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GOUGUENHEIM Sylvain

GOUGUENHEIM Sylvain

Né le 6 août 1960
Marié – 2 enfants

Historien médiéviste


Agrégation d'histoire
Thèse de doctorat
     L'eschatologie dans la vie et l'œuvre d'Hildegarde de Bingen
     Université de Paris X-Nanterre (sous la direction d'André Vauchez)

Enseignant dans le secondaire (1982-1994)
Maître de conférences à Paris I  (1994)
Professeur d'histoire médiévale
     à l'École normale supérieure lettres et sciences humaines de Lyon (depuis 2005)
Habilitation : "Par delà le pape et l’empereur : l’Ordre teutoniqueen Prusse dans la première moitié du XIIIe siècle"
Membre  de l’Internationale Historische Kommission zur Erforschung des Deutschen Ordens

Ouvrages
La Sibylle du Rhin : Hildegarde de Bingen, abbesse et prophétesse rhénane,
     Publications de la Sorbonne, Paris, (1996)
Les fausses terreurs de l'an mil : attente de la fin des temps ou approfondissement de la foi ?
     Editions Picard, Paris, (1999)
Les Chevaliers teutoniques, éditions Tallandier, Paris, (2007)
Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne.
     Editions du Seuil, coll. « L'univers historique », Paris, (2008)
Regards sur le Moyen âge : 40 histoires médiévales, éditions Tallandier, Paris, (2009)
La réforme grégorienne. De la lutte pour le sacré à la sécularisation du monde
     Editions Temps Présent, Paris, (2010)

     En collaboration
L'Europe occidentale chrétienne au XIIIe siècle : études et documents commentés
     avec Jean-Patrice Boudet et Catherine Vincent (avec une préface de Michel Parisse),
     Editions SEDES, coll. « Regards sur l'histoire », série « Histoire médiévale », Paris, (1995) L'Allemagne au XIIIe siècle : de la Meuse à l'Oder
     avec la collaboration de Pierre Monnet et Joseph Morsel,
     (sous la direction de Michel Parisse) , Editions Picard, Paris, (1994) 

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Le roi des Francs devient le roi de

Publié dans Devant l'histoire
Le roi des Francs devient le roi de France

Quelles sont les origines de la bataille de Bouvines ?
Lorsque Philippe Auguste arrive au pouvoir en 1180, il ne contrôle que le domaine royal, situé pour l’essentiel dans une grande Île-de-France. Au Nord le riche duché de Normandie est aux mains des rois d’Angleterre qui ont aussi entre leurs mains l’Anjou, le Maine, la Touraine et l’Aquitaine. Le comté de Flandre est autonome, et lié par des intérêts économiques aux Anglais. Les conquêtes progressives du Capétien (Artois, Vermandois) lui valent un réel soutien dans le royaume. Après la mort en 1189 du roi d’Angleterre Henri II Plantagenêt, il profite de la captivité de Richard Cœur de Lion pour exiger de son frère Jean qu’il lui prête hommage pour la Normandie. Richard rétablit la situation à son profit entre 1194 et 1199. A sa mort, Philippe Auguste obtient à nouveau l’hommage de Jean. Profitant en 1202 du rapt de la fiancée d’Hugues de Lusignan commis par le roi d’Angleterre, Philippe Auguste prononce la saisie de ses fiefs et entame la conquête militaire de la Normandie, achevée en 1204. Dans la foulée, il s’empare des autres terres du Plantagenêt (Angers, Tours, Poitiers) à l’exception de l’Aquitaine. Jean sans Terre va alors chercher à se venger en constituant une alliance contre le roi de France.
 
Comment se compose la coalition qui se met en place contre le roi de France ?
Jean sans Terre a trouvé le soutien du comte de Boulogne Renaud de Dammartin, qui a rompu ses liens de vassalité avec le roi de France, et du roi de Portugal, Ferrand, devenu par mariage comte de Flandre et qui est mécontent d’avoir du céder deux châtellenies en 1212 pour pouvoir entrer dans l’hommage du roi de France. Jean sans Terre est aussi soutenu par son demi-frère, le comte de Salisbury, Guillaume Longue Epée, à la réputation de batailleur. Ils sont rejoints par l’empereur d’Allemagne, alors excommunié par le pape, Otton IV, qui se heurte au jeune Frédéric Staufen roi de Sicile, fils de l’empereur défunt. Le futur Frédéric II a renouvelé à Vaucouleurs en 1212 l’alliance conclue entre les Staufen et le roi de France en 1198 et dirigée contre les Plantagenêts alliés à Otton IV. Cette coalition on le voit est mue avant tout par le ressentiment ; ses griefs relèvent des rapports féodo-vassaliques.
 
La bataille qui oppose le fils de Philippe Auguste aux Anglais de Jean sans Terre, le 2 juillet 1214 à la Roche-aux-Moines, dans la région d’Angers, préfigure-t-elle Bouvines ?
Pas vraiment car il n’y a pas eu véritablement de combat. Mais la victoire a montré la fragilité des positions anglaises. Le jeune fils du roi, le futur Louis VIII, a triomphé des troupes de Jean sans Terre soutenues par les nobles poitevins sans coup férir : lorsqu’il est arrivé, le roi anglais a levé le siège de la forteresse de la Roche-aux-Moines.
 
Quels sont les protagonistes de la bataille de Bouvines ?
Le roi de France ne dispose pas à l’époque d’une armée permanente. Il compte donc sur ses troupes personnelles et celles de ses vassaux. Au total sans doute quelques milliers de chevaliers, escortés de sergents à cheval et d’hommes de pied dont de nombreux archers et arbalétriers. A ses côtés on trouve donc ses vassaux fidèles : ses cousins, les comtes d’Auxerre et de Dreux, les nobles lorrains du Barrois, de nombreux comtes du Nord du royaume (Soissons, Guines, Saint-Pol) et même quelques évêques, ceux de Beauvais et Senlis. S’y ajoutent des chevaliers issus des grandes principautés territoriales de Bourgogne et de Champagne. Comme l’a écrit Georges Duby, "l’armée royale à Bouvines, est d’abord celle de la vieille Francia : de fait, c’est l’armée franque". Ils sont pour la première fois rejoints par des milices urbaines de la France du Nord. Au total, selon John Baldwin, environ 1300 chevaliers et 4 à 6000 hommes de pied.
En face la coalition apparaît légèrement plus nombreuse (1500 chevaliers et autour de 7500 piétons) moins homogène, plus réunie par l’appât du gain que par des motifs politiques. Le comte de Flandre dispose de ses fortes milices communales ; Otton IV a avec lui ses troupes saxonnes et plusieurs nobles d’empire (le duc de Brabant, le comte de Hollande). Ce sont là aussi des armées féodales de chevaliers, complétées par des milices urbaines et des mercenaires, dont les redoutés Brabançons dirigés par le sire Hugues de Boves et au service du comte de Boulogne.
 
La mobilisation des milices communales sous la bannière des rois des France est-elle un mythe ou une réalité ?
Ce n’est pas un mythe, mais le phénomène se limite aux Communes du Nord de la Loire, à 17 très précisément (Soissons, Amiens, Beauvais, Compiègne, Roye, Arras etc. et quelques bourgs ruraux). Ni Paris ni les communes proches d’Ile-de-France ne sont venues : leurs milices restent affectées à leur défense en cas d’invasion. Celles qui répondu à l’appel du roi ont dépêché auprès de lui leurs milices, faites de combattants peu expérimentés, pour l’essentiel des fantassins. Elles ont en l’occurrence peut-être plus agi par fidélité au roi que par sentiment national : on se bat contre les ennemis du souverain, contre des traîtres et des félons, autant que contre des "étrangers" - d’autant que la monarchie anglaise est en fait une dynastie anglo-normande. Le sentiment d’identité nationale est encore en germe ; il se déploiera largement lors de la Guerre de Cent Ans. Pour l’instant on voit plutôt un sentiment d’appartenance au royaume, qui en est la première étape.
 
La victoire de Philippe Auguste a-t-elle créé l’événement en Europe à l’époque ou est-ce une reconstruction ultérieure ?
L’événement est déjà constitué par le fait qu’on ait livré une véritable bataille, fait assez rare car les guerres se soldent beaucoup plus souvent par des sièges ou de simples escarmouches. Philippe Auguste a pris le risque de s’engager dans un combat où il pouvait perdre le trône voire la vie. Dans les mentalités du temps, il a accepté l’idée de confier à un jugement de Dieu la résolution du conflit. Le retentissement a été très grand dans le Nord de la France, donnant lieu à de nombreux récits, dont la célèbre Philippide, long poème de 10 000 vers de Guillaume le Breton. En revanche l’écho est beaucoup plus discret au sud de la Loire. Dans les marges occidentales de l’Empire, la bataille fut abondamment commentée. Les chroniqueurs des terres lorraines, d’Alsace ou de la vallée du Rhin, majoritairement favorables à Frédéric II, ont produit des récits qui rappellent ceux produits en France. Les Annales du monastère alsacien de Marbach mentionnent la victoire “inespérée” de Philippe-Auguste, la capture du comte de Flandre et soulignent le retour triomphal du Capétien. Le chroniqueur rhénan Burchard d’Ursberg consacre une page et demi au combat. Il attribue la victoire à une feinte des Français, simulant une fuite pour mieux encercler leurs ennemis. Assez curieusement d’ailleurs il fait figurer Jean sans Terre parmi les vaincus. Il vante les conseils de prudence adressés à Philippe-Auguste par des chevaliers de son entourage experts à la guerre, témoignant ainsi de l’alliance entre le roi et ses vassaux.
 
A contrario, sait-on comment leur défaite a été vécue par Otton de Brunswick ou son allié Jean Sans Terre ?
Les auteurs saxons sont évidemment favorables à Otton et mentionnent sa chute avec tristesse, tout en occultant sa fuite du champ de bataille. Dans leurs écrits, les Français n’apparaissent pas sous un beau jour. Ils sont accusés d’avoir triomphé par ruse d’un adversaire inférieur en nombre et plus courageux… La Chronique des Princes de Brunswick affirme même qu’Otton IV était un prince pacifique, contraint à livrer bataille par un roi de France belliqueux. Ces commentaires demeurent toutefois assez limités. On peut relever que la Chronique du monastère de Lauterberg (Basse Saxe) est la seule qui donne à la bataille de Bouvines un retentissement international : elle constitue, aux yeux de son auteur, un tournant dans les rapports entre Français et Allemands : "C’est de ce temps que le nom des Allemands, comme on le constate aisément, perdit de sa valeur auprès des ‘Gaulois’ ("Gallici")". Notation isolée et très brève, qui tient en deux lignes. Le souvenir de Bouvines n’apparaît plus ensuite en Allemagne : à quoi  bon rappeler la défaite d’un prince qui apparaissait comme l’adversaire de la dynastie vainqueur, celle des Staufen ?
La bataille a eu plus d’écho en Angleterre. La majorité des chroniqueurs ont, aussi étonnant que cela puisse nous paraître, loué la victoire du roi de France, tant Jean sans Terre s’était rendu odieux en spoliant les monastères et les églises, d’où étaient issus l’ensemble des historiens du temps, tous clercs ou moines… Ce sentiment apparaît notamment à travers la Grande Chronique de Matthieu Paris, un des meilleurs historiens du XIIIe siècle, qui consacre plusieurs pages à la bataille et insiste sur le triomphe de Philippe Auguste à Paris. Un des manuscrits de son œuvre comporte plusieurs miniatures relatives à l’affrontement, dont une représentant le moment dramatique où Philippe Auguste, désarçonné et à terre, est environné d’ennemis (1)
. Il y eut toutefois quelques voix discordantes : ainsi l’Histoire de Guillaume le Maréchal, ce grand combattant anglais, dénonce la perfidie des Français qui ne gagnèrent que par la ruse, et fait du comte de Salisbury, demi-frère de Jean sans Terre et Richard Cœur-de-Lion, le seul héros du combat. Au-delà de sa réception par les lettrés, la bataille de Bouvines provoqua un changement politique d’envergure. Jean sans Terre, une fois rentré en Angleterre, fut confronté à une révolte de ses Barons qui, après une brève guerre civile, lui imposèrent la célèbre Grande Charte le 15 juin 1215 : ce texte affirmant les prérogatives de la noblesse anglaise et restreignant le pouvoir royal peut donc être vu comme une des importantes conséquences de Bouvines et de La Roche-aux-moines.
 
Quelles ont été les conséquences de la victoire du roi de France ?
Il se débarrasse du danger constitué par l’alliance entre l’Angleterre, la Flandre et l’Empire, d’autant que la défaite de Bouvines précipite la chute d’Otton IV. Désormais le Capétien est tranquille à l’Est grâce à son alliance avec Frédéric II. Par ailleurs les conquêtes normande et ligérienne effectuées aux dépens des Anglais depuis 1204 sont confirmées ; la présence anglaise en France se limite désormais au duché de Guyenne, certes très vaste. Philippe Auguste tient captif le comte de Flandre et peut placer à la tête de la Bretagne un capétien, Pierre Mauclerc, fils du comte de Dreux. Il a acquis une dimension internationale : après la victoire, il offrit à Frédéric II l’aigle royal abandonné dans sa fuite par Otton. Le roi de France transmettait au jeune roi d’Allemagne le symbole de sa puissance militaire. Il avait en quelque sorte joué le rôle de son champion dans le duel judiciaire que représentait Bouvines.
 
En quoi la bataille de Bouvines a-t-elle participé au processus de construction de la France ?
De plusieurs manières. D’abord en entérinant les vastes conquêtes territoriales de Philippe-Auguste : le domaine royal ne couvrait pas tout le royaume de France (la Champagne, le comté de Toulouse, la Provence échappaient encore à son autorité directe) mais il avait multiplié par quatre son étendue. Ensuite en confortant son autorité sur ses vassaux et en entamant le long processus d’alliance entre le pouvoir royal et les "bonnes villes" du royaume : l’entraide entre les rois et la bourgeoisie va constituer dans la suite du Moyen Âge un des axes de la vie politique du pays.
La victoire de Bouvines, en écartant la menace de la coalition internationale, en conférant au roi le prestige du vainqueur, parachève un processus déjà bien amorcé en 1204. Significativement, c’est à partir de 1204 que Philippe-Auguste s’intitule "roi de France" et non plus "roi des Francs" : on commence à penser en termes d’espace politique correspondant à l’étendue d’un peuple, et pas seulement en termes de gouvernement et de juridiction sur des hommes, fussent-ils un peuple. Enfin, Bouvines a fait du roi de France le monarque le plus puissant d’Europe, ce que le règne de Louis IX va manifester de manière éclatante, tant par ses arbitrages reconnus à l’échelle internationale, que par son prestige personnel.
Cela étant, le processus de formation de la France doit aussi beaucoup à l’ensemble de l’œuvre politique de Philippe-Auguste, notamment la constitution des baillis et des sénéchaux (dès 1190) qui affirment dans tout le domaine royal la justice et les pouvoirs militaire et financier du roi et contribuent à la progressive unification d’un territoire national, qui commence à se centrer autour de Paris où se développent les institutions centrales et où sont conservées les archives, mémoire et instrument de l’action politique.
(1) Matthieu Paris, Cronica Majora, Cambridge, Corpus Christi College, MS 16 fol. 37.

Entretien avec J. SEVILLIA - paru dans Le Figaro Magazine, 17 juillet 2015

L'Histoire en classe de 5ème

Publié dans A tout un chacun
Les programmes d’Histoire de la classe de 5ème 

témoignent d’une volonté de façonner les esprits dans le sens d’une vision politique assez précise.
 
Le thème n°1 est consacré à la Méditerranée : "un monde d’échanges VIIe-XIIIe siècle". Dans ce thème l’étude de l’islam "débuts, expansion, société et culture" est obligatoire ;  ensuite les enseignants doivent choisir entre deux autres exemples : "les empires carolingiens et byzantin entre Orient et Occident" ou "Routes de commerce, échanges culturels".
Que la Méditerranée ait connu des échanges, commerciaux, culturels est une évidence. Elle n’en a pas moins connu des guerres, des actes de piraterie, le djihad et les Croisades,… etc. L’occulter s’apparente à une forme de révisionnisme. Restreindre l’histoire de la Méditerranée à un "doux commerce" est une vision idyllique, par laquelle on veut sans doute apaiser les tensions actuelles.
On peut aussi observer l’effacement des autres zones de l’Histoire européenne. Il n’y avait donc pas d’autres espaces politiques ou civilisationnels ? Ne pourrait-on évoquer devant les élèves de 5ème l’histoire de la Hanse ? Celle de l’Europe centrale avec l’empire allemand ?.... S'il y a au Moyen Age uns structure politique impressionnante c'est bien l'empire germanique. A l'heure où l'on veut faire l'Europe, réduire celle-ci à sa frange méditerranéenne est stupide.
Enfin cette distinction entre les thèmes obligatoires (ainsi l'islam) et ceux où on laisse le choix du contenu entre deux options, introduit évidemment une hiérarchie. Est-elle justifiée ? L'islam est-il plus important dans l'histoire de l'Europe que l'empire carolingien ou Byzance ?
 
Le thème n°2 est intitulé "Société, Eglise et Pouvoir politique dans l’Occident chrétien XIe-XVe siècles".
Au sein de ce thème sera obligatoire "la construction du royaume de France" et seront laissés au choix, soit "Une société rurale encadrée par l’Eglise" soit l’ "essor des villes et éducation".
La différence de traitement entre l’islam et le christianisme médiéval apparaît ici frappante. On voit l’islam comme religion, ce qui est nécessaire ; on le voit comme civilisation, ce qui est justifié. Mais on restreint le christianisme, même pas à une religion (il est vrai que la présentation en est faite en classe de 6ème) mais à l’Eglise et on restreint l’Eglise à son rôle d’encadrement social des campagnes. Et encore cela n’est-il qu’une option, à laquelle les enseignants pourront préférer celle consacrée aux villes et à l’ "éducation."
On en déduit donc logiquement qu’il n’y a pas de civilisation médiévale chrétienne. Pas d’églises gothiques ? Si l’on s’arrête un instant sur ce dernier point, on mesure l’ampleur de l’opération qui semble menée sous les auspices de Madame Belkacem et du directeur du conseil des Programmes, Monsieur Michel Lussaut ; on efface des programmes scolaires ces chefs d’œuvre d’architecture, ces prouesses techniques, mondialement connus, que sont les cathédrales gothiques, produits et symboles par excellence de la civilisation médiévale dont nous sommes les héritiers, n’en déplaise à ceux qui n’y voient qu’un "roman national".
L'intitulé du thème est en lui-même révélateur: "Société,  Eglise et Pouvoir politique dans l’Occident chrétien XIe-XVe siècles" : un monde où l'Eglise est l'articulation entre le pouvoir et la société, donc une force d'encadrement social. Ce n’est pas faux mais l’Eglise ne se limitait pas à cela : on a depuis longtemps montré que l’accompagnement était aussi important que l’encadrement. Le programme oublie au passage le contenu et les manifestations de la foi (ainsi les pèlerinages), les différentes expressions artistiques (sculptures, vitraux, fresques).
 
Je ne m’attarde pas sur le troisième thème qui couvre les XVe-XVIIe siècles. La période parcourue est immense, trop vaste pour être bien assimilée. Une part importante de l’histoire de l’Europe passe aux oubliettes. On peut aussi regretter la disparition de l’étude d’une civilisation africaine et que, comme d’habitude, l’Extrême-Orient soit totalement occulté. Une planète terre sans l’Inde, la Chine, le Japon… A l’heure de la mondialisation, ce nouveau programme donne de l’histoire du monde une vision étriquée, donc fausse, et tend à faire disparaître de l’enseignement les éléments les plus spectaculaires de la civilisation européenne.
Il ne restera plus aux parents qu’à emmener leurs enfants à la Sainte Chapelle, à Laon, à Amiens, à Albi, à Reims etc.

Des 'civilisations'

Publié dans A tout un chacun

La phrase du Ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, sur "l’inégalité des civilisations" a déclenché une violente polémique, comme il est de coutume depuis environ vingt ans lorsque l’on aborde cette question. La phrase, en elle-même, se présente comme une opinion, non comme le résultat d’une enquête scientifique. Une telle enquête, menée avec le souci d’établir une hiérarchie des civilisations, n’a sans doute jamais été conduite, en dehors de quelques jugements émis dans un sens ou dans l’autre : certains estiment évident que toutes les civilisations sont égales en dignité, en valeur, en réussites ; d’autres au contraire jugent que certaines l’emportent – ou l’ont emporté – par leurs résultats. La tenue d’un débat scientifique serein autour de cette question semble de nos jours impossible ; il semble même interdit de poser la question des valeurs respectives des civilisations sous peine d’être aussitôt considéré comme partisan de théories racistes camouflées sous des approches historiques.
En attendant le jour hypothétique où l’on disposerait d’un travail convaincant en ce sens, il peut être utile d’opérer quelques distinctions et de rappeler des remarques qui relèvent du bon sens.

Les civilisations existent – ou du moins ont existé, notre époque voyant peut-être la disparition des civilisations au profit d’une organisation (ou d’une désorganisation) mondiale dont les contours et le contenu paraissent encore flous et très mouvants. De grandes entités politiques, économiques et culturelles ont en tout cas, naguère, distingué entre elles les communautés humaines : les sociétés amérindiennes différaient profondément de l’Empire romain ou du Japon féodal. Quelques pseudo-historiens s’évertuent à nier l’existence des civilisations, sans doute pour conjurer la venue d’un "choc des civilisations". Ce n’est pas en changeant son nom, ou en interdisant de le prononcer comme un tabou, qu’une réalité disparaît. Un paysan contemporain de Charlemagne n’est pas un chasseur masaï du XXe siècle.


Une civilisation n’est pas une donnée universelle, intemporelle : c’est une construction humaine, de longue durée, appelée à disparaître tôt ou tard. Les civilisations ne sont pas des races. Une civilisation est purement historique ; elle n’a pas grand-chose de biologique. Parler de civilisation n’est pas, a priori, tenir un discours "raciste". De ce point de vue la polémique n’a pas lieu d’être.


Lorsqu’on étudie une civilisation particulière, on distingue au cours de son évolution des phases de progrès, de déclin, de stagnation, etc. Certaines réussites techniques, certaines réalisations culturelles montrent des progrès par rapport à des époques antérieures. Il y a donc au sein de chaque civilisation des inégalités de développement : ce qui a été acquis peut se perdre, ce qui était non maîtrisé ou non réalisé le devient, etc.


Lorsque l’on compare à un moment "t" précis plusieurs civilisations entre elles on peut s’efforcer de repérer si elles maîtrisaient les mêmes techniques, ou des techniques équivalentes ; si leurs productions artistiques étaient aussi riches, aussi variées les unes que les autres (la mesure étant ici aussi affaire de goût, elle est plus délicate) ; si leur degré de réflexion philosophique ou politique était aussi poussé. On constatera sans doute des inégalités de développement. L’une des meilleures preuves en est le phénomène des transferts techniques ou culturels : une civilisation adopte – sous bénéfice d’inventaire – des éléments venus d’une autre aire culturelle. Elle reconnaît par là son infériorité – provisoire – dans le domaine précis qui est l’objet du transfert. L’existence de l’apprentissage, de l’école, des facultés d’adaptation et d’acculturation propres aux êtres humains permet à n’importe quelle civilisation de se hausser, si elle le souhaite, à la hauteur de celle qui, à tel moment ou dans tel domaine, la dépasse.


On peut opérer, à différentes étapes de l’Histoire de l’Humanité, des comparaisons entre différentes civilisations, qui mettent en lumière les avancées de certaines par rapport à d’autres. Aucune avancée n’est définitive, sinon l’Histoire serait finie, achevée. Combien de fois ne nous a-t-on pas répété que la civilisation européenne du Moyen Âge était "en retard" par rapport au monde arabo-musulman ? Ne parle-t-on pas, dans quelques ouvrages, du rôle de la civilisation ottomane dans la Renaissance du XVIe siècle ? Or, il ne se trouve personne pour se scandaliser d’une thèse selon laquelle, au Moyen Âge, ou à la Renaissance, le monde européen aurait connu – notamment dans les domaines culturels qui sont les plus sensibles car on y voit le refuge de l’intelligence à son plus haut degré d’expression – un retard par rapport aux mondes musulmans, arabe ou turc. Personne d’ailleurs – du moins on l’espère – n’en tire de conclusion sur le retard "essentiel", "ontologique" des Européens par rapport aux Turcs par exemple. Si de telles comparaisons peuvent être effectuées, si elles peuvent et doivent être discutées, il n’y a pas de raison que toute autre comparaison entre deux ou plusieurs civilisations, quelles qu’elles soient, ne puisse être menée.


Les comparaisons entre civilisations permettent de comprendre ces dernières. Les différences peuvent être immenses ; elles ne sont pas nécessairement des inégalités. Il est évident qu’une telle comparaison ne peut se mener qu’à l’aide de critères scientifiques reconnus à travers toutes les sociétés. Il faudrait, pour établir un jugement comparatif solide, s’appuyer sur des éléments qui ne relèvent pas d’une échelle de valeur propre à une civilisation particulière mais qui fassent partie du bien commun de l’Humanité. En somme, il faudrait pouvoir s’appuyer sur des valeurs universelles. On peut mesurer assez bien le degré de développement de telle ou telle civilisation dans la connaissance des mathématiques par exemple ; la comparaison des productions littéraires, picturales, musicales, sans être impossible, est plus délicate à effectuer. Une telle comparaison ne pourra jamais être globale : il est impossible d’attribuer aux civilisations une note d’ensemble, qui correspondrait à leur valeur intrinsèque, compte tenu de tous les critères (esthétique, moral, juridique, technique, social, etc.). On ne peut comparer les civilisations que terme à terme et en déduire que l’une offre plus de libertés aux femmes que l’autre, que l’une a réalisé des progrès médicaux plus vite que l’autre, etc. Le malheur est que, de nos jours, même une comparaison sectorielle est devenue tabou. Le relativisme universel défendu par certains interdit à la raison humaine de se prononcer sur ce qui est de son ressort ; il nuit de ce fait à la liberté humaine. Ainsi lorsque certains, au nom de l’antiracisme, refusent de condamner, autrement que du bout des lèvres, des pratiques barbares.

Rédigeant sa "Grammaire des Civilisations", Fernand Braudel avait posé d’utiles jalons ; il serait salutaire qu’on suive sa trace.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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