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GEFFROY  Christophe

GEFFROY Christophe

Né le 14 janvier 1959
Marié -   enfants




Directeur fondateur de la revue La Nef, mensuel catholique (1990)


Ecole Centrale de Nantes
Institut de Sciences-Politiques (Paris)
 
Cadre dans l'industrie automobile

  Ouvrages
Enquête sur la messe traditionnelle (avec Philippe Maxence) (1998) - Au fil des mois (2000) - Jean-Paul II, les clés du pontificat (avec Yves Chiron et Luc Perrin) (2005) -

Nombreuses collaborations
une vingtaine de livres et hors-séries

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Dieu ou l’Argent ?

Publié dans En France
Dieu ou l’Argent ?
 
Quoi qu’il en soit de l’avenir du mouvement, les manifestations des Gilets jaunes resteront un moment clé de la vie politique française. Je ne sais si le gouvernement parviendra finalement à amadouer ce mouvement ou à le marginaliser. Ce qui est sûr, c’est que les mesures ponctuelles annoncées par le président Macron pourront peut-être désamorcer la colère de certains, mais ne résoudront en rien le problème de fond soulevé par cet immense cri de détresse venu des entrailles du pays. Car ce qui est en jeu ici dépasse de beaucoup la hausse de telle ou telle taxe. Au reste, la France croule sous une telle complexité et un tel poids administratif et fiscal – nous sommes même devenus les champions du monde des prélèvements obligatoires ! –, que la baisse ponctuelle d’un impôt, si bienvenu soit-il, ne changera pas fondamentalement la situation. C’est tout le système qui serait à réformer – selon trois critères : simplicité, efficacité, justice – et cela semble une œuvre quasiment insurmontable, tant elle nécessiterait une volonté politique inexistante aujourd’hui et un soutien populaire ardu à obtenir… quand il s’agit d’exiger des sacrifices.
 
Un enjeu civilisationnel
Ce qui est en jeu, disais-je, dépasse ces aspects financiers, si importants soient-ils par ailleurs. En effet, les Gilets jaunes ne sont-ils pas un symptôme de la crise profonde que traverse notre civilisation, et d’abord de cet écart qui n’a cessé de se creuser depuis plusieurs décennies entre ce que Christophe Guilluy a appelé la "France périphérique" et la "France d’en haut" ? Cet écart se traduit certes par le déclassement économique et social de cette France encore enracinée, périurbaine, provinciale et rurale, représentant quand même près de 60 % de la population, qui ne bénéficie pas des avantages de la mondialisation, tandis que les habitants des grandes villes, à l’aise dans toutes les capitales du monde, en profitent largement.
Mais au-delà de ce déclassement bien réel corroboré par les chiffres (1), il y a ce que l’on pourrait appeler un "déclassement civilisationnel" qui touche plus particulièrement cette frange déjà fragilisée de la population.
 
Il consiste principalement au lent démantèlement de la nation, cercle le plus large de la vie en société telle qu’elle s’est pratiquée en Occident, cadre de l’avènement de la démocratie et d’une histoire commune faite de grandeurs et de misères, les premières l’emportant cependant jusqu’à peu dans la conscience collective nationale. Or, aujourd’hui, nos élites hors sol cultivent la haine d’un passé jugé obscurantiste – le politiquement correct imposant cette vision totalement négative – et militent sans nuance pour le multiculturalisme, l’ouverture des frontières, sans mesurer l’impact d’une immigration massive majoritairement musulmane dont elles savent se protéger, laissant les Français plus modestes en première ligne : ainsi ces derniers ont-ils le sentiment d’être non seulement socialement rétrogradés, mais devenus des étrangers dans leur propre pays, sans que leur sort suscite quelque compassion, laquelle est entièrement réservée aux "migrants" !
 
Et ce démantèlement de la nation, sous les coups de boutoir d’une mondialisation plus ou moins dirigée par la finance et quelques gigantesques multinationales, est aggravé par l’Union européenne, insensible au désarroi des peuples demeurés attachés au cadre national et qui a perdu tout sens de son intérêt le plus vital. À cette décomposition des patries charnelles s’ajoute une déconstruction anthropologique sans précédent – avec le genre, on ne sait plus ce que sont un homme et une femme – qui contribue à la perte des repères traditionnels et au déracinement généralisé.
 
L’oubli de Dieu
À propos des Gilets jaunes, Mgr Michel Auptetit a écrit : "La conscience de Dieu le Père qui nous apprend à nous “aimer les uns les autres” a façonné l’âme de la France. L’oubli de Dieu nous laisse déboussolés et enfermés dans l’individualisme et le chacun pour soi" (2). L’archevêque de Paris a eu le courage de nommer ce qui est finalement le problème principal : l’oubli de Dieu !
La "financiarisation" de l’économie dans les années 1990 avec la mondialisation qui l’a accompagnée a entraîné comme un changement de paradigme : désormais ne compte plus que la rentabilité financière des grandes entreprises, tout lui étant subordonné, à commencer par les hommes, simples paramètres interchangeables d’ajustement. Ainsi, les choses apparaissent plus clairement : on peut dire, en simplifiant, que l’ancien monde servait Dieu plus ou moins bien, alors que le monde postmoderne a résolument choisi de délaisser Dieu pour servir le dieu Argent, confirmant la parole du Christ : "Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’Argent"  (Mt 6, 24). Il faut choisir…
(1) Cf. Christophe Guilluy, No society. La fin de la classe moyenne occidentale, Flammarion, 2018, p. 52 et suivantes.
(2) Communiqué du 5 décembre 2018

Editorial paru dans La Nef, janvier 2019

Irréductible fracture

Publié dans A tout un chacun
Irréductible fracture
 
Chaque jour nous apporte son petit lot de nouvelles qui montre combien sont profondes les fractures au sein de notre société. Pas seulement les fractures sociales qui s’aggravent et qui sont fort inquiétantes, mais aussi celles concernant les questions dites "sociétales" : PMA et GPA (dont il a été beaucoup question ces temps derniers), avortement, "mariage pour tous", euthanasie, transhumanisme … Entre adeptes et adversaires de ces pratiques, tout accommodement est impossible, tant elles révèlent des visions de l’homme irréductiblement inconciliables. Depuis quatre décennies au moins – grosso modo depuis Mai 68 –, les partisans des "avancées" sociétales, d’abord minoritaires parmi la population mais soutenus par tous les grands médias, volent de victoire en victoire selon un schéma bien rodé : chaque nouvelle transgression, nous promet-on, est la dernière jusqu’à ce qu’elle soit adoptée ; on passe alors à la suivante qui semblait impensable encore la veille. Et il n’y a aucune raison que cela cesse, puisque, conviction ou lâcheté, les élites au pouvoir appuient ces "avancées" qu’elles jugent inéluctables.
 
Une telle fracture met en danger le principe même de la démocratie qui suppose un consensus sur les principes essentiels de la vie en société, faute de quoi la majorité peut "légalement" imposer aux minorités récalcitrantes des lois moralement illégitimes qui créent un climat tyrannique de persécution. Nous en voyons les prémisses avec l’appel de certains à supprimer l’objection de conscience des médecins face à l’avortement. Certes, pour l’instant, nos sociétés "libérales" préservent encore les principaux attributs du bien commun (sauf quelques banlieues, paix sociale, paix extérieure, libertés fondamentales, notamment de pratique religieuse et d’évangélisation…), ce qui n’était le cas ni des premiers chrétiens ni sous les totalitarismes du XXe siècle ! Mais pour combien de temps encore ?
 
Jadis, à l’époque de la guerre des deux blocs Est-Ouest, existait déjà un clivage radical qui obligeait à un "choix de société", libérale ou collectiviste. Au moins, les fondements de la morale étaient-ils à peu près partagés. Aujourd’hui, la fissure est plus fondamentale encore, car elle touche l’homme lui-même, ce qu’il est, sa place dans l’univers. L’opposition, désormais, est entre ceux qui défendent l’existence d’une nature (ou d’une essence) humaine qui s’impose à nous et ceux qui nient cette commune nature et qui pensent donc l’homme libéré de toute contrainte à l’égard d’un donné qui le dépasserait – Dieu, la nature, la culture –, rien ne devant entraver sa volonté, ses désirs… Opposition, donc, entre ceux qui estiment nécessaires et même vitales des limites en tout domaine et ceux qui les rejettent, cherchant toujours à transgresser les normes au nom de la liberté.
 
Cette divergence tient précisément à deux conceptions fondamentalement différentes de la liberté : la "liberté de qualité", particulièrement développée par l’école héritière d’Aristote et saint Thomas d’Aquin, et la "liberté d’indifférence" issue du nominalisme de Guillaume d’Ockham au XIVe siècle (1).
La première conception place la liberté au terme d’une éducation – éducation aux vertus notamment – qui permet à l’homme de choisir le bien conforme à sa nature, le choix du mal étant une déficience de la liberté (comme pour celui qui est dépendant de la drogue, par exemple, ou esclave de ses sens).
La seconde conception se limite à la faculté de choisir les contraires : ainsi, pouvoir opter pour le bien ou le mal est-il l’essence de la liberté, laquelle relève de la seule volonté, quand la première dépend conjointement de la volonté et de la raison.
 
On ne dira jamais assez la véritable révolution qu’a été le nominalisme, la plus importante, sans doute, de l’histoire de l’Occident dans l’ordre des idées. Il a permis l’avènement de la modernité, modernité au sens de primauté donnée à la volonté et à l’émancipation de toutes les tutelles bridant la liberté d’indifférence. Toutes les dérives "sociétales" que nous connaissons aujourd’hui sont inscrites dans cette fausse conception de la liberté.
Ainsi, les tenants de la PMA, par exemple, s’indigneront que vous puissiez prétendre ne pas leur accorder cette liberté, rien ne vous forçant à y recourir vous-même ! Cette objection est logique, dès lors que la liberté procède de la seule volonté et du seul bien personnel, sans se soucier de savoir si l’acte recherché est un bien en soi, un bien pour autrui (ici l’enfant), ni de l’impact qu’il a sur la société.
La prospérité du nominalisme et de sa liberté d’indifférence est à l’origine du long mouvement de déchristianisation de l’Europe depuis la fin du Moyen Âge. Le paradoxe est que cette forme de pensée n’a été possible qu’en terre chrétienne, en raison de l’importance accordée à la liberté dans l’Évangile – aucune autre aire civilisationnelle n’a poussé si loin l’amour de la liberté. On peut donc dire que ce sont des chrétiens qui sont historiquement responsables de la lente sécularisation de nos sociétés : la chrétienté s’est peu à peu défaite de l’intérieur quand elle présentait encore une belle façade qui a fini par n’être plus qu’une illusion, d’où son effondrement.
Il est bon d’y penser avant de voir toujours les ennemis de l’Église à l’extérieur. Les pires ont toujours été en son sein, Benoît XVI nous l’avait rappelé en 2005 en évoquant les "loups". Comment ne pas le voir aujourd’hui ?
(1) Terminologie employée par Servais Pinckaers, op dans son maître livre Les sources de la morale chrétienne (Academic Press Fribourg/Cerf, 1985).

Paru dans La Nef, éditorial du n° 308, novembre 2018

C’était mieux avant ?

Publié dans A tout un chacun
C’était mieux avant ?
 
Dans son dernier livre, Éric Zemmour évoque avec émotion la banlieue de sa jeunesse et conclut "que oui, décidément, c’était mieux avant" (1). Pourtant, tout est fait pour nous convaincre du contraire.
Dans un essai aussi passionnant qu’intelligent, Olivier Rey montre les "efforts quotidiennement déployés pour persuader les gens de ne pas en croire leurs yeux et leurs oreilles, que leur expérience les trompe et que les experts savent mieux qu’eux à quel point tout s’améliore" (2). C’est que le mythe du Progrès n’admet aucune contradiction, Alain Finkielkraut en sait quelque chose, lui à qui on reproche tant sa nostalgie du temps passé (3). L’axiome de la modernité, dont la Science est l’idole, est simple : aujourd’hui est mieux qu’hier et moins bien que demain ! Toutes nos difficultés ne sont que des problèmes techniques que la Science finira par résoudre.
Formidable naïveté qui fait bien peu de cas de l’expérience, ou plutôt qui ferme volontairement les yeux sur la réalité. Jacques Ellul, pourtant, dans une œuvre foisonnante hélas visiblement peu connue de nos dirigeants, a montré combien le progrès technique était ambivalent et souvent porteur de maux équivalents à ceux qu’il résolvait.
 
Drogués à la technique
Et de fait, nos sociétés, par la technique, se sont complexifiées à un degré tel que nous sommes devenus totalement dépendants d’ "une gigantesque machinerie, matérielle et sociale" (O. Rey, p. 57), sans laquelle nous sommes incapables de vivre, et même de survivre – amusant paradoxe quand on songe que la modernité se caractérise par une volonté d’autonomie et d’émancipation de toute contrainte émanant de Dieu, de la nature et même de la culture (théorie du genre).
Les innovations, qui se multiplient avec la concurrence, sont censées nous faire gagner du temps ; mais plus nous en gagnons et plus nous avons de choses à faire et donc plus nous en manquons ; c’est alors une course effrénée à la consommation d’objets nouveaux pour aller toujours plus vite. Et cette vie moderne trépidante exige des besoins énergétiques croissants entraînant d’irréparables dégâts écologiques, mettant en danger certaines réserves naturelles essentielles (biodiversité, forêts, poissons…).
 
Même évolution du côté des sciences biomédicales ; leur lutte contre la maladie connaît certes de spectaculaires réussites dont on ne peut que se réjouir, mais ces chercheurs, pour la plupart, ne sont plus guidés par une morale objective appuyée sur une anthropologie stable (loi naturelle) et ils en arrivent à vouloir appliquer à l’être humain tout ce qui est techniquement réalisable, ouvrant ainsi les portes à d’inquiétantes dérives (PMA ou GPA "pour tous", par exemple) dont le transhumanisme est la conséquence logique.
 
Et pourtant, malgré ce Progrès que l’on nous vante à tout propos – comme si le progrès n’était que matériel et non pas d’abord en l’homme lui-même, en sa capacité à embrasser le Vrai, le Bien, le Beau –, nos contemporains ne paraissent pas plus heureux ; leur vie n’a plus guère de sens et ce n’est pas le matérialisme ambiant qui peut leur en donner. Beaucoup sont exclus du système gouverné par la mondialisation libérale qui rogne une à une les protections sociales ; et même du côté des "inclus", se maintenir à flot et suivre la dynamique de ce mouvement perpétuel n’est pas une mince affaire.
 
Revenir en arrière ?
Face à cette modernité qui refuse toute limite, la sagesse voudrait nous faire revenir sur certaines évolutions récentes. "Le problème, écrit fort justement Olivier Rey, est que le processus en cours a pris une ampleur si gigantesque qu’une énergie elle-même gigantesque serait nécessaire pour en inverser le cours. […] Ce type de tenaille – entre persévérer sur une voie sans issue, et s’en extraire à un coût immédiat énorme – est une situation générale. Le “développement”, en détruisant la nature, les aptitudes et les savoir-faire traditionnels, a en large partie supprimé les possibilités de vivre sans lui, et rendu de ce fait un changement d’orientation trop périlleux pour qu’on s’y résolve. Seule une sortie de route y pourvoira" (p. 63 et 71).
S’il est nécessaire de modifier nos "styles de vie" consuméristes, comme les papes nous y invitent, un bouleversement trop radical est aujourd’hui impossible, comme le souligne Olivier Rey, car changer une société aussi complexe n’est pas réalisable aisément ni rapidement. Les indispensables réformes ne peuvent être que progressives – la modernité, au reste, n’est pas à rejeter en bloc, notre monde n’étant ni pire ni meilleur que les précédents. Mais, rétorqueront certains, nous n’avons plus le temps, l’effondrement est proche (4). La vérité, c’est que l’on n’est sûr de rien, les médias ne retiennent que les scénarios les plus catastrophiques qui ne sont que… des modèles scientifiques très imparfaits. Et puis, peut-être l’effondrement est-il le seul moyen de sortir de l’hubris moderne !
(1) Éric Zemmour, Destin français, Albin Michel, 2018, p. 28.
(2) Olivier Rey, Leurre et malheur du transhumanisme, Desclée de Brouwer, 2018, p. 57.
(3) Cf. "Ce qui était mieux avant", Le Figaro du 29 août 2018.
(4) Cf. Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Seuil, 2015 (cf. La Nef n°273 Septembre 2015, p. 22).
Paru sur
lanef.net, éditorial, octobre 2018

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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