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GIRARD Renaud

GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

URL du site internet:

Dialogue libre avec la Russie

Publié dans Avec l'Europe
Pour un dialogue libre avec la Russie
 
Snober la Russie, pour la rejeter dans les bras des Chinois, constitue une faute stratégique cardinale de la part des Européens.
 
Au sommet de l’Otan, qui se déroulera à Londres les 3 et 4 décembre 2019, on parlera beaucoup de la Russie et assez peu du Kosovo et de l’Afghanistan, deux missions où, agissant en dehors de son cadre initial, la structure militaire du traité de l’Atlantique Nord n’a pas particulièrement brillé.
Mise en place en 1949, l’Otan a réussi sa mission initiale, qui était de protéger les pays d’Europe occidentale des velléités de prédation soviétique. Depuis la crise géorgienne de 2008, et plus encore depuis la crise ukrainienne de 2014, les pays membres de l’Otan frontaliers de la Russie (Norvège, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne) ne cachent pas leur inquiétude quant aux intentions de Moscou à leur égard, réelles ou supposées. Ils estiment que le Kremlin cherche à limiter leur souveraineté par tous les moyens : l’intimidation politique, les pressions économiques, le cyber-harcèlement, l’intrusion militaire navale (sous-marins en mer Baltique et le long des fjords de Norvège) ou aérienne. Ils pensent que Vladimir POUTINE poursuit le projet secret de les "finlandiser", comme on disait pendant la guerre froide, après le traité entre Helsinki et Moscou d’avril 1948. Ils envisagent même l’hypothèse d’une invasion militaire russe de tout ou partie de leurs territoires. En conséquence, ils ont demandé, et obtenu, la présence chez eux de soldats appartenant aux trois grandes puissances militaires de l’Otan (Amérique, France, Angleterre).
 
Leurs alarmes sont sans doute exagérées, car Vladimir POUTINE est davantage un centriste qu’un extrémiste dans son pays. Le 2 mai 2014, après que 31 militants prorusses eurent péri dans un incendie criminel à Odessa, il aurait très bien pu saisir ce prétexte et s’emparer de la ville portuaire, emblématique de l’histoire russe révolutionnaire. Personne en Ukraine n’aurait eu les moyens de l’en empêcher, et personne en Occident n’en aurait eu la volonté. Il ne l’a pourtant pas fait.
C’est vrai que Poutine a dit un jour : "Quiconque n’a pas été attristé par la disparition de l’Union soviétique n’a pas de cœur !"  Mais on oublie toujours de citer la seconde phrase de la formule :"Quiconque entend la rétablir n’a pas de raison !"  Néanmoins, les Polonais et les Baltes ont un passé avec la Russie qui les autorise pleinement à s’en méfier. L’Otan est donc dans son rôle quand elle effectue des manœuvres militaires interalliés dans ces pays, afin de les rassurer.
 
Mais si l’on prend de la distance, spatiale et temporelle, si l’on se projette stratégiquement dans l’avenir, la confrontation Europe-Russie actuelle a quelque chose d’anachronique. Il suffit de passer quelques jours dans cette capitale brillante qu’est devenue Moscou, de converser avec quelques étudiants ou jeunes entrepreneurs, pour sentir que les Russes se sentent culturellement européens. Snober la Russie, pour la rejeter dans les bras des Chinois, constitue une faute stratégique cardinale de la part des Européens. Les sanctions que l’Union européenne (UE) a imposées à la Russie sont dommageables aux deux ; elles ne profitent objectivement qu’aux Américains et aux Chinois. Il est faux de dire que l’obsession de POUTINE est de briser l’UE, quand la banque centrale russe privilégie actuellement l’euro sur le dollar dans l’accroissement de ses réserves de change.
 
C’est quelque chose qu’Emmanuel MACRON a compris. Indifférent aux grognements des néoconservateurs français alignés sur la politique étrangère américaine, le président de la République a décidé de nouer un dialogue stratégique indépendant avec la Russie. Est-ce à dire qu’il faudrait désarmer devant elle ? Certainement pas ! Les Russes respectent le muscle. Ce n’est pas un hasard si de GAULLE fit sa visite historique en Russie (où il proposa "la détente, l’entente et la coopération") en juin 1966, au moment même où la force de frappe nucléaire française était devenue opérationnelle.
S’ouvre, entre le 9 décembre 2019 et le 9 mai 2020, une exceptionnelle fenêtre d’opportunité pour la relation franco-russe. Le 9 décembre aura lieu à Paris un sommet sur l’Ukraine en format "Normandie" entre les leaders français, allemand, russe et ukrainien, afin de parvenir à un règlement définitif du conflit au Donbass. Kiev et Moscou ont déjà fait des gestes de bonne volonté. ZELENSKY accordera-t-il une amnistie générale et une autonomie culturelle aux rebelles russophones du Donbass ? POUTINE donnera-t-il en échange aux navires ukrainiens un accès en mer d’Azov ? C’est le seul 'deal' raisonnable.
Une fois ce dossier réglé, MACRON et POUTINE pourraient avancer à grands pas dans la reprise de la coopération franco-russe et célébrer l’amitié retrouvée le 9 mai à Moscou, pour le 75ème anniversaire de la victoire contre le nazisme. Est-ce un rêve éveillé ? Non. C’est juste de la realpolitik.

Paru dans Le Figaro, 3 décembre 2019

Le vent de Hongkong ...

Publié dans De par le monde
Le vent de Hongkong restera insulaire
 
Le résultat des élections municipales est un camouflet pour le parti unique chinois, qui croyait que la majorité des Chinois de Hongkong partageaient sa vision.
 
Tenues le dimanche 24 novembre 2019, les élections municipales à Hongkong ont représenté un succès spectaculaire pour les tenants de la démocratie opposés aux partisans de la ligne du Parti communiste chinois. La participation (de quelque trois millions d’électeurs) a été multipliée par deux par rapport au dernier scrutin ; les candidats pro-démocratie ont raflé 390 sièges de conseillers municipaux sur 452.
Pékin a donné son feu vert à la tenue de ce scrutin, espérant que s’y dégagerait en sa faveur quelque majorité silencieuse, ulcérée par les violences ayant accompagné à la marge le vaste mouvement de manifestations pro-démocratie déclenché le 15 mars 2019. Ce pari a échoué au-delà de toutes les prévisions.

Les conseillers municipaux des dix-huit districts de la Région administrative spéciale de Hongkong - répartis entre l’île (acquise par la Couronne britannique à la faveur du traité "inégal" de Nankin de 1842), la péninsule de Kowloon et les Nouveaux territoires (donnés à bail au Royaume-Uni pour 99 ans par la dynastie Qing en 1898) - n’exercent qu’un pouvoir strictement municipal (gestion des lignes de bus, du ramassage des ordures, etc.). Ils n’ont pas le pouvoir de censurer l’exécutif (toujours nommé avec l’approbation de Pékin) de l’ancienne colonie britannique, rétrocédée à la Chine en 1997. Mais ce vote demeure un camouflet pour les hiérarques du parti unique chinois, qui croyaient que la majorité des Chinois de Hongkong partageaient leur vision d’un système politique confinant les libertés civiles à celle d’entreprendre.
Dans la déclaration conjointe sino-britannique du 19 décembre 1984, qui est le traité international ayant préparé la rétrocession de Hongkong, les autorités communistes chinoises se sont engagées sur le principe d’"un pays, deux systèmes" ; elles ont promis que la nouvelle Région administrative spéciale (RAS) conserverait son autonomie pour 50 ans à compter de 1997. Il n’y a aucune raison de penser aujourd’hui qu’elles piétineront cette promesse.

Pourquoi les autorités de Chine populaire n’ont-elles pas réprimé le soulèvement démocratique de Hongkong avec la même férocité que pour les Tibétains en 1959, les étudiants de Tiananmen en 1989, ou les Ouïgours actuellement (depuis l’attentat terroriste de la gare de Kunming de mars 2014)? Malgré le développement spectaculaire de Shanghaï, Hongkong demeure le poumon financier de la Chine moderne. C’est une poule aux œufs d’or que le Parti communiste chinois n’aurait aucun intérêt à briser. Beaucoup de princes rouges (héritiers des compagnons de Mao pendant la Longue Marche, qui se sont enrichis après la libéralisation de l’économie commencée dans les années 1980) y ont placé leur argent.
Il y a une sorte d’équilibre de la terreur qui maintient le statut actuel de Hongkong. Ses résidents ont intérêt à ce que leur RAS demeure le grand sas financier et commercial du géant manufacturier chinois. Les communistes du continent ont intérêt à conserver cette exception, aussi utile à l’économie du pays qu’aux bonnes affaires de leurs proches.
En outre, le président chinois Xi Jinping, au pouvoir depuis 2013, a montré qu’il était un stratège. Il sait hiérarchiser ses priorités et livrer ses combats l’un après l’autre. Aujourd’hui sa priorité absolue est d’achever à son avantage la guerre commerciale que lui livre l’Amérique depuis 2018. Il a compris le coût économique et diplomatique faramineux qu’aurait l’envoi de l’Armée populaire de libération contre les manifestants pro-démocratie hongkongais. Contre eux, il a choisi la tactique du pourrissement.

Bien sûr, Xi ne laissera jamais le vent démocratique de Hongkong souffler au-delà de la rivière Shenzhen, qui marque la limite avec la Chine communiste. Le grand repoussoir, pour les communistes chinois, c’est Gorbatchev. Ébahis, ils ont assisté à l’effondrement de la puissance mondiale qu’ils redoutaient le plus, cette URSS avec laquelle ils s’étaient battus sporadiquement en 1969 sur le fleuve frontière Oussouri. Que le secrétaire général du parti communiste soviétique ait pu, de son propre chef en 1986, accorder des libertés politiques à sa population, est quelque chose que les communistes chinois ne sont toujours pas parvenus à comprendre.
Pour eux, la démocratie signifie une lutte continuelle entre factions, aboutissant au mieux à la paralysie, au pire à la guerre civile. Pour eux, le développement d’un grand pays passe par une vision à très long terme, capable d’imposer à sa population des choix stratégiques : en Chine, la mission est remplie par le parti communiste, commandé sans murmure par son chef. Pour eux, la seule raison du retard qu’a pris, dans son développement, l’Inde par rapport à son voisin chinois, est due à la démocratie politique qui y "sévit" depuis son indépendance en 1947…

Paru dans Le Figaro, 26 novembre 2019

... sous le joug communiste

Publié dans Devant l'histoire
Quand la moitié de l'Europe vivait sous le joug communiste

On croit souvent que le partage, après la deuxième guerre mondiale, de l’Europe en deux zones d’influence, l’une anglo-saxonne, l’autre soviétique, s’est faite à la Conférence de Yalta de février 1945. En réalité, ce sommet en Crimée entre STALINE, ROOSEVELT et CHURCHILL – où DE GAULLE ne parvint pas à se faire inviter - n’a fait qu’entériner un partage déjà ébauché par CHURCHILL et STALINE le 9 octobre 1944, à Moscou. Ce jour-là, commence une conférence interalliée où il s’agit de forcer le gouvernement polonais en exil à Londres, détenteur d’une vraie légitimité populaire, à constituer un "front commun" avec un "Comité de Lublin" communiste, forgé de toutes pièces par le "libérateur" soviétique. Une semaine plus tôt, l’insurrection de Varsovie a été écrasée dans le sang par les troupes hitlériennes, qui déportent toute la population et dynamitent tout le centre de la capitale, maison par maison, alors que les forces russes, déjà parvenues sur la rive droite de la Vistule, ont l’ordre de ne pas bouger.

L’obsession de STALINE, traditionnelle dans la politique russe, est de se constituer un glacis territorial et politique vers l’ouest, d’où sont venues, en trois siècles, quatre invasions (la polono-lituanienne, la suédoise, la française, l’allemande). Fidèle à lui-même, CHURCHILL est obsédé par les Balkans. Il n’a pas réussi à convaincre ROOSEVELT d’y débarquer (afin d’y limiter la progression soviétique) et il a très peur que la Grèce (où se déploie une puissante résistance communiste) puisse tomber dans l’orbite de Moscou. La Grèce, c’est la Méditerranée et il compte bien la maintenir comme un grand lac britannique, de Gibraltar à Alexandrie. Alors CHURCHILL fait un deal avec STALINE, qu’il griffonne sur un bout de papier, qui a été conservé. Les deux leaders s’attribuent des taux d’influence respectifs sur les pays en passe d’être libérés des nazis. CHURCHILL obtient un taux de 90 % pour la Grèce, mais concède un taux d’influence de 90 % à la "Russie" sur la Roumanie, pays où la résistance communiste est pourtant insignifiante. Pour la Bulgarie, ce taux descend à 75 %. La Hongrie et la Yougoslavie se voient attribuer un partage à 50/50.

A Yalta, les Soviétiques sont en position de force. Ils obtiennent que le Comité de Lublin forme l’ossature du futur gouvernement de la Pologne. Pour ROOSEVELT, la priorité est de finir la guerre avec le minimum de pertes en vies américaines. Le président des Etats-Unis accepte de laisser l’armée Rouge fournir l’effort de guerre le plus lourd, quitte à lui abandonner une plus vaste zone d’occupation. Il affiche une naïveté confondante à l’égard de STALINE, qu’il qualifie aimablement d’Uncle Joe. "Si je lui donne tout ce qu’il me sera possible de donner sans rien réclamer en échange, noblesse oblige, il ne tentera pas d’annexer quoi que ce soit et travaillera à bâtir un monde de démocratie et de paix", expliquera ROOSEVELT à CHURCHILL. Les accords de Yalta prévoient des élections libres dans tous les Etats européens libérés et, en attendant, la constitution de gouvernement provisoires représentant "tous les éléments démocratiques des populations".

STALINE ne respectera pas cette clause. Dans les zones "libérées" par l’armée Rouge, les communistes vont réussir en trois ans, par l’intimidation, la constitution de "fronts patriotiques", la tricherie électorale et les assassinats ciblés, à prendre partout le pouvoir, pour le confisquer ensuite. Dès mars 1946, CHURCHILL, qui n’est plus au pouvoir, dénonce, dans un discours aux Etats-Unis, le "rideau de fer qui, de Stettin dans la Baltique, jusqu’à Trieste dans l’Adriatique, s’est abattu sur l’Europe de l’Est". Partout, les communistes y installent des dicta
tures, qui prennent le nom de "démocraties populaires", et qui obéissent aux instructions du Kominform (cette organisation centrale des partis communistes vient, en 1947, ressusciter le Komintern d’avant-guerre). Plus de cent millions d’Européens se retrouvent sous le joug communiste. Les Occidentaux laissent faire.

Les élites libérales des pays d’Europe de l’est se sentent, une deuxième fois, trahies par l’Occident. Les Tchécoslovaques se rappellent la Conférence de Munich (septembre 1938), où les Anglais et les Français les ont abandonnés face aux nazis. Les Polonais se souviennent que lorsque les divisions allemandes les envahirent en septembre 1939, l’armée française resta l’arme au pied, au lieu d’attaquer le Reich sur son flanc ouest.
On ne peut pas saisir la mentalité d’esprit des Européens de l’est qui furent acculés à vivre sous le joug communiste, si l’on oublie ce sentiment très fort d’avoir été lâchés par l’Occident.

Cependant, la pénétration du communisme chez ces Européens orientaux est loin d’avoir été la même partout. Il y a des pays où elle a été facile, comme en Tchécoslovaquie. En 1938, ce pays jouissait d’un niveau de développement industriel comparable à celui de la France. La classe ouvrière y était importante et bien organisée. Les communistes obtiennent, sans tricher, 37,9 % des voix aux élections législatives de 1946. Ils attendront le coup de Prague de février 1948 pour confisquer le pouvoir et défenestreront le ministre libéral Jan MASARYK le 10 mars 1948. En Pologne, en revanche, la population n’a jamais été nombreuse à adhérer sincèrement au communisme. Ce pays était alors encore rural et catholique. Par ailleurs, les Polonais ne pouvaient pas pardonner aux Soviétiques le pacte MOLOTOV-RIBBENTROP d’août 1939 (partage du pays avec les nazis), le massacre de Katyn (assassinat au printemps1940 par le NKVD, la police secrète soviétique, de 14000 officiers polonais prisonniers de guerre), l’absence de soutien militaire lors de l’insurrection de Varsovie contre l’occupant nazi du 1er août au 2 octobre 1944.

Après la fin de la guerre, les Polonais ne connaissent la vraie histoire de leur pays que par le bouche-à-oreille. Car dans les cours d’histoire dispensés aux lycéens et étudiants, on oublie de mentionner le pacte germano-soviétique et on prétend que la responsabilité des massacres de Katyn incombe à l’Allemagne hitlérienne. On évite de s’étendre sur l’insurrection de Varsovie déclenchée par l’AK (Armia Krajowa, mouvement de résistance loyale au gouvernement de Londres), afin de réaffirmer le désir de souveraineté polonaise, à l’approche de l’armée Rouge, qui se gardera bien d’apporter la moindre aide militaire aux insurgés. La stratégie de STALINE, qui souhaitait une Pologne affaiblie, n’était bien sûr jamais évoquée ; on enseignait seulement que l’Union soviétique, le grand "pays frère", avait été le valeureux libérateur de la Pologne.

Le mensonge sur l’Histoire contemporaine a été une constante de l’enseignement scolaire et universitaire dans tous les pays de l’Europe de l’est vivant sous le joug communiste. Les familles des officiers exécutés à Katyn par la police secrète soviétique ne purent jamais récupérer les corps, qui avaient été jetés dans des fosses communes. Mais l’usage était, dans les cimetières des villages polonais, d’honorer l’officier mort par une stèle à son nom. Il était strictement interdit de mentionner le lieu de la mort (Katyn) et même l’année (1940). Il a fallu attendre 1990 pour que l’URSS reconnaisse qu’elle avait été responsable des massacres de Katyn.

La doctrine communiste n’enseignait pas seulement qu’une société digne de ce nom devait socialiser l’ensemble de ses moyens de production et d’échange. Elle enseignait aussi que la lutte des classes était le moteur de l’Histoire. Comme sous la Terreur française de 1793, le seul fait d’appartenir à une classe auparavant privilégiée pouvait vous faire jeter en prison. Le Comte ZAMOYSKI, chef d’une des plus vieilles familles polonaises, propriétaire de dizaines de milliers d’hectares en Galicie, vécut la confiscation de tous ses biens dès l’arrivée des communistes au pouvoir. Comme si cela ne suffisait pas, il fut mis en prison pendant sept ans, et libéré seulement après la mort de STALINE. Mais la justice maintint pour lui l’interdiction de s’approcher de plus de 50 kms de Varsovie… A sa sortie de prison, cet aristocrate qui parlait parfaitement le français, l’allemand et l’anglais finit par trouver un petit boulot de clerc dans une agence de voyages, bien sûr étatique.

Cependant, sous le joug communiste, le plus dangereux n’était pas d’être un ci-devant aristocrate ou grand bourgeois. Dans la plupart des cas, on se contentait de nationaliser vos affaires, de partager votre maison (où vous pouviez quand même garder une ou deux pièces pour vous et votre famille), et de vous éloigner de tout poste de pouvoir ou d’influence. Le plus dangereux était d’appartenir au mauvais courant au sein du parti communiste. Si vous vouliez vous débarrasser d’un rival politique au sein du parti, vous l’accusiez de "déviationnisme". C’est la méthode qu’a utilisée Matyas RAKOSI, secrétaire général du parti des travailleurs hongrois (le parti communiste unique au pouvoir) pour se débarrasser d’un rival brillant, à l’impeccable passé de résistant, ministre de l’intérieur en 1948, Laszlo RAJK. Après qu’il eut été "promu" comme ministre des affaires étrangères, il est immédiatement accusé de sympathies "pro-impérialistes". On l’arrête. On le torture. On lui promet la vie sauve s’il reconnaît des crimes imaginaires à son procès. Il passe aux aveux publics, mais le parti ne tient pas sa parole, et il meurt pendu le 15 octobre 1949. RAKOSI s’en tirera mieux. En 1956, lorsque la révolution commence en Hongrie, il fuit en Union soviétique, où il mourra, quinze ans plus tard, dans son lit. Déjà, sous la Terreur française, on notait que la Révolution dévorait ses enfants. Les treize premières années du communisme européen n’ont pas fait exception à la règle.

Il faudra attendre 1958, pour que le communisme européen arrête de tuer (tout en continuant à emprisonner). La dernière victime est le Hongrois Imre NAGY, pendu le 16 juin 1958 à Budapest. Ce communiste est nommé premier ministre en 1953, où il préconise une "Nouvelle voie", qui préfigure le "socialisme à visage humain" d’Alexander DUBCEK du printemps de Prague (1968). Ayant perdu le soutien du Politburo de Moscou, NAGY est relevé de ses fonctions en 1955, puis exclu du parti. Cinq jours après le début de l’insurrection de Budapest (qui commence le 23 octobre 1956, en soutien aux ouvriers polonais en grève), le Comité central du parti des travailleurs hongrois le rappelle au pouvoir. Il commet l’irréparable en retirant ses armées du Pacte de Varsovie le 31 octobre et en proclamant le 1er novembre la neutralité de la Hongrie auprès des instances de l’Onu, tout en appelant les grandes puissances à la garantir.

Les régimes communistes est-européens sont des dictatures qui ne suivent pas toutes exactement la même ligne. Le meilleur élève du Kominform est la République démocratique allemande, suivie à égalité par la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Bulgarie. Ensuite vient la Pologne qui, en mauvaise élève de la théorie marxiste, a peu collectivisé l’agriculture et a toléré l’Eglise catholique, dont l’archevêché de Cracovie devient vite le principal foyer de résistance à l’idéologie communiste. La Roumanie du dictateur CEAUCESCU se prétend autonome par rapport à Moscou, sans pourtant jamais de franchir la ligne rouge qu’aurait constitué un retrait du Pacte de Varsovie (l’organisation militaire équivalente à l’Otan) ou du COMECON (le marché commun des pays de l’est). La Yougoslavie titiste vire à droite dès 1948, en se rebellant contre Moscou et en renouant avec l’Amérique, et prend une réelle indépendance. Bientôt elle devient le leader du Mouvement des non-alignés.
La petite Albanie suit le chemin inverse, elle reste stalinienne même après le rapport KHROUCHTCHEV au XXème Congrès du parti communiste soviétique, et se rapproche de la Chine de MAO. La paranoïa anti-étrangers du dictateur Enver HODJA aboutit à ce que ce charmant petit pays montagneux se couvre de bunkers, comme une clairière de champignons après la pluie.

Mais ces pays partagent tous la même caractéristique. L’armature du pouvoir suprême réside dans les services de renseignement. La méfiance règne partout. Politiquement, personne ne fait confiance à personne. Ces Etats communistes gâchent une énergie humaine considérable à organiser l’espionnage de tous par tous.
A Varsovie, Elzbieta, une dynamique vieille dame, qui préfère que son nom de famille ne soit pas publié, raconte un incident qui lui est arrivé un matin pluvieux d’avril 1962, et qu’elle a gardé pour elle jusqu’aujourd’hui. La veille au soir, son mari avait convié à dîner son vieux groupe d’amis datant de l’université. Comme à l’accoutumée, les jeunes hommes avaient bu, ri, chanté, joué de la musique et raconté des blagues sur les aberrations du système de production communiste. Le lendemain, en nettoyant le tapis du salon, Elzbieta y trouve un badge de l’Urzad Bezpieczenstwa (la police secrète), que quelqu’un a fait tomber de sa poche par inadvertance. Elle devient totalement paralysée, jusqu’à ce qu’on sonne à la porte. Deux hommes en longs manteaux de cuir noir se présentent : "Vous avez dû trouver chez vous quelque chose qui ne vous appartient pas ! Si vous voulez vous éviter des ennuis, oubliez cet incident, et ne parlez à personne de notre visite…". Le vieux groupe d’amis, dont aucun n’était membre du parti, continua à se réunir tous les mois pour festoyer. Jamais, jusqu’aujourd’hui, Elzbieta n’a réussi à identifier celui qui travaillait pour la police secrète…

Pour diriger l’économie étatisée, les partis communistes choisissent des cadres sur leur affiliation idéologique plutôt que sur des critères de compétence. Les grandes entreprises perdent l’habitude d’adapter leur offre à la demande. Les pénuries s’installent. On fait la queue pendant des heures pour acheter cinq tranches de jambon. C’est l’égalité, mais dans la misère. Enfin, pas tout à fait l’égalité, car les familles des hauts membres du parti parviennent à contourner les pénuries.

Les dysfonctionnements du système centralisé de production provoquent des mécontentements qui, faute de soupapes politiques, se transforment parfois en insurrections. Depuis la mort de STALINE (mars 1953), les langues se délient et les gens se libèrent de la peur. En juin 1953, en Allemagne de l’Est, une revendication d’ouvriers (pourtant communistes) du bâtiment à Berlin va dégénérer en manifestations puis en grèves. Le mouvement, très discipliné, s’étend à l’ensemble du pays. Les foules déchirent les drapeaux rouges. Les prolétaires ne veulent plus de la dictature du prolétariat. Est constitué un "gouvernement provisoire de travailleurs progressistes", qui réclame des élections libres. Le 17 juin, les chars soviétiques entre à Berlin-Est pour réprimer l’insurrection. 50 morts, 10 000 arrestations. Bertolt BRECHT ironise : "Puisque le peuple se trompe, il n’y a qu’à changer de peuple !"
A Poznan en Pologne de grandes grèves éclatent en juin 1956. L’armée les réprime dans le sang (au moins une cinquantaine de morts) mais le régime est obligé de concéder la création de conseils ouvriers dans les usines (qui seront abolis deux ans plus tard). La répression de l’insurrection de Budapest est de loin la plus sanglante. Les chars soviétiques envahissent la capitale hongroise le 4 novembre, mais la population résistera, les armes à la main, jusqu’au 10 novembre. Plus de 2 500 Hongrois et 700 Soviétiques sont tués. 200 000 Hongrois fuient en Occident à travers l’Autriche.

L’impact est considérable en Europe occidentale. Beaucoup d’intellectuels français "progressistes" démissionnent alors du PCF. Le parti communiste italien prend ses distances avec Moscou. Mais une chape de plomb recouvre l’Europe de l’est. La déstalinisation est stoppée net. Pour stopper une hémorragie de ses citoyens vers l’ouest capitaliste, la République démocratique allemande construit le mur de Berlin en 1961. Après la répression du printemps de Prague par les chars du Pacte de Varsovie au mois d’août 1968, la doctrine Brejnev de "souveraineté limitée" est clairement établie pour les démocraties populaires européennes.

Mais, à l’intérieur, les adhérents sincères au système communiste se font de moins en moins nombreux. Il y deux sociétés qui vivent parallèlement. La société officielle, avec sa police, ses médias aux ordres, ses mensonges d’Etat. Les intellectuels de la société civile ne croient plus, eux, qu’aux informations diffusées par Radio Free Europe ou par la Voix de l’Amérique.

Quand le nouveau pape JEAN-PAUL II, ancien archevêque de Cracovie, voyage en Pologne au début du mois de juin 1979, c’est littéralement l’ensemble de la population qui sort dans la rue pour l’acclamer. Les autorités communistes n’avaient pas anticipé un tel triomphe. Il est alors clair pour tout le monde que l’idéologie communiste est définitivement morte en Pologne. En août 1980, se crée un syndicat ouvrier indépendant aux chantiers navals de Gdansk. Le mouvement Solidarnosc se répand dans tout le pays. Pour éviter l’arrivée des chars soviétiques à Varsovie, le général JARUZELSKI instaure un état de siège en décembre 1981 et interne des milliers de syndicalistes. Les Occidentaux ne bougent pas. Confirmée à Yalta, la doctrine des sphères d’influence a tenu bon pendant 45 ans, jusqu’à ce que le communisme européen, à la suite du soviétisme, s’effondre de lui-même en 1989…

Envoyé par l'auteur, 10 novembre 2019

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