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GEFFROY  Christophe

GEFFROY Christophe

Né le 14 janvier 1959
Marié -   enfants




Directeur fondateur de la revue La Nef, mensuel catholique (1990)


Ecole Centrale de Nantes
Institut de Sciences-Politiques (Paris)
 
Cadre dans l'industrie automobile

  Ouvrages
Enquête sur la messe traditionnelle (avec Philippe Maxence) (1998) - Au fil des mois (2000) - Jean-Paul II, les clés du pontificat (avec Yves Chiron et Luc Perrin) (2005) -

Nombreuses collaborations
une vingtaine de livres et hors-séries

URL du site internet:


L’élection présidentielle de 2007 avait été l’occasion, pour les catholiques, de riches débats tournant autour de "certains principes qui ne sont pas négociables", pour reprendre les termes mêmes du pape Benoît XVI. Et parmi ceux-ci, il mettait en avant trois points : "la protection de la vie à toutes ses étapes" ; "la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille" ; "la protection du droit des parents d’éduquer leurs enfants" (1). Le Saint-Père ajoutait aussitôt : "Ces principes ne sont pas des vérités de foi, même s’ils reçoivent un éclairage et une confirmation supplémentaire de la foi ; ils sont inscrits dans la nature humaine elle-même et ils sont donc communs à toute l’humanité. L’action de l’Église en vue de leur promotion n’est donc pas à caractère confessionnel, mais elle vise toutes les personnes, sans distinction religieuse."
En 2012, cette problématique n’a certes pas disparu, mais elle est indubitablement en retrait (2). L’une des raisons ne tient-elle pas au fait que l’électorat catholique pratiquant vote toujours très majoritairement à droite – à 84 % (3) – et qu’il estime le candidat socialiste, François Hollande, plus dangereux que Ségolène Royal et surtout en position de l’emporter, ce qui n’avait jamais été vraiment le cas de son ex-compagne cinq ans plus tôt ? Dès lors, les débats d’idées perçus à tort ou à raison comme trop abstraits passent au second plan. Et la volonté de M. Hollande d’imposer rapidement le "mariage gay" et l’adoption pour ces "couples", ainsi que le flou qu’il entretient sur l’euthanasie (4), alors même que M. Sarkozy s’est prononcé contre de telles mesures, ne font que pousser une bonne partie des catholiques à soutenir le président sortant sans trop d’état d’âme, en oubliant vite ce qu’il a fait contre la famille et la vie durant son quinquennat (travail dominical, pass contraception à l’école, théorie du genre au lycée…).

Il est cependant essentiel de rappeler que le choix d’un vote ne peut se limiter pour un chrétien au seul examen des trois "points non négociables". D’abord, parce que ces trois points, même s’ils demeurent essentiels, ne sont pas les seuls à devoir être pris en compte, Benoît XVI l’a évoqué dans le discours cité plus haut. Et surtout, ces points renvoient à la remarquable Note doctrinale publiée fin 2002 par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (5) qui demeure la base de toute réflexion sur ces questions. Or, cette Note, qui ne parle pas de "points non négociables" mais d’ "exigences éthiques fondamentales auxquelles on ne peut renoncer" en énonce sept, dont les trois signalées plus haut et aussi "le droit à la liberté religieuse et le développement dans le sens d’une économie qui soit au service de la personne et du bien commun, dans le respect de la justice sociale, du principe de solidarité humaine et de la subsidiarité", ainsi que "la paix (qui) est toujours œuvre de la justice et effet de la charité" (n. 4). Il serait en effet absurde de ne tenir aucun compte de la position d’un candidat sur l’économie – comme si elle n’était qu’une affaire "technique" sans conséquence morale ! –, la pauvreté et la solidarité qu’elle impose, ou sur la paix internationale : certes, cela rend sans doute le choix plus délicat encore, mais celui-ci, éclairé par la vertu de prudence, est tenu d’englober tous les aspects d’un programme, sans se limiter seulement aux fameux trois "points non négociables".


Si l’on passait les programmes des candidats au crible d’un rigoureux examen quant à leur conformité avec les enseignements de l’Église, aucun ne donnerait pleine satisfaction. Stricto sensu, un catholique ne pourrait que voter blanc – lequel vote blanc n’est d’ailleurs toujours pas pris en compte, ce qui est une grave anomalie électorale. Mais est-ce vraiment la seule solution ? La réponse est non, mais la raison invoquée habituellement mérite attention. En effet, c’est, nous dit-on souvent, en raison de la doctrine du "moindre mal" qu’il serait licite de voter pour un candidat jugé moins mauvais. Mais ce faisant ne commettrait-on pas un mal, certes "moindre" mais un mal quand même ? Sur cette question, le Magistère est très clair : "En vérité, s’il est parfois licite de tolérer un moindre mal moral afin d’éviter un mal plus grand ou de promouvoir un bien plus grand, il n’est pas permis, même pour de très graves raisons, de faire le mal afin qu’il en résulte un bien (cf. Rm 3,8), c’est-à-dire de prendre comme objet d’un acte positif de la volonté ce qui est intrinsèquement un désordre et par conséquent une chose indigne de la personne humaine, même avec l’intention de sauvegarder ou de promouvoir des biens individuels, familiaux ou sociaux" (6).

Ce texte est très clair, il n’est jamais possible de faire le mal, même un moindre mal en vue d’un bien. Dans le cas très concret qui nous occupe, cela signifie qu’au deuxième tour de l’élection présidentielle, si MM. Sarkozy et Hollande se retrouvent face à face, et si l’on estime l’un préférable à l’autre, alors, formellement, on ne vote pas pour le "moins mauvais" (ce serait faire le mal, donc illicite), mais pour le "meilleur" (acte moralement bon), même si c’est un "meilleur" peu satisfaisant et favorable à l’avortement. Le cardinal Ratzinger a très clairement délimité le problème en répondant à une question posée par les évêques américains sur la licéité du vote pour un candidat soutenant l’avortement : "Un catholique serait coupable de coopération formelle avec le mal, et serait donc indigne de recevoir la sainte communion, s’il devait délibérément voter pour un candidat précisément en raison de la position permissive du candidat sur l’avortement et/ou l’euthanasie. Quand un catholique ne partage pas la position d’un candidat en faveur de l’avortement et/ou de l’euthanasie, mais vote pour ce candidat pour d’autres raisons, on considère cet acte comme une coopération matérielle éloignée, permise en vertu de raisons proportionnées" (7).
De son côté, l’Église de France n’a jamais repris à son compte l’approche électorale en termes de "points non négociables". Pour l’élection présidentielle, la Conférence des évêques a publié le 3 octobre 2011 un texte sobre qui se situe au-delà de la mêlée électorale, non sans fournir toutefois quatorze "éléments de discernement" dont les trois premiers sont… la "vie naissante", la "famille" et l’ "éducation" (8). Les évêques fournissent donc des éléments de réflexion, mais se gardent bien d’orienter explicitement le vote de leurs fidèles, ni ne cherchent à les mettre en garde contre tel ou tel parti. C’est pourquoi le livre d’Étienne Pinte et du Père Jacques Turck, Extrême droite. Pourquoi les chrétiens ne peuvent se taire (9), qui vise le Front national seul, pose un vrai problème. Le FN serait-il donc le seul parti en lice dont le programme ne serait pas conforme avec les valeurs évangéliques ? Une telle démarche n’a de sens et de crédibilité – mais aussi d’équité – que si l’on passe tous les programmes au même crible, faute de quoi l’opération ne peut qu’apparaître comme une manipulation idéologique.

Enfin, il est important de rappeler qu’un parti ne peut jamais prétendre représenter seul les valeurs chrétiennes. "En effet, écrivait le cardinal Journet, les vues générales de la politique chrétienne […] dépasseront toujours de beaucoup les vues de n’importe quel parti politique qui pensera les incarner. Aussi l’Église, tout en soulignant l’importance religieuse du devoir politique, refusera toujours de solidariser la politique chrétienne et la politique des partis" (10). Si donc l’Église nous invite

à voter en éclairant au mieux notre jugement, elle nous rappelle aussi que l’on ne peut tout espérer d’une élection : "Nous ne pouvons pas attendre du pouvoir politique plus qu’il ne peut donner", écrivaient les évêques français en octobre 2011. Cela permet aussi de relativiser tout ce qui relève de la "stratégie" électorale : on peut estimer, par exemple, que le recouvrement d’une certaine souveraineté politique est chronologiquement prioritaire par rapport à d’autres sujets moralement plus importants, afin de se donner les moyens d’agir (11). Certes, tout cela est discutable et ne relève donc pas d’un impératif moral, mais d’un jugement de prudence qui laisse aux catholiques la possibilité légitime de choix différents. Ne l’oublions pas dans les trois mois à venir.

(1) Discours au Congrès du Parti populaire européen du 30 mars 2006.

(2) La Fondation de Service politique, par exemple, toujours en pointe pour exprimer un point de vue catholique en politique, a lancé le 2 février un "Manifeste des électeurs catholiques" à l’attention des candidats en sept points : seulement deux des trois "points non négociables" y figurent (cf. www.libertepolitique.com).
(3) Sondage publié par le Pèlerin du 19 janvier 2012 (en incluant les 14 % de voix pour François Bayrou). Un second tour Sarkozy-Hollande donnerait chez les pratiquants 75 % pour le premier.
(4) Sur cette question cruciale, voir de Tugdual Derville, La bataille de l’euthanasie. Enquête sur 7 affaires qui ont bouleversé la France, Salvator, 2012, 240 pages, 18,50 e
(5) Note doctrinale concernant certaines questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique du 24 novembre 2002.
(6) Paul VI, Humanae vitae [1968], n. 14, repris par Jean-Paul II, Veritatis splendor [1993], n. 80. Sur la question du "moindre mal", nous renvoyons à l’incontournable manuel de l’abbé Jean-Pascal Perrenx, Théologie morale fondamentale. 2. Les actes humains, Téqui, 2008, "Le choix du moindre mal", p. 470-482.
(7) "Être digne de recevoir la sainte communion" (juillet 2004), La Documentation catholique, n°2322, 17 octobre 2004.
(8) Cf. texte sur www.eglise.catholique.fr et sa présentation dans La Nef n°231 de novembre 2011, p. 11. Cf. aussi le livre du cardinal André Vingt-Trois, Quelle société voulons-nous ?, présenté p. 38 de ce numéro.
(9) L’Atelier, 2012. (10) Charles Journet, La Juridiction de l’Église sur la Cité, Desclée De Brouwer, 1931, p. 218. (11) Un sondage publié par la Fondation de Service Politique en septembre 2011 montre que les catholiques pratiquants ont sensiblement les mêmes préoccupations que l’ensemble des Français, à savoir l’emploi (68 %), la sécurité (58 %) et le pouvoir d’achat (58 %), les trois "points non négociables" venant loin derrière entre 37 et 43 %. 
Paru dans La Nef, mars 2012

Retour au politique

Publié dans En France

L’élection présidentielle – la plus importante dans notre régime démocratique – est un moment privilégié de la vie politique en ce sens qu’elle devrait être l’occasion de débats de fond qui ont rarement lieu en-dehors de cette période. Hélas ! le plus souvent, les grands candidats demeurent à la surface des problèmes, la politique, singeant la publicité, se limitant de plus en plus à des slogans censés emporter l’adhésion des électeurs. Bien souvent, les vrais débats se font en marge, loin des grands médias, portés par une presse peu puissante mais demeurée libre – Internet a incontestablement permis de multiplier les interventions et d’élargir considérablement leur audience auprès d’un large public, très réactif et lassé du "politiquement correct" qui a envahi les grands organes d’information.
Demeurons lucides, toutefois, sur l’influence nationale de telles discussions. Il n’empêche que les chrétiens apportent par ce biais une contribution non négligeable à la réflexion. Laquelle, ne l’oublions pas, ne progresse ni se s’impose jamais par les "masses", mais toujours par une minorité éclairée et décidée.
Quelles devraient être les priorités des chrétiens en politique ? Poser la question, c’est s’aventurer sur un terrain miné, car il n’y pas de réponse unique là où s’impose un jugement prudentiel forcément contingent. Prenons quand même le risque, en gardant à l’esprit que d’autres réponses sont possibles.
François Hollande a jugé bon de désigner pompeusement son ennemi : la finance, choix électoralement sans risques, assurément ! Mais est-ce nécessaire et même légitime de désigner un ennemi, ainsi que l’affirme Carl Schmitt dans La notion de politique ? Certes, il ne s’agit pas de nier que nous pouvons avoir des ennemis, en être conscients et savoir les nommer, le problème est le manichéisme qui accompagne une telle démarche, poussant un peu vite, au nom du "réalisme", au stade suivant qui consiste à faire de telle nation, de telle civilisation, de telle race, de telle classe sociale, de telle religion ou d’une façon générale de telle catégorie d’hommes un ennemi par essence, comme l’ont pratiqué à un degré inouï le communisme et le nazisme, et comme le fait l’islamisme aujourd’hui.
Les catholiques qui cherchent à suivre l’enseignement de leur Église sont prémunis contre de tels excès, car ils savent que le Christ aime tous les hommes, y compris ceux qui sont nos ennemis du moment, que nous avons peut-être à combattre mais non pas à haïr – nous devons même les aimer (cf. Mt 5, 44).
Pourtant, comment nier que la désignation d’un ennemi est une pratique séduisante et de nature à rassembler les foules ? Il est toujours plus facile de s’unir contre une menace que pour un projet. Et malheureusement, les dangers qui nous guettent ne manquent pas !

Notre dossier de ce mois (CF. le Bulletin de La Nef) montre comment le capitalisme libéré de toute entrave par la mondialisation et l’idéologie ultra libérale détruit profondément les bases mêmes de notre civilisation judéo-chrétienne, comme de toute civilisation, pour imposer le consumérisme planétaire, hyper matérialiste et hédoniste, en fabriquant des consommateurs abrutis, sans morale, déracinés et interchangeables d’un point à l’autre de la planète, non sans provoquer des crises qui génèrent chômage, pauvreté, dettes et anxiété – dont l’Europe et l’euro ne nous protègent pas, pire, rendent la situation inextricable. Comment ne pas voir que les attentats contre la vie et la famille, si préoccupants, sont la conséquence de cette logique ultra-libérale qui refuse le bien et revendique une liberté sans limite ? À cet égard, l’euthanasie et le "mariage" gay seront deux enjeux importants de cette élection présidentielle.
On pourrait bien sûr continuer la liste des périls en évoquant en Europe la présence de plus en plus prégnante d’un islam conquérant dans des pays intellectuellement et moralement désarmés pour le contenir et volontairement aveuglés sur sa réalité. Ou encore citer le souci de la planète et de l’environnement, problème que nos dirigeants et nous-mêmes avons du mal à appréhender justement, tant nous rechignons à envisager des mesures qui tendraient par trop à changer nos modes de vie si peu écologiques. Et puis on pourrait ajouter la sécurité – les zones de non-droit s’étendent en France en raison de l’immigration incontrôlée –, le fiasco de l’Éducation nationale…
Face à la multiplicité et à la complexité des difficultés auxquelles nous devons faire face, grande est la tentation de se polariser sur un seul sujet qui finit par devenir l’unique critère de discernement (la vie, l’islam, l’écologie…). Il faut éviter ce piège et redonner ses droits au politique qui, seul, est habilité à englober l’ensemble des problèmes. S’il est naïf de tout attendre du politique, c’est quand même lui qui a la charge du bien commun et qui devrait avoir les moyens de gouverner – ce qu’il fait de moins en moins en raison de la primauté de l’économique et de ses "experts", et de la prééminence de la bureaucratie bruxelloise. Or, le recul du politique est celui de la démocratie. Si l’on veut redonner la parole aux peuples, il faut renverser ce mouvement qui confisque peu à peu la démocratie dans une affligeante indifférence.

Paru dans La Nef, mars 2012

Le scandale de la pauvreté

Publié dans A tout un chacun

L’élection présidentielle approche, la campagne électorale a démarré depuis un moment, et je suis frappé qu’un sujet essentiel soit peu abordé ou en tout cas ne figure pas en grande priorité dans les programmes des uns et des autres : celui de la pauvreté. Je ne parle même pas de la pauvreté des pays en voie de développement, mais bien de celle qui se développe sur notre propre territoire, que nous côtoyons journellement et à laquelle nous nous habituons. Notre société a-t-elle à ce point sombré dans l’individualisme et l’égoïsme qu’une telle évolution nous laisse indifférents ?
Cette pauvreté est non seulement scandaleuse en elle-même dans un pays aussi riche que le nôtre, symptôme d’une grave maladie sociale, puisque la solidarité joue aussi mal son rôle, mais le peu de cas que l’on en fait montre que l’on refuse de prendre en compte les raisons profondes de la crise économique et financière : "La vraie racine de la crise est la montée des inégalités", écrit Bertrand de Kermel dans un essai aussi remarquable que passionnant (1).

C’est la croissance de la dette privée devenue insolvable qui a entraîné la crise des subprimes, générant la dette des banques et finalement leur renflouement par les États, contribuant ainsi à l’alourdissement démesuré de la dette publique (2). Et ce fort endettement des ménages provient de la paupérisation des classes moyennes dont les revenus ont stagné, voire baissé en coût réel, quand ceux des plus riches se sont envolés : de 1979 à 2007, les revenus des Américains les plus pauvres se sont accrus de 18 %, quand ceux des 1 % les plus riches ont augmenté de 275 % (3). Là où jadis le salaire des dirigeants d’entreprise ne dépassait pas quarante fois celui des ouvriers, il est aujourd’hui couramment cinq cents fois supérieur !
Le libéralisme qui gouverne l’économie mondiale est une machine à fabriquer de la pauvreté en enrichissant outrageusement une infime minorité. Dans une économie mondialisée, sans frontière d’aucune sorte, ni pour les produits, l’argent, les hommes, le schéma est très simple : tout étant mis en concurrence, le capital recherche la plus forte rémunération à court terme pour les actionnaires, en se déplaçant librement et sans frais là où la rentabilité est la plus élevée et en exerçant une pression à la baisse sur les salaires et la protection sociale des pays développés, l’alternative étant pour les multinationales de délocaliser dans les régions à faible coût salarial pour réimporter après, sans droits à payer, les produits ainsi fabriqués à petit prix.

Lisez le livre de Bertrand de Kermel, ses analyses sont limpides et implacables. Son intérêt est aussi de ne pas se cantonner dans une critique stérile, mais d’avancer de nombreuses pistes pour sortir de l’impasse où nous enferme une mondialisation dirigée par l’idéologie libérale. Le but n’est nullement d’éliminer le marché, mais de l’encadrer pour atteindre ce que l’auteur nomme le "développement durable", c’est-à-dire repenser la croissance en intégrant les facteurs humains et sociaux, ainsi que la protection de l’environnement – ce qui suppose de calculer autrement le PIB qui ne retient que les flux financiers. Il rejoint l’encyclique sociale de Benoît XVI, Caritas in veritate (2009), sur de nombreux points, notamment en préconisant une prise en compte de l’économie de la gratuité et du don, en développant le sens de l’altruisme et de la solidarité.


Il s’agit aussi, ainsi que Maurice Allais l’avait prévu, d’organiser la mondialisation en ensembles régionaux de niveau de vie comparable – comme l’est l’Union européenne –, ce qui suppose des protections aux frontières de ces ensembles (pour l’entrée des marchandises et la sortie des capitaux) et une réciprocité dans les échanges, de manière à aboutir à une concurrence loyale entre zones à structures économiques et protection sociale totalement différentes. Bertrand de Kermel
propose de mettre à égalité au niveau mondial le droit du commerce régi par l’OMC – qui, aujourd’hui, prime tous les autres – et le droit social du travail, de l’environnement et de la santé.
On comprend aisément qu’il est difficile, pour un pays comme la France, de lutter seul contre la mondialisation libérale et les prédateurs de la finance. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en lamente, pour être efficaces (cf. la fameuse "taxe Tobin"), nombre de mesures ne peuvent être envisagées qu’à une échelle quasi planétaire. D’où la proposition bien mal comprise de Benoît XVI – et du Conseil pontifical Justice et Paix (4) – d’une autorité mondiale qui, sans éliminer les nations, aurait un pouvoir d’imposer des décisions conformes au bien commun international et au principe de subsidiarité.


Depuis les années Reagan-Thatcher, "on a dérégulé et démantelé les protections, croyant que le marché – qui a toujours raison – arrangerait les choses" (5), et on a vu où cela nous a menés. N’est-il pas temps d’en tirer les leçons ? Jamais le pouvoir de l’Argent-roi n’a été aussi indécent, jamais les politiques et les grands responsables des médias ne sont apparus aussi liés à ce monde de la finance qui les soutient en grande partie. Si l’on ne veut pas que notre démocratie sombre définitivement dans la ploutocratie, il est temps de réagir.

(1) Bertrand de Kermel, Le scandale de la pauvreté. Les causes et les remèdes, L’Œuvre, 2012, 220 pages, 20 e, p. 103.
(2) La question de la crise économique et financière est essentielle, nous lui consacrerons notre dossier de mars.
(3) Ibid., p. 13.
(4) Mgr Toso, secrétaire de ce Conseil, a clairement confirmé les orientations de la Note publiée par celui-ci en octobre sur la réforme du système financier (cf. éditorial n°231), à propos de laquelle le bruit avait couru que le pape ne l’aurait guère appréciée.
(5) Ibid., p. 68.
 

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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