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DRAI Raphael

DRAI Raphael

Né le 21 mai 1942
Marié - 2 enfants



Professeur agrégé de sciences politiques
Doctorat de science politique - Université Panthéon-Sorbonne

Lauréat de la faculté de droit de Montpellier
Doyen honoraire de le faculté de Droit d'Amiens
Professeur à l'Université d'Aix-Marseille III (Droit : Société et vie politique)
Professeur à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence 
Chargé d'enseignements au Master Management interculturel et médiation religieuse
Professeur à l'Institut d'Etudes et de culture juive d'Aix-Marseille
Directeur de Recherches à l'Ecole doctorale de recherches
     en psychanalyse et psycho-pathologies - Université Diderot, Paris VII

Chroniqueur de la revue L'Arche 
Membre de l'Observatoire du religieux
Spécialiste de l'univers biblique
Conférences avec l'institut inter-universitaire d'études et de culture juive

Ouvrages
La Politique de l'inconscient (1979)
Le Pouvoir et la parole (1981)
La communication administration-administrés (en collaboration) (1983) 
La sortie d'Egypte. L'invention de la liberté (1986)
Guerre éthique et pensée stratégique à l'ère nucléaire (avec Cao Huy Thuan) (1988)
Lettre ouverte au Cardinal Lustiger (1989)
La communication prophétique (3 tomes) (1990 à 1998)
Identité juive, identité humaine (1995)
La pensée juive. Exégèse et épistémologie (1996)
Le mythe de la loi du talion (1996)
Freud et Moïse. Psychanalyse, loi juive et pouvoir (1997)
Lettre au Pape sur le "pardon au peuple juif" (1998)
La Thora. La législation de Dieu (2000)
Lettre au Président Bouteflika sur le retour des Pieds-noirs en Algérie (2000)
Grands problèmes politiques contemporains
Les nouvelles échelles de la responsabilité politique (2001)
Sous le signe de Sion (2001)
Science administrative, éthique et gouvernance (2002)
La France au crépuscule. Précis de recomposition (2003)
L' Etat Purgatoire, la tentation postdémocratique (2005)
La République brûle t-elle ? Essai sur les violences urbaines (avec J-F. MATTEI) (2006)
Abraham (2007)
Le pays d'avant (2008)
Les pays d’après (2008)
Grands problèmes politiques et sociaux contemporains (2009)
Théories juridiques et théories psychanalytiques (2010)
Philosophies d'ailleurs. Les pensées indiennes, chinoises et tibétaines - Collectif sous la direction de Roger-Pol Droit (2009)

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Une passion funeste : l'antisionisme

Publié dans En France

L’analyse qui suit n’est sûrement pas destinée aux esprits pour lesquels la cause est entendue : l’Etat d’Israël n’aurait pas de raison d’être, sa légitimité est inexistante, il ne fait que se survivre au détriment d’un autre peuple et cela en usant de la force aveugle. Bref, comme l’a déclaré sur RTL le politologue Roland Cayrol à qui l’on demandait de définir à son tour l’Etat d’Israël : "C’est un Etat au dessus des lois et qui se permet d’agir comme on ne le supporterait pour aucun autre Etat". Sur le fondement d’une telle définition dont le caractère nuancé et non partisan n’échappera à personne, un fort coup de sonde est donné dans le vieux fonds mythologique de l’Europe dite cultivée et enseignante puisqu'on est aussitôt conduit à se demander ce qui autorise l’Etat d’ Israël à se comporter de la sorte, sinon parce qu’il s’appuie sur des Pouvoirs inter- galactiques dont nul ne saurait identifier la source exacte. Autrement l’on aurait de la peine à expliquer comment un Etat d’un peu plus de sept millions d’habitants, dont un million et demi de citoyens arabo-musulmans, puisse en somme dicter sa loi à toute la planète.

La présente analyse est surtout destinée à ceux et celles qui s’interrogent plus sérieusement pour tenter de comprendre les décisions de cet Etat ou ses réactions qui paraissent souvent disproportionnées, comme on l’a répété à l’envi lors de l’opération "Plomb durci" menée contre le Hamas à Gaza en décembre 2008 et ces jours derniers à la suite de l’intervention conduite contre une flottille qualifiée d’humanitaire dont l’un des bateaux qui la constituaient : le "Marmara", turc comme son nom l’indique, a été le théâtre d’une extrême violence, soldée par une dizaine de morts. Dès que la nouvelle de cet arraisonnement meurtrier s’est diffusée, et avant même que les faits et les circonstances en fussent réellement connus, une véritable déferlante de condamnations a parcouru le monde médiatique et politique. Le schéma activé était on ne peut plus binaire : d’un côté la flottille de la paix, de l’autre la soldatesque israélienne n’hésitant pas à faire feu de toutes ses armes contre les militants pacifistes décidés à forcer l’inhumain blocus de Gaza. Je me trouvais en Israël lorsque ces faits se sont produits et il m’a été donné d’en suivre à la télévision et sur les radions l’onde de choc en France, à quelques 3000 kilomètres de distance. Ce qui frappait aussitôt était le caractère assurément impulsif, je n’ose dire jaculatoire, de ces condamnations. Pour nombre de commentateurs matinaux ou vespéraux, décrétant le vrai à des milliers de kilomètres du théâtre des opérations, cette fois la ligne rouge avait été franchie. Rien ne pouvait justifier le comportement de soldats opérant en eaux internationales contre des civils venus soutenir la population exsangue et assiégée de Gaza, "Gaza la martyre" comme n’hésitera pas à la qualifier en pleine Assemblée nationale un Hervé de Charrette faisant montre à cette occasion d’une  agressivité - heureusement verbale - peu commune. Mais l’on reviendra sur cette séance ubuesque de questions au gouvernement retransmise par FR3. Le gouvernement n’a pas tardé non plus à faire part de sa réprobation radicale alors que le Ministre des Affaires étrangères se trouvait à Nice pour le sommet France - Afrique et qu’il n’avait pas eu le temps minimal de visionner les images provenant cette fois de l’armée israélienne. Car cet arraisonnement, sans conteste meurtrier, avait été filmé par d’autres caméras et il était alors possible de se livrer à la comparaison des deux sources d’images : celles provenant des militants islamistes turcs - mais aussi français et d’autres nationalités - embarqués sur le "Marmara", et celles de l’armée israélienne.

Il faudra attendre l’émission "Mots croisés" d’Yves Calvi pour que les images en provenances d’Israël fussent diffusées et commentées. En attendant que l’a t-on pas entendu ! Deux interventions ont été réellement dignes d’un prochain bêtisier : celles de Dominique de Villepin puis celle de Roland Dumas. L’un comme l’autre se sont livrés à une attaque en règle de l’Etat d’Israël et de son gouvernement, Roland Dumas allant jusqu’à évoquer Hitler, la guerre d’Espagne et les brigades internationales, nous faisant grâce de la Guerre des étoiles. Quant à Dominique de Villepin sa thèse est notoire : l’Etat d’Israël n’est pas viable et il compense par sa violence intrinsèque son absence de légitimité réelle. Par là même il travaille à sa propre destruction. Le reste suit. Face à de pareilles outrances, l’on en arrivait à se faire deux réflexions. Quel préjudice irréparable, quelle offense à leur propre personne cet Etat a t-il bien pu être la cause pour que ces anciens éminents responsables politiques perdent à ce point le sens commun ? Car, compte tenu de leurs propres déboires juridictionnels, s’il est deux hommes qui devraient être prémunis contre les instructions à charge et les réquisitoires impitoyables ce sont bien ces deux-là. Mais ce serait précisément ne pas tenir compte du caractère passionnel de l’antisionisme, autrement dit de cette idéologie qui dénie les mobiles historiques et humains dans lesquels l’Etat d’Israël trouve justement sa raison d’être, et cela souvent avec le concours d’intellectuels juifs comme Noâm Chomsky et d’universitaires israéliens comme Shlomo Sand ou Elie Barnavi, ce dernier, ancien ambassadeur de l’Etat d’Israël en France, le plus inconsistant qui s’y soient succédés et où il n’a guère laissé un souvenir impérissable, menant de Bruxelles où il est émigré une véritable guerre personnelle contre le gouvernement Netanyahou.              

Lors des question au gouvernement le mercredi suivant, ce fut encore pire, si cela se pouvait. Ce jour-là, l’hémicycle s’est vite transformé en chaudron, la charge étant menée par les députés communistes avec une hargne et une violence qui faisaient douter que l’on se trouvât dans une enceinte parlementaire. Réduits à ne représenter pas même 1/100 du corps électoral, les survivants du PCF trouvaient ainsi le moyen de se prouver à eux mêmes leur existence, avec cette véhémence exterminatrice qui caractérisait leur parti au temps où Staline vivant dictait sa conduite. Mais là n’est pas le principal sujet d’étonnement, pour ne pas dire de stupéfaction. Celui ci se trouve dans l’absence, en ces moments d’ivresse justicière de toute réponse à cette attaque pour le coup disproportionnée contre un Etat que nul, bien sûr, ne représentait en ce lieu où la Loi se fabrique pour y expliquer son point de vue et ses raisons spécifiques. Dans l’idée que l’on peut se forger d’une démocratie réelle, comment est-il possible que sur quelque cinq cents députés il ne s’en soit pas alors trouvé un seul pour faire valoir les droits d’une information bilatérale et contradictoire ? Etait-ce un remake de l’ Affaire Dreyfus ? L’Assemblée Nationale s’était-elle transformée en nouveau Conseil de guerre ? A leur banc les ministres étaient mutiques, réduits à échanger des regards parfois narquois et des billets confidentiels, le Premier d’entre eux, déjugeant son discours au CRIF il y a quelques mois, s’associant à une charge aussi aveugle. On se serait cru au Parlement turc. Imaginons la même scène à fronts renversés dans tout autre parlement du monde où la tête de la France eût été inclinée sur le billot : il  y aurait du rappel d’ambassadeur dans l’air. A part cela, c’est l’Etat d’Israël, omnipotent et  ubiquitaire, qui dicterait  sa loi au monde. Ce qui n’empêche pas les tenants de cette fantasmagorie tout droit tirée des Protocoles des Sages de Sion remis au goût du jour d’affirmer du même mouvement que cet Etat "n’a jamais été autant isolé sur la scène internationale". Isolement relatif, quoi qu’il en soit, lorsque l’on fait partie d’un peuple qui a connu les solitudes physiques et morales des combattants du ghetto de Varsovie.

Cependant et peu à peu l’information, surtout diffusée sur le Net et par des télévisons honorant enfin leur cahiers des charges, cette information s’est "symétrisée". Les images de "l’accueil" réservé aux soldats israéliens par les militants "pacifistes", armés de couteaux et de barre de fer, n’hésitant pas à se livrer au lynchage des ceux dont ils avaient réussi à se saisir, ont été également diffusées dans le monde entier. En réalité le "Marmara" avait été affrété non pas une ONG humanitaire "baba cool" mais par l’ IHH , une organisation islamiste à façade humanitaire. Les militants qu’elle avait pu infiltrer dans des conditions encore obscures parmi les passagers de ce navire arborant le drapeau national turc étaient décidés à en découdre pour tenter de forcer le blocus mis en œuvre par la marine israélienne non pas en violation du droit international mais en application de celui-ci. Il faut être d’un parti pris obtus pour ne pas savoir qu’une intense contrebande d’armes sévit toujours entre l’ Iran, la Syrie, d’autres pays encore, et le territoire de Gaza sous domination du Hamas acharné à la destruction de l’Etat " juif". La mise en place de ce blocus a été l’une des conditions acceptées par les parties en cause, dont l’Egypte, à l’incitation de la France, pour que l’opération "Plomb durci" prenne fin. Vouloir le forcer c’est accepter que cette contrebande s’aggrave, qu’à nouveau les populations civiles d’Israël soient  bombardées et condamnées à se réfugier des jours et des semaines durant dans des abris. C’est en ce sens que l’antisionisme est bien une passion funeste si la passion obnubile l’exercice minimal de la raison. Aussi bien dans nombre de médias qu’à l’Assemblée nationale il allait de soi qu’au moins les deux points de vue fussent exposés, les deux versions entendues et  comparées, afin d’éviter de donner cette image désastreuse de la France : un Etat en belligérance épidermique contre un autre Etat, créé en 1948, dont par ailleurs elle tente de se concilier sa population francophone, désormais bien plus nombreuse et bien plus efficiente que celle des autres Etats de la région et qui regarde assidûment les chaînes de la télévision hexagonale. S’il est clair que les unités de la marine israélienne sont tombées dans une véritable embuscade sans doute parfaitement menée en termes de guerre d’images, les dégâts collatéraux de sa condamnation  grégaire doivent aussi être évalués tant pour la France que pour l’ Europe. Trois sérieuses inquiétudes se font jour à ce propos.

La première concerne la politique de la Turquie menée par le trio Gul, Erdogan et Davitoglu. La Turquie est en principe membre de l’OTAN et alliée d’Israël. Depuis dix ans, elle dérive vers une autre configuration dans laquelle l’islamisme de ses dirigeants devient de plus en plus affiché. Ceux ci se trouvent désormais en état d’harcèlement diplomatique et médiatique constant vis à vis de l’Etat d’Israël. C’est bien de Turquie que l’opération a été menée et il est difficile de croire que les autorités de ce pays n’en ont pas été informées. Sans plus de commentaires à ce sujet, l’on se demandera simplement ce qu’il adviendrait de l’Union européenne si cette Turquie-là qui veut redevenir en même temps une puissance islamique dominante, tactiquement acoquinée à l’Iran, en devenait membre. Mais l’on peut aussi se demander réversiblement et plus largement si la nouvelle stratégie turque n’est pas motivée par les rebuffades qu’entraîne sans cesse sa candidature à l’Union Européenne et dont Israël d’une certaine manière fait maintenant les frais - Israël qui, soit dit au passage, a voté pour la candidature française à l’organisation de l’Euro de football en 2016 et dont le vote a sans doute déterminé la décision finale en ce sens.

L’autre préoccupation concerne le dévoiement de la notion d’action humanitaire. Quelques jours après l’arraisonnement du "Marmara", la marine israélienne, obéissant aux mêmes considérations, a arraisonné un autre navire, affrété en Irlande, le "Rachel –Corrie", qui cette fois a répondu à ses sommations avant d’être conduit dans le port d’Ashdod pour vérification de sa cargaison qui rejoindra Gaza par voie terrestre. Il s’agit de savoir si l’affrètement de telles embarcations n’a pour but que des misions humanitaires ou s’il se propose de forcer, de manière délibérée, les mesures mise en place par cet Etat pour assurer la sécurité de sa population comme il en a la charge et le devoir. Dans ce cas, ces flottilles participeraient elles aussi à de véritables opérations de belligérance engageant la responsabilité des organisations qui les commanditent et des Etats qui les autorisent ou qui les couvrent. Toutefois, si le but est de faire à Israël une guerre multinationale, sous pavillon humanitaire frauduleux, il appartiendra d’une part aux ONG soucieuses de préserver ce label d’en faire respecter la signification initiale et d’autre part au gouvernement israélien de prendre les mesures qui préserveront sa souveraineté. Contrairement aux affirmations précitées, l’Etat d’Israël est un état de droit. Prétendre le soumettre d’une manière ou d’une autre à telle ou telle commission d’enquête dite internationale et tirant de ce caractère formel la présomption abusive de son objectivité, comme l’a montré le calamiteux rapport Goldstone (1), serait violer cette souveraineté et créer au demeurant de dangereux précédents pour d’autres Etats qui seraient moins en mesure qu’il ne l’est de faire respecter la leur.

La dernière préoccupation concerne la progression de l’islamisme en France et en Europe, un islamisme pour lequel la cause palestinienne n’est qu’une voiture-bélier destinée non pas à forcer le blocus israélien seulement mais à enfoncer les portants de la démocratie française en élargissant  les aires de son influence confessionnelle, sociale et politique, et en y balisant méthodiquement sa propre "territorialité". Dans ce projet l’islamisme fanatisé trouve des alliés actifs et politiquement irresponsables dans l’extrême gauche dont l’antisionisme lui tient lieu de nouvelle cause suprême, et des alliés passifs dans la gauche classique, actuellement en déshérence intellectuelle, qui s’efforce à la neutralité électoraliste. On aura compris que ces coalitions-là sont mues par une véritable logique du pire. En ce sens, plutôt que de participer plus longtemps à un hallali diplomatico-médiatique aussi insensé, les Pouvoirs publics en France devraient faire preuve d’une plus grande lucidité sur ses finalités effectives, afin de ne pas se préparer des réveils qui les verront encore plus désemparés qu’ils ne le laissent paraître aujourd’hui.


(1) Cf. son analyse dans la revue "Controverses", 2010

La politique au cinéma

Publié dans A tout un chacun

A propos de la polémique autour du film "Hors la loi" de Rachid Bouchareb.

Polémiquer à propos d’un film que peu de spectateurs ont réellement vu peut paraître abusif. Cependant, un film n’est pas qu’une succession d’images. Il peut constituer aussi un véritable objet psychique, et cela dès son lancement, dès lors qu’il intervient dans un champ encore chaud de passions, traitant d’une Histoire dont les protagonistes n’ont pas encore trouvé la paix, au point que celle-ci ne puisse s’envisager qu’avec la disparition complète de leur génération. Mais est-ce sûr ? La mémoire, quoi qu’elle contienne, se transmet et rend présent - on n’ose dire "présentifie" - les faits qu’elle ne veut justement pas "classer" .Par cette voie, et contrairement à l’adage biblique, les fils reprennent à leur compte les querelles des  pères et les filles ce que leur mère leur ont dit avoir subi. On aura compris qu’avec le film de Rachid Bouchareb il ne s’agit pas seulement de critique cinématographique.

De quelle manière les mémoires respectives de la France et de l’Algérie se libèreront-elles non seulement de cette guerre innommable et innommée qui a fait tant de morts et de blessés, les sept années qu’elle a duré, mais aussi des séquelles de la séparation au tranchoir des deux pays situés d’un côté et de l’autre de la Méditerranée, cette mer bleue, bien sûr, mais non pas du bleu lyrique : du bleu des ecchymoses ? N’étant pas critique cinématographique, je ne saurais dire si d’"Indigènes", son précédent film, à l’actuel "Hors la loi", Rachid Bouchareb ne poursuit pas un projet idéologique, celui d’un fils d’immigré algérien qui tente de se reconstruire une histoire et sans doute aussi de rétablir ce qu’il pense être la dignité des générations antérieures à la sienne, des générations  auxquelles justice n’aurait toujours pas été rendue. A suivre cette piste, l’on verrait d’abord dans "Indigènes" la protestation d’une traite toujours impayée à l’égard de ces combattants maghrébins  qui ont donné leur vie pour sa libération. La France aurait contracté vis à vis d’eux une dette dont elle ne s’acquitterait  toujours pas et dont il importe de lui rappeler l’existence de sorte que l’injustice subie par les pères et mères de trans-Méditerranée les fils et les filles d’aujourd’hui vivant en France n’en pâtissent pas. Ce projet est d’ailleurs soutenu par une brochette d’acteurs talentueux dont on peut dire que, partis parfois des entresols de leur cité HLM, ils ont atteint aux sommet de la notoriété médiatique, notamment Roshdy  Zem et Djamel Debouz, tous français est-il besoin de le rappeler, ce dernier de plus en plus militant au bénéfice présumé de pareilles causes "identitaires". Par suite, "Hors la loi" viendrait s’ajuster à "Indigènes" comme le second panneau d’un diptyque, en rappelant à la France une autre dette encore, inassumée, celle de la violence démesurée, jupitérienne, exercée en 1945 - mais pas seulement - contre une population arabe désarmée dont le nationalisme éruptif signifiait que le temps de son exploitation devait décidément prendre fin. Sur cette lancée, le diptyque devrait logiquement devenir triptyque avec un autre film relatant cette fois comment les travailleurs immigrés algériens ont contribué à la reconstruction de la France sans que celle ci leur en sache le moindre gré, ne leur en témoigne la moindre reconnaissance. Dette au cube.

Cependant, si "Indigènes" n’avait pas soulevé de protestations appuyées de la part d’autres Français, notamment ceux qui nés en Algérie avaient été contraints de la fuir dans la panique et le déchirement en 1961 et 1962 , "Hors la loi" allait susciter polémiques indignées, levers de boucliers et de drapeaux, défilés d’anciens combattants scandalisés, à deux pas du Palais des Festivals à Cannes. Qu’est ce que cette grosse arête irritative qui ne passe pas ? 6 minutes du film. 6 minutes mais mentalement dilatées à l’infini parce que consacrées aux massacres commis à Sétif le 8 mai 1945. 6 minutes sidérales, comme si ces massacres de musulmans avaient été totalement gratuits, la manifestation d’une bestiale cruauté, ne s’expliquant que par l’image de sous-hommes attachés à ces mêmes musulmans dans l’esprit raciste des "européens" d’Algérie et de l’ Armée française qui avait aveuglément pris leur  parti. Rachid Bouchareb n’a t-il pas cédé à une vision manichéenne, intensément idéologique, pour ne pas dire propagandiste, colportant un nombre de morts sans commune mesure avec la réalité et surtout faisant le silence sur les autres massacres, viols et autres éviscérations de Françaises et de Français qui n’avaient eu pour seul tort que de se trouver sur le chemin des manifestants en furie et de polariser une autre haine, accumulée depuis 13 décennies, qui se cherchait le plus horrible des exutoires ? Voilà donc une nouvelle fois le cinéma saisi par la politique, et par la pire de celle-ci : la propagation incendiaire de la rancune et du ressentiment des pères humiliés par les fils vindicatifs, humiliés à leur tour par procuration rétroactive, et décidés à apurer leurs compte cumulés dans la France de 2010 où les uns et les autres se retrouvent. A partir de quoi un double problème se pose : celui de la liberté de créer et celui de la responsabilité du créateur.

La France est un pays de liberté. Sauf cas exceptionnel la censure n’y  intervient plus, et surtout pas la censure politique. Chaque créateur est libre d’écrire, de peindre, de composer, de filmer ce qui correspond à ses vues. Lorsque sa création n’emporte pas l’adhésion et hormis les cas où elle relève de la diffamation ou de l’incitation à la haine pénalement sanctionnées, la seule réponse admissible se trouve dans une création différente, un livre, un film, une pièce de théâtre, représentant un autre point de vue, contradictoire, antagoniste si nécessaire. Or, et sans être spécialiste de ce domaine cinématographique, il semble bien que peu de films aient été tournés présentant le point de vue des français d’Algérie autrement que sur le mode néo- pagnolesque des films d’Alexandre Arcady.  Un tel film "contradicteur", empêcheur de "filmer en rond", n’est pourtant pas inimaginable. A suivre la manière de Rachid Bouchareb, l’on peut se demander quel serait par exemple l’impact d’une réalisation cinématographique commençant par les massacres, éventrations et autres viols commis  sur ordre du FLN à El Halia en 1955 ou à Mélouza en 1956, ailleurs encore, avec travellings morbides, zooms dantesques, ralenti des haches abattues sur des fontanelles, et coutelas promenés sur des gorges, d’une oreille à l’autre, ou tranchant des parties génitales. Après quoi le film en question vaquerait à un discours d’une autre nature, plus mondain, et passerait à l’ordre du jour proprement dit. L’esthétique de l’horreur ayant rempli le contrat de la propagande idéologique au nom de la liberté de créer, l’on ferait comme si cette liberté là n’était pas précisément celle de créer, et non pas de détruire. La culture dont chacun se prévaut ne serait-elle que la continuation de la guerre, une guerre inexpiable, par d’autres moyens ?  C’est pourquoi cette liberté-là ne peut aller sans un sens aigu des responsabilités.

Depuis cinq décennies au moins, les Français "rapatriés d’Algérie", de toutes confessions, attendent eux aussi que justice leur soit rendue. Qu’on cesse de les représenter comme des beaufs à l’indécrottable accent, imbibés d’anisette et bâfrés de merguez, nostalgiques de Gloria Lasso et de Dario Moréno ; des corps sans tête, sauf pour "filer des coups de boule" ; des coqs sans crête et sans ergots, aux marges de l’Histoire (1) ; en outre, de la graine de fachos dont les yeux ne s’ouvriraient  le matin que sur des parachutes déployés et ne se fermeraient le soir que sur des baignoires électrifiées. Cette population a vécu un drame et une tragédie qu’il ne faut souhaiter à personne. Le drame qui les a dépassés est d’avoir vécu dans un système fabriqué de l’autre côté de la Méditerranée, sur les bords de la Seine. Qui douterait que sur la terre d’Algérie conquise (ou reconquise) à partir de 1830 n’ait connu l’exploitation économique, l’ humiliation des populations indigènes réduites à merci, le droit "local" discriminatoire, le reste à l’avenant. Mais la situation en métropole même était elle plus brillante pour la classe ouvrière ? En quelle année Victor Hugo a t-il donc écrit Les Misérables ? Vallés L’Insurgé ? Sans parler de l’affaire Dreyfus et des années d’Occupation. Durant ces années de honte et de ténèbres où le gouvernement légal siégeait -il  ? A Vichy. Et où celui de la France libre s’était -il réfugié ? A Londres puis à Alger. L’on objectera qu’en Algérie  la population dite européenne comportait des courants d’extrême droite, des forcenés du béret vert et de la Croix celtique. La France métropolitaine en a t-elle été indemne ? D’où Doriot est-il sorti ? Où Poujade a t-il été élu ? Et pourquoi gommer aussi les victoires du socialisme en terre d’Algérie, les articles de Camus dans "Alger républicain", le débarquement allié de novembre 1942 favorisé par les commandos algérois ? En outre, le racisme était-il vraiment d’un seul et même côté ? L’antisémitisme musulman était-il inexistant ? Le racisme anti-français anodin ? Dans ce cas comment expliquer l’horreur des actes de violence commis à l’égard des membres de ces "communautés" -  dont les conditionnement de toutes sortes ne doivent pas faire oublier leur générosité débordante et partageuse -, lorsque ces actes là se donnaient libre cours et que, par malheur, tel ou tel d’entre eux n’était pas sorti de chez lui à la bonne heure un jour d’émeutes ?

Sans céder à un sociologisme académique, pourquoi ne pas se pencher plutôt sur ce que sont devenus les Français d’Algérie à partir des années 65, une fois cuvé le plus gros de leur souffrance et de leur désespoir ? A ma connaissance, aucune enquête sociologique sérieuse n’a jamais été menée sur un tel sujet malgré les  voies ouvertes en ce sens (2) . Dommage. De rigoureux "follow up" montrerait leur apport dans maints secteurs des économies locale, nationale et internationale où ils se sont insérés ; le nombre impressionnant d’entrepreneurs issus de leur rangs ; le nombre considérable d’universitaires, dans toutes les disciplines, de la physique au droit, de la science politique à la médecine, de la biologie à la psychanalyse et à la philosophie, qui en proviennent ; le nombre de fonctionnaires, de tous grades , servant l’Etat et le bien commun ; le nombre de cinéastes, de chanteurs, d’écrivains qui ont illustré les plateaux de cinéma ou de télévision, où les salles de concert. Mentionner leur nom demanderait plusieurs pages. Il ne s’agit pas d’établir l’on ne sait quel hit parade de la revanche sur le sort et sur une médisance bel et bien ethnique à laquelle ont cédé maints grands philosophes ou moralistes mais de solliciter une analyse plus profonde. Sitôt insérés dans un autre dispositif social, politique et juridique que celui colonial depuis 1830, liquidateur ensuite, à partir de 1959 et de l’allocution de de Gaulle sur l’auto-détermination - une allocution ressentie comme une inqualifiable trahison après le serment de juin 1958 au Forum d’ Alger ; sitôt dégagés de la peur inter- communautaire engendrée par ce même dispositif et libérés de la crainte poisseuse, persécutrice, d’être submergés, de devoir se battre en cas de besoin à 1 contre dix, n’était en effet l’Armée, les Français d’ Algérie sont devenus, si l’on peut dire, des Français de France, redistribués selon toutes les sensibilités et partis de la politique hexagonale. Quitte à cabosser l’imagerie gaullienne, il faut le répéter : en mai et juin 1958, l’Algérie a connu un moment d’espoir pur, de véritable fraternisation. Dans un tel moment, le réalisme politique eût consisté à lui proposer l’impossible, ou ce qui lui avait semblé tel jusqu’alors. On prit un autre chemin qui risque à présent de mener nulle part.
Dans la décision de détacher l’Algérie de la France, bien des mobiles sont discernables. Inavouable, le mobile géo-démographique et confessionnel n’a pas été le moindre. Politique à courte vue : la population arabo-musulmane en France aujourd’hui est de même dimension que celle de l’Algérie un demi-siècle plus tôt. Et quels sont les thèmes rebattus par les Pouvoirs publics ? L’identité nationale, l’intégration, l’assimilation. On se croirait revenu à Mostaganem, à Oran ou à Constantine en 1958  lorsque le Général y exposa son fameux plan, celui qui se proposait justement de faire enfin cohabiter tous les "enfants" de l’Algérie dans un dispositif politique et juridique profondément remanié, qui les eût mentalement et physiquement  rassurés. Car ôtez l’affect de peur viscérale, "submersive", du tableau psychique de cette population et vous serez condamnés à expliquer ses attitudes et ses actes par les pires déterminismes qui soient : les déterminismes "génétiques". Un million d’entre eux, de toutes confessions, ont quitté leur terre natale en quelques mois parce qu’il savaient que restés sur place ils étaient voués au pire, comme l’on montré les massacres d’Oran en juillet 1962, massacres délibérés, génocidaires s’il en fut, et qui devraient être mis en balance avec ceux de Sétif pour autant que l’on soit acculé à ce répugnant  comparatisme et à cette macabre comptabilité. Et voici qu’en France, cinq décennies plus tard, sur la terre où ils se sont réfugiés, où ils guérissent à peine de leur amputation physique et mnésique, les descendants de ceux qui ont voulu se détacher à toute force de la France et qui, à cette fin, auront mené une guerre impitoyable, sans aucune différence entre militaires et civils,  viendraient y refaire, tout de go, leur procès, comme si à leur tour ils voulaient oublier un autre échec, celui d’une indépendance bâclée, rapidement inégalitaire, qui n’a pas suffi à lier leurs parents à leur terre natale ou à les y faire patriotiquement retourner.

Le cinéma conscient du tragique où il risque de s’embourber doit peut être s’assigner une autre tache. Non pas bien sûr tourner des films "édifiants" ou "justiciers" mais des films qui feraient mieux comprendre, recherchant les issues d’une réconciliation durable, ce qu’a été la tragédie humaine endurée par tous sur cette terre à laquelle le Créateur n’avait refusé aucun de ses dons ni mesuré aucune de ses surabondances. Cette tragédie n’est -il pas temps - tout juste temps - d’en éviter les répétitions, aux conséquences incalculables ? Le jury de Cannes pourtant présidé par Tim Burton l’a sans doute laissé entendre. "Hors la loi" n’a obtenu aucune distinction. En revanche le film de Xavier Beauvois "Des hommes et des Dieux" qui relate un massacre supplémentaire, celui des moines de Thiberrhine, commis en 1996, a obtenu le prestigieux Prix du Jury. Car s’il est sans doute louable de vouloir fouiller la mauvaise conscience d’autrui, encore faut-il ne pas faire preuve d’une trop bonne conscience à l’égard de soi même. Facilités du mélange des genres. Prestiges et pièges du cinéma "engagé".

(1) Dans un grand quotidien , un article consacré à mon témoignage "Le pays d’avant", et initialement intitulé par son auteur "Constantine 1961- Paris 2008" est ré- intitulé : "Le crépuscule des Pieds  Noirs" …
(2) Jeannine Verdès – Leroux, Les Français d’Algérie, Fayard, 1992

 

Un témoignage*
Ce 12 mai 2010 c’était la première fois que je franchissais le portail de l’Ecole Normale Supérieure, 45 rue d’Ulm à Paris.
Même s’il me fallait presser le pas j’étais gagné par une forte émotion me souvenant de la photo fameuse prise en ce lieu prestigieux d’une certaine promotion où s’étaient retrouvés, sauf erreur de ma part, Bergson, Durkheim et Jaurès.
Ce 12 mai, j’avais été convié là, en compagnie de deux collègues, les professeurs Yves-Charles Zarka de Paris V et Elhanan Yakira de l’Université hébraïque de Jérusalem, à une table ronde portant sur le sionisme, organisée avec le complet accord de la Direction de l’établissement. Un groupe d’élèves de la rue d’Ulm l’avaient souhaitée parce que jusqu’à présent, seules les thèses unilatérale de Shlomo Sand sur "l’invention du peuple juif" y avaient eu cours. Pour ma part il s’agissait de participer à une table ronde de philosophie, de science politique et peut être aussi de droit international.

Cependant l’étudiante qui voulut bien m’accueillir à l’entrée de l’Ecole me fit comprendre que dans l’amphi Dussanne où cette table ronde était organisée un tout autre comité d’accueil se tenait prêt. Le temps de m’installer, et apercevant au fond deux rangées d’étudiants et d’étudiantes dont quelques uns, si j’ai bien vu, étaient en survêtement, je compris que la discussion à venir n’allait pas suivre les règles de l’éthique communicationnelle chère à Habermas. Comme, à mon corps défendant, j’étais arrivé un peu en retard, je ne pris pas la parole le premier.
Je devais traiter de la dimension religieuse dans la pensée sioniste et dans l’Etat d’Israël, thème que j’ai analysé par ailleurs dans de nombreux colloques de politologues et de juristes et auquel j’ai consacré des articles de caractère strictement universitaire.
A peine avais-je sorti mes notes et les avais disposées devant moi qu’aussitôt se déchaîna ce que je ne puis qualifier autrement qu’une sauvagerie verbale (1). Du fond de l’amphi et alors que je n’avais pas encore prononcé une seule phrase sur le sujet dont je devais traiter dans ce lieu dévolu à l’enseignement, les invectives, les injures, les insultes se mirent à pleuvoir : "Sionistes ! Nazis ! Fascistes ! Assassins d’enfants !". Je scrutai le rang d’où provenaient ces salves d’injures.
A l’évidence les étudiants et les étudiantes qui les proféraient ne semblaient pas originaires du Moyen Orient exclusivement mais également de notre belle France. On tenta de rétablir ou plutôt d’établir le calme. Peine perdue. Ces étudiantes et ces étudiantes n’étaient pas venus pour débattre, pour argumenter, mais pour en découdre. Plus d’une fois, nous mêmes, ou les organisateurs de la table ronde, en appelèrent à la raison, aux lois et us de l’Université, expliquant que chacun et chacune aurait l’occasion et le temps de s’exprimer. Les injures et les insultes redoublaient. Violer ces lois et ces usages faisait partie de la démonstration d’emprise sur le site. Le but de l’exercice était manifeste : nous faire quitter l’amphi.
Mes collègues en appelèrent une fois de plus à la raison, au devoir commun, en un tel lieu, d’argumenter, quoi que l’on pense. Les vociférations reprenaient, plus fortes, à la limite extrême du passage à l’acte. Devant un tel déchaînement de haine, pour ce qui me concerne j’avais intérieurement pris deux résolutions : expliquer aux vociférateurs que je n’étais pas venu participer à un meeting mais à une activité d’enseignement et à un débat de nature universitaire, que j’avais accepté volontiers de participer es qualités de professeur d’université à cette table ronde et que c’était à ce titre que je demandais instamment que la nature et la vocation du lieu où nous nous trouvions fussent respectés ; et en même temps j’étais résolu, quoi qu’il arrive, à ne pas quitter physiquement l’amphi avant l’heure prévue. C’est alors qu’il me fut donné d’entendre ceci que je soumets à mes éventuels lecteurs et lectrices : "Vous n’êtes pas professeurs ! Vous êtes sionistes ! Vous êtes racistes ! Assassins d’enfants !" Et le chœur de reprendre : "Gaza ! Check points ! Le mur ! Apartheid ! Goldstone ! Assassins ! Assassins !" D’autres étudiants - du moins ceux qui n’étaient pas sidérés par cette violence plus violente qu’une tentative de lapidation - tentèrent une fois encore de rétablir les droits de la  parole et ceux de la pensée. Les vociférations couvraient leur voix, avec les mêmes slogans granitiques.
Durant une improbable et brève intermittence des cris et insultes je m’approchais du micro et fit observer à l’assistance, par endroits tétanisée : "S’il y des fascistes, des racistes et des nazis ici, c’est sans doute au fond de l’amphi qu’ils se trouvent. Ils me rappellent le sort réservé dans l’entre-deux  guerres au juriste Georges Scelle que des étudiants d’extrême-droite avaient littéralement interdit de cours. Mais nous ne sommes plus dans cette période. Ma consternation ne provient pas de votre attitude qui me paraît plutôt relever du secteur psychiatrique. Elle provient du lieu où nous sommes, auquel sont liés les noms de Bergson, de Durkheim, de Jaurès, d’Aron, de Sartre, pour ne citer qu’eux. Ce que vous faites ne me paraît pas dangereux pour les Juifs de France ni pour l’Etat d’Israël -  ils en ont vu d’autres - mais pour la démocratie française. Car, n’est-ce pas , nous sommes bien à l’Ecole Normale supérieure, rue d’Ulm, à Paris ?". C’est alors que le groupe de vociférateurs et des vocifératrices déployant des drapeaux palestiniens se résolurent à quitter l’amphi Dussane où nous étions demeurés malgré leurs invectives ou même à cause d’elles, aux cris, décidément exutoires et exécutoires, d’ "Israël assassin ! Palestine vaincra". Je n’avais  toujours pas prononcé le premier mot de ma communication. Nous étions arrivés à la moitié de l’horaire prévu. Dans le silence tordu qui suit les orages de grêle, nous essayâmes de nous exprimer et la parole universitaire, non sans mal, retrouva ses droits.

Depuis des décennies à présent, et particulièrement en Europe, le mot "sionisme" a été tellement stigmatisé qu’on éprouve d’immenses difficultés à vouloir en rétablir la signification précise, comme on le ferait dans n’importe quel séminaire d’histoires des idées politiques pour tout autre mouvement idéologique et politique : le communisme ou le gaullisme par exemple. Au delà de ses contenus objectifs ou de ses connotations subjectives, ce mot, véritable "shifter" mental, provoque des arcs de haine inouïs, quasiment électriques. Certainement ceux qui se proclament "antisionistes" militants se défendent d’être antisémites. Cependant, dans un univers où les repères, disloqués, ont eux-mêmes besoin d’être identifiés et reconstitués ce sont les conduites effectives qui valident ou non nos pétitions de principe. Il suffit de constater comme ce fut le cas rue d’Ulm ce qu’est le "comportement antisioniste" pour constater que par ses excès, par ses outrances, par l’impossibilité que la moindre parole y trouve la plus petite prise, il est bien homologue au comportement antijuif. Dans l’amphi de la rue d’Ulm, face à ce déchaînement de violence, tandis que la parole se dénaturait en éructations, devant la haine pure que suscitait le prononcé du simple mot "Israël", m’est revenu également à l’esprit le reportage que fit Joseph Kessel en 1932 d’un meeting du Parti hitlérien : "Le mot Jude était entendu par la foule avant même qu’il ne fût sorti de la bouche de l’orateur".
La tentation est grande de convoquer la psychanalyse, de diagnostiquer des mécanismes pathologiques de projection, de transfert d’une haine intime, sans doute héréditaire, non pas même sur un groupe humain censé l’incarner réellement, puisque ce groupe est parcouru de courants divers, souvent durement opposés, mais sur le simple nom qui désigne un tel groupe, pour le coaguler dans une haine incandescente et l’atomiser. Car ce dont nous avons été les témoins rue d’Ulm, ce harcèlement destiné à vous faire rentrer les mots dans la gorge, se produit actuellement en France dans bien d’autres endroits : réunions publiques, supermarchés, inaugurations de sites ou de rues dès lors qu’y est mentionné d’une manière ou d’une autre l’Etat d’Israël. Dans l’amphi de l’ENS, les trois professeurs d’université qui devaient y intervenir furent amalgamés dans la même détestation horrifique et - verbalement - exterminatrice. Nous fumes accusés de nous être donné le mot pour déverser notre propagande au profit d’un Etat assassin et au détriment d’un peuple martyr. Pour ce qui me concerne, je voyais pour la première fois mon collègue Yakira, de surcroît homme de gauche (2), et ne savais strictement rien de ce qu’il allait dire au cas où il pourrait parler.

Tout cela est possible en France, dans notre régime républicain. Aux dires d’étudiants juifs, il est des universités où, sous l’emprise des groupes qui y propagent un pro-palestinisme virulent, les identifier d’une manière ou une autre comme attachés à l’existence de l’Etat d’Israël les y rendrait interdits de séjour. De pareilles actions de choc, sollicitant cette réactivité pavlovienne dont Tchakotine a donné une analyse désormais classique, visent toutes le même objectif : miner la légitimité de l’Etat d’Israël, lui ôter sa raison d’être, de sorte à justifier les entreprises de destruction qui le visent. A ce titre, même la solution dite "des deux Etats" reprise et promue par l’administration Obama, pétrie de bonnes intentions, paraît difficilement réalisable. Si cette coexistence implique a minima des conduites de bon voisinage, qui donc accepterait dans la vie courante d’avoir sur son pallier des voisins se comportant comme les vociférateurs haineux de la rue d’Ulm ?
De cette situation plus que préoccupante, je ne tiendrais pas cette génération idéologique pour directement responsable. Sans doute a t-elle besoin d’idéal et se raccroche t-elle à celui mis à sa portée. Les véritables responsables sont plutôt les philosophes, les libellistes, qui vouent à l’Etat d’Israël une haine non moins virulente mais qui, eux, sont en mesure de la couler en idées articulées, en mots savants, en pensée "clefs en main", et cela d’Alain Badiou à Régis Debray. Le premier, virtuose du sophisme, semble tout à fait fâché  avec la relation de cause à effet, ou avec le principe de contradiction. A ses yeux, si l’Etat d’Israël agit comme il croit devoir le faire c’est par pure malfaisance, par perversion congénitale. La raison d’être de cet Etat se trouverait dans la persécution de ses voisins et par là, pour l’exprimer dans ce style inimitable qu’affectionnent les penseurs ivres de leur propre phraséologie, elle se trouve, circulairement, dans la destruction … de sa propre raison d’être. Formulation up to date de l’antique malédiction : "Que son sang retombe sur nos têtes". Mais Alain Badiou, qui a longtemps labouré rue d’Ulm, est officiellement agnostique. Sur ce terrain là il vient hélas d’être rejoint par Régis Debray qui,  lui non plus, se proclamant philosémite, ne fait symétriquement grâce de rien à l’Etat d’Israël, à son  gouvernement et partant à sa population, selon un identique schéma de pensée qui se rapporte sans doute aux mêmes années et sources de formation. Son nouveau pamphlet n’appellerait que la compassion envers un intellectuel qui ayant commencé comme Guevara finit comme Garaudy si justement elle n’ensemençait à son tour le champ de haine que nous avons vu rue d’Ulm agité par un vent qui la propagera au dessus des murs de Normale Sup'.
Une rue d’Ulm où je me suis retrouvé  enfin à l’air libre, en me demandant si j’avais été présent, durant deux heures et demi, à l’ENS, haut lieu de formation des élites de la République, ou salle Wagram après une exhibition de mauvais catch. En retournant vers le métro Luxembourg, me revenait, lancinante, une des phrases que j’avais pu dire à l’intention de cet auditoire, en pensant à Theodor Herzl, à la commotion psychique et politique qui le mit en mouvement après avoir assisté à la dégradation du capitaine Dreyfus dans la cour de l’Ecole militaire assortie déjà  des cris haineux qu’il entendit alors : "En entrant dans cet amphi je ne savais pas très bien comment l’on devient sioniste. Maintenant, je le comprends mieux".

* Ce témoignage personnel peut être éclairé par celui de Jacques Tarnero qui a fait l'objet de sa chronique sur RCJ, le lendemain 13 mai.
(1) Je devais apprendre par la suite qu’elle avait commencé avant mon arrivée, dés le début de la table ronde dirigée par le Pr. Zarka.
(2) Cf. son dernier ouvrage : Post-sionisme, post-Shoah, PUF, 2010

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