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GEFFROY  Christophe

GEFFROY Christophe

Né le 14 janvier 1959
Marié -   enfants




Directeur fondateur de la revue La Nef, mensuel catholique (1990)


Ecole Centrale de Nantes
Institut de Sciences-Politiques (Paris)
 
Cadre dans l'industrie automobile

  Ouvrages
Enquête sur la messe traditionnelle (avec Philippe Maxence) (1998) - Au fil des mois (2000) - Jean-Paul II, les clés du pontificat (avec Yves Chiron et Luc Perrin) (2005) -

Nombreuses collaborations
une vingtaine de livres et hors-séries

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Sortir de l'athéisme

Publié dans Au delà
Il est de plus en plus fréquent d’entendre que nous vivons dans un "monde de fous" ! Notre postmodernité se caractérise en effet par la démesure en toutes choses, ce que les Grecs nommaient l’hybris, attitude inspirée par les passions et notamment l’orgueil d’un homme qui se veut maître de tout et qui n’accepte pas d’être limité par des contraintes imposées de l’extérieur.

On en a eu un bel exemple au milieu de l’été avec ce cas d’un couple australien stérile ayant eu recours, dans le cadre d’une GPA, à une mère porteuse thaïlandaise : or celle-ci a donné naissance à des jumeaux dont un garçon trisomique ; la logique commerciale de l’opération – on "achète" 11 000 euros un bébé "parfait" – imposait d’éliminer l’intrus malade pour ne conserver que la fille "normale" ; mais la mère porteuse, ayant des principes religieux (elle est bouddhiste), a catégoriquement refusé l’avortement et entend garder et élever l’enfant trisomique ! Ainsi, cette affaire montre-t-elle l’absurdité de la GPA qui voudrait qu’on achetât un enfant comme une vulgaire chose garantie 100 %, avec retour au vendeur en cas de déficience ! Et l’on voudrait nous faire croire que cette pratique ne conduit pas à la marchandisation d’un être humain (1) !

Cette démesure est ici flagrante et beaucoup l’ont dénoncée, mais sans aller jusqu’aux principes qui la rendent possible, car y remonter entraînerait une remise en cause trop radicale que nos modernes ne sont pas (encore) prêts à entreprendre. Il y a en effet mille autres domaines où l’hybris moderne est la règle, mais peu s’en offusquent car il s’agit, avant tout, de ne pas être dérangé dans nos habitudes de consommateurs repus et notre petit confort ; on élève juste la voix quand il y a un problème comme avec cette GPA (on aura vite oublié) ou, un peu plus longuement mais sans agir vraiment, lorsque survient une crise de grande ampleur comme celle, en 2008, d’un capitalisme financier laissé sans contrôle. Pourtant, comment ne pas voir que les dérives qui conduisent à l’avilissement de l’homme, à la marchandisation de l’humain, à la destruction de la famille, ont les mêmes origines que celles qui minent le lien social, saccagent notre environnement, démembrent nos vieilles nations et leur économie ?

La cause profonde en est cette prétention à ne dépendre de rien, pas plus d’un ordre naturel que de lois que l’expérience a de tout temps validées, et surtout pas de Dieu. L’homme moderne, souverain, doit être le maître, maître du sens afin de décider lui-même du bien et du mal, et donc ce qui est permis et ce qui ne l’est pas.
À tous ces maux il existe assurément des remèdes politiques plus ou moins aisés à mettre en œuvre avec aussi des options inévitablement différentes selon les analyses. L’action politique, cependant, pour nécessaire qu’elle soit, ne suffira pas à nous sortir de l’ornière dans laquelle nous sommes tombés, car, au-delà des raisons proprement politiques de notre déréliction, il y a une cause plus profonde à l’hybris qui nous gouverne : l’athéisme généralisé de nos sociétés occidentales et d’une grande majorité de ses citoyens ! Ce n’est pas un athéisme forcément militant, revendicatif et idéologique, c’est plus souvent un athéisme pratique et irréfléchi qui permet de s’émanciper des normes morales et laisser libre cours à cette hybris mortifère. Une telle société qui ne croit en rien, qui ne se réfère à aucune transcendance, est un phénomène nouveau, extrêmement dangereux par les germes totalitaires qu’il contient. L’histoire nous confirme que lorsqu’est chassé le surnaturel, le naturel lui-même ne tient plus, les deux ordres, s’intégrant dans une même réalité, ayant besoin de s’adosser l’un sur l’autre.

Le grand chantier de nos sociétés occidentales est donc de sortir de cet athéisme qui nous tue à petit feu, en minant ce que nous sommes. À quel "programme" cela nous conduit-il ? À rien de spectaculaire ni de révolutionnaire (sinon pour nous-mêmes qui avons toujours à nous convertir en cherchant "d’abord le Royaume des Cieux et sa justice", le reste étant donné "par surcroît") : servir le bien commun, chacun selon sa vocation, pour la plupart dans leur métier, leur famille, leurs associations, pour d’autres dans des postes plus "stratégiques", dans la politique, les médias, la culture… sans prétendre tout changer du jour au lendemain, mais en étant de vrais chrétiens là où nous sommes – et cela ne pourra pas ne pas porter de fruits. Il est en particulier un secteur clé qu’il faut réinvestir : celui des idées qui passe par de multiples canaux et particulièrement ceux de la culture, car les mentalités et "l’idéologie dominante" suivent l’évolution du débat d’idées et non l’inverse.

Dans ce contexte se pose une question : quand nous nous battons pour des vérités d’ordre naturel (contre le "mariage pour tous", par exemple), faut-il se référer à la foi et à la religion ? Comme les autres, les chrétiens ont le droit et même le devoir d’être intelligents pour avancer leurs pions et d’user de pédagogie : en ce sens, il est indispensable de ne pas transformer toute action temporelle en combat religieux. Mais cette approche est forcément limitée si l’on a bien compris que le mal profond de notre société était l’athéisme : comment y remédier si l’on ne témoigne pas de notre foi ? C’est à nous qu’il importe de réintroduire Dieu comme une réalité incontournable de la vie humaine et donc aussi de la vie sociale et politique, faute de quoi le chrétien honteux de sa foi sera inévitablement appelé un jour ou l’autre à se renier… ou à subir le martyr ! Notre dessein n’est nullement de forcer les consciences en imposant un enseignement religieux, il est de convaincre rationnellement nos concitoyens de la justesse de nos positions et du bien qui en résulte pour tous, y compris pour ceux qui ne croient pas.

(1) La Manif pour tous nous invite à nous mobiliser contre la GPA en organisant une grande manifestation le 5 octobre à Paris et Bordeaux
(cf. www.lamanifpourtous.fr). 
La Nef  N°262 de septembre 2014

La dérive du foot business

Publié dans De par le monde
Sans doute une bonne partie d’entre vous, amis lecteurs, en avez assez du mondial de foot jusqu’à l’overdose que les médias nous servent chaque jour. Comment ne pas voir cette hyper médiatisation, en période de crise, comme un dérivatif aux problèmes de l’heure, un peu comme on distrayait les foules de la Rome antique avec les jeux du cirque ? Le sport a été victime de son succès : sa médiatisation l’a malheureusement conduit à obéir à la même logique que celle des médias : l’audimat et l’argent comme finalité !

C’est d’autant plus triste que le sport est une magnifique école de vie qui apprend la discipline, le sens de l’effort, la maîtrise de soi, le fair-play, l’altruisme… Cela continue sans doute d’être vrai pour nombre de jeunes qui le pratiquent en amateur dans un cadre scolaire ou universitaire, mais le sport professionnel donne de plus en plus une image opposée aux valeurs fondamentales qu’il est censé transmettre et cela fournit un exemple détestable à une jeunesse influencée par les "stars" des jeux, guère à la hauteur de leur responsabilité comme le sont celles du show-biz : souvenons-nous, par exemple, de l’attitude lamentable des footballeurs français, lors de la coupe du monde de 2010 en Afrique du Sud !

Le football est à cet égard particulièrement symptomatique de cette dérive du sport professionnel. Le capitalisme financier, qui s’impose sans guère d’obstacle sur toute la planète, en arrive à plier à ses lois la plupart des activités humaines. Il eut donc été étonnant que le football, en tant que l’un des sports les plus populaires et donc les plus médiatiques, échappe à "ce processus de vampirisation", comme l’écrit Jean-Claude Michéa (1). Il est devenu la première industrie mondiale du divertissement, brassant des sommes colossales : droits télévisés, publicités… c’est l’impératif de la rentabilité qui prédomine désormais et qui oblige au résultat : gagner est devenu une nécessité sous peine de pertes financières importantes (par exemple, arriver quatrième au lieu de troisième au championnat de Ligue 1, c’est perdre 10 millions d’euros en raison de la non-participation à une coupe d’Europe). Cela a totalement changé l’esprit de ce sport dont la dimension de plaisir et de gratuité a largement été estompée.

Mais cette logique de l’argent a aussi modifié le jeu lui-même, ainsi que Jean-Claude Michéa, en amateur éclairé, le démontre dans son merveilleux petit livre qui ravira tous les amateurs de ballon rond : la beauté du jeu offensif a laissé place à des systèmes défensifs jugés plus "réalistes", l’équipe étant désormais organisée de façon à n’encaisser aucun but et à marquer sur contre ou sur coups de pied arrêtés, offrant ainsi un spectacle le plus souvent ennuyeux – les équipes à culture offensive comme le "Barça" (Barcelone) étant devenues l’exception. Cette obligation d’efficacité, au détriment des anciennes conceptions basées sur l’attaque et le fair play, a entraîné d’autres conséquences comme le jeu dur, la simulation (pour obtenir coups francs ou penalties), sans parler du "supportérisme" parfois violent et sectaire contraire à l’esprit originel du sport ; le patriotisme a été partout tellement ridiculisé et brimé, qu’il se manifeste comme un exutoire dans le seul lieu où il est encore toléré et même encouragé par une élite "boboïsée" qui se moque bien du foot mais qui se veut ainsi près du "peuple".

Cette dérive du foot business était-elle inévitable ? Non, et c’est précisément cela qui est intéressant car la leçon dépasse le seul cadre du football. Ce sport a été gangrené par le fric parce que ses dirigeants ont cédé aux règles du libéralisme et à l’appât du gain, en permettant que les clubs deviennent des entreprises capitalistes sans limite financière susceptible de recruter à prix d’or les meilleurs joueurs du monde. Ainsi, les grands clubs sont-ils la propriété de multimilliardaires – comme Paris avec l’émir du Qatar – au lieu d’être régis par des associations à but non lucratif qui devraient dépendre des villes dont ils portent le nom ! De plus, l’arrêt Bosman, imposé en 1995 à l’UEFA (2) par la Cour de justice européenne au nom de la "non-discrimination" (célébré à l’époque comme une victoire de l’ "antiracisme"), a affranchi les clubs de l’obligation d’avoir au moins neuf joueurs sur onze de la nationalité du pays sur le terrain. Ainsi a-t-on vu dans le passé récent de grands clubs européens gagner la Ligue des Champions avec des équipes composées entièrement d’étrangers ou presque ! Ce système conduit à la marchandisation des joueurs – qui se vendent et s’achètent sur un marché comme des objets de luxe – et au 'star système' avec des vedettes qui deviennent "des “people” incontournables, fréquentant des top-modèles, posant dans les publicités et disposant de revenus aussi indécents que ceux des grands prédateurs du marché mondial "(3) ; mais cela appauvrit aussi le football local : l’Angleterre en est un bon exemple, elle dont les clubs sont parmi les plus riches et les plus prestigieux, et dont l’équipe nationale ne parvient à aucun bon résultat depuis des décennies !

Et cette dérive de l’argent ne s’arrête pas là : on le voit actuellement au Brésil, qui a investi des sommes considérables pour ériger de magnifiques stades, alors que ce pays manque d’infrastructures, d’écoles, d’hôpitaux… À un point tel que nombre de Brésiliens, conscients de cette disproportion, boudent la "fête du foot". Un comble au pays du roi Pelé !

(1) Jean-Claude Michéa, Le plus beau but était une passe. Écrits sur le football, Climats, 2014, 150 pages, 15 e, p. 17.
(2) Union of European Football Associations.
(3) Jean-Claude Michéa, op. cit., p. 21. 

Paru dans La Nef, juillet 2014

Un chemin de bonheur

Publié dans A tout un chacun
Il est beaucoup question de la famille ces temps-ci. Des millions de personnes se sont mobilisées en France pour la défendre, elle est également au cœur d’une longue réflexion suscitée par l’Église qui nous mènera jusqu’à l’automne 2015, moment où se tiendra le second synode sur ce thème. C’est quand les biens qui nous sont les plus précieux se trouvent menacés que l’on mesure véritablement leur importance vitale. Car enfin, ouvrons les yeux, la famille est fort mal vue depuis un bon moment. J’entends la famille au sens commun qui est celui que donnait encore le Petit Robert dans son édition de 1990 : "Le père, la mère et les enfants". N’oublions pas les idéologies "déconstructivistes" qui, derrière les Foucault et Derrida, n’ont eu de cesse d’attaquer la famille comme un lieu d’oppression dont il fallait s’émanciper, allant jusqu’à défendre la pédophilie – on se souvient du manifeste particulièrement abject en sa faveur, publié dans Le Monde du 26 janvier 1977 et signé par soixante "grandes consciences" de l’époque, les Sartre, Beauvoir, Deleuze, Aragon…
Mai 68 est passé par là : "il est interdit d’interdire" ou "jouir sans entraves", ces slogans ont le mérite de refléter fidèlement l’esprit postmoderne d’un homme qui ne veut aucune limite à sa "liberté", celle-ci n’étant liée qu’au plaisir et non plus à une quelconque notion de vérité et de bien à laquelle elle devrait se soumettre. Cette "philosophie" nouvelle, appelant à toutes les "libérations" – sexuelle, des liens du mariage et de la fidélité, de la femme et de son corps… – s’est développée en complète harmonie avec la société consumériste du libéralisme économique, lequel s’est retrouvé quasiment sans adversaire après la chute du communisme : ainsi libertarisme, mondialisation et capitalisme financier vont de pair, tout se vendant et s’achetant grâce au divin marché (qu’il ne faut surtout pas entraver), aussi bien le sexe ou les enfants, que les voitures ou les ordinateurs, du moment que l’on consomme et que cela alimente la croissance et les profits.

Ainsi, la postmodernité a-t-elle façonné un homme profondément égoïste, incapable d’engagement durable. Le soi-disant féminisme et la soi-disant "libération sexuelle" ont conduit à une marchandisation sans précédent du corps de la femme, l’homosexualité s’est complètement banalisée et l’on en est maintenant à la théorie du genre. Tout cela – rendu possible par la contraception – a eu pour effet de déconnecter totalement sexualité et procréation, et donc très souvent aussi amour et sexualité, véritable révolution copernicienne dont on n’a pas mesuré l’importance.
Le problème est que malgré toutes ces "libérations", malgré les attaques continues que la famille subit pour annihiler peu à peu tous les devoirs qu’elle supposait – ne comptent que les "droits" de l’individu sans souci du bien d’autrui, à commencer par celui des enfants –, l’homme moderne n’est pas plus heureux, bien au contraire. Beaucoup, même – et pas seulement chez les catholiques pratiquants –, rêvent du modèle de la famille traditionnelle et savent combien elle est à la fois une école exigeante de perfection – de sanctification dit-on en langage chrétien – mais aussi un réel chemin d’épanouissement et de bonheur. En effet, c’est en son sein que s’apprennent l’amour, le don de soi, le partage, en son sein aussi que se transmettent la culture et la fine fleur de la civilisation, la délicatesse de la politesse, l’attention à autrui. En faisant voler la famille en éclats, on récolte la violence, la barbarie, des êtres psychologiquement instables et fragiles.

Défendre la famille dans toutes ses dimensions ne relève donc pas d’un caprice idéologique ou d’une vision limitée au seul bonheur individuel de ses membres, mais d’une priorité politique absolue, tant elle concourt de façon éminente au bien commun de la Cité : non seulement parce que la famille, cellule de base de la société, assure seule le renouvellement des générations, mais encore parce qu’une famille heureuse contribue à engendrer des citoyens heureux posant habituellement peu de problèmes à la collectivité. Bien sûr, cela suppose de tourner définitivement la page des dogmes soixante-huitards qui affirment que l’on peut se passer de contraintes, d’efforts et d’ascèse : la véritable liberté à laquelle nous aspirons tous est le fruit d’une longue et patiente discipline qui nous permet de surmonter tant bien que mal nos esclavages de toutes sortes. Le politique n’a certes pas à entrer dans la vie privée des personnes, mais il est de sa responsabilité de favoriser un environnement qui tend à élever l’homme et non à le rabaisser sans cesse comme se plaît à le faire notre société soumise aux impératifs de la publicité qui ne sait que flatter ses plus bas instincts.

Que l’on ne s’y trompe pas. Notre humanité n’est aujourd’hui ni pire ni meilleure qu’hier. Certes, nous avons toujours la tendance naturelle à ne voir que ce qui va mal, et la liste peut être fort longue, nous l’avons déjà commencée ici même à propos de la famille. Ce faisant, nous ne voyons plus les progrès acquis au long de l’histoire par nos ancêtres (la notion de dignité de la personne humaine, l’État de droit, l’école pour tous, la fin des famines et de la mortalité infantile…) et forte est la tentation d’idéaliser le passé ou de se référer à un "âge d’or" qui n’a en réalité jamais existé, car le mal est d’abord dans l’homme lui-même avant de l’être dans les structures – il est bien évidemment légitime de vouloir les réformer lorsqu’elles sont mauvaises.
Aujourd’hui comme hier, le mal est omniprésent et semble devoir toujours l’emporter, mais il y aura toujours quelque chose à faire – et d’abord là où le Seigneur nous a placés et attend que nous agissions – tant que l’on aura la capacité de s’émerveiller devant les beautés de la vie, devant le dévouement d’une mère ou l’extraordinaire charité des saints. Et pour paraphraser Péguy, lui qui voyait déjà notre monde comme irrémédiablement décadent, la famille demeure la plus extraordinaire des aventures des temps modernes.
http://www.lanef.net/ - Editorial de juin 2014

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