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Un laïcisme obsessionnel

Publié dans Du côté des élites
Il y a une laïcité "saine et légitime" pour reprendre un formule de Pie XII, c’est-à-dire conforme à la conception chrétienne des rapports entre le spirituel et le temporel qui exclut toute espèce de confusion et de théocratie  (à l’inverse de ce qui se passe par exemple dans l’Islam). C’est en ce sens que l’on devrait comprendre l’affirmation selon laquelle la France est une "République laïque" qui figure dans l’article 1 (primitivement 2) de la Constitution de la Vème République.
En 1958, cette disposition avait cependant consterné nombre d’évêques dont certains n’avaient pas craint de faire part publiquement de leurs réserves, tel l’évêque d’Angers Mgr Chappoulie qui, dans sa lettre du 7 septembre 1958 "à propos du prochain referendum constitutionnel et quelques problèmes d’avenir", écrivait : "Touchant le projet constitutionnel, il sera permis à un évêque de regretter que ce texte ne fasse, dans son préambule, aucune référence à Dieu, souverain Maître de toutes choses (…) Dieu, notre créateur et notre Père, est à la fois l’origine et la limite du pouvoir des hommes sur toute société ici-bas. Chrétiens, nous devons souffrir de la méconnaissance de Dieu à la base de la loi fondamentale proposée à la France". Texte incompréhensible aujourd’hui, le Concile Vatican II étant passé par là… Toujours est-il que le général de Gaulle, piqué au vif par les récriminations épiscopales, justifia la présence du principe de laïcité dans notre loi fondamentale, en particulier dans une lettre au cardinal Grente, archevêque-évêque du Mans et membre de l’Académie française, dans laquelle il écrivait : "A moins que l’Etat ne soit ecclésiastique, je ne vois pas, -- non plus, j’en suis sûr que Votre Eminence – qu’il puisse être autre chose que laïque. Tout la question est de savoir comment, dans quel esprit, il sera cela ? Pour qu’il le soit comme il faut, je crois bon, en toute conscience, qu’il reçoive le baptême de l’Eglise de France." (lettre du 17 septembre 1958, in Charles de Gaulle, Lettres, Notes et Carnets, juin 1958-décembre 1958, Plon, 1985, p.86). Il est vrai que, peu après son investiture comme dernier Président du Conseil de la IVème République moribonde, le général de Gaulle, dans un message public du 21 juin 1958, s’adressa sans le moindre complexe laïque au Pape Pie XII dans les termes suivants : "Très Saint Père, La Mission vient de m’être donnée de diriger à nouveau la France en une période grave pour son destin. Au moment où j’assume cette lourde responsabilité, ma pensée respectueuse se porte vers Votre Sainteté. En toute piété (sic), j’appelle Son soutien spirituel sur mon action et Lui demande de bénir la France."

Mais tout le monde sait bien, ou devrait savoir, qu’affirmer aujourd’hui en France que l’Etat est "laïque" n’a évidemment pas seulement pour but, comme dans l’esprit du général de Gaulle, de souligner que l’Etat n’est pas ecclésiastique ! Dans la France "moderne", le principe de laïcité recouvre bien autre chose, procédant en réalité d’un état d’esprit radicalement antireligieux (très présent dans les vraies motivations de la loi de Séparation du 9 décembre 1905), dont l’objectif ultime est l’entière sécularisation de la société, autrement dit "la rupture avec l’Eglise, avec Jésus-Christ, avec Dieu, avec toute reconnaissance, avec toute ingérence et toute apparence de l’idée de Dieu dans la société humaine" (Louis Veuillot, L’illusion libérale,1866). Dans un ouvrage intitulé significativement Les Forces créatrices du droit (L.G.D.J.,1955), et en commentaire de l’article 1er de la Constitution de 1946 proclamant que la France est une "République laïque", disposition reprise dans la Constitution de 1958, le Doyen Ripert notait pertinemment : "Il ne s’agit pas seulement de résister au pouvoir des clercs , mais bien de détruire dans les esprits le sentiment religieux ou tout au moins de le réduire à une croyance personnelle sans vertu sociale." On est évidemment à mille lieues de la conception du général de Gaulle appelant, dans sa lettre au cardinal Grente citée plus haut, l’Eglise de France à "baptiser" (sic) la laïcité de l’Etat ! Le Doyen Ripert précisait d’ailleurs dans son ouvrage de 1955 : "L’Etat moderne élimine purement et simplement la religion dans la conduite de la société, donc dans la préoccupation du législateur. Aucune règle de droit ne saurait être adoptée parce qu’elle serait réclamée par la morale religieuse ; aucune ne saurait être condamnée pour cela seul qu’elle serait repoussée par cette morale." Dans cette optique, peu avant son élection à la présidence de la République en 1995, Jacques Chirac affirmera avec force qu’aucune loi morale ne doit primer la loi civile ( cf. Le Monde, 4 avril 1995).

A la vérité, la laïcité dite "à la française", loin d’être une laïcité "apaisée", "tolérante", "ouverte", etc., dont rêve en permanence notre Episcopat, lui-même se voulant tolérant et ouvert, relève bien plutôt d’un laïcisme obsessionnelqui est l’une des matrices essentielles de notre classe politique et qui n’épargne quasiment aucune tendance, du moins parmi les "grands" partis (cf. quelques déclarations déconcertantes sur la laïcité de certains dirigeants du FN !...). Si les cérémonies de canonisation des Papes Jean XXIII et Jean-Paul II viennent d’être l’occasion pour les milieux les plus anticléricaux (au premier rang desquels on ne sera pas étonné de trouver Jean-Luc Mélenchon) de protester contre la présence à ces cérémonies d’une délégation française officielle conduite par le Premier ministre Manuel Valls, on ne doit pas oublier que, naguère, un François Bayrou, catholique "estampillé", représentant une mouvance centriste se réclamant peu ou prou de la démocratie chrétienne, fut de ceux qui récriminèrent le plus vigoureusement contre la mise en berne des drapeaux sur les édifices publics en France lors des funérailles de Jean-Paul II en avril 2005, tandis que les protestations pleuvaient de toute part contre la place, jugée excessive, accordée par les médias français à la mort du Pape ainsi qu’à l’élection qui s’en suivit de Benoît XVI. Au demeurant, la présence de Manuel Valls à la canonisation de Jean XXIII et de Jean-Paul II ne doit pas non plus faire oublier que celle de François Fillon, alors lui-aussi Premier ministre, à la béatification de Jean-Paul II en 2011 avait entraîné une protestation du Parti socialiste… Bref, on a l’impression que dans notre monde politique, c’est à qui manifestera le plus de zèle à proclamer son attachement à un laïcisme considérablement éloigné de la laïcité telle que la concevait le général de Gaulle. Ce laïcisme obsessionnel se nourrit d’une profonde et stupéfiante méconnaissance du Droit et de l’Histoire.
 
Contrairement à une croyance largement répandue en France, y compris dans les milieux gouvernementaux et politiques, voire ecclésiaux, dont on pourrait pourtant espérer qu’ils soient davantage informés des subtilités juridico-canoniques et diplomatiques, si elle en est séparée au plan interne, la France n’est pas séparée de la religion catholique au plan externe.
Certes, conséquemment à la loi du 9 décembre 1905, la République ne reconnaît aucun culte au plan interne, au demeurant pas sur l’ensemble du territoire national, puisque ladite loi ne s’applique ni en Alsace-Moselle, ni à Saint-Pierre et Miquelon, ni en Guyane, ni en Polynésie française, ni à Wallis et Futuna, ni en Nouvelle Calédonie, ni à Mayotte. Mais entretenant des relations diplomatiques avec le Saint-Siège (ou Siège Apostolique), c’est-à-dire avec le gouvernement central de l’Eglise catholique dont le Pape est le chef, la France reconnaît nécessairement, à ce niveau externe, la religion catholique et le culte dont il est l’expression publique, et eux seuls. Il y a là une évidence qui échappe à la plupart des observateurs (politologues et surtout journalistes…) en raison notamment de la fâcheuse confusion qu’ils font entre le Vatican et le Saint-Siège, les amenant, particulièrement en France, à perdre totalement de vue que l’Etat de la Cité du Vatican n’est qu’un simple et symbolique Etat-support pour le Saint-Siège. Les conséquences politico-juridiques et diplomatiques de la non-équivalence entre Saint-Siège et Vatican sont alors considérables.
 
Si le Vatican est un "Etat-croupion" qui, à la vérité, ne satisfait ni pleinement, ni parfaitement (en tout cas bien moins que, par exemple, Monaco), à toutes les conditions juridiques et sociologiques que suppose la notion classique en droit international d’Etat (territoire, population, organisation politique, existence de services publics), en revanche, le Saint-Siège doit être considéré dans une situation de droit analogue à celle des organisations internationales. Dès l’instant où l’on admet qu’analogie ne veut pas dire stricte équiparité, c’est bien ainsi qu’il faut analyser sa propre position telle qu’elle ressort d’une note officielle de la Secrétairerie d’Etat à destination du gouvernement italien, en date du 19 août 1968, sous le pontificat de Paul VI, assurant que le Saint-Siège n’est "ni italien, ni étranger", qu’il constitue une "catégorie en soi", et que "s’il fallait lui donner une qualification juridique, il faudrait dire qu’il est un organisme international." "Organisme international" ne veut évidemment pas dire "Organisation internationale" – c’est pourquoi nous avons parlé d’analogie – car le Saint-Siège n’est en aucune manière l’émanation des Episcopats nationaux (au contraire par exemple de l’ONU qui émane des Etats qui la composent), et le Pape ne peut en aucun cas être purement et simplement ravalé au rôle d’un Secrétaire Général qui serait élu, au demeurant pour un temps limité, par les Présidents des Conférences épiscopales nationales, ainsi que l’avait souhaité en son temps le cardinal Suenens… Le Pape ne représente évidemment pas ses électeurs (en l’occurrence les cardinaux) et ne répond pas de ses actes devant eux (ce qui prouve abondamment que l’Eglise n’est pas une démocratie, au sens politico-juridique du terme).

C’est avec le Saint-Siège, [c’est-à-dire, répétons- le, le gouvernement central (le Pape et sa Curie) de l’Eglise catholique, "organisme international" dont le Pape est le Souverain ("Souverain Pontife de l’Eglise Universelle" est le quatrième titre accordé au Pape selon les titulatures de l’annuaire pontifical, après ceux d’ "Evêque de Rome" - le titre le plus important privilégié d’ailleurs par le Pape François -, de "Vicaire de Jésus-Christ", de "Successeur du Prince des Apôtres")] et non avec l’Etat du Vatican [dont certes le Pape est aussi le Souverain – ("Souverain de l’Etat de la Cité du Vatican" est le septième titre accordé au Pape après ceux de "Primat d’Italie" et d’ "Archevêque Métropolite de la Province Romaine", et avant le dernier, naguère ajouté, au sens équivoque lorsqu’il n’est pas en latin, de "Serviteur des Serviteurs de Dieu", c’est-à-dire en réalité "le plus grand" des Serviteurs de Dieu… ; celui de "Patriarche d’Occident", qui arrivait il y a peu en cinquième position, a été abandonné par Benoît XVI au grand mécontentement des orthodoxes qui, justement, sont disposés pour la plupart  à lui reconnaître ce seul titre !…)] que les Etats du monde entier [à quelques très rares exceptions , qu’ils soient à population majoritairement catholique, orthodoxe, protestante, juive, musulmane ou autre…] entretiennent des relations diplomatiques. Leurs représentants sont donc accrédités "près le Saint-Siège" et non auprès du Vatican (le Saint-Siège interdisant au demeurant qu’un même ambassadeur puisse être accrédité simultanément près le Quirinal, c’est-à-dire l’Italie), et les "nonces apostoliques" (appellation aujourd’hui générique) sont auprès de ces Etats – et des Episcopats nationaux --non les ambassadeurs de l’Etat de la Cité du Vatican, mais les légats permanents du Souverain Pontife, Chef suprême (Summus Pontifex ou Pontifex Maximus) de l’Eglise catholique. Et c’est à ce Chef suprême de l’Eglise catholique, et non au Chef de l’Etat de la Cité du Vatican, que les différents Souverains et Présidents temporels rendent, ce qu’on appelle aujourd’hui en mauvais français des "visites d’Etat", autrement dit des visites officielles solennelles, et à qui ils font rendre, toujours en mauvais français, les "honneurs d’Etat" lorsque lui-même leur rend visite, la qualité cumulative du Pape, de Souverain spirituel et de Souverain temporel, permettant de lui appliquer tout naturellement le cérémonial protocolaire classique (honneurs militaires, hymnes…) prévu pour les Chefs d’Etat "temporels", cérémonial qui, au demeurant, devrait lui être appliqué par analogie si, par hypothèse improbable, il viendrait à perdre à nouveau tout support étatique.

Il doit donc être parfaitement clair qu’au niveau international il n’y a pas de séparation des Etats – dont la France – ni avec l’Eglise catholique (au sens institutionnel), ni avec le culte catholique : en est la preuve irréfutable la présence es-qualités des ambassadeurs près le Saint-Siège (présence diplomatiquement quasiment "obligatoire") à des cérémonies strictementreligieuses, en particulier à ce qu’il est convenu d’appeler traditionnellement les "chapelles papales", autrement dit les liturgies les plus solennelles présidées par le Pontife Romain entouré notamment de tous les cardinaux résidant à Rome et de tous les dignitaires ecclésiastiques et laïques composant ce que, naguère encore, on appelait la "Cour pontificale". C’est pourquoi il n’y a rien de surprenant à ce qu’un Souverain ou un Premier ministre d’un Etat entretenant des relations diplomatiques normales avec le Saint-Siège et indépendamment de sa position vis-à-vis de l’Eglise catholique au plan interne, assiste, par exemple, à une messe d’inauguration d’un nouveau Pontificat (comme le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin lors de l’intronisation de Benoît XVI en 2005), messe qui, en raison de l’abandon du couronnement pourtant toujours prévu par les textes mais tombé en désuétude depuis 1978 à l’avènement de Jean-Paul 1er qui n’en a pas voulu, ne comportait même plus la légère touche "temporelle" qu’elle a eue jusqu’à Paul VI inclus, ou  par exemple encore, à une cérémonie de canonisation (comme le Premier ministre Manuel Valls tout récemment).
A la vérité, l’argument développé d’une manière générale par la "gauche laïcarde" et ses satellites (notamment francs-maçons), mais pas seulement, nous l’avons vu plus haut, argument repris par de nombreux commentateurs le plus souvent hostiles à l’Eglise -Institution comme le sont hélas de nombreux journalistes, selon lequel un Premier ministre français ne devrait pas assister à une fête religieuse, même présidée par le Pontife Romain, est totalement dénuée de sens. En effet, lorsque le Pape participe à une cérémonie, même strictement religieuse, il agit en tant que Chef d’une puissance spirituelle avec laquelle la France entretient des rapports officiels sanctionnés par le droit international.

Le Saint-Siège ou Siège Apostolique est, au plein sens du terme, une puissance souveraine, reconnue comme telle par le droit international (cf. par exemple la Convention de Vienne du 18 avril 1961 qui reprend vis-à-vis du Saint-Siège et de sa représentation diplomatique les dispositions du Congrès de Vienne de 1815). Son existence propre n’est aucunement liée à celle de l’Etat de la Cité du Vatican, né seulement en 1929 avec les "accords du Latran" signés entre le cardinal Gasparri, Secrétaire d’Etat de Pie XI, et Mussolini, pas plus qu’elle n’était liée à l’existence des Etats Pontificaux, disparus en totalité en 1870 avec la prise de Rome par les troupes de Garibaldi au service du Roi du Piémont. Entre ces deux dates – 1870-1929 – c’est-à-dire pendant près de soixante ans, nombreux furent les Etats, catholiques et non-catholiques, et parmi les plus importants de cette période (Autriche-Hongrie catholique, Prusse protestante, Russie orthodoxe…) à entretenir des relations diplomatiques avec le Siège Apostolique dépourvu alors de toute assise territoriale véritablement garantie sur le plan juridique international : le Pape se considère  comme "prisonnier" de la minuscule enclave du Vatican, rejetant la loi dite des Garanties promulguée unilatéralement par l’Italie. L’activité diplomatique du Siège Apostolique n’en est pas moins intense : c’est ainsi qu’en huit années de pontificat, de 1914 à 1922, Benoît XV fit passer le nombre des Etats représentés auprès du Saint-Siège de quatorze à vingt-six ! La France elle-même continua d’entretenir des relations diplomatiques avec le Pontife Romain de 1870 à 1904, date de la rupture de ces relations suite à la visite du Président Loubet à Victor-Emmanuel III, rupture précédant d’une année la loi de Séparation, puis en établit à nouveau à partir de 1920 alors qu’il n’y avait toujours pas d’Etatpapal. En réalité, la période 1870-1929, pendant laquelle le Saint-Siège est privé de tout véritable support territorial, est paradoxalement celle où il va connaître un accroissement considérable de son prestige, particulièrement pendant le pontificat de Léon XIII (1878-1903), de sorte que le Pape apparaît alors, aux yeux de tous, comme la plus haute autorité morale dans le monde.
C’est ici, qu’à la méconnaissance du Droit, les obsédés du laïcisme ajoutent l’ignorance de l’Histoire.
 
Non seulement l’argument juridique de la laïcité est absolument inopérant pour contester tant la mise en berne des drapeaux français à l’occasion de la mort d’un Pape que la présence du Président de la République ou du Premier ministre à une cérémonie religieuse présidée par le Pontife Romain, mais encore l’Histoire devrait inciter les gouvernants et les responsables politiques français (toutes tendances confondues)  à se montrer moins frileux dans leurs rapports avec Rome, ce qui leur éviterait, comme lors de la disparition de Jean-Paul II, de donner l’impression de vouloir réduire a minima ,voire supprimer (cf. Bayrou), les hommages officiels, au risque de se donner le ridicule de faire moins que Cuba et l’Inde qui, en la circonstance, décrétèrent trois jours de deuil national !...

L’idéologie laïciste ne peut ignorer d’abord l’histoire nationale qui fait du catholicisme, que cela plaise ou non, un élément fondamental de notre identité, au point que le général de Gaulle n’hésitait pas à déclarer : "Pour moi l’histoire de France commence avec Clovis, choisi comme roi de France par la tribu des Francs qui donnèrent leur nom à la France. Avant Clovis nous avons la préhistoire gallo-romaine et gauloise. L’élément décisif pour moi fut que Clovis fût le premier roi à être baptisé chrétien. Mon pays est un pays chrétien et je commence à compter l’histoire de France à partir de l’accession d’un roi chrétien qui porte le nom des Francs. " (cité in Edmond Pognon, De Gaulle et l’histoire de France, trente ans éclairés par vingt siècles, Albin Michel, 1990, p.30).
C’est bien avec cette perspective historique que le Général, retiré du Pouvoir en 1946, écrit au Président de la République Vincent Auriol (lettre constituant le dernier document à la dernière page du Tome 3 de ses Mémoires de Guerre) en faisant référence à "quinze cents ans d’une dure Histoire" ; l’allusion à Clovis, quoique implicite, y est très claire. Il est remarquable d’ailleurs, pour qui s’intéresse à l’histoire des idées, que, pour déterminer le début de l’Histoire de France, de Gaulle fasse référence à Clovis et non à Vercingétorix qui, en revanche, semble avoir la faveur, entre autres, de quelques néo-païens peu ou prou proches de la "nouvelle droite" et toujours prêts à glorifier nos racines celtiques et à se souvenir avec émotion des druides et du druidisme… Pas davantage le Général ne fait référence à Hugues Capet qui, lui, semble avoir la faveur de certains royalistes, peu ou prou maurrassiens ; ces derniers ayant paru vouloir donner plus d’importance au millénaire capétien célébré en 1987 avec le patronage actif du Président Mitterrand… qu’au quinze-centième anniversaire du baptême de Clovis célébré en 1996 (notamment à Reims en présence du Pape Jean-Paul II mais ….en l’absence du Président Chirac !), reçurent un sévère rappel à l’ordre du philosophe et journaliste Jean Madiran, lui-même maurrassien : "Si la France était née seulement en 987, comme le comte de Paris le garantit, comment et pourquoi pourrait-elle être nommée ‘’la fille aînée de l’Eglise’’ ? (…) Les Capétiens n’ont pas fait la France fille aînée, ils l’ont reçue telle, ils l’ont acceptée, ils l’ont maintenue, ils l’ont protégée, ils l’ont fait grandir : ils étaient déjà des héritiers (…) Faire commencer la France avec Hugues Capet en 987 serait la déshériter de saint Hilaire de Poitiers, de saint Martin de Tours, de saint Germain d’Auxerre, de sainte Geneviève de Paris (…) Ce serait déshériter la France de sainte Clotilde et de saint Rémy, la déshériter de saint Eloi… » (Présent, 23 janvier 1987).
Indéniablement, le Général se rattachait à la vision traditionnelle de la France "fille aînée de l’Eglise". Elle l’est assurément à un double titre :
En premier lieu, en raison du baptême de Clovis et de ses guerriers après la victoire de Tolbiac et selon la promesse faite par le Chef franc à Clotilde, de sorte que, pour toute une tradition, dont de Gaulle se réclame, la France doit sa naissance à la réception d’un sacrement ; un sacrement qui théologiquement ne peut évidemment être reçu que par des individus, le "baptême"de la France n’étant alors qu’une expression analogique, mais dont la charge symbolique est considérable.
En second lieu, en raison des liens solides et privilégiés qui se sont établis au cours des siècles entre le Saint-Siège et la France – par-delà les vicissitudes que connaîtront ces liens au plus fort des crises dues à la fois au césaro-papisme et au gallicanisme politique et ecclésiastique – notamment par l’aide que la France et/ou les Français lui apporteront tant pour la conquête que pour la sauvegarde de son indépendance temporelle. L’historien ne peut ignorer ici, et le politique ne devrait pas l’ignorer davantage, quec’est avec l’aide de la dynastie franque que naît au VIIIème siècle l’Etat pontifical qui subsistera, avec quelques modifications territoriales jusqu’en 1870, les Français (songeons aux fameux "zouaves pontificaux" majoritairement français) étant alors les derniers à le défendre contre les troupes de Garibaldi au service de Victor-Emmanuel Ier.
Evoquons en outre, pour mémoire, la Papauté avignonnaise du 14ème siècle qui, pendant près de soixante-quinze ans, fit du Saint-Siège une Institution établie sur "l’espace français"…
Entre la France et le Saint-Siège, on ne peut le contester, que de liens ! Aucune Nation, sauf l’Italie, ne peut prétendre en avoir autant.
 
Sans doute nous objectera-t-on que, s’il y a d’un côté la France "fille aînée de l’Eglise" – qui est aussi la "première apostate" selon le mot de Léon Bloy -- , il y a de l’autre, suivant la formule de Paul-Boncour, qui les associait pour mieux les opposer, la France"mère de la Révolution".
 
Mais cette seconde tradition de notre histoire n’efface pas la première, non seulement parce qu’elle est infiniment plus récente, mais surtout parce qu’elle ne peut mépriser voire ignorer en particulier le rôle fondamental de l’Eglise dans l’émergence politique de la Nation française, même si elle prétend orgueilleusement l’avoir totalement refondée en 1789-93 (il est vrai que l’argument peut paraître dérisoire à un moment où la plupart des héritiers de cette seconde tradition, à "droite" comme à "gauche", semblent consentir d’un cœur léger à la dissolution de la Nation dans le grand fourre-tout européen….). Dans ses travaux  l’historienne Colette Beaune (cf. notamment  Naissance de la nation France, Gallimard, 1985) montre bien que la France, dès le début, se sent inscrite tout spécialement dans le plan de Dieu, se conçoit comme le "peuple élu", successeur d’Israël, et destiné à jouer un rôle prééminent parmi les autres pays. Colette Beaune insiste en particulier sur le rôle des sermons lors des messes dominicales dans la gestation de l’idée nationale, rôle naturellement amplifié par les prêches lors des grands pèlerinages et bien sûr à l’occasion des croisades (pour les Musulmans, les Croisés seront tous des Francs…). "Election, vocation ? En dehors du peuple d’Israël, le peuple de Dieu, y a-t-il donc des peuples élus ?, s’interroge le cardinal Baudrillart, alors recteur de l’Institut catholique de Paris, (cf. La vocation catholique de la France et sa fidélité au Saint-Siège à travers les âges, conférences de Carême à Notre-Dame de Paris, 1928), qui répond : "Si je considère la rigueur des termes, je ne le pense pas. Mais il est des prédestinations providentielles que les événements nous permettent de vérifier et ces prédestinations, dans notre histoire à nous, apparaissent avec une telle clarté que, sans nulle présomption, et sans diminuer le rôle d’autre nations, nous nous croyons en droit de nous appliquer la parole du psalmiste : non taliter omni nationi. Les crises de notre histoire ont coïncidé avec les crises de l’histoire de l’Eglise romaine, et, finalement, la France a aidé au triomphe de l’Eglise".
Cette seconde tradition "révolutionnaire" ne peut davantage mépriser et ignorer l’apport et l’impact de la pensée catholique,d’une part, dans la construction de notre Etat, un Etat qui précisément constitua notre Nation à l’inverse de ce qui passa ailleurs (Italie, Allemagne…) – Etat "societas perfecta’’  dans l’ordre temporel, autrement dit société autonome et souveraine dans son ordre, selon la notion théologico-juridique élaborée par la scolastique – et d’autre part,dans la construction de notre droit, un droit aujourd’hui menacé, aussi bien à la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) qu’à la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), par le modèle anglo-saxon protestant (on pourra lire sur l’influence du catholicisme sur notre droit : Joël- Benoît d’Onorio (dir.), Religion et Droit, Actes du Colloque de la Confédération des juristes catholiques de France, 1983, Téqui, 1984).
Ajoutons que l’ "illibéralisme" -- notion qu’il préfère à celle d’antilibéralisme, et qui caractérise, selon l’historien Pierre Rosanvallon, ce qu’on peut appeler l' "âme française", de sorte que tous nos concitoyens auraient un "ADN étatiste" --  est le produit d’un catholicisme "intransigeant" (cf. sur ce concept les travaux irremplaçables de l’historien et sociologue Emile Poulat) profondément "anti-moderne", adversaire de toute réussite fondée sur l’argent (contrairement au protestantisme ou au judaïsme), et qui accorde à l’Etat, dépositaire privilégié de l’intérêt général, un rôle éminent y compris, contrairement aux thèses libérales, dans le domaine économique. Un Etat régulateur et essentiellement protecteur "de notre unité, de notre indépendance et de notre liberté" (Georges Pompidou, discours aux Corps constitués, 1er janvier 1972). [Sur ce sujet, on pourra lire notre propre étude, Gérard Frémiot, L’Etat : le Grand Retour ?, Muller édition, 2012, notamment les pages 81 et s.].

L’idéologie laïciste ne peut non plus ignorer l’histoire des relations internationales et diplomatiques.L’Eglise catholique est une puissance (spirituelle) souveraine qui participe au commerce juridique international depuis très longtemps (au moins depuis le Moyen Age), possède un droit de légation active et passive, et a la capacité de signer des accords avec les Etats (notamment les "concordats"). Son utilité dans ce commerce est universellement reconnue au point que sa présence est réclamée par des Etats où pourtant la population catholique est largement minoritaire quand elle n’est pas quasiment inexistante.
De fait, le Saint-Siège jouit d’un prestige considérable dans la communauté des Nations parce qu’on sait qu’il est sans doute la puissance qui contribue le plus à la moralisation de la vie internationale, sa doctrine se fondant notamment sur la nécessité pour tous les Etats de respecter les accords conclus (pacta sunt servanda), d’où son souci, dans l’histoire récente, de signer des "concordats" avec le maximum d’Etats, quel que puisse être le régime de ces derniers. Ajoutons qu’on apprécie également sa prudence, et aussi son "bon sens". Bref, la quasi-totalité des Etats reconnaît au Pape son impartialité, même si celle-ci ne fut pas toujours bien perçue : souvenons-nous de Benoît XV qualifié, en raison de ses tentatives de médiation pendant la Grande Guerre, tout à la fois de "pape français" par Ludendorff et de "pape bôche" par Clémenceau !...
C’est cette impartialité qui explique les multiples activités de médiation et d’arbitrage qui, dans l’histoire passée et récente, ont toujours été confiées par les Etats au Saint-Siège, y compris quand des Nations de tradition non-catholique étaient parties au litige. On ne peut oublier à cet égard qu’en 1885, alors qu’il n’y avait plus d’Etat pontifical et que le Pape se considérait comme prisonnier au Vatican, Bismarck n’hésita pas (peut-être pour se faire pardonner son Kulturkampf  ?) à soumettre au Pontife Romain la médiation (qui lui fut défavorable…) du conflit qui opposait alors le Reich à l’Espagne sur la possession des îles Caroline.
C’est cette impartialité qui explique aussi pourquoi les pays du Pacte de Varsovie, l’URSS en tête, firent pression, en pleine guerre froide, pour que le Saint-Siège – avec lequel ils n’entretenaient pas de relations diplomatiques – soit associé en 1969 à la fameuse Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe (CSCE), comptant sur le Pape pour peser en faveur d’une politique de détente dont l’Union Soviétique, peinant dans la course aux armements avec les Etats-Unis, avait économiquement le plus grand besoin. Le Saint-Siège fit d’ailleurs en quelque sorte "payer" à l’Union Soviétique le prix de sa participation à la CSCE par l’inscription, dans la déclaration finale d’Helsinki en 1975, de la proclamation du respect des droits de l’homme, y compris de la liberté religieuse…, liberté religieuse devenue aujourd’hui une (la) pièce maîtresse de l’activité diplomatique du Saint-Siège, qui est loin de profiter à la seule religion catholique, celle-ci, en raison de son statut diplomatique, devenant en bien des territoires la "protectrice", sinon de jure, du moins de facto des autres religions, ce qui ne va pas sans créer d’ailleurs chez ces dernières quelques rancœurs et jalousies !...

En définitive, mis à part quelques laïcistes obsessionnels "franchouillards" et quelques anti-romains anglo-saxons, tout le monde s’accorde sur le rôle irremplaçable du Pape comme artisan de la paix internationale. Et c’est évidemment ce rôle que l’ONU à solennellement consacré en 2004 : face à l’hostilité développée à l’encontre du Saint-Siège – hostilité toujours vivace aujourd’hui – par certaines ONG pour ses positions en ce qui concerne la sainteté de la vie humaine et la valeur de la famille traditionnelle en tant que cellule de base de la société, les 191 Etats-membres de l’Organisation – y compris donc ceux n’entretenant pas de relations diplomatiques avec lui comme la Chine ou l’Arabie Saoudite ! – ont voté à l’unanimité en juillet 2004 une résolution confirmant et officialisant le statut juridique d’observateur permanentdu Saint-Siège à l’ONU, lui reconnaissant quasiment tous les droits des autres membres de l’ONU, à l’exception du droit de vote à l’Assemblée générale (droit de vote que, semble-t-il, le Saint-Siège ne souhaite d’ailleurs pas posséder), et en particulier la possibilité d’intervenir directement dans les débatssans autorisation préalable. [C’est pourquoi on restera stupéfait de lire dans un récent ouvrage de "droit international public" que le Saint-Siège est une ONG !!!].

On aura compris combien étaient déplacées, dérisoires et grotesques les récriminations de nos laïcistes de "gauche" et de "droite" lors du décès de Jean-Paul II, de l’avènement de Benoît XVI ou encore de la canonisation de Jean XXIII et de Jean-Paul II. On nous permettra donc de proposer à leur méditation deux textes d’origine politique fort différente :
Le premier est de Léon Blum s’interrogeant, en 1945, sur la future organisation des Nations après le cataclysme de la Seconde Guerre mondiale :
"Je serais ici conduit, par la logique du raisonnement comme par l’association des idées, à envisager, au sein du Congrès international, l’opportunité d’une autre puissance. C’est à la Cour de Rome (sic), que je pense, au Saint-Siège apostolique. Sa participation au même titre que les Etats serait, par elle-même, le signe le plus éclatant que dans l’univers de demain, d’autres puissances comptent que les puissances temporelles(…) L’influence pontificale s’est toujours mesurée et s’exerce encore en faveur d’une paix organique, fondée sur la justice, sur l’égalité des peuples et des hommes, sur la sainteté des contrats (…) La paix est nécessaire à l’Eglise, et il n’est pas moins certain que le concours de l’Eglise serait infiniment profitable à l’œuvre d’organisation pacifique." (Léon Blum, A l’échelle humaine, Gallimard, 1945).
Le second est de Georges Pompidou qui n’hésitait pas à reprendre, peut-être sans le savoir, et en tout cas sans le citer, l’idée de Joseph de Maistre (cf. Les Soirées de Saint-Pétersbourg), selon lequel l’irréligionétait la "fille aînée" de l’orgueil :
"Du point de vue strictement social et humain (…) la foi est d’une immense valeur : non point pour endormir le peuple, comme on disait autrefois, ni pour faciliter sa soumission, mais pour éviter à l’humanité les tentations extrêmes de l’orgueil. La conviction qu’il existe une puissance qui s’impose aux hommes constitue pour ceux-ci et donc pour ceux qui les dirigent une sorte de garde-fou d’autant plus utile que les moyens dont nous disposons aujourd’hui sont plus terrifiants" (Georges Pompidou, Le Nœud gordien, Plon, 1974, pp.189-190).

Fasse que la lecture de ces deux textes puisse tempérer chez certains un zèle laïque dont on peut craindre qu’il ne cache le rêve chimérique "d’un Etat et d’une Eglise s’ignorant complètement l’un l’autre, ne se voyant pas, ne se parlant jamais, sourds, muets, aveugles", ainsi que le redoutait en 1905 – année de la Séparation ! – Deschanel. Rêve au demeurant particulièrement dangereux quand on songe que ce sont bien les "tentations extrêmes de l’orgueil" qui toujours, et spécialement au XXème siècle, ont été à l’origine des pires totalitarismes. On pourra mettre à l’actif du Premier ministre Manuel Valls d’avoir, semble-t-il, à l’encontre de certains de ses amis , exorciser ce rêve… Ce qu’avait déjà fait, au grand dam des milieux laïques, le Président Sarkozy dans le célèbre discours qu’il fit lors de la prise de possession de son titre de "premier et unique chanoine d’honneur" de l’Archibasilique Saint Jean de Latran, à l’occasion de sa visite officielle au Pape Benoît XVI le 20 décembre 2007.

De gaulle et le "choc des ...

Publié dans Devant l'histoire
De gaulle et le "choc des civilisations"

Développée en 1993 par Samuel Huntington (décédé en 2008), conseiller à la Maison Blanche du temps du Président Carter, Professeur de sciences politiques à Harvard, la thèse sur "le choc des civilisations", publiée en livre en France en 1997 (Odile Jacob), fait appel au "paradigme civilisation-nel"’, qui veut que les barrières politico-idéologiques deviennent moins importantes que les barrières religieuses, ethniques, et intellectuelles, et laisse entrevoir en conséquence que les conflits futurs ne seront pas principalement 'interétatiques' (au sens "territorial" classique qu’ils avaient avant tout au XIXème siècle) ou 'interidéologiques' (comme au XXème siècle), mais essentiellement à base de chocs religieux et culturels.
Cette thèse de Huntington fut mal reçue par ceux qui, avec un autre américain Francis Fukuyama (La Fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992), estimaient que la fin de la confrontation des idéologies, à la suite de l’effondrement du bloc soviétique, devait entraîner le triomphe définitif, irréversible, de la 'démocratie libéralo-capitaliste'  et, conséquemment, 'l’homogénéisation des peuples' et l’avènement à terme d’un 'Etat universel'. Elle fut particulièrement rejetée en France, et donc rapidement "évacuée", car remettant en cause le "politiquement et religieusement correct" vis-à-vis de l’islam d’une part, et d’autre part – peut-être même surtout à l’époque – contrariant fortement les tenants de l' "intégrisme" laïque, furieux de voir réapparaître au premier rang, dans une analyse (géo)politique plutôt dominée dans l’Université française par les critères économiques et sociaux, le 'critère religieux' ; un critère que déjà Max Weber n’ignorait point, qui pensait que la "bataille des dieux" condamnait l’humanité à se déchirer indéfiniment…
Même si l’on n’adopte pas entièrement la thèse de Huntington – et notamment sa classification des civilisations – force est de constater qu’elle a été considérablement revalorisée par les attentats du 11 septembre 2001 à New-York, et qu’elle l’est de nouveau, aujourd’hui, par les manifestations délirantes déclenchées un peu partout, y compris chez nous, par un film de troisième ordre mettant en cause le "Prophète" !

Du point de vue de l’Histoire – et spécialement de l’histoire des idées politiques – il est intéressant de constater que le général de Gaulle lui-même avait déjà, sur de nombreux problèmes géopolitiques, une vision qu’il n’est pas hasardeux de qualifier d’ "huntingtonienne"… avant l’heure !
Cette vision est en tout cas très frappante au travers du témoignage donné en 1995 par un de ses proches collaborateurs, le diplomate Gilbert Pérol : "Il y a presque trente ans, dans l’avion qui le ramenait de son voyage en Union soviétique – qu’il appelait toujours la Russie – le général de Gaulle me disait personnellement cette phrase prémonitoire : "Un jour, les Russes seront face à l’Asie, aux avant-postes de l’Europe, et ce jour-là, avait-il insisté en ponctuant du doigt, il faudra que nous soyons à leurs côtés, car ils sont de notre race." (La Nef, n° 47, fév.1995). On sent bien, dans cette déclaration, la préscience qu’avait  le Général de conflits de type "civilisationnel". Ce n’était pas nouveau chez lui qui, déjà en 1954, dans une lettre, en date du 14 juin, écrivait  à son neveu Bernard de Gaulle résident à Hong-Kong : "L’opposition communisme-capitalisme est une apparence. Au fond de tout, il y a l’Asie contre l’univers des Blancs. C’est une querelle sans mesure… " (Lettres, Notes, et Carnets, juin 1951-mai 1958, Plon, 1985, p.177). De Gaulle, on le sait, a toujours été fasciné par la Chine (il voulait s’y rendre au printemps 1971, la mort en a décidé autrement…), mais en même temps, il en a toujours eu peur, craignant tout particulièrement – ce qui prend tout son sens aujourd’hui – un islam sous domination chinoise ! Pour preuve, cette déclaration qu’il fit le 28 mai 1940 à l’aumônier de la 4ème Division cuirassée : "Monsieur l’aumônier, cette guerre n’est qu’un affrontement des peuples et des civilisations. Et quand surgira l’affrontement avec la Chine, ce très grand peuple, cette civilisation plus ancienne que la nôtre, que serons-nous et que ferons-nous ? Mais j’ai confiance. Le dernier mot sera à la civilisation la plus élevée et la plus désintéressée : la nôtre, la civilisation chrétienne. (…) le danger le plus grand et le plus immédiat peut venir de la transversale musulmane, qui va de Tanger aux Indes. Si cette transversale passait sous obédience communiste russe ou, ce qui serait pire, chinoise, nous sommes foutus (…) Et, croyez-moi, monsieur l’aumônier, il n’y aura plus de Poitiers possible." (cité par Eric Roussel Charles de Gaulle, Gallimard, 2002, pp.83-84).

Au demeurant, la théorie du "choc des civilisations" n’est pas aussi neuve qu’on pourrait le croire, compte tenu des débats passionnés qui entourèrent, dans les années 1990, la parution en France de la thèse de Huntington. De fait, dès le début du XXème siècle on pressentait, dans les milieux "nationalistes" de l’époque, un choc de ce type. Il n’est donc pas impossible, il est même probable que le jeune Charles de Gaulle ait été marqué par cette théorie, notamment à la lecture des romans du capitaine Danrit, de son vrai nom Emile Driant, compagnon de route du général Boulanger (dont il fut l’officier d’ordonnance et dont il épousa une des filles), également de Déroulède (pour lequel de Gaulle éprouvait de l’estime au point de le citer en termes très flatteurs lors d’une conférence qu’il fit à des officiers sur le patriotisme en 1913) et aussi de Barrès (auquel de Gaulle aimait à se référer et dont tous les ouvrages se trouvaient dans sa bibliothèque à La Boisserie). Danrit (Driant) fit en effet paraître en 1895 L’invasion noire dont le thème était l’invasion de l’Europe par des Africains islamisés…, et en 1905 L’invasion jaune dont le thème était toujours l’invasion de l’Europe, mais cette fois par des Chinois encadrés par des Japonais, d’où la popularité, à cette époque, du fameux "péril jaune"… Le lieutenant-colonel Driant, qui avait démissionné de l’armée en 1906 à la suite de la tristement célèbre "Affaire des Fiches" et de la "Séparation", fut élu député de Nancy en 1910, reprit du service en 1914 et fut tué à Verdun en 1916. Il est un des personnages clés pour comprendre la 'mentalité nationaliste' du début du XXème siècle qui a indiscutablement marqué le jeune de Gaulle, et si profondément, qu’on ne peut exclure que, revenu au Pouvoir en 1958, et refusant, en donnant l’indépendance à l’Algérie, d’intégrer dix millions de musulmans (aujourd’hui plus de vingt), il ne faisait qu’empêcher que ne se créassent, à 'l’intérieur même' de la France métropolitaine, les conditions d’un inévitable choc de civilisations. Hélas, l’immigration aidant, nous y sommes en plein !

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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