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GIRARD Renaud

GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

URL du site internet:

Quelle politique étrangère ... ?

Publié dans En France
Quelle politique étrangère pour la France ?
 
Au sommet du G20 d’Hangzhou (4-5 septembre 2016), il était frappant de voir à quel point la voix de la France ne portait plus. C’était d’autant plus vexant que ce sont des présidents français qui ont inventé ce type de sommet (Giscard pour le G7 en 1975 ; Sarkozy pour le G20 en 2008). On peut comprendre que plus personne dans le monde n’écoute, sur l’économie, les leaders politiques français, tant ils ont échoué, depuis trente-cinq ans, dans la gestion des comptes publics de leur pays. Mais on pouvait espérer que la voix de Paris se fasse davantage entendre sur les sujets diplomatiques classiques. Il n’en est hélas rien, comme l’a montré l’absence de la France dans le règlement du dossier de la Syrie, dont elle fut pourtant jadis la puissance mandataire. Pour qu’elle soit audible, une politique étrangère française doit être énergique, réaliste, efficace ; viser la défense de nos intérêts à moyen et long terme ; regarder le monde sous l’angle des réalités et des rapports de force et non sous celui de la morale. Elle doit reposer sur cinq grands axes.
 
1. Reconnaissons que le djihadisme sunnite - qui tue, chez nous, nos enfants - est notre ennemi principal et faisons tout pour le vaincre. Fusionnons la coalition occidentale contre Daech avec celle menée par la Russie ; renforçons nos liens avec les services de sécurité des pays musulmans ; asphyxions financièrement les groupes terroristes ; acceptons de travailler avec tous ceux qui combattent notre ennemi commun, qu’il s’agisse des Frères musulmans libyens, des Kurdes cryptocommunistes de Syrie, de l’Iran des mollahs ou du régime autoritaire de Bachar el-Assad.
 
2. Agissons comme médiateur pour réconcilier l’Iran chiite et l’Arabie saoudite sunnite. La division du monde musulman ne sert pas nos intérêts, car la guerre engendre la guerre et donc la possibilité de dégâts collatéraux en Europe. La France jouit d’excellentes relations avec les pétromonarchies sunnites du Golfe et est respectée par l’Iran. Elle doit utiliser sa position privilégiée pour favoriser une détente historique dans le Golfe.
 
3. Ramenons la Russie dans la famille européenne. Culturellement et historiquement, la Russie est un pays européen. Face à la Chine, les Russes doivent être avec nous, pas contre nous. Les sanctions contre la Russie pénalisent nos producteurs sans faire fléchir Moscou. Diplomatiquement, la Russie est un acteur incontournable dans la gestion des affaires du monde. Levons donc les sanctions contre la Russie et proposons un deal à Poutine: garantissons-lui que l’Ukraine ne rejoindra jamais l’Otan, que le russe restera seconde langue officielle dans les régions à l’est du Dniepr ; remettons le statut définitif de la Crimée à un accord russo-ukrainien dans le futur ; et, en échange, exigeons qu’il cesse de soutenir les séparatistes prorusses du Donbass et respecte la souveraineté et l’intégrité de l’Ukraine.
 
4. Après le Brexit, assumons un leadership franco-allemand capable de défendre les intérêts des citoyens de l’Union européenne. Brisons la dictature juridico-financière de l’Amérique. Quand elle inflige une amende de 9 milliards de dollars à la BNP pour avoir commercé avec des pays frappés d’un embargo décrété par elle seule, Bruxelles devrait riposter en infligeant une amende trois fois supérieure à Goldman Sachs, pour avoir maquillé les comptes publics d’un État membre de l’Union. Montrons aux États-Unis que nous sommes leurs alliés, pas leurs vassaux. Renonçons à la tentation puérile de punir nos amis anglais. Conservons avec eux nos liens privilégiés dans la défense. Imposons l’harmonisation fiscale sur tout le territoire de l’Union, et exigeons des Anglais qu’ils renoncent à tout dumping fiscal. Protégeons nos intérêts industriels face au dumping commercial chinois, en mettant en place un protectionnisme européen. L’Union ne peut pas être la seule zone du monde à ouvrir ses marchés aux quatre vents.
 
5. Enfin, retrouvons une grande politique africaine. Le continent noir est soumis à une pression démographique sans précédent. Pour mettre un terme à la tragédie des migrations sauvages, édifions des partenariats de développement avec les États africains. À eux la responsabilité de contrôler leurs frontières et d’instaurer un planning familial ; en échange, la France devra financer leurs projets créateurs d’emplois dans l’agriculture et la transformation des richesses de leur sous-sol ; elle devra les aider à lutter contre la déforestation et la pollution marine, dans la ligne de la COP21, conférence qu’elle présida avec succès.
Mais une telle politique étrangère ne pourra réussir que si notre pays est exemplaire sur le plan intérieur. Il est en effet très difficile de prétendre peser sur l’ordre du monde, si l’on n’est pas d’abord capable de mettre ses propres affaires en ordre.
Paru dans Le Figaro, 13 septembre 2016

Le retour du "concert des nations"

Publié dans De par le monde
Le retour du vieux "concert des nations"
 
"Vladimir Poutine a perdu tout contact avec la réalité. Il vit dans un autre monde", avait expliqué, le 3 mars 2014, la chancelière d’Allemagne au président Obama. En pleine crise ukrainienne, Angela Merkel trouvait absurde la prétention du président russe à revenir au "concert des nations".
Ce système, qui avait prévalu du Congrès de Vienne (1815) jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale (1914), était fondé sur un équilibre des forces, où les grandes puissances respectaient leurs intérêts respectifs, quitte à le faire sur le dos des petites nations.
Lorsqu’on observe le déroulement du sommet du G20 à Hangzhou (Chine) des 4 et 5 septembre 2016, lorsqu’on se penche sur la forme et le contenu des entretiens bilatéraux - qui furent beaucoup plus lourds de signification géopolitique que les discours convenus des sessions multilatérales - on n’a pas du tout l’impression que Poutine vive dans un "autre" monde que le monde réel, c’est-à-dire celui des intérêts à moyen et long terme de la Russie. S’il y avait deux personnes à donner l’impression de vivre dans un autre monde - celui des Bisounours -, c’était plutôt Merkel elle-même, ainsi que l’homme qu’elle imposa à la tête de la Commission européenne.
 
À ce sommet économique réunissant les 20 pays les plus riches du monde, Jean-Claude Juncker, évoquant la surcapacité chinoise dans l’acier, déclara qu’il était "inacceptable" qu’elle ait fait perdre tant d’emplois à la sidérurgie européenne. En tant que citoyens européens, nous avons envie de lui demander : mais pourquoi diable, monsieur le président, l’avez-vous accepté, avec tant de constance, depuis vingt-sept ans que vous participez, à un titre ou à un autre, à la prise de décision à Bruxelles ? Vous a-t-on jamais entendu exiger davantage de protection aux frontières de l’Europe, face au dumping chinois ? Il est affligeant de voir comment l’Union européenne a accepté d’affaiblir sa sidérurgie, mais, monsieur Juncker, n’en êtes-vous pas l’un des premiers responsables ?
Fascinés par l’ "émergence" de la Chine à partir des années 1980, les Européens lui ont tout accordé (en termes de facilités financières, de transferts de technologie, d’abaissement des droits de douane, etc.). Ils croyaient naïvement être payés en retour. Ils ne l’ont pas été. Bienvenue dans le monde réel, monsieur Juncker.
Le G20 était censé s’occuper de la question des réfugiés dans le monde. Au-delà du rappel de quelques vœux pieux, rien de concret n’a été décidé dans les réunions multilatérales de Hangzhou. Comme madame Merkel s’est aperçue que sa générosité à l’égard des migrants musulmans n’était pas partagée pas beaucoup d’autres nations et qu’elle commençait à être mal perçue en Allemagne, elle est revenue à la géopolitique classique et est allée, en marge du sommet, supplier le sultan Erdogan de tenir son engagement du 18 mars 2016 de contrôler l’immigration illégale partant des rivages turcs.
 
Après la fin de la guerre froide (1989), les penseurs et les médias anglo-saxons nous ont annoncé l’avènement d’un monde régi par des "valeurs universelles", ayant pour noms droits de l’homme, démocratie politique, économie de marché, droit international, libre-échange commercial. Après Maastricht (1992), une nouvelle fédération, fondée sur ces valeurs, devait grandir, et aider sa sœur aînée américaine à les imposer à toute la planète. C’est très regrettable, mais cela n’a pas marché. À Hangzhou, il était terrifiant de constater à quel point la voix de Theresa May, représentant le seul Royaume-Uni, portait davantage que celle des malheureux représentants de l’UE, Juncker et Tusk. Certes elle y développait une diplomatie classique de défense des intérêts de son pays, renonçant à faire la leçon au Kremlin pour renouer avec la Russie, vantant Londres comme capitale mondiale des affaires, incitant les multinationales de tous les pays à y installer leurs sièges sociaux.
On aimerait vivre dans un monde réglé par le droit et le fair-play, où Pékin accepterait un partage équitable des eaux de la mer de Chine méridionale ; où Moscou s’accommoderait d’une Otan s’avançant jusqu’au Don ; où le fardeau des réfugiés serait partagé par tous les pays du monde ; où Washington renoncerait au privilège exorbitant du dollar ; où Londres abandonnerait son dumping fiscal ; où Riyad arrêterait de financer l’expansion du wahhabisme. Hélas, ce monde de Bisounours n’est pas celui qu’on a vu au G20 d’Hangzhou. Nous sommes revenus au concert des nations du Congrès de Vienne - où quelque 200 mini-États européens étaient invités mais où tout fut décidé par les grandes puissances. Nous ne recherchons plus le droit, mais seulement l’équilibre des forces. Au Moyen-Orient, en Europe de l’Est, en Asie du Sud-Est, nous avons renoncé à la justice, pour ne penser qu’à la paix. C’est triste, mais c’est comme ça. Comme cela ne changera pas de sitôt, il ne reste plus à nos diplomates qu’à s’adapter.

Paru dans Le Figaro, 6 septembre 2016

Erdogan, Poutine et la Syrie

Publié dans De par le monde
Erdogan, Poutine et la Syrie

Renaud Girard est géopoliticien, grand reporter et correspondant de guerre. Chroniqueur international du Figaro, journal pour lequel il a couvert les principaux conflits de la planète depuis 1984, il est également professeur de Stratégie à Sciences Po Paris. Il a notamment publié Retour à Peshawar (éd. Grasset, 2010) et dernièrement Le Monde en guerre (éd. Montparnasse, 2016).
 
Entretien conduit par Alexis Feertchak
FIGAROVOX. - Cette semaine a été marquée par le rapprochement entre Vladimir Poutine et Recep Erdogan à Saint-Pétersbourg. Mettriez-vous ces deux "régimes autoritaires" sur le même plan ou diriez-vous que la synthèse entre nationalisme et islamisme réalisée par Erdogan est une menace spécifique?
Non, je ne mettrai pas ces deux régimes sur le même plan. Erdogan est un Frère musulman, il a pour ambition de balayer ce qui reste de cette Turquie laïque et pro-occidentale héritée d'Atatürk, afin de faire de son pays une authentique république islamique. Vladimir Poutine est au Kremlin comme un tsar des plus classiques. Il n'a pas envie de bouleverser la Russie de Gorbatchev ou d'Eltsine, mais souhaite simplement lui redonner sa grandeur. Il n'a pas envie de changer la société russe de la même manière qu'Erdogan veut bouleverser la société turque.
Pour les Européens, Erdogan est une menace spécifique parce que, contrairement à Mustapha Kemal, il n'a ni admiration ni affection pour la culture occidentale. Nous l'avons vu lorsqu'il s'est déplacé à Strasbourg le 4 octobre 2015. Alors qu'il s'exprimait devant les Turcs d'Europe, les femmes et les hommes avaient été séparés dans le grand amphithéâtre. C'était clairement une volonté de marquer sa différence tant à l'égard du kémalisme que du pays hôte qui l'accueillait. Erdogan n'a pas de considération pour ce qui fait l'Europe, c'est-à-dire ses racines chrétiennes et l'influence des Lumières. C'est cela qui fait l'Europe. En revanche, Vladimir Poutine, qui dirige certes un régime autoritaire, partage avec Catherine II cette admiration de la culture occidentale et nous reproche d'ailleurs de la perdre.
Il y a une deuxième différence de taille. Par le passé, Vladimir Poutine n'a pas aidé des mouvements politiques qui ont tué les Français. Même s'il le regrette probablement aujourd'hui, Erdogan a soutenu l'Etat islamique par le passé.
 
Peut-on parler d'alliance de circonstances entre Moscou et Ankara ou celle-ci peut-elle devenir un partenariat stratégique et durable ?
Comme indiqué dans le communiqué qui a été rendu public après la conférence de presse commune que les deux présidents ont tenue, il s'agit de remettre les relations russo-turques au niveau où elles étaient avant l'incident de l'avion russe abattu en novembre 2015. Ni plus, ni moins. C'est un rapprochement qui s'est fait à la demande d'Erdogan. Le président turc a compris qu'il n'arriverait pas à devenir le sultan néo-ottoman qu'il a rêvé de devenir à la faveur des Printemps arabes, mal guidé qu'il était par le ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre Ahmet Davutoglu. Aujourd'hui, Erdogan s'est séparé de Davutoglu, qui avait fait preuve d'une extrême arrogance et de peu de bon sens. Recep Erdogan est un peu comme Staline par rapport à Trotski, Trotski étant le Calife Ibrahim régnant sur l'Etat islamique de Raqqa et Mossoul. Staline a préféré faire le communisme en un seul pays, aujourd'hui Recep Erdogan préfère faire l'islamisme dans un seul pays. Il a compris qu'il n'avait pas d'autre option. De manière réaliste et pragmatique, il a décidé avec son nouveau Premier ministre de se réconcilier avec les deux pays dont l'armée et les services secrets sont les plus efficaces au Moyen-Orient, les Russes et les Israéliens.Ca ne fait pas de lui un amoureux transi des sionistes, mais il suit la ligne de conduite du communisme dans un seul pays. Souvenons-nous de la chaleur des relations qui ont pu exister à un moment entre Staline et Roosevelt.

Erdogan a par ailleurs une obsession, une sorte de chiffon rouge. C'est son ancien ami Fethullah Gülen. Cette obsession le conduit à un changement radical de la politique étrangère turque, dans un mouvement d'éloignement vis-à-vis des Etats-Unis d'Amérique. Erdogan montre qu'il ne connaît pas très bien l'Occident. Croire que la justice américaine va accepter d'extrader Fethullah Gülen est d'une naïveté incroyable. Comme il s'éloigne des Etats-Unis, Recep Erdogan a compris qu'il partageait avec Vladimir Poutine un adversaire commun, les Etats-Unis. Les Etats-Unis du Parti démocrate - ce serait très différent avec Donald Trump - n'aiment pas les Etats autoritaires et prêchent les droits de l'homme urbi et orbi. Erdogan et Poutine partagent une hostilité commune à l'Amérique.
Par ailleurs, ils sont aussi quasiment voisins de sorte que l'économie joue un très grand rôle. Du côté turc, il y a la volonté de permettre aux entrepreneurs de continuer leur travail en Russie, qui était considérable avant la crise, et la volonté de retrouver le tourisme russe qui était également très important. Du côté russe, en plus des projets de centrales nucléaires, il y a bien sûr le projet de gazoduc nommé Turkish Stream. Par lui, Vladimir Poutine souhaite doubler le gazoduc Northstream qui passe en mer du Nord pour ainsi disposer de deux gazoducs qui abreuvent l'Europe, l'un au Nord, l'autre au Sud.
Pour répondre à votre question, je crois qu'il s'agit dès lors davantage d'une alliance de circonstance fondée sur des intérêts convergents. Ce n'est pas une alliance stratégique durable car ils ne partagent pas une culture commune. L'histoire entre l'Empire russe et l'Empire ottoman est d'ailleurs émaillée de dizaines de guerres frontalières.
 
La crise de 2015 entre Moscou et Ankara s'est cristallisée autour de la question syrienne. Avant sa rencontre avec Poutine, Erdogan a déclaré : "la Russie est un acteur clef, très important pour l'instauration de la paix en Syrie". La Turquie a-t-elle abandonné son rêve de destruction du régime de Bachar al-Assad en Syrie ?
Il y a eu une déclaration très importante du Premier ministre turc qui a expliqué qu'il fallait songer un jour à normaliser les relations entre la Turquie et la Syrie. Et la Syrie est clairement, et pour longtemps encore, gouvernée par Bachar al-Assad… Erdogan a abandonné son rêve de briser le régime de Bachar al-Assad, son rêve de se présenter comme le sauveur du monde sunnite contre le "tyran alaouite", lequel était pourtant naguère son ami. Lors de la rencontre Saint-Pétersbourg, il y a eu deux moments. Le premier a duré deux heures en tête à tête entre Erdogan et Poutine. Le second, de même durée, a eu lieu avec les principaux ministres concernés. Je pense que, dans l'entretien en tête à tête, les deux présidents ont parlé de la Syrie. Le communiqué final n'en fait pas état. Les Russes avaient seulement constaté avant la réunion qu'ils avaient avec Ankara des vues tout à fait divergentes sur la Syrie. On ne peut faire dès lors que des supputations puisqu'il n'y a pas eu de communiqué commun sur ce point.
 
Que supposez-vous de ce possible échange sur la Syrie entre Erdogan et Poutine ?
Ce ne sont que des conjectures. Erdogan a dû accepter que la "Syrie utile" restât comme elle est. Cette Syrie utile comprend notamment la base navale russe de Tartous et la base aérienne russe de Lattaquié. En contrepartie, j'imagine que le président turc a dû plaider pour l'établissement d'un Sunnistan en Syrie voire en Irak. En effet, ni Moscou, ni Ankara ne sont follement attachés à l'intégrité territoriale de l'Irak.
La discussion est-elle allée plus en détail ? Je ne le crois pas. On peut penser aussi qu'ils se sont mis d'accord sur une Syrie qui resterait officiellement unitaire, mais dans les faits, la Russie préférerait sans doute que des lignes de cessez-le-feu soient établies sur le terrain. Vladimir Poutine ne veut certainement pas se lancer dans une opération de reconquête de l'ensemble du territoire de la Syrie. La Syrie utile lui est stratégiquement suffisante. Il ne s'agit donc pas de faire le Sunnistan immédiatement, mais de laisser de facto les Sunnites tranquillement à l'Est et au Sud de la Syrie, ce qui pourrait arriver ensuite dans le triangle sunnite en Irak. C'est une concession qui ressemblerait à celle qu'Erdogan a été capable de faire sur Israël. La Turquie ne renonce pas à aider ses amis Frères musulmans du Hamas à Gaza, mais l'aide humanitaire n'est pas directe, elle passe par les ports israéliens. C'est ainsi que, début juillet, un cargo d'aide humanitaire turc à destination de Gaza est arrivé dans le port d'Ashdod, au Sud d'Israël.
 
Ce tournant réaliste qui semble être pris sur le dossier syrien, même chez un Recep Erdogan qui fut le pire ennemi de Bachar al-Assad depuis 2011, est très loin des positions que la France exprime depuis le début du conflit. Jean-Marc Ayrault semble en retrait. Où est la France dans ce nouvel espace politique au Levant ?
La France, par son incompréhension de ce qui se passait en Syrie est complètement hors-jeu. Les leaders français ont cru, gauche et droite confondues, que Bachar al-Assad n'en avait que pour quelques semaines en 2011. La stratégie de la France sur le dossier syrien depuis 2011 a été un mélange d'ignorance historique, de manichéisme politique et de wishful thinking diplomatique. Personne ne s'intéresse plus au point de vue de Paris concernant le dossier syrien, alors même que la France est l'ancienne puissance mandataire. Il ne fallait pas sortir de notre neutralité. Il fallait conserver des relations diplomatiques avec Damas. La diplomatie, cela sert à parler avec les gens qui ne sont pas vos amis. Nous avons beaucoup surestimé l'importance d'une opposition modérée à l'occidentale en Syrie. En fait, l'opposition la plus virulente et la mieux enracinée dans le pays, a toujours été islamiste. Les Français sont allés très loin dans leur folie : ils ont livré, sur ordre du président Hollande, des armes à la pseudo-Armée syrienne libre (ASL), soit disant modérée (car elle ne se prive pas de commettre elle aussi des exactions). Devant des caméras, l'ASL a récemment sacrifié un gosse palestinien de onze ans qui avait commis je ne sais quelle faute. L'ASL a eu des armes grâce à la France, armes qui se sont immédiatement retrouvées soit saisies par les unités islamistes, soit simplement vendues.
 
Comment a-t-on pu commettre une telle erreur ?
C'est une erreur d'appréciation grave du président Hollande et de son ministre Fabius. L'erreur fondamentale a été de faire du wishful thinking. En diplomatie, il faut prendre les réalités telles qu'elles sont. Fabius souhaitait voir en Syrie un méchant - Bachar el-Assad - qui massacrait des gentils, ces rebelles qui ne demandaient qu'à appliquer les droits de l'homme en Syrie. Un méchant contre des gentils, cela fait un dossier diplomatique facile à traiter ! La réalité était tout autre et il faut le dire. Si l'Armée russe n'était pas intervenue au début de l'automne 2015, Damas serait probablement tombée aux mains des islamistes. Ils auraient alors commis un immédiat génocide des alaouites et des druzes, et, dans le meilleur des cas, les Chrétiens auraient été chassés vers le Liban. Quant aux églises de Damas, elles auraient brulé puisque, même sous la protection de nos troupes au Kosovo, il y a eu plus d'une centaine d'églises détruites. Ce sont les réalités. Hollande et Fabius ont préféré le schéma intellectuel qu'ils avaient construit. L'opposition démocratique était certes très forte sur les plateaux de télévision à Paris, mais elle ne représentait que peu de chose sur le terrain !
Ces erreurs se répètent. Quand nous avons aidé les rebelles anti-Kadhafi en parachutant des armes au printemps 2011 au Djebel Nefoussa au Nord-Ouest de la Libye, un nombre significatif de ces armes ont été retrouvées ensuite aux mains de Boko Haram ! Mais aujourd'hui, l'échelle des détournements d'armes en Syrie est bien plus importante.
 
Nous avons donc perdu en Syrie ?
Nous avons perdu parce que notre diagnostic de départ ne correspondait pas aux réalités internationales. Mais il y a pis. Nous avons été ridiculisés ! Quand, à l'été 2013, François Hollande a annoncé qu'il fallait bombarder Damas et renverser Bachar al-Assad parce que celui-ci avait utilisé des armes chimiques, le président de la République a émis un jugement moral qui engageait la France. Quand nos amis anglais et américains ont fait marche arrière, la France a reculé elle aussi, comme si l'obligation morale de bombarder Damas était tombée de ce seul fait. Alors, de deux choses l'une, soit la France est tellement faible militairement qu'elle n'a pas les moyens de bombarder seule la Syrie - ce qui est assez grave -, soit la position de la France n'est pas indépendante. La réalité est que nous adoptons volontairement la position de caniche des Américains. Sur l'usage des armes chimiques, il y a ensuite eu un accord Lavrov-Kerry à Genève, auquel nous n'avons même pas été invités ! Cet accord a été appliqué avec succès. Les Russes ont forcé l'Armée syrienne à rendre ses armes chimiques, que les Américains ont ensuite détruites. Cet accord est le résultat d'une volonté russo-américaine de régler un problème concret. Le danger pour nous, ce n'était évidemment pas que Bachar utilisât ces armes contre nous, mais que ces armes chimiques tombassent dans les mains des islamistes et qu'elles se retrouvassent un peu plus tard dans le métro de Paris, de Londres ou de New York.

Nous avons été ridiculisés une seconde fois dans le dossier syrien quand nous avons commencé à avoir des problèmes sérieux avec nos terroristes islamistes sur notre territoire national. Nos services secrets sont allés à Damas demander des renseignements aux services syriens qu'ils connaissaient bien. Il y avait toujours eu une très forte coopération policière entre la France et la Syrie. Les Syriens nous ont alors demandé de rouvrir d'abord notre ambassade ! En coupant nos relations diplomatiques avec Damas en mars 2012, nous avons laissé entièrement la Syrie dans les mains des Iraniens et des Russes, une Syrie pour laquelle nous avions déjà diplomatiquement beaucoup investi. Peut-être trop d'ailleurs, mais c'était un fait, puisque nous l'avions invitée au défilé du 14 juillet 2008. Il faut qu'il y ait une constance minimum de la politique étrangère française. Sans constance, aucune politique étrangère ne peut être prise au sérieux dans le monde. Notre diplomatie s'est fourvoyée pour n'avoir pas su désigner à temps quel était notre ennemi principal. Notre ennemi principal, celui qui tue des Français, c'est l'Etat islamique. Bachar al-Assad est tout sauf un ange, mais ce n'est pas l'ennemi de la France!
 
Dans ce dossier, parmi les acteurs non-régionaux, il reste donc les Américains et les Russes? Les Américains sont-ils lassés du conflit en Syrie ?
Les Anglais ne comptent pas, ils n'ont plus de politique moyen-orientale, tellement ils ont été traumatisés par leur expérience irakienne de 2003. Il reste donc les Américains et les Russes, qui aujourd'hui travaillent parfois ensemble, avec les Kurdes syriens du PYD notamment, qui sont les Kurdes qui combattent l'Etat islamique au sol avec le plus d'efficacité.
Washington ne soutient plus le front Al-Nosra, c'est-à-dire Al-Qaïda (même si par manipulation et pour enrayer la coopération russo-américaine, Al-Nosra a été renommé et s'est faussement détaché de son mentor terroriste). Les Américains savent qu'ils sont allés trop loin en soutenant les islamistes et savent pertinemment qu'ils ont perdu militairement cette carte. Ils commencent à changer à propos de Bachar el-Assad : ils acceptent que celui-ci demeure à la tête de l'Etat syrien à court terme, même s'ils refusent d'envisager qu'il reste encore longtemps au pouvoir. Ils sont ainsi beaucoup moins intransigeants que les Français. L'Amérique au Moyen-Orient est un chien loup redoutable, mais qui a cessé d'aboyer. La France est un roquet, qui ne fait peur à personne quand il aboie. Et quand il aboie beaucoup, il est un peu ridicule.
Les Américains acceptent que les Russes aient pris une position supérieure à la leur dans le Levant. Depuis plusieurs années déjà, Barack Obama a adopté la stratégie de rule from behind (gouverner depuis l'arrière). Les Russes gouvernent en allant sur le terrain en Syrie ! Avec le rule from behind américain, les potentats sunnites de la région ont moins confiance en Washington, alors que les Saoudiens respectent Poutine, même s'ils ne partagent pas les mêmes intérêts dans la région. Les Américains n'ont pas changé l'équilibre stratégique au Moyen-Orient. A l'inverse, les Russes ont clairement changé la donne stratégique en sauvant le régime de Bachar el-Assad. Les Français, quant à eux, ont hélas disparu de ce théâtre international.
Paru sur Figarovox, 13 août 2016

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