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DUMONT  Gerard-Francois

DUMONT Gerard-Francois

Né le 20 mai 1948
Marié – 4 enfants
 

Géographe,
Professeur d'université à la Sorbonne


Docteur d’Etat ès sciences économiques
Institut d’études politiques de Paris
Institut d’administration des entreprises

Directeur de banque (1973-1987)
Professeur à l'Université de Paris IV - Sorbonne (1988-1996)
Recteur d’Académie, Chancelier des Universités (1996-1998)
Professeur à l'Université de Paris IV – Sorbonne - Institut de Géographie (depuis 1999)
 
Président de l’Institut de démographie politique (depuis 1980)
Directeur du séminaire d’Alfred SAUVY au Collège de France (1980-1989)
Fondateur de l’Institut de recherches et d’études familiales (1983)
Administrateur de la Fédération des familles de France (1986-1996)
Président de l’Institut de recherche immigration et société (depuis 1987)
Administrateur de la Société de Géographie (depuis 2000)
Président de l’association reconnue d’utilité publique Population & Avenir (depuis 2000)
Membre du conseil national de l’information statistique (2002)
Directeur de séminaire au Collège interarmées de défense (CID) (2003)
Vice-président de l’Association pour la promotion de la langue française
Membre du Comité des experts de l’Observatoire des retraites
Expert après du Comité économique et social européen
 
Ouvrages
La Franceridée (1979) – Prix Renaissance
L’Enjeu démographique (1981)
Démographie politique (1982)
La Tragédiede la France (1983)
La Montéedes déséquilibres démographiques (1984)
Malthus, hier et aujourd’hui (1984)
Pour la liberté familiale (1986) – Prix de l’Académie d’éducation et d’études sociales
Le Festin de Kronos (1991)
Démographie. analyse des populations et démographie économique (1992)
Economie urbaine (1993) – Prix de la Société de géographie
La Retraitedes cadres et l’avenir du système par répartition (1994)
L’aménagement du territoire (1994)
Le monde et les hommes (1995)
Les migrations internationales (1995)
Les spécificités démographiques des régions et l’aménagement du territoire (1996)
L’identité de l’Europe (1997)
L’Arc alpin, Histoire et géopolitique d’un espace européen (1999)
Les racines de l’identité européenne (Préface de José Maria Gil-Robles, Président du Parlement européen) (1999)
Francia y los franceses, Madrid, Acento Editorial (2000)
La population de la France, des régions et des DOM-TOM, (2000)
Géographie de la France (2002)
Les régions et la régionalisation en France (2004)
Les populations du monde (2004)
Les territoires face au vieillissement en France et en Europe (2006)
Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations (2007)

Nombreuses collaborations
     plus de 420 publications dans une quinzaine de langues

Principales responsabilités éditoriales
Directeur de la revue Population et Avenir
Membre du Conseil scientifique de la revue Géostratégique.
Membre du conseil scientifique de la Revue française de géopolitique.
Président du Conseil scientifique de la revue Agir.
Membre de l’Advisory council de la revue Bulletin of geography de l’Université Nicolas Copernic de Torun (Pologne)
Membre du Comité académico de la RevueEstudiossociales contemporáneos (Université Nacional de Cuyo, Argentine)
Membre du Comité de Rédaction de Geopolitical Affairs (Londres)

Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Officier dans l'Ordre national du Mérite
Médaille du Mérite Européen.
Grande médaille de vermeil de la ville de Paris.

URL du site internet:

Les défis de l’UE

Publié dans Avec l'Europe
La Commission européenne a publié son programme de travail pour l’’année 2015 [CCOM ((2014)) 910 final, 16 décembre 2014)].
L’analyse géopolitique conduite par le recteur Gérard-François Dumont, invite à penser que les défis de l’Union européenne sont insuffisamment pris en compte.
 
Les intertitres reprennent la formulation de la Commission européenne.
 
"Un marché intérieur plus approfondi"
Un "marché unique", selon la formulation consacrée, a été réalisé au sein de l’Union européenne (UE). Mais ce qui a été fait demeure incomplet. D’une part, il existe encore des différences de réglementation nationale sur les produits et les services qui équivalent à du protectionnisme de certains pays au sein de l’UE. Ces différences créent ainsi des obstacles à la concurrence. Certaines réglementations nationales sur certains produits profitent à certains pays au détriment d’autres.
Pour prendre un exemple, certes d’ampleur limitée, chaque année, la période du nouvel an met en évidence la différence de réglementation entre la France et l’Allemagne sur les pétards, ce qui profite aux revendeurs allemands.
D’autre part, la réalisation du marché unique n’a pas engendré, en dépit des promesses annoncées, suffisamment de croissance sans doute parce que, par ailleurs, d’autres politiques publiques ont été néfastes : politiques budgétaires laxistes ayant conduit au surendettement de nombreux États, politiques éducatives qui, notamment en France, "produisent" trop d’illettrés…
Quant au marché des capitaux, même si sa réglementation peut évoluer, l’essentiel a été réalisé dans le cadre de la zone euro avec une monnaie unique qui supprime les coûts liés au change et aux variations de taux de change entre les pays membres.
Sur la question de l’accès des entreprises au financement productif, est-il limité par les banques ou par le laxisme budgétaire de certains États qui ont abusé de la protection de l’euro pour se sur-endetter ? Les règles fiscales permettant à l’épargne des particuliers de s’orienter davantage vers de l’investissement productif sont insuffisantes parce que nombre d’États donnent préférence à leur souci de trouver des créanciers finançant leur surendettement.
 
"Un accord de libre-échange raisonnable et équilibré avec les Etats-Unis"
A priori, le projet de Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (Transatlantic Trade and Investment Partnership - TTIP) est essentiel d’un point stratégique. En effet, si les Etats-Unis et l’Union européenne définissent des normes commerciales communes, nombre de pays dans le monde seront contraints de s’aligner sur ces normes pour satisfaire à ces deux clients, les Etats-Unis et l’Union européenne qui, réunis, représentent une part considérable de l’économie mondiale et pour pouvoir être concurrentiel face à ces deux puissances économiques.
Toutefois, le TTIP fait face à un premier obstacle dû au fait que la négociation est asymétrique, avec d’un côté, une puissance qui est aussi militaire et, de l’autre, une puissance qui n’est qu’économique et commerciale. Les Etats-Unis assurent toujours la sécurité des pays de l’Union européenne qui ont délaissé et continuent de délaisser leur propre défense.
Le TTIP idéal, tel qu’annoncé par la Commission, ne peut avoir éventuellement des effets sur l’emploi et la croissance qu’à terme.
En outre, et à supposer que le TTIP négocié par l’UE soit approuvé par le
Conseil européen et le Parlement européen, la vérité consiste à dire que, quel que soit son contenu, son éventuelle mise en place prendra des années non seulement pour mettre à niveau les droits de douane, mais surtout pour harmoniser les réglementation sur les produits, services et investissements.
Donc le TTIP idéal, tel qu’annoncé par la Commission, ne peut avoir éventuellement des effets sur l’emploi et la croissance qu’à terme. Il est plus urgent de demander davantage de réciprocité dans les normes commerciales, par exemple dans les échanges avec la Chine.
 
"Vers une nouvelle politique migratoire"
Sur la question migratoire, la Commission devrait commencer par dire quelques vérités [1] à l’exemple des suivantes. D’abord l’UE, comme tout ensemble politique, a le droit et le devoir de contrôler ses frontières pour assurer la sécurité sur son territoire.
En deuxième lieu, Schengen a été élargi de façon imprudente sans tenir compte ni de la géographie qui rend très difficile la possibilité pour certains pays européens d’assurer le contrôle de frontières extérieures communes, ni de la capacité des pays à le faire. Une nouvelle politique migratoire supposerait donc de revoir le périmètre de l’espace Schengen.
L’UE doit montrer ses muscles.
Troisièmement, l’UE doit montrer ses muscles vis-à-vis de pays qui sont responsables de la pression migratoire sur l’UE parce qu’ils ont concouru ou concourent à déstabiliser des pays engendrant des exodes massifs notamment vers l’Europe. Il faut par exemple revoir les accords avec la Turquie qui, par son soutien direct ou indirect à Daech, déstabilise toute une région.
 
"Une Europe plus forte"
En septembre 2014, lors de sa première conférence de presse en tant que nouveau Président de la Commission européenne, l’ancien Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Junker a tenu des propos forts. Junker a déclaré que l’institution qu’il s’apprête à diriger est “confrontée à l’ardente nécessité de modifier son image et son fonctionnement”. Il a précisé qu’il “a tiré les leçons des erreurs commises notamment par son prédécesseur, le président sortant de la Commission européenne, José Manuel Barroso. Des erreurs qui ont conduit à une “crise de confiance et à une expansion des courants antieuropéens.” Son équipe, qu’il a qualifiée de "gagnante" et "prête à donner un nouvel élan à la construction européenne", est celle de “la ‘dernière chance’ de l’Union”.
Le seul candidat dont le niveau de vie est supérieur à la moyenne de l’UE - l’Islande - n’est plus véritablement candidat. Tous les autres sont beaucoup plus pauvres que la moyenne de l’UE.
Or, l’annonce officielle de la Commission, dans le point 9 de son programme de travail sur "Une Europe plus forte", qu’aucune nouvelle adhésion n’interviendrait avant 2020 est largement contradictoire avec les propos de septembre 2014, et frise le ridicule. Parmi les cinq pays qui ont été déclarés officiellement candidats, soit la Turquie, le Monténégro, la Macédoine, la Serbie et l’Islande, aucun, sauf une exception, n’est en mesure de remplir avant 2020 les conditions réglementaires d’adhésion ni au plan formel, ni, et même encore moins, au plan réel. Le seul pays qui pourrait remplir les conditions, l’Islande, ne veut plus concrétiser son adhésion. Donc, affirmer "pas de nouvelle adhésion avant 2020", c’est un constat, non une décision politique.

Ce qu’il faudrait faire, c’est dresser un bilan objectif des élargissements passés et des pays candidats. Il serait nécessaire en effet de se rendre compte que plusieurs élargissements passés, si souhaitables soient-ils, ont été mis en œuvre selon des méthodes écartant généralement les procédures référendaires, donc démocratiques, et engendrant des effets négatifs.
Prenons un seul exemple [2] jamais présenté : les résultats du parti anti-Union européenne UKIP au Royaume-Uni sont notamment les conséquences des méthodes déplorables d’élargissement. En effet, le cinquième élargissement du 1er mai 2004 tenait au souci de donner un statut institutionnel de membre de l’UE à dix nouveaux pays, sans toutefois leur donner une place entière, notamment du fait de la mise en place d’une période probatoire d’un maximum de sept ans pendant laquelle la liberté de circulation de leurs travailleurs se trouvait restreinte selon les choix effectués par chacun des 15 pays précédemment membres de l’UE.
D’une part, cela consistait à donner aux nouveaux membres non un siège complet, mais un strapontin, certes provisoire [3], attitude plutôt humiliante pour des pays ayant fait l’effort de sortir du communisme [4]. D’autre part, comme parmi les quinze pays membres, seul trois, le Royaume-Uni, la Suède et l’Irlande ont refusé de traiter les nouveaux entrants comme des "membres inférieurs" ; ils ont donc accepté dès le 1er mai 2004 la liberté de circulation des travailleurs. Résultat, le Royaume-Uni a connu une très forte immigration originaire des nouveaux pays entrants et notamment de Pologne [5] puisque les Polonais ne pouvaient bénéficier de la liberté de circulation des travailleurs vers l’Allemagne, la France, l’Italie ou l’Espagne. De même, les étudiants des nouveaux pays membres avaient intérêt à éviter les établissements d’enseignement supérieur dans les pays en partie fermés. En conséquence, à tort ou à raison, nombre de Britanniques ont vécu ou vivent comme une sur-immigration européenne les flux constatés dans leur pays depuis 2004, d’où le vote UKIP et les réactions à ce vote par les gouvernements et les partis politiques britanniques traditionnels.
Revoir les méthodes d’élargissement utilisées devrait donc conduire à la fois à arrêter les élargissements en cours et à reconsidérer leurs modalités.
 
A la lumière de ce qui précède, un bilan des élargissements de l’UE et des conséquences néfastes des méthodes employées conduirait à décider la suspension de tout nouvel élargissement et la mise en œuvre d’une politique de partenariat sans adhésion avec les pays candidats et les autres pays proches. La double reconnaissance que les peuples européens sont fatigués des élargissements pour lesquels on ne leur a pas demandé leur avis, comme de l’ouverture répétée de négociations d’adhésion dont le fondement reste parfois à justifier, et qu’il faut revoir les méthodes d’élargissement utilisées devrait donc conduire à la fois à arrêter les élargissements en cours et à revoir leurs modalités. Autrement dit, pour réussir "la dernière chance de l’Europe" [6], le titre et la fonction du commissaire à l’élargissement devrait être changés, au moins pour la durée de l’actuelle Commission, par "commissaire au partenariat avec les pays proches"
 
"Une Union du changement démocratique"
La Commission "annonce de nouvelles dispositions afin d’assurer une transparence pleine et entière ». Des efforts de transparence sont toujours bienvenus, mais le changement démocratique pour un bon fonctionnement de l’Union européenne supposerait des annonces beaucoup plus ambitieuses.
Par exemple, la Commission devrait œuvrer pour respecter et faire respecter le principe de subsidiarité, donc écarter de son ordre du jour et signaler ce qui doit être écarté de l’ordre du jour du Parlement européen toutes les questions qui relèvent des États selon les traités ou peuvent être résolus au niveau de ces mêmes États. Cela diminuerait considérablement l’intervention des lobbies à Bruxelles puisque tout un champ de questions serait, logiquement, exclu de Bruxelles. En fait, je plaide depuis deux décennies pour un (ou plusieurs) observatoire indépendant de la subsidiarité qui dénoncerait toutes les tendances allant vers un impérialisme bruxellois, ce qui ne correspond nullement aux valeurs de l’identité de l’Europe [7] et risque de conduire à terme à l’échec de l’Union européenne.
 
En outre, en matière de transparente démocratique, il y a un recul du fait de l’augmentation des procédures de co-décision. En effet, chaque fois que le Conseil européen et le Parlement européen sont en désaccord ou risquent de l’être, des tractations se déroulent dont le contenu ne fait guère l’objet de transparence. Sans doute conviendrait-il d’imaginer une instance paritaire qui déposerait un rapport public en s’inspirant, ceteris paribus, par exemple de ce qui existe dans le bicaméralisme français avec les commissions mixtes paritaires entre l’Assemblée nationale et le Sénat, sachant que le Conseil européen peut, dans un certaine mesure, être considéré comme un Sénat ou comme le Bundesrat allemand, alors que le Parlement européen équivaut à l’Assemblée nationale française, au Bundestag allemand ou à la Chambre des Représentants aux Etats-Unis.
 
[1] Cf. également Dumont, Gérard-François, "La politique d’immigration de l’Union européenne : une stratégie volontaire ou contrainte ?", dans : Berramdane, Abdelkhaleq, Rossetto, Jean (direction), La politique européenne d’immigration, Paris, Karthala, 2009 ; "Les migrations internationales face aux nouvelles frontières de l’Europe" (avec Raimondo Cagiano de Azevedo), Population & Avenir, n° 709, septembre-octobre 2012.
[2] Autre exemple, cf. Dumont, Gérard-François, "Les Roms, révélateurs de certaines contradictions européennes", L’Ena hors les murs, n° 437, décembre 2013.
[3] Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l’Europe, Paris,
Armand Colin - Sedes, 2014.
[4] Il faut rappeler que la Pologne est sortie par sa propre volonté du communisme avant l’ouverture du rideau de fer et, donc, avant la chute du mur de Berlin.
[5] Pays de loin le plus peuplé du cinquième élargissement ; cf. Dumont,
Gérard-François, "Le cinquième élargissement démographique de l’Union
Européenne", Population & Avenir, n° 661, janvier-février 2003.
[6] Selon le sous-titre du livre de Valéry Giscard d’Estaing, Europa, Paris, XO éditions, 2014.
[7] Cf. notamment Delsol, Chantal, Mattéi, Jean-François (direction),
L’identité de l’Europe, Paris, PUF, mai 2010 ; Dumont, Gérard-François, "Les sept confusions sur l’identité européenne", Entretiens autour de l’identité européenne, Centre International de Formation Européenne, Nice, 2013.

Chrétiens d'Orient

Publié dans De par le monde
2014, annus horribilis pour les chrétiens d’Orient
 
Atlantico : En Irak et en Syrie, les populations chrétiennes sont persécutées depuis plusieurs années déjà. Cependant la violence semble exacerbée depuis l'offensive du groupe Etat Islamique l'été dernier. L'année 2014 représente-t-elle un nouveau pic dans la répression des minorités chrétiennes au Moyen-Orient ?
Tout d'abord, il faut rappeler qu’en Irak, les chrétiens ont déjà été menacés bien avant 2014. Même avant 2003 et l'intervention américaine, il y avait déjà eu un certain nombre d'actes antichrétiens, poussant à l'exil de nombreux chrétiens (1). En Syrie, c'est uniquement à partir de 2011 que l'on a constaté l'exode de certains d’entre eux, compte-tenu de la guerre civile et des vexations qu'ils subissent. Quant à l'année 2014, il s'agit d'une année horrible pour tous les chrétiens de Mésopotamie (2) comme pour l’ensemble de cette région. En effet, pour la première fois dans l’ère chrétienne, il y a des territoires entiers de Mésopotamie où ne vivent plus de chrétiens. Dans la ville de Mossoul (Irak), il n'y a plus aucun chrétien pour la première fois depuis vingt siècles, car le groupe Etat Islamique, après son invasion, les a, soit tués, soit contraints à l'exode pour survivre. C'est un changement structurel absolument majeur dans la géographie du peuplement, avec une répartition spatiale de la population inédite après le nettoyage ethnico-religieux effectué par Daech qui concerne toutes les minorités chrétiennes, les Yézidis, mais aussi des chiites, qui connaissent un exode vers les autres régions d'Irak, sans oublier des sunnites opposés à Daech contraints également de fuir.
 
Est-ce que l'on sait dans quelles conditions les chrétiens d'Orient, en Irak et en Syrie, vont célébrer la fête de Noël 2014, et s'ils pourront tout simplement le faire ?
Les chrétiens d'Orient pourront fêter Noël là où leur sécurité semble la moins mal assurée, notamment dans les provinces d'Irak à majorité kurde qui les ont accueillis, celles de Dohuk et d’Erbil, là où des chrétiens ont pu trouver refuge. Pour les chrétiens de Bagdad ou réfugiés à Bagdad, le risque d'attentats à l'occasion de la fête de Noël existe, puisqu’on se rappelle les deux attentats à la bombe commis à Bagdad lors du Noël 2013 contre des groupes chrétiens avec un bilan tragique de plus de cinquante morts. Dans les villes de Syrie en proie à la guerre civile, fêter Noël est difficile d’autant que nombre d’églises ont été détruites par les combats.
 
Pouvez-vous nous préciser l'ampleur des pertes numériques, liées notamment à l'émigration, qu'ont connues les communautés chrétiennes d'Orient ?
En Irak, la situation est terrible. En quelques décennies, on est passé de près d’1 million de chrétiens à environ 200 000 en 2014, soit un nombre diminué par cinq, conséquences des multiples vexations, des attentats, des prises d’otage et des conflits dont les chrétiens ont été l'objet. D’où une diminution considérable en pourcentage, de 3,2% de la population de l’Irak en 1957 à 0,5% en 2014. En Syrie, le nombre et le pourcentage des chrétiens étaient demeurés semblables jusqu’au début de la guerre civile en 2011, soit 1 million de chrétiens représentant 9% de la population de la Syrie. Depuis, la diminution est importante surtout en chiffre absolu car l’exode des Syriens concerne pratiquement toutes les ethnies et toutes les confessions. Les chrétiens ont dû fuir les territoires sous l’emprise de l’état islamique (Daech). En outre, en Syrie, les chrétiens se sont trouvés particulièrement éprouvés parce leur présence était significative dans la ville la plus peuplée de Syrie, Alep, qui comptait, avant 2011, 3 millions d’habitants, et qui se trouve particulièrement touchée par la guerre civile. En chiffre absolu, le nombre des chrétiens a diminué en Syrie devant la nécessité d’aller trouver refuge à l’étranger, dans des destinations variées. Par exemple, des Syriens de confession arménienne, souvent descendant de rescapés du génocide de 1915, ont trouvé refuge en Arménie. On peut estimer entre 250 000 et 350 000 le nombre de chrétiens soumis à un exode à partir de la Syrie pendant la période 2011-2014.
 
Selon le Coran, les chrétiens sont "des gens du Livre", c'est-à-dire des monothéistes, les musulmans leur doivent donc un certain respect. Dans quelle mesure les chrétiens d'Orient ont-ils été préservés des exactions des djihadistes, par rapport à d'autres minorités comme les yézidis par exemple?
Il faut d'abord préciser que le principe appelé de "dhimmitude" consiste certes à ne pas tuer les chrétiens, mais à les traiter, comme les adeptes des autres religions du Livre, de manière nettement inférieure. Les chrétiens subissent donc un certain nombre de vexations, juridiques, fiscales ou autres, qui ont d’ailleurs conduit, au fil des siècles, nombre de chrétiens à être contraints de se convertir à l’islam.
Il faut en effet rappeler que, lors de la conquête islamique du VIIe siècle, la Mésopotamie était très majoritairement chrétienne, et l’est restée encore quelques siècles jusqu’à ce que les conversions à l’islam modifient le rapport de force. En outre, l'histoire de l'islam dans cette région du Moyen-Orient montre qu'il y a des variations dans l’interprétation de la "dhimmitude". A certaines périodes, la "dhimmitude" consiste à seulement imposer aux chrétiens des impôts spécifiques, à leur interdire certaines charges, à les obliger à porter certains signes distinctifs… ; à d'autres périodes, cela se traduit par des violences contre les chrétiens, notamment lorsque cela arrange le pouvoir politique en place. Vivre comme dhimmis, c’est-à-dire comme sujets à statut inférieur dans un pays où le pouvoir politique est musulman, c’est donc non seulement subir des règles implacables d’infériorité, mais aussi avoir une épée de Damoclès au-dessus de sa tête, car les règles de la "dhimmitude" peuvent toujours se trouver durcies sans préavis par les autorités politiques. La "dhimmitude" signifie toujours une politique d’exclusion (3) vis-à-vis de ceux considérés comme dhimmis.
En 2014, les chrétiens ont subi le même sort que les Yézidis dans les régions prises sous la férule de l’état islamique. Toutefois, il est vrai que les Yézidis, également monothéistes, ont particulièrement souffert à l’été 2014 parce que le territoire sur lequel ils vivaient, les monts Sinjar, dans la province irakienne de Ninive, est stratégique d’un point de vue militaire. C’était donc une priorité pour le groupe Etat Islamique de s'en emparer. Il faut rendre un hommage particulier aux Irakiens kurdes qui ont donné refuge aux chrétiens et aux Yézidis face aux offensives de Daech, puis ont défendu leur territoire avant de reconquérir les monts Sinjar en décembre 2014.
 
Le but suprême des djihadistes du groupe Etat Islamique est d'établir un "califat" sunnite sur le Moyen-Orient, en effaçant toute existence de la diversité religieuse sur ces terres. Une disparition pure et simple des chrétiens dans la région est-elle à réellement à craindre dans les mois qui suivent ?
En 2014, Les chrétiens ont été exclus d'une partie de la Mésopotamie, celle contrôlée par Daech, même si demeurent dans doute quelques chrétiens réduits en esclavage. Daech a réalisé un monstrueux nettoyage ethnique, sur un territoire relativement vaste.
Au-delà de l'éradication humaine, il y a aussi une autre éradication dramatique, celle de toutes les traces historiques d'une présence chrétienne dans la région : destruction des lieux de culte, d’archives parfois bi-millénaires...
L’avenir d’un minimum de chrétienté en Mésopotamie dépend de la pérennité de l'Etat islamique et de la capacité des autres puissances à éteindre la guerre civile en Syrie. Mais, en réalité, les tueries de chrétiens et leur exode de 2014 ne sont que la suite, certes horrible, d’un processus historique très défavorable aux chrétiens dans l’ensemble du Moyen-Orient et du monde arabe. Dans les années 1950 à 1970, au Moyen-Orient, le paradigme du panarabisme dominait, c'est-à-dire l'idée de créer des nations arabes unies, sans opposer leurs habitants quelles que soient leurs religions ou ethnies. Depuis les années 1990, le monde arabe a changé de paradigme et les idéologies religieuses ont pris le dessus (4). Un processus d'homogénéisation religieuse au bénéfice des blocs religieusement majoritaires était donc déjà en cours dans cette région au détriment des minorités religieuses.
 
La France est traditionnellement un pays protecteur de ces chrétiens d'Orient, une solidarité qui court de Saint Louis à Napoléon III. Pouvons-nous dire aujourd'hui que notre pays a failli à l'une des missions qu'il s'était donné par le passé ?
La France a failli car elle n’a pas su, dès leur début, comprendre les événements qui se déroulait début 2011 en Syrie (5). Aveuglée par le rêve de la propagation d’un "radieux" "printemps arabe", elle a contribué à la situation de guerre civile et à l’essor de Daech que, non seulement elle n’a pas contribué à prévenir, mais dont elle a facilité involontairement le développement. Les pays comme le nôtre ont une double responsabilité. Au lieu de contribuer à une indispensable sécurité régionale, comme en témoignent les évolutions respectives de la présence chrétienne en Syrie et en Irak dans la seconde moitié du XXe siècle, ils ont participé à la déstabilisation de la Syrie.
Les pays occidentaux ont notamment favorisé le développement du groupe Etat islamique, certains financièrement en payant des rançons, avec une politique suiviste vis-à-vis de pays du Golfe qui, à l’origine, aidaient Daech, et par une politique molle vis-à-vis de la Turquie, qui a largement favorisé Daech. Or les politiques menées par les occidentaux se sont particulièrement retournées contre les chrétiens.
Encore fin 2014, au moment même où un pays comme la Turquie continue de soutenir de facto Daech, l'Union européenne se contente de dire, en décembre 2014, qu'elle souhaite ouvrir d'autres chapitres de négociations en vue de l'intégration européenne de la Turquie. C'est incohérent, alors la Turquie laisse sa frontière avec la Syrie ouverte pour les djihadistes européens ou français, pour le trafic d'armes ou de pétrole de Daech, mais fermée pour des kurdes de Turquie qui souhaitaient partir aider leurs frères à Kobané. C’est tout sauf de la clairvoyance et ce sont les populations civiles de Mésopotamie qui en souffrent, notamment les chrétiens.
 
Aujourd'hui, quelle serait la première mesure que les occidentaux devraient prendre pour sortir les chrétiens d'Orient de l'impasse ?
Il faut parvenir à un accord avec les pouvoirs susceptibles d'aider à pacifier ce territoire, ce qui suppose, bien entendu, de faire des concessions et parfois de manger son chapeau. Par exemple, cela suppose pour la France que notre pays soit à nouveau présent diplomatiquement à Damas à travers une représentation officielle. Il faut une stratégie commune entre les puissances concernées, soit l'Union européenne, les Etats-Unis, l'Arabie saoudite, la Russie et l'Iran. Tant qu'il n'y aura pas une politique commune de pacification de la région, la situation ne pourra être résolue. Car ce qui se joue au Moyen-Orient n'est pas qu'un conflit régional, mais une question géopolitique plus globale. Toutes les parties impliquées  doivent se mettre d'accord, sinon des jeux de rapport de force vont continuer à s'exercer avec violence dans la région, au détriment de la paix, et notamment de la situation des chrétiens, qui risque de s'aggraver davantage encore.
 
(1) Dumont, Gérard-François, "La longue histoire des chrétiens d’Orient", Le Figaro Histoire, n° 16, octobre-novembre 2014.
(2) Rappelons que la Mésopotamie est cette région moyen-orientale qui va pratiquement du fond du golfe Persique au golfe d’Alexandrette[aujourd’hui İskenderun],ville située à l’extrémité nord-orientale de la mer Méditerranée.
(3) Dumont, Gérard-François, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007.
(4) Dumont, Gérard-François, "Changement de paradigme au Moyen-Orient", Géostratégiques, n° 15, 2007.
(5) Dumont, Gérard-François, "Syrie : de la géopolitique des populations à des scénarios prospectifs",Géostratégiques, n° 37, 3e trimestre 2012.

Paru sur Atlantico, 24 décembre 2014

L'immigration ...

Publié dans En France
L'immigration serait sous-estimée en France

Eurostat a publié les chiffres des acquisitions de nationalité dans l'Union européenne pour l'année 2012. Si la France ne se distingue pas particulièrement cette année-là avec ses 96 000 naturalisations, le chiffre met cependant en lumière le manque de crédibilité des estimations de l'Insee sur le solde migratoire annuel.
 
Atlantico : Que nous apprennent les chiffres des acquisitions de nationalité française publiés dans l’étude d’Eurostat, par rapport aux conclusions de l’INSEE sur le solde migratoire en France ? Qu’est-ce que souligne l’opposition des chiffres ?
Depuis 2008, l’Insee donne une estimation du solde migratoire annuel de la France autour de 50 000 personnes. Dans le même temps, le nombre de naturalisés s’est élevé pour les six dernières années (2008-2013) à 120 000 personnes en moyenne… Même si certaines personnes qui sont naturalisées ne sont pas des immigrants, car nées en France de parents étrangers non nés en France, l’écart entre les deux chiffres interroge. D’une part, il convient évidemment de tenir compte dans le solde migratoire estimé, du fait qu’il évalue la différence entre les immigrants et les émigrants de l’année considérée. D’autre part, il convient de préciser qu’il y a, désormais, un décalage d’environ cinq ans, un peu moins en cas de mariage avec un conjoint français, plus dans les autres cas, entre l’installation en France et l’obtention de la naturalisation. Mais, lorsqu’on se rappelle que, hors ajustement statistique, l’Insee a affiché certaines années un solde migratoire inférieure à 50 000 et parfois très inférieur à 50 000, la contradiction entre les deux chiffres est évidente. Les soldes migratoires estimées par l’Insee dans les années précédentes étaient incontestablement trop faibles pour être vrai.
L’une des raisons est l’insuffisance du système français d’information sur les flux migratoires. Il conviendrait, comme cela existe dans la majorité des pays européens, d’instaurer des registres municipaux de population, ce qui permettrait en outre de rendre plus efficiente la gouvernance des territoires (1). D’ailleurs, en l’absence de tels registres, certains responsables politiques peuvent annoncer n’importe quel chiffre, sans qu’il soit possible de les rectifier avec précision.
Enfin, le chiffre d’environ 120 000 naturalisations par an témoigne de la poursuite en France d’un apport migratoire régulier et durable, alors même que la France n’est pas dans une situation économique attractive.
 
Le nombre de naturalisations semble évoluer pourtant peu. Les derniers chiffres apportent-ils une information supplémentaire par rapport, par exemple, à ceux des années précédentes ?
Les chiffres des années 2011 et 2012 montrent une nette baisse, le nombre de naturalisés passant de 143 000 en 2010 à 96 000 en 2012. Cette diminution peut s’expliquer par deux raisons.
D’une part, la loi du 16 juin 2011 relative à l’immigration, à l’intégration et à la nationalité a rendu plus exigeante les dispositions concernant la connaissance suffisante par le demandeur de la langue française. Elle a aussi précisé que l’obtention de la nationalité française suppose une connaissance suffisante, selon sa condition du demandeur, de l’histoire, de la culture et de la société française, dont le niveau et les modalités sont fixés par décret en Conseil d’Etat. Plus précisément, selon cette loi, la personne qui demande la nationalité française doit fournir un diplôme ou une attestation justifiant d’un niveau de langue caractérisée au minimum "par la compréhension des points essentiels du langage nécessaire à la gestion de la vie quotidienne et aux situations de la vie courante ainsi que par la capacité à émettre un discours simple et cohérent sur des sujets familiers dans ses domaines d’intérêt".
D’autre part, les conditions de recevabilité des déclarations de nationalité à raison du mariage ont été modifiées en 2006, portant à un délai de 4 ans – alors qu’il avait été dans le passé de 6 mois seulement, puis de 2 ans - à compter de la date du mariage avec un conjoint français la possibilité de demander une naturalisation.
En outre, depuis l’entrée en vigueur du décret du 29 juin 2010, les demandes de naturalisation et de réintégration sont examinées par le Préfet du département ou le Préfet de Police de Paris. Cette déconcentration des décisions a permis de confier les décisions concernant les dossiers de demande de naturalisation à des personnes plus proches du terrain et sans doute mieux à même de les examiner plus objectivement, soit pour les accepter, soir pour les déclarer irrecevable.
La question qui se pose désormais tient à la légère augmentation du nombre des naturalisés entre 2012 et 2013. Si elle se poursuit, elle pourrait vouloir dire que les assouplissements sur l'évaluation du niveau linguistique et sur l'évaluation de la connaissance de l'histoire, de la culture et de la société françaises et de l'adhésion aux principes et valeurs essentiels de la République française, assouplissements figurant dans une circulaire du 16 octobre 2012, ont stimulé les obtentions de naturalisation.
 
Si l’INSEE présente des évaluations discutables, quel est selon vous la réalité du solde migratoire en France ?
Même si les outils d’une connaissance exacte sont insuffisants, également en raison des nombreux biais introduits par le nouveau système de recensement, et même si l’émigration des Français, notamment des jeunes Français, s’est certainement amplifiée, le solde migratoire réel semble incontestablement plus près de 100 000 que de 50 000, chiffre guère crédible. Une estimation à 100 000 apparait plus proche de la réalité en considérant la migration familiale, les demandeurs d’asile, les étudiants, les immigrations liées au travail et les situations irrégulières. La France est d’ailleurs dans une situation paradoxale. En Europe, les pays en mauvaise santé économique ont vu leur solde migratoire positif soit s’effondrer, soit s’inverser pour devenir négatif comme en Espagne, au Portugal, en Grèce, à Chypre ou en Irlande.
 
Y a-t-il alors un rapport entre le nombre de naturalisation et votre estimation du solde migratoire qui sont assez similaires ? Qu’est-ce que cela signifie ?
A terme, un immigré qui réside en France et qui ne quitte pas le territoire a une forte probabilité d’être un jour naturalisé. Cela est vrai également pour les personnes en situation irrégulière dans la mesure où, si elles bénéficient de l’une des régularisations qui se pratiquent chaque année (entre 20 000 et 40 000), elles peuvent ensuite, cinq ans après, demander leur naturalisation.
Pour des raisons historiques (2), la France a une législation généreuse sur les naturalisations, et il faut que le dossier de demande soit véritablement insuffisant pour qu’il soit refusé. Nombre de pays ont un droit de la nationalité moins ouvert, ne serait-ce que parce qu’ils ne pratiquent pas le double jus soli, c’est-à-dire l’attribution automatique de la nationalité française à une personne naissant en France et dont un des parents est également né en France. En Allemagne par exemple – qui a récemment assoupli son système – il était jusque-là très difficile d’acquérir la nationalité allemande, d’autant que ce pays exigeait pour de nombreux ressortissants de renoncer à leur nationalité d’origine, ce qui n’a jamais été le cas en France. Le caractère ouvert du code français de la nationalité montre aussi à quel point la question du droit de vote des étrangers aux élections politiques, qui suscite périodiquement des polémiques, n’a guère de sens. En effet, tout étranger qui demeure en France peut finir, dans un délai relativement court et par exemple plus court qu’en Allemagne, par être naturalisé et obtenir en conséquence le droit de vote…
 
(1) Dumont, Gérard-François, Diagnostic et gouvernance des territoires, Paris, Armand Colin, 2012.
(2) Dumont, Gérard-François, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007.
Paru sur Atlantico, 20 novembre 2014

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