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GEFFROY  Christophe

GEFFROY Christophe

Né le 14 janvier 1959
Marié -   enfants




Directeur fondateur de la revue La Nef, mensuel catholique (1990)


Ecole Centrale de Nantes
Institut de Sciences-Politiques (Paris)
 
Cadre dans l'industrie automobile

  Ouvrages
Enquête sur la messe traditionnelle (avec Philippe Maxence) (1998) - Au fil des mois (2000) - Jean-Paul II, les clés du pontificat (avec Yves Chiron et Luc Perrin) (2005) -

Nombreuses collaborations
une vingtaine de livres et hors-séries

URL du site internet:

De la messe

Publié dans Au delà
De la messe
 
La première messe célébrée par Mgr Michel Aupetit à Notre-Dame de Paris depuis l’incendie, le 15 juin, a suscité des réactions fort instructives, sans doute plus révélatrices de la profonde déchristianisation du pays que bien des démonstrations savantes. Car ce qui était en cause, finalement, c’était le principe même de la célébration de la messe dans ce sanctuaire dévasté. Autrement dit, de l’intérêt d’y célébrer le culte pour lequel il a été construit. Que des personnes étrangères à la foi catholique en la Présence réelle n’en voient pas l’utilité est normal. Mais qu’une telle question puisse seulement se poser parmi les chrétiens, voilà ce qui est particulièrement symptomatique de la déchristianisation des chrétiens eux-mêmes. Georges Bernanos écrivait avant la guerre : "Nous répétons sans cesse, avec des larmes d’impuissance, de paresse ou d’orgueil, que le monde se déchristianise. Mais le monde n’a pas reçu le Christ – non pro mundo rogo – c’est nous qui l’avons reçu pour lui, c’est de nos cœurs que Dieu se retire, c’est nous qui nous déchristianisons, misérables !" (1).

L’insondable mystère de l’Eucharistie
Et le signe infaillible de cette déchristianisation des chrétiens est la relativisation de l’importance capitale et centrale de la messe dans toute vie chrétienne, à commencer par celle du prêtre. Toute baisse de la foi en l’Eucharistie engendre inévitablement des situations de crise ou de déclin. Ce n’est pas pour rien que le concile Vatican II a affirmé que la liturgie était "sommet et source de la vie de l’Église" (2). Le Christ, deuxième personne de la Trinité, a vécu parmi les hommes, admirable mystère ; et il nous a donné l’Eucharistie pour que nous le retrouvions là, au milieu de nous, quels que soient le lieu et le temps : réalisons-nous ce que cela signifie d’avoir le Christ lui-même vraiment présent sous nos yeux sous les espèces eucharistiques, mystère plus admirable encore qui ne devrait cesser de nous émerveiller si nous avions un peu plus de foi et si nous n’étions pas aussi blasés ? C’est pourquoi l’Eucharistie est absolument vitale pour la vie chrétienne – puisque c’est le lieu privilégié où nous rencontrons réellement le Christ en personne – et c’est aussi pourquoi il convient toujours de la soigner et de la rendre aussi belle et priante que possible, le culte rendu au Dieu vivant qui s’est incarné parmi nous devant refléter, par sa splendeur et sa sacralité, cet insondable mystère (3) !
Or, ce que nous nommons la "sécularisation", comme l’a si bien dit Bernanos, plus que les attaques du "monde" contre l’Église (qui, certes, existent bel et bien), n’est-elle pas d’abord la conséquence du recul de la foi des chrétiens, et de la foi en l’Eucharistie en particulier ? En notre époque ubuesque où l’on se demande souvent comment on en est arrivé là – au point, par exemple, de ne plus savoir faire la différence entre un homme et une femme ou entre un humain et un animal, de ne plus voir dans l’avortement, totalement banalisé en raison de nos consciences anesthésiées, un "crime abominable" (Vatican II), ou encore de ne pas se scandaliser que l’enfant devienne, avec la PMA et la GPA, un simple objet de désir que l’on achète sur un marché –, on devrait peut-être réfléchir à nos propres responsabilités de chrétiens. Car in fine, c’est bien l’évacuation de Dieu de nos vies et de nos sociétés qui, en bannissant la notion même de limite, a libéré l’hubris prométhéenne qui dort en chacun de nous.

Horizontalisme et déchristianisation
Ainsi, tous ceux qui, dans l’Église et depuis bien longtemps, travaillent à tout séculariser, à aplanir au maximum le surnaturel, à désacraliser tout ce qu’ils peuvent, favorisant systématiquement l’horizontalité aux dépens de la verticalité, notamment dans la liturgie, ont, de fait, contribué, bien plus efficacement que les adversaires les plus acharnés du christianisme, au grand mouvement de sécularisation dont crèvent les sociétés occidentales. Et à l’heure des actions à mener contre les "abus sexuels" dans l’Église, ce n’est certainement pas en "désacralisant la figure du prêtre" (Sr. Véronique Margron) que l’on résoudra le problème, cela ne contribuerait qu’à aggraver la sécularisation des chrétiens eux-mêmes.
Il est dans l’ADN d’un chrétien de s’occuper des pauvres et d’avoir un souci social de justice. Cependant, si cela se fait au détriment de la primauté de la vie intérieure, de la prière et de la messe, on risque fort d’y perdre l’essentiel : la charité. Combien de prêtres ont donné la priorité au "social" en délaissant l’Eucharistie et, absorbé par les combats du monde, ont fini par quitter le sacerdoce ? Sainte Mère Teresa l’a souvent dit : la réussite de son œuvre de charité tient d’abord à l’enracinement de ses religieuses dans la prière continue et la messe quotidienne, tel est le secret de toute "efficacité" chrétienne selon des critères non mesurables par des statistiques !
Le renouveau dans l’Église ne passera pas par de nouvelles "méthodes" d’évangélisation tirées du marketing, mais par un retour à l’essentiel dans nos vies : la prière et la messe ; le reste nous sera donné par surcroît et nos engagements dans la Cité, évidemment absolument nécessaires, n’en seront que plus fructueux.

(1) Nous autres, Français, dans Scandale de la vérité, Points/Seuil, 1984.
(2) Constitution Sacrosanctum concilium (1963), n. 10.
(3) Cf. saint Jean-Paul II, Ecclesia de Eucharistia (2003), n. 48-52.

Paru dans La Nef, Edtorial juillet-août 2019

La grâce de Notre-Dame

Publié dans En France
La grâce de Notre-Dame
 
Comment aurions-nous pu imaginer que l’embrasement de Notre-Dame de Paris allait susciter une telle émotion, et pas seulement chez les chrétiens, mais chez tous nos compatriotes pour une fois réunis sans fausse note, et aussi à l’étranger ! Face au malheur qui se déroulait devant nous en direct et que nous subissions prostrés dans une totale impuissance – mais que les pompiers ont su limiter – se produisait un "miracle", comme la prise de conscience que quelque chose de plus grand que nos éternelles querelles de Gaulois nous rassemblait tous, quelque chose de plus essentiel que nos disputes politiques, quelque chose de plus haut que nous serions néanmoins bien incapables de nommer.
Le plus remarquable est que ce moment-là, unique, insaisissable, s’est produit devant un monument, certes d’abord symbole de la foi, mais aussi de notre nation et de notre culture, de notre être historique profond, ce qui explique sans doute l’unanimité qui s’est manifestée. Devant ce joyau inestimable que la foi de nos ancêtres a mis des siècles à bâtir à une époque où le temps avait une autre mesure, la foule qui grossissait peu à peu s’est mise à pleurer et, pour beaucoup, à prier. Qu’il était émouvant de voir ce peuple à genoux où figurait une majorité de très jeunes chrétiens implorer Notre Dame en chantant des Ave et des cantiques ! Même les médias, habituellement si caustiques face à de telles attitudes, marquaient le respect.
 
De l’effondrement à la résurrection
Ces flammes qui dévoraient la charpente presque millénaire sans qu’on puisse les arrêter malgré toute notre technologie nous rappelaient violemment la fragilité des choses d’ici-bas, le peu que nous sommes face à des éléments déchaînés que nous ne maîtrisons pas. Jadis les incendies étaient fréquents mais n’étaient pas une catastrophe, car on savait reconstruire souvent plus beau encore. Aujourd’hui, en notre époque utilitariste, nous n’avons plus en nous le ressort et l’inspiration pour ériger dans la durée des chefs-d’œuvre comme Notre-Dame !
Comment ne pas voir le parallèle entre cet effondrement, en début de semaine Sainte, et l’abaissement du Christ – la kénose – du vendredi Saint, du Dieu fait homme cloué et mort sur la croix ? Cet effondrement peut aussi symboliser celui de notre Église, qui, en Occident, ne cesse de reculer sous un sécularisme envahissant, alors même que les effroyables affaires d’"abus sexuels" n’en finissent pas de la secouer ; mais il peut aussi être le signe du déclin mortel d’une civilisation du "toujours plus" ayant perdu tout sens des limites et jusqu’aux notions de bien et de mal. Dans l’Évangile, néanmoins, la kénose est suivie de la Résurrection ; aucun effondrement ne peut enlever au chrétien cette espérance de Pâques qui est promesse de vie éternelle. Mais pour notre patrie et l’Europe, pour l’Église même en nos pays jadis terre de chrétienté, la résurrection n’a rien d’assuré.
 
Le besoin d’enracinement
Certes, l’élan spontané de générosité pour reconstruire Notre-Dame, dès le soir même du drame, est incroyable et révèle l’attachement insoupçonné de tous à ce symbole de la foi et de la nation, montrant par là même le besoin d’enracinement et rendant vaines, d’un coup, les objections sur les "racines chrétiennes de la France". Il montre aussi combien était mal posé le récent débat sur la "tentation identitaire" qui toucherait des chrétiens inquiets de voir le monde leur échapper et s’écrouler de toutes parts. Que des chrétiens s’égarent en ne défendant que la dimension "identitaire" du christianisme, annexant ce faisant la religion pour un combat politique partisan, est bien malheureux. En effet, c’est bien évidemment la foi qui fait vivre le christianisme, mais ce dernier n’en a pas moins une dimension sociale et culturelle qui est la seule accessible aux non-chrétiens et qui participe bien à l’identité du pays – et qui sait si cette dimension ne peut mener à un cheminement intérieur de conversion ?
Je ne crois pas que la plupart des badauds qui convergeaient vers l’Île de la Cité étaient portés par une quelconque "tentation identitaire", leur présence et leur émotion étaient cependant la preuve de leur attachement à cette incarnation de l’"identité" française qu’est Notre-Dame de Paris.
Souhaitons que sa restauration, au-delà de celle des pierres, soit le prélude de la renaissance de l’âme de notre patrie et de notre civilisation, laquelle ne pourra se redresser sans se retourner vers Dieu. Quand on a vu à Paris cette foule magnifique de retenue et de recueillement, la réaction et la ferveur de tous ces jeunes en prière, on se dit que quelque chose s’est produit ce soir-là : non, décidément, notre vieux pays de France n’est pas mort et l’espérance chère à Péguy toute prête à renaître…
Paru dans
La Nef, mai 2019

Du "grand débat national"

Publié dans En France
Du "grand débat national"
 
Face à la contestation des Gilets jaunes, le président Macron ouvre un "grand débat national" qui se déroulera jusqu’au 15 mars. Ce procédé, légitime en soi, est cependant révélateur de la déliquescence du politique et donc du fonctionnement même de la démocratie.
 
D’abord ce débat est censé aborder des thèmes tellement nombreux et disparates que cela en devient un véritable "fourre-tout", il est ainsi difficile d’établir une hiérarchie des priorités. Une telle initiative donne surtout l’impression d’avoir comme objectif de désarmer la contestation en détournant l’attention – et pendant ce temps, M. Macron signe à Aix-la-Chapelle, dans la plus grande discrétion et sans l’ombre d’un débat, un important traité avec l’Allemagne.
Ensuite ce "grand débat" n’a aucun statut contraignant, si bien que le gouvernement en fera ce que bon lui semblera. On a bien vu lors des états généraux de la bioéthique combien il faisait peu de cas d’une consultation de la base lorsque celle-ci ne va pas dans son sens (une large majorité des personnes s’était prononcée contre la PMA, ce qui n’a strictement rien changé).
Enfin les lieux de débats existent en démocratie – médias, élections, partis, référendums, Parlement… – sans avoir à en créer de nouveaux, artificiels et phagocytés par le pouvoir. Le recours à ce subterfuge montre, s’il en était besoin, combien les instances régulatrices du débat démocratique ne fonctionnent plus : une majorité de nos concitoyens se sent exclue et non représentée.
 
Un problème de représentation
Prenons le cas des médias. Même s’il faut reconnaître que sur la "mondialisation heureuse" de M. Macron des voix discordantes s’expriment de plus en plus, conscientes de ses conséquences dévastatrices (règne de l’argent-roi, extension de la pauvreté, délitement du lien social…), il n’en demeure pas moins que les médias les plus influents – la télévision notamment – partagent tous la même idéologie. Ils sont les gardiens vigilants du politiquement correct, ignorant le besoin d’enracinement des peuples et donc les problèmes soulevés par l’immigration massive et l’islam. Surtout, ils militent unanimement pour la "culture de mort", pour la déconstruction anthropologique en cours et pour toutes les transgressions morales. Le simple fait qu’un François-Xavier Bellamy ait évoqué, "à titre personnel", son opposition à l’avortement a déclenché un tsunami médiatique – le cas d’Agnès Thill est également éloquent. C’est très clair : il y a des opinions interdites et leur périmètre ne cesse de s’élargir, les Gilets jaunes l’ont bien compris !
 
Le référendum ? Alors que son principe était dans l’esprit de la Ve République, les présidents ont très peu utilisé ce moyen de consultation simple et direct. Et une des rares fois où un référendum a été mis en œuvre sur un sujet central, l’Europe en 2005, nos dirigeants n’en ont tenu aucun compte en imposant sous une autre forme ce que les Français avaient massivement rejeté !
Quant au Parlement, il connaît un grave problème de représentation qui tient aussi bien au discrédit des partis politiques qu’au décalage entre les idées majoritaires parmi le peuple et celles des députés censés les incarner. Et la droite bourgeoise n’essaie même pas de s’émanciper du magistère moral de la gauche boboïsée déconfite – tutelle aussi ridicule que paralysante –, qui désigne encore qui est fréquentable et qui ne l’est pas.
 
La désagrégation du lien social
Comme au XIXe siècle où la bourgeoisie avait peur du peuple et imposait un suffrage censitaire pour le tenir à distance, aujourd’hui la "France d’en haut" cultive la même peur du peuple, un même mépris pour cette "France périphérique" qui lui est devenue totalement étrangère et qui ne dispose d’aucun moyen d’expression.
Une différence toutefois : aujourd’hui, l’individualisme exacerbé, l’éclatement de la famille, l’effacement des corps intermédiaires, la primauté de l’argent, la prédominance du virtuel… tout cela a entraîné une désagrégation sans précédent du lien social. Or si les Gilets jaunes sont une réaction aux points soulevés plus haut, ils ont surtout trouvé dans les rassemblements autour des ronds-points un lieu de fraternité et de solidarité qui n’existe plus ailleurs : cela ne devrait-il pas nous interpeller, surtout nous chrétiens ?
Ces Gilets jaunes sont un révélateur supplémentaire du dysfonctionnement de notre démocratie. Fondamentalement, l’enjeu est de redonner toute sa place au politique, car la démocratie n’a de sens que moyennant la primauté du politique sur toutes les autres instances qui, aujourd’hui, ont pris le dessus : l’économique, le financier, l’Union européenne… Le politique a été remplacé par le concept de "gouvernance", laquelle est largement aux mains d’ "experts" qui agissent dans l’ombre sans aucune légitimité démocratique. Et l’on s’étonne de la crise actuelle !

Paru dans LA NEF  n°311, février 2019

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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