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GEFFROY  Christophe

GEFFROY Christophe

Né le 14 janvier 1959
Marié -   enfants




Directeur fondateur de la revue La Nef, mensuel catholique (1990)


Ecole Centrale de Nantes
Institut de Sciences-Politiques (Paris)
 
Cadre dans l'industrie automobile

  Ouvrages
Enquête sur la messe traditionnelle (avec Philippe Maxence) (1998) - Au fil des mois (2000) - Jean-Paul II, les clés du pontificat (avec Yves Chiron et Luc Perrin) (2005) -

Nombreuses collaborations
une vingtaine de livres et hors-séries

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Vérité et liberté

Publié dans A tout un chacun
Vérité et liberté
 
Tout a déjà été écrit sur la victoire d’Emmanuel Macron et l’échec de Marine Le Pen dont elle est largement responsable, nous n’avons rien d’original à ajouter aux bonnes analyses vues ici ou là. Après cinq années de lamentable présidence Hollande, il est quelque peu désespérant que les Français aient aussi largement "marché" au mirage du renouveau annoncé par un homme certes jeune et récemment arrivé en politique, mais trop visiblement soutenu par l’ensemble de l’establishment. Il faut néanmoins admettre, à leur décharge, que les "offres" alternatives n’étaient guère enthousiasmantes !
Plutôt que de nous lamenter, essayons de prendre un peu de hauteur pour saisir ce que sont, fondamentalement, bien au-delà des combats électoraux, les enjeux déterminant notre avenir.

Toute la problématique de la modernité est le mouvement d’émancipation des individus à l’égard de toute tutelle supérieure : la religion d’abord, la nature ensuite, la culture maintenant. L’origine en est sans doute le nominalisme, mais c’est surtout la Réforme et la Renaissance qui inaugurent ce mouvement où l’homme recherche son autonomie, recherche qui se traduit politiquement par l’affirmation de l’indépendance ou de la souveraineté des pouvoirs politiques, notamment à l’égard de l’Église (1). On observe alors une volonté de se dégager du groupe, car il enserre tout un chacun dans un carcan d’obligations, contraintes qui assurent cependant une forte protection des personnes. On passe peu à peu d’une société holiste, au Moyen Âge, à un individualisme de plus en plus exacerbé au fil du temps, pour aboutir à la situation actuelle où l’individu, délivré de toute attache et de toute contrainte, est roi.

Jadis, le bien commun s’envisageait conformément au principe de totalité (la partie est pour le tout) ; l’Église, confrontée aux horreurs modernes, a cependant approfondi la notion de dignité de la personne humaine, en soulignant que, sous l’angle surnaturel, la personne est un tout supérieur à la société temporelle, laquelle lui est donc, en ce sens, subordonnée : c’est la théorie de la double subordination de la personne et de la société, explicitée dès Pie XI (2), perspective qui a ouvert la voie à la proclamation du droit à la liberté religieuse lors du concile Vatican II, en 1965.

Cette mutation historique a déplacé l’équilibre du couple vérité-liberté vers le second terme. Toute société privilégie forcément l’un de ces deux pôles : dans le concret, il n’existe pas d’équilibre parfait entre les deux ; ainsi sommes-nous passés d’une société plaçant la vérité (3) au sommet du politique à une société qui y met la liberté. Faire de la défense de la vérité religieuse une fin du politique, comme le faisait la chrétienté médiévale, suppose une unité religieuse et une certaine coercition sociale pour maintenir cette unité. Quand la société devient pluraliste sur le plan religieux, le pouvoir s’oriente vers le despotisme, parce qu’il requiert une pression croissante pour maintenir l’unité : il y a alors une inclination naturelle qui pousse à rééquilibrer les pôles au profit de la liberté. C’est cette inclination qui s’est manifestée depuis la Renaissance et, bien qu’elle ait été en partie dirigée contre l’emprise de l’Église sur la Cité (emprise parfois indue en raison de confusions ou de conflits entre pouvoirs spirituel et temporel), elle n’a été possible que grâce à l’apport du christianisme – il est significatif que cette évolution ne se soit produite qu’en Europe chrétienne, pas en terre d’islam ni dans les vieilles civilisations asiatiques.

Vers le totalitarisme
Le problème est que ce mouvement de balancier est allé beaucoup trop loin en poussant abusivement sa logique : de même qu’une société appuyée sur la vérité, mais sans aucune liberté, est tyrannique, de même une société idolâtrant la liberté, mais ne reconnaissant point la notion de vérité, est relativiste et tend de ce fait vers le totalitarisme, comme le pape Jean-Paul II l’a expliqué dans Centisemus annus (1991) et Evangelium vitae (1995) : nous en sommes là.
Personne, aujourd’hui, ne souhaite revenir à une société holiste. Le pluralisme de nos sociétés ouvertes empêche de revenir au primat de la vérité ; au demeurant, l’enseignement de l’Église sur la liberté religieuse a écarté une telle perspective (le prix de la liberté est certes l’improbabilité de tout retour à l’unité religieuse… mais celle-ci, perdue depuis longtemps, ne se décrète pas) : l’enjeu, à présent, est de redonner une place aux notions de vérité et de bien pour rééquilibrer la balance vérité-liberté au profit de la première. Enjeu inverse en islam, les musulmans ayant vitalement besoin de s’affranchir de leur société très englobante qui étouffe toute liberté et notamment la liberté religieuse.
Notons que ce n’est pas le libéralisme qui est à l’origine de ce mouvement d’émancipation qui caractérise la modernité, mais il s’y est inscrit et son idéologie en épousait parfaitement la logique, si bien qu’on a pu les confondre. C’est toutefois une erreur de perspective : la modernité, en tant que telle, est distincte du libéralisme (il en est l’idéologie dominante, mais la modernité ne s’y réduit pas) ; cette modernité n’est donc pas d’un bloc, ou toute bonne ou toute mauvaise, un tri est à opérer.

Un redressement possible
Pourquoi évoquer ce sujet qui peut paraître assez abstrait au premier abord ? Parce qu’il montre, en cette période où les esprits sont absorbés par des enjeux électoraux à court terme, qu’un certain redressement n’est pas hors de portée si l’on sait sur quel levier agir, à savoir remettre les notions de vérité et de bien au cœur de nos débats, et tout particulièrement la loi naturelle. Il faut certes se méfier du volontarisme qui engendre le plus souvent un activisme stérile : il est indispensable d’envisager les choses humblement en sachant que nous ne sommes pas les maîtres de l’histoire. Mais en ces temps de déréliction politique, il n’est pas inutile de prendre conscience que des pistes existent. Nous sommes à l’évidence dans un système à bout de souffle, qui crée des tensions toujours plus fortes. Il ne pourra pas continuer ainsi pendant très longtemps.

Enfin, pour conclure, cette approche de la situation politique selon le couple vérité-liberté me semble avoir le mérite de cerner les principaux problèmes de l’heure.
Elle explique la fracture qui est apparue et n’a cessé de croître entre une "France d’en haut" qui bénéficie de la mondialisation et une "France périphérique" qui en est la victime (4). En effet, l’une des traductions de la tension vérité-liberté est celle qui oppose enracinement et émancipation, ainsi que les travaux de Chantal Delsol l’ont admirablement montré (5). Les "élites", à l’aise dans la mondialisation, recherchent l’émancipation, synonyme pour elles de liberté (d’aller partout dans le monde, d’y investir, d’y délocaliser une production, la planète étant devenue un village rendant les frontières obsolètes), tandis que les classes moyennes et populaires recherchent une sécurité économique, culturelle et identitaire, et ont, au contraire, besoin de se sentir enracinées.
Allons plus loin. C’est la question essentielle des limites qui est en fait posée par le couple vérité-liberté. C’est la liberté indéterminée régnant aujourd’hui sans partage (celle de l’idéologie libérale) qui appelle logiquement à repousser toujours plus loin les limites jusqu’à prétendre les faire disparaître dans un rêve prométhéen complètement fou ! Et c’est la notion de vérité qui est fondamentalement seule capable de borner les prétentions de cette liberté. Il n’est que de citer quelques exemples pour mieux appréhender les ravages causés par la perte du sens des limites :
– la "chosification" de l’humain avec la théorie du genre qui prétend abolir la différence ontologique des sexes, le transhumanisme, la fabrication des enfants par la GPA et la PMA – lesquels enfants deviennent un "dû" et non plus un don –, l’avortement ou l’euthanasie relevant de la même logique…
– le multiculturalisme qui disqualifie les frontières et qui dénie ou relativise l’imprégnation des cultures sur l’homme, comme si ce dernier était un être tombé du ciel et donc remplaçable par n’importe quel autre individu de la planète.
– le consumérisme mondial et la financiarisation de l’économie qui ont façonné un système largement aux mains de multinationales géantes entièrement centrées sur le seul profit, conduisant à la concentration des richesses et à la paupérisation de franges grossissantes de populations, mais aussi à l’individualisme et à la disparition des communautés naturelles.
– l’environnement et la préservation des ressources naturelles qui ne pèsent guère face aux intérêts des puissances d’argent.

À l’origine du phénomène décrit ici il y avait une volonté de s’affranchir de la religion, sans rejeter Dieu dans un premier temps. Cela est venu ensuite, il a été au mieux cantonné à la sphère privée, au pire éliminé, et c’est alors que tout s’est défait assez vite : l’histoire nous apprend ainsi que la raison ne se suffit pas à elle-même ; sans l’ancrage dans le surnaturel, le naturel ne tient pas et la démesure de l’homme – l’hubris des Grecs – finit toujours par l’emporter, et par conduire à la catastrophe. D’où la proposition de Benoît XVI d’inverser l’hypothèse de Grotius et de vivre dans nos sociétés "quasi Deus daretur" ("comme si Dieu existait") : "Les valeurs morales ne sont plus évidentes. Elles ne deviennent évidentes que si Dieu existe. J'ai donc suggéré que les laïcs… devraient réfléchir pour savoir si, pour eux, le contraire n'est pas valable aujourd'hui : nous devons vivre “quasi Deus daretur”, même si nous n'avons pas la force de croire, nous devons vivre sur cette hypothèse, autrement, le monde ne fonctionne pas" (6).
Christophe Geffroy

(1) Guilhem Golfin, dans Souveraineté et désordre politique, Cerf, 2017, ouvre un débat important sur la notion de souveraineté.
(2) Pie XI, Divini Redemptionis (1937), n.& 8200;29.
(3) En politique, la notion de vérité se traduit concrètement surtout par celle du bien, et donc aussi du bien commun.
(4) Cf. les essais incontournables de Christophe Guilluy : Fractures françaises (2010), La France périphérique (2014) et Le crépuscule de la France d’en haut (2016).
(5) Cf. L’âge du renoncement (2011), Les pierres d’angle (2014) et La haine du monde (2016).
(6) Benoît XVI, Rencontre avec le clergé du diocèse d’Aoste, le lundi 25 juillet 2005. 

La Nef N°293 de juin 2017

Un enjeu secondaire ?

Publié dans A tout un chacun
Un enjeu secondaire ?
 
Dans la situation difficile qui est la nôtre, où tant de nos concitoyens peinent pour joindre les deux bouts, où la terreur islamiste vient encore de sévir, à Berlin cette fois-ci, le gouvernement socialiste n’a rien trouvé de plus urgent que d’essayer de faire passer une loi instituant un "délit d’entrave numérique à l’IVG", alors même qu’existe déjà la loi Neiertz de 1993 visant le même but. L’opposition politique à ce projet ubuesque a été faible, tout comme a été peu dénoncé un autre projet de loi, intitulé "Égalité et citoyenneté", qui, après avoir été rejeté en seconde lecture au Sénat le 19 décembre, a dû être adopté à l’Assemblée trois jours plus tard.
Les socialistes, sachant qu’ils risquent fort d’être évincés du pouvoir en mai prochain, tentent de faire passer des lois "sociétales" en tablant sur le fait que la droite, comme à son habitude, n’y reviendra pas : ces sujets étant loin d’être accessoires, on aimerait l’entendre et connaître ses intentions ! En effet, le projet "Égalité et citoyenneté" est un véritable fourre-tout où l’on retrouve l’essentiel des revendications du gauchisme culturel : insertion de la notion de genre dans le code de procédure pénale, interdiction des agissements sexistes et de la fessée aux enfants, aggravation de la répression des comportements discriminatoires, pénalisation du négationnisme, etc.

Inflation de lois répressives
Ces deux projets sont symptomatiques d’une absurde inflation normative, la loi, de plus en plus complexe, prétendant imposer avec un arsenal répressif sans précédent le comportement "moralement correct", alors même que l’État dispose déjà d’un pouvoir outrancier en la matière, sans parler de la possibilité donnée à certaines associations de se porter partie civile au moindre "dérapage" de pensée non conforme. En matière de liberté d’opinion, le Rubicon a été franchi depuis longtemps et l’on attend d’un candidat de droite l’engagement ferme d’abolir d’un coup l’ensemble de ces lois liberticides, mesure qui aurait un impact symbolique puissant sans coûter un centime à l’État – au contraire, la cessation immédiate du soutien de toutes les associations gauchistes subventionnées permettrait même quelque économie.
La droite est mal à l’aise sur ces sujets qu’elle juge électoralement peu "porteurs" : là-dessus, les différents candidats, de François Fillon à Marine Le Pen en passant par Nicolas Dupont-Aignan, se rejoignent plus ou moins. Longtemps, la droite au gouvernement a limité son discours politique à l’économie, laissant à la gauche le monopole du pouvoir culturel. Aujourd’hui, tout le monde comprend que l’économie ne suffit plus, que les questions de souveraineté et plus encore d’identité, en lien avec l’immigration massive et la présence d’un islam de plus en plus revendicatif, sont devenues les préoccupations majeures des Français. Penser, dans ce contexte, que les questions dites de "société" sont un enjeu secondaire qui intéresse peu révèle une grave erreur de perspective, et ce pour plusieurs raisons.
D’abord parce que la déconstruction de l’anthropologie traditionnelle qui s’opère avec la théorie du genre, le "mariage pour tous", la manipulation du vivant, etc., est l’un des aspects de l’anxiété d’une population qui se sent menacée dans son existence et son identité, et que l’on prive ainsi de ses repères les plus ancestraux. Il demeure, enfoui au plus profond de chacun, un bon sens naturel qui peut assez facilement émerger à nouveau et même se traduire rapidement électoralement.

L’exemple de l’avortement
En effet - et c’est la seconde raison -, sur ces questions de société, nos politiques pensent que ne sont "populaires" que les revendications qui vont dans le sens de la déconstruction, du recul incessant des limites, de la satisfaction sans discernement de tous les désirs, bref tout ce que la gauche nomme le "Progrès". Mais, faute de fermes convictions, la droite a abdiqué sur ce terrain avant même de livrer bataille, comme si elle était au fond persuadée de la légitimité des doléances de la gauche. Mais celles-ci ne sont "populaires" qu’en proportion de l’invraisemblable propagande qui s’exerce en leur faveur, qu’en raison du déséquilibre flagrant dans les médias qui militent tous dans le même sens. Ce sont des sujets sur lesquels n’existe aucun débat, seulement et toujours le même son de cloche, ceux qui tiennent un autre discours étant bannis du système ou ridiculisés.
L’exemple de l’avortement est significatif. Alors qu’aucune parole contradictoire n’est audible, que la liberté d’expression n’existe pas dans les grands médias pour les défenseurs de la vie, on en arrive au stade où dire la vérité sur l’IVG devient un délit passible des tribunaux ! Pourtant, si les Français étaient honnêtement informés (1), beaucoup réviseraient leur position et l’opinion pourrait basculer, c’est bien ce qui inquiète tant ses partisans et c’est pourquoi leur seul recours est de verrouiller le débat.
Il y a un mouvement de fond qui se dessine marqué par un réveil des peuples et le retour à des fondamentaux plus classiques trop longtemps proscrits : ce serait une erreur stratégique de penser que les questions de société sont étrangères à ce mouvement.
Enfin, il y a une troisième raison qui est celle de l’honneur de tout responsable politique : sa vocation fondamentale est le service du bien commun, ses préoccupations ne sauraient être qu’électorales et faire fi de la vérité, même lorsque celle-ci n’est pas facile à expliquer. Et n’est-ce pas son rôle que de le faire, même à contre-courant ?

(1) Droit et prévention de l’avortement en Europe, sous la direction de Grégor Puppinck (LEH Édition, 2016, 270 pages, 20 €) est une mine remarquable qui apporte de forts arguments contre l’avortement. À lire.
Paru dans www.lanef.net, éditorial janvier 2017

Le réveil des peuples

Publié dans De par le monde
Le réveil des peuples
 
Aux États-Unis, c’est la défaite d’Hillary Clinton, représentante caricaturale du système, bien plus que la victoire de Donald Trump, qui a été la bonne nouvelle. Ce rejet d’une candidate bénéficiant d’un soutien inconditionnel de 95 % des grands médias, d’un budget de campagne pharaonique et encore jamais atteints de 497,8 millions de dollars, comme si l’argent suffisait à tout acheter, y compris les votes, confirme un phénomène nouveau qui commence à se dessiner après le vote du Brexit : le réveil des peuples contre des "élites" qui ne les représentent plus.

Le mépris avec lequel ces élites ignorent ou contournent les votes populaires a commencé avec le référendum sur le traité de Maastricht, rejeté par les Danois en 1992, le traité de Nice, rejeté par les Irlandais en 2001, la constitution européenne, rejetée par les Français et les Hollandais en 2005, le traité le Lisbonne, par les Irlandais en 2008… et l’on s’étonne que les Anglais aient voulu quitter cette Europe qui se moque du vote des peuples et qui négocie dans le plus grand secret des traités commerciaux aux répercussions importantes (TAFTA et CETA) !
Ces évolutions, particulièrement nettes dans le cadre de l’Union européenne, manifestent un inquiétant délitement de la démocratie. Inquiétant à double titre. D’abord par le fait même que l’on a affaire à une élite arrogante qui croit savoir mieux que le peuple ce qui est bon pour lui et donc n’hésite plus à esquiver les choix populaires pour imposer sa volonté. Ensuite parce que cette situation creuse une fracture grandissante entre l’élite et le peuple. On l’a bien vu aux États-Unis, pour l’establishment, la victoire de Trump n’était pas celle d’un opposant politique ordinaire, mais celle d’un ennemi mortel, d’un candidat diabolisé. Exactement ce que l’on observe en Europe à l’égard de dirigeants élus démocratiquement comme Viktor Orban en Hongrie ou Beata Szydlo en Pologne.

Qui n’est pas adepte de la mondialisation libérale et du nomadisme, de l’immigration et du multiculturalisme, de l’émancipation de toutes les limites, qui n’est pas féministe et inconditionnel de la lutte contre toutes les "discriminations" est criminalisé et voué aux gémonies comme "populiste". Il est amusant d’observer que nos donneurs de leçons de morale (de gauche, forcément) ne cessent de fustiger la "haine" des populistes quand eux-mêmes la pratiquent si allègrement contre ces derniers ; ce sont les mêmes qui prônent l’accueil généralisé tout en bannissant ceux qui exigent qu’il soit maîtrisé.

Plus de principes communs
Cette fracture politique croissante entre l’élite et le peuple s’illustre aussi dans les domaines économique et social avec le décrochement des classes moyennes, ce que Christophe Guilluy a décrit comme l’opposition de la "France d’en haut" qui bénéficie des effets de la mondialisation et de la "France périphérique" qui en est la victime. Cet écart croissant entre deux parties de la population est malsain ; il est de plus dangereux pour la démocratie car il exacerbe les divisions et les frustrations, il révèle enfin que l’élite n’est plus capable de se hisser au niveau du bien commun par-delà ses intérêts particuliers.
Il existe également une autre fracture, anthropologique, plus profonde encore, bien que mal perçue par une majorité de nos concitoyens : elle porte sur la vision de l’homme, son rapport avec autrui et avec la société. D’un côté l’approche dominante, volontariste, fait de l’homme un individu hors sol, citoyen du monde, libre de toute contrainte pour déterminer lui-même le bien et poursuivre son plaisir à sa guise, la responsabilité à l’égard d’autrui (conjoint ou enfants notamment) devenant secondaire. De l’autre, l’approche "classique" demeure pour l’essentiel celle d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin qui fait de l’homme un animal politique ayant besoin d’autrui pour vivre, les droits étant la contrepartie de devoirs ; dans cette optique, la politique est le service du bien commun, lequel suppose l’existence du bien moral et exige un environnement favorisant l’épanouissement de la vertu des citoyens.

On en arrive à un stade où les divergences deviennent si béantes qu’il n’y a plus de principes communs acceptés de tous et servant de soubassement stable à la vie sociale ; chaque élection importante devient un enjeu vital susceptible de bouleverser l’équilibre de la Cité : la question se pose de savoir si la démocratie, devenue ainsi un système purement procédural sans aucun contenu moral et national, où toute notion de bien a été évacuée, est viable très longtemps ? La réponse est non ! Elle est devenue une oligarchie aux mains de l’élite dirigeante et c’est cette oligarchie qui est en train d’être remise en cause par le réveil des peuples. On ne peut donc qu’espérer que ce ne soit qu’un début, il y va de la pérennité de nos démocraties et plus fondamentalement encore de nos patries charnelles.

Paru dans www.lanef.netLa Nef, Editorial, décembre 2016

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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