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GOUGUENHEIM Sylvain

GOUGUENHEIM Sylvain

Né le 6 août 1960
Marié – 2 enfants

Historien médiéviste


Agrégation d'histoire
Thèse de doctorat
     L'eschatologie dans la vie et l'œuvre d'Hildegarde de Bingen
     Université de Paris X-Nanterre (sous la direction d'André Vauchez)

Enseignant dans le secondaire (1982-1994)
Maître de conférences à Paris I  (1994)
Professeur d'histoire médiévale
     à l'École normale supérieure lettres et sciences humaines de Lyon (depuis 2005)
Habilitation : "Par delà le pape et l’empereur : l’Ordre teutoniqueen Prusse dans la première moitié du XIIIe siècle"
Membre  de l’Internationale Historische Kommission zur Erforschung des Deutschen Ordens

Ouvrages
La Sibylle du Rhin : Hildegarde de Bingen, abbesse et prophétesse rhénane,
     Publications de la Sorbonne, Paris, (1996)
Les fausses terreurs de l'an mil : attente de la fin des temps ou approfondissement de la foi ?
     Editions Picard, Paris, (1999)
Les Chevaliers teutoniques, éditions Tallandier, Paris, (2007)
Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne.
     Editions du Seuil, coll. « L'univers historique », Paris, (2008)
Regards sur le Moyen âge : 40 histoires médiévales, éditions Tallandier, Paris, (2009)
La réforme grégorienne. De la lutte pour le sacré à la sécularisation du monde
     Editions Temps Présent, Paris, (2010)

     En collaboration
L'Europe occidentale chrétienne au XIIIe siècle : études et documents commentés
     avec Jean-Patrice Boudet et Catherine Vincent (avec une préface de Michel Parisse),
     Editions SEDES, coll. « Regards sur l'histoire », série « Histoire médiévale », Paris, (1995) L'Allemagne au XIIIe siècle : de la Meuse à l'Oder
     avec la collaboration de Pierre Monnet et Joseph Morsel,
     (sous la direction de Michel Parisse) , Editions Picard, Paris, (1994) 

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Au nom de l’euro, le mépris de l’Histoire

Publié dans Avec l'Europe

A l’époque des empereurs Macédoniens (IXe-XIIe siècles), Byzance disposait d’un cadastre presque entier de ses terres et d’un système d’impôt foncier dont l’efficacité remplissait les caisses de l’Etat, et remplit d’admiration les historiens. Jusqu’à peu, il n’y avait pas d’impôt foncier en Grèce (sauf pour les propriétaires les plus riches). Il vient d’être créé. Fraude fiscale, corruption, gabegie…Tout a été dit depuis les débuts de la crise. Dotée d’une monnaie forte, la Grèce se trouve endettée au-delà du supportable.
On nous explique que l’unique alternative à une monnaie forte serait une inflation du type de celle de 1923 en Allemagne. Et l’Europe impose à la Grèce une solution qui passe par un plan d’austérité draconien. Solution présentée – comme d’habitude - comme la seule possible. L’enjeu est immense, car il s’agit de sauver l’euro et donc, nous dit-on, de sauver l’Europe.
Nous connaissons la voie qui depuis Maastricht a imposé une monnaie unique (et non une monnaie commune) dont plus aucun Etat n’a le contrôle, signifiant la fin de l’autonomie des politiques économiques des pays membres. Désormais privés de tout pouvoir sur leur monnaie, la seule variable d’ajustement de l’économie aux mains des gouvernants est, comme l’avaient dit Philippe Seguin ou Maurice Allais en 1992, le chômage.
On sauvera peut-être l’euro mais en saccageant la société grecque.

Bien sûr les Grecs ont commis des fautes
Les Grecs, le peuple grec, portent une part de responsabilité. Tout le monde sur place est au courant de l’importance de la fraude fiscale depuis des dizaines d’années. Certes les salariés, les retraités ne peuvent guère frauder. Les professions libérales ont plus de marge de manœuvre. Depuis dix ans la population s’est aussi souvent lourdement endettée : constructions de résidences secondaires à foison, achat de voitures de luxe (la Grèce serait l’un des pays au monde où se vendent le plus de Porsche cayenne !), etc.
Les exemples de détournement de l’argent public sont nombreux. Nombre de petits abus  ou d’incohérences coûtent cher à la collectivité : dans ce pays très montagneux – on l’oublie trop  – le ramassage scolaire est important. Dans bien des zones les enfants sont conduits en car au collège ou au lycée. Mais les cars ne desservent pas tous les villages. Un exemple : une élève amenée depuis trois ans en taxi au lycée depuis son village de montagne coûte à la préfecture (qui paye les transports) 30 000 euros par an (plus de 100 euros par aller-retour). Il n’y pas d’internat dans son lycée qui recrute ses élèves dans un rayon de 30 km… La corruption s’est imposée : les médecins se font remettre des enveloppes par leurs patients, les notaires de même. La fonction publique fonctionnait mal (corruption, lenteur, incompétences). Elle est "dégraissée" depuis un an et demi mais fonctionne toujours aussi mal…
La population grecque n’est en tout cas pas responsable de la gestion des finances publiques du pays. Les responsables sont les membres de la classe politique qui se sont partagé le pouvoir. Et ils sont tous discrédités. Mais ce ne sont pas eux qui vont payer, ce sont les citoyens. Les députés ont fait un effort : ils touchaient jusqu’en 2011 une prime de 250 euros pour les réunions de commissions à l’assemblée. Avec la crise ils ont baissé leur prime à 200 euros si mes renseignements sont exacts. Noble geste.

Les mesures prises mettent la Grèce à terre
Les salaires ont diminué de 25% en moyenne… Les retraites ont été amputées lourdement. Un exemple encore : une femme touchait 500 euros de retraite par mois ; son mari 400 euros. Il est décédé il y a un an. Elle vient de se voir signifier qu’elle continuerait à percevoir ces 400 euros mais que sa propre retraite passait de 500 à 150 euros... Elle doit vivre avec 17 euros par jour. Le cas n’est pas unique. Certes en Grèce la nourriture est bon marché par rapport à la France ; on peut manger pour 10 euros par jour. Mais les produits de consommation tels que les voitures, les téléviseurs, les ordinateurs, les vêtements, etc. sont au même niveau qu’en France, non seulement à Athènes mais dans des régions non touristiques ! Comment ces gens vont-ils vivre ? Ils ne mourront pas de faim, ils côtoieront la misère. Sans doute seront-ils reconnaissants à nos dirigeants de disposer d’un euro fort.
Les privatisations sont faites en dépit du bon sens : l’Etat a privatisé les péages d’autoroute qui rapportaient 5 milliards par an. On vend aussi la compagnie nationale du téléphone et celle de l’électricité mais à un prix inférieur à leur cours en bourse… d’où  le soupçon d’une entente entre les acheteurs et les hommes politiques avec dessous de table à la clé. Ces privatisations ne sont pas forcément rejetées – puisqu’on n’a pas confiance dans l’Etat – mais paraissent aberrantes. N’a-t-on pas vendu la loterie nationale pour environ 200 millions d’euros : or, elle rapportait 400 millions par an à l’Etat. Cui bono ?

La crise a entraîné un désengagement de l’Etat. Les résultats sont désolants. Le nombre des communes est divisé par deux et on procède donc à des fusions.  Résultat : là où il n’y a plus de mairie à la suite d’une fusion avec une commune voisine, le service municipal de nettoyage des rues a disparu. Il faut attendre la mise en place d’un service privé, dont les frais seront sans doute plus onéreux. L’état des routes est dans certaines régions en dégradation sensible : certaines, coupées par des éboulements depuis plusieurs années, n’ont pas été réparées à ce jour. On installe des feux rouges pour régler la circulation sur la voie unique. Le maire d’une des communes concernées a fait mettre une banderole avec injonction à l’ancien ministre des transports d’intervenir… Rien.
Pour simplifier, la politique est une politique de déflation qui va appauvrir et démoraliser la population, comme en Angleterre dans les années trente au nom d’une Livre forte qu’il ne fallait surtout pas dévaluer. Les soupes populaires ont empli les rues de Londres…

On attribue la responsabilité de cette dette aux seuls Grecs, en oubliant ceux qui les ont incités à s’endetter, puis les différentes mesures de "sauvetage" permettant à la Grèce d’emprunter à des taux de plus en plus en élevés et en oubliant aussi que les très utiles subventions de l’Union européenne ont diminué avec l’entrée dans l’Europe de nouveaux pays : la Grèce a dû davantage financer un certain nombre de travaux d’équipement et elle n’a pas pu le faire sans emprunter puisque les impôts ne rentraient pas…
Le chômage explose (au moins 200 000 personnes dans la catégorie des 25-40 ans, pour 11 millions d’habitants et sans doute 5 millions d’actifs…) et les Grecs quittent leur pays : 5000 médecins seraient partis. C’est, il est vrai, une habitude : 11 millions de Grecs en Grèce, 6 millions hors de Grèce. Mais est-ce là l’avenir d’un pays ? Est-ce là l’avenir que l’Europe va proposer aux autres peuples ? Les "prisons des peuples" du 19ème siècle enfermaient leurs nationalités, l’Europe les jette à la rue.

"La loi n’existe que pour ceux qui n’ont pas de relations"… (Proverbe grec)
L’UE technocratique n’imagine pas que les peuples aient une identité, une âme, des références ou des habitudes séculaires, ou limitent celles-ci à du folklore, à un paramètre sans importance. Cette inculture engendre la faillite du projet européen. Il ne s’agit pas de choses abstraites mais de réalités sociales, historiques : la société, c’est le passé vivant. Les eurotechnocrates témoignent d’une totale méconnaissance de l’Histoire grecque. Les Grecs dans leur ensemble se défient de l’Etat. Parce que, pendant quatre siècles, l’Etat était le colonisateur turc. Pendant cette période où la Grèce n’était qu’une province chrétienne soumise au pouvoir ottoman, la seule force d’unité et maintien de l’identité culturelle et religieuse a été l’Eglise. Payer des impôts au maître turc fut honni et l’on s’efforça au maximum de frauder. Les Grecs mourant sans héritiers donnaient leurs biens à l’Eglise, qui accrut ainsi une fortune foncière déjà considérable.
Puis lorsque les Grecs se sont libérés ils se sont retrouvés à nouveau sous tutelle, celle de rois allemands. La souveraineté n’est venue qu’au début du XXe siècle mais là se sont enchaînés les guerres balkaniques, la première guerre mondiale, le nationalisme déçu (pas de restitution de Constantinople en 1920, massacres et expulsions massives des Grecs de Turquie), la crise des années trente, les occupations italienne et allemande, une guerre civile terrible entre 1945 et 1947, une démocratie corrompue, le régime des colonels, une nouvelle démocratie corrompue… Tous les partis politiques au pouvoir ces vingt dernières années ont pratiqué la corruption. Ne dit-on pas de Georges Papandréou qu’il a "démocratisé la corruption" ? Et la Nouvelle Démocratie sous la houlette de Caramanlis n’a pas freiné le mouvement.
D’où ce manque de sens civique. Les Grecs ont un très fort sens de l’entraide, qui explique que beaucoup puissent encore s’en sortir. Ils n’ont guère de sens civique par défiance envers la classe politique. Ce qu’ils viennent de voir depuis deux ans ne les a pas fait changer d’avis. On avait une société à l’écart de son Etat ; on risque d’avoir une société contre son Etat. Des personnes redoutent des attentats contre les hommes politiques.

L’Europe : un Etat contre ses peuples ?
L’Europe s’est construite sur ce sophisme : "les Nations c’est le nationalisme et le nationalisme c’est la guerre. Dépassons les nations et nous aurons la paix". Or, le nationalisme est vif en Grèce, pour les raisons que je viens d’évoquer. Des sympathisants du PASOK, voire "de gauche extrême", tiennent des propos que ne désavouerait pas Marine Le Pen… La tutelle méprisante, sans concession, que l’Europe impose, au nom de la doctrine quasi religieuse qui charpente la construction européenne, attise ce nationalisme. Vouloir "mettre sous tutelle" la Grèce, comme certains politiques l’ont dit lors du G20 est une insulte lancée à peuple qui n’a pas oublié qu’il a inventé la liberté politique, la démocratie, et qui sait aussi qu’il doit sa liberté actuelle à de sanglantes guerres de libération.
Andréas Papandréou avait en Grèce une réputation d’intégrité ; son projet de référendum ne relevait en tout cas pas de la malhonnêteté. Mais partout en Europe, on s’est indigné qu’un homme d’Etat élu ose demander au peuple de donner son avis sur son destin à un moment vital ! Un commissaire européen ne ferait jamais pareille absurdité. Oser un référendum n’est-ce pas donner la parole au peuple, autrement dit à des gens incapables de comprendre ce que seules les élites européennes comprennent ? Il est vrai que dans les peuples, il n’y a ni économistes, ni géographes, ni médecins, ni informaticiens, etc. Les peuples ne savent pas ce qui est bon pour eux…
Et voilà, lors de la conférence de presse du Président Sarkozy, qu’une journaliste française demande pourquoi on ne prend pas de sanctions contre la Grèce… C’est vrai, pourquoi ? Des salaires amputés d’au moins 25%, des retraites qui volent en morceaux, une politique budgétaire ôtée des mains des dirigeants, des taux d’intérêt sur les marchés qui dépassent 25% (!), etc. En effet cela n’est pas assez. Ne pourrait-on suggérer une intervention militaire de l’OTAN, avec l’aide de la Turquie pour faire bon poids ? Soyons sérieux : les responsables européens sous-estiment la rancœur à l’égard des banques notamment, française et allemande, qui ont prêté à l’Etat grec et ont aussi racheté des banques grecques. Le sentiment que le pays est vendu à des puissances extérieures froisse le nationalisme des Grecs les moins chatouilleux dans ce domaine.

Voilà où la Grèce en est. Voilà aussi où nous en sommes. Mise sous tutelle des pays fautifs, obligation d’adopter une politique injuste, sanctions dignes d’une maison de correction… Qui va croire à l’idéal de fraternité européenne ? Certes "qui aime bien châtie bien", mais à ce compte-là on aimerait être un peu moins aimé.
Si l’on veut que la Grèce s’en sorte, il faut lui proposer une véritable aide, non une punition qui l’enfonce et dont le but avoué est de "sauver l’"euro", qu’importe le sort des Grecs. Il faut aussi que les structures et les mentalités grecques changent, que la population fasse confiance à ses dirigeants et que ceux-ci le méritent. Cela demande du temps, le temps long de l’Histoire, celui auquel les technocrates ne croient pas.
En construisant l’Europe contre les Nations, aux imposant aux peuples les politiques actuelles, on va non seulement abattre ces peuples, mais détruire l’Europe. Le projet européen lancé depuis Maastricht, est une utopie dévastatrice. Ironie de l’Histoire, c’est la Grèce, mère de la civilisation européenne, qui en est la première victime. "L’euro ou la misère !" ? Non, non… : l’euro et la misère. Avec, en prime, le mépris des peuples, donc la fin de la démocratie.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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