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Une "vraie" droite

Publié dans Du côté des élites
La (‘’vraie’’) Droite face au piège ‘’libéral-conservateur’’

Robert Ménard, le courageux maire de Béziers va tenter, lors du "Rendez-Vous" qu’il organise dans sa ville les 27-28 et 29 mai prochains, de regrouper ‘’les droites’’ autour de «  l’épine dorsale » que serait, à ses yeux, le Front national (qui, dit-il, « ne gagnera pas tout seul »), un parti dont nous avons soutenu récemment que son inspiration économique et sociale antilibérale pouvait se rattacher au gaullisme [cf. notre article dans Magistro du 13 mars 2016 : ‘’ Le Front national est-il socialiste ou…gaulliste ? ‘’].
Le Figaro du 11 mai, de son côté, nous apprend que c’est bien en revanche le libéralisme qui sera « le fil conducteur » pour les candidats à la ‘’primaire’’ de ‘’la droite’’, autrement  dit ‘’Les Républicains’’, l’ex-UMP  dont les ténors n’ont cessé et ne cessent de revendiquer, la plupart du temps de manière indue, leur filiation avec le gaullisme.
 
La question se pose alors : Où est donc la ‘’vraie’’ droite ?
 
A la vérité, il n’y a plus, depuis plusieurs dizaines d’années en France, de ‘’vraie’’ droite, du moins – pour reprendre la célèbre distinction maurrassienne – dans le « pays légal », même s’il en existe encore  une dans le « pays réel ». C’est le constat que faisait il y a trente ans le Professeur Stéphane Rials [Le Débat, janv. 1985, p.37] affirmant : « Il n’y a pas aujourd’hui – dans le ‘’pays légal’’ s’entend – de vraies droites », et qui poursuivait :
« Les mouvements ou partis dits de droite ne revendiquent et, semble-t-il, ne subissent aucune filiation avec la droite ni même les ‘’centres’’ du siècle dernier. Ils vont sans mémoire. Ils errent sans symbolique propre : le R.P.R. arbore le bonnet phrygien et M. Giscard d’Estaing dédie Démocratie française à Gavroche….Ils n’ont pas d’histoire singulière ou de contre-tradition à opposer à l’envahissante mémoire de gauche – cette mémoire qui ne se veut pas ‘’courte’’ (…) Ces droites prétendues, et qui maintenant se disent telles avec un petit sourire mi-satisfait mi-inquiet, ces droites n’en sont pas : elles sont ‘’à droite de’’ la gauche sans nul doute mais elles ne sont pas ‘’de droite’’. Elles sont, si l’on veut, des droites ‘’situationnelles’’. Et mieux vaudrait, à leur propos, parler d’une famille ‘’modérée’’. Les ‘’modérés’’, dans le terme même, veulent modérer, nuancer, infléchir tout au plus une évolution, celle que l’on observe depuis des décennies et dont le contenu ne s’écarte guère de ce qu’était, ramené à l’essentiel, le projet des gauches d’autrefois. Ils souhaitent que cette évolution s’accomplisse sans violences et s’effectue sans douleurs, dans le maintien des libertés et avec la sauvegarde d’espaces épargnés. Mais ils ne croient pas pouvoir en suggérer une autre, antithétique [souligné par nous]. Démocratie française,sous les dehors d’un certain optimisme, fut une parfaite illustration du matérialisme résigné et non dialectique des modérés de la dernière décennie. » [Sur cette même question, on lira également : Frédéric Bluche, Stéphane Rials, ‘’Fausses droites, centres morts et vrais modérés dans la vie politique française contemporaine’’, Revue de la recherche juridique, 1983, n°3, pp.611 et s.].
 
 Déjà, quelque dix ans avant Stéphane Rials, l’historien Jean-Christian Petitfils notait : « Les diverses droites, à l’exception peut-être de la droite traditionaliste [souligné par nous] sont toujours d’anciennes gauches. » [La Droite en France de 1789 à nos jours, PUF, ‘’Que sais-je ?’’, 1976, p.7].
 
Le libéralisme n’échappe pas à la règle : il est bien une ancienne gauche, car les pensées socialistes et les pensées libérales s’abreuvent à la même source : Les Lumières.
 
 La distinction Gauche/Droite, fondée depuis des lustres sur l’opposition socialisme/libéralisme est donc complètement brouillée, et pour tout dire parfaitement illusoire. En effet, l’adéquation totale faite de nos jours entre Droite et Libéralisme relève d’une confusion extrêmement grave, qui a été dogmatisée par la quasi-totalité des politologues ‘’estampillés’’ et vulgarisée par les médias, en s’appuyant notamment sur les travaux de l’historien René Rémond (1918-2007), en particulier sa célèbre thèse [La droite française de 1815 à nos jours, 1954] sur les prétendues trois ‘’droites’’ : une ‘’droite’’ légitimiste et contre-révolutionnaire, une ‘’droite’’ orléaniste et libérale, une ‘’droite’’ bonapartiste et autoritaire. C’est bien à partir de cette grille, devenue LA grille de référence en la matière un peu partout et notamment à Science-Po, que l’adéquation Droite=Libéralisme domine aujourd’hui l’analyse politique commune, alors qu’elle est totalement hérétique d’un point de vue historique et philosophique.
 
Il est donc essentiel que les participants au « Rendez-Vous de Béziers », s’ils veulent sérieusement fédérer une ‘’vraie’’ droite, aient bien conscience que le libéralisme n’est pas de droite (I), et ne se laissent pas piéger par un prétendu ‘’libéralisme conservateur’’ (II).
 
 
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 (I)  Une ‘’vraie’’ droite ne peut pas être libérale
Le libéralisme s’est effectivement retrouvé  – en quelque sorte mécaniquement et malgré lui –   A droite en raison du « mouvement sinistrogyre » parfaitement analysé par Albert Thibaudet (1874-1936), que René Rémond considérait comme le ‘’père’’ de l’histoire des idées politiques en France,  et bien illustré par exemple par André Tardieu (1876-1945) dans La profession parlementaire [Flammarion, 1937, pp.63-91]. Ce mouvement, entamé au XIXème siècle, s’est traduit par l’apparition successive, sur la gauche de l’échiquier politique de nouveaux courants toujours plus modernes et toujours plus progressistes, repoussant à droite, faute de place…, l’idéologie libérale, née elle-même à gauche, car fille – et même ‘’fille aînée – des ‘’Lumières’’ et de la Révolution, l’obligeant alors à côtoyer, à son corps défendant, et tout en la combattant, la vraie droite fondamentalement antimoderne et anti-progressiste !
Le politologue et historien du droit et des idées Guillaume Bernard qui, lui, perçoit aujourd’hui l’apparition d’un « mouvement dextrogyre » mettant fin au « mouvement sinistrogyre » de Thibaudet, résume parfaitement l’analyse de ce dernier : depuis la Révolution et jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989, écrit-il,
« les nouveaux courants – idées et partis – sont apparus à gauche de l’échiquier politique et ont repoussé à droite les familles de pensées qui existaient auparavant. A l’exception de la droite contre-révolutionnaire, tous les courants classés aujourd’hui à droite ont pris leurs sources dans une doctrine progressiste. Au XVIIIème siècle, le libéralisme était une doctrine de « gauche » passée au « centre » au XIXème et à droite au XXème siècle. De même, au cours de la IIIème République, le radical-socialisme est passé de l’extrême gauche au centre gauche. Ainsi, pendant deux siècles, la gauche a-t-elle intellectuellement influencé la droite » [Le Figaro, 30 octobre 2013].
 
Du fait de ce « mouvement sinistrogyre », l’ ‘’espace droite’’ de notre échiquier politique s’est donc trouvé progressivement colonisé intellectuellement par la gauche, via d’abord et principalement les pensées libérales. Si en effet le libéralisme, en raison d’un trop-plein à gauche, s’est retrouvé relégué A droite, il n’est pas DE droite, dès l’instant où il postule le primat de la liberté dans tous les domaines, alors qu’une vraie pensée de droite est fondée essentiellement sur le primat de la vérité, une vérité évidemment métahistorique, impliquant notamment une loi morale immuable et universelle. Relisons à cet égard l’un des principaux initiateurs du libéralisme au début du XIXème siècle, Benjamin Constant (1767-1830), qui écrivait :
« J’ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en industrie, en politique, et par liberté j’entends le triomphe de l’individualité [souligné par nous]. » [Mélanges de littérature et de politique, 1829].
Dans cette optique, le libéralisme est une philosophie qui repose sur la souveraineté absolue de l’individu, sur sa volonté de faire de sa propre conscience le critère du bien et du mal, ce qui implique à tous les niveaux – religieux, moral, politique… – la « dissolution des repères de la certitude » [Claude Lefort, Essais sur le politique, Le Seuil, 1986, p.29]. Cette philosophie postule donc qu’il ne peut y avoir de vérité définitive, car la ‘’vérité’’ est trouvée à partir du libre conflit des opinions, elle résulte d’une recherche permanente. L’écrivain libéral Guy Sorman résume parfaitement ce qu’est la philosophie libérale lorsqu’il écrit :
« …la réflexion libérale n’a ni Dieu ni maître [souligné par nous], ni textes sacrés de référence, elle est totalement une recherche… » [L’Etat minimum, Albin Michel, 1985, p.50].
 
 Il est nécessaire de bien saisir que le refus de croire en une vérité définitive – si ce n’est la liberté, non seulement seule vérité, mais seule source de vérité (ce qui exclut toute vérité ‘’extérieure’’, tout dogme) – est un des éléments fondamentaux du libéralisme qui explique, pour le moins, le malaise des libéraux face aux grandes questions sociétales actuelles (avortement, GPA, mariage homosexuel, euthanasie, etc.) :
« D’après Schmitt, le principe fondamental [du libéralisme] autour duquel s’ordonne tout le reste, est que la vérité s’établit à partir du libre conflit des opinions. Dans une telle perspective, il n’y a pas de vérité définitive (…) Le libéralisme s’imagine qu’à condition de reléguer les questions qui concernent les valeurs et sont sources de conflit à la sphère privée [souligné par nous]... » [Chantal Mouffe, ‘’penser la démocratie moderne avec, et contre, Carl Schmitt’’, Revue française de science politique, vol.42, n°1, fév.1992, pp.84 et 89, en référence à Carl Schmitt, Parlementarisme et démocratie, Le Seuil, 1988].
 
En définitive, la philosophie libérale, en affirmant l’indépendance absolue de la liberté humaine par rapport à la vérité, se fait inlassablement le chantre de la liberté individuelle. Il y a 50 ans, le philosophe Marcel Clément (1921-2005), alors rédacteur en chef du périodique catholique l’Homme nouveau, observait excellemment : « …aujourd’hui on traite ‘’d’homme de droite’’ des hommes qui sont en réalité des hommes de gauche au sens de 1789, c’est-à-dire qu’on traite ‘’d’homme de droite’’ ceux qui défendent la liberté individuelle » [‘’L’ouverture au monde est-elle l’ouverture à gauche’’, Centre d’études politiques et civiques(CEPEC), 1966].
 
Sous la plume de Guy Sorman, sus-cité, on aura reconnu le célèbre slogan « ni Dieu, ni maître » qui servait de programme aux anarchistes de la fin du XIXème siècle. On se rappellera alors que pour Maurras, il n’y avait pas de différence de nature, mais seulement de degré, entre le libéralisme et l’anarchisme. Le maître de l’Action française considérait que le libéralisme n’était au fond que le nom ‘’bien élevé’’ de l’anarchisme : « Le libéral, c’est l’anarchiste qui ne néglige pas ses mots, va dans le monde et prend soin de son nœud de cravate » !
 
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Benjamin Constant ne représente certes pas à lui seul le libéralisme. Ce dernier n’est pas un ‘’bloc’’. Il est protéiforme. L’historien Raoul Girardet (1917-2013), dans son cours à ‘’Science-Po’’ dans les années 1970-1980, insistait beaucoup sur ce point. On peut sans doute avancer que, d’une certaine manière, le libéralisme s’infléchit grosso-modo aux alentours de 1830, notamment avec Tocqueville (1805-1859), considéré après Constant comme l’autre initiateur principal du libéralisme au XIXème siècle.
  
Le libéralisme d’avant 1830 – celui de Constant – procède indéniablement de l’héritage révolutionnaire, et est très profondément marqué par les ‘’Lumières’’, Chez Constant, la défense de la liberté se fait dans une perspective hédoniste. Par ailleurs, Constant apparaît comme un disciple de Condorcet (1743-1794) et, profondément optimiste comme ce dernier, il croit dans le progrès inéluctable de l’espèce humaine, se traduisant par une égalité qui est toujours un bien.
 
Le libéralisme d’après 1830 – celui de Tocqueville – se dégage relativement de l’héritage révolutionnaire et se teinte, de ce que les historiens des idées désignent généralement sous l’appellation de ‘’conservatisme’’, notion particulièrement ambigüe sur laquelle nous allons revenir. Chez Tocqueville, la défense de la liberté est d’abord l’expression de la dignité de l’homme et non celle de ses désirs. Et si la marche vers l’égalité (la démocratie) lui paraît irréversible, indéniablement pessimiste contrairement à Constant, il craint que la démocratie, loin de conduire à la liberté, ne conduise à la servitude. Tocqueville, mais aussi, dans une certaine mesure, Constant percevront que la souveraineté absolue du Peuple, chère à Rousseau, se substituant à la souveraineté absolue du Roi, présente un danger extrême. Cependant, mieux que Constant, Tocqueville – qui savait très bien que la souveraineté ‘’absolue’’ du Roi n’était pas illimitée : s’il pouvait, en théorie, tout faire, le Roi ne le faisait pas, car il se sentait soumis à toutes sortes de limites : droit divin, droit naturel, lois fondamentales, privilèges multiples…  –  soulignera la dangerosité d’une souveraineté du peuple qui, elle, ne peut qu’être illimitée : « Je regarde comme impie et détestable cette maxime, qu’en matière de gouvernement la majorité d’un peuple a le droit de tout faire… » [De la démocratie en Amérique, vol. I]. Tocqueville a fort bien saisi que le peuple souverain sans limites conduit à des formes de gouvernement tout aussi abominables que la plus brutale des monarchies.
 
Il est donc vrai qu’apparaît, à partir de la première moitié du XIXème siècle, un libéralisme que l’on dit ‘’conservateur’’ qui, avec bien des nuances, de Tocqueville jusqu’à Raymond Aron (1905-1983) dans la seconde moitié du XXème siècle, en passant, entre multiples autres, aussi bien par le protestant Guizot (1787-1874) que par le catholique Montalembert (1810-1870), va essayer de tenir un ‘’juste milieu’’ entre les excès de la Révolution et le rejet de cette dernière par la droite contre-révolutionnaire, ‘’antimoderne’’(au sens de Maritain). Tenter de tenir le ‘’juste milieu’’ sera l’objectif notamment des libéraux ‘’doctrinaires’’ (Guizot, Rémusat, Royer-Collard…) qui chercheront à favoriser la prépondérance des ‘’classes moyennes’’, celles qui peuvent vivre hors du salariat et avoir de la liberté et des loisirs, et qui sont donc capables d’exercer avec indépendance le pouvoir politique (Tocqueville, a contrario, n’était pas favorable à cette prépotence des classes moyennes).
 
L’historien des idées Philippe Bénéton définit les « conservateurs » comme ceux « qui épousent la cause de la liberté mais entendent l’associer à la religion, qui acceptent la modernité (l’indépendance individuelle, l’égalité de droit) mais ne récusent pas pour autant l’héritage classique (l’importance du civisme, des valeurs morales) » [‘’Libéralisme et démagogie’’, Le Figaro, 23 janvier 1984].
 
C’est ici que, dans l’idée de faire émerger à nouveau une ‘’vraie’’ droite, il faut prendre garde à imaginer que le libéralisme dit ‘’conservateur’’ soit un véritable ‘’conservatisme’’ propre à constituer le socle d’une droite traditionaliste.
En vérité, le libéralisme, fût-il ‘’conservateur’’, est un véritable piège pour qui veut la renaissance de LA Droite.
 
 
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(II)  Le piège  libéral ‘’conservateur’’

Le conservatisme est en fait une notion ambigüe (conserver quoi ?) qui souffre sans doute d’être une idéologie d’inspiration anglo-saxonne, au demeurant mal assimilable en France. André Tardieu, qui fut  Président du Conseil sous la IIIème République, effrayé par les excès du parlementarisme et désireux d’un renforcement du pouvoir exécutif, idées que certains retrouveront dans le célèbre ‘’discours de Bayeux’’ (1946) du général de Gaulle, notait avec humour :
« Il est (…) impossible que notre République, constituée comme elle est, puisse être conservatrice (…) dans sa masse, elle va à gauche, comme les fleuves vont à la mer. Le jacobin, selon le mot de M. Charles Maurras, sort du libéral, ainsi que le fruit de la fleur. La France est, à cet égard, différente de l’Angleterre. On n’y connait point de ministre, qui ait osé dire, comme Pitt, à la Chambre des Lords : ‘’C’est à vos ancêtres, les barons anglais, que nous sommes redevables de nos lois et de nos constitutions.’’ Rien de tel chez nous. Quand l’Angleterre, au XVIIIème siècle, a senti naître sur son sol un mouvement analogue à celui d’où est sortie la Révolution française, elle a exporté en Amérique ses républicains et son conservatisme s’en est trouvé mieux assis. La France a conservé pour l’usage interne ses révolutionnaires, auxquels elle a généreusement ajouté les révolutionnaires étrangers. » [La profession parlementaire, op.cit., p.82].
 
C’est sans doute Raymond Aron qui analyse le mieux ce qu’est vraiment le conservatisme en l’identifiant au ’’traditionalisme’’, autrement dit  à la pensée antimoderne radicalement hostile aux ‘’Lumières’’. Pour Raymond Aron, en effet, l’essence du conservatisme est la préservation des ‘’vieilles traditions’’ et en conséquence, soutient-il, le véritable conservateur développe six convictions, sentiments ou impératifs : 1- le conservateur croit qu’une volonté divine gouverne la société ; 2- il affectionne la vie traditionnelle ; 3- il croit que la société civilisée exige des ordres et des ‘’classes’’ et qu’elle aspire à être commandée ; 4- il pense que propriété et liberté sont inséparables ; 5- il a foi dans les coutumes ; 6- il craint les innovations. Aron en conclut que les deux thèmes principaux du conservatisme sont l’inégalité et la tradition [cf. Raymond Aron, Espoir et peur du siècle. Essais non partisans, Calmann-Lévy, 1955, pp.62-64].
 
Si l’on reprend les thèmes énumérés par Aron, il est parfaitement clair que conservatisme et libéralisme sont largement antinomiques : en particulier, on sait que le libéralisme, en parfait héritier des ‘’Lumières’’, veut émanciper l’individu d’une quelconque autorité divine qui prétendrait gouverner la société par des règles que cet individu ne se serait pas imposé lui-même, qu’il veut l’égalité des droits, qu’il croit au progrès et est tout à fait étranger à l’idée de décadence à laquelle, au contraire, est sensible le conservatisme. Seul le thème du lien entre propriété et liberté n’est pas étranger à la pensée libérale, sans d’ailleurs lui être spécifique contrairement à une idée répandue. C’est un thème que l’on retrouve aussi bien dans la pensée traditionaliste – ce qu’observe justement Raymond Aron – que dans la pensée socialiste, par exemple chez Proudhon qui, bien qu’ayant proclamé que la propriété c’était « le vol », défendra la petite propriété, surtout rurale, comme contre-pouvoir : « Où trouver une puissance capable de contre-balancer cette puissance formidable de l’Etat ? Il n’y en a pas d’autre que la propriété » [Théorie de la propriété, Librairie internationale, 1871, p.137].
 
A la lecture de l’analyse du conservatisme faite par R. Aron, on comprend pourquoi le philosophe et économiste autrichien Friedrich von Hayek (1899-1992), farouche ennemi de l’étatisme, du socialisme et du keynésianisme, considéré par beaucoup comme l’un des chefs de file du ‘’libéralisme conservateur’’ au XXème siècle, ait pris soin de prendre nettement ses distances d’avec le conservatisme, reprochant aux ‘’conservateurs’’ d’être prisonniers d’un stock d’idées héritées [ cf. La constitution de la liberté, Litec, 1994, spécialement les pages 393-406 intitulées : « Pourquoi je ne suis pas un conservateur »].
 
En réalité, en France, bien que cela puisse paraître paradoxal au premier abord, la plupart des (libéraux) ‘’conservateurs’’ rejettent le ‘’conservatisme’’, puisque ce dernier, si l’on suit Aron, n’est que l’autre nom du ‘’traditionalisme’’, donc une réaction contre la modernité, c’est-à-dire une réaction contre la Révolution, la Révolution philosophique et politique de 1789 bien sûr, mais aussi parallèlement la Révolution industrielle.
L’Anti-modernité va donc s’opposer, d’une part à la démocratie libérale, produit de la Révolution philosophico-politique, d’autre part à la société libérale-capitaliste, produit de la Révolution industrielle.
C’est dire si la cassure entre la vraie droite antimoderne et la prétendue ‘’droite’’ libérale est particulièrement profonde, laissant difficilement place à quelque compromis, que tente de manière illusoire le libéralisme dit ‘’conservateur’’, et, compte tenu d’une politologie dominante qui ne semble connaître que ‘’LA’’ droite libérale, brouillant au maximum le concept de Droite.
 
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Qu’est-ce donc alors qu’un ‘’conservateur’’ en France ? Notre histoire politique depuis deux cents ans nous aide à le comprendre :
          - c’est sans doute d’abord celui qui refuse la ‘’fuite en avant’’ : d’où sa peur panique des révolutions politiques, sociales, morales… (1848, Commune de 1871, Epuration de 1945, mai 1968…)
          - mais c’est parallèlement celui qui refuse tout autant le ‘’retour en arrière’’ : d’où son acceptation progressive des ‘’acquis’’ des révolutions qui, sur le moment, l’ont pourtant effrayé…. C’est ainsi que le conservateur ne remettra pas en cause les principes de 1789, tout en rejetant bien sûr 1793 : pour lui, la Révolution n’est pas un ‘’bloc’’, ce qui le mettra en porte à faux tant avec les ‘’traditionalistes’’ qu’avec les vrais ‘’républicains’’ qui, les uns et les autres, la considèrent comme un ‘’bloc’’, condamnable pour les premiers, louable pour les seconds ; le conservateur ne remettra pas en cause une certaine ‘’libération’’ des mœurs, qui pourtant l’avait horrifié en 1968 ; et ainsi de suite…, car il panique à l’idée que le moindre ‘’retour en arrière’’, auquel d’ailleurs il ne croit pas et ne souhaite peut être pas, puisse entraîner par la suite une plus grande ‘’fuite en avant’’. Il devient alors le conservateur des révolutions !....
 
Le (libéral) ‘’conservateur’’ est au fond un ‘’modéré’’ qui aime tout à la fois stabiliser les choses et composer, contrairement au ‘’traditionaliste’’ qui adopte plus volontiers des positions rigides et irréductibles.
 
En réalité, les modérés, dans leur crainte de paraître ‘’réactionnaires’’ – insulte suprême !! – et conséquemment dans leur désir permanent d’accommodement avec leurs adversaires situés sur leur ‘’gauche’’, n’ont pratiquement jamais le courage de professer leurs convictions conservatrices. Tardieu, qui fut à trois reprises Président du Conseil entre la fin de 1929 et le printemps 1932 et qui évoluera progressivement vers un conservatisme très affirmé, teinté de plus en plus d’antiparlementarisme, allant jusqu’à financer les ligues nationalistes sur les fonds secrets, notera : « …la Chambre bleu horizon (…) quatre ans durant (…) prit parti, étant modérée, contre ses idées et pour ses adversaires » [op.cit., p.87]. il rappellera que, déjà, sous la Révolution, les ‘’modérés’’ de l’époque iront jusqu’à voter la mort du Roi, alors qu’ils y étaient hostiles, et qu’André Chénier pensait à eux en parlant, dans une formule assassine, des « autels de la peur »…[op.cit., p.84]. On n’oubliera pas non plus l’écrivain et académicien Abel Bonnard (1883-1968) – évidemment ‘’sentant le soufre’’ aujourd’hui, parce qu’ancien ministre de l’Education nationale et de la Jeunesse de Vichy – et son talentueux pamphlet intitulé précisément Les Modérés (1936), dans lequel il pointait leur lâcheté et leur médiocrité ; on pourra y lire cette observation sévère et pleine d’humour :
« Pour les pensées et les sentiments, le réactionnaire vit dans une ruine mais elle est à lui. Le modéré loge à l’auberge ; il emprunte à n’importe qui des idées qu’il n’aura que pour un moment et il est plaisant d’observer que ces gens qui, jusqu’à ces derniers temps, ont été des hommes nantis, possédant hôtel, château ou villa, sont intellectuellement des vagabonds sans feu ni lieu. Leur grand argument contre le réactionnaire est de dire que, par l’isolement où il s’est réduit, il se condamne à n’agir en rien sur le temps présent. Croient-ils donc le modifier davantage en s’abandonnant à lui ? Quelle influence la fumée a-t-elle sur la direction du vent ? (…) En disant qu’il est de son temps, l’homme médiocre se vante et se trompe (…) Le modéré…ne tient plus au passé, il n’agit pas sur le présent, il sera surpris par l’avenir. »
Et Bonnard enfonce le clou :
« Toute la nature des modérés les conduit au sentiment où elle s’avoue : c’est l’admiration qu’ils ont pour leurs adversaires (…) N’ayant point de doctrine qui leur soit propre, et selon laquelle ils puissent être et agir, leurs opinions sont déterminées par celles des gens à qui ils croient s’opposer. Ils sont modérés, non point par des principes qui leur appartiennent, mais en faisant un pas de moins dans le même sens que leurs adversaires, en étant un peu plus timides dans les mêmes décisions, en s’abandonnant aux mêmes excès avec un reste de pruderie, en versant une goutte d’eau dans un vin qui n’est pas le leur : leur sagesse consiste à être moins fou d’une ligne (…) Les modérés pensent pouvoir tout arranger par le dialogue, la conciliation, le compromis, bientôt suivis de la compromission et de la reddition pure et simple à l’adversaire, à son vocabulaire pour commencer [passages soulignés par nous]. »
 
Ce portrait du ‘’modéré’’ fait par Abel Bonnard est à compléter tout naturellement par celui du ‘’libéral’’ fait par le célèbre polémiste Léon Daudet (1867-1942), fils d’Alphonse Daudet, compagnon de route de Maurras, dans son ouvrage percutant et intitulé fort injustement, au premier abord, Le stupide XIXème siècle, titre qui se comprend mieux par sa suite : exposé des insanités meurtrières qui se sont abattues sur la France depuis 130 ans, 1789-1919, et paru en 1922. Daudet précise donc :
« Le libéral est un homme qui vénère le Bon Dieu mais qui respecte le diable. Il aspire à l’ordre et il flatte l’anarchie. Cela dans tous les domaines, notamment intellectuel et politique. » Et Daudet poursuit : il est l’homme des « concessions à perpétuité (…) Vous distinguerez d’emblée le libéral à la crainte qu’il a d’être taxé de réactionnaire [passages soulignés par nous]. »
 
Reconnaissons que ces portraits du ‘’modéré’’ et du ‘’libéral’’ – ce sont les mêmes personnages! – n’ont pas vieilli. Ils sont d’une actualité stupéfiante et alarmante ! L’est d’ailleurs tout autant la charge virulente que faisait au début du XIXème siècle Félicité de Lamennais (1782-1854) contre la veulerie des ‘’Bien-Pensants’’ :
« La faiblesse de leur caractère et le peu d’étendue de leur esprit les inclinent à croire que dans toute contestation, la sagesse consiste à se tenir également éloigné des opinions et des prétentions opposées, et que toute lutte, quel qu’en soit l’objet, doit se terminer par des concessions mutuelles. Cette sorte de gens,la plus dangereuse peut-être quand il lui arrive d’être au pouvoir dans les temps difficiles [souligné par nous], ne sert qu’à conduire avec moins de bruit les nations à leur ruine, Elle ne détruit pas, mais laisse détruire. Elle ne fonde rien, mais empêche de rien fonder et de rien réparer. »
 
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Le libéralisme prétendument ‘’conservateur’’ est en réalité totalement étranger au véritable conservatisme tel que l’a bien cerné Raymond Aron, comme nous l’avons vu plus haut, et qui se rattache manifestement à la pensée antilibérale, antimoderne, dont les maîtres sont, entre beaucoup d’autres, Bonald, Maistre, La Tour du Pin, Maurras, Maritain (1ère manière) … auxquels il convient d’ajouter particulièrement :  –  d’une part, l’espagnol Donoso Cortés (1809-1853) et sa critique du parlementarisme libéral au travers de deux de ses principes : d’un côté la discussion qui a tendance à devenir perpétuelle et donc difficile à arrêter lorsqu’il s’agit de prendre une décision [d’où, par exemple, l’ article 49-3 voulu par les rédacteurs de la Constitution de 1958)], de l’autre côté la publicité des débats, incompatible avec certains aspects nécessairement secrets de la décision politique, critique qui se double de sa théorie de la dictature (temporaire) de ‘’salut public’’ en cas de situation exceptionnelle ;  – d’autre part, l’allemand Carl Schmitt (1888-1985) et son ‘’décisionnisme’’, spécialement ici-aussi en situation exceptionnelle. Les constitutionnalistes savent combien ces deux derniers auteurs ont, via Julien Freund et René Capitant, inspiré plusieurs articles de notre Constitution, ceux visant à affirmer vigoureusement un « parlementarisme rationalisé » [hélas amputé sérieusement par la réforme sarkozienne de 2008], et aussi et surtout le fameux article 16, dont par ailleurs on peut aussi retrouver l’inspiration dans l’article 14 de la Charte de 1815.
 
Nonobstant donc toutes les nuances que l’on voudra entre d’une part, le libéralisme dit ‘’conservateur’’ qui est manifestement gêné par l’idée de souveraineté absolue de l’individu et se teinte d’une certaine dose de holisme, et d’autre part, le libéralisme dit ‘’libertaire’’ qui en toutes circonstances magnifie l’individualisme et rejette la moindre conception holiste de la société, et qui va, pour faire court, de Locke (1632-1704) aux anarcho-libertaires de mai 68, il y a bien entre eux quoique les tenants du premier en disent, un fond philosophique commun : la Modernité qui se caractérise par l’autonomie de l’individu, l’indépendance absolue de l’homme-créature se prétendant orgueilleusement auto-créateur, comme l’observait Maritain. Au fond, pour le libéralisme quel qu’il soit, conservateur comme libertaire, rien n’existe en dehors de l’individu : ni famille, ni nation, ni religion…. Le philosophe Alain de Benoist a fort bien analysé ce fond philosophique commun :
« Contrairement au communisme, qui dérive d’un auteur unique, Karl Marx en l’occurrence, le libéralisme n’a pas qu’un seul père fondateur. C’est d’ailleurs ce qui rend souvent malaisée la discussion sur les thèses libérales : les interlocuteurs, tous également de bonne foi, n’ont pas les mêmes points de repère et se font rarement une idée identique de l’objet de leur discours. De même qu’on a pu distinguer, voire opposer, libéralisme politique et libéralisme économique, on a aussi identifié deux courants libéraux différents, l’un allant de Burke à Hayek, l’autre de Locke aux anarcho-capitalistes américains. Cette opposition n’est pas sans fondement, mais elle ne doit pas dissimuler l’essentiel. Sur le plan politique, elle a surtout été exploitée par les mouvements dits nationaux-libéraux ou libéraux-conservateurs, qui ont cru pouvoir se réclamer du libéralisme économique, voire du libéralisme politique, sans concéder plus qu’ils ne le souhaitaient à l’individualisme extrême qui inspire le libéralisme philosophique (…) cette position me semble malheureusement intenable. Vous ne pouvez, par exemple, soutenir la théorie de l’Etat de droit si vous n’admettez pas que les hommes sont titulaires de droits imprescriptibles qu’ils tirent ‘’hors société’’de leur nature propre. Vous ne pouvez, de même, en appeler à l’ ‘’efficacité du marché’’sans admettre que cette efficacité impose de tenir les frontières qui séparent et donc distinguent les peuples, les nations et les cultures, comme non existantes (‘’laisser faire, laisser passer’’). Vous ne pouvez en appeler à la ‘’morale’’et, en même temps, vous réclamer d’une doctrine qui légitime des comportements individuels (de maximisation des intérêts particuliers) que toute morale authentique a toujours condamnés. Vous ne pouvez faire de la propriété privée un absolu et ne pas considérer l’individu comme absolument propriétaire de lui-même. Vous ne pouvez proclamer la ‘’liberté des groupes’’, tout en considérant que ces groupes ne sont que de simples agrégats d’individus séparés (…) la tâche de l’historien des idées est de repérer les filiations, de faire apparaître les généalogies, bref de montrer qu’en dépit de leur variété indéniable, les différents libéralismes renvoient tous, en dernière analyse, à un fond philosophique commun. » [Certitudes, n°16, avril 1994].
 
Ajoutons que, si le libéral défend certaines positions conservatrices sur le plan moral et culturel – c’est précisément le propre du libéral dit ‘’conservateur’’, a fortiori du ‘’libéral catholique’’ – , il s’agit pour lui d’un choix purement personnel qu’en aucun cas, dans son esprit, la force publique ne doit imposer d’autorité ; le libéral, même soi-disant ‘’conservateur’’, reste profondément méfiant à l’encontre des ‘’Pouvoirs’’ – c’est même une des matrices des pensées libérales – , qu’il s’agisse du pouvoir de l’Etat ou du pouvoir de l’Eglise (rappelons, sur ce dernier point, l’hostilité des libéraux catholiques lors du Concile Vatican I, à la proclamation du dogme de l’ ‘’infaillibilité pontificale’’ qui magnifiait l’autorité du Pontife romain).
L’Etat, dans l’esprit du libéral, ne doit utiliser son pouvoir coercitif que pour faire respecter les droits individuels qui traduisent la ‘’souveraineté de l’individu’’, un individu qui décide seul de son bien. Proudhon hésiterait sans doute à s’étonner aujourd’hui, comme il le faisait au milieu du XIXème siècle, de trouver toujours, au fond de notre politique, la théologie ! En effet, depuis le « désenchantement du monde » (Gauchet), quasiment toutes nos valeurs et les normes qui en découlent ne sont absolument plus enracinées dans un univers théologique. Indéniablement, Kant triomphe !.... Et c’est pourquoi l’historien et sociologue des religions Emile Poulat (1920-2014) a pu aller jusqu’à affirmer naguère :« Aujourd’hui, tout le monde est kantien »…, l’observation étant plus que véridique lorsqu’on observe le comportement des libéraux, y compris dits ‘’conservateurs’’, en politique !
 
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Les courants libéraux classés aujourd’hui à ‘’droite’’ par la politologie dominante se sont dans leur quasi-totalité ralliés peu ou prou aux valeurs de la ‘’Modernité’’, c’est –à-dire à la liberté, à l’égalité, et surtout à la laïcité qui relègue la religion dans la sphère privée, de sorte qu’ils n’ont plus aucun rapport avec la droite d’origine essentiellement ‘’antimoderne’’, marquée par un catholicisme ‘’intransigeant’’ qui s’exprimera  dans le célèbre Syllabus – catalogue des ‘’erreurs modernes’’, dont au premier rang  le libéralisme – que le Pape Pie IX (1792-1846-1878) annexera à son encyclique Quanta Cura de 1864.
René Rémond  avait  intitulé sa thèse, parue en 1954, La droite  française de 1815 à nos jours, Continuité et diversité d’une tradition politique. Plus prudemment la réédition de 1982 titrera Les Droites en France. De ce passage du singulier au pluriel, on pouvait dès lors pressentir qu’entre les trois ‘’droites’’ qu’il avait recensées (la ‘’légitimiste’’, l’ ‘’orléaniste’’, la ‘’bonapartiste’’), c’était la diversité qui l’emportait nettement sur la continuité, jusqu’à faire perdre toute cohérence à cette « tradition politique » en l’absence d’un socle idéologique métahistorique solide, commun aux ‘’trois’’ droites, qu’au demeurant René Rémond n’a jamais pu établir. Aujourd’hui, il saute aux yeux qu’entre ‘’la droite’’, telle que l’entend, dans l’esprit de René Rémond, le ‘’pays légal’’, et la ‘’vraie’’ droite, c’est de rupture complète, et non de continuité, dont il faut parler !
 
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La rupture est d’autant plus totale que, tandis que politologues et médias nous rebattent quotidiennement – ‘’primaires’’ obligent ! – avec LA ‘’droite’’, nous nous retrouvons à la vérité en face d’un ‘’ultra-libéralisme’’ qui ne veut pas dire son nom, mais qui reprend la vieille idée libérale telle que l’exprimait Benjamin Constant, selon laquelle chacun a droit à la liberté absolue de sa vie privée, l’individu ayant alors pour normes ultimes, ses désirs, ses besoins, ses choix, pratiquement sans souci du bien commun, en tout cas en excluant que l’Etat puisse arguer de ce bien commun, de l’intérêt général, pour lui imposer ses propres choix, si nécessaire en usant de la ‘’violence légale’’. A cet égard, les propos quasiment anarchisants de l’économiste Pascal Salin, parus naguère dans Le Figaro-Magazine [16 sept. 2000], sont particulièrement significatifs d’une indéniable dérive libertaire du libéralisme français d’aujourd’hui :
« Il n’y a aucune légitimité à l’exercice d’un monopole de la contrainte légale par l’Etat (…) On entend souvent parler de ‘’libéralisme sauvage’’, mais c’est l’Etat qui est sauvage puisqu’il use et abuse de la violence légale qui pour être légale n’en est pas moins violence. »
Au nom du primat de l’individu, l’Etat se voit même interdire par Pascal Salin jusqu’à la définition de l’ ‘’étranger’’ ! :
« J’ignore pour ma part ce qu’est un ‘’étranger’’ : un communiste m’est en fait plus étranger qu’un intellectuel africain. Chacun de nous devrait donc pouvoir décider avec quels individus il désire enter en relation, passer des contrats de travail, etc. je ne vois pas en quoi l’Etat peut légitimement empêcher des individus d’enter dans une relation contractuelle, laquelle relève des fondements de la liberté ! Et je trouve extrêmement choquant qu’il ait étatisé les relations interindividuelles au point de s’arroger le droit de décider qui peut ou ne peut pas entrer sur le territoire national. Si l’étatisation est toujours nuisible, elle est surtout grave quand elle intervient au niveau de la vie privée et de la liberté individuelle…. »
 
De tels propos, sous la plume d’un économiste que l’on se plaît généralement dans l’Université et dans les médias à classer à ‘’droite’’ – parce que ‘’libéral’’ ! –, s’inscrivent en réalité dans le courant de l’ « anarchisme philosophique » qui s’est largement répandu ces dernières années aux Etats-Unis et qui, dans la logique ultime de l’idéologie libérale, prône l’illégitimité de l’Etat  et, conséquemment et surtout systématiquement la non-obligation morale de l’obéissance aux lois, même si prudemment et contrairement aux mouvements anarchistes de la fin du XIXème  et  du début du XXème siècle, il s’oppose à l’utilisation de la violence contre des Etats « raisonnablement justes » (sic)…. [cf. Pierre Lemieux : ‘’Sommes-nous moralement tenus d’obéir aux lois ?’’, Le Figaro-économie, 12 sept. 1996, brève mais intéressante étude qui se termine significativement par ce vœu : « Est-il permis d’espérer que le XXIème siècle ne sera pas du tout celui de l’Etat ? » !...].
 Dans le même esprit de délégitimation de l’Etat, on n’oubliera pas qu’un des chantres les plus célèbres au plan mondial de l’ultralibéralisme, Milton Friedman, décédé en 2006, inspirateur tout à la fois de Ronald Reagan, de Margaret Thatcher et du général Augusto Pinochet…, était un partisan du libre-échange total de la drogue, et conséquemment de la non-intervention de l’Etat en cette matière ! [cf. son entretien avec Guy Sorman, Le Figaro-Magazine, 21 janv. 1994].
 
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Cette mise au rencard de l’Etat est parfaitement dans l’optique de la Modernité :
« …depuis le XVème siècle, ce que nous appelons la ‘’modernité’’, consiste, principalement, en un renforcement de la société civile, au détriment de l’Eglise (‘’écraser l’infâme !’’), et, trois siècles plus tard, de l’Etat – entendons par là, de l’Etat traditionnel, monarchique, sacralisé, mais aussi de l’Etat tout court [souligné par nous]. » [Thomas Molnar, L’Américanologie, Triomphe d’un modèle planétaire ?, L’Age d’Homme, 1991, p.38].
A terme, c’est bien l’abolition de l’Etat que vise l’ultralibéralisme. Le philosophe catholique Bernard Dumont observe avec raison :
« Une même perspective messianique inspire l’anarchisme et l’ultralibéralisme, visant la réconciliation de l’homme avec lui-même par l’abolition de l’Etat, tenu pour l’un des obstacles majeurs au plein épanouissement des virtualités humaines. » [‘’Vers un Etat invisible ?’’, Catholica, n°36, fév. 1993].
 
Bref, pour les libéraux : l’Etat, voilà l’ennemi !
 
Le plus ahurissant, c’est que ce slogan semble devenir progressivement aussi le mot d’ordre des libéraux soi-disant ‘’conservateurs’’ !
De fait, il suffit de lire les publications des différents courants libéraux, y compris ceux qui sur le plan sociétal (avortement, mariage homosexuel, euthanasie…) défendent des positions traditionnelles,  pour se rendre compte que le discours est le même : trop de fonctionnaires, trop de dépenses publiques, trop de gaspillages, trop d’impôts…, bref, trop d’Etat !
Au fond, le maître à penser de tous ces libéraux, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce pourrait être Proudhon écrivant :
« Etre gouverné, c’est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré toisé, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé redressé, corrigé. C’est, sous prétexte d’utilité publique et au nom de l’intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale ! » [Pierre-Joseph Proudhon, Idée générale de la révolution au XIXèmesiècle, Garnier Frères, 1851].
Il est vrai que ce texte aurait indéniablement pu être signé aussi par Pierre Poujade qui organisa en 1953 une révolte de commerçants et artisans contre « l’oppression » fiscale (symbolisée notamment par les contrôles fiscaux) et réussit en janvier 1956, à la surprise générale, à faire élire 52 députés, dont un certain Jean-Marie Le Pen….
Aujourd’hui, il pourrait parfaitement servir de manifeste aux libéraux qui sont nombreux à considérer l’Etat avant tout comme un mal.
 
Le thème de l’Etat considéré comme un ‘’mal’’ est emblématique d’une ‘’société civile’’ – une société composée d’abord de chefs d’entreprise, de financiers, de commerçants, de membres des professions libérales, etc., – dans laquelle, pour reprendre les trois ‘’fonctions duméziliennes’’ [cf. Georges Dumézil, 1898-1986], la ‘’fonction productive’’ étouffe la ‘’fonction sacrée’’ et la ‘’fonction guerrière’’, et qui, s’appuyant sur l’idéologie libérale et sur la primauté de l’économique qui lui est consubstantielle, prétend se substituer à l’Etat comme ‘’société parfaite ‘’ – au sens juridique que lui donnait la scolastique – c’est-à-dire une société qui se suffit à elle-même, qui est indépendante de toute autre société, autrement dit autosuffisante et autonome.
A l’Etat qui est synonyme d’autorité, de hiérarchie, de discipline, de contrainte…, la société civile oppose systématiquement la liberté (liberté individuelle, liberté du marché, liberté des contrats, etc.), une libertés sans entraves, ni juridiques (d’où la revendication permanente d’une ‘’déréglementation’’ qui est aujourd’hui un des principaux dogmes de la construction européenne telle que l’impose Bruxelles), ni morales (d’où la marginalisation de l’Eglise par cette société foncièrement laïque, voire laïciste), une liberté qui doit assurer en toutes circonstances le triomphe des initiatives individuelles même désordonnées.
 
Dans sa prétention à se substituer à l’Etat et à faire prévaloir l’économique sur le politique, la ‘’société civile’’ n’ pas manqué d’appuis chez de nombreux intellectuels tentés de considérer le Pouvoir comme nécessairement oppresseur (Valéry, Alain, etc.). Plus près de nous, et ce n’est pas l’un des moindres paradoxes, c’est Alain Peyrefitte qui entreprit, dans un ouvrage devenu célèbre et particulièrement loué dans les milieux libéraux, intitulé Le Mal français [Plon, 1976, rééd. Fayard, 1996, préf. d’Hélène Carrère d’Encausse], de participer grandement à cette entreprise ‘’moderne’’ de délégitimation de l’Etat, participation d’autant plus curieuse, au premier abord, pour un ancien ministre (et confident) du général de Gaulle dont on sait que l’objectif majeur, en fondant la Vème République, était au contraire la restauration de cet Etat, à tel point qu’on a pu écrire que le mot même d’ ‘’Etat’’ « restera la marque, et quoi qu’il advienne, le legs de la Vème République » [Jacques Fauvet, Le Monde, 4 janv. 1972] ; une ‘’restauration politique’’ qui reposait – comme d’ailleurs chez Maurras –  sur l’idée que la force d’une Nation est déterminée essentiellement par la force de ses institutions, c’est-à-dire précisément par la force de l’Etat, et allait donc bien au-delà, par exemple, de la simple critique barrésienne du parlementarisme, un parlementarisme devenu cependant synonyme d’ impuissance et que rejetait donc, en priorité, de Gaulle.

Or, pour Peyrefitte, nourri de Tocqueville et de Max Weber davantage que de Bonald et de Le Play, cette ‘’force de l’Etat’’ – si nécessaire pour de Gaulle –, c’est  avant tout l’héritage regrettable d’un Etat monarchique ; un Etat marqué malheureusement, aux yeux de Peyrefitte, par un catholicisme pétri, à l’inverse du protestantisme, de ses certitudes ; un Etat qui a engendré un centralisme administratif excessif et est responsable des ‘’blocages’’ d’une société qui ne rêve, selon le libéral Peyrefitte, que de libertés et d’absence de contraintes.
Avec cette thèse, qu’il reprendra et développera dans La Société de confiance [Odile Jacob, 1995], Peyrefitte, dont la réputation prétendument d’homme de ‘’droite’’ (ministre successivement du général de Gaulle, de Georges Pompidou, de Valéry Giscard d’Estaing, puis directeur du comité éditorial du Figaro…) ne paraissait pas pouvoir être contestée, va pourtant , en parfait ‘’libéral’’, apporter un appui inespéré, d’une part à tous ceux qui, à ‘’gauche’’, ont toujours pensé que la Vème République s’était manifestement construite contre la ‘’culture républicaine’’ française qui est antinomique avec un ‘’Exécutif’’ fort, lui-même condition d’un Etat fort, d’autre part à une ‘’société civile’’ qui, ne rêvant que d’un ‘’Etat modeste’’ rejette vigoureusement un ‘’Etat-Puissance’’, pur produit, selon Peyrefitte, de l’Ancien Régime et du catholicisme de Contre-Réforme, et qui s’autorise à brimer les libertés individuelles par des contraintes étouffantes.
Nombre d’analystes, et pas des moindres, fort éloignés des milieux de la ‘’droite traditionaliste’’, autrement dit de la ‘’vraie’’ droite antimoderne, et donc antilibérale, n’hésiteront pas eux-mêmes à voir en Alain Peyrefitte un homme de gauche ayant écrit un livre de gauche ! Tel Georges Suffert déclarant :
« C’est le seul livre de gauche, dans le sens vrai du terme qui est paru depuis des années dans ce pays (…) si la gauche, c’est la confiance fondamentale dans la capacité de dépassement de l’espèce, fondée sur la maturité de chaque homme [souligné par nous], alors c’est [un] livre qui appartient à la tradition intellectuelle de la gauche » [entretien Georges Suffert-Alain Peyrefitte, Le Point, 13 déc. 1976].
 Le politologue  protestant François Goguel,  exprime la même conviction :
« En un sens, on pourrait soutenir qu’il s’agit d’un livre ‘’de gauche’’, dans la mesure du moins où, selon la tradition française, la gauche fait confiance à l’homme, alors que la droite s’en défie [souligné par nous] » [Le Monde, 16 déc. 1976].
 
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Au terme de cette brève étude, on aura toutefois compris qu’il y a un consensus qui permet à la gauche et à la (fausse) droite (libérale) de se retrouver pleinement sur les valeurs de la Modernité, sous couvert le plus souvent des commodes ‘’valeurs républicaines’’.
 
Le clivage politique né de la Révolution entre Gauche et Droite est devenu artificiel en raison de l’effet cumulé du « mouvement sinistrogyre » défini par Albert Thibaudet et rappelé plus haut, et de l’établissement d’un consensus libéral qui fait que la gauche a envahi progressivement tout l’espace politique et culturel du ‘’pays légal’’, faisant disparaître la vraie droite de ce dernier.
 
Mais aujourd’hui le vent souffle à droite. C’est ce que le politologue et historien du droit et des idées Guillaume Bernard a appelé, par analogie avec la formule de Thibaudet, le « mouvement dextrogyre » qu’il définit ainsi :
« Les idées de droite, qui jusqu’à présent avaient été comprimées par le sinistrisme, se redéployent, regagnant du terrain et repoussant vers la gauche les idées qui occupaient son espace politique. » [Liberté politique, 24 février 2014].
 
Il est clair que la menace qui pèse le plus sur ce « mouvement dextrogyre » provient de la fausse droite qui se camoufle derrière un libéralisme vaguement conservateur.
Bref, la droite ne sera vraiment la droite que si elle accepte de se proclamer ouvertement ‘’contre-révolutionnaire’’, ou si l’on préfère ‘’antimoderne’’ (au sens de Maritain), assumant sans complexe, dans les conditions nouvelles du XXIème siècle, la postérité de la ‘’droite légitimiste’’ du XIXème siècle théorisée par René Rémond, la seule et vraie droite de sa célèbre trilogie….
 
 Il reste à souhaiter que le "rendez-vous" de Béziers ne soit pas envahi par les ‘’modérés’’ et les ‘’bien-pensants’’ !

Le FN, socialiste ou… gaulliste ?

Publié dans Du côté des élites
Le Front national est-il socialiste ou… gaulliste ?
 
Depuis la prise du pouvoir au Front national par Marine Le Pen et surtout l’arrivée à la direction du Parti et son omniprésence dans les médias de l’ancien chevènementiste Florian Philippot , court la rumeur que le FN serait devenu socialiste, donc de "gauche", voire d’ "extrême gauche"… !
Cette rumeur est, pour des raisons électorales évidentes, entretenue et amplifiée par la "droite" libérale qui craint qu’une partie de ses électeurs ne rejoigne les rangs d’un FN plus crédible sur la défense de l’identité nationale face à l’invasion migratoire, et qui tente alors de les convaincre que l’arrivée au Pouvoir de Marine Le Pen ne ferait que substituer à un socialisme étouffant un autre socialisme tout aussi étouffant, perpétuant ainsi le déclin économique de la France, en oubliant d’ailleurs que "la décadence est au premier chef morale et politique et non point économique ou technique" (Julien Freund (1921-1993).
Certes, Philippot semble se réclamer aujourd’hui davantage du gaullisme que du chevènementisme, mais aux yeux des libéraux ce n’est pas une excuse absolutoire, peut-être même serait-ce une circonstance aggravante. N’a-t-on pas lu naguère, sous une plume libérale reconnue : "Nous devons tuer de Gaulle, comme on tue le père, pour pouvoir nous émanciper et rejoindre le train des nations libres, efficaces et modernes" (Mathieu Laine, La France est foutue, J-C. Lattès, 2007). En réalité, l’étatisme que détestent tant les (ultra)libéraux d’aujourd’hui, avant d’être un héritage de la "gauche", est d’abord un héritage du gaullisme !
Bref, gaullisme et lepénisme (version Marine), même combat…socialiste ?
 
Rappelons d’abord, à la suite de l’historien Pierre Rosanvallon, que "lorsque Pierre Leroux invente le terme de "socialisme" en 1830, c’est pour l’opposer plus à l’individualisme qu’au capitalisme". De sorte que "le socialisme s’inscrit (…) sans difficulté dans la vision chrétienne de l’égalité". Et Rosanvallon précise : "Au début des années 1830, les pionniers que sont les Buchez, Chevé, Pierre Leroux pensent la cité de l’avenir à partir de l’univers chrétien. Comme le christianisme, le socialisme a voulu réaliser une communauté de frères, beaucoup plus qu’une société d’égaux (…) Le socialisme tel qu’il a été formulé au XIXème siècle, n’a jamais été fondé sur l’idée d’une rupture radicale avec la société de corps. Tout au contraire. L’Eglise a d’ailleurs pour cette raison longtemps été culturellement plus opposée à l’individualisme absolu qui impliquait le suffrage universel qu’au partage exigeant que revendiquait le socialisme" (Le sacre du citoyen, Histoire du suffrage universel en France, Gallimard, 1992, pp.17-18).
 
Dans le même esprit, l’historien et politologue René Rémond (1918-2007) a observé : "Le chemin a souvent paru plus court et moins encombré d’obstacles qui conduirait du catholicisme au socialisme qu’au libéralisme" ("L’Eglise et la liberté", Les Quatre Fleuves, 1974, n°3, p.48).
Toujours dans le même esprit, l’historien et sociologue Emile Poulat (1920-2014) notera : "L’Eglise romaine a été antisocialiste, anticommuniste, c’est entendu, tout le monde le sait. Pourtant de plus longue date et conjointement ensuite, elle n’a cessé de dénoncer le libéralisme, de s’affirmer et de se montrer antilibérale" (cf. Eglise contre Bourgeoisie, Casterman, 1977, p.10). En effet, une des réalités sociologiques majeures de ces plus de deux siècles postrévolutionnaires, c’est non la collusion, suggérée par certains écrits anticléricaux, mais le conflit entre l’Eglise et la bourgeoisie, d’où le titre volontairement provocateur de l’ouvrage suscité d’Emile Poulat. En réalité, le catholicisme est en conflit tout à la fois avec le libéralisme et le socialisme, c’est un "jeu à trois", un "conflit triangulaire" pour reprendre le titre du chapitre V du livre de Poulat (Eglise contre Bourgeoisie, pp.173-205).
 
On a totalement oublié, si on l’a jamais su, que c’est parce qu’il s’oppose à l’individualisme, que La Tour du Pin (1834-1924), l’un des maîtres du catholicisme social d’origine contre-révolutionnaire, n’hésite pas à se dire "socialiste". En 1898, dans Trois idées politiques, Maurras (1868-1952) définissait la monarchie comme un Etat "hiérarchique, socialiste et communautaire". En 1925 encore, le critique littéraire René Gilloin (1881-1971) écrivait : "Socialisme s’oppose à individualisme, et n’implique pas autre chose que l’affirmation d’un droit éminent de la société sur ce qui n’est possible qu’en elle et par elle, ce droit pouvant être d’ailleurs, suivant les cas, un droit de propriété, d’administration, de contrôle ou de simple regard (passages soulignés par nous)" (Questions politiques et religieuses, Grasset, 1925, p.5 (n.1).
 
Bien entendu, il ne serait venu à l’idée de personne, à la fin du XIXème ou au début du XXème siècle, de classer à "gauche" un La Tour du Pin ou un Maurras, sous prétexte que s’opposant à l’individualisme, ils voyaient en l’Etat un instrument nécessaire du bien commun, à l’image de Léon XIII (1810-1878- 1903) affirmant dans son encyclique Immortale Dei de 1895 : "aucune société ne saurait exister s’il n’y a quelqu’un qui commande à tous et qui imprime à chacun une même impulsion efficace vers un but commun : il en résulte qu’une autorité est nécessaire à la société civile (c.à.d., ici, la société politique, n. de l’A.) pour la régir". Pie XII (1876-1939-1958), dans une allocution du 5 août 1950, n’hésitait pas à déclarer : "…aucune institution sociale, après la famille, ne s’impose aussi fortement, aussi essentiellement que l’Etat".
Mais aujourd’hui, un véritable "brouillage libéral" fait que sont systématiquement soupçonnés de s’être ralliés au socialisme (peu ou prou marxiste) ceux qui, en même temps qu’ils rejettent les canons de l’ultralibéralisme économique, souhaitent l’action protectrice de l’Etat. Ils se retrouvent classés à "gauche", voire à l’"extrême gauche", par une classe politico-médiatique complètement enfumée par ce brouillage libéral, cela ne pouvant au demeurant que réjouir la véritable gauche socialo-communiste (toutes tendances confondues) ravie de se voir ainsi attribué, par ricochet, le monopole exclusif de la dénonciation des excès du libéralo-capitalisme !
 
Telle fut la mésaventure arrivée naguère au général de Gaulle (A) ; telle est la mésaventure qui arrive aujourd’hui au Front national de Marine Le Pen (B), tant les libéraux n’arrivent pas à imaginer une opposition au libéralisme qui ne soit pas teintée de marxisme ! (C’est ce genre d’opposition absolument étrangère au marxisme que met en lumière François Huguenin, dans Résister au libéralisme. Les penseurs de la communauté, CNRS éditions, 2009, ouvrage cependant uniquement centré sur la pensée communautarienne américaine, sans grand rapport avec la pensée antilibérale française, conservatrice (à la Burke) ou réactionnaire (Maistre, Bonald, Le Play, La Tour du Pin, Maurras…) et donc peu à même d’aider à la comprendre).
 
(A)
En ce qui concerne le général de Gaulle, on sait que ce dernier a toujours été convaincu du rôle irremplaçable de l’Etat en matière économique, idée que l’on retrouve très apparente dans son article "Mobilisation économique à l’étranger", paru le 1er janvier 1933, dans la Revue militaire française, dont certains, à l’époque, ont imprudemment tiré la conclusion que son auteur était attiré par le fascisme italien….
En matière sociale, la position de Charles de Gaulle est tout aussi nette quant au rôle indispensable de l’Etat-protecteur: en pleine guerre, dans un discours du 1er avril 1942, il affirme avec force : "La sécurité nationale et la sécurité sociale sont, pour nous, des buts impératifs et conjugués" (Discours et messages, tome1, Pendant la guerre, 1940-1946, Plon, 1970, p.180).
En 1945, de Gaulle n’est absolument pas effrayé par l’idée des nationalisations, bien au contraire ; dans son discours du 2 mars 1945, à l’Assemblée consultative, il affirme avec force :
"Nous déclarons que l’Etat doit tenir les leviers de commande. Oui désormais c’est le rôle de l’Etat d’assurer lui-même la mise en valeur des grandes sources de l’énergie : charbon, électricité, pétrole, ainsi que des principaux moyens de transport : ferrés, maritimes, aériens et des moyens de transmissions dont tout le reste dépend. C’est son rôle d’amener lui-même la principale production métallurgique au niveau indispensable. C’est son rôle de disposer du crédit, afin de diriger l’épargne nationale vers les vastes investissements qu’exigent de pareils développements et d’empêcher que des groupements d’intérêts particuliers puissent contrarier l’intérêt général (souligné par nous)".
 
Serge Berstein, historien réputé du gaullisme, qui cite ce texte (Histoire du gaullisme, Perrin, 2001, p.77), y voit un discours de "gauche" ! Vision hémiplégique d’un discours économique et social qui peut tout aussi bien, et sans doute d’abord, être rattaché à la pensée de la vraie droite, la droite antimoderne (au sens maritanien du terme), contre-révolutionnaire et catholique, bref, la droite traditionaliste mâtinée de thomisme, pour laquelle l’Etat garant du bien commun doit aussi s’occuper d’économie.
Evidemment, le libéral se fera un malin plaisir à mettre en parallèle les déclarations du général de Gaulle et le "programme commun de gouvernement" conclu en 1972 entre le PS et le PCF, rejoints ensuite par les radicaux de gauche, qui proclamait dans sa deuxième partie (au chapitre II), dans des termes, pas très éloignés, quoiqu’un peu plus abrupts…, de ceux du Général : "Pour briser la domination du grand capital et mettre en place une politique économique et sociale nouvelle, rompant avec celle qu’il pratique, le gouvernement réalisera progressivement le transfert à la collectivité des moyens de production les plus importants et des instruments financiers actuellement entre les mains des grands capitalistes dominants".
 
Ajoutons que de Gaulle, en 1958, ne sera pas davantage effrayé par la planification, ce qui tout aussi imprudemment que ceux qui l’avaient soupçonné de sympathie pour le fascisme en conduira d’autres (ou peut-être les mêmes, notamment parmi les libéraux…) à le soupçonner de sympathie pour le communisme…. Toujours est-il que, dès son retour au Pouvoir en 1958, le général de Gaulle fait de la planification une "ardente obligation" suivant l’expression même qu’il emploiera dans son allocution télévisée du 8 mai 1961. Mais il est vrai que cette planification qui se veut "indicative" et "incitative" n’a rien à voir avec la planification soviétique qui, doublée des contraintes collectivistes, se veut, elle, autoritaire. Le Plan deviendra peu à peu "le lieu institutionnel par excellence où la lutte des classes, reconnue comme telle, était transformée en consensus sur un minimum d’avancées(…) un Grenelle permanent, une négociation permanente entre les classes sociales" (Jacques Julliard, "Julliard-Gauchet : la France en proie à la tentation de l’immobilisme", Le Figaro, 5-6 nov. 2005). Au fond, la planification s’inscrira – en même temps que la "participation" – dans l’objectif du Général de réaliser, par-delà l’opposition des classes sociales, l’unité nationale.
 
Dès l’entre-deux Guerres, l’idée de planification séduira de nombreux cercles de "droite" comme de "gauche" qui se retrouveront dans le "planisme", cette idéologie issue au départ de milieux socialistes européens (notamment belges) désireux de rompre avec le marxisme internationaliste et collectiviste, tout en maîtrisant le capitalisme. L’idéologie planiste attirera aussi bien des "non-conformistes des années 30" plutôt issus de la droite "réactionnaire", que des dissidents communistes et socialistes qui n’hésiteront pas, pour certains, comme par exemple Marcel Déat venant de la SFIO, à s’engager dans la Collaboration, ou encore des (néo)saint-simoniens, dont au premier rang des polytechniciens, qui mettront leurs idées technocratiques au service d’un régime de Vichy bien obligé, pour faire face aux restrictions de toutes sortes dues aux lourdes réquisitions allemandes, de se lancer dans la planification.
Le planisme, indépendamment des circonstances de la défaite, constituait pour beaucoup une idée destinée à trouver une "troisième voie" entre socialisme et libéralisme, que certains historiens, dans la lignée de l’israélien Sternhell, aiment à assimiler systématiquement à un fascisme (cf., par exemple, Denis Boneau, "le planisme, une idéologie fasciste", Réseau Voltaire, 3 novembre 2004).
 
On sait que le général de Gaulle lui aussi était à la recherche d’une "troisième voie", dans l’espoir de rassembler la Nation en dépassant le clivage gauche/droite entendu comme l’opposition socialisme/capitalisme : "Il n’y a plus la gauche et la droite"  s’exclame-t-il le 17 novembre 1948 – ce qui bien sûr lui vaudra une nouvelle fois l’imputation de "fascisme"… – tandis que le RPF, fondé l’année précédente, essaye de mettre au coude à coude des hommes venus de tous les horizons politiques, de l’ "extrême gauche" à l’ "extrême droite", tout en affichant une très nette volonté d’exclure de ce "rassemblement" les communistes, car ce sont "des séparatistes qui servent les ambitions d’une domination étrangère" (Charles de Gaulle, lettres, notes et carnets, 8 mai 1945-18 juin 1951, Plon, 1984, p.229).
Indéniablement, cette "troisième voie" gaulliste entre le capitalisme et le socialisme – destinée évidemment, dans l’esprit du Général, à assurer la plus grande cohésion sociale possible, et ainsi à conforter l’unité nationale – est un produit du catholicisme social qui a tant marqué de Gaulle au temps de sa jeunesse, ainsi que l’a soutenu Jean Touchard (Le Gaullisme (1940-1969), Le Seuil, 1978). L’ancien ministre Edmond Michelet (1899-1970), lui-aussi convaincu de l’existence de liens puissants entre la "doctrine sociale" gaulliste et la doctrine sociale catholique, écrit :
"Je crois pouvoir affirmer avec sérénité que le Général n’a jamais lu ni même feuilleté "Le Capital"(…) Je pense que s’il est un personnage que le Général connaît mieux que Marx, c’est peut-être le très ignoré aujourd’hui La Tour du Pin (…) Je ne force absolument pas les mots ni les choses en affirmant que toute la doctrine sociale du Général est celle que lui ont enseignée (…) les jésuites, qui considéraient (…) Albert de Mun comme le leader du catholicisme social" La Querelle de la fidélité. Peut-on être gaulliste aujourd’hui ?, Fayard, 1971, p.9).
L’influence de La Tour du Pin sur la pensée du général de Gaulle ne doit pas être sous-estimée, notamment au travers de la "doctrine corporatiste", tant par son volet économique que par son volet politique, les deux étant, au demeurant, étroitement imbriqués. Le Général ira jusqu’à écrire : "…les doctrines sociales de la "révolution nationale" : organisations corporatives, charte du travail, privilèges de la famille, comportaient des idées qui n’étaient pas sans attraits" (Mémoires de guerre, III, p.117), hommage – surprenant pour ceux qui ignorent la "doctrine sociale" catholique – à un des aspects, loué par l’Episcopat de l’époque, de la politique du Maréchal Pétain.
 
La Tour du Pin reste, à coup sûr, l’un des principaux théoriciens d’une doctrine qui souhaite mettre fin à la lutte des classes – lutte qui brise l’unité nationale et affaiblit la nation face aux idéologies internationalistes et mondialistes – en y substituant une collaboration au sein de chaque profession en vue, ainsi que l’écrivait Pie XI (1857-1922-1939) qui adhérait à cette perspective, de regrouper "les hommes non pas d’après la position qu’ils occupent sur le marché du travail, mais d’après les différentes branches de l’activité sociale auxquelles ils se rattachent" (Encyclique Quadragesimo anno, 1931). Mettre fin à la lutte des classes n’implique d’ailleurs pas seulement de rejeter les doctrines socialistes et marxistes qui la dogmatisent tout en l’exacerbant, mais aussi de refuser l’individualisme libéral qui est lui aussi un puissant facteur dissolvant de la cohésion et de l’harmonie sociales, et donc de l’unité de la nation.
Mais pour La Tour du Pin, le corporatisme ne se limite pas au seul domaine économique, il est "une organisation de la société en corps professionnels aussi bien dans l’ordre politique que dans l’ordre économique. Il fournit aux corps élus comme les conseils municipaux, provinciaux, les parlements même, la représentation des intérêts – qu’on ferait mieux d’appeler la représentation des droits – en place de celle des partis, comme la fournit uniquement à défaut de cette organisation, le suffrage universel ou censitaire… " (Vers un ordre social chrétien, 1907).
Le général de Gaulle ne pouvait qu’être séduit par une pensée – manifestement contre-révolutionnaire – proposant, au plan constitutionnel, de remplacer le "régime des partis" par un "régime corporatif", un "régime des partis" pour lequel il n’aura toujours que sarcasmes, car les partis, à ses yeux, sont une "malfaisance organique" ainsi qu’il l’écrit à son fils Philippe quelques jours après son célèbre discours de Bayeux du 16 juin 1946 (Lettres, notes et carnets, 8 mai 1945 – 18 juin 1951, Plon, 1984, p.201). Rappelons que c’est à la même époque qu’est publié le pamphlet de Simone Weil (1909-1943), écrit après la défaite de 1940, dans lequel la philosophe soutient que les partis sont par vocation (rien ne s’oppose tant à la vérité que l’opinion) et par profession (propagande et servilité) l’expression du mensonge, que loin d’être des acteurs de la démocratie, ils sont tous totalitaires en germe et en aspiration, et qu’en conséquence leur suppression "serait du bien presque pur" Note sur la suppression générale des partis politiques, Flammarion, 2006, publiée à l’origine en 1950 dans la revue La Table Ronde).
Rappelons aussi que, autour des années 1960, la plupart des chantres en France du "régime corporatiste", au demeurant plutôt antigaullistes pour cause d’ "Algérie française", ne rechignaient pas à en chercher le modèle dans l’Etat "nationaliste" portugais de Salazar…. Nous ne nous hasarderons évidemment pas à prétendre que ce dernier ait pu avoir quelque influence, même modeste, sur de Gaulle. Il n’en demeure pas moins que l’un comme l’autre, à un moment donné, a été plus ou moins influencé par La Tour du Pin. Les traces de cette influence, pour ce qui concerne le Général, se retrouvent indéniablement dans son discours de Bayeux, dans lequel il envisageait une "deuxième chambre", certes élue essentiellement par les conseils généraux (aujourd’hui départementaux) et municipaux, mais comptant aussi des représentants des organisations économiques, des associations familiales et des milieux intellectuels :
"Il est clair et il est entendu que le vote définitif des lois et des budgets revient à une Assemblée élue au suffrage universel et direct. Mais le premier mouvement d’une telle Assemblée ne comporte pas nécessairement une clairvoyance et une sérénité entières. Il faut donc attribuer à une deuxième Assemblée, élue et composée d’une autre manière, la fonction d’examiner publiquement ce que la première a pris en considération, de formuler des amendements, de proposer des projets (…) Tout nous conduit donc à instituer une deuxième Chambre dont, pour l’essentiel, nos Conseils généraux et municipaux éliront les membres. Cette Chambre complètera la première en l’amenant, s’il y a lieu, soit à réviser ses propres projets, soit à en examiner d’autres, et en faisant valoir dans la confection des lois ce facteur d’ordre administratif qu’un collège purement politique a forcément tendance à négliger. Il sera normal d’y introduire, d’autre part, des représentants des organisations économiques, familiales, intellectuelles, pour que se fasse entendre, au-dedans même de l’Etat, la voix des grandes activités du pays" (Charles de Gaulle, Discours et Messages, 1940-1946, Berger-Levrault, 1946, pp.729-et s.).
 
Cette idée, d’inspiration indiscutablement "corporatiste", que l’on retrouve nettement – répétons-le – chez La Tour du Pin (cf., par exemple, Aphorismes de politique sociale, Nouvelle Librairie Nationale, 1899, p.19), de Gaulle la reprendra dans son discours d’investiture comme dernier Président du Conseil de la IVème République en juin 1958, sans cependant pouvoir la concrétiser au départ dans le texte constitutionnel du 4 octobre instituant la Vème République, mais ce qu’il tentera de faire en 1969, à l’occasion du référendum sur la "régionalisation".
On notera que, par rapport au discours de Bayeux, le projet référendaire de 1969 – dont le rejet entraînera le départ du Général – accentuait nettement l’inspiration corporatiste, puisqu’il faisait du Sénat "rénové" la Chambre de première lecture des projets de loi. En effet, le Sénat "rénové" envisagé dans le projet, en réunissant l’ancien Sénat et le Conseil économique et social, en étant "saisi par priorité de tous les projets de loi", et en présentant ses avis et propositions d’amendement "avant que les députés aient pris position en la matière" ouvrait, selon les mots mêmes du général de Gaulle "aux catégories économiques et sociales françaises la participation directe à la préparation des lois" (Charles de Gaulle, Discours et Messages, tome 5, Vers le terme, 1966-1969, Plon, 1970, p.397). C’est en fait sur cette donnée, et non sur la "régionalisation" que le projet référendaire de 1969 provoqua une levée de boucliers des partis qui y voyaient une atteinte intolérable à leur monopole de la représentation des intérêts de la Nation, et n’admettaient pas que le pouvoir législatif échappât au suffrage universel, du moins pour partie puisque le projet ne touchait pas à la prérogative de l’Assemblée nationale, élue au suffrage universel direct, d’avoir le dernier mot dans la procédure législative.
 
Le projet économique et social gaulliste, même si la référence religieuse n’est pas explicite, relève indiscutablement d’un humanisme d’inspiration chrétienne. Ici aussi, Serge Berstein fait une fois de plus fausse route : d’une part, il voit dans ce projet l’influence du "christianisme social", semblant confondre de manière assez étonnante ce dernier, d’inspiration protestante et plutôt "progressiste", avec le "catholicisme social" d’inspiration fondamentalement contre-révolutionnaire ; d’autre part, il situe la vision gaullienne de la société dans la perspective du Bergson (1859-1941) des Deux sources de la morale et de la religion (1932), au motif que de Gaulle "juge que les progrès matériels accomplis par l’humanité souffrent d’un déséquilibre lié au déficit d’âme qui leur donnait un sens… " (op.cit., p.318), alors qu’on peut tout aussi bien, et sans doute mieux, rattaché cette vision à ce courant chrétien effrayé par la technique et les robots, si bien incarné par Bernanos (1888-1948) principalement dans deux ouvrages : d’une part, La Grande Peur des Biens-Pensants (Grasset, 1931), consacré à la gloire d’Edouard Drumont, une des principales figures de l’antisémitisme nationaliste français du XIXème siècle, d’autre part, La France contre les Robots (Grasset, 1947)au titre particulièrement et suffisamment évocateur. C’est en tout cas dans cette vision que s’inscrivait de Gaulle lorsqu’il écrivait : "…Depuis longtemps, je suis convaincu qu’il manque à la société mécanique moderne un ressort humain qui assure son équilibre" (Mémoires d’espoir, tome 1, Le Renouveau 1958-1962, Plon, le livre de poche, 1970, p.173).
 
Certains ont établi des rapports entre la pensée économique et sociale du général de Gaulle et celle de Napoléon III : "Les deux hommes se livrent (…) à une critique très sévère de la société industrielle contemporaine, qu’ils fondent sur la triple dénonciation du capitalisme, du machinisme et du libéralisme", soutient Francis Choisel ("Bonapartisme, Gaullisme, catholicisme social", in Yves Ledure (dir.), Histoire et culture chrétienne. Hommage à Mgr Marchasson, Beauchesne, 1992, p.221). On a sans doute oublié que, devant certaines mesures impériales destinées à limiter les ravages de la société industrielle, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) n’hésitait pas à affirmer, en forme de "brevet" de la part d’un socialiste… : "Nous sommes en plein socialisme ! (sic)". En vérité, "pour Louis Napoléon, l’ordre n’est pas tant une valeur pour elle-même qu’une valeur synonyme de sécurité et de prospérité d’une part, de concorde nationale et de progrès de tous d’autre part… " écrit pertinemment Raphael Dargent (Napoléon III : l’Empereur du peuple, préf. de Philippe Seguin, éd. Jacques Granger, 2009), qui imagine que "Louis Napoléon aurait peut-être adopté la formule contemporaine qui veut que "la sécurité est la première des libertés" ». Ajoutons qu’il aurait peut-être adopté aussi la formule de Charles Péguy : "L’ordre, l’ordre seul fait la liberté, le désordre fait la servitude" ; un Péguy (1873-1914) dont on n’ignore pas l’influence certaine qu’il aura sur le jeune de Gaulle….
Francis Choisel estime que Napoléon III et de Gaulle "abhorrent tout autant le socialisme, le communisme et l’étatisme" (op.cit.). Sur l’ "étatisme", nous ne partageons pas l’avis de l’auteur qui préfère parler de "dirigisme" ; mais la nuance est parfois des plus minces lorsque ce "dirigisme" se conjugue, dans le gaullisme, avec l’existence de nombreuses nationalisations, en fait des étatisations.  
Cela n’empêche pas que de Gaulle, tout comme d’ailleurs Napoléon III, reste attaché à la liberté et à l’initiative privée. A Strasbourg, le 7 avril 1947, il s’exclame : "Que l’esprit d’entreprise, d’initiative, l’émulation soient dans tous les milieux encouragés et récompensés !". Francis Choisel, qui cite ce discours (op.cit., p.223), rappelle que "Louis Napoléon, dans L’Extinction du paupérisme, affirme vouloir maintenir à l’industrie "cette liberté qui seule fait sa vie" (…) Et devenu empereur, il assure : "Je m’efforce tous les ans de diminuer les entraves qui s’opposent depuis si longtemps à la libre expansion de l’initiative individuelle [Discours du trône du 15 janvier 1865]". Un programme qui reste d’une actualité criante….
 
Ce qui inspire à la vérité le gaullisme en matière économique, ce n’est ni le socialisme, ni le libéralisme, c’est le "colbertisme", de sorte que "la vieille tradition colbertiste française demeure jusque dans les politiques industrielles conduites par les gouvernements les plus libéraux de la Vème République. S’il en était besoin la croissance régulière d’un droit public économique en donnerait la preuve" (Jacques Caillosse, "La réforme administrative et la question du droit", L’Actualité juridique de droit administratif, 1989, n°1, p.5).
Il faut évidemment se garder de tout anachronisme, car le gaullisme et le colbertisme ne peuvent être purement et simplement identifiés, ne serait-ce que parce que le colbertisme, stricto sensu, ne fut pas favorable à l’agriculture, au point que certains accusaient Colbert de l’avoir ruinée et de s’être comporté en quelque sorte comme un anti-Sully (cf. Aimé Richardt, Colbert et le colbertisme, Tallandier, coll. Figures de proue, 1987). Au contraire, l’agriculture fut une des préoccupations
majeures de De Gaulle, de sorte que c’est dans ce souci de conserver à la France une activité agricole puissante qu’il faut chercher l’une des principales raisons pour lesquelles il finit par accepter – ce qui n’était pas assuré à son retour au Pouvoir en 1958 – le Traité de Rome et le Marché commun, ce dernier lui paraissant le plus à même de permettre à la France de devenir le "grenier" de l’Europe des Six. La PAC (politique agricole commune) fut évidemment la traduction de cette politique qui, cependant, ne donna pas à la longue tous les résultats qu’escomptait au départ le Général…, qui, selon les mots de son ministre de l’Agriculture Edgar Pisani, dans la "basse-cour" qu’était le Marché commun, ne voulait qu’il n’y eut qu’un seul "coq" : la France !
 
(B)
Il est clair que c’est bien aussi une espèce de "colbertisme", toutes choses égales, que prône depuis quelques années le Front national de Marine Le Pen, et qui lui vaut, de manière ubuesque, l’accusation par les milieux (ultra)libéraux d’être de "gauche", c’est-à-dire "socialiste" peu ou prou "marxisant !
Ici encore, le "brouillage libéral" et la prépotence de l’ "économisme" sont tels que tout programme prônant tant soit peu une intervention de l’Etat dans le domaine économique et social sonne comme un programme de gauche, voire d’ "extrême gauche" !
Concernant le programme du FN, se trouvent dans le collimateur des (ultra)libéraux, pêle-mêle, le projet de "nationalisation, même partielle et temporaire, des banques de dépôt en difficulté", une certaine "sanctuarisation" des services publics (La Poste, notamment, étant appelée à redevenir un établissement public de l’Etat), sans oublier la retraite à 60 ans et le maintien de la semaine des 35 heures, le tout sous l’égide d’un "Etat-stratège", concept auquel ne rechigne pas de se référer un Manuel Macron, tendant ainsi à accréditer, malgré la réputation de libéral de l’intéressé, que ledit concept est "socialiste"…
 
Mais qu’est-ce qu’un "Etat-stratège" ? La réponse, ici encore, se retrouve chez de Gaulle qui, dans sa conférence de presse du 16 mai 1967, déclare avoir choisi l’ "esprit d’entreprise" contre la "contrainte totalitaire", c’est-à-dire avoir choisi l’esprit "qui consiste à ouvrir la carrière à la liberté", ajoutant aussitôt : "Mais nous rejetons absolument le laisser-faire, laisser passer, et nous voulons qu’en notre siècle ce soit la République qui conduise la marche économique de la France"(souligné par nous).On aura évidemment saisi que, comme souvent dans la bouche du Général, la "République" doit être équiparée ici à la "Res publica", c’est-à-dire à l’ "Etat".
Or, pour les libéraux, l’Etat c’est l’ennemi ! (cf., par exemple, Nicolas Lecaussin, Cet Etat qui tue la France, Plon, 2005). A l’occasion de la campagne pour l’élection présidentielle de 1995, le journaliste et économiste Paul Fabra n’alla-t-il pas jusqu’à écrire : "Nous allons maintenant élire notre ennemi"…(Les Echos, 24-25 février 1995), traduisant ainsi le thème de la "nuisance étatique" à la mode chez les intellectuels libéraux.
Les (ultra)libéraux veulent un Etat modeste, un Etat minimal, et pour tout dire un Etat réduit à l’impuissance. Car, il est clair qu’un Etat qui se contente d’être un simple arbitre entre les intérêts particuliers, autrement dit un Etat "impartial" selon les vœux du philosophe allemand Jürgen Habermas, farouche partisan du dépassement de l’Etat-nation, un Etat "creux" qui ne peut reconnaître que des droits, est un Etat paralysé.
A terme, c’est bien l’abolition de l’Etat que vise l’ultralibéralisme. Le philosophe catholique Bernard Dumont observe avec raison : "Une même perspective messianique inspire l’anarchisme et l’ultralibéralisme, visant la réconciliation de l’homme avec lui-même par l’abolition de l’Etat, tenu pour l’un des obstacles majeurs au plein épanouissement des virtualités humaines" ("Vers un Etat invisible ?", Catholica, n°36, fév. 1993).
Déjà Maurras avait observé que le libéralisme n’était au fond que le nom "bien élevé" de l’anarchisme, ce qu’il traduisait plaisamment en affirmant que "le libéral c’est l’anarchiste qui ne néglige pas ses mots, va dans le monde et prend soin de son nœud de cravate"… !
Le Front national, depuis son origine, rejette, tout comme le gaullisme (d’appellation d’origine... !), cette idée d’abolition de l’Etat pour réaffirmer la nécessité d’un Etat-Puissance, tout à la fois tuteur et protecteur, avec ses pouvoirs exorbitants, y compris dans la sphère économique et financière dont les libéraux voudraient l’exclure, ne rêvant que d’un Etat-Républiqueréduit à la simple fonction de serviteur des citoyens. On se souviendra à cet égard que, sous la Présidence de Georges Pompidou, l’universitaire et politicien radical Roger-Gérard Schwartzenberg, reprenant des thèses déjà anciennes, notamment celles des célèbres juristes du début du XXème siècle Léon Duguit (1859-1928) et Maurice Hauriou (1856-1929), tenta de défendre à nouveau l’ "Etat-République" contre l’ "Etat-Puissance" que symbolisait alors l’Etat gaullien version Pompidou, souvenir d’une conception monarchique devenue insupportable à une certaine "société civile" considérant l’Etat avant tout comme un mal (cf. Roger-Gérard Schwartzenberg, "L’Etat-Puissance et l’Etat-République", Le Monde, 8 janv. 1972. Cet article fut très vivement critiqué, notamment par le philosophe maurrassien Pierre Boutang (sous le pseudonyme de Criton qui fut en son temps celui de Maurras…) dans le quotidien gaulliste La Nation du 10 janv. 1972). De fait, Schwartzenberg répliquait au discours prononcé, lors de la traditionnelle cérémonie de présentation des vœux des Corps Constitués au Chef de l’Etat, le 1er janvier 1972, dans lequel le Président Pompidou déclarait notamment : "L’histoire nous montre que notre peuple, voué par nature aux divisions et à l’individualisme le plus extrême, n’a pu, au cours des siècles, constituer la nation française que par l’action de l’Etat. Successivement les rois, la République, l’Empire puis à nouveau la République ont, avec patience et acharnement, construit et reconstruit l’Etat dans ses institutions et dans son administration comme protecteur de notre unité, de notre indépendance et de notre liberté(souligné par nous)".
 
L’Etat-Puissance est évidemment aujourd’hui le seul en mesure de défendre la Nation tant contre une mondialisation anarchique et sauvage, dont l’invasion migratoire est l’un des signes les plus alarmants, que contre une construction européenne jacobine qui la prive progressivement de toute souveraineté (monétaire, budgétaire, fiscale, juridique, diplomatique et même militaire).
L’ "Etat-stratège", que prône le Front national sur le plan économique et social, s’inscrit évidemment dans la vision d’un Etat-Puissance porteur d’une stratégie globale souverainiste, et pour tout dire nationalistedès l’instant où ce dernier – que l’on ne doit pas confondre avec un quelconque impérialisme – consiste à "résoudre chaque question par rapport à la France" (Maurice Barrès, Scènes et Doctrines du nationalisme (1902), éditions de Trident, 1987, p.63). Telle fut incontestablement l’attitude du général de Gaulle : "Il faut saisir toute l’importance que le concept de la "Nation" a représenté pour Charles de Gaulle afin de mieux comprendre sa personnalité : il a toujours tenu la prospérité ou le déclin de la Nation comme une question de premier ordre et toujours associé étroitement le destin de la Nation à sa vocation personnelle. C’est pourquoi le nationalisme constitue le noyau de la philosophie gaulliste(souligné par nous). Il ne saurait être question de gaullisme si ce concept fondamental de la "Nation" était écarté" (Chen Lemin, Directeur de l’Institut des Etudes de l’Europe occidentale à l’Académie chinoise des sciences sociales, "Le gaullisme et le nationalisme", De Gaulle en son siècle, Journées internationales organisées par l’Institut Charles de Gaulle, 19-24 nov. 1990, Unesco-Paris).
 
Il faut bien reconnaître que, depuis la disparition de Charles de Gaulle et de Georges Pompidou et le ralliement progressif depuis 1992 (Maastricht) de la plupart des "gaullistes" patentés à une construction européenne étouffante, totalitaire, il ne reste plus guère sur le créneau souverainisme/nationalisme, du moins parmi les principales formations politiques, que le Front national, ce dernier se trouvant soumis depuis quelque temps à un feu croisé (les "munitions" de l’un pouvant aussi servir à l’autre, et vice versa…) : + d’un côté, les (ultra)libéraux s’alarment d’une alliance nationalisme/socialisme, systématiquement assimilée à un "fascisme", nous l’avons dit, par une certaine historiographie à la Sternhell, et de là, à un "national-socialisme", pour ne pas dire, mais le suggérer hypocritement au "nazisme"… ; + d’un autre côté, le Président Hollande, dans une déclaration le 18 avril 2015 à Canal+, ironise sur le fait que "Marine Le Pen parle comme un tract du Parti communiste des années 1970" ! Même Bernard Tapie s’en mêle : "…la retraite à 60 ans, la semaine de 35 heures, on augmente le SMIC, on étatise tout. Pour moi le Front national est un vrai parti de gauche (sic). Ce parti est devenu fréquentable" (11 mai 2015, "Ruth Elkrief", BFMTV).
Certains politologues ajoutent à la confusion, soit en inventant la notion de "gaucho-lepénisme" (Pascal Perrineau), soit en rattachant la critique du FN contre les monopoles et les profits capitalistes qui sacrifient l’intérêt national à un "socialisme archaïque" (Marc Crapez). C’est à croire que ces politologues ont oublié totalement la doctrine sociale catholique… bien qu’il soit plus qu’hasardeux de rechercher prioritairement l’inspiration du programme économique et social du FN dans cette doctrine, d’autant que, par ailleurs, le FN, sous prétexte de lutte contre un islam conquérant, prône une "laïcité" agressive qui, pour ne pas paraître discriminatoire vis-à-vis de cet islam, n’épargnerait évidemment pas le catholicisme !
 
Mais enfin…, en restant sur le seul plan économique et social :
- On ne peut oublier Léon XIII (1810-1878-1903) et sa célèbre encyclique Rerum Novarum de 1891 dans laquelle le Pontife condamnait la cupidité de la bourgeoisie et la concentration des richesses entre les mains "d’un petit nombre d’hommes opulents et ploutocrates (sic)", tout en dénonçant la prétention des socialistes à vouloir supprimer la propriété privée (remède pire que le mal), et qui, parallèlement, faisait référence, à de multiples reprises, au rôle protecteur de l’Etat.
- On ne peut oublier Pie XI qui, dans son encyclique Quadragesimo anno de 1931 déjà citée, dénonçait "le pouvoir économique discrétionnaire aux mains d’un petit nombre d’hommes, dépositaires et gérants d’un capital qu’ils administrent à leur gré". Souvenons-nous que le ministre des Finances du Front populaire et futur premier Président de la IVème République, le socialiste Vincent Auriol, se réclama à la Chambre de cette encyclique pour justifier la réforme "étatiste" des statuts de la Banque de France….
 
- On ne peut oublier, plus près de nous et à la grande incompréhension et colère des libéraux, les multiples condamnations du "capitalisme sauvage" par Jean-Paul II (1920-1978-2005) et par le Pape actuel François.
- On ne peut oublier le Pape Benoît XVI écrivant en 2009, en pleine crise du libéral-capitalisme : "La sagesse et la prudence nous suggèrent de ne pas proclamer trop hâtivement la fin de l’Etat. Lié à la solution de la crise actuelle, son rôle semble destiné à croître, tandis qu’il récupère nombre de ses compétences(souligné par nous)" (encyclique Caritas in veritate, juin 2009).
- On ne peut oublier que le même Pontife n’hésitait pas à déclarer – ce qui a dû ulcérer bien des (ultra) libéraux et notre "société civile" si allergique aux "fonctionnaires" – : "la fonction publique est importante au point de revêtir un caractère presque sacré (sic)" (discours aux Préfets italiens, à l’occasion du 150ème anniversaire de l’unité italienne, 14 octobre 2011).
On ne peut davantage oublier que celui qui, aujourd’hui, est le Pape émérite Benoît XVI, alors qu’il était encore le Cardinal Ratzinger, Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi, se livra en 1984 à une charge particulièrement sévère contre le libéralisme, cette idéologie "individualiste, rationaliste et hédoniste" que le Prélat rattachait à la "bourgeoisie du tertiaire" et qu’il rendait responsable des malheurs de l’Eglise depuis vingt ans ! Jamais le titre de l’ouvrage cité plus haut d’Emile Poulat, Eglise contre bourgeoisie, n’avait semblé plus pertinent… (Cette attaque du futur Benoît XVI contre la bourgeoisie et son idéologie libérale se situe dans un entretien accordé par le Prélat à la revue italienne Gesu, dont plusieurs extraits furent repris dans la presse française de l’époque, en particulier : Le Figaro, 10 nov. 1984, Le Nouvel Observateur, 16 nov. 1984, La Croix, 23 nov. 1984).
A s’en tenir à certaines analyses, pas un Pape, depuis deux siècles, n’échapperait à l’accusation de "gauchisme" ! En témoigne l’ire du libéral Guy Sorman à l’encontre du Pape François qu’il accuse d’être hostile à "l’économie de marché", "au capitalisme" et à "la finance internationale", et d’avoir épousé "la cause des écologistes intégristes", concluant : "On comprend que la Gauche et les médias aiment ce Pape, quand il ne parle pas de Jésus. Mais quelle est l’utilité du Pape s’il pense comme tout le monde ? Il ne fait que cautionner les bien-pensants, ceux qui ne pensent pas par eux-mêmes mais pensent comme tout le monde (…) François n’est qu’un homme politique parmi d’autres, dans le sens du vent" ("Un Pape rouge et vert", Contrepoints, 13 mai 2015).
 
Il devient urgent de (re)lire Poulat ! Et tout aussi urgent d’abandonner la grille Gauche/Droite telle qu’elle est entendue comme opposant le socialisme et le libéralisme !

Qu’est-ce que la France ?

Publié dans A tout un chacun
Qu’est-ce que la France ?  Qu'est-ce qu'une nation ?
 
La polémique autour des propos du député européen Nadine Morano, affiliée aux "Républicains", sur la France "pays de race blanche", relance une nouvelle fois le débat sans fin sur ce qu’est la Nation française et, d’une manière générale, sur ce qu’est une Nation.
Essentiellement, deux conceptions s’opposent aujourd’hui : la Nation conçue comme un héritage d’une part, la Nation conçue comme un contrat d’autre part. Les deux conceptions sont irréconciliables.
 
La Nation-héritage est une communauté forgée par l’Histoire, une patrie charnelle.
 
Avec la conception de la Nation-héritage, nous sommes en présence d’une "communauté" qui, loin de toute philosophie libérale et de tout individualisme, "implique l’intimité, un mode de relations spécial dans lequel l’individu est vraiment en commun avec le groupe", autrement dit "un mode de coexistence caractérisé par un maximum de relations personnelles, par une très forte intensité du "nous" [Giovani Sartori, Théorie de la Démocratie, Armand Colin, 1973].
On retrouve ici l’idée aristotélicienne de l’amitié comme fondement de la Cité.
Cette "communauté" s’enracine profondément dans l’Histoire. La Nation, qui s’identifie ici tout particulièrement à la Patrie, constitue alors en quelque sorte "dans l’ordre terrestre, ce qu’est, dans l’ordre spirituel, la communion des saints. C’est la grande chaîne qui unit les pères et les fils dans une même foi, dans une même tradition, dans les mêmes souvenirs et les mêmes espérances, dans les mêmes amours et les mêmes haines" [Albert Lecoy de la Marche, La Guerre aux Erreurs Historiques, Paris, 1891].
 
Nous sommes donc en présence, non d’une patrie "idéologique" uniquement fondée sur des "valeurs", mais d’une patrie charnelle– "terre des pères" et "mère- patrie" – parfaitement caractérisée d’un point de vue géographique, historique, religieux, culturel, ethnique, linguistique… Cette notion de "patrie charnelle" se retrouve admirablement chez Péguy affirmant, au moment de partir à la Guerre de 1914 où il va être tué dès les premiers combats, que défendre la France, c’est "défendre Poitiers, Bouvines, saint Louis, Jeanne d’Arc, la Sorbonne et les cathédrales, Racine et Molière, la plus belle langue du monde".
 
Comme l’écrivait Henri Massis :
"La France de Péguy, ce n’est pas une idée, une notion, un esprit sans corps une chose sans matière, c’est tout un grand peuple vivant, réel. La France de Péguy, ce sont des pays, la Loire, la Beauce, Paris, et ce sont des personnes, Jeanne d’Arc, sainte Geneviève, saint Louis, Notre-Dame, Dieu ; la France de Péguy, ce sont des arbres, des labours, des clochers. Et dans son admirable Introduction à la poésie française, Thierry Maulnier a pu saluer en Péguy "le seul poète de nos blés", le seul qui soit réellement revenu au ciel français, au sol français, aux travaux français. Personne, en effet, n’a comme Péguy les mots propres et justes pour décrire et montrer nos jardins, nos vignes, nos treilles, nos allées, nos maisons, et aucune langue plus que la sienne n’est apte à décrire ces horizons français si diversementpareils et si pareillement divers : c’est le dessin même, c’est la ligne, le style, c’est l’exacte géométrie française, et c’est aussi la moralité, la réalité, l’être même de la France" [La Revue universelle, tome 78, n°10, 15 août 1939, p.482].
 
Dans le même esprit que Péguy, Maurras écrira :
"Une patrie, ce sont des champs, des murs, des tours et des maisons ; ce sont des autels et des tombeaux ; ce sont des hommes vivants, père, mère et frères, des enfants qui jouent au jardin, des paysans qui font du blé, des jardiniers qui font des roses, des marchands, des artisans, des ouvriers, des soldats. Il n’y a rien au monde de plus concret" [Votre bel aujourd’hui, 1950, publié après la mort de Maurras, Librairie Arthème Fayard, 1953].
 
Cette identification concrète de la Nation – à mille lieues de la "patrie idéologique" chère aux héritiers de la Révolution, notamment libéraux (cf. par exemple les positions actuelles d’un Juppé ou d’un Fillon…) – était très nette dans l’esprit du général de Gaulle qui, se plaçant sur un plan ethnico-culturel, déclarait à Alain Peyrefitte [cf. C’était de Gaulle, 1, 1994, p.52]:
"C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne".
 
Sans exclure une certaine ouverture (la "vocation universelle" de la France), convenons que les propos du fondateur de la Vème République comportent une véritable profession de foi contre la société "pluriethnique’", "multiculturelle" et "multireligieuse" chère au contraire aux tenants de la Nation-contrat.
Certains pseudo-gaullistes (Juppé, etc.) ont avancé piteusement que les propos du Général étaient circonstanciels, destinés à justifier l’abandon de l’Algérie, pour ne pas avoir à intégrer des millions de musulmans dans la Nation française. Il est clair que la pensée du général de Gaulle transcendait l’épisode algérien. En témoigne le chapitre de ses Mémoires d’espoir (Le Renouveau 1958-1962) consacré à la construction européenne, dans lequel, évoquant les diverses nations européennes, de Gaulle écrit :
"Toutes étant de même race blanche (sic), de même origine chrétienne, de même manière de vivre, liées entre elles depuis toujours par d’innombrables relations de pensée, d’art, de science, de politique, de commerce, il est conforme à leur nature qu’elles en viennent à former un tout, ayant au milieu du monde son caractère et son organisation".
 
On aura compris qu’avec la conception de la Nation-héritage, l’identité nationale ne peut se concevoir que de manière ’’généalogique’’.
Dans ces conditions, la Nation est nécessairement une réalité historique continue qui transcende les générations présentes car faite de toutes les générations passées, mais aussi de toutes les générations à venir, de tous les "nationaux" morts et de tous les "nationaux" à naître.
Dans cette optique, ce ne sont pas des "citoyens" nomades qui font la Nation, mais c’est la Nation qui crée les "nationaux" : "La France et l’Etat font les Français, bien plus que les Français ne font la France", telle était la pensée du général de Gaulle [cf. Nicolas Tenzer, La face cachée du gaullisme. De Gaulle ou l’introuvable tradition politique, Hachettes littératures, 1998], en totale connivence avec celle d’un Soljenitsyne proclamant : "La patrie, c’est ce qui nous a tous créés. Elle est au-delà, bien au-delà de toutes les éphémères constitutions" [cf. La Russie sous l’avalanche, Fayard, 1998].
 
Le concept de Nation, s’il ne se confond pas avec celui de peuple, l’englobe cependant, car "la nation est le correspondant dans l’éternité de ce qu’est le peuple à un moment de l’histoire" [Nicolas Tenzer, op.cit.].
Le "national" est alors essentiellement, quoique non exclusivement, celui qui par le "droit du sang" (ou "droit de filiation") appartient naturellementà la Nation – communauté historique, patrie charnelle et spirituelle – et ce n’est que très exceptionnellement qu’il peut s’y agréger par un acte volontaire d’adhésion ; adhésion à une communauté à l’égard de laquelle il doit avoir bien conscience qu’il est avant tout un débiteur. On rejoint ici une vision qui correspond à une tradition philosophique qui rejette les conceptions contractuelles de l’origine et du fonctionnement des sociétés et qui se retrouve aussi bien chez Aristote que chez saint Thomas d’Aquin ; conceptions contractuelles qui, indéniablement, sont celles dominant les pensées "modernes" et spécialement aujourd’hui les pensées libérales qui, obnubilées par les marchés, ont de plus en plus horreur des frontières qui notamment freinent les migrations… même s’il arrive à certains libéraux de s’en inquiéter, tel le philosophe Pierre Manent, l’un des principaux disciples de Raymond Aron, écrivant :
"Les élites de la Commission [de Bruxelles] ont (…) une horreur sacrée de la frontière qu’elles associent à la guerre. Il faudrait leur rappeler que c’est le franchissement d’une frontière qui engendre la guerre et non la frontière en elle-même qui est au contraire signe de paix. Tout rappel des limites paraît désormais une déchirure de l’humanité. Ce sera fatal." [La Raison des nations, réflexions sur la démocratie en Europe, Gallimard, 2006].
Texte évidemment à méditer au moment où les dirigeants européens, à la remorque de la chancelière allemande Merkel, se déclarent prêts à ouvrir toutes grandes leurs frontières pour accueillir des centaines de milliers d’immigrants extra-européens….
 
 
La Nation-contrat est une société (et non une communauté), une patrie idéologique (et non charnelle).
- La Nation-contrat est une "société" purement formelle et fonctionnelle qui, contrairement à une "communauté", "n’implique aucune communion intime" [G. Sartori, op.cit.]. Elle n’est, comme tout contrat, qu’un acte volontaire, un simple pacte civil qui peut être remis en cause à tout instant au gré de volontés changeantes.
- Cette société contractuelle, aucunement enracinée dans l’Histoire, ne peut alors être structurée que par des "valeurs" (celles de la "République") ; valeurs qui sont universelles (la liberté, les droits de l’homme, etc.), et donc supranationales…, évidemment radicalement incapables de fonder à elles-seules une quelconque identité nationale !
 
- La Nation-contrat n’a pas vraiment d’attache avec le passé, si ce n’est avec la Révolution qui, pour les "modernes", a refondé la Nation en faisant table rase de ce qui existait auparavant ; elle n’a plus vraiment de réalité ; elle n’est plus un terroir, un patrimoine ; elle est devenue une idée : la "République"… ! Nous sommes désormais en présence d’une patrie idéologique qui, du reste, peut être n’importe quelle portion du monde, dès l’instant où y sont respectées les fameuses "valeurs de la République". La récente "marche républicaine" du 11 janvier 2015 à Paris, après les attentats islamistes du 7, fut une expression emblématique de cette "patrie idéologique" qui peut se trouver alors équiparée à l’univers tout entier : ce n’est plus la terre des pères, ce n’est plus la mère-patrie…, c’est la "Terre-Patrie" ! L’identité de la France disparaît.
 
 
Avec la conception de la Nation-contrat, ce n’est plus la Nation qui crée les "nationaux", mais ce sont les "citoyens" qui créent la Nation. Le national disparaît au profit du citoyen. "Qu’est-ce qu’un Français ? C’est un citoyen français, rien de plus et rien de moins", écrivait naguère Jean-Pierre Chevènement [Le Vert et le Noir ; intégrisme, pétrole, dollars, 1995], manifestement incapable – malgré sa (fausse) réputation de "nationaliste", qualification qu’il récuse d’ailleurs, comme, au demeurant, celle de "souverainiste" – de dissocier le concept de Nation de celui d’individu !
Au "national" lié à la Nation par le "droit du sang", se substitue donc le "citoyen", un citoyen nomade provenant de plus en plus, en raison d’une immigration galopante et incontrôlée, de contrées géographiques diverses et appartenant à des cultures multiples, un citoyen qui, en tant qu’individu, adhère volontairement – ou, le "droit du sol" aidant, se trouve agrégé par hasard – non à une communauté, mais à une société élective.
 
On se trouve alors en présence d’un simple "corps d’associés vivant selon une loi commune" selon la formule de Sieyès, installés pour un temps plus ou moins long sur un même espace géographique et partageant volontairement les mêmes idéaux, qui ne peuvent être que ceux de la "République"…. Avec cette conception contractualiste, qui refuse ou n’est pas en mesure, répétons-le, de dissocier le concept de Nation de celui d’individu, la Nation, loin d’être "un vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le ciel" selon la formule d’Antoine de Rivarol, n’est plus qu’un simple conglomérat d’individus nés, selon le mot de Paul Valéry, d’un "spermatozoïde aveugle", une simple entité économico-administrative peuplée de travailleurs de plus en plus mobiles au gré des conjonctures politiques et surtout économiques.
Avec la conception de la Nation-contrat, la France n’est au fond qu’un choix personnel et révocable !
Il n’y a plus véritablement d’identité nationale, une identité qui ne peut exister que si elle s’ancre dans la "France éternelle", celle que célébrait le général de Gaulle qui, la faisant commencer en 496, au baptême de Clovis [cf. notamment ses déclarations à l’historien Edmond Pognon parues dans De Gaulle et l’histoire de France (1970)], l’imaginait "créée par la Providence… pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires", et "telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle" [Mémoires de Guerre,T.1, l’Appel, p.1].
 
Mais on a vu, avec l’affaire Nadine Morano, que la pensée du Général était devenue bien ringarde, voire carrément délictueuse, y compris pour ceux qui ont le toupet de se prétendre ses héritiers !!

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