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HADDAD  Mezri

HADDAD Mezri

Né le 2 juillet 1961
Marié - 2 enfants
 
Philosophe
Ancien Ambassadeur


Doctorat de philosophie morale et politique
   Problématique des rapports entre l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel dans l’Islam et dans le Christianisme.
DEA de philosophie morale et politique
   Matérialisme historique et lutte des classes chez Karl Marx
Maîtrise de philosophie morale et politique
   L’idéologie communiste et l’islamisme : analyse et perspective. Une étude politico-philosophique 
Maître de conférences en théologie catholique (Premier candidat de tradition musulmane qualifié)
 
Réalisateur et maquettiste de la Revuede la Radio Télévision Tunisienne (1982-1983)
Chercheur au Centre de recherche sur la Pensée antique (grecque), associé au CNRS (1991-1994)
Chercheur au Centre d’histoire des sciences et des philosophies arabes et médiévales, associé au CNRS (1999-2001)
Enseignant d’histoire à Paris VII - Denis Diderot, UFR Géographie, Histoire et Sciences de la Société (1999-2001)
Conseiller politique auprès de la rédaction de l’hebdomadaire indépendant Réalités (depuis 2000)
Ambassadeur de Tunisie auprès de l'UNESCO
 
Ouvrages
Introduction à la pensée islamique - ouvrage d’Histoire des idées politiques (1990, réédition 1991 et 1992)
Islam et athéisme, dans Rétrospective (2000)
Le politique est coupable, pas le religieux - ouvrage collectif intitulé L’islam est-il rebelle à la libre critique ? (2001)
Symbiose et non osmose, diversité et non dilution - ouvrage collectif intitulé "Arabofrancophonie" (2001)
Du théologico-politique comme problématique commune à l’islam et au christianisme –
      ouvrage collectif intitulé Pour un Islam de paix (2001)
Réflexion sur l’islam et le christianisme dans leur rapport au personnalisme –
      ouvrage collectif intitulé La Personne et son avenir (2002)
Non Delenda Carthago - Carthage ne sera pas détruite - Autopsie de la campagne antitunisienne (2002)
Rôle du dialogue des religions pour asseoir les fondements de la paix –
      ouvrage collectif intitulé Du dialogue euro-arabe, exigences et perspectives (2003)
L’information et la continuité culturelle entre les Arabes et l’Occident (2004)
Tunisie : des acquis aux défis - ouvrage collectif (2004)
Violence anomique ou violence atavique ? –
      ouvrage collectif (direction de Raphaël Draï et J-François Mattéi) intitulé La République Brûle-t-elle ?
Essai sur les violences urbaines françaises (2006)
Genèse de la dissidence dans l’islam des origines - Préface au livre La grande discorde de l’islam (2006)
Peut-on considérer le Comparatisme comme pierre angulaire du dialogue entre les religions et les civilisations et comme  
     fondement éthique et épistémologique de la Tolérance ? – ouvrage collectif intitulé Dialogue des Religions d’Abraham pour la
     tolérance et la paix (2006)
Du théologico-politique dans l’islam et dans le christianisme (2007)
Histoire universelle des idées politiques (2 volumes), en négociation avec Grasset et La Table Ronde (2007)
La face cachée de la révolution tunisienne. Islamisme et Occident : une alliance à haut risque (2012)
 
Nombreuses collaborations
Près de 500 articles publiés dans les domaines culturel, politique et relations internationales, dans la presse écrite arabe (Al-Moharrer, Al-Hayet, Al-Watan,Réalités, Al-Quds) et française (Libération, Le Figaro, Le Monde, Jeune Afrique, Marianne, Le Point, Afrique Asie…)
dont :
 
Religion et politique - Jeune Afrique n° 1979 - 15-21 décembre 1998
Discours de la méthode islamiste - Marianne - 3 janvier 1999
Voile islamique : la loi au-dessus de la foi - Le Figaro - 14 octobre 2003.
L’islam, otage des talibans – Libération - 21 mars 2001
Allah, que de crimes en ton nom ! - Le Monde - 9 mars 2001
La Tunisiene vit pas un cauchemar - Le Monde - 6 février 2001
Le virus théocratique - Le figaro - 3 octobre 2001
Les leçons d’un attentat - Le Figaro - 20 avril 2002
Du droit-de-l’hommisme - Le Figaro - 4 novembre 2002
Aux sources du refus français - Le Figaro - 26 février 2003
L’intégrisme, une chance pour la laïcité ! - Le Figaro - 20 février 2004
Un spectre hante l’Hexagone : l’activisme islamiste - Le Figaro - 28 juin 2003
Par-delà le Bien et le Mal – Libération - 19 septembre 2001
Prélude au choc des civilisations – Libération - 15 avril 2003
Europe-Turquie : le marchand de tapis et la stripteaseuse – Libération - 31 décembre 2004.
Discours américain et méthode tunisienne - Le Figaro - 28 mars 2005
SMSI : les véritables enjeux de Tunis - Tribune de Genève - 30 septembre 2005
La Shoah, second péché originel ou l’humanisme en question - Réalités n° 1042 - 15 décembre 2005
Islamisme et démocratie : lequel dissout l’autre ? - Le Monde - 4 février 2006
Vrais et faux ennemis de l’islam – Libération - 26 septembre 2006
Plaidoyer pour une éthique de la responsabilité - Le Figaro - 6 octobre 2006
Les limites de la perestroïka turque - La Libre Belgique - 8 novembre 2006
Les effets pervers d’une loi vertueuse - Le Soir (Belgique) - 18 octobre 2006
 
Conférences
En FRANCE, Université Paris II-Assas, Université Paris IV-Sorbonne, Université Paris VII-Jussieu, Maison universitaire du Maroc (Paris), Centre culturel égyptien (Paris), Institut du Monde Arabe (Paris), UNESCO (Paris), Institut Hannah Arendt (Paris), HEC (Jouy en Josas), Sénat (Paris)
en BELGIQUE, Université Libre de Bruxelles
en GRANDE BRETAGNE, London School of Economics
au CANADA, Université Laval
aux ETATS-UNIS, Georgetown University
au QATAR, Palais des Congrès
en TUNISIE, Faculté de Droit et de Sciences Politiques, Institut de Presse et Sciences de l’Information, Institut supérieur de Théologie (Tunis), …
en SUISSE, au Palais des Nations Unies (ONU, Genève)
 
Membre-Sociétaire de la Société des Gens de Lettres de France (SGDL), fondée en 1838 par H. de BALZAC et V. HUGO
Membre du Conseil d’Administration de Daedalos Institute of Geopolitics, Nicosie, CHYPRE
Membre fondateur de l’association Synergie France-Tunisie (Paris)
Fondateur et Secrétaire Général du CLPFT, le Cercle des Libres Penseurs Franco-Tunisiens (Paris)
Membre du Rassemblement des écrivains arabes
Membre de la Fondation des philosophes arabes.

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Les lacunes de l'Islam

Publié dans Au delà

(...)
violemment stigmatisé que durant ces dix dernières années. On le trouve au coeur de tous les scandales qui ont fait couler beaucoup d'encre : Salman Rushdie, Taslima Nasreen, la destruction des statues de Bouddha par les hordes talibanesques, l'affaire récurrente du voile dit islamique, la crise provoquée par les caricatures de Mahomet dans un journal danois, l'hystérie déclenchée par la conférence de Benoît XVI à Ratisbonne, l'affaire Redeker. On l'invoque dans tous les événements qui ont fait couler beaucoup de sang : les milliers de morts en Algérie dans le bras de fer entre le pouvoir et le FIS, l'assassinat odieux des moines de Tiberine, l'attentat meurtrier contre le commandant Massoud, l'énorme action terroriste menée, le 11 septembre 2001, par la secte néo-wahabite d'Oussama Ben Laden contre les Etats-Unis, dont on n'a pas fini de mesurer les conséquences géopolitiques.

A moins d'éluder la question en glosant sur la "nouvelle islamophobie", cette vague "raciste" qui accuse injustement les musulmans de tous les péchés d'Israël, qui désigne l'islam comme un mal absolu et qualifie Mahomet d'Antéchrist, force est de reconnaître que l'islam est un problème qui se pose à la conscience occidentale autant qu'il s'impose à l'inconscient islamique. Pour paraphraser Marx, un spectre hante l'Occident, le spectre de l'islam. Il s'agit bien de l'islam et non guère de l'islamisme car, les subtilités sémantiques, si justifiées et si légitimes soient-elles, ne suffisent plus à elles seules à disculper entièrement l'islam d'un mal dont il serait à la source. Et pour cause : tous les crimes barbares qui viennent d'être énumérés et qui sont loin d'être exhaustifs, ont été précisément commis au nom de l'islam. En termes plus clairs, toutes ces actions qui ont frappé le monde de stupeur et d'indignation sont couvertes d'une cire théologique pour le moins troublante. Dès lors, la question serait de savoir si les fatwas qui sont en totale et radicale opposition avec les acquis de la modernité (droits de l'homme, liberté d'expression, égalité entre la femme et l'homme, autonomie de l'individu, séparation du religieux et du politique) et qui, dans les cas extrêmes, autorisent la violence, le martyre, le meurtre et les attentats terroristes, si ces fatwas sont légitimées par l'islam ou non.

D'abord, qu'est-ce que l'islam ? C'est une religion qui s'inscrit dans la continuité du monothéisme biblique et dont Mahomet (570-632) est le prophète. Deux principales sources scripturaires servent à définir et à connaître l'islam : d'une part le Coran, dont on doit la version officielle (vulgate) au troisième calife Othman (644-656) et qui est composée de 6226 versets considérés par l'orthodoxie comme parole divine, révélée au prophète durant son apostolat à la Mecque et à Médine par l'intermédiaire de l'archange Gabriel, qui est dans le Talmud le symbole de la puissance et que la tradition chrétienne considère comme étant le messager de dieu adressé à Zacharie. D'autre part la Sunna (tradition), élaborée à partir du Hadith (dits et pensées du prophète) dont la compilation définitive remonte au IXe siècle, et de la Sîra (vie ou biographie) de Muhammad, expression de l'apologétique islamique au VIIIe siècle. Coran et Sunna à laquelle l'on doit se référer lorsque le Coran ne répond pas clairement à telle ou telle question - sont donc les deux corpus fondateurs de l'islam dans sa dogmatique, dans sa théologie, dans son exégèse, dans sa morale, dans sa politique ainsi que dans sa normativité juridique. C'est à l'une ou l'autre de ses deux sources constitutives de l'islam que les autorités spirituelles doivent recourir pour émettre un document rappelant la position officielle de l'islam orthodoxe sur un problème d'actualité (équivalent des encycliques dans l'Eglise), ou prononcer une fatwa relative à telle ou telle question touchant à l'islam ou à la vie des musulmans (équivalent des bulles dans le catholicisme). 

Le problème en islam, à l'inverse du catholicisme, c'est qu'il n'y a pas d'Eglise clairement identifiée, constituée, hiérarchisée et visible. Les oulémas d'Arabie Saoudite, d'Al-Azhar (Egypte), d'Al-Zaytouna (Tunis), n'ont pas l'autorité ni la légitimité que le pape possède au sein de l'Eglise. N'importe quel musulman peut s'autoproclamer imam, cheikh ou ayatollah, peut prononcer une fatwa légitimant le port du voile, la polygamie, la théocratie, le djihâd contre les "mécréants" (occidentaux) ou la guerre contre les apostats (musulmans). L'existence au sein du Coran et de la Sunna, de versets et de hadiths pouvant justifier telle ou telle fatwa obscurantiste est, par conséquent, un fait indéniable. Cela autorise t-il pour autant à parler, comme Bernard Lewis pour ne citer que lui, d'une violence intrinsèque voire ontologique à l'islam, par opposition au judaïsme ou au christianisme, qui seraient par excellence les religions de la tolérance ?

Tout en rejetant l'essentialisme et le manichéisme comme des postures apologétiques et non point heuristiques, force est de reconnaître que depuis quelques années, ce n'est ni le christianisme ni le judaïsme qui fait parler de lui, mais c'est l'islam. Plus exactement les musulmans qui se définissent comme tel et qui s'érigent souvent comme défenseurs de l'islam. Ils sont plutôt les fossoyeurs de l'islam car nul n'a autant nui à l'islam qu'Abd Al-Wahhab, Khomeiny, Tourabi, Abbassi Madani, Ben Laden et leurs nombreux disciples. C'est à cause de leur fanatisme que l'islam est devenu, pour beaucoup d'occidentaux, un bréviaire de la haine et du terrorisme. Montesquieu disait à juste titre, "Comme la religion se défend beaucoup par elle-même, elle perd plus lorsqu'elle est mal défendue que lorsqu'elle n'est point du tout défendue". Le Coran ne dit pas autre chose : "C'est Nous (Dieu) qui avons fait descendre la Révélation et c'est Nous qui en sommes les seuls protecteurs".

Mais le problème est plus complexe que l'absence, en islam, d'une autorité spirituelle légitime, qui parlerait au nom de tous les musulmans et serait l'expression officielle de l'islam. Le problème réside dans l'interprétation du Coran et l'explicitation de la Sunna. C'est ici qu'apparaît la principale lacune de l'islam, à savoir les interprétations anachroniques et sclérosées des deux corpus fondateurs de cette religion. Ce mal vient de ce qu'on pourrait qualifier de péché originel de l'islam : la sacralisation d'abord du texte coranique et plus tard et plus grave, de la tradition prophétique. A la base de cette sacralisation du Coran, un dogme aussi puissant que celui de la Trinité dans le christianisme, le dogme du Coran incréée, avec cette conséquence philosophique et théologique redoutable : à la différence de l'Ancien Testament ou des Evangiles, le Coran est stricto sensu la parole de Dieu révélée à son prophète ; il est donc intouchable, immuable et indiscutable. Les attributs de Dieu sont donc autant d'adjectifs dont peut se prévaloir le Coran : l'omniscience, l'omniprésence, l'omnipotence, l'éternité, l'inaltérabilité, l'absoluité. Le Coran, stipule l'orthodoxie est "valable en tous lieux et à toutes époques" (sâlah likoulli makân wa zaman). Vouloir l'interpréter autrement que par les exégèses canoniques, c'est commettre un sacrilège. C'est d'ailleurs dans cette logique dissuasive de sacralisation à outrance qu'a été décrétée, vers le Xe siècle, la fermeture des "portes de l'ijtihâd". C'est la seconde grande lacune, c'est-à-dire la clôture définitive de tout effort exégétique. Tout ce qui a été révélé dans le Coran, ensuite expliqué par les quatre premières écoles juridiques (fiqh) "autorisées", est désormais absolu et indiscutable ad vitam aeternam.  Peut-on sortir de cette situation mortelle, faisant du Coran une parole morte que certains fanatiques ne réveillent que pour semer la mort ? Est-ce la quadrature du cercle ?

La sacralisation intempestive du texte coranique - entreprise essentiellement idéologique et politique - a été, dès le départ, contestée et combattue par les savants les plus éminents de l'islam, notamment par les mutazilites, courant souvent défini comme rationaliste. Si surprenant que cela puisse paraître, le dogme suivant lequel le Coran est incréée a été, des siècles durant, à l'origine de multiples controverses théologico-philosophiques et au coeur de toutes les batailles politiques. Plus surprenant encore, à l'époque Abbasside du calife Al-Mâmun (813-833) - époque où Bagdad était un centre d'effervescence intellectuelle stimulée par la découverte de la philosophie grecque - c'est la doctrine mutazilite du Coran "créé" qui fini par s'imposer comme thèse officielle de la foi orthodoxe. Ce n'est que plus tard, avec le règne du calife Al-Mutawakkil (848-861), que s'imposera de nouveau et jusqu'à ce jour la thèse inverse du Coran "incréée". C'est depuis cette époque que le dogme a triomphé de la raison et que les mutazilites, persécutés et pourchassés, ont complètement disparu du paysage philosophique. 

La fermeture des "portes de l'ijtihâd", qui n'est pas une ordonnance coranique mais une décision politique, a été réfuté et combattu par les plus grandes autorités théologiques et spirituelles, dont Ibn Hazm (994-1064), Al-Souyouti (1445-1505) et, beaucoup plus tard (XIXè-XXè siècle), par les pionniers du courant réformiste Al-Nahda, dont Jemal Eddine al-Afghani (m.1898), Mohamed Abdou (m.1905) et Mohamed Iqbâl (m.1938). Dans son livre Reconstruire la pensée religieuse de l'islam (Rocher, 1996), ce dernier estime que "Le refus de l'ijtihâd est une pure fiction suggérée par la cristallisation de la pensée juridique dans l'islam et en partie par cette paresse intellectuelle qui, spécialement dans la période de décadence spirituelle, transforme en idoles les grands penseurs. Si quelques-uns des docteurs ultérieurs ont été partisans de cette fiction, l'islam moderne n'est pas engagé par cet abandon volontaire de l'indépendance intellectuelle".

Tout cela pour dire que toucher à la sacralité du Coran n'est pas un sacrilège. Le Coran n'a pas été dicté par Dieu mais inspiré par Lui. En réaffirmant aujourd'hui que le Coran n'est pas un texte "incréée", on n'infirme pas sa qualité d'Ecriture sainte, car la sainteté d'un texte n'est pas contradictoire avec sa temporalité ou son historialité. Or, restituer au Coran sa matérialité historique est le préalable de toute exégèse réellement moderne. Il ne s'agit plus d'appeler à de nouvelles interprétations du Coran tout en acceptant, implicitement ou explicitement, le dogme insensé et irrationnel du texte "incréée". Une telle démarche n'a pas de sens et n'aura aucune incidence positive sur la marche de l'islam vers la sécularisation. Même si elle est le produit d'une histoire occidentale et qu'elle est née d'un combat des Lumières contre l'obscurantisme papal, il faut s'approprier la méthode historico-critique pour l'appliquer à l'exégèse coranique. Passer le Coran au crible de la raison philosophique, est la condition sine qua non pour provoquer l'aggiornamento de l'islam et libérer celui-ci du double carcan salafiste et djihadiste.

Concrètement, cela doit se traduire par l'abrogation de toutes les sourates qui sont incompatibles avec l'humanisme et, de façon générale, avec les valeurs universelles de la civilisation moderne. La guerre sainte contre les juifs et les chrétiens, la guerre sainte contre les musulmans accusés de déviance ou d'apostasie, l'infériorisation de la femme, la lapidation pour adultère, les châtiments corporels, la peine de mort sont autant d'oripeaux qui doivent être frappé de caducité. C'est aux musulmans et à eux seuls de mener cette entreprise d'hygiène morale et de revitalisation spirituelle. Les tenants de la stricte orthodoxie interdisent et criminalisent de telles entreprises sous le prétexte fallacieux que la méthode historico-critique, l'herméneutique, l'anthropologie sont des sciences profanes issues du monde occidental. Mais les spécialistes savent que l'explication du texte par le contexte telle est la définition de l'herméneutique - est une méthode que les savants musulmans ont pratiqué dès les premiers siècles de l'islam. Mieux encore, c'est Averroès (1126-1198) qui a plaidé pour une nouvelle interprétation du Coran en concentrant toute sa démonstration magistrale sur la très importante distinction entre ce qui est, dans le texte coranique, clair et net et ce qui prête à équivoque, entre ce qui est allégorique et ce qui est assertorique. Le dernier philosophe née en terre d'islam qu'était Averroès (Ibn Rushd), se basait ainsi sur une distinction que le Coran lui-même établit (verset 3, sourate 7) entre les passages péremptoires (muhkam) et les passages ambigus (mutachâbih). Il ne faut donc pas s'étonner du sort qui a été réservé à Averroès qui, de l'aveu d'Ernest Renan, incarnait la rationalité philosophique : autodafé de ses manuscrits, procès inquisitorial, condamnation à l'exil. Grand paradoxe de l'histoire comme l'a si remarquablement démontré Alain de Libera -, c'est en terre chrétienne que la pensée d'Averroès a donné ses plus beaux fruits, notamment la redéfinition de la foi et de la raison et la réappropriation de la philosophie aristotélicienne. Toujours selon Alain de Libera, l'influence d'Averroès sur Maimonide et sur Saint Thomas d'Aquin est un fait historique. 

C'est à partir de cette distinction averroïste que les musulmans parviendront à faire la différence entre Foi et Loi, entre transcendance et immanence, entre spirituel et temporel. C'est que l'imbrication, jusqu'à présent inextricable, de ces deux ordres constitue la seconde grande lacune dont souffre l'islam. C'est ce qu'on lui reproche souvent, et depuis déjà bien longtemps. Dans sa célèbre conférence L'islamisme et la Science, prononcée en 1883, à laquelle Afghani avait d'ailleurs répondu, Ernest Renan jugeait très sévèrement cette religion si réfractaire au monde moderne. Pour lui,  "L'islam, c'est l'union indiscernable du spirituel et du temporel, c'est le règne d'un dogme, c'est la chaîne la plus lourde que l'humanité ait jamais portée". Est-ce pour autant une spécificité de l'islam par opposition au christianisme, comme on n'arrête pas de l'écrire depuis des années si ce n'est des siècles ? Non, le problème de la confusion des deux ordres s'est également posé à la chrétienté et au monde juif. Nonobstant la disjonction christique introduite par le "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu", la chrétienté et même le christianisme a subi la tentation théocratique. L'islam est donc parfaitement capable de surmonter son principal talon d'Achille. Paul Ricoeur croyait à une telle réforme. Dans une interview à L'Express, le 23 juillet 1998,  il déclarait que "L'islam est sur le chemin que le christianisme, de bon gré ou de mauvais gré, a parcouru. Il lui faudra, dans sa propre tradition, produire l'équivalent de notre fin du théologico-politique". Comment se présente donc le problème en islam ?

Dans le Coran, première source fondatrice de cette religion, comme cela a été indiqué, rien n'autorise à dire que le temporel et le spirituel sont indissolublement liés, réduisant ainsi le Coran à un traité politique et juridique. Bien au contraire, le couple ici-bas/au-delà, cette autre façon de désigner le temporel et le spirituel ou la cité terrestre et la cité céleste dans la terminologie augustinienne, est répété à maintes reprises dans le Coran. Fait remarquable, un très net discrédit est constamment jeté sur l'ici-bas (Dunya) par opposition à l'au-delà (Aqhira) ! Les exemples sont multiples et ne souffrent aucun doute quant à leur signification : "La vie d'ci-bas n'est que jouissance d'illusion" (sourate III, verset 185) ; "Dis : jouissance d'ici-bas n'est que peu de chose. Meilleure est la vie dernière pour quiconque se prémunit " (sourate IV, verset 77) ; "La vie d'ici-bas n'est que jeu, futilité. La demeure dernière prodigue tellement plus à qui se prémunit ! " (sourate VI, verset 32) ; "La vie d'ici-bas n'est que jeu, divertissement. La demeure dernière est la plénitude du vivre. Ah ! s'ils savaient" (sourate XXIX, verset 64) etc. La seule phrase où il est question de pouvoir est la sourate VI, verset 57 : "Il n'est de pouvoir que de Dieu". Très curieusement, on trouve son équivalent exact dans le Nouveau Testament : "Le pouvoir n'appartient qu'à Dieu" (Romains XIII, 1) !

Si la disjonction des deux ordres est coraniquement possible et même obligatoire, on ne peut pas en dire autant pour la seconde source de l'islam, la Sunna. En effet, si le royaume de Jésus n'était pas de ce monde, celui de Mahomet a été incontestablement temporel. Oui, il y a en islam concomitance entre la naissance de la religion, l'émergence de la communauté et la fondation de l'Etat. Encore faut-il distinguer le dessein prophétique du destin politique. C'est une imposture théologique que de faire de l'imitation de Mahomet, en tant que chef militaire et guide politique, un devoir religieux. La Charia qui le stipule est désuète et elle doit être définitivement abandonnée. Se disant homme et pleinement homme, venu sur terre pour "rappeler" et non commander, Mahomet s'est toujours défendu d'avoir une quelconque légitimité politique. Il était principalement un guide spirituel ; son action militaire, politique et juridique relevait des contingences historiques. N'avoir pas désigné un successeur, n'était-ce pas un signe ? L'institution califale ne relevait point d'une injonction coranique mais obéissait à des exigences purement séculières, politiques et realpolitik, pour employer un terme moderne. Le calife n'était pas empereur et prêtre, mais un chef politique qui usait de l'autorité spirituelle pour légitimer son pouvoir temporel. En cela, l'abolition du califat en 1924 par Mustapha Kemal, qui a provoqué un véritable séisme au sein du monde musulman, n'était pas anti-islamique.

C"est précisément une année après l'abolition du califat ottoman que parait l'essai magistral de l'égyptien Ali Abderrazik (1888-1966), où il met violemment en cause la légitimation religieuse du pouvoir politique et appelle à la séparation radicale des deux instances. Peu de temps après sa condamnation et son renvoi d'Al-Azhar, où il enseignait, il poussera ce cri d'indignation et de révolte : "Ils ont fait de toi un roi, ô Prophète de dieu, car ils ne reconnaissent aucune dignité plus élevée". A la même époque et dans le même pays, naissait (1928) le mouvement des Frères Musulmans. Son initiateur, Hassan El-Banna (1906-1949), voulait profiter du traumatisme occasionné par l'abolition du califat dans la conscience islamique. Si l'appel à la modernité et aux Lumières d'Ali Abderrazik est resté lettre morte, l'appel au fondamentalisme et à l'obscurantisme d'Hassan El-Banna a eu le retentissement que l'on sait. Mais l'islamisme n'a pas que des causes endogènes à la structure même et à l'essence de l'islam. Des causes exogènes - politiques, économiques, sociologiques et géopolitiques - ont joué un rôle crucial dans sa genèse autant que dans sa propagation.

Dès son émergence en 1928, la secte politico-religieuse des Frères Musulmans a bénéficié de l'aide bien discrète des services anglais pour affaiblir le mouvement nationaliste égyptien Al-Wafd. C'était le choix stratégique de la Grande Bretagne, puisque cette puissance coloniale avait déjà joué un rôle déterminant dans la naissance du premier Etat théocratique en terre d'islam, la monarchie saoudienne, avec pour idéologie officielle le wahhabisme. Idem dans la partition de l'Inde et du Pakistan en 1947. Là aussi, la Grande Bretagne a joué un rôle important dans la naissance du Pakistan sur la base de son appartenance confessionnelle, au grand désespoir du mahatma Gandhi qui tenait à l'unité de l'Inde. La même stratégie sera reprise par les Etats-Unis pour combattre l'URSS, notamment en Afghanistan. Les barbares talibans devaient leur arrivée au pouvoir aux pétrodollars saoudiens, à la logistique pakistanaise et à la stratégie américaine. C'est encore cette stratégie philo-islamiste, myope et suicidaire, qui a provoqué la chute du Chah en Iran et l'arrivée au pouvoir de Khomeiny en 1979. Enfin, c'est le même phénomène qu'on observe en Irak où, depuis la chute de Saddam Hussein, les islamistes chiites sont au pouvoir.

La grande illusion de certaines élites intellectuelles ou politiques occidentales, c'est d'avoir cru à la possibilité d'un "islamisme modéré", susceptible de remplacer les régimes arabes au pouvoir depuis la décolonisation. Nonobstant la tragédie du 11 septembre 2001 et, depuis, les différents attentats qui ont frappé plusieurs capitales européennes et arabes, il n'est pas certain que la classe dirigeante américaine ait définitivement renoncé à l'islamisme dit modéré, comme moyen de pression sur les Etats arabes et comme pièce maîtresse de leur géopolitique moyen orientale et méditerranéenne. Au nom de la Realpolitik, l'islamisme reste un protagoniste incontournable dans la reconfiguration de l'équilibre mondial ainsi que dans les relations internationales.

Il appartient donc aux musulmans et à eux seuls de travailler à la marginalisation de l'islamisme jusqu'à sa disparition totale. Cela ne se fera pas en quelques années mais en quelques générations. La décrue de l'islamisme commencera au terme de deux réformes fondamentales : la réforme proprement religieuse de l'islam et la réforme strictement politique des gouvernements arabes. C'est-à-dire, la sécularisation et la démocratisation

Quelques chiffres
Il y a 1,2 milliard de musulmans dans le monde.
Mais, contrairement à une idée reçue, ce n'est pas dans les pays arabes que l'islam constitue la plus grande concentration démographique. C'est plutôt en Asie. L'Inde, le Pakistan, le Bangladesh et l'Indonésie comptent chacun plus de 100 millions de musulmans. Sur ce 1,2 milliard, 85% sont de rite sunnite et seulement 15%, de rite chiite. Le chiisme est majoritaire en Iran, en Irak, au Liban et en Azerbaïdjan.

Il y a 4 millions de musulmans aux Etats-Unis. Sur les quelques seize millions de musulmans qui peuplent l'Europe, près de six millions vivent en France. Ils sont ou bien français, souvent d'origine maghrébine, ou bien de souche "gauloise" convertis à l'islam, ou bien encore des immigrés en situation régulière. 

Texte intégral
Extraits parus dans Le Spectacle du Monde , Avril 2008, sous le titre Islam, entre la foi et la loi

REPERE BIBLIOGRAPHIQUE
Sur l'histoire controversée de la collecte et de la rédaction du Coran, lire :
les travaux d'Alfred-Louis de Prémare, Les Fondations de l'islam. - Entre écriture et histoire (Le Seuil, 2002) et Aux origines du Coran - Questions d'hier, approches d'aujourd'hui (Ed. Téraèdre, 2004)
Dictionnaire du Coran, sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, est le plus récent ouvrage où 27 experts ont essayé de soumettre le Coran au crible de la pensée critique (Robert Laffont, 2008, 982 p.)
Bernard Lewis, Que s'est-il passé ? L'islam, l'Occident et la modernité (Gallimard, 2002)
Mohamed Iqbâl, Reconstruire la pensée religieuse de l'islam (Du Rocher, 1996)
Samir Khalil Samir, Les raisons de ne pas craindre l'Islam (Presse de la Renaissance, 2007)
Youssef Seddik, L'arrivant du soir - Cet islam de lumière qui peine à devenir (L'Aube, 2007)
Freidoune Sahebjam, Reviens Mahomet, ils sont devenus fous (Grasset, 2007)
Thierry Camous, Orients /Occidents, 25 siècles de guerres (PUF, 2007)
Ali Abderrazik, L'islam et les fondements du pouvoir (La Découverte, 1994)
Alain de Libera, Thomas d'Aquin. Contre Averroès (Flammarion, 1994) - Averroès et l'averroïsme (PUF, 96) 

Le wahhabisme, négation de l'islam ?

Publié dans De par le monde

..................... D'un point de vue politique, le discours présidentiel à Riyad est justifiable. D'un point de vue éthique, la foi de Sarkozy dans le changement au sein de ce royaume est louable. Mais croire à une contribution saoudienne dans l'élaboration d'une "politique de civilisation" à même de provoquer une sécularisation au coeur de l'islam est une pure et funeste chimère. Et pour cause : on ne peut pas être et avoir été. 
L'Arabie Saoudite a été le principal financier des mouvements intégristes dans le monde. Il est vrai qu'elle était en parfaite osmose avec les intérêts géopolitiques américains. C'est le traumatisme du 11 septembre 2001 qui a infirmé ces choix stratégiques que les Etats-Unis ont fait bien avant l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS. Sous l'influence pernicieuse de la monarchie saoudienne, les dirigeants américains ont, en effet, longtemps soutenu l'islamisme comme alternative aux régimes arabes postcoloniaux. La prise de pouvoir par les talibans en Afghanistan était une victoire de l'idéologie saoudienne, un succès de la logistique pakistanaise et la consécration de la stratégie américaine.
L'attaque du 11 Septembre a changé toute la donne. Mais, par on ne sait quelle ruse de l'Histoire, plutôt que d'amorcer le déclin de cette monarchie qui incarne ce qu'il y a de plus rétrograde dans l'islam, ces événements ont donné une nouvelle vie au régime saoudien. Les wahhabites doivent au fond remercier leur compatriote et disciple Ben Laden. Pour la simple raison que, comparé à la barbarie et au nihilisme d'Al-Qaeda, la théocratie wahhabite fait maintenant figure de régime modéré. Or toutes les tendances de l'islamisme ont les mêmes maîtres à penser, les mêmes dogmes (l'islam est religion et politique, le jihad et le martyr sont un devoir religieux) et les mêmes objectifs : éradiquer les apostats (musulmans), combattre les mécréants (juifs et chrétiens), établir une théocratie coranique. "La politique de civilisation, c'est ce que font tous ceux qui oeuvrent pour un islam ouvert, un islam qui se souvient des siècles où il était le symbole de l'ouverture et de la tolérance ! C'est ce que fait l'Arabie Saoudite", disait Nicolas Sarkozy dans son discours de Riyad.
Bien au contraire, dès sa naissance en 1932, la monarchie saoudienne a effacé quatorze siècles de civilisation, a cultivé et propagé partout dans le monde un islam sectaire, sclérosé, intolérant et des plus fanatiques. C'est une erreur de prendre les dernières réformettes de cette monarchie pour des réformes stratégiques et structurelles. Ces mesures cosmétiques ont été entreprises sous la panique à l'idée d'être le maillon faible du "Grand Moyen-Orient démocratique" décrété par Bush. C'était un analgésique pour calmer le Léviathan très en colère après les attentats du 11 Septembre - dont le cerveau était Ben Laden, un proche de l'oligarchie régnante, et la majorité des terroristes, des sujets saoudiens. Cette oligarchie n'est d'ailleurs pas dupe. A la moindre réforme profonde - comme celle, primordiale, des manuels scolaires -, c'est tout l'édifice saoudien qui menacera de s'écrouler à moyen terme. Il est par conséquent évident que la France, qui souhaite moderniser l'islam, ne peut pas établir une alliance "civilisationnelle" avec une Arabie wahhabite qui n'a jamais abandonné le rêve insensé d'islamiser la modernité.
C'est une illusion de considérer ce pays comme représentatif des musulmans dans le monde, encore moins comme figure emblématique de l'islam sunnite. Certes, le pays abrite les lieux saints de l'islam, mais il n'incarne pas pour autant l'islam quiétiste et spirituel pratiqué par la majorité des musulmans. La religion de l'Arabie Saoudite n'est guère l'islam mais le wahhabisme, une secte hérétique déguisée en orthodoxie islamique, dont Ben Laden est le pur produit. Né d'une rencontre, en 1745, entre un prédicateur inculte et illuminé - Muhammad ibn Abd al-Wahhab (1703-1792) - et un chef de guerre impitoyable et ambitieux - Muhammad ibn Saoud (1705-1765) -, le wahhabisme a été d'emblée combattu par les plus grandes autorités islamiques du Caire, d'Istanbul, de Damas, de Bagdad, de Tunis et de Fès.
La réforme (religieuse) du wahhabisme est impossible et même absurde. Penser le contraire, c'est admettre implicitement que le wahhabisme puisse être l'une des expressions de l'islam. Or le wahhabisme, c'est la négation même de l'islam, c'est la nécrose de la civilisation islamique. Ce n'est pas de l'Orient arabe, encore moins de l'Arabie Saoudite, que sortira un islam des Lumières, mais de l'Occident arabe, de ce Maghreb qui a enfanté Ibn Khaldun et Averroès, le dernier philosophe né en terre d'islam.
Il est noble de croire, comme Nicolas Sarkozy, à une possible évolution de l'Arabie Saoudite vers la modernité. Le problème, c'est que l'un des dogmes constitutifs du wahhabisme est précisément le rejet du changement, considéré comme une injonction coranique. Il faut donc abolir le wahhabisme. Sans lui, l'Arabie Saoudite pourrait évoluer et se réformer. Mais sans le wahhabisme, y aurait-il encore une Arabie Saoudite ?
Paru dans Libération, jeudi 21 février 2008

Sarkozy, papiste ou gaulliste ?

Publié dans En France

........................; Par-delà la vive polémique qu'il a suscitée, le discours du Latran inaugure une ère nouvelle dans les relations, historiquement méfiantes, entre l'Eglise et l'Etat.
Nous assistons à un changement hautement symbolique de la politique française dans ses rapports au fait religieux en général et au christianisme en particulier.

Celui-ci, avec les autres grandes traditions religieuses y compris l'islam - à condition qu'il procède à son propre aggiornamento - n'est plus exclu au nom de la déesse Raison et de la sacro-sainte spécificité française, mais accueillies au sein d'une laïcité positive capable de les absorber dans un vaste pacte républicain et de les impliquer dans un dessein à la hauteur de la France : une politique de civilisation.

Il ne s'agit donc pas, comme cela a été écrit, d'une altération grave des principes fondateurs de la laïcité, encore moins d'une remise en question de la loi de 1905, ce "monument inviolable", selon Jacques Chirac. Il s'agit au contraire d'un retour aux sources authentiques de la morale laïque. A l'instar des laïcités anglo-saxonnes ou germaniques, qui ont entretenu des rapports confluents et non conflictuels avec le religieux, la laïcité française, "enfin parvenue à maturité", se normalise en se mettant au diapason des nouveaux défis du siècle : choc des civilisations, apothéose du matérialisme et de l'hédonisme, néant spirituel, métastase de l'intégrisme, mondialisation du terrorisme...
Ces défis ont frappé de caducité le laïcisme qui, au nom du postulat marxiste ("la religion est l'opium du peuple"), a juré la mort de Dieu et l'extinction de la religion. A l'origine, en effet, la laïcité n'entendait pas extirper du corps social toute survivance religieuse, mais limiter l'hégémonisme spirituel et temporel de l'Eglise. La séparation de l'Eglise et de l'Etat a été l'aboutissement d'un long processus de sécularisation qui a commencé au Moyen Age, s'est raffermi grâce aux Lumières, a trouvé sa première traduction politique dans le radicalisme révolutionnaire de 1789 pour rencontrer ensuite sa première phase libérale et républicaine dans le Concordat napoléonien de 1801.
Avec la loi de 1905, c'est l'idéal laïc qui est imposé en France comme norme juridique et paradigme absolu du rapport entre foi et loi. En restituant au politique et au religieux leur autonomie réciproque, la loi de 1905 a été une rupture refondatrice, une destruction constructive. Théoriquement, la laïcité ne devait donc pas s'opposer à la religion, mais lui aménager une sphère qui lui est propre. Que s'est il passé en pratique ? La religion chrétienne a été stigmatisée, culpabilisée, et progressivement rayée, pas seulement des controverses politiques ou intellectuelles, mais également du débat moral et éthique.
"Le cléricalisme ? Voilà l'ennemi !", rugissait Gambetta. En fait, la lutte de la laïcité contre le cléricalisme a tourné au combat de l'athéisme contre le christianisme. Dans ce combat où la fille aînée de l'Eglise a perdu une partie de son âme, la laïcité a sacrifié un élément constitutif de sa philosophie : la tolérance. C'est ainsi que la France, terre du baptême de Clovis, est passée de la religion d'Etat, le gallicanisme, à l'athéisme d'Etat. Dopée par sa victoire sur le traditionalisme catholique, leurrée par le mythe rationaliste suivant lequel le religieux, le sacré même sont voués à la disparition, la laïcité française a baissé la garde en tombant dans un sommeil profond... jusqu'à l'irruption fracassante d'un islam conquérant et d'un islamisme guerroyant. L'eschatologie wébérienne du désenchantement du monde, reprise par Marcel Gauchet, a fait long feu.

C'est dans ce contexte nouveau qu'il convient de lire les discours présidentiels à Rome, symbole du catholicisme, et à Riyad, symbole de l'islam. La laïcité positive à laquelle il appelle est en rupture avec le laïcisme français dont la dernière manifestation politique fut l'opposition d'inclure, dans le préambule à la Constitution européenne, toute référence aux "racines chrétiennes de l'Europe". Changement de génération ou régénération de la laïcité française, Nicolas Sarkozy ose affirmer que "les racines de la France sont essentiellement chrétiennes".

Plutôt que d'y voir une trahison de la "laïcité républicaine", ne peut-on reconnaître dans la laïcité positive des symptômes plus profonds ? Peut-être les prémices de la politique de civilisation dont le président vient, à Riyad, de préciser le contenu : "C'est une politique qui se donne pour but de civiliser la globalisation (et) qui intègre la dimension intellectuelle, morale, spirituelle..." Peut-être la volonté de renouer avec cette philosophie d'essence thomiste qui a été longtemps marginalisée en France au profit exclusif du marxisme et de l'existentialisme. N'oublions pas que le personnalisme d'Emmanuel Mounier a été une réponse à l'existentialisme sartrien ; de même que l'humanisme intégral théorisé par Jacques Maritain fut une réaction à l'humanisme marxiste.
Par-delà ce ressourcement philosophique et ces premiers balbutiements d'une politique de civilisation, n'y a-t-il pas dans le repositionnement sarkozyen un retour au gaullisme ? De Gaulle, en effet, qui a gravé la laïcité de l'Etat dans la Constitution, ne déclarait-il pas, le 31 mai 1967 à Rome : "L'Eglise est éternelle et la France ne mourra pas. L'essentiel, pour elle, est qu'elle reste fidèle à ce qu'elle est et, par conséquent, fidèle à tous les liens qui l'unissent à notre Eglise." C'est encore lui qui affirmait, le 11 février 1950 : "Nous sommes un pays chrétien, c'est un fait. Nous le sommes depuis longtemps... Eh bien, nous n'avons pas besoin de nous méconnaître et cette flamme chrétienne, en ce qu'elle a d'humain, en ce qu'elle a de moral, elle est aussi la nôtre."

Article paru dans Le Monde du 24 01 08

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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