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HUREAUX  Roland

HUREAUX Roland

Né le 14 juin 1948
Marié  -  enfants
 

Essayiste

Ecole normale supérieure (Saint-Cloud)
Institut d'études politiques (IEP)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Agrégé d’histoire
 
Sous-préfet
Diplomate
Conseiller technique
à la Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (DATAR)
Conseiller
     Cabinet du président de l’assemblée nationale (Philippe Séguin)
     Cabinet du Premier ministre (Edouard Balladur)
Professeur associé à l’Institut d’études politiques de Toulouse
Rapporteur à la Cour des Comptes. 
 
Ouvrages
Un avenir pour le monde rural (1993) - Pour en finir avec la droite (1998) - Les hauteurs béantes de l’Europe (1999) - Le temps des derniers hommes (2000) - Les nouveaux féodaux (2004) - Jésus et Marie-Madeleine (2005) - L’actualité du gaullisme (2007) - L’Antipolitique (2007) - La grande démolition (2012) - Gnose et gnostiques des origines à nos jours (2015)

Articles
Publiés dansCommentaire, Communio (Revue catholique internationale) , La Revue des deux mondes,   Liberté politique, Le Figaro, Le Monde, Libération, Marianne, … etc.
Membre du comité de rédaction de Commentaire.

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Après la crise qui vient : ...

Publié dans De par le monde
Après la crise qui vient : sur quoi fonder une nouvelle organisation financière internationale ?
 
 
Un titre récent d’un grand journal du matin n’était pas fait pour rassurer : "Faut-il craindre une nouvelle crise financière ?". Etats d’âme passagers comme les marchés en connaissant souvent ? Mais le titre du dernier livre de Jacques de Larosière n’est pas non plus réjouissant : Les lames de fond se rapprochent (1).
Jacques de Larosière n’est pas n’importe qui : président du FMI (1978-1987), gouverneur de la Banque de France (1987-1993), puis de la BERD (1996-1998), il est un des architectes de l’ordre économique et financier international qui prévaut depuis le tournant des années quatre-vingt, à l’instar des Trichet, Camdessus, Lamy, Attali. Les Français, faut-il vraiment s’en féliciter ? ont joué un rôle clef dans la mise en place de l’ordre qu’on qualifiera d’une formule un peu facile de néo-libéral.
De tous ceux-là, Larosière est à notre connaissance, et c’est tout à son honneur, le seul à exprimer des doutes sur les choix qui ont été imposés au monde depuis quarante ans. Dans ses conférences, il n’hésite pas à se demander même si la libre circulation généralisée des capitaux, instaurée vers 1987, était vraiment une bonne chose. Venant de tout autre, une telle opinion, aurait relégué son auteur dans les ténèbres de l’obscurantisme protectionnisme et de l’archaïsme. Venant de lui, elle mérite attention.
 
Le système néo-libéral de la fin du XXe siècle
Les choix en cause, devenus des dogmes depuis trente ans, sont, outre la libre circulation des capitaux, la libre circulation de marchandises, sous les auspices de l’OMC longtemps présidée par Pascal Lamy, et le choix fait par toutes les banques centrales de donner la priorité sur toute autre considération, à la stabilité des prix. On peut y ajouter, pour ce qui est des pays européens, le choix de l’euro dont la charte est exclusivement orientée vers la lutte contre l’inflation.
Pourquoi donc tant d’inquiétudes ? C’est que ces principes, établis pour maitriser entièrement la sphère financière, n’ont pas empêché le gonflement démesuré de la masse monétaire mondiale, estimée aujourd’hui par certains à 800 000 milliards de dollars, soit beaucoup plus que ce qui est nécessaire pour assurer la marche de l’économie modale (environ 200 000 milliards pour un PIB mondial de 80 000 milliards de dollars). L’inflation est un mot qui a deux significations : la hausse des prix et des salaires (la fameuse "spirale" où l’une entraine l’autre), le gonflement de la masse monétaire. Alors que depuis l’origine des temps, les deux allaient ensemble : la multiplication des signes et la hausse des prix, il n’en va plus de même dans le monde actuel : malgré une masse monétaire explosive, les prix (au moins ceux des biens de consommation) et les salaires restent stables.
 
Loans make deposits : les prêts font les dépôts, le crédit fait la monnaie. Si la masse monétaire mondiale s’est ainsi développée, c’est que les prêts ont été abondants : prêts aux Etats, prêts à des débiteurs insolvables (subprimes). L’inflation de la masse monétaire mondiale repose sur la multiplication des crédits un peu partout dans le monde mais singulièrement aux Etats-Unis et dans la zone euro où la Banque centrale européenne pratique depuis quelques années (à peine un peu moins depuis quelques mois), le quantitative easing, autre nom de l’inflation, destiné à maintenir, voire relancer l’économie.
C’est grâce à ce "QE" et à rien d’autre que l’économie européenne - et internationale - parait aujourd’hui sur la voie de la relance, ce qui profite à la popularité de Macron.
Cette immense pyramide de crédits, élevée au-delà de ce qui est nécessaire pour faire marcher l’économie mondiale, a toujours dans l'histoire pour effet de se terminer par une crise financière et économique. Il est commun de l’assimiler à une bulle : plus elle gonfle, plus elle risque d’éclater. C’est alors l’épreuve de vérité pour le tissu économique : les plus aventurés disparaissent, les plus solides résistent. La masse monétaire se réduit, l’économie se ralentit pour repartir plus tard sur de nouvelles bases, mais au prix d’immenses dégâts économiques et sociaux.
Ce qui s’est passé en 2008 était une première alerte qui aurait dû conduire à un assainissement. Mais le souci d’éviter un cataclysme mondial, de contrôler les possibles effets systémiques des faillites a amené les banques centrales à consolider un peu partout les actifs douteux, voire "pourris", lesquels sont en partie restés dans les bilans des banques.
Non seulement l’excès de liquidité n’aura pas été résorbé mais il a alimenté une nouvelle hausse de la bourse qui a atteint des records au cours des derniers mois, hausse dont la fragilité inquiète.
Il y a certes toujours eu des cycles dans l’économie mondiale mais depuis la grande dépression de 1929 jusqu’à 2008, ces crises avaient été contenues. Beaucoup doutent, au vu de l’envol de la masse monétaire auquel nous assistons, qu’il en sera toujours ainsi.
 
La conséquence : des dérives aujourd’hui incontrôlables
En quoi ces dérives sont-elles l’effet de l’ordre néo-libéral tel qu’il a été mis en place au cours des années 80 ?
D’abord, la stabilité des prix empêche d’éponger les liquidités supplémentaires injectées dans l’économie mondiale. Une inflation modérée (disons entre 4 et 15 %) avait permis durant les Trente Glorieuses d’éponger les liquidités en excès. Nul mécanisme de ce type n’existe aujourd’hui. L’abondance de l’épargne face à des occasions d’investissements réels limités tire vers le bas les taux d’intérêt. L’inflation des signes monétaires n’ayant plus de prise sur les prix et salaires, se répercute sur les biens d’investissement plus ou moins spéculatifs (actions, objets d’art, titres douteux) au risque d’en gonfler artificiellement la valeur et d’alimenter les bulles.
Ensuite, la multiplication des déséquilibres gonfle l’endettement d’une partie des agents et donc la croissance de la masse monétaire, le crédit appelant le crédit pour combler les déficits. Or un mécanisme comme l’euro est intrinsèquement générateur de déséquilibres de la balance des paiements des Etats membres et même des budgets publics. Dès lors que le rythme d‘inflation "naturel" et relatif des différents pays de la zone euro, du fait des différences historiques et sociologiques entre eux, est inégal, et cela quel que soit le volontarisme déployé, les uns seront de plus en plus créanciers (essentiellement l’Allemagne), les autres de plus en plus débiteurs (tous les autres dont la France). La zone euro est ainsi privée du moyen de rétablir les équilibres entre ses membres par des ajustements de parité, solution qui avait prévalu sans inconvénient majeur après la guerre.
 
L’autre grand facteur de déséquilibre est le couple Etats-Unis – Chine. Les Etats-Unis ont pris l’habitude, grâce au rôle international du dollar, d’être déficitaires ; la Chine qui veut rattraper le train des grands pays industriels fonde sa croissance sur l’exportation et se trouve donc excédentaire. Il a là des stratégies géopolitiques qui échappent aux autorités monétaires nationales ou internationales mais n’en sont pas moins, elles aussi, un facteur de déséquilibre. En faisant entrer la Chine à l’OMC en 2000, les Etats-Unis ont renoncé au seul moyen de la contraindre à un rééquilibrage (passant par une réévaluation du yuan) : la menace de droits de douanes. 
La liberté de circulation des capitaux jointe aux nouveaux moyens électroniques d’opérer des transactions ont abouti, à partir de ces déséquilibres de base, à une spéculation mondiale qui a eu un effet multiplicateur.   
 
Enfin le libre-échange généralisé a, comme l’avait bien vu Keynes, un effet dépressif en coupant le moteur keynésien de la plupart des pays (les plans de relance y stimulant surtout les importations !) et ne laissant d’autre voie de développement que le mercantilisme (Allemagne, Chine) que seuls les plus compétitifs peuvent choisir, avec des effets destructeurs sur les autres économies.
Le principal problème des économies modernes depuis le XIXe siècle est la difficulté d’ajuster l’offre et la demande, difficulté qui est la cause de crises périodiques (cycles Juglar) qui marquent l’histoire économique : il est clair que, plus grand est l’espace à gérer, plus difficile sera cet ajustement. L’intérêt du protectionnisme – ou à tout le moins d’une flexibilité monétaire assurant les rééquilibrages au jour le jour -, est de faciliter, au travers un certain cloisonnement, la constitution d’alvéoles où la réalisation des équilibres est plus facile. Comme dans un engin sous-marin, l’addition de caissons autonomes assure la stabilité de l’ensemble.
Déséquilibres grandissants, expansion du crédit et donc de la masse monétaire : le mécanisme de la crise à venir est en place.
Comment se déroulera-t-elle ? Quelle en sera la gravité ? Quels en seront les effets ? Il est difficile de le dire à ce jour. Ce qui est certain, c’est qu’un certain ordre financier international aura vécu. 
 
Quel système financier pour l’avenir ?  
Peut-on, à partir des considérations qui précèdent, esquisser les principes sur lesquels devra être fondée l’économie mondiale après la crise ? On peut le dire : en gros le contraire de ceux qui prévalent depuis quarante ans.
Le but étant de contrôler la masse monétaire, la première chose à faire pour cela est de ne pas se fixer comme un objectif absolu une inflation la plus basse possible. Une inflation modérée n’a rien à voir, quoi que prétendent certains idéologues, avec une inflation galopante ; elle doit permettre cependant d’éponger en continu les liquidités excessives, du simple fait de leur dépréciation par rapport à la valeur de la production. Ajoutons qu’elle peut faciliter les ajustements structurels que l’on cherche en vain depuis des années à réaliser à froid dans un pays comme la France.
Il importe ensuite de contrôler les sources de déséquilibre par un éclatement de la sphère économique internationale en "zones monétaires optimales" (ce que n’est manifestement pas la zone euro) régulées par le marché, c’est-à-dire par des changes flottants. Les dragons d’Asie montrent que l’on peut très bien affronter la compétition internationale avec de "petites monnaies". Le développement des marchés à terme et des transactions électroniques limite les inconvénients du pluralisme monétaire. L’euro est à cet égard, un archaïsme qui aura bientôt vécu. 
La flexibilité des changes devrait rendre inutile le retour du protectionnisme sauf pour protéger des secteurs stratégiques en nombre limité. La gestion de ces exceptions pourrait être l’objet d’une OMC libérée du dogme du libre-échangisme absolu.
Enfin la régulation internationale de la circulation des capitaux selon des modalités qui restent à définir, devrait limiter l’effet multiplicateur pour garder à la masse monétaire une taille raisonnable. Des milliards ne devaient pas pouvoir s’échanger en quelques nanosecondes.
Un tel schéma ne préjuge évidemment pas de l’évolution des politiques de ces deux grands acteurs mondiaux que sont les Etats-Unis et la Chine, dont on peut seulement espérer que l’égoïsme sacré qui en est le principe aura des effets en cohérence avec les exigences d’un ordre financier mondial minimal qui est aussi, bien évidemment, dans leur intérêt.
Roland HUREAUX, auteur de D’une crise à l’autre, Mondialisation, euro, France, Allemagne, Ed Libres, 2017
(1) Odile Jacob, mai 1917

Envoyé par l'auteur, publié dans la Revue politique et parlementaire n° 1087-1088, avril-septembre 2018

La fiscalité locale...

Publié dans Du côté des élites
La fiscalité locale moins libérale que jamais
 
TRIBUNE - En matière de fiscalité locale, les projets d'Emmanuel Macron sont à l'opposé des choix qui ont fait le succès de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, analyse l'essayiste *.
 
Le gouvernement promet un "big bang" en matière de fiscalité locale ; les propriétaires ne doivent en attendre rien de bon. Élu sur une image de libéralisme qui a paru confirmée par les ordonnances travail, Emmanuel Macron mérite-t-il cette réputation ? C'est douteux en matière de fiscalité locale. Un sujet loin d'être négligeable puisque les collectivités consomment 11 % du PIB et assument 85 % des investissements civils de l'État (c'est-à-dire à peu près tous les investissements de proximité).
Or le programme du président en matière de fiscalité locale risque de mettre la France - dans ce domaine précis - dans l'état où se trouvait le Royaume-Uni à l'arrivée de Margaret Thatcher en 1979. Rappelons où en étaient à cet égard nos amis britanniques : après vingt années dominées par la gauche, les collectivités locales, en majorité gérées par les travaillistes, étaient devenues très dépensières. Et pour cause : la fiscalité, essentiellement foncière, était concentrée sur 20-30 % de la population, celle qui votait conservateur. La majorité bénéficiait des services locaux et de programmes de solidarité sans y contribuer. Autrement dit, les uns élisaient, les autres payaient.
Le système n'était pas seulement ressenti comme injuste, il constituait une incitation à la dépense publique. Appauvrissant les classes moyennes, notamment dans les grandes villes industrielles du nord de l'Angleterre et de l'Écosse, il avait fait fuir les uns et découragé les autres. Le ressort de l'initiative avait disparu. Qui ne se souvient de l'aspect lugubre qu'avaient les villes britanniques des années 70, y compris Londres ?
Une des réformes capitales de Margaret Thatcher fut celle des finances locales : considérant qu'une collectivité locale était une sorte de club auquel tous les usagers des services publics devaient cotiser, elle introduisit un impôt qui serait payé par tous. La Dame de fer poussa certes le bouchon un peu loin, inventant la "poll tax" (contribution uniforme par tête), rappelant la capitation d'Ancien Régime. Le tollé qui s'ensuivit causa sa perte en 1990. Mais le principe d'un impôt local qui serait payé par tous, avec des modulations, fut maintenu. On sait comment les réformes thatchériennes, celle-là et d'autres, ont revitalisé le Royaume-Uni, en particulier les villes du Pays noir (ancienne région productrice de charbon et d'acier à l'ouest de Birmingham, NDLR).

En France, nous avions depuis toujours un impôt que chacun payait, c'était la taxe d'habitation, héritée de l'impôt sur les portes et fenêtres, une des "quatre vieilles" contributions directes instaurées par la Révolution française en 1791. Elle était proportionnelle à la surface occupée, mais aussi fonction de la pression fiscale de la commune, s'ajoutant, rappelons-le, pour les propriétaires, à la taxe foncière. Certes, les réformes de Lionel Jospin en avaient exonéré les plus modestes, mais elle restait payée par environ 80 % de la population.
Le projet d'Emmanuel Macron est de supprimer la taxe d'habitation en deux ans, ce qui conduira à faire porter l'ensemble du poids de la fiscalité locale sur la taxe foncière. La charge qui va peser sur les propriétaires sera d'autant plus écrasante que les dotations versées par l'État aux collectivités locales vont diminuer, que la taxe professionnelle (devenue CFE) n'est plus modulable et que les collectivités locales sont presque toutes incapables de faire des économies à court terme.
Tous les contribuables qui, déjà, ne sont pas assujettis à l'impôt sur le revenu ne contribueront presque plus aux finances locales demain. Contribueront davantage, au contraire, tous les propriétaires, les classes moyennes au sens large, y compris les petits retraités ayant épargné toute leur vie pour acheter un pavillon et qui, dans certaines communes, n'arrivent plus à payer les taxes. Un traitement particulièrement défavorable sera appliqué aux résidences secondaires. En outre, ceux qui ont un patrimoine foncier important paieront l'impôt sur la fortune immobilière (IFI) au lieu de l'ISF. Et il est à craindre que l'IFI soit peu à peu alourdi pour compenser l'exonération des valeurs mobilières.
Même causes, mêmes effets : le dévoiement de la démocratie locale qu'avaient connu les villes britanniques avant Thatcher est à attendre de la réforme Macron. Si les contributeurs aux budgets locaux sont désormais une minorité, la porte sera grande ouverte à la démagogie et à la dépense publique, déjà excessive.
 
Il n'y a que de mauvaises raisons à cette réforme irresponsable. La première témoigne de l'emprise inégalée des logiques purement techniques. La taxe d'habitation était la plus lourde à recouvrer pour Bercy : beaucoup de petites cotes, le plus fort taux d'impayés. Le ministère des Finances, qui espère de la réforme en cours des économies de fonctionnement, l'a imposée au détriment de toute considération de citoyenneté et d'équilibre social.
La seconde raison est plus grave : au motif de "dégeler" la fortune française, excessivement portée sur le foncier, dit-on, ce sont les classes moyennes et moyennes supérieures que l'on accepte d'affaiblir un peu plus, au bénéfice d'un côté des contribuables très aisés, désormais libérés de l'ISF (il aurait été préférable de supprimer purement et simplement cet impôt sur le patrimoine), de l'autre des classes populaires bénéficiaires de transferts fiscaux et sociaux.
 
Ceux qui appellent la France à plus de libéralisme - et ils ont raison - ne savent pas qu'il y en a de plusieurs sortes : celui qu'avait incarné Margaret Thatcher était un libéralisme national, soucieux de s'appuyer sur les classes moyennes et moyennes supérieures britanniques et, pour cela, de limiter les dépenses publiques et les transferts fiscaux et sociaux. Celui qu'incarne Emmanuel Macron nous semble différent : soucieux de rendre la France attractive pour les investisseurs étrangers, il promeut des réformes (comme les ordonnances travail) qui les rassurent. En revanche, le président ne craint pas d'accabler les classes moyennes et moyennes supérieures. Celles-ci ont le sentiment qu'il est désormais mal vu de tenir à la propriété foncière. Ce libéralisme-là, en outre, si l'on s'en tient aux faits et non aux intentions affichées, n'a pas encore démontré sa détermination à réduire sérieusement les dépenses publiques et les transferts fiscaux et sociaux.
Il y a libéralisme et libéralisme. Celui que manifeste Emmanuel Macron risque d'exposer les Français à des déceptions.
* Ancien élève de l'École normale supérieure et de l'École nationale d'administration, Roland Hureaux a été le collaborateur de Philippe Séguin.
Il est notamment l'auteur de "Les Nouveaux Féodaux, l'erreur de la décentralisation (Gallimard, 2004).

Paru dans Le Figaro, 25 juin 2018

Eglises d'Europe et migrations

Publié dans Avec l'Europe
Sept considérations sur les églises d'Europe et les migrations
 
De nombreux Européens sont aujourd’hui exaspérés par les prises de position des autorités religieuses du continent, aussi bien catholiques que protestantes, à tous les niveaux, en faveur d’une large ouverture de l’Europe aux immigrants venus d’Afrique ou d’Asie, réfugiés ou pas.
Or il y a bien des raisons pour justifier cette réaction. Elles se situent à plusieurs niveaux.
 
Il est bien connu que les gens n’aiment pas qu’on leur fasse la morale. L’Eglise catholique a payé assez cher pour le savoir, au point de se trouver presque réduite au silence en matière de morale sexuelle où ses positions de toujours vont à l’encontre du courant dominant de notre époque (comme le culte du Dieu unique allait, dans le peuple juif, à l’encontre du courant dominant du Proche-Orient ancien !). Quel évêque s’aventurerait aujourd’hui à rappeler avec insistance que les conjoints doivent être fidèles, qu’il faut éviter les relations sexuelles hors mariage ou que l’homosexualité est un mal ?
Dès lors qui peut imaginer dans la hiérarchie ecclésiastique que le rappel réitéré du devoir d’accueil des immigrants ne suscite pas une exaspération analogue, tout aussi contre-productive ? Ces rappels sont d’autant plus mal venus qu’ils s’accompagnent de reproches ressentis comme injustes. Est-il judicieux de demander ostensiblement pardon à Dieu pour le manquement supposé des Européens à leur devoir d’accueil ? Y a-t-il sur terre et y eût-t-il jamais dans l’histoire des peuples qui aient été aussi accueillants pour des réfugiés que l’est l’Europe d’aujourd’hui ? Au moins s’agissant d’une arrivée en masse. Il s’agit certes la plupart du temps d’un accueil institutionnel mais n’est-ce pas les Européens qui en ont mis en place la logistique et de nombreux volontaires européens qui la servent ?  
 
Il n’est jamais bon de prendre les gens pour des imbéciles. Les autorités ecclésiastiques (ou les associations qui en sont proches) dénoncent trop souvent chez les Européens l’égoïsme, la "peur" de l’autre, le "repli sur soi", voire la xénophobie, elles leur demandent de savoir "s’ouvrir" à d’autres cultures. Qui dira combien ces accusations sont elles aussi exaspérantes ? S’ouvrir aux autres cultures ? Il y a quatorze siècles que les Européens sont confrontés à l’islam. Beaucoup de gens du peuple en font l’expérience quotidienne près de chez eux. Quant aux gens plus éduqués, ils connaissent les données démographiques (ou ils les subodorent car elles sont le plus souvent occultées) ; leur réaction n’a rien à voir avec un rejet primaire de l’autre ; en privé beaucoup seront très généreux  mais ils voient avec lucidité, dans un esprit de responsabilité, les risques qu’une politique d’accueil sans frein ferait courir à la communauté nationale et, au-delà , à la survie de la culture européenne  Que leur connaissance soit livresque ou directe, ils ont du mal à admettre que l’islam soit "une religion d’amour et de paix ". Ressasser cette idée, que la plupart des spécialistes récusent, est le meilleur moyen de perdre toute crédibilité.
 
Les peuples d’Europe occidentale ne sont pas seulement préoccupés par la cohésion interne de leur société. Ils veulent, au moins pour une partie d’entre eux, défendre ce qu’il est convenu d’appeler, d’une expression sans doute réductrice, leur identité. Ils ont le souci que la terre qu’ils occupent et qu’ils ont reçue de leurs ancêtres soit aussi celle de leur postérité, pas seulement biologique mais culturelle et spirituelle.
Quoi que prétende la doxa nihiliste, voire certaines gens d’Eglise qui voient là un risque d’ "idolâtrie", défendre son identité comme peuple est une préoccupation légitime. Comme le dit Jean-Paul II, l’amour de la patrie est une manière d’ "honorer son père et sa mère" de qui nous la tenons. Les chrétiens européens en seraient plus conscients si beaucoup n’avaient pas relégué au placard l’Ancien testament qui fait gloire à Abraham d’être "le père d’une multitude de peuples" (1) ou montre la recherche de  la Terre promise comme une aspiration légitime. S’il est vrai que l’Evangile a élargi les préoccupations du peuple juif aux dimensions du monde, des siècles d’histoire occidentale, qu’il serait absurde de disqualifier comme des temps de ténèbres, montrent que le patriotisme ou le souci de l’identité, pour peu qu’ils ne soient pas exclusifs d’autres préoccupations, ont toujours accompagné l’expansion du christianisme.
L’Eglise, reprenant la morale naturelle, fait de l’instinct de conservation, même dans les situations les plus dramatiques, non seulement un droit mais un devoir. C’est pourquoi elle récuse le suicide ou l’euthanasie. Pourquoi ce qui est un devoir pour les individus, persévérer dans son être, ne le serait-il pas pour une famille ou pour un peuple ?
Allons plus loin : il existe un pacte multiséculaire entre le christianisme et l’identité des principaux peuples européens. C’est même dans la stricte mesure où l’Eglise catholique a su épouser ce sentiment qu’elle a prospéré : la Pologne en est un bel exemple. Si le catholicisme polonais n’avait pas été intimement lié à l’identité nationale polonaise, l’Eglise universelle aurait-elle jamais eu un Jean-Paul II ? Au contraire, là où la symbiose s’est mal faite, comme en Europe du Nord, les pays ont versé dans la Réforme, la France se trouvant à mi-chemin (2). L’alliance intime du fait religieux et du fait national a connu son dernier épisode dans la résistance au communisme – y compris en Russie. Qui dira que lutter contre une idéologie totalitaire monstrueuse était de l’idolâtrie ?  
 
Admettons que les considérations purement économiques (et donc égoïstes) soient une raison insuffisante pour refuser l’afflux d’immigrés, d’autant qu’elles ne sont pas toujours convaincantes. Il reste qu’on ne saurait dire que les pays d’accueil doivent aux réfugiés un emploi ou un logement de bon niveau quand une partie de leurs ressortissants en manquent. Ne leur est dû que le strict nécessaire pour survivre, une assistance médicale et le respect de leurs droits fondamentaux : ne pas subir des violences ou des injustices arbitraires, mais non un certain nombre de droits dits réels tels que le travail, un compte en banque, un revenu substantiel et surtout le droit de rester indéfiniment en Europe.  ’est déjà bien plus que ce à quoi ils peuvent s’attendre dans presque tous les autres pays du monde.
Deux confusions ne sauraient être faites : la première entre les devoirs des individus et ceux des responsables publics. Un individu isolé peut et même parfois doit sacrifier son intérêt personnel au  service des autres, selon la logique des conseils évangéliques ; mais tout le monde n’est pas dans la position du Père Kolbe (3) : ceux qui ont la responsabilité d’autrui, du père de famille au chef politique, n’ont nullement mandat pour prendre ce genre de décision à la place de ceux qu’ils doivent d’abord protéger.
La deuxième confusion porte sur l’obligation de charité : il y a toujours eu une hiérarchie dans son exercice : le prochain, ce n’est pas l’humanité abstraite, c’est d’abord (après Dieu) son conjoint et ses enfants, puis ses proches, ses voisins, et en dernier lieu seulement l’humanité en général. On veut bien admette que le migrant se fait proche et donc prochain en venant jusqu’à nous ; mais là aussi, il faut distinguer : si des individus mus par l’esprit évangélique peuvent leur donner la priorité à leur propre dépens, les chefs des peuples ont, eux, le devoir de respecter les préséances naturelles. Une France qui a plusieurs millions de chômeurs ne doit pas un emploi aux réfugiés. Une Italie où les jeunes couples se réfugient dans les parkings pour faire l’amour (pardon Messeigneurs !), faute d’espace intime chez les parents qui les hébergent, ne doit pas réserver les logements sociaux, déjà insuffisants, aux étrangers. Comment s’étonner que, face à des choix qui délaissent les normes multiséculaires du bon sens, beaucoup de ces jeunes Italiens aient eu le sentiment d’être comme "des brebis sans berger" ? Le dernier scrutin de ce pays n’est-il pas une cinglante sanction de ceux qui les ont jusqu’ici dirigés sans se soucier de leur situation réelle ?  
On ne saurait non plus opposer les exigences de l’Evangile à celles d’une morale supposée archaïque et barbare ; si des individus sans responsabilité peuvent prendre la voie du sublime évangélique, les gouvernants et autres responsables civils n’ont pas le droit de présupposer chez leurs protégés les qualités évangéliques les plus élevées, ni la mission de les leur inculquer. Le péché originel interdit d’organiser la cité en misant tout sur la bonté des hommes : on sait ce qu’il est advenu quand d’autres ont voulu par exemple extirper, au nom des mêmes idéaux, l’instinct de propriété : "Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles" (Chesterton). On en connait les suites : "qui veut faire l’ange fait la bête" ; hier le totalitarisme, demain la guerre civile ?   
 
Le premier devoir vis-à-vis des réfugiés (les vrais naturellement) est de faire qu’ils n’aient plus besoin de l’être et qu’ils puissent donc rentrer chez eux. Cela signifie de tout faire pour ramener la paix dans les pays d’où ils viennent. Cela signifie encore plus clairement de ne pas y mettre la guerre
Or si on considère la situation des différents pays d’où ont afflué les réfugiés : Syrie, Irak, Afghanistan, Libye, ce sont les puissances occidentales qui sont directement responsables du fait qu’ils sont en guerre, France comprise. Il arrive que les responsabilités dans le déclenchement d’une guerre soient partagées, mais là, elles ne le sont pas. Les gouvernements de l’Europe occidentale membres de l’OTAN, ont tous collaboré à apporter une aide militaire aux mouvements réputés démocratiques, qui étaient en réalité djihadistes, dont le but était de renverser le gouvernement légitime de la Syrie, plongeant le pays dans une guerre civile épouvantable. Si l’espoir de paix revient aujourd’hui, ce n’est pas à ces gouvernements là qu’on le doit mais à la Russie de Poutine et, dans une moindre mesure, à Trump. Face à ces agissements criminels, que les chrétiens d’Orient connaissent bien pour en être les premières victimes, on cherche en vain une autorité religieuse occidentale (4) qui ait élevé la voix pour mettre en cause les  gouvernements des pays chrétiens (ou ex-chrétiens) qui se sont acharnés  à plonger le Proche-Orient dans la guerre, ni pour dire clairement qui était responsable de ces guerres. La postérité jugera peut-être un jour plus sévèrement ce silence que celui que l’on a imputé au pape Pie XII durant  la seconde guerre mondiale (5).
Allons plus loin : ces expéditions qui ont plongé pas moins de sept pays dans le chaos se sont faites au nom des droits de l’homme et de la nécessité d’ "ouvrir" au monde des pays fermés (Irak, Afghanistan, Libye, Syrie). Des idéaux souvent applaudis par les gens d’Eglise qui ne semblent pas avoir conscience de leur aboutissement criminel. A l’inverse, un Trump qui s’efforce d’y ramener la paix, sera suspect parce qu’il construit un mur à la frontière du Mexique. Ceux qui ont élevé des enfants savent pourtant que pour éviter les disputes entre eux, la sagesse commande parfois de les séparer…
Curieusement les plus ardents partisans de l’accueil sans frein des réfugiés : Union européenne, Foundation for an Open society de George Soros, une grande partie des médias, ONG de tout poil, toutes forces dites progressistes, sont généralement les mêmes qui ont applaudi des deux mains aux entreprises de déstabilisation de pays du Proche et Moyen Orient. Sachant que la plupart de ces forces sont par ailleurs ouvertement antichrétiennes, beaucoup de fidèles sont surpris de voir les chefs des Eglises faire cause commune avec elles.   
 
Il serait possible à l’Europe occidentale d’accueillir beaucoup d’immigrants mais à condition qu’ils se convertissent en masse à la religion historique du continent qui est le christianisme. Une telle conversion est sans doute le seul espoir qui reste, compte tenu des évolutions démographiques, d’y maintenir la paix civile. Moins que l’immigration en tant que telle, c’est le différentiel de fécondité qui conduit à terme l’islam en Europe occidentale à une position de force, pas nécessairement majoritaire, face au bloc des héritiers naturels de la civilisation européenne, qu’il s’agisse des Eglises ou des héritiers des Lumières. Or il n’y a pas d’exemple qu’une telle situation, celle d’un pays pluriconfessionnel ou multiculturel, n’ait pas conduit à la guerre civile : le Liban, la Bosnie, le Sri-Lanka sont là pour nous le rappeler. Au mieux le multiculturalisme conduit à la dictature, comme le montre l’exemple de la Syrie et comme on en voit déjà les prémisses en Europe, par le développement de la police de la pensée ou des lois d’exception. La vertu de prudence commande d’être conscient de ces risques.
Or il est très peu question aujourd’hui de conversion dans les sphères officielles du catholicisme – et du protestantisme en dehors des évangéliques. Tout se passe comme si le même monde ecclésiastique qui veut que les Etats ouvrent leurs portes aux migrants, s’attachait à fermer celles de ses églises aux candidats au baptême ; à tout le moins beaucoup sont-ils très réticents pour les accueillir : les convertis de l’islam qui ont déjà pris beaucoup de risques dans leur démarche se plaignent en majorité de ce manque de soutien. La priorité affichée est au respect des "diversités culturelles" (6) de ces nouveaux venus qui incluent, même si cela n’est pas dit franchement, le maintien dans la religion musulmane. Une religion qui est aussi une civilisation très différente de la nôtre et qui comporte des aspects singulièrement aliénants, en particulier pour les femmes. Le prosélytisme, fait sans précédent dans l’Eglise, est découragé, voire blâmé. On n‘a pas assez dit combien une telle attitude qui tend, de manière subliminale à réserver le message du Christ aux Européens de souche contient de racisme inavoué. Et il faut répéter quels risques mortels elle fait courir à terme à la paix civile.
 
Les chrétiens d’Orient, de manière unanime, déconseillent aux Européens d’accueillir en masse des réfugiés musulmans, or personne ne les écoute. Ils ont pourtant la double légitimité de l’ancienneté dans le monde chrétien et du martyre. Ils ont payé cher, bien plus cher que nous, aux cours de l’histoire, y compris la plus récente, pour savoir ce qu’implique la coexistence avec l’islam. Ce n’est pas à eux qu’on racontera qu’il est "une religion d’amour et de paix". Les évêques d’Afrique noire n’ont pas une position différente. Quand ils prophétisent que ce qui leur est arrivé hier nous arrivera demain, les chrétiens d’Orient expriment, outre l'amour de notre culture, leur crainte de perdre cette base arrière qu’a longtemps constitué pour eux l’Europe. Comme dans la réticence à la conversion des musulmans, ne peut-on voir dans ce mépris de l’opinion des premiers concernés une forme de racisme ?  Les chrétiens d’Orient sont bons pour alimenter les intentions de prière mais sur le plan géopolitique, leur opinion semble ne pas compter.
Il va de soi que s’il n’y avait pas déjà une minorité musulmane significative en Europe occidentale, s’il n’était question que d’accueillir des individus ou des familles isolés ou encore d’authentiques opposants aux régimes en place, on comprendrait que le refus de l’accueil par des chrétiens soit blâmable. Mais la situation de l’Europe est telle que l’accueil des migrants n’est plus un problème individuel, une question de pure charité : il a un impact sociologique et historique considérable ; il est devenu une question clef pour l’avenir de notre continent, celle de la concorde qui règne entre ses habitants, et celle de son caractère de pays d’héritage chrétien. Si les autorités religieuses européennes de toutes dénominations, ne prennent pas très vite conscience de la manière réelle dont se pose le problème, elles s’exposent à un grave discrédit qui risque d’aggraver encore la désaffection des peuples vis-à-vis des Eglises. "Le bon pasteur connait ses brebis". En l’espèce, ça reste à démontrer.
 
Non seulement les autorités politiques d’Europe occidentale ont le droit de s’opposer à de nouvelles vagues migratoires et les populations de les soutenir dans cette attitude, mais elles en ont le devoir dès lors que c’est elles qui ont la responsabilité, avant toute autre considération, de préserver la paix civile. La rupture de la paix civile est le plus grand malheur qui puisse arriver à un peuple, non seulement quant à son bien-être, mais quant à la moralité, la guerre ouvrant toujours la porte à la haine exacerbée et aux pires atrocités. Pour qui est en charge de gouverner un peuple, préserver les conditions de la paix civile est le premier devoir de la charité.
 
(1) Gn 15,5
(2) Le patriotisme français a sa dimension catholique : "Catholiques et Français toujours !" mais elle n’est pas exclusive : il a aussi sa dimension gallicane puis républicaine.
(3) Le père Maximilien Kolbe donna sa vie en échange de celle d’un père de famille à Auschwitz-Birkenau  (1941).
(4) Nous en exceptons le pape Jean Paul II lors des guerres, d’Irak et de Yougoslavie et plus récemment une incise discrète du cardinal Sarah dans  Dieu ou rien, Fayard 2015.
(5) A tort selon nous.
(6) Cf. Amoris Laetitia, § 46

Paru sur roland.hureaux.over-blog.com, 21 juin 2018

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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