ou complémentarité ?", Géostratégiques, n° 30, 1er trimestre 2011.
(4) Dumont, Gérard-François et alii : Les racines de l’identité européenne, Paris, Éditions Economica, 1999.
(5) Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l’Europe, Paris, Armand Colin - Sedes, 2014.
(6) Godard, Bernard, La question musulmane en France, Fayard, 2015.

La natalité des musulmans

Publié dans Avec l'Europe
Les défis imposés par le boom de la natalité des musulmans
 

Une étude démographique publiée en Grande-Bretagne montre que la population musulmane y représente près de 5 % de la population, alors qu’elle représente 8 % des élèves dans les écoles élémentaires. À mesure que leur nombre augmente, la question de la place des musulmans dans la société britannique se pose-t-elle d’autant plus ?
L’augmentation du pourcentage de musulmans (1) en Grande-Bretagne s'explique pour trois raisons : d’abord, ce pays continue d’attirer une immigration dont une partie est de religion musulmane. La Grande-Bretagne a, par exemple, vu arriver ces dernières années un nombre accru de migrants ou de réfugiés originaires de Somalie, d’Irak ou d’Afghanistan, pays à majorité musulmane.
Ces apports se sont ajoutés à d’autres vagues migratoires plus traditionnelles issues de pays à majorité musulmane, comme le Pakistan, dont le développement est en échec (2), et le Bangladesh, ou comptant une forte minorité musulmane, comme l’Inde.
 
En deuxième lieu, la population de confession musulmane habitant en Grande-Bretagne s’accroît en raison d’un taux de natalité nettement supérieur au taux de mortalité.
Ceci s’explique pour deux raisons.
D’une part, la fécondité des femmes de confession musulmane est supérieure à la fécondité moyenne en Grande-Bretagne. Les derniers chiffres disponibles indiquent ainsi une fécondité de 2,24 enfants par femme dans l’ethnie (3) pakistanaise (Asian or Asian British : Pakistani) en Angleterre, suivi des Noirs africains (Black or Black British : African), venant notamment du Nigeria, et des Bangladais, contre 1,73 pour ce que le recensement anglais classe comme "Blancs britanniques" (White British).
D’autre part, la composition par âge de la population de confession musulmane est très jeune, avec un pourcentage élevé de femmes en âge de procréer et un bas taux de mortalité puisque la proportion des personnes âgées chez les musulmans est très faible : 4 % de 65 ans ou plus contre 16 % en moyenne pour l’ensemble de la population britannique.
La combinaison d'une haute fécondité et d’un nombre élevé de femmes en âge de procréer se traduit par un nombre de naissances élevé et un nombre de décès faible, d’où une augmentation du nombre et de la part des musulmans dans la population de Grande-Bretagne.
L’importance du rôle de la natalité dans l’augmentation du nombre de musulmans peut aussi être considérée en constatant que 47,2 % des Britanniques musulmans sont nés en Grande-Bretagne et, donc, seulement l’autre moitié à l’étranger.
Enfin, selon "The Muslim Council of Britain" (4), des conversions, qui ne sont pas chiffrées, contribueraient à l’augmentation du nombre de musulmans. 
 
Combien de futurs électeurs cela représente-t-il ? Quels nouveaux enjeux se présentent à la classe politique britannique ?
Il faut d’abord rappeler que la citoyenneté et la nationalité ne sont pas liées au Royaume-Uni, comme en France et dans la grande majorité des autres pays. Les immigrants pakistanais, bangladais ou somaliens ont le droit de vote lors des scrutins locaux ou nationaux, dès lors qu’ils sont inscrits sur les listes électorales. En conséquence, les musulmans britanniques jouissent d’un statut unique en Europe, inhérent à leurs droits de citoyenneté, et sont donc très majoritairement citoyens britanniques, bien que non nécessairement naturalisés. En effet, en vertu du British Nationality Act  de 1948, les citoyens du Commonwealth, anciens sujets britanniques du temps de l’empire colonial, ne sont pas juridiquement considérés comme étrangers. Ils bénéficient donc du droit de vote, y compris aux élections européennes, et d'éligibilité, ainsi que du droit d'occuper des emplois publics, y compris dans l'armée ou la police.
 
Dans le corps électoral britannique, la part de personnes de confession musulmane augmente donc et devrait continuer à s’accroître dans les prochaines années. Toutefois, certains pensent que le poids électoral des musulmans se trouve minoré en raison de taux d'abstention plus élevé des jeunes, alors que ce taux est plus faible chez les plus âgés, qui comptent peu de musulmans en Angleterre pour le moment.
Mais il faut tenir compte de la répartition géographique des musulmans sur le territoire britannique. En moyenne, ils représentent, selon le recensement de 2011, 4,8 % de la population au plan national mais, au niveau local, ces proportions peuvent être plus importantes, comme dans la région du Grand Londres où il y a 12,4 % d'habitants de confession musulmane, à Manchester (15,8 %), à Birmingham (21,8 %) ou à Bradford (24,7 %). Leur poids électoral peut être localement très significatif : le Grand Londres compte 1 million de musulmans pour une population totale de 8,2 millions au recensement de 2011. Comme la Grande-Bretagne totalise 2,7 millions de musulmans, plus du tiers (37 %) vivent donc dans la région du Grand Londres.
 
La montée de l’islam en Grande-Bretagne modifie donc profondément la géographie religieuse de ce pays (5). Elle est devenue un enjeu politique, comme dans d’autres pays d'Europe.
Au sein de la population musulmane britannique, il y a, pour simplifier, deux tendances. D'un côté, les partisans d'une certaine sécularisation veulent un islam peu ou non revendicatif au plan politique, ne demandant pas de changements dans les lois britanniques et acceptant de les appliquer dans un contexte de liberté religieuse. Ces musulmans "cultuels", de sensibilité laïque, s’opposent au sectarisme.
De l’autre, des musulmans de Grande-Bretagne veulent peser, voire changer l’ordre politique. Cette tendance est clairement apparue à compter de 1988 avec l’ "affaire Rushdie", après la publication de Versets sataniques. Des musulmans britanniques dénoncèrent publiquement le refus du gouvernement Thatcher d’interdire Les Versets sataniques, puis acceptèrent, en 1989, la fatwa lancée par Khomeiny contre Rushdie. La première réaction à la sortie du livre de Rushdie fut un autodafé, dans les rues de Bradford, en janvier 1989, un mois avant que Khomeiny exigeât l’exécution de Rushdie. Les images de cet événement, qui firent le tour du monde, marquèrent profondément les esprits. Parallèlement, en 1989, des manifestations, plus ou moins violentes, se déroulèrent, affichant une mobilisation et une visibilité politiques inédites chez les musulmans britanniques. Certains firent des déclarations au sein des grandes formations politiques, le Parti travailliste pour l’essentiel, dont les leaders restèrent très discrets. Il s’ensuivit la décision des musulmans britanniques de s’organiser en associations, dont les premières se fondèrent donc essentiellement sur le refus de la liberté d’expression (6).
Au sein des associations musulmanes, certaines considèrent que l’essentiel est la communauté des croyants, l’oumma, qui doit primer sur toute autre considération, notamment nationale, donc sur les valeurs politiques britanniques traditionnelles.
Mais la classe politique britannique, pendant très longtemps, ne s’en inquiéta guère. Le principe de sa politique est communautariste, laissant à chaque communauté le droit de vivre comme elle l'entend, y compris en ne respectant pas les principes de la démocratie britannique. Puis les attentats du 7 juillet 2005 furent un coup de tonnerre car ils furent commis par des jeunes nés et ayant toujours vécu en Angleterre. Le changement d’attitude fut illustré par la fermeture de plusieurs mosquées extrémistes, comme celle de Finsbury Park. En 2006, son imam égyptien, Abu Hamza, fut condamné à sept ans de prison pour incitation au meurtre et à la haine raciale.
 
Dans ce contexte, le débat lié au poids politique des musulmans se poursuit. En 2006, aucun journal ne reproduit les caricatures de Mahomet, face à des musulmans désormais beaucoup mieux organisés. Le responsable d’un journal étudiant de l’université de Cardiff les ayant publiées est aussitôt démis de ses fonctions et les quelques exemplaires imprimés ont été détruits.
En 2008, Rowan Williams, l’archevêque de Canterbury, leader spirituel de l’Église anglicane, reprend avec force l’antienne communautariste, en partie mise en cause suite aux attentats de 2005. Il considère qu’une partie de la communauté musulmane britannique ne s’intégrera jamais. Partant de cette analyse, il déclare que la pratique de la loi islamique, la charia, parallèlement à la loi britannique, lui semble à terme inévitable. Il juge donc possible l’existence de tribunaux propres aux musulmans leur appliquant la charia, par exemple en matière familiale.
 
La population musulmane doit-elle être considérée comme une force politique en soi ?
Certains résultats électoraux dénotent une certaine unité des musulmans britanniques. Comme c’est un électorat plutôt favorable au Parti travailliste, longtemps très motivé en faveur de l’idéologie multiculturaliste, ce parti évite souvent de prendre position sur le fond.
 
En France, les fidèles musulmans ont largement influencé les derniers résultats électoraux. Toutes les enquêtes montrent que la très grande majorité des Français de confession musulmane ont voté pour François Hollande en 2012, lui permettant d'être élu avec une avance de 1 140 000 voix. En revanche, en 2014, les Français de confession musulmane, notamment mécontents du vote de la loi autorisant le mariage homosexuel, ont contribué, souvent par leur abstention, à la déroute socialiste aux élections municipales. Le poids électoral des musulmans peut jouer en faveur d'une majorité ou d'une autre car, dans nos démocraties, les élections se jouent toujours dans une fourchette étroite. La victoire d'un parti se fait le plus généralement à quelques points de pourcentage. Donc une portion minoritaire de la population, selon qu'elle bascule d'un côté ou d'un autre, peut emporter la décision.
 
Qu’en est-il en France et dans les autres pays européens ? Le phénomène est-il le même, et soulève-t-il les mêmes questions ?
En France, où le recensement ne comporte pas de question sur la religion, les estimations indiquent environ cinq millions de personnes de confession musulmane, un chiffre en augmentation par le mouvement naturel et le mouvement migratoire.
La fécondité par religion n’est pas connue, mais elle l’est par origine géographique. Donc, par exemple, en connaissant la fécondité des immigrants algériens, qui sont, en très grande majorité, musulmans, cela donne une indication. Selon les dernières données disponibles, la fécondité des femmes résidents en France et nées en Algérie est de 3,5 enfants par femme ; celles du Maroc ou de Tunisie de 3,3 et celles de Turquie de 2,9, contre 1,9 pour la moyenne nationale (7).
L’ensemble des données met en évidence que la population immigrante de confession musulmane a une fécondité nettement supérieure à la population totale. En revanche, la fécondité des personnes de nationalité française de confession musulmane n’est pas connue, même si des données existent pour Mayotte, dont la population est très majoritairement musulmane, avec une fécondité très élevée.
 
Au milieu des années 2010, la proportion de musulmans est sensiblement la même en France et en Allemagne : aux environ de 5 %. Mais il y a une différence considérable d’origine : en France, ils viennent officiellement du Maghreb et d'Afrique sub-saharienne mais, en Allemagne, principalement de Turquie. Dans ces deux pays, l’installation de la religion musulmane comme deuxième religion en nombre de fidèles pose toutefois des questions semblables. Au plan quantitatif, même si, contrairement au système juridique britannique, seules les personnes naturalisées peuvent voter en France et en Allemagne (8), la proportion du corps électoral de confession musulmane augmente avec des conséquences sur les résultats électoraux (9).
Au plan qualitatif, la distinction entre les musulmans partisans d’une avancée de la charia dans les pays européens où ils résident et les musulmans "cultuels" est également présente.
 
Comme je l’ai proposé depuis plus d’un quart de siècle, la mise en œuvre d'un régime concordataire, à l’instar de la façon dont il s’est mis en place en 1808 pour les Français de confession juive, semble la solution à envisager. Elle suppose une reconnaissance officielle de la présence de la religion musulmane en France, dont les représentants reconnaîtraient tout aussi officiellement que les lois de la République prévalent et qu'ils choisissent une interprétation sécularisée du Coran, texte dont l’interprétation doit prendre en compte le contexte du moment où il a été écrit, et réfuter donc toute application littérale. 

Paru le 22 février 2015 sur Atlantico
 
(1) La connaissance du nombre de musulmans tient au fait que le recensement britannique comporte depuis 2001 une question portant sur la religion.
(2) Dumont, Gérard-François, "Pakistan : un échec étatique attesté par la démographie", Outre-Terre, n° 24, 2010.
(3) Depuis le recensement de 1991, une question sur l’ethnicité est posée, d’où des réponses sur la base de l’autodéclaration. Par exemple, des enfants de familles d’origine pakistanaise nés en Grande-Bretagne de parents eux-mêmes britanniques, déclarés par leurs parents d’ethnie pakistanaise au recensement, sont considérés comme "pakistanais", avec tous les risques d’assignation identitaire induits.
(4) British Muslims in Numbers, janvier 2015.
(5) Une logique qui s’inscrit dans la mondialisation de l’islam. Cf. Dumont, Gérard-François, "Les religions dans le monde : géographie actuelle et perspectives pour 2050", dans : L’avenir démographique des grandes religions, Paris, François-Xavier de Guibert, 2005.
(6) McROY A. (2006), From Rushdie to 7/7. The Radicalisation of Islam in Britain, Social Affairs Unit, Londres ; cité par Latour, Vincent, "La communauté musulmane : une émergence tardive mais une installation durable dans le paysage politique et institutionnel britannique", Hérodote, n° 137, 2e trimestre 2010.
(7) Insee, Immigrés et descendants d’immigrés en France, édition 2012.
(8) Sauf ce qui relève de l’application des traités européens. Cf. Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l’Europe, Paris, Armand Colin - Sedes, 2014.
(9) Concernant l’Allemagne, cf. Dumont, Gérard-François, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007.

Face à l'immigration

Publié dans De par le monde
Comment s’organisent les pays qui reçoivent une forte immigration (et il n’y a pas qu’en Occident que se pose la question)

Tous les pays ne sont pas égaux face à l'immigration.
Parmi les plus concernés, trois profils-types bien distincts se dégagent.
 
Les pays qui comptent dans leur population résidente plus d'immigrés que de nationaux
Les pays comptant dans leur population résidente plus d'immigrés que de nationaux sont essentiellement ceux qui bénéficient de rentes d'hydrocarbures, et sont à fort besoin de main-d'œuvre. Ils font venir des populations des pays du Nord pour les métiers très qualifiés et des immigrants des pays du Sud pour leurs besoins en personnes non qualifiés ou à faible qualification, dans le bâtiments et les travaux publics, dans les services à domicile pour les familles, etc. Il s'agit par exemple de pays du Golfe (1), comme les Emirats arabes unis, dont 88,5% de la population est à la fois étrangère et en quasi-totalité immigrée, du Qatar (85,7%), du Koweït (69%) ou encore de Bahreïn (51%) (2). La plupart de ces immigrés n'ont guère de statut protecteur et peu de droits. Ils sont même parfois traités comme des esclaves par certaines familles. Leur passeport leur est enlevé à leur arrivée et, à la moindre incartade, ils sont renvoyés dans leur pays.
D’autres pays qui manquent de main-d'œuvre en raison de l'importance de leur essor ou de leur potentiel économique comptent une forte proportion d’immigrants, comme le Gabon en Afrique ou le Luxembourg en Europe. Plus de la moitié de la population active de ce pays est étrangère mais essentiellement venue d'Europe, les immigrants venant majoritairement du Portugal.
 
Les pays qui se sont construits sur l'immigration
Certains pays dont le peuplement s’est effectué essentiellement par des apports migratoires restent des pays d'immigration en raison de leur attraction économique, comme les Etats-Unis, le Canada et l'Australie. En revanche, le Brésil ou l’Argentine ne sont plus guère des pays d'immigration car leur développement économique n'est pas suffisamment intense pour être attractif.
Le Canada et l'Australie pratiquent systématiquement une immigration choisie. Leurs Parlements décident le nombre d'immigrés qu'ils souhaitent accueillir l'année suivante, donc un quota d’immigration : ils étudient les dossiers de candidature et ils font une sélection des personnes qu'ils souhaitent dans un rapport dont l’ordre de grandeur est de 5 à 1.
La situation aux Etats-Unis, bien que comparable, est souvent citée pour l’importance des immigrés en situation irrégulière, estimé à 12 millions. Mais le fédéralisme y existant invite à examiner les deux échelles, fédérale et des États (3). L'immigrant qui n’est pas en règle selon la réglementation fédérale a souvent toutes les possibilités, dans l'État où il réside, de créer une entreprise, de travailler, d'avoir un compte en banque, d'acheter un logement, etc.
 
Les migrations intra-africaines
L'immigration intra-africaine est, quant à elle, d'abord causée par des chocs géopolitiques. C'est par exemple la migration des Somaliens vers le Kenya ou du Mozambique vers l'Afrique du Sud pendant la guerre civile, ou encore du Zimbabwe vers l’Afrique du Sud en raison du régime autocratique de Mugabe. S’ajoute à l’immigration politique des migrations économiques variables selon les périodes en fonction des dynamiques des pays : le Gabon, pays très peu peuplé et au potentiel économique important, fait appel à la main-d'œuvre de nombreux autres pays africains. C'est aussi le cas de la Côte d'Ivoire pendant une quarantaine d'années et de l'Afrique du Sud, qui compte des ressortissants venus de toute l'Afrique sub-saharienne. Le Bénin profite de sa proximité avec le Nigéria, dont il attire des habitants pour des raisons économiques, tout particulièrement à Cotonou.
En Afrique, certains espaces ont des passeports communs, comme la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEA), ce qui facilite les migrations à l’exemple de Sénégalais que l’on retrouve dans différents pays de la CEDEAO. En revanche, d'autres régions n'ont pas d'organisations régionales intégrées, à à l’exemple de l’Union du Maghreb arabe qui est plutôt une coquille vide ; il y a donc très peu de flux migratoires entre les pays concernés, d’autant que la frontière terrestre entre l’Algérie et le Maroc est toujours fermée.
Dans tous les cas, la compréhension des migrations imposent de prendre en compte la diversité des facteurs (4).
 
(1) Dumont, Gérard-François, "La dynamique démographique et les quatre marchés du Conseil de Coopération du Golfe", Accomex, n° 103, février 2012
(2) Population & Avenir, n° 721, janvier-février 2015.
(3) Cf. par exemple KantéSeydou,Géopolitique de l'émigration sénégalaise en France et aux Etats-Unis, Paris,L’Harmattan, 2014.
(4) Dumont, Gérard-François, "Les logiques migratoires au XXIe siècle", Outre-Terre, revue française de géopolitique, n° 17, Éditions Eres, 2007.

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